Un premier Canadien français
Hommage au premier amiral francophone du pays
Edmonton est bien loin du Shah-i-Kot, dans l’est de l’Afghanistan : plus de 10 000 kilomètres à vol d’oiseau, mais une distance plus grande encore sur le plan psychologique. Pour le caporal Rob Furlong, le regard plissé derrière la lunette de son fusil tandis qu’il observait un groupe de combattants ennemis un après-midi de mars 2002, les austères montagnes du Shah-i-Kot semblaient à mille lieues de chez lui.
Quelques mois plus tôt, à la suite des attentats du 11 septembre, le 3e Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (3 PPCLI), l’unité du caporal Furlong, avait reçu l’ordre de quitter sa base d’Edmonton pour être déployé au cœur du bastion d’al-Qaïda, en Afghanistan.
En mars, les forces américaines et les forces rebelles afghanes avaient évincé le régime taliban de la capitale, Kaboul, et des dizaines de combattants talibans et d’al-Qaïda en déroute – parmi lesquels se trouvaient peut-être des cerveaux saoudiens des attentats du 11 septembre, comme Oussama ben Laden – se seraient regroupés dans le Shah-i-Kot, près de la frontière avec le Pakistan, pour y livrer un dernier combat.
Cinq tireurs d’élite canadiens du 3 PPCLI avaient été détachés auprès d’une force participant à un ambitieux assaut aérien dirigé par les Américains afin de chasser l’ennemi de la région. Les Canadiens étaient répartis en deux équipes de trois tireurs : le caporal Furlong et le caporal-chef Tim McMeekin étaient jumelés à un soldat américain chargé de les protéger pendant qu’ils accomplissaient leur mission.
Le premier jour de l’assaut, l’équipe fut déposée dans les montagnes par un hélicoptère. Elle passa plusieurs jours à ratisser les crêtes enneigées et les éperons rocheux à la recherche de cibles et en appui des forces américaines et afghanes déployées dans la vallée.
L’ennemi se révéla cependant plus nombreux que prévu : plusieurs milliers de combattants d’al-Qaïda opposèrent une forte résistance. Des hélicoptères américains furent abattus et les pertes de la coalition s’alourdirent. Parfois elle-même prise sous le feu direct de mortiers et de fusils, l’équipe de tireurs d’élite repérait et abattait des insurgés qui transportaient des armes dans la vallée ou vers les cols de montagne.
Vers le sixième jour, le caporal-chef McMeekin repéra à l’aide de son télémètre trois combattants ennemis qui transportaient des mortiers et d’autres armes dans la vallée, à plus de deux kilomètres de distance. C’était une portée considérable pour tenter un tir, même pour des tireurs d’élite chevronnés.
Allongé sur le sol rocheux avec son fusil McMillan TAC-50, le caporal Furlong plaça dans sa ligne de mire le combattant qui représentait la menace la plus immédiate : celui qui transportait une mitrailleuse de fabrication russe. Il confirma la distance exacte auprès du caporal-chef, régla l’élévation de son fusil, calma sa respiration et posa doucement le doigt sur la détente.
« Prêt », dit-il.
« Feu », répondit le caporal-chef McMeekin.
La balle de calibre 50 fendit l’air en tournoyant et frappa le sol tout près du mitrailleur ennemi. Le caporal-chef indiqua une correction. Le caporal Furlong rechargea son arme, ajusta son tir et fit à nouveau feu, atteignant cette fois-là le sac à dos de l’homme.
Bien que les combattants ennemis se soient précipités à couvert, ils restaient exposés, car ils ne savaient pas d’où venaient les coups de feu. Le caporal rechargea son arme et ajusta de nouveau son tir; sa troisième balle atteignit la cible en pleine poitrine. Le caporal-chef qui observait l’action à l’aide de son télémètre confirma l’impact mortel.
Le caporal Furlong venait d’abattre un homme à 2 430 mètres, ce qui constituait alors le tir mortel à la plus longue distance jamais enregistrée dans l’histoire.
Il s’agissait d’un jour de grande importance pour le Canada en Afghanistan : il annonçait non seulement les capacités de combat exceptionnelles des soldats canadiens, mais aussi l’engagement de leur pays dans la longue et périlleuse guerre qui s’annonçait.
Les dirigeants politiques du Canada furent « ébranlés jusque dans leurs fondements » le 11 septembre 2001, écrivirent Janice Gross Stein et Eugene Lang dans The Unexpected War: Canada in Kandahar (La guerre inattendue : le Canada à Kandahar, NDT).
Fait notable, le ministre de la Défense, Art Eggleton, et le général Ray Henault, chef d’état-major de la Défense, étaient tous deux en Europe ce matin-là – respectivement en Bulgarie et en Hongrie, où le général Henault assistait à une réunion de généraux de l’OTAN. Ils regardèrent avec horreur des terroristes d’al-Qaïda diriger des avions de ligne contre les tours du World Trade Center et le Pentagone, tandis qu’un quatrième avion détourné s’écrasait dans la campagne de Pennsylvanie.
