LRACC : Pour le service et l’honneur

de g. à d. : le président national Wilf Edmond, le brigadier-général Md Humayun Kabir du Bangladesh et la  lieutenante-colonelle Florence Gittens de la Barbade. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

L’aide aux anciens combattants du Commonwealth est au cœur de la Ligue royale des anciens combattants du Commonwealth (LRACC) depuis presque 90 ans; mais un besoin d’aide si accablant peut porter les bénévoles les plus résolus au désespoir. Le message des délégués au 30e congrès triennal de la LRACC, à Accra (Ghana), a été reçu cinq sur cinq : nous continuons quand même, parce que c’est impensable autrement.

Ils disent que c’est impensable de ne pas offrir de l’aide au Zimbabwe, où les anciens combattants souffrent de privations physiques et économiques dans le régime brutal du président Robert Mugabe. Il est impensable de ne pas les secourir au Myanmar (l’an­cienne Birmanie), où les anciens combattants se trouvent dans la pire des misères sous la domination militaire et où, en mai dernier, l’assaut des cyclones et des inondations a empiré leur vie. Il est impen­sable de ne pas donner un coup de main quand les ouragans ravagent les Antilles.

Le mélange de désastres naturels et de pauvreté est implacable, alors les délégués de la LRACC se sont assemblés, du 19 au 23 juillet, pour chercher des remèdes. Un soir humide en Côte-de-l’Or, en Afrique, ils se sont assemblés pour discuter des vicissitudes des 60 000 anciens combattants qui restent parmi ceux qui ont servi la couronne durant les deux guerres mondiales. Ils ont été rejoints à Accra (Ghana) par Son Altesse Royale, le duc d’Édimbourg et les 78 délégués ont été soudés par un seul principe : le désir d’épauler les milliers d’anciens combattants qui ont répondu à l’appel quand le Commonwealth se trouvait dans le pire des dangers et qui sont actuellement dans le besoin. Ils représentaient 43 des 48 pays de l’organisation caritative et toutes les 56 organisations membres sauf neuf.

Une grande partie des pays auxquels la Grande-Bretagne a accordé l’indépendance ne se sont pas sentis obligés envers les anciens combattants du Commonwealth, alors c’est pour leur venir en aide et, dans certains cas, venir en aide aux personnes à leur charge, que la ligue a été créée en 1921. Elle s’est d’abord appelée Ligue des anciens combattants de l’empire britannique et, à la fin des années 1950, quand les nations du Commonwealth obtenaient l’indépendance et que des organisations d’anciens combattants y adhéraient, l’œuvre a changé son nom à Ligue des anciens des armées du Commonwealth britannique. En 2003, le nouveau nom, Ligue royale des anciens combattants du Commonwealth, a obtenu la sanction royale.

Le conseiller juridique honoraire de la LRACC Brian Watkins (au c.) bavarde avec les délégués Avis Nathan (à g.) et Samuel Nathan de Saint-Kitts-et-Nevis. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

La réunion du mois de juillet a commencé en honorant ceux qui ont perdu la vie à la Seconde Guerre mondiale. Les délégués ont pris l’autocar pour se rendre à une cérémonie au cimetière commémoratif militaire à Christiansborg, un faubourg d’Accra. Là-bas, 419 soldats, dont huit canadiens, ont été enterrés côté à côte. Douze vagues de porteurs de couronne ont suivi le duc d’Edimbourg lors d’une cérémonie réglée par la Veterans Association of Ghana. Le Canada, représenté par le président national Wilf Edmond, faisait partie de la première vague. Le président sortant Jack Frost a porté une couronne de la Grenade. Par la suite, le prince s’est mêlé aux anciens combattants du Ghana qui, tous, se sont battus en Birmanie et détiennent l’Étoile de Birmanie.

