Un premier Canadien français
Hommage au premier amiral francophone du pays
Edmonton est bien loin du Shah-i-Kot, dans l’est de l’Afghanistan : plus de 10 000 kilomètres à vol d’oiseau, mais une distance plus grande encore sur le plan psychologique. Pour le caporal Rob Furlong, le regard plissé derrière la lunette de son fusil tandis qu’il observait un groupe de combattants ennemis un après-midi de mars 2002, les austères montagnes du Shah-i-Kot semblaient à mille lieues de chez lui.
Quelques mois plus tôt, à la suite des attentats du 11 septembre, le 3e Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (3 PPCLI), l’unité du caporal Furlong, avait reçu l’ordre de quitter sa base d’Edmonton pour être déployé au cœur du bastion d’al-Qaïda, en Afghanistan.
En mars, les forces américaines et les forces rebelles afghanes avaient évincé le régime taliban de la capitale, Kaboul, et des dizaines de combattants talibans et d’al-Qaïda en déroute – parmi lesquels se trouvaient peut-être des cerveaux saoudiens des attentats du 11 septembre, comme Oussama ben Laden – se seraient regroupés dans le Shah-i-Kot, près de la frontière avec le Pakistan, pour y livrer un dernier combat.
Cinq tireurs d’élite canadiens du 3 PPCLI avaient été détachés auprès d’une force participant à un ambitieux assaut aérien dirigé par les Américains afin de chasser l’ennemi de la région. Les Canadiens étaient répartis en deux équipes de trois tireurs : le caporal Furlong et le caporal-chef Tim McMeekin étaient jumelés à un soldat américain chargé de les protéger pendant qu’ils accomplissaient leur mission.
Le premier jour de l’assaut, l’équipe fut déposée dans les montagnes par un hélicoptère. Elle passa plusieurs jours à ratisser les crêtes enneigées et les éperons rocheux à la recherche de cibles et en appui des forces américaines et afghanes déployées dans la vallée.
L’ennemi se révéla cependant plus nombreux que prévu : plusieurs milliers de combattants d’al-Qaïda opposèrent une forte résistance. Des hélicoptères américains furent abattus et les pertes de la coalition s’alourdirent. Parfois elle-même prise sous le feu direct de mortiers et de fusils, l’équipe de tireurs d’élite repérait et abattait des insurgés qui transportaient des armes dans la vallée ou vers les cols de montagne.
Vers le sixième jour, le caporal-chef McMeekin repéra à l’aide de son télémètre trois combattants ennemis qui transportaient des mortiers et d’autres armes dans la vallée, à plus de deux kilomètres de distance. C’était une portée considérable pour tenter un tir, même pour des tireurs d’élite chevronnés.
Allongé sur le sol rocheux avec son fusil McMillan TAC-50, le caporal Furlong plaça dans sa ligne de mire le combattant qui représentait la menace la plus immédiate : celui qui transportait une mitrailleuse de fabrication russe. Il confirma la distance exacte auprès du caporal-chef, régla l’élévation de son fusil, calma sa respiration et posa doucement le doigt sur la détente.
« Prêt », dit-il.
« Feu », répondit le caporal-chef McMeekin.
La balle de calibre 50 fendit l’air en tournoyant et frappa le sol tout près du mitrailleur ennemi. Le caporal-chef indiqua une correction. Le caporal Furlong rechargea son arme, ajusta son tir et fit à nouveau feu, atteignant cette fois-là le sac à dos de l’homme.
Bien que les combattants ennemis se soient précipités à couvert, ils restaient exposés, car ils ne savaient pas d’où venaient les coups de feu. Le caporal rechargea son arme et ajusta de nouveau son tir; sa troisième balle atteignit la cible en pleine poitrine. Le caporal-chef qui observait l’action à l’aide de son télémètre confirma l’impact mortel.
Le caporal Furlong venait d’abattre un homme à 2 430 mètres, ce qui constituait alors le tir mortel à la plus longue distance jamais enregistrée dans l’histoire.
Il s’agissait d’un jour de grande importance pour le Canada en Afghanistan : il annonçait non seulement les capacités de combat exceptionnelles des soldats canadiens, mais aussi l’engagement de leur pays dans la longue et périlleuse guerre qui s’annonçait.
Les dirigeants politiques du Canada furent « ébranlés jusque dans leurs fondements » le 11 septembre 2001, écrivirent Janice Gross Stein et Eugene Lang dans The Unexpected War: Canada in Kandahar (La guerre inattendue : le Canada à Kandahar, NDT).
Fait notable, le ministre de la Défense, Art Eggleton, et le général Ray Henault, chef d’état-major de la Défense, étaient tous deux en Europe ce matin-là – respectivement en Bulgarie et en Hongrie, où le général Henault assistait à une réunion de généraux de l’OTAN. Ils regardèrent avec horreur des terroristes d’al-Qaïda diriger des avions de ligne contre les tours du World Trade Center et le Pentagone, tandis qu’un quatrième avion détourné s’écrasait dans la campagne de Pennsylvanie.
Le Canada se retrouva immédiatement en première ligne. Non seulement 24 Canadiens figuraient-ils parmi les 3 000 personnes tuées lors des attaques, mais les aéroports aux quatre coins du pays servirent de sites d’atterrissage d’urgence pour plus de 220 avions à destination des États-Unis. De Vancouver à Gander, T.-N.–L., les collectivités offrirent réconfort, nourriture et hébergement aux dizaines de milliers de passagers bloqués.
Alors que le chaos s’installait, le ministre Eggleton et le général Henault s’empressèrent de rentrer à Ottawa, où le gouvernement du premier ministre, Jean Chrétien, prenait la mesure d’un monde géopolitique radicalement transformé et tentait de déterminer dans l’urgence comment le Canada devait réagir.
« Les membres du gouvernement Chrétien, écrivirent Janice Gross Stein et Eugene Lang, […] n’avaient aucune idée du rôle que l’armée canadienne devait, pouvait ou allait jouer en Afghanistan. En fait, Ottawa s’évertua pendant plusieurs
mois à élaborer une politique sur l’Afghanistan qui réponde aux principaux objectifs politiques du gouvernement tout en étant accep-table pour le public canadien. »
Dans les semaines précédant le 11 septembre, le gouvernement préparait un budget fédéral axé sur l’éducation postsecondaire. Ce projet fut balayé et remplacé à la hâte par un budget consacré à la sécurité nationale, qui prévoyait une enveloppe sans précédent de 7,7 milliards de dollars destinée aux organismes de renseignement et de lutte contre le terrorisme. Les préoccupations concernant la sécurité étant centrées sur le territoire national plutôt qu’à l’étranger, peu de fonds supplémentaires furent accordés aux Forces armées.
Parallèlement, le gouvernement savait qu’une forme de contribution militaire était inévitable. Cela devint particulièrement évident en octobre, lorsque l’OTAN invoqua, pour la première fois en 52 ans d’existence, l’article 5 du traité fondateur de l’alliance, selon lequel toute attaque perpétrée contre un membre de l’OTAN est une attaque perpétrée contre tous. La participation militaire du Canada était alors légalement obligatoire.
Selon Janice Gross Stein et Eugene Lang, le Cabinet et les hauts fonctionnaires étaient divisés sur la marche à suivre. Certains voulaient envoyer immédiatement des troupes canadiennes se joindre aux forces américaines engagées dans l’assaut contre le bastion d’al-Qaïda à Kandahar, dans le sud de l’Afghanistan.

Une équipe canadienne de tireurs d’élite du groupement tactique du 3 PPCLI, vêtue d’un treillis britannique spécialisé, observe le terrain près de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. [Stephen J. Thorne/La Presse Canadienne]
Les Américains « étaient curieux parce qu’ils ne nous connaissaient pas vraiment », raconta l’un de ses membres. Au début, les gens disaient : « C’est qui, bordel, la FOI 2? »
D’autres préféraient confier aux troupes canadiennes une mission moins risquée, peut-être aux côtés des alliés européens au sein de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), une force de stabilisation pour Kaboul placée sous mandat de l’ONU. De leur côté, certains hauts responsables militaires, inquiets de l’état de négligence prolongée et de la surcharge des Forces armées canadiennes, préféraient une contribution symbolique à la force navale qui se constituait dans la mer d’Arabie.
Une semaine après que l’OTAN eut invoqué l’article 5, le ministre Eggleton annonça l’opération Apollo, la contribution officielle du Canada à la mission militaire des États-Unis en Afghanistan. Le nom Apollo – celui du programme américain d’alunissage – fut choisi délibérément pour témoigner de la solidarité du Canada avec les États-Unis.
L’annonce d’Eggleton ne faisait toutefois aucune mention du déploiement de troupes canadiennes en Afghanistan. La Marine devait plutôt renforcer la flotte de la coalition qui se constituait au large du Pakistan, et le NCSM Halifax reçut l’ordre de se dérouter de l’Espagne, où la frégate participait à des exercices de l’OTAN, vers la mer d’Arabie. Neuf jours plus tard, une force opérationnelle navale commandée par le commodore Drew Robertson quitta Halifax à destination de l’Asie du Sud. Le départ des bâtiments de guerre eut lieu en grande pompe sous les yeux de milliers de sympathisants – et de familles de marins inquiètes – qui les saluaient depuis la rive.