Le Canada se retrouva immédiatement en première ligne. Non seulement 24 Canadiens figuraient-ils parmi les 3 000 personnes tuées lors des attaques, mais les aéroports aux quatre coins du pays servirent de sites d’atterrissage d’urgence pour plus de 220 avions à destination des États-Unis. De Vancouver à Gander, T.-N.–L., les collectivités offrirent réconfort, nourriture et hébergement aux dizaines de milliers de passagers bloqués.
Alors que le chaos s’installait, le ministre Eggleton et le général Henault s’empressèrent de rentrer à Ottawa, où le gouvernement du premier ministre, Jean Chrétien, prenait la mesure d’un monde géopolitique radicalement transformé et tentait de déterminer dans l’urgence comment le Canada devait réagir.
« Les membres du gouvernement Chrétien, écrivirent Janice Gross Stein et Eugene Lang, […] n’avaient aucune idée du rôle que l’armée canadienne devait, pouvait ou allait jouer en Afghanistan. En fait, Ottawa s’évertua pendant plusieurs
mois à élaborer une politique sur l’Afghanistan qui réponde aux principaux objectifs politiques du gouvernement tout en étant accep-table pour le public canadien. »
Dans les semaines précédant le 11 septembre, le gouvernement préparait un budget fédéral axé sur l’éducation postsecondaire. Ce projet fut balayé et remplacé à la hâte par un budget consacré à la sécurité nationale, qui prévoyait une enveloppe sans précédent de 7,7 milliards de dollars destinée aux organismes de renseignement et de lutte contre le terrorisme. Les préoccupations concernant la sécurité étant centrées sur le territoire national plutôt qu’à l’étranger, peu de fonds supplémentaires furent accordés aux Forces armées.
Parallèlement, le gouvernement savait qu’une forme de contribution militaire était inévitable. Cela devint particulièrement évident en octobre, lorsque l’OTAN invoqua, pour la première fois en 52 ans d’existence, l’article 5 du traité fondateur de l’alliance, selon lequel toute attaque perpétrée contre un membre de l’OTAN est une attaque perpétrée contre tous. La participation militaire du Canada était alors légalement obligatoire.
Selon Janice Gross Stein et Eugene Lang, le Cabinet et les hauts fonctionnaires étaient divisés sur la marche à suivre. Certains voulaient envoyer immédiatement des troupes canadiennes se joindre aux forces américaines engagées dans l’assaut contre le bastion d’al-Qaïda à Kandahar, dans le sud de l’Afghanistan.

Une équipe canadienne de tireurs d’élite du groupement tactique du 3 PPCLI, vêtue d’un treillis britannique spécialisé, observe le terrain près de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. [Stephen J. Thorne/La Presse Canadienne]
Les Américains « étaient curieux parce qu’ils ne nous connaissaient pas vraiment », raconta l’un de ses membres. Au début, les gens disaient : « C’est qui, bordel, la FOI 2? »
D’autres préféraient confier aux troupes canadiennes une mission moins risquée, peut-être aux côtés des alliés européens au sein de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), une force de stabilisation pour Kaboul placée sous mandat de l’ONU. De leur côté, certains hauts responsables militaires, inquiets de l’état de négligence prolongée et de la surcharge des Forces armées canadiennes, préféraient une contribution symbolique à la force navale qui se constituait dans la mer d’Arabie.
Une semaine après que l’OTAN eut invoqué l’article 5, le ministre Eggleton annonça l’opération Apollo, la contribution officielle du Canada à la mission militaire des États-Unis en Afghanistan. Le nom Apollo – celui du programme américain d’alunissage – fut choisi délibérément pour témoigner de la solidarité du Canada avec les États-Unis.
L’annonce d’Eggleton ne faisait toutefois aucune mention du déploiement de troupes canadiennes en Afghanistan. La Marine devait plutôt renforcer la flotte de la coalition qui se constituait au large du Pakistan, et le NCSM Halifax reçut l’ordre de se dérouter de l’Espagne, où la frégate participait à des exercices de l’OTAN, vers la mer d’Arabie. Neuf jours plus tard, une force opérationnelle navale commandée par le commodore Drew Robertson quitta Halifax à destination de l’Asie du Sud. Le départ des bâtiments de guerre eut lieu en grande pompe sous les yeux de milliers de sympathisants – et de familles de marins inquiètes – qui les saluaient depuis la rive.

L’artiste John Horton représente une équipe d’arraisonnement canadienne qui s’approche d’un navire-citerne marchand en mer d’Arabie pendant la guerre en Afghanistan. [John Horton]
Parmi la foule se trouvait Laura Nurse, dont le fiancé, le matelot de 2e classe Scott Shaw, faisait déjà route vers l’Asie du Sud à bord du NCSM Halifax. Son navire et son équipage devaient rentrer au pays un mois plus tard, au terme de leur mission auprès de l’OTAN, mais ils étaient désormais déployés pour une durée indéterminée dans le cadre de ce que le président américain George W. Bush appelait la guerre contre le terrorisme.
« Si j’avais su à l’époque qu’il partait à la guerre, j’aurais épousé mon petit marin le jour même de son départ, avoua alors Laura