En après-midi, les délégués se sont divisés en quatre groupes de discussion régionaux, une innovation au congrès de cette année ayant pour objet d’offrir l’occasion aux gens de même disposition de partager des idées sur l’avenir. Le secrétaire national Duane Daly a présidé la discussion de la région comprenant les pays des Antilles et le Canada. Il dit des participants qu’ils étaient « un groupe petit mais très cohésif, dont les membres partageaient un grand nombre de valeurs et de soucis ». Les discussions se sont portées sur les moyens d’encourager les anciens combattants mo­dernes à agir davantage et sur les idées qui serviraient à persuader les gouvernements de fixer des normes minimales de soins pour les anciens combattants du Commonwealth.

À g. : les délégués Kingsley Nelson de Guyana et Reginald Cherebin de Sainte-Lucie discutent des affaires de la LRACC. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Sam Nathan, délégué de Saint-Kitts et Nevis, s’est dit inquiet de l’avenir de la LRACC : « il y a des années que nous nous occupons des anciens combattants, ce qui est tout à fait juste, mais c’est aussi l’occasion de nous tourner vers la camaraderie ». Nathan insistait sur l’importance du maintien des relations militaires qui ont été créées dans la ligue au cours des 87 dernières années.

Le major-général australien Bill Crews, président de son groupe régio­nal, s’est penché sur la question. « Un jour ou l’autre, tous les anciens combattants d’avant l’indépendance et leur veuve, vont malheureusement trépas­ser. Ainsi, il est clair que la ligue a deux choix en arrivant à ce point-là. Le premier, que la dernière personne éteigne les lumières et ferme la porte en sortant. Le travail sera fini. L’autre, que la ligue trouve un moyen de se réinventer et de jouer de nouveaux rôles, avec de nouvelles fonctions. »

La LRACC est administrée par un petit secrétariat situé à Londres (Angleterre) et le colonel et secrétaire général Paul Davis a pensé à des rôles que les délégués pourront avoir pendant encore bien des années. « Le travail d’agence que nous faisons a triplé en trois ans, jusqu’à 331⁄3 p. 100 de notre bien-être total et il ne s’arrêtera jamais. Il nous faut des gens sur place pour faire ce travail. »

Le président national Wilf Edmond (à g.) et le secrétaire national Duane Daly se joignent aux autres chanteurs à la fin des sessions de travail. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Le lendemain, lundi 21 mai, le vice-président du Ghana, Son Excellence Alhaji Aliu Mahama, se joignait au prince pour ouvrir le congrès officiellement. La première affaire à l’ordre du jour était de réélire le prince Philip au poste de grand président. Ce dernier a commencé par remercier son hôte. « Comme vous le savez, nous ne devions pas nous trouver ici, alors nous sommes particulièrement reconnaissants au gouvernement et à l’association des anciens combattants du Ghana de nous recevoir avec si peu de préavis. » Il y a trois ans, à Ottawa, Fidji avait été choisie comme endroit du congrès mais le coup militaire du 5 décembre 2006 l’a fait exclure du Commonwealth et il a fallu trouver un nouveau lieu. À cause des nouvelles circonstances, le congrès d’Accra est le premier financé entièrement par la LRACC et, pour des raisons d’économie, il a été réduit de six jours à quatre.

Le prince s’est aussi concentré sur les catastrophes mondiales récentes. « Il me semble que c’est déjà assez mal que les anciens combattants soient défavorisés d’une façon ou d’une autre mais les ra­va­ges naturels en Birmanie et l’augmentation des prix de la nourriture mettent tous les membres et la société que nous essayons d’aider à rude épreuve. Alors je suis heureux que la ligue ait dispensé davantage de fonds de bien-être l’an dernier que depuis sa fondation, en 1921.