L’artiste John Horton représente une équipe d’arraisonnement canadienne qui s’approche d’un navire-citerne marchand en mer d’Arabie pendant la guerre en Afghanistan. [John Horton]
Parmi la foule se trouvait Laura Nurse, dont le fiancé, le matelot de 2e classe Scott Shaw, faisait déjà route vers l’Asie du Sud à bord du NCSM Halifax. Son navire et son équipage devaient rentrer au pays un mois plus tard, au terme de leur mission auprès de l’OTAN, mais ils étaient désormais déployés pour une durée indéterminée dans le cadre de ce que le président américain George W. Bush appelait la guerre contre le terrorisme.
« Si j’avais su à l’époque qu’il partait à la guerre, j’aurais épousé mon petit marin le jour même de son départ, avoua alors Laura Nurse au National Post. Je crains de ne jamais le revoir. »
En janvier, six navires de guerre canadiens étaient déployés en mer d’Arabie, un tiers de la flotte de surface de la marine. Au cours des deux années suivantes, 16 contretorpilleurs, frégates et ravitailleurs de la Marine royale du Canada, de même que plus de 4 000 marins, participèrent à l’effort. Ils protégeaient les navires américains qui lançaient des frappes aériennes contre l’Afghanistan et patrouillaient en mer d’Arabie et dans le golfe d’Oman, arraisonnant des centaines de bateaux suspects à la recherche de drogue, d’armes et d’agents d’al-Qaïda essayant de s’enfuir d’Asie du Sud-Ouest par la mer.
Ce que les Canadiens et bon nombre de hauts responsables du gouvernement fédéral ignoraient, c’est que, dès décembre 2001, outre la contribution navale largement mise en valeur, des soldats canadiens avaient été discrètement envoyés en Afghanistan. Un contingent de la Force opérationnelle interarmées 2 (FOI 2), l’unité d’élite des forces spéciales canadiennes, était déjà sur le terrain, où il appuyait les forces spéciales américaines dans leur traque des dirigeants talibans et d’al-Qaïda.
Quelque 40 soldats de la FOI 2 se joignirent à des agents venus d’Allemagne, du Danemark, de Turquie et d’autres pays au sein de la force opérationnelle K-Bar, un regroupement de forces spéciales placé sous commandement des États-Unis. Cette force avait pour mission de traquer et de capturer ou de tuer les combattants ennemis dans le sud de l’Afghanistan. D’abord basée au Pakistan, puis sur une piste d’atterrissage conquise dans la province de Helmand et baptisée Camp Rhino, la force opération-nelle K-Bar s’installa ensuite sur le terrain d’aviation de Kandahar, l’ancien quartier général d’al-Qaïda.
Ce n’est que le 21 janvier 2002 que la population apprit que des Canadiens combattaient en Afghanistan, lorsque les journaux publièrent une photographie d’agence montrant des Canadiens masqués – portant des treillis de camouflage verts, contrairement à leurs homologues américains vêtus de brun désert – escortant trois détenus ennemis sur la rampe d’un hélicoptère américain à Kandahar.
Cette image provoqua un tollé à la Chambre des communes. Les députés de l’opposition accusèrent le gouvernement d’avoir trompé le Parlement quant à la véritable ampleur de l’engagement du Canada en Afghanistan et soulevèrent des questions sur la collaboration apparente des Forces canadiennes avec les efforts controversés des États-Unis visant à capturer puis à transférer les « combattants ennemis illégaux » vers la prison américaine de la baie de Guantánamo, à Cuba, dont le statut juridique demeurait flou.
Lorsque les forces spéciales canadiennes arrivèrent pour la première fois en Afghanistan, la FOI 2 était encore méconnue dans le milieu très fermé des unités spécialisées de l’OTAN. Les Américains « étaient curieux parce qu’ils ne nous connaissaient pas vraiment, raconta l’un de ses membres au Toronto Star en 2010. Au début, les gens disaient “C’est qui, bordel, la FOI 2?” ».
Les Canadiens firent vite leurs preuves, accomplissant une gamme de missions, notamment des raids contre des installations et des repaires ennemis, la capture de hauts responsables talibans et le guidage de frappes aériennes depuis des postes d’observation en montagne. Comme les autres unités de la force opérationnelle K-Bar, la FOI 2 reçut la U.S. Presidential Unit Citation des États-Unis pour « son héroïsme extraordinaire et son rendement exceptionnel dans l’accomplissement de sa mission face à l’ennemi en Afghanistan ».
Tandis que les prouesses de la FOI 2 se déroulaient dans le secret, le gouvernement Chrétien continuait de tergiverser sur la façon de soutenir la guerre en Afghanistan de façon plus tangible que le déploiement maritime.

Des soldats canadiens montent dans un hélicoptère Chinook américain dans les montagnes de l’est de l’Afghanistan, le 17 mars 2002, à la fin de leur première offensive de combat depuis la guerre de Corée. [Stephen J. Thorne/La Presse Canadienne]
Au début, Ottawa chercha à se joindre à la force de stabilisation de la FIAS dirigée par les Britanniques; cependant, le Royaume-Uni lui opposa une fin de non-recevoir, affirmant que, hormis une composante du génie, il n’avait pas besoin d’un important contingent de l’Armée canadienne à Kaboul.
Entre-temps, les planificateurs militaires américains demandèrent au Canada de fournir un groupement tactique à Kandahar. Les forces américaines avaient fort à faire pour traquer les combattants talibans et d’al-Qaïda encore présents à Kandahar et dans les environs, et elles voulaient l’aide du Canada pour protéger le terrain d’aviation de Kandahar, une base d’une importance cruciale pour les opérations dans le sud de l’Afghanistan. Le Cabinet accepta et promit qu’un bataillon d’infanterie serait déployé dans la ville – au cœur d’une guerre ouverte – dès février.
La décision « marquait un tournant majeur dans la réflexion politique et militaire à Ottawa, écrivirent Janice Gross Stein et Eugene Lang. Ce serait la première mission de combat pour les Forces canadiennes depuis la guerre de Corée, cinquante ans plus tôt. »
Après des décennies de missions humanitaires ou de stabilisation dans les Balkans, en Afrique et au Moyen-Orient, il s’agissait d’une occasion longtemps attendue pour les Forces armées de « montrer au public qu’elles constituaient une force de combat bien entrainée, et non de simples soldats de la paix coiffés du béret bleu ».
L’avant-garde du contingent d’infanterie promis par le Canada – un détachement de reconnaissance du 3 PPCLI commandé par le lieutenant-colonel Pat Stogran – arriva au terrain d’aviation de Kandahar le 14 janvier 2002. Comme la plupart des soldats qui arrivaient alors dans la ville, ses membres furent transportés à bord d’un C-17 Globemaster américain, qui descendit en spirale au-dessus de la piste pour éviter les tirs ennemis, un tarmac plongé dans l’obscurité, au milieu des carcasses d’appareils soviétiques abandonnés datant des années 1980.
« L’aérogare internationale, dévastée, n’était éclairée que par la lueur de barils de 50 gallons enflammés, autour desquels des fusiliers marins américains, lourdement armés, sales et coiffés d’une tuque, se penchaient au-dessus des flammes pour se réchauffer les mains, écrivit l’historien Sean M. Maloney dans The Canadian Army in Afghanistan, une histoire officielle du conflit en trois volumes publiée en 2022. On se serait cru dans un film postapocalyptique. »
Le reste du groupement tactique du 3 PPCLI atterrit deux semaines plus tard. Conduit sur une parcelle de terrain dégagée près de la piste où il n’y avait ni sacs de sable ni autres ouvrages défensifs, il reçut l’ordre d’y établir son campement.
Le lieutenant-colonel Stogran commandait en tout quelque 1 000 soldats, provenant principalement d’Edmonton, mais aussi d’unités de partout au Canada. En plus de capacités logistiques, de transmissions et de génie de combat, le groupement tactique comptait trois compagnies d’infanterie légère, un escadron des Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians) équipé de véhicules de surveillance Coyote et un peloton de mortiers du 1er régiment de la Royal Canadian Horse Artillery.
« Ce que l’on a tendance à oublier, c’est que la perte du terrain d’aviation, ou même la perturbation de ses activités, aurait été catastrophique et aurait retardé l’effort de la coalition pendant des mois, voire des années. »
Aux côtés de la petite équipe de la FOI 2 qui était déjà sur place et qui opérait de façon totalement indépendante du groupement de Stogran, les soldats du Patricia côtoyaient une multitude de forces internationales, venues de pays aussi divers que la Norvège et la Nouvelle-Zélande, qui utilisaient toutes le terrain d’aviation de Kandahar comme base essentielle.
Ce terrain d’aviation, l’une des trois seules grandes pistes afghanes aux mains de la coalition en 2002, était une installation quelque peu délabrée située à la périphérie sablonneuse de la deuxième ville d’Afghanistan. Il jouait un rôle crucial en tant que base d’opérations avancée sécurisée à l’appui de la guerre dans le sud. Il revenait au groupement tactique du lieutenant-colonel Stogran de protéger la base, avec l’appui des capacités de surveillance électronique de ses véhicules Coyote, libérant ainsi les bataillons d’infanterie américains pour des missions plus lointaines.
Vu le peu d’activité ennemie dans le secteur immédiat, la garde du terrain d’aviation était fastidieuse. Les soldats surveillaient le périmètre de la piste et vivaient dans des tentes au milieu du vacarme constant des aéronefs à l’atterrissage et au décollage, ainsi que des scorpions et des serpents, et dans la chaleur accablante du printemps et de l’été.
« C’était une besogne ingrate, écrivit M. Maloney, mais essentielle. Ce que l’on a tendance à oublier, c’est que la perte du terrain d’aviation, ou même la perturbation de ses activités, aurait été catastrophique et aurait retardé l’effort de la coalition pendant des mois, voire des années.
« Tout ce dont les 5 000 soldats pouvaient avoir besoin devait arriver par avion : véhicules, munitions, eau, nourriture et allumettes. Et tout cela devait être entreposé et organisé quelque part, et protégé des éléments, des pillards et de l’ennemi. Autrement dit, le terrain d’aviation de Kandahar était la ligne de vie et le cerveau de la coalition en Afghanistan. »
La guerre s’intensifia pour le groupement tactique canadien au début du mois de mars. L’opération Anaconda, nom de code de l’assaut aérien de la coalition dans la région du Shah-i-Kot, offrit aux équipes de tireurs d’élite du groupement tactique un répit bienvenu de leurs tâches de garde et les lança au combat pour la première fois. Les cinq tireurs du PPCLI se distinguèrent dans les montagnes par leur courage sous le feu ennemi et par des tirs mortels effectués à des distances records.
(À la suite de l’opération, leurs exploits furent ternis par des accusations selon lesquelles certains d’entre eux auraient profané le cadavre d’un combattant ennemi, notamment en lui coupant un doigt en guise de souvenir. Une longue enquête menée par la police militaire disculpa les tireurs – les caporaux Furlong et Dennis Eason et les caporaux-chefs McMeekin, Arron Perry et Graham Ragsdale – qui reçurent chacun la Bronze Star américaine pour actes de bravoure sur le champ de bataille.)
Dans l’ensemble, l’opération Anaconda ne se déroula pas très bien : les hélicoptères furent abattus, plusieurs Américains furent tués et des centaines de combattants ennemis auraient réussi à s’échapper de la vallée du Shah-i-Kot et à se cacher dans les cavernes et les ravins de l’escarpement surnommé The Whale (la baleine, NDT), qui longe le côté ouest de la vallée. Les fantassins du 3 PPCLI eurent à leur tour l’occasion d’échapper à la monotonie de la garde du terrain d’aviation de Kandahar lorsqu’ils reçurent l’ordre de ratisser la crête à la recherche des insurgés insaisissables.
Des hélicoptères Chinook déposèrent les Canadiens sur le terrain accidenté et en altitude de The Whale le 13 mars. Gonflés d’adrénaline, ils s’attendaient pleinement à livrer le premier combat majeur de l’Armée canadienne depuis des dizaines d’années. Pendant cinq journées intenses, chargés de lourds sacs à dos, ils fouillèrent les cavernes et les affleurements, trouvant de petits dépôts de munitions, des documents abandonnés et, de temps à autre, des cadavres. Toutefois, l’ennemi, y compris de possibles dirigeants d’al-Qaïda, avait quitté les lieux, et le groupement tactique retourna à Kandahar.
Un mois plus tard, le 17 avril, une tragédie frappa le Patricia, non pas sous le feu ennemi, mais à la suite d’un tir fratricide effectué par un chasseur F-16 américain. La compagnie A du bataillon menait un exercice d’entrainement nocturne sur un champ de tir réel du nom de Tarnak Farm, près du terrain d’aviation de Kandahar, en préparation d’une opération à venir. Un pilote américain qui décrivait des cercles autour du terrain d’aviation cette nuit-là prit les éclairs des armes légères des Canadiens pour des tirs ennemis.
Le pilote largua une bombe guidée au laser sur la compagnie A, tuant le sergent Marc Léger, le caporal Ainsworth Dyer et les soldats Richard Green et Nathan Smith, et blessant huit autres militaires. Ces quatre hommes furent les premiers soldats canadiens à mourir en Afghanistan. Leur décès suscita une immense vague de chagrin au Canada, pays peu habitué, en 2002, à apprendre que ses soldats étaient tués à l’étranger.

Un soldat canadien monte la garde aux côtés de travailleurs afghans qui attendent de décharger des sacs de céréales transportés par un vol d’aide humanitaire du Programme alimentaire mondial sur le terrain d’aviation de Kandahar, le 28 février 2002. [Stephen J. Thorne/La Presse Canadienne]
« Les membres du gouvernement Chrétien n’avaient aucune idée du rôle que l’armée canadienne devait, pouvait ou allait jouer en Afghanistan. »
Pendant trois mois après l’incident, les soldats du lieutenant-colonel Stogran menèrent diverses autres missions de recherche et de contrôle à l’extérieur de Kandahar, alors que la coalition continuait de sillonner le pays à la recherche des forces d’al-Qaïda et des talibans et de traquer les dirigeants responsables des attentats du 11 septembre.
En mai, les Canadiens participèrent à l’exhumation de 23 tombes récentes dans la région de Towr Ghar, dans l’est de l’Afghanistan, près de l’endroit où les forces de la coalition avaient combattu les forces d’al-Qaïda lors de la bataille de Tora Bora, en décembre. Les villageois des environs avaient renseigné les Patricias sur les tombes qui, croyaient-ils, contenaient les corps d’agents d’al-Qaïda, y compris un Arabe de grande taille qui était peut-être Oussama ben Laden.
Un peloton du 3 PPCLI prit la tête d’une équipe regroupant des experts de la Criminal Investigation Division de l’Armée américaine (division des enquêtes criminelles, NDT). L’examen et le prélèvement d’échantillons d’ADN, effectués avec la coopération de résidents afghans, ne permirent pas d’établir que les dépouilles étaient celles de dirigeants d’al-Qaïda. Cependant, les enquêteurs déterminèrent que les morts avaient probablement fait partie de l’équipe de protection rapprochée d’Oussama ben Laden.
Le groupement tactique du 3 PPCLI termina sa mission à Kandahar plus tard cet été-là et rentra au pays pour se reposer et récupérer, puis transmettre au reste de l’Armée canadienne les enseignements tirés de sa mission. La Marine, quant à elle, maintint sa présence en mer d’Arabie jusqu’à ce que son dernier navire, le NCSM Calgary, rentre au Canada en décembre 2003.
Bien que ni le gouvernement d’Ottawa ni la plupart des Canadiens ne le sussent à l’époque, la fin de l’opération Apollo ne marquait que le début de l’engagement du Canada en Afghanistan. Lorsque le 3 PPCLI quitta Kandahar, les talibans avaient été chassés du pouvoir, et les forces d’al-Qaïda survivantes étaient pourchassées jusqu’au-delà de la frontière, au Pakistan. Toutefois, comme l’écrivit Sean Maloney, « les premiers contours diffus de l’insurrection qui allait plus tard embraser le sud et l’est de l’Afghanistan » avaient déjà commencé à se dessiner durant le séjour des Canadiens à Kandahar.
Au cours de la décennie suivante, les forces canadiennes retournèrent en Afghanistan, d’abord à Kaboul, puis à Kandahar, où elles furent entrainées dans une guérilla prolongée, menée à un rythme soute-nu et beaucoup plus meurtrière.
L’opération Apollo ne fut que le prélude, plus calme et plus facile, à tout ce qui allait suivre. Et pourtant, malgré son manque de drame et de spectaculaire, la première incursion du Canada en Afghanistan prouva qu’il était un allié fiable de l’OTAN, capable de contribuer efficacement à la sécurité mondiale. Plus important encore, elle tira les Canadiens de leur complaisance à l’égard des Forces armées et de leur véritable raison d’être.
« Le conflit en Afghanistan était le premier conflit armé majeur auquel participait le Canada depuis la guerre de Corée, dans les années 1950, et c’était aussi sa première campagne de contre-insurrection prolongée, écrivit M. Maloney.
« La guerre en Afghanistan rappela aux Canadiens que le paradigme du maintien de la paix qui avait si longtemps dominé la vision canadienne du monde s’inscrivait dans un âge d’or révolu, peut-être même mythologique. Le Canada était désormais aux prises avec un nouveau type d’ennemi. »
À Toronto, un vétéran de la guerre de Corée se souvient | TEXTE ET PHOTOGRAPHIE DE Stephen J. Thorne
Cesar Vanneste avait six ans quand il a assisté à la libération de son village en Belgique. La date du 6 septembre 1944 est toujours restée gravée dans son esprit.
« Mon père m’a dit [ainsi qu’à mes trois frères] de nous tenir loin des fenêtres, raconte-t-il. Bien sûr, les garçons étant ce qu’ils sont, nous avons quand même regardé, mais nous n’avons rien vu. »
Aujourd’hui, à 80 ans bien sonnés, ce résident ontarien de Kanata se souvient du moment où il a enfin aperçu les soldats canadiens et polonais qui, au prix d’un autre bain de sang dans les rues après qu’un tireur d’élite ennemi eut ouvert le feu, ont sécurisé sa collectivité.
M. Vanneste n’a jamais pu oublier ce sacrifice. Vêtu d’un manteau noir et d’une écharpe rouge pour se protéger du vent mordant de novembre, il assiste aux commémorations du jour du Souvenir 2024 à Ottawa. C’est la 54e fois, selon son épouse, Ellen Marie, vêtue pareillement. C’est pour lui une façon de leur rendre hommage.
Tel était le sentiment général des quelque 35 000 spectateurs, même si chacun avait ses raisons de venir au Monument commémoratif de guerre du Canada, pour certains, plusieurs heures avant l’évènement officiel.
Heather Dorward, résidente d’Ottawa, portait cette raison au cou : une photo encadrée de son défunt père, ancien combattant.

Heather Dorward, avec une photo de feu l’ancien combattant Thomas, son père. – Annie Bowers
ne [l’a] pas trop perdu » pendant son enfance. « Mais, du temps avec leurs proches [pendant leur service] a été arraché à beaucoup de familles, et certaines ont littéralement perdu cette personne. »
Non loin de là, Elizabeth King et Catherine Elliot Shaw, de London, en Ontario, toutes deux membres de la filiale Vimy de la Légion royale canadienne, souhaitaient rendre hommage à toutes les personnes tombées au combat.
« Je l’ai souvent regardé à la télévision, confie Mme Shaw, mais c’est la première fois que j’y suis en personne. Alors c’est très spécial. C’est une journée très spéciale partout au Canada. »

Ellen Marie et Cesar Vanneste assistent à la cérémonie nationale du jour du Souvenir. – Annie Bowers

Les légionnaires Elisabeth King et Catherine Elliot Shaw. – Annie Bowers
comme affinité, bavardaient de façon impromptue, et ce bourdonnement augmentait à mesure que la foule s’amassait. Pendant ce temps, d’autres avaient opté pour un moment de réflexion en silence, regardant les derniers préparatifs autour du monument, les yeux dans le vague, apparemment perdus dans leurs pensées.
Vers 9 h 30, un changement d’humeur tangible s’est produit dans la foule venue avec son café. Les rires se sont vite estompés, remplacés par une sombre contemplation. Alors que les drapeaux flottaient au vent, les nuages ont commencé à se dissiper, et des rayons de soleil ont surgi.
Parmi les personnes à l’honneur lors de l’évènement de cette année se trouvait John Preece, 98 ans, simple soldat qui s’est battu pour la libération de l’Europe occupée par les nazis.
Malgré l’attention temporaire qu’il a reçue, M. Preece a déclaré se sentir « oublié », reconnaissant qu’« il ne reste presque plus personne, alors c’est bien de les représenter ».

Des personnalités de marque observent un moment de silence après le dépôt de couronnes. – Melody Maloney/Metropolis Studio
À l’exception d’une poignée, il était difficile de ne pas remarquer l’absence de vétérans de la Seconde Guerre mondiale parmi les dizaines d’anciens militaires, beaucoup coiffés du béret bleu des soldats de la paix, qui défilaient le long de la rue Elgin au son de cornemuses et de tambours, recevant au passage les applaudissements de la foule.
Un tel flot de visages en constante évolution semblait plus inévitable que jamais, ce qui n’a pas échappé à la plupart des spectateurs, et cela a fait réaliser que le Canada et le monde passent désormais leurs derniers moments avec la génération qui a jadis affronté le fascisme il y a environ 80 ans. De même, les vétérans de la guerre de Corée, souvent sous-représentés, qui ont presque le même âge que leurs camarades de la Seconde Guerre mondiale, ont également vu leurs rangs s’éclaircir considérablement au fil des ans.

Le vétéran de la Deuxième Guerre mondiale John Preece, âgé de 98 ans. – Melody Maloney/Metropolis Studio
Des nuages noirs sont revenus et un regain de froid s’est fait sentir dès que les sentinelles ont pris leur poste lors d’une procédure fluide observée depuis les toits, les fenêtres et les lampadaires. Commandé par le sergent Kevin James de l’Aviation royale du Canada, le personnel choisi pour monter la garde au monument se composait du matelot-chef Jed Garcia, du caporal-chef Jeffrey Steel du Commandement – Forces d’opérations spéciales du Canada, du bombardier-chef Mikael Nicol-Charette, de la sergente de la GRC Cara Streeter, de la caporale-chef des Rangers canadiens Linda Kamenawatamin et de la capitaine Kathleen Nguyen du 1er Hôpital de campagne du Canada.

Des factionnaires représentant la marine, l’aviation et l’armée veillent au Monument aux Morts. – Melody Maloney/Metropolis Studio
La cérémonie officielle a commencé peu après 10 h 30. Le premier ministre, Justin Trudeau a salué le président national de la LRC, Berkley Lawrence, en le remerciant pour son service, avant de serrer la main du directeur exécutif national de l’organisation, Steven Clark.
La Mère de la Croix d’argent de cette année, Maureen Anderson, est arrivée peu de temps après, portant deux croix en l’honneur de ses fils, les sergents Ron et Ryan Anderson. Les frères Anderson, tous deux vétérans de la guerre d’Afghanistan, ont été victimes du trouble de stress post-traumatique par la suite, un facteur directement lié à leur décès prématuré. La veille, lors d’un diner, Mme Anderson avait peiné à évoquer ces décès tragiques. M. Lawrence l’a accueillie à la cérémonie du jour du Souvenir par une chaleureuse étreinte.
Puis est arrivée la gouverneure générale, Mary Simon. En tant que commandante en chef des Forces armées canadiennes, elle était vêtue d’un uniforme de l’ARC pour marquer le centenaire de la branche, l’un des deux thèmes principaux de l’évènement avec le 80e anniversaire du jour J.