En 2007, plus de 1 535 171 £ (3,15 millions de dollars canadiens) ont été dépensés en bien-être à travers le Commonwealth, l’octroi le plus gros, 237 965 £, au Zimbabwe. Dave Macneill du Zimbabwe a expliqué les écueils sur lesquels on bute dans son pays. « Il y a trois semaines, une pinte de bière coutait trois milliards de dollars zimbabwéens et, en trois semaines, le prix est passé à trois cents milliards de dollars. » Il a donné encore un exemple. « Nous, la Légion, avons demandé un octroi pour payer les salaires d’entretien de l’équipement, etc. On nous a donné mille livres en avril dernier. Nous avions donc reçu la grosse somme de presque 400 milliards de dollars zimbabwéens. En avril, c’était beaucoup d’argent et on était on ne peut plus ravis mais, voyez vous, aujourd’hui c’est à peine plus que le prix d’une bière. »

De déposer des couronnes (de g. à d.) A.J. Liardet of Hong Kong, le brigadier Ram Karan Singh Gulia de l’Inde et le colonel C.B.L. Morgan de Guyana. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Le président national Wilf Edmond dit en résumé que « un ancien combattant pourrait s’asseoir pour prendre une bière mais ne plus pouvoir la payer avant de la finir ».

Il y a eu d’horribles tragédies en Asie aussi cette année. Bien que le Myanmar ne fasse pas partie du Commonwealth, il y a des milliers de gens dans ce pays qui se sont battus pour la Grande-Bretagne, alors, en 2001, la ligue s’est jointe à la nouvelle organisation d’anciens combattants : la Burma Forces Welfare Association. Sherry Scott, qui représentait la Birmanie, a parlé des difficultés qu’on éprouvait à aider les anciens combattants du Commonwealth après le cyclone Nargis et les inondations qui ont dévasté le Myanmar en mai dernier. Ce sont toujours les jeunes et les vieux, les plus vulnérables lors de désastres naturels et, les jours sui­vant le désastre, Scott n’a réussi à locali­ser et aider que 11 anciens combattants. « On voulait simplement les aider, dit-elle. On veut les aider d’instinct […]. Le tout premier jour, la fille d’un de nos anciens combattants nous ayant reconnus, elle nous a dit que son père était parti avec la grande vague. Son père était parti, sa fille était partie, tous ses petits-enfants étaient partis, et il ne restait plus qu’elle. Son seul revenu était l’argent qu’on donnait à son père. »

Le colonel et trésorier honoraire de la ligue Michael Winarick a rappelé aux congressistes que les octrois canadiens et australiens étaient remis directement aux bénéficiaires des Antilles et de l’Australie, en plus des fonds, 1,5 million de livres, distribués par le quartier général de la LRACC. Il dit : « nous sommes tous rede­vables à la LRC de son grand engagement financier et de son soutien constants. Elle a donné l’équivalent de 173 000 £ rien que l’an dernier, le chiffre le plus élevé de tous les temps. » Le soutien formidable de la LRC a continué en 2008, ce que le Congrès national a prouvé cette année. Les dons et les promes­ses pour le soutien des anciens combattants et des personnes à leur charge aux Antilles se sont élevés à la somme record de 312 940 $.

D’après la constitution de l’œuvre de bienfaisance, les organisations membres doivent se rencontrer tous les trois ans pour discuter de résolutions. Cette année, trois modifications à la constitution ont été proposées. La définition d’ancien combattant et de personne à charge a été clarifiée. On s’est mis d’accord sur des frais d’inscription de 10 £ par organisation membre et, pour économiser les fonds et réduire les dépenses, il a été résolu que les congrès à venir aient lieu tous les quatre ans plutôt que tous les trois ans comme avant. Les délégués ont fini par voter d’organiser le congrès de 2012 à Malte.

Le discours de fermeture a été prononcé par Brian Watkins, président du comité de direction de la LRACC. Il a expliqué pourquoi, d’après lui, des dizaines de milliers de combattants se sont portés à l’aide de l’Angleterre durant les guerres. « Ils ont répondu à l’appel parce qu’ils croyaient tous aux valeurs et aux idéaux qui poussent encore les hommes. Les valeurs qui nous tiennent à cœur, dans cette ligue, tous autant que nous sommes […]. L’amour pour la nation, la loyauté, l’honneur, le sacrifice, l’humanité, le devoir. Ils ont obéi à l’appel du devoir. Et, comme eux, nous devons le faire aussi. Nous devons obéir à l’appel du devoir que nous avons envers eux. » Watkins a terminé en citant l’épitaphe inscrite sur le mémorial de Kohima, en Birmanie. « Quand vous rentrerez chez vous, parlez-leur de nous; dites-leur que, pour vos lendemains, nous avons donné nos aujourd’huis. »

Alors ils continuent, parce que c’est impensable autrement.