Les gagnants séniors des concours littéraires et d’affiches de la jeunesse nationaux de la Légion déposent une couronne de la part des jeunes du pays. – Melody Maloney/Metropolis Studio

La Mère de la Croix du Souvenir (d’argent) nationale, Maureen Anderson, dépose une couronne. – Melody Maloney/Metropolis Studio

L’aumônier général, Guy Bélisle récite une prière dédiée à l’évènement. – Melody Maloney/Metropolis Studio
Presque toute la foule est deve-nue muette alors que l’horloge allait sonner onze heures, même si la plupart des gens étaient déjà silencieux avant que ne résonne le « Dernier appel ». Une interprétation entrainante de « O Canada » du Chœur d’enfants d’Ottawa a précédé les notes obsédantes du clairon, dont l’écho s’est répercuté sur les bâtiments de la rue Elgin.
Ce moment de contemplation en silence a continué pendant le salut des 21 coups de canon tirés par le 30e Régiment de campagne de l’Artillerie royale du Canada, à l’exception des cris de surprise d’un enfant. Ses pleurs n’ont semblé déranger personne, car beaucoup de gens avaient eux-mêmes les larmes aux yeux.
« Leurs actes nous rappellent l’importance de l’unité, et c’est dans cette unité que nous trouvons espoir et résilience face aux défis que le monde nous lance continuellement. »
Seule « l’Élégie » jouée par un cornemuseur a pu sortir les participants de leurs réflexions, avec le vrombissement de quatre avions CF-18 Hornet qui les ont survolés. Le silence a pris fin quand le caporal Malcolm Horava a joué le « Réveil », bien que l’état d’esprit occasionné pendant les deux minutes se soit attardé, tout comme la fumée d’artillerie dérivant de la Colline du Parlement.
Trois versions de l’Acte du Souvenir ont alors été récitées : la première en anglais, par M. Lawrence, la deuxième en français, par le grand président de la LRC, Larry Murray, et la troisième en Michif du nord de l’Ontario, par l’ancien combattant métis Robert Baskey. Indépendamment de la langue, le sentiment a ému les spectateurs à chaque lecture.
Ensuite est venu le temps pour l’aumônier général, Guy Bélisle, de prononcer des prières, comme le veut la longue tradition. Il a souligné que « dans un esprit de paix et de gratitude, ce moment nous incite à réfléchir aux sacrifices de nos héros et de leur famille.
« Leurs actes nous rappellent l’importance de l’unité, et c’est dans cette unité que nous trouvons espoir et résilience face aux défis que le monde nous lance continuellement. »
Cette unité semblait également être pleinement exposée lors du dépôt de couronnes effectué pendant que le Chœur d’enfants d’Ottawa interprétait « In Flanders Fields » (Au champ d’honneur). Mme Simon et son mari, Whit Fraser ont amorcé l’hommage, suivis par Mme Anderson, M. Trudeau, la vice-présidente adjointe de la Chambre des communes Carol Hughes, la ministre des Anciens Combattants Ginette Petitpas Taylor, la cheffe d’état‑major de la Défense, Jennie Carignan, les gagnants des concours d’affiche et littéraires séniors de la Fondation nationale Légion, et M. Lawrence de la LRC.
La pluie a attendu longtemps avant de s’abattre, mais des gouttelettes sont vite tombées sur la délégation qui comptait des membres du corps diplomatique et de divers groupes d’anciens combattants. Cela ne l’a toutefois pas découragée d’aller présenter ses hommages. Le rabbin Idan Scher, le représentant multiconfessionnel, n’a pas semblé se soucier du temps froid et pluvieux alors qu’il se tenait sur le podium pour prononcer la bénédiction.
« Dans un monde souvent divisé, a-t-il déclaré, le lien indéfectible entre nos soldats est une source de force pour nous tous. Les Forces armées canadiennes, qui reflètent la riche diversité de notre pays, nous rappellent les réalisations remarquables possibles lorsque nous nous unissons pour une cause plus grande que nous-mêmes. »
La cérémonie s’est conclue lorsque le chœur a entonné « God Save the King ». Une grande partie du cortège vice-royal est restée pour serrer des mains avant de quitter le mémorial. Mme Simon a ensuite invité Mme Anderson à se joindre à elle sur le gradin pour passer le défilé en revue aux côtés de M. Trudeau et de M. Lawrence.

Le rabbin Idan Scher prononce sa bénédiction du jour du Souvenir. – Melody Maloney/Metropolis Studio
« Merci, merci, et que Dieu vous bénisse », a crié Ellen Marie Vanneste alors que les anciens combattants et les militaires en service s’en allaient. Exprimant un désir sincère de revenir exactement au même endroit à la même heure en 2025, pour une 55e année, elle et son mari ont affiché leur engagement commun de soutien aux sacrifices de l’armée canadienne.
Journée des anciens combattants autochtones

Le bâton à exploits des Forces canadiennes. – Stephen J. Thorne
Le 8 novembre 2024, une cérémonie distincte a eu lieu au Monument aux anciens combattants autochtones d’Ottawa à l’occasion de la Journée des vétérans autochtones, en reconnaissance des sacrifices des militaires des Premières Nations, des Inuits et des Métis partout au Canada. L’évènement a mis en vedette de nombreux éléments traditionnels associés au jour du Souvenir, notamment le bâton à exploits des Forces canadiennes et des chants autochtones.
« C’était très, très important pour moi d’être là », a déclaré le colonel David Grebstad, commandant adjoint du Groupe de transition des Forces armées canadiennes et citoyen des Métis de la rivière Rouge. « Et je pense aussi qu’il est important de se passer le mot. »
Plus de 4 000 soldats autochtones ont servi pendant la Première Guerre mondiale, et au moins 3 000, pendant la Seconde Guerre mondiale. Un nombre écrasant a enduré, en rentrant au pays, le racisme et la discrimination qu’ils avaient laissés derrière eux.
« Beaucoup ont essuyé des refus aux avantages accordés à leurs collègues non autochtones », a expliqué M. Grebstad, qui fait également partie du Groupe consultatif des Autochtones de la Défense, une organisation créée pour représenter les employés autochtones de la fonction publique travaillant pour la Défense nationale et les Forces armées canadiennes.
De nos jours, comme toujours, les militaires des communautés des Premières Nations, des Inuits et des Métis contribuent de manière importante aux institutions militaires du Canada, que ce soit dans le cadre des opérations de l’OTAN en Europe, des missions de maintien de la paix des Nations Unies ou de la défense du pays lui-même.
Le lieutenant-général Michael Wright, commandant de l’Armée canadienne, était l’une des personnes invitées à prononcer une allocution lors des commémorations. Quelques jours avant, il avait publié une déclaration où il disait : « Nous ne pouvons pas changer le passé, mais nous pouvons et devons continuer à valoriser les cultures autochtones dans notre travail tous les jours de l’année. »
En 1690, des Canadiens de la Nouvelle-France rasèrent un village de la colonie anglaise de New York
Alors que les Allemands déclenchaient la première grande attaque au gaz de la guerre, des soldats canadiens manquant encore d’expérience ont tenté de tenir une brèche cruciale dans le front lors de la deuxième bataille d’Ypres
Alex Bowers
Les Français perdirent le Canada malgré leur victorieuse bataille d’avril 1760 à Sainte-Foy
Les deux derniers étages d’un bâtiment de pierre et de brique de quatre étages surplombant le front de mer de St. John’s, à quelques mètres seulement du Monument commémoratif
national de guerre de Terre-Neuve,
accueillent un morceau de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale qui n’a nul pareil.
En haut des 59 marches de l’escalier branlant à l’arrière de l’ancien entrepôt se trouve le légendaire Seagoing Officers’ Club fondé par le capitaine Rollo Mainguy, natif de la Colombie-Britannique, commandant de contretorpilleurs de la marine canadienne de la colo-nie britannique de Terre-Neuve.
Lieu de refuge et de repos pour les officiers de marine militaire ou marchande des Alliés entre deux traversées de l’Atlantique Nord, il fut surnommé le Crow’s Nest (nid de pie, NDT) après qu’un colonel de l’armée canadienne, haletant en fin de montée, s’épongea le front perlé de sueur et s’exclama : « Mince! c’est vraiment un petit nid de pie bien douillet ».
Ouvert en janvier 1942, ce confortable refuge aux planchers en bois et aux plafonds à poutres apparentes recueillit un nombre croissant d’insignes, de gravures et d’artéfacts déposés par ses clients en l’honneur de leurs navires.
Sur pratiquement chaque surface verticale prit vie une galerie spéciale de la bataille de l’Atlantique à l’époque où Terre-Neuve était, à toutes fins utiles, le « Gibraltar de l’Amérique », comme son ancien premier minis-tre, Robert Bond, l’avait prédit.
La guerre changeait le monde, y compris cette grande ile affectueusement surnommée The Rock (le rocher, NDT).
« Nulle part peut-être […] n’existait-il de pigeonnier exactement comme le Crow’s Nest, écrivit Joseph Schull dans son livre Lointains navires publié en 1950. Les souvenirs de la salle bruyante et enfumée où les insignes, les cloches et les trophées de navire couvraient les murs et qui était interdite aux femmes sauf le mardi soir – à condition qu’elles n’encombrent pas le bar – ont fait le tour du monde, et ils voguent sans doute toujours. »
Le club est encore là, aujourd’hui un lieu historique national du Canada et un témoignage vivant des navires et des hommes qui prirent part à la plus longue bataille de la guerre et qui, par leur seule présence, ont servi de catalyseurs pour faire entrer l’ile au monde moderne.
Parmi les artéfacts du Crow’s Nest se trouve le périscope de
l’U-190 (cf. « Artefacts » [en anglais seulement], page 99), l’un des derniers sous-marins allemands à se rendre le 11 mai 1945, trois jours après le jour de la Victoire en Europe. Les navires de guerre canadiens amenèrent le sous-marin à St. John’s. Il fut ensuite déplacé, examiné et sabordé au large d’Halifax, mais pas avant que le périscope ne soit récupéré et finalement ramené au port où, pour beaucoup de gens, la guerre avait commencé et s’était terminée.
Protubérance sur le toit du bâtiment, cet instrument caractéristique de la guerre des sous-marins n’offre plus la silhouette d’une autre victime, mais une vue imprenable sur le centre-ville de St. John’s et un port tranquille rempli de chalutiers, de navires de services pétroliers et de navires de la garde côtière. Tout cela est bien différent de ce qui s’est passé avant.
Pour les gens qui ont l’occasion de franchir sa porte, le Crow’s Nest révèle l’histoire intime d’une ère de grande agitation et de transformation. Toutefois, on retrouve l’héritage vivant de la Seconde Guerre mondiale dans pratiquement tous les coins de la province, où les forces mili-taires du Canada et celles des États-Unis ont changé, de manière très tangible et durable, le cours de l’histoire de cette ancienne colonie.

Le capitaine Rollo Mainguy au Seagoing Officers’ Club en septembre 1942. – Gerald M. Moses/MDN/BAC/PA-204634
Le télégramme qu’un magis-trat de l’avant-port de Burgeo, Terre-Neuve, envoya à l’autre côté de l’ile au ministre de la Justice le 24 janvier 1934 résonnait comme un appel à l’aide désespéré.
« UNE QUARANTAINE D’HOMMES AFFAMÉS [SONT VENUS] ME VOIR, disait-il. J’AI CONSULTÉ L’AGENT DE RELÈVE QUI M’INFORME QUE RIEN NE PEUT SE FAIRE LEUR INDEMNITÉ NE SERA PAS DUE AVANT LES 8 ET 9 FÉVRIER STOP IMPOSSIBLE CES FAMILLES EXISTENT QUATORZE JOURS SANS NOURRITURE STOP PEUT ON PRENDRE DES DISPOSITIONS POUR CORRIGER LA SITUATION SINON JE CRAINS LES CONSÉQUENCES. »
Il y avait peu de téléphones. Il faudra encore 31 ans avant que le grand arc en forme de « U » de la Transcanadienne ne relie Port aux Basques, au sud-ouest de l’ile, à St. John’s, à 900 kilomètres au sud-est.
Isolée, battue par les éléments et habitée par une population soumise aux caprices de la pêche contrôlée par une poignée de marchands de St. John’s, Terre-Neuve était, à l’époque de la Dépression, un cauchemar dickensien ou pire pour un grand nombre de ses 289 000 résidents.
« Terre-Neuve a été très durement touchée par la Grande Dépression », a écrit Carmelita McGrath dans Desperate Measures : The Great Depression in Newfoundland and Labrador (Mesures désespérées : la Grande Dépression à Terre-Neuve-et-Labrador, NDT), une histoire éditée en 1996 par un collectif des écrivains de la province.
« Beaucoup de gens étaient sans emploi ou avaient un très petit salaire. La faim était un vrai problème […]. De plus en plus de personnes étaient obligées de demander l’aide publique. »
« The dole » (le chômage, NDT), comme on l’appelait, ne se présentait pas sous forme d’argent comptant : il se composait essentiellement de bons alimentaires à échanger chez les marchands contre des articles bien précis.
« Beaucoup de gens disaient que le “dole” ne suffisait pas pour vivre. Ils étaient souvent à court de nourriture avant l’arrivée de leur prochaine “commande de secours”. La plupart des gens détestaient le “dole”. Ils voulaient travailler. Ils voulaient choisir eux-mêmes ce qu’ils mangeraient. »
Des documents du gouvernement d’Ottawa décrivaient Terre-Neuve comme la « première ligne de défense » du Canada et « la clé du système de défense de l’Ouest ».
Carmelita McGrath a décrit comment la dépression bouleversa l’équilibre délicat qu’était la survie à Terre-Neuve à l’époque : la vie au bord du gouffre.
« D’un côté du gouffre, il y a une certaine sécurité, explique-t-elle. Il y a assez de nourriture, un logement convenable, la chaleur et le confort. De l’autre côté, il y a peu de sécurité, la faim, un logement médiocre, le froid et l’inconfort.
« De plus en plus de gens étaient précipités dans le gouffre pendant la Grande Dépression. »
Issus en grande partie de pêcheurs britanniques, français, espagnols ou portugais, les Terre-Neuviens sont des gens résistants et passionnés. Mais, le mécontentement – en fait, le désespoir – finit par déborder. Il y eut des manifestations, des émeutes, même du pillage.
Et le gouvernement était endetté jusqu’au cou.
Terre-Neuve avait renoncé à son statut de dominion de l’Empire britannique en 1934 pour être gouvernée par une commission de six membres nommés à Londres. Étant alors une colonie, elle était maintenue à flot grâce à des prêts et à des subventions du Trésor britannique.
Tout cela changea au printemps 1940 lorsqu’après avoir vaincu pratiquement toute l’Europe occidentale, les forces d’Hitler se préparaient à envahir la Grande-Bretagne.
De ce côté-ci de l’océan, des documents du gouvernement d’Ottawa décrivaient Terre-Neuve comme la « première ligne de défense » du Canada et « la clé du système de défense de l’Ouest » si les nazis s’avançaient jusqu’ici.
Quant à Terre-Neuve elle-même, la colonie était pratiquement sans défense. Elle n’avait presque pas de soldats, d’armes à feu, ni de fortifications, et le gouvernement n’avait pas les fonds nécessaires pour les fournir. La Grande-Bretagne n’était pas en mesure de l’aider.
Le 10 novembre 1940, sept bombardiers Hudson fabriqués à Burbank, en Californie, décollèrent de l’aéroport de Gander et firent route de nuit vers l’autre côté de l’Atlantique. Il s’agissait des premiers vols transatlantiques de la guerre; 13 ans après la célèbre traversée en solitaire de Charles Lindbergh.
Quand les équipages débarquè-rent le lendemain matin – jour du Souvenir – à Aldergrove, en Irlande du Nord, ils portaient des coquelicots. « Terre-Neuve était devenue tout à coup « une des portes fortifiées de la liberté ».
En effet, « en très peu de temps, a écrit l’historien Paul W. Collins en 2015, dans un document pour le gouvernement provincial, Terre-Neuve comptait cinq aérodromes militaires et civils, deux bases navales, deux bases d’hydravions et cinq bases de l’armée de terre ».
Des dizaines de milliers de militaires canadiens et américains furent affectés partout dans l’ile et au Labrador au cours des cinq années suivantes.
« Comme la population de la colonie s’élevait à moins de 300 000 habitants et que la capitale (et plus grande ville) de Terre-Neuve ne comptait que 40 000 âmes, a écrit Collins, cette “invasion amicale” eut d’énormes répercussions économiques, sociales et politiques à Terre-Neuve – que l’on ressent encore beaucoup aujourd’hui. »

Des dizaines d’avions, principalement des bombardiers, bordent le tarmac de la base de l’Aviation royale canadienne à Gander, Terre-Neuve, en 1944. – U.S. Air Force/090223-F-0304D-003
Négligée et étiquetée « fardeau » lors de la création de la Confédération, en 1867 (les Terre-Neuviens ne voulaient pas non plus du Canada), l’ile était alors considérée comme un « intérêt canadien essentiel » et une partie importante de « l’orbite canadienne ». En septembre 1939, le premier ministre Mackenzie King fit valoir que non seulement la défense de Terre-Neuve était « essentielle à la sécurité du Canada », mais que garantir l’intégrité de la colonie contribuerait de fait à l’effort de guerre de la Grande-Bretagne.
Ottawa, cependant, n’agit que lorsque l’Allemagne nazie envahit la France et que les soldats britanniques furent chassés des plages de Dunkerque. C’est là que fut envoyé à Terre-Neuve un bataillon du Black Watch of Canada pour protéger la base d’hydravions de Botwood et l’aérodrome de Gander, où furent aussi stationnés cinq bombardiers Douglas Digby de la 10e Escadrille de l’Aviation royale du Canada et leurs équipages.
Peu après, des entrepreneurs canadiens se mirent à construire Camp Lester, en périphérie de St. John’s. Le brigadier Philip Earnshaw, récemment nommé commandant des Forces militaires combinées de Terre-Neuve et du Canada, y arriva en novembre.
Fin 1940, près de 800 soldats canadiens étaient postés dans la capitale terre-neuvienne et ses environs afin de repousser de potentielles attaques des Allemands.
Les soldats canadiens protè-geraient également Lewisporte (considérée comme un point d’insertion probable de l’ennemi), Rigolet et la base aérienne de Goose Bay (le plus grand aéroport du monde en 1943). Ils se servaient également d’installations d’artillerie et de radar le long des côtes de l’ile et du continent.
La Marine royale canadienne arriva à Terre-Neuve et mit en place un service d’examen naval pour contrôler la navigation entrant au port de St. John’s.
Les Britanniques étaient cruellement à court de contretorpilleurs pour escorter les convois, car ils avaient perdu un nombre important de bâtiments lors de la campagne norvégienne qui avait échoué l’hiver précédent, de l’évacuation à Dunkerque en mai et au début de la bataille d’Angleterre lorsque la Luftwaffe attaquait les navires dans la Manche.
Le premier ministre Winston Churchill demanda « quarante ou cinquante de [ses] anciens contretorpilleurs » au président américain Franklin D. Roosevelt en mai 1940 pour prendre la relève jusqu’à ce que de nouvelles cons-tructions remplacent les pertes.
Roosevelt y était favorable. Toutefois, l’attaque des Japonais sur la base américaine de Pearl Harbor n’aurait lieu que plus de 18 mois plus tard, et les États-Unis étaient officiellement neutres. Un simple transfert enfreindrait le code international et exacerberait le sentiment isolationniste aux États-Unis.
Comme solution, Churchill proposa que la Grande-Bretagne, en signe d’amitié, loue aux Américains des sites de base sur le territoire britannique dans l’hémisphère occidental, et que Washington lui rende la pareille pour les contretorpilleurs.
« Malheureusement, une telle solution était un peu trop subtile pour les décideurs américains qui préféraient un échange plus direct et documenté, a écrit Collins. Cela soulevait des difficultés pour les Britanniques, car un échange direct d’actifs pourrait aliéner les territoires concernés et contrarier de nombreux habitants du Royaume-Uni. »
En fin de compte, un compromis permit de donner aux Britanniques ce qu’ils voulaient et aux Américains un accord commercial. Des baux furent conclus « librement et sans contrepartie » à Terre-Neuve et aux Bermudes, tandis que des installations similaires furent échangées en Jamaïque, à Trinité, en Guyane britannique, à Sainte-Lucie et à Antigua contre les 50 contretorpilleurs.
Les États-Unis mettraient ensuite sur pied des installations à Terre-Neuve, à St. John’s (Fort Pepperell, Camp Alexander), à Argentia (Argentia Naval-Air Station, Fort McAndrew), à Gander, à Stephenville (Harmon Air Force Base, Camp Morris) et à Goose Bay.
Il y avait également de nombreux sites d’artillerie et radar accordés autour de l’ile. À la fin de la guerre, des dizaines de milliers de militaires américains étaient stationnés à Terre-Neuve-et-Labrador, et des centaines de milliers de militaires et de passagers américains étaient passés par les diverses installations américaines de la colonie.
En été 1942, a rapporté Collins, les Canadiens transformèrent
St. John’s en un port bien défendu et une base d’attache pour les cinq corvettes, deux dragueurs de mines et quatre patrouilleurs Fairmile de la force de défense de Terre-Neuve.