Hommage en couleurs

Il y a énormément de bienveillance dans les cuisines et les recoins des filiales de la Légion à travers le pays. J’ai trouvé des femmes de tous les milieux qui s’occupaient en donnant un coup de main à leur filiale, pour aider nos anciens combattants. Ce sont des membres des dames auxiliaires (DA) de la Légion royale canadienne et je suis très heureuse de cette occasion de rendre hommage à leur association par l’entremise de ces tableaux en aquarelle.

Les pigments de l’aquarelle ont une certaine douceur et une certaine luminosité, ainsi que ces femmes, et ce n’est pas seulement ça qu’elles ont de semblable. Certains artistes pensent qu’il est difficile de peindre à l’aquarelle, et ce n’est certainement pas la première technique qui vient à l’esprit quand on pense à la peinture. Ces femmes ne sont pas non plus les premières qui viennent à l’esprit quand on pense aux activités de collecte de fonds dans nos filiales, mais la Légion aurait bien moins de fonds pour ses bonnes oeuvres et certainement moins de bénévoles pour les nombreuses tâches aux filiales si elles n’étaient pas là.

Traiteur est peut-être le plus payant des moyens de collecter des fonds. Le vendredi 16 juin, à la filiale Lancaster de Saint John (N.-B.), les DA sont au labeur pour préparer des noces qui vont avoir lieu le lendemain. Penny Irving me donne rapidement une description du travail : “En ce qui concerne la nourriture pour des noces il y a la préparation des mets, il faut mettre les tables, servir et nettoyer après. Les rôtis et les dindes sont cuits la veille et ensuite nous commençons à 9 h le jour de l’événement; des fois nous allons jusqu’à 14 h, et puis nous revenons pour servir et nettoyer. Nous terminons d’habitude entre 20 h 30 et 22 h, dépendant de l’heure du repas. Les noces ne sont pas si mal.”

Les membres des auxiliaires représentent toutes les positions sociales, et bien que la plupart soient à la retraite, ils sont aussi représentés par des femmes qui travaillent, qui sont encore occupées avec leur famille et leur carrière. Il n’y a pas de doute qu’elles sont confortables en arrière-scène, mais je suis curieuse à propos de ce qui les motive. Les dames ont un grand sens de la collectivité et elles sont poussées par un désir de rendre, mais il y a des raisons d’aider plus spécifiques. Encore et encore, des femmes me disent que les anciens combattants sont la raison principale de leur service.

“L’important, ce n’est pas nous, c’est les anciens combattants”, dit Karen Locke, la présidente des DA de Lancaster. “Je pense que tous les membres des DA ont ce même sentiment […] alors que (les anciens combattants) vieillissent, les gens ont tendance à les oublier et nous aimons aider […]. Nous faisons en sorte qu’ils sachent qu’on ne les a pas oubliés, et nous leur apportons peut-être un peu de bonheur. C’est pour ça que nous sommes là, pour les aider, mais il ne faut pas oublier les anciens combattants de ces temps-ci. Ce sont nos anciens combattants, aussi.”

Cet après-midi-là, cinq des dames de Lancaster et moi nous rendons à l’aile des anciens combattants de Ridgewood y visiter les résidents. Les dames sont dans leur élément; elles plaisantent durant la visite, et les anciens combattants sont heureux qu’on s’occupe d’eux.

Je passe par Winnipeg, dimanche le 18 juin, où les DA de la Division du Manitoba-Nord-Ouest de l’Ontario se sont réunies à l’occasion de leur congrès. Je me joins aux déléguées, en soirée, quand elles se rendent à la filiale Fort Garry, où les DA et les membres de la filiale unissent leurs ressources pour servir le souper. Les DA, qui ont déjà servi le dîner, se remettent au travail, en riant et dégoisant des choses tout en servant la salade de choux et les pommes de terre au four, les hamburgers et les hot dogs. À l’extérieur, les hommes grillent des steaks et les efforts mixtes ont beaucoup de succès. Dans le bruit et le rire de la cuisine bondée, je demande pourquoi elles sont devenues membres des DA. Brenda MacLennan, la 2e vice-présidente des DA de Fort Garry, dit que sa mère l’a inscrite “et ma fille, qui a maintenant 24 ans, est membre depuis cinq ans.”