Le personnel naval du vapeur Miss Kelvin pose avec une mine récupérée à St. John’s, Terre-Neuve, en juillet 1942. – MDN/BAC/PA-161614
Il abritait également la Force d’escorte de Terre-Neuve, rebaptisée Force d’escorte de haute mer : environ 70 navires de guerre protégeant les convois transatlantiques qui transportaient du personnel et du matériel aux fronts de la guerre. Des escortes britanniques quittant la base navale américaine d’Argentia, sur la côte sud de Terre-Neuve, y seraient aussi incluses.
Deux corvettes canadiennes, la Chambly et la Moose Jaw, inscrivirent le premier U-boot coulé par la force, l’U-501, au large de la côte sud-est du Groenland, en septembre 1941. C’est au cours de cette action que la Moose Jaw, mise en service peu avant, percuta le sous-marin endommagé et mit ainsi fin à la première et dernière patrouille de guerre du sous-marin allemand (11 des 48 membres d’équipage périrent).
Près de Torbay, à l’extérieur de St. John’s, l’ARC avait commencé à construire une base aérienne qui allait devenir le principal aéroport de la province après la guerre. Des aéronefs militaires canadiens protégeaient la ville et les mines de fer de l’ile Bell, et patrouillaient dans les voies maritimes des convois à l’est de Terre-Neuve.
L’état-major du groupe de l’ARC établit son quartier général à côté de celui de la marine à l’hôtel Newfoundland de St. John’s. La base aérienne de l’ARC à Torbay avait deux pistes quand elle fut implantée en octobre 1941; quatre bombardiers Hudson arrivèrent de la Nouvelle-Écosse en novembre.
Le trafic de passagers entre le Canada et Terre-Neuve et le chemin de fer surnommé « Newfie Bullet » (balle terre-neuvienne, NDT) étaient si encombrés qu’en février 1942, la commission gouvernementale approuva un service régulier des Lignes aérien-nes Trans-Canada à destination et en provenance du Canada.
L’ARC aménagea d’autres installations à Gander et à Goose Bay et se servit des deux aérodromes américains de l’ile. Le personnel de l’ARC utilisa également un nombre croissant de stations de radar et un système d’alerte précoce.
En 1943, quelque 5 000 membres de la marine canadienne étaient stationnés à St. John’s. Des milliers d’autres se trouvaient à la caserne navale de Buckmasters Field, aux abords de la ville. D’autres allaient être hébergés dans de nouvelles installations à Harbour Grace, à Bay Bulls, à Botwood, à Corner Brook et à Red Bay, ainsi qu’à Goose Bay, au Labrador.
« Cette injection de liquidités dans l’économie de Terre-Neuve eut un impact énorme, directement ou indirectement, sur la population de Terre-Neuve. »
« L’impact le plus étonnant de toute cette activité militaire fut économique, a déclaré Collins. En automne 1943 (année de pointe de la construction), plus de 20 000 Terre-Neuviens furent employés à la construction des diverses installations.
“Au cours des années de guerre, les États-Unis investirent 114 000 000 $ (USD) dans leurs installations à Terre-Neuve, et les Canadiens, 65 000 000 $ (CAN). En outre, le nombre de militaires passa à plus de 29 000 (13 000 étasuniens, 16 000 canadiens) en 1943, qui tous achetaient des biens et des services sur place.
“Cette injection de liquidités dans l’économie de Terre-Neuve eut un impact énorme, directement ou indirectement, sur la population de Terre-Neuve. »
En 1939, poursuivait Collins, près de 50 000 Terre-Neuviens recevaient de l’aide du gouvernement; en 1942, pour la première fois depuis la création de la Commission du gouvernement en 1934, le chômage était « pratiquement éliminé ».
Des dizaines de milliers de Terre-Neuviens travaillaient dans la construction, le soutien et l’approvisionnement des bases. Alors que les Américains avaient tendance à expédier les provisions pour leurs bases directement des États-Unis, les Canadiens s’approvisionnaient localement.
Le cout de la vie augmenta considérablement pendant les années de guerre. Bien que la Commission du gouvernement ait essayé de contrôler les salaires et les prix, les employeurs locaux étaient toujours obligés d’égaler les salaires payés par les militaires pour ne pas perdre leurs employés.
« Alors qu’avant la guerre, seule l’élite marchande, professionnelle, politique et bureaucratique de la colonie pouvait se permettre un niveau de vie comparable à celui des États-Unis et du Canada, en 1942, la plupart des résidents de Terre-Neuve goutaient eux aussi aux avantages de l’économie en plein essor. »
Les recettes publiques, provenant principalement des taxes de douane et d’accises, augmentèrent également considérablement pendant les années de guerre. En 1939, on prévoyait un déficit de 4 millions de dollars (84,6 millions en dollars canadiens de 2025). L’exercice 1940-1941 se solda par un excé-dent de 796 531 $ (15,3 M) sur des revenus de 16,3 M.
En 1941-1942, la commission enregistra un excédent de 7,2 millions de dollars (environ 131,8 millions de dollars de 2025) sur des revenus de 23,3 millions; en 1942-1943, elle enregistra un excédent de 3,7 millions de dollars (66,3 M) sur des revenus de 19,5 M; en 1943-1944, elle enregistra un excédent de 6,4 millions de dollars (113,9 M) sur des revenus de 28,6 M; et au cours du dernier exercice financier de la guerre, elle enregistra un excédent de 7 millions de dollars (123,8 M) sur des revenus de 33,3 M.
À la fin de la guerre, le gouvernement de Terre-Neuve avait un excédent budgétaire cumulatif d’à peu près 29 millions de dollars (environ 512 millions de dollars de 2025).
Le 8 mai 1945 à 10 h 30, la sirène au sommet de l’hôtel Newfoundland retentit comme tous les jeudis matin depuis 1939, rappelant aux citoyens qu’ils étaient en guerre. En ce mardi joyeux, cependant, elle marquait la fin du plus grand conflit que le monde eut jamais connu.
Dans les maisons de la ville, dans les avant-ports côtiers et dans les avant-postes du Labrador, les familles, le personnel de service et d’autres personnes se rassemblèrent autour des radios pour écouter Aubrey MacDonald de la Broadcasting Corporation of Newfoundland, qui tenait un microphone par la fenêtre de son studio au dernier étage de l’hôtel Newfoundland. Les rues de la ville étaient pleines de gens en liesse.

Le personnel passe le temps à la station de l’Aviation royale canadienne Gander, T.-N., vers 1945. – MCG/197660597-013
« On entend les réjouissances, les réjouissances sans relâche des citoyens de St. John’s qui ont suivi spontanément la grande annonce faite par le premier ministre, M. Winston Churchill, que la guerre en Europe s’est conclue par la victoire des Alliés », déclara-t-il.
« Écoutez les sifflets, les vapeurs, les cloches d’église, alors que nos collectivités les accueillent avec allégresse. La ville s’est parée de fanions. Les drapeaux flottent. Et à l’instant, nos citoyens expriment leurs sentiments longtemps refoulés dans un torrent d’émotions joyeuses.
La guerre en Europe est terminée! »
Et il en allait de même, dans une large mesure, pour l’époque de l’économie défaillante et de la faim pour la population de Terre-Neuve.
Les revenus de son boum du temps de la guerre avaient permis à la commission de faire des investissements importants dans l’édu-cation, les infrastructures, les soins de santé, les pensions pour les anciens combattants handicapés et pour leurs familles, et même des prêts et des cadeaux à la Grande-Bretagne.
La colonie hérita également de vastes quantités de biens et d’infrastructures militaires.
Rien qu’à St. John’s, il y avait notamment deux hôpitaux, des quartiers généraux de la MRC et de l’ARC, un complexe de casernes navales, un centre d’entrainement tactique et de nombreuses autres propriétés de la région.
La base aérienne de l’ARC à Torbay finit par devenir l’aéroport international de St. John’s.
Le port de St. John’s aussi avait été transformé. La MRC avait mis les points d’amarre du côté sud du port, ce que Collins a décrit comme « un enchevêtrement de quais et d’épis de quais délabrés », aux normes navales : dans la plupart des cas, elle avait amélioré les biens-fonds des propriétaires au moyen de pavage, de clôtures, de voies d’accès, etc. La marine avait fait construire de nouvelles installations, telles que le chantier naval HMC, désormais le terminal maritime du port de St. John’s, et un parc de réservoirs de carburant qui fut vendu à Imperial Oil en 1946.
Trois hôpitaux – à Gander, à Botwood et à Lewisporte – furent ajoutés au système de soins de santé. Un quatrième, l’U.S. Memorial Hospital, cadeau du gouvernement américain aux habitants de St. Lawrence et de Lawn en remerciement des secours et des soins qu’ils avaient prodigués aux survivants de la catastrophe de février 1942 où deux navires de la marine américaine, le Pollux et le Truxtun, avaient heurté des rochers lors d’une tempête, fut officiellement ouvert à St. Lawrence le jour du 10e anniversaire du jour J.
Des centaines de kilomètres de routes avaient été construits pendant la guerre. Le système ferroviaire de Terre-Neuve s’était développé grâce à la construction de nouvelles lignes de chemin de fer et à l’apport de matériel roulant. Des systèmes de communication modernes avaient été installés et les anciens, renforcés, des balises de navigation avaient été perfectionnées et la navigation à longue portée (LORAN) avait été ajoutée.
Au cours des décennies sui-vantes, les Américains – et dans une moindre mesure les Canadiens – ont fermé des installations à
St. John’s, à Argentia, à Botwood, à Lewisporte, à Gander, à Stephenville et à Goose Bay, cé-
dant les titres aux gouvernements fédéral, provincial ou municipaux.
Collins dit que l’impact social de « l’invasion amicale » de la guerre fut également substantiel.
« Vu l’arrivée de milliers de jeunes hommes dans des communautés partout à Terre-Neuve, de nombreux loin de chez eux pour la première fois, l’interaction sociale entre les sexes était inévitable », a-t-il écrit.
« Des dizaines de femmes de la place assistaient à diverses activités à la fois dans les bases elles-mêmes […] et dans les installations de divertissement et les auberges locales qui avaient vu le jour à St. John’s et dans les autres agglomérations de l’ile. »
Le nombre de mariages, de grossesses et de maladies sexuellement transmissibles a considérablement augmenté, au point où les autorités américaines sont intervenues en interdisant les mariages locaux, condamnant même de jeunes gens éperdus d’amour à des peines de prison.

Des danseurs célèbrent le jour de la victoire en Europe à bord du NCSM Burlington à St. John’s, Terre-Neuve. – Crow’s Nest Military Artifacts Association
« Les Canadiens, bien que n’encourageant pas de telles unions, ne les interdisaient pas non plus, et il était rare que l’Evening Telegram de St. John’s n’annonce pas de fiançailles ou de mariage entre “une fille locale” et un militaire en visite. »
À la fin, les habitants avaient tendance à rejoindre leurs conjoints au Canada ou aux États-Unis. Certains allaient retourner à Terre-Neuve où ils élèveraient leurs enfants.
L’invasion amicale avait changé Terre-Neuve et ses habitants, qui à leur tour, avaient changé les « envahisseurs », dont beaucoup n’avaient jamais quitté leur village ou leur ville.
La colonie n’a jamais repris son état de dominion. En 1948, craignant que les États-Unis ne tentent de s’approprier ce qui était maintenant reconnu comme une partie stratégique du territoire nord-américain, la Grande-Bretagne et le Canada conspirèrent pour omettre l’option américaine de deux référendums sur l’avenir de la colonie.
Avec Joey Smallwood à la barre, la confédération avec le Canada éclipsa la domination britannique et l’indépendance pure et simple dans un résultat dont la légitimité est encore débattue dans certains milieux. Terre-Neuve rejoignit la Confédération le 31 mars 1949.
Pendant des années, elle a été considérée comme une province « démunie », éleveuse de travailleurs du pétrole pour l’Alberta et bénéficiaire de milliards de dollars en paiements de péréquation provenant des autres membres plus riches de sa fratrie. Ou du moins jusqu’à ce que le pétrole et le gaz extracôtiers transforment la pro-vince de Terre-Neuve-et-Labrador en payeuse entre 2008 et 2024.
Dans le monde de plus en plus instable d’aujourd’hui, l’importance stratégique de la province, située à l’intersection des approches arctique et orientale du continent, ne peut être surestimée.
La valeur de son peuple qui, en 75 ans, a changé le Canada ne le peut pas non plus.
« Parmi les Canadiens anglais, du moins », a écrit l’auteure et historienne Gwynne Dyer, Terre-Neuvienne de souche, dans un rapport de la commission royale de 2003 sur la place de la province au Canada, « les Terre-Neuviens en sont venus à être considérés comme une race d’êtres humains légèrement différente qui améliore l’intérêt et la valeur du mélange canadien.
« Il y a une perception évidente parmi les Canadiens urbains en particulier que l’endroit et ses habitants sont en quelque sorte spéciaux. Si vous leur demandiez ce que cela signifie vraiment, ils répondraient en utilisant des mots comme “authentique”, mais aussi comme “éloquents”, que ce ne sont pas des idiots ruraux pittoresques, mais des gens dont les idées et les valeurs ont de la substance et qui savent comment les exprimer.
« Si votre possession la plus importante est votre réputation, alors les Terre-Neuviens ne se sont pas mal comportés au cours du dernier demi-siècle – ou du moins, nous avons bien réussi à détourner l’attention de ce que nous avons fait de mal. »

Des navires marchands alliés dans le port décorés de drapeaux marquent la fin de la guerre en Europe. – MCG/19840030-100

Des hommes du 2 PPCLI effectuent une patrouille le 11 mars 1951. – Bill Olson/BAC/SF-840
Sil’on demande aux vétérans de la guerre de Corée quels sont leurs souvenirs les plus vivaces de leur présence près du 38e parallèle, ils
ne vous parleront probablement pas
de la topographie, ni de la chaleur étouffante ou du froid mordant.
Demandez aux 1 500 hommes du 3e Bataillon du Royal Australian Regiment (3 RAR) ou à ceux du 2e Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (2 PPCLI) ce dont ils se souviennent le plus, et ceux qui sont encore en vie évoqueront surement les sommets surplombant la pittoresque vallée de la Kapyong.
C’est là, sur la route de Séoul, que la 118e Division de l’Armée des volontaires du peuple chinois lança le principal élément de son offensive du printemps en avril 1951.
Les Canadiens et les Australiens étaient à la pointe de la lance de défense, prêts à supporter les trois jours d’assaut des soldats chinois, qui furent jusqu’à 20 000. Aujourd’hui, la bataille est géné-ralement considérée comme l’affrontement le plus important mené par l’une ou l’autre des armées alliées en Corée, et la bataille la plus célèbre du Canada après la Seconde Guerre mondiale.
Les pertes chinoises allaient croissant sous les implacables frappes d’artillerie ordonnées par le général américain Matthew B. Ridgway, nouvellement nommé commandant suprême allié de la péninsule.
La dynamique de la guerre était en train de s’inverser, et Kapyong fut le moment charnière de ce retournement.
Les troupes sud-coréennes établissaient leurs positions à l’extrémité nord de la vallée de la Kapyong lorsque, le 22 avril à 17 h, les 118e et 60e divisions de l’Armée des volontaires du peuple chinois se lancèrent à l’attaque.
Vu la pression exercée sur tout le front, les Sud-Coréens cédèrent rapidement le terrain. Ils s’enfuirent au sud en abandonnant leur matériel dans les montagnes.
À 23 h, le commandant sud-coréen avait perdu toute communication avec ses unités. Le lendemain, à 4 h, les troupes néo-zélandaises de soutien furent retirées, renvoyées ensuite au front, puis retirées à nouveau au crépuscule. Les défenses des Sud-Coréens s’étaient effondrées et, en s’en allant, ils avaient annoncé l’arrivée des Chinois aux Canadiens.
« C’est alors que, vers le milieu de l’après-midi, la rumeur de l’effondrement du front a pris un sens », écrivit le capitaine Owen R. Browne, commandant de la compagnie « A », dans le journal régimentaire du 2 PPCLI.
« Depuis mon arrivée jusqu’à ce moment-là, la vallée principale de la Kapyong et la vallée latérale qui traversait le front avaient été vides. Et soudain, en longeant la vallée latérale, vinrent des hordes d’hommes qui couraient, qui marchaient, entrecoupées de véhicules militaires, le tout dans le plus grand désordre. Il s’agissait d’éléments de la 6e Division de la République de Corée, qui était censée combattre les Chinois à dix milles devant. Mais, ils ne combattaient pas les Chinois. Ils fuyaient!
« C’est une déroute que je voyais, continua Browne. La vallée était remplie d’hommes. Certains quittaient la route et s’enfuyaient par-delà les bords avancés des positions de la compagnie “A”. Certains se tuaient sur les différents pièges que nous avions posés, et cet élément des défenses qui y avait été disposé a perdu toute son utilité […].
Nous avons alors compris que nous n’étions plus à 10-12 milles derrière la ligne : nous étions en première ligne. »
Quelque 40 millions de personnes sont mortes pendant la Première Guerre mondiale; au moins 70 millions pendant la Seconde. Au moment où les forces nord-coréennes soutenues par les Soviétiques franchirent le 38e parallèle en Corée du Sud, le 25 juin 1950, les gens ne voulaient plus entendre parler de guerre.
Et donc, lorsqu’une coalition des Nations Unies dirigée par les États-Unis intervint dans la péninsule coréenne, le président Harry S. Truman et le premier ministre Louis St-Laurent
qualifièrent cela d’« action policière », d’« intervention ».
Ces termes ne convenaient pas à ceux qui s’y trouvaient.
« Cinq-cent-seize militaires
[canadiens] sont morts là-bas, nous rappelle George Guertin, à l’époque opérateur radio à bord du NCSM Huron.
Je n’appelle pas cela une “action policière”. Juste une vilaine petite guerre. »
En fait, il n’y eut jamais de déclaration de guerre, et pendant une quarantaine d’années, les événements dans la péninsule coréenne furent officiellement appelés le « conflit coréen ». Il y avait certes la guerre froide, mais que Dieu nous préserve, pas de guerre ouverte.
Pour la plupart des gens, sauf ceux qui y ont combattu, la guerre de Corée était « la guerre oubliée ».
Au Canada, les combattants ne furent officiellement reconnus comme anciens combattants qu’à la fin des années 1980, lorsqu’Ottawa décida que la guerre avait en fait été une guerre. Et ce n’est qu’en 1991 que d’anciens combattants reçurent des médailles de service de la guerre de Corée.
Sept ans plus tard, aux États-Unis, pays qui avait fourni la majeure partie des ressources à l’effort de guerre, le président Bill Clinton signa la loi publique 105-261, dont la section 1 067 déclarait que le « conflit coréen » s’appellerait désormais la « guerre de Corée ».
De la simple sémantique? Non. Le changement eut une incidence dans tous les pays de la coalition qui constituaient la force de l’ONU en Corée. Des répercussions se firent sentir sur des choses telles que les pensions et l’indemnisation des anciens combattants, dont celles des 26 791 Canadiens qui y servirent.
Des groupes, tels que l’Association canadienne des anciens combattants de la guerre de Corée, qui ne fut formée que dans les années 1980, redoublèrent d’efforts pour leur obtenir le soutien dont ils avaient besoin, et qu’ils méritaient. Son nombre diminuant, le groupe s’est dissout en 2021 et a été remplacé par la Korean War Veterans Association of Canada (Association des vétérans de la guerre de Corée du Canada, NDT), plus centralisée et plus descriptive.
La reconnaissance a profondément affecté beaucoup de ceux qui avaient longtemps estimé que leur service avait été pris pour acquis, même si il avait été reconnu. Si les vétérans de la guerre du Vietnam allaient recevoir un accueil hostile dans l’Amérique antiguerre des années 1960 et du début des années 1970, pratiquement personne n’avait accueilli les vétérans de la guerre de Corée dans les années 1950.
Les vétérans de la Corée endurèrent une hostilité latente : les organisations d’anciens combat-
ants refusaient de reconnaitre leur service, résistaient à l’ajout de la guerre de Corée sur les cénotaphes, et minimisaient généralement leurs contributions, tout en négligeant le fait qu’environ 16 % de ceux qui avaient servi en Corée avaient également servi lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils savaient ce que c’était que la guerre, et ce qui s’était passé à la péninsule coréenne entre le 25 juin 1950 et le 27 juillet 1953 constituait, selon tous les récits faits à la première personne, une guerre.
Et les membres du Patricia étaient décidément en plein dedans.
Devant la perspective déconcertante qu’une force supérieure se rapprochait d’eux rapidement et avec des soldats sud-coréens qui continuaient à affluer en passant près d’eux, les Canadiens se mirent à creuser des tranchées et à prendre position sur la côte 677 et le long de la crête de 1,5 kilomètre qui y est reliée.
Ils étaient du côté ouest de la rivière Kapyong. Les Australiens se trouvaient en haut de la côte 504, de l’autre côté de la 677, où ils étaient retranchés et prêts à se battre.
Le 16e Régiment d’artillerie de campagne de la Nouvelle-Zélande servait d’appui, avec des fantassins du 1er Bataillon du Middlesex Regiment britannique, situés aux arrières avec trois pelotons du 72e Bataillon de chars lourds des États-Unis (15 chars) le long de la route principale qui coupait la vallée.
« Pas de retraite, pas de reddition », dit à ses hommes le colonel James Riley Stone, d’origine britannique, qui commandait le Patricia.
Les Chinois frappèrent la 504 d’abord, engageant le combat contre les Australiens du 3 RAR, infiltrant la position de la brigade, puis tombant sur le front canadien.
« Ils sont silencieux comme des souris grâce à leurs chaussures en caoutchouc, et puis il y a un coup de sifflet, déclara le sergent Roy Ulmer de Castor, en Alberta. Ils se lèvent en criant à environ 10 pieds de nos positions et se ruent vers nous. »
Des vagues de soldats chinois multiplièrent les attaques pendant toute la nuit du 23 au 24 avril. La 118e Division chinoise au complet affrontait les Australiens et les Canadiens. La bataille incessante dura toute la journée du 24 avril.
« Les Chinois ont utilisé toutes leurs procédures de combat fami-lières dans l’attaque – sifflets, clairons, cris de “banzaï”; une action concertée sur les ordres de leurs commandants et des assauts massifs se sont succédé rapidement, a rapporté Bill Boss de La Presse Canadienne. On ne le savait que grâce à la description des soldats des Nations Unies qui, jusqu’alors, avaient mené principalement une guerre de mouvement contre une résistance symbolique.
« Là, c’était la triste réalité. »
Sur les deux fronts, le combat tourna à la mêlée au corps à corps avec des charges à la baïonnette.
« La première vague lance ses grenades, tire des coups de feu et se jette par terre, nous expliqua Ulmer qui avait été sergent-major de compagnie dans le Loyal Edmonton Regiment pendant la Seconde Guerre mondiale.
« Elle est suivie d’une deuxième qui fait la même chose, et puis une troisième surgit. Où ils disparaissent, je ne sais pas. Mais, ils conti-nuent d’affluer. »
Les Australiens, risquant de se faire encercler, reçurent l’ordre de se replier, en bon ordre, vers de nouvelles positions sur la fin du 24.
Les hommes du Patricia étaient encerclés eux aussi. « Mais, ils ont tenu », écrivit Boss.
Le capitaine John Graham Wallace (surnommé Wally) Mills de Hartley, au Manitoba, vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui prenait part à son premier combat en tant que commandant de la compa-gnie « D », ordonna à ses hommes de descendre dans les tranchées de tir. L’unité dirigea des tirs d’artillerie et de mortier sur sa propre position à plusieurs reprises, au petit matin du 25 avril, pour éviter d’être envahie.
« Des canons et des mortiers ont lancé un feu d’enfer sur cette côte entre 2 h et 6 h », écrivit Boss. Il manque dans son texte de la journée des détails, tels que le bataillon et la compagnie, car il fut caviardé.
« Des torrents de fragments de métal chaud ont décimé les rangs chinois », est-il dit dans un texte du Loyal Edmonton Regiment Military Museum.
Les Chinois pilonnèrent la position d’Ulmer jusqu’à 4 h. À ce moment-là, le peloton de devant avait presque épuisé ses munitions.
« Le sergent a lancé son fusil à baïonnette comme une lance sur son ennemi, rapporta Boss. Alors que deux artilleurs se levaient, les armes à la hanche, pour fournir un feu de couverture, le reste se repliait, mais à 50 mètres seulement. Là, la compagnie poursuivit le combat, se partageant les munitions qu’il leur restait et tenant bon jusqu’à ce que la pression de l’ennemi se relâche.
« J’ai compté 17 morts chinois à quelques pouces et pieds de ces soldats aujourd’hui, et environ 50 tombes d’ennemis enterrés pendant la bataille. Il y a eu un nombre incalculable de morts ennemis où une attaque prévue à l’arrière et au flanc a été contrecarrée.
« Une autre compagnie s’est battue au corps à corps contre des vagues de soldats chinois. Cette compagnie a tiré sur l’ennemi et lui a lancé des grenades jusqu’à épuisement des munitions. »
Au lever du soleil, le 2 PPCLI, coupé du reste des forces de l’ONU, tenait toujours la côte 677. Les Chinois s’étaient retirés. Dix soldats canadiens avaient été tués et 23, blessés.
Les Australiens déploraient 32 morts, 59 blessés et trois prisonniers. Pour la Nouvelle-Zélande, on comptait deux morts et cinq blessés. Les pertes des Chinois furent évaluées entre 1 000 et 5 000 morts, et beaucoup plus de blessés.
Ce matin-là, des avions de transport américains larguèrent de la nourriture, de l’eau et des munitions aux membres épuisés du Patricia.
« Les guerriers montagnards des Nations Unies ont gagné leurs épaulettes aujourd’hui, tenant leur front et refusant de bouger même s’ils étaient débordés et encerclés, écrivit Bill Boss au début du compte-rendu de service du 25 avril sur la bataille, dans le secteur centre-ouest de la Corée. C’était une bataille acharnée où des vagues après vagues de communistes chinois ont tout fait pour les chasser de leurs positions, mais en vain. »
Cinq soldats du Patricia reçurent des médailles de bravoure, et 11 furent cités à l’ordre du jour pour leurs actes à Kapyong. Le capitaine Mills, le commandant de l’unité qui avait demandé un feu d’artillerie sur sa propre position, se verrait décerner la Croix militaire pour ses actes.
C’était bien la guerre.
Malgré le changement tardif au pays quarante ans plus tard, la reconnaissance que les Canadiens accordent aux vétérans de la guerre de Corée n’est qu’une pâle comparaison de la gratitude que le peuple et le gouvernement de la Corée du Sud ont manifestée et des gestes qu’ils ont faits à leur intention. Les Coréens leur ont décerné des médailles, fait bon accueil lors de leurs pèlerinages et organisé des fêtes annuelles en leur honneur.
Les représentants sud-coréens ne manquent pas de déposer des couronnes au Monument commémoratif de guerre du Canada à Ottawa pour marquer le jour du Souvenir et les anniversaires associés à la guerre et à l’armistice. Les présidents sud-coréens en visite prennent le temps de présenter leurs hommages en déposant des couronnes, quelle que soit la saison. Le président Yoon Suk Yeol l’a fait en septembre 2022.
Quelque 2,5 millions de Coréens trouvèrent la mort, furent blessés ou disparurent pendant la guerre de trois ans, et 10 millions de familles, soit un tiers de la population, furent séparées. Les industries et les infrastructures furent détruites des deux côtés.
Quand la guerre prit fin, Séoul avait changé de main quatre fois. Il ne restait que des ruines de la ville tentaculaire.
La Corée du Sud avait perdu 17 000 entreprises et usines, 4 000 écoles et 600 000 foyers. Le produit national brut avait diminué de 14 %, et les dommages matériels étaient estimés à 2 milliards de dollars américains.
Avec son armée de l’air pratiquement anéantie, la Corée du Nord avait subi le plus gros des combats après septembre 1950. L’US Air Force avait largué plus de 350 000 tonnes de bombes conventionnelles et près de 30 000 tonnes de napalm sur les villes nord-coréennes, et elle avait tiré 313 600 roquettes et
167 millions de balles de mitrailleuse.
Le dirigeant nord-coréen, Kim Il Sung, déclara que l’économie du pays avait été détruite. Il avait perdu 8 700 usines, 367 000 hectares de terres agricoles, 600 000 maisons, 5 000 écoles, 1 000 hôpitaux et 260 théâtres.
Selon l’historien James Hoare, le revenu national du Nord en 1953 n’était que de 69,4 % de celui de 1950; la production d’électricité avait été réduite à 17,2 % de celle de 1949, tandis que celle du charbon avait baissé à 17,7 %.
« Les guerriers montagnards des nations Unies ont gagné leurs épaulettes aujourd’hui, tenant leur front et refusant de bouger même s’ils étaient débordés et encerclés. »