Darlene Beddington, une ancienne présidente des DA d’Elmwood de Winnipeg, se rappelle d’avoir adhéré en 1990 “parce que ma mère était dans les auxiliaires et elle était décédée un an auparavant […]. Maintenant, j’ai des amies dans tous les coins de la ville que j’ai rencontrées dans les DA.”

Bien que beaucoup s’inscrivent pour des raisons altruistes, il est indubitable que ces femmes ont beaucoup de plaisir quand elles se réunissent avec des femmes qui ont les mêmes dispositions.

Deux jours après, je passe un après-midi avec des membres des DA de la filiale North Calgary. Là, il y a une peinture en cours de fabrication. Les femmes se rassemblent dans un cercle de tricoteuses avec des pelotes de laine disposées sur la table devant elles. Tout en travaillant des aiguilles, elles m’expliquent ce qu’elles font et pourquoi. “Tricoter n’est pas la seule chose que nous faisons”, dit la présidente Doris Leavitt, “nous faisons des maniques, des décorations pour les arbres de Noël, des bijoux, des pâtisseries […] et tous les samedis après-midi nous tirons de la viande au sort.”

La secrétaire Anne Seddon prend la parole “nous tirons quatre gros steaks au sort, ou bien un rôti ou un jambon. Les DA ramassent 1 000 $ par mois rien qu’avec cela. Deux dames s’en occupent chaque semaine.”

“Le tirage au sort de la viande, c’est ce que je préfère, on rencontre beaucoup de gens merveilleux”, dit la première vice-présidente Joyce Knecht.

“Mais il ne faut pas oublier que si une filiale est en difficulté, notre responsabilité première concerne la filiale.” De dire la trésorière Ida Dunford : “les dames sont très liées, elles s’occupent les unes des autres et elles se tiennent au courants les unes des autres.”

Le membre de l’exécutif Doris McCullough est d’accord : “le bon sentiment qu’on ressent quand on aide les autres a une grande importance. On sent qu’on a besoin de soi et qu’on fait partie de quelque chose. J’ai hâte à l’hiver, quand nous sommes occupées.”

Quand j’applique de l’eau avec mon pinceau sur ma feuille de papier à aquarelle, elle se répand vite, emportant les pigments, dans des directions inattendues. Une autre comparaison me vient à l’esprit en peignant le portrait de ces femmes dévouées. Les DA ont découvert des manières inattendues d’offrir leur aide; leurs bonnes oeuvres se sont répandues au-delà de la filiale, qui mettent de la couleur dans la vie de tant de gens. Ce sont les donneuses de soins de la Légion royale canadienne, qui portent le coeur de cette grande organisation partout où elles vont.

Voyage sentimental

“Savez-vous ma chère, nous n’avons jamais pensé au divorce. Nous avons pensé au meurtre, mais jamais au divorce”, dit en ricanant Lena Condon, une épouse de guerre minuscule originaire d’Irlande. Nous sommes le 6 novembre et c’est l’une des plus de 200 épouses de guerre, et environ 150 membres de leur famille, qui vont de Montréal à Halifax à bord du train des épouses de guerre de VIA rail Canada.

Je suis venue peindre ces femmes, alors je me mets à explorer les voitures à la recherche des épouses. Je n’ai pas besoin de chercher longtemps car elles sont partout, qui racontent leurs souvenirs, font des farces et chantent de vieilles chansons. C’est un paradis pour portraitistes. Ce voyage est un cadeau.