Vernon Burke du 2 PPCLI vérifie des tranchées chinoise. – Bill Olson/BAC/SF-1289

Le colonel James Riley Stone, commandant du 2 PPCLI, mange des haricots froids tout en dirigeant l’action depuis son poste de commandement tactique. – Bill Olson/BAC/SF-820
« Un nombre immense d’hommes valides avaient été tués ou avaient fui vers le Sud, écrivit Hoare. Ainsi, à part la fin des combats, les deux parties n’avaient rien à marquer ni à célébrer en été 1953. »
Quel « conflit ».
Pourtant, pour la Corée du Sud au moins, la fin de la guerre marqua le début progressif d’une nouvelle ère. Le pays allait se reconstruire et dépasser de loin tout ce qu’il avait connu ou aurait pu espérer auparavant en matière de développement et de prospérité. C’est maintenant un phénomène culturel et un géant de la technologie, et Séoul est un joyau de l’Asie du Sud-Est.
« Le pays est passé d’une nation déchirée et appauvrie par la guerre à une puissance industrielle mondiale en seulement deux générations », a écrit Chung Min Lee en novembre 2022 dans un essai pour la Carnegie Endowment for International Peace.
« Avant cette tournure des événements, personne n’aurait pu s’imaginer que des acteurs sud-coréens gagneraient un Oscar et un Emmy ou que la K-pop atteindrait un public mondial.
« Un pays qui comptait sur l’aide américaine jusqu’aux années 1960 investit mainte-nant des dizaines de milliards de dollars aux États-Unis pour la construction de véhicules électriques, d’accumulateurs de nouvelle génération et de semiconducteurs. »
« Le pays est passé d’une nation déchirée et appauvrie par la guerre à une puissance industrielle mondiale en seulement deux générations. »
Bien que la Corée du Sud soit aussi confrontée à des problèmes, c’est de ses triomphes que les anciens combattants de la guerre de Corée sont fiers. Il n’y avait peut-être pas de Corée unie quand ils sont partis, mais leur guerre avait préservé la liberté du Sud et, en fin de compte, ses moyens de prospérer.
Dans un télégramme qu’il adressa au Département d’État américain le 1er décembre 1953, Arthur H. Dean, envoyé spécial des États-Unis à la conférence politique de l’après-armistice, blâma le président sud-coréen de l’époque, Syngman Rhee, pour l’échec imminent de la paix. Il voulait continuer à se battre et avait refusé de signer l’armistice durement gagné.
« Rhee est actuellement très querelleur, écrivait M. Dean. Il estime qu’on l’a forcé à conclure un armistice. Maintenant, il pense que le pacte de défense et le programme économique sont des pots-de-vin déshonorables pour ne pas unifier la Corée par la force.
« Il voit son rêve d’une Corée unifiée s’effacer rapidement. »
M. Dean dit qu’« il avait le sentiment perceptible que M. Rhee [pensait alors] que le monde libre ne [méritait] pas de Corée combattive, que le reste d’entre nous [avions] perdu le courage nécessaire pour lutter contre le communisme et qu’il serait heureux de nous voir partir.
« Il [citait] par le détail chaque concession que nous [avions] faite pour obtenir un armistice et pour créer une zone démilitarisée, et il [était] convaincu que, si nous ne nous [battions] pas, [une conférence de paix aboutirait] simplement à faire une concession après l’autre de notre côté pour aboutir à la reddition finale de toute la Corée. Toute suggestion constructive de notre part [était], bien sûr, une concession pure et simple aux communistes du point de vue [sud-coréen]. »
Et aujourd’hui encore, le Nord de Kim Jong Un est un voisin hostile : un accumulateur compulsif d’armes nucléaires, une source d’instabilité régionale et une menace continue pour la paix mondiale.
Il a effectué plusieurs tests de missile et annoncé au moins six fois qu’il ne respecterait plus l’armistice. Il en a violé les conditions des dizaines de fois, notamment dans le cadre d’attaques militaires. Les deux parties mènent des exercices militaires provocateurs.
En décembre 2022, cinq véhicules sans pilote nord-coréens entrèrent en Corée du Sud après avoir traversé la zone démilitarisée. La Corée du Sud dépêcha des hélicoptères et des chasseurs pour les intercepter. Un hélicoptère sud-coréen tira surl’un de ces véhicules, mais que l’on sache, aucun ne fut abattu. Selon une enquête de l’ONU, les deux parties avaient violé l’armistice.
Certains affirment qu’un armistice serait le moyen le plus efficace de mettre fin aux combats actuels en Ukraine. Mais, dans un traité de décembre 2022, le site d’analyse américain NK News basé à Séoul a déclaré que l’exemple donné par l’armistice coréen n’était pas de bon augure pour le succès en Europe de l’Est.
« L’armistice en Corée n’était pas censé durer éternellement, mais une déclaration de fin de guerre, sans parler de l’unification, semble de moins en moins pro-bable au fil des années », a écrit l’analyste James Fretwell.
« Et c’est peut-être la principale leçon à tirer du précédent qu’est la guerre de Corée : Bien qu’ayant mis fin aux hostilités actives, l’armistice n’a pas tracé de voie précise officielle ni pour la paix ni pour l’unification. Le résultat en est une division sans fin, qu’on le veuille ou pas. »

Les porteurs de rations coréens s’arrêtent près d’une batterie active de l’artillerie royale néo-zélandaise en route vers 2 positions du PPCLI. – Bill Olson/BAC/SF-1314