C’est une différente sorte de cadeau pour les épouses. De grandes réceptions ont lieu dans les gares de VIA Rail le long du parcours et, dans presque chaque collectivité, la filiale locale de la Légion est là pour mettre de la couleur. Une grande partie des femmes ont des larmes aux yeux, le visage collé à une fenêtre du train, étonnées de la chaleur des gens dehors. À Campbellton (N.-B.), une foule s’est assemblée à 6 h 15. Les gens de la ville, dont la garde du drapeau de la filiale Campbellton et les dames auxiliaires qui sont venus, en uniforme, pour les saluer en cette aube grisâtre, brandissent des pancartes où ils ont écrit Welcome War Brides (bienvenue aux épouses de guerre).

Entre les haltes dans les gares, les femmes me racontent leurs histoires, les bonnes et les mauvaises, et chaque accent mélodieux accroît le charme de la narration.

L’épouse de guerre écossaise Elizabeth Radford me dit “Nous nous sommes mariés sans permission. On l’a mis au CAQ (consigné aux quartiers) à nettoyer les casseroles, et il a perdu sa solde pendant un certain temps. Ma fille est née avant qu’on nous ait donné la permission. Il est parti le lendemain du jour J et il a été blessé gravement le 29 août 1944. J’ai eu un télégramme ce jour-là, et je n’en ai plus eu de nouvelle jusqu’à la fin du mois de septembre. Une balle l’avait atteint aux intestins. Je suis arrivée à Halifax le 11 avril 1945 et il est revenu à bord d’un navire hôpital plus tard durant le même mois. J’ai été emmenée à Keyes, un petit endroit au Manitoba. J’ai été élevée dans une ville, alors je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Les premières années ont été bien difficiles. J’ai même appris à traire les vaches. Je faisais l’élevage des cochons et je les allaitais avec une bouteille…Sept ans ont passé avant que je retourne chez nous en Écosse.”

Il y a beaucoup de rires et quelques larmes lorsque les épouses remémorent la guerre, leur traversée de l’Atlantique et leurs premières années solitaires au Canada. Elles sont venues d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, des Pays-Bas et même d’Italie. Certaines n’avaient connu leur mari que pendant quelques semaines, mais la passion de la guerre les faisait vivre intensément, elles n’avaient pas de temps à perdre. Entre 1942 et 1948, environ 48 000 épouses de guerre et 22 000 enfants sont venus au Canada de Grande-Bretagne et d’ailleurs en Europe. La grande majorité d’entre eux sont arrivés en 1946.

Beaucoup se sont retrouvés nulle part, pas d’eau courante et un biplace plutôt que deux toilettes.

L’épouse de guerre anglaise Brenda Burtenshaw-Butt se rappelle le vieux temps. “J’allais à l’école quand la guerre a éclaté et j’étais mariée quand elle a fini. C’était un autre monde. Les hommes grandissaient vite et nous aussi… Un jour, quelqu’un est venu frapper à la porte de chez moi : c’était un aumônier qui était venu me dire qu’il (mon époux) avait commencé les formalités administratives pour m’épouser. J’ai dit qu’il ne m’avait pas demandé! L’aumônier m’a répondu que de toute façon, si j’allais l’épouser je devrais m’y mettre car il (mon mari) prenait le départ vers le continent dans six jours […]. Je ne l’ai même pas reconnu quand il est revenu au bout d’un an. Je suis arrivée à un petit port isolé de Terre-Neuve.”

Juste avant que le train entre en gare à Halifax, je rencontre Lena Condon dans la voiture Skyline. Elle est avec sa fille et cinq épouses de guerre de Peterborough (Ont.). “J’ai rencontré mon mari en rentrant chez moi après une danse. Il était devant un bistro, m’a saluée […]deux mois après il m’a demandé de l’épouser. À son décès, nous étions mariés depuis 60 ans.” Ses yeux irlandais scintillants se mouillent un instant en racontant son histoire. “Il avait été en Hollande et il est revenu chez nous avant moi. Je l’ai suivi à bord du Queen Mary. C’était le grand luxe, des nappes blanches, du pain blanc comme on n’en avait pas vu depuis des années, et quelqu’un qui nous servait!”

Elle se souvient du voyage en train jusqu’en Ontario. “Je ne connaissais personne. Je n’avais vu mon époux qu’en uniforme. Et puis quand j’ai vu un homme à la gare qui portait un chapeau, je me suis demandé si c’était lui; et ça l’était. On ne les reconnaît plus quand ils ne portent plus l’uniforme. On souffre du mal du pays jusqu’au premier voyage de retour. Nos frères et nos soeurs nous manquent, et maman. La famille est imbattable. Nous nous sommes écrit chaque semaine et quand on se sentait plus solitaire que d’habitude, on écrivait deux lettres, et on y versait quelques larmes.”

À Halifax, les épouses passent à travers une foule accueillante et puis le long d’une ligne de réception incluant le premier ministre de la Nouvelle-Écosse Rodney MacDonald. Huit provinces ont nommé 2006 l’année de l’épouse de guerre, et en l’honneur de l’occasion, le Quai 21 s’est associé à VIA Rail Canada pour organiser des célébrations dans la ville.

Le 8 novembre commence par un service religieux non confessionnel au quai et cet après-midi-là, 18 couples renouvellent leurs voeux au milieu d’une mêlée médiatique agitée. Quelques minutes avant le service de mariage, un des mariés, Joe Cummings, me fait signe de le rejoindre. “La première fois que je me suis marié j’avais ajouté des assises plantaires dans mes souliers”, il sourit et se penche de côté dans son fauteuil roulant pour que je puisse voir la pile de journaux sous son derrière. “Maintenant c’est dans mon fauteuil qu’il me faut m’élever.” Son épouse Phyllis et lui se sont mariés le 6 octobre 1945.

Ce soir-là, après avoir été ramassées par des calèches, les épouses sont amenées à un gala avec banquet au Quai 23.

Le lendemain matin, nous nous assemblons à la gare de trains pour le voyage de retour à bord du train que VIA rail a baptisé le Train des troupes, lequel va se rendre à Ottawa. Environ 20 anciens combattants se joignent à nous qui se rendent à Ottawa pour participer à la cérémonie nationale du jour du Souvenir organisée par la Direction nationale de la Légion royale canadienne.

Je demande à un gentilhomme élégant, Trefley Poirier, pourquoi il voulait venir. “Je suis venu simplement parce que c’est le dernier Train des troupes. Tout de suite après la guerre nous étions si occupés à gagner notre vie, et pendant nombre d’années j’ai essayé d’oublier mon passé. Je ne voulais pas parler de ce que j’avais enduré […]. Je voulais voir le défilé du jour du Souvenir à Ottawa. Il se pourrait que ce soit la dernière fois que j’ai l’occasion d’y aller.”

À Ottawa, le 11 novembre, le temps est maussade. Néanmoins, les épouses de guerre et les anciens combattants s’assemblent sous la pluie froide au Monument commémoratif de guerre du Canada. Devant moi, un ancien combattant de 84 ans descendu du train se tient tout droit alors que la pluie coule contre son cou, à travers son manteau et jusqu’à son dos maigre. Il me dit par la suite qu’il lui a fallu deux jours pour se réchauffer.

Les épouses de guerre et les vétérans de la guerre nous offrent les histoires de notre nation et, lorsque je les peins, je suis à nouveau frappée par leur humour et leur dignité. Il y a tant de vie dans leurs expressions et, par la suite, quand je dispose l’aquarelle en couches sur le papier, leurs traits peu à peu se définissent. Une fois de plus, au fur et à mesure que la couleur se constitue, j’entends les accents du terroir, les inflexions et les intonations des épouses ainsi que les histoires des hommes qui les ont épousées. Nombre de ces mariages ont été longs et productifs, ce qui pourrait sembler étrange chez des couples qui se sont mariés si rapidement, mais c’est évident à mes yeux. Qui de mieux pour partager votre vie qu’un partenaire qui a entendu les bombes, ressenti la peur et aspire comme vous à un estomac rempli et à la paix. Pas besoin d’explications. Ils avaient une compréhension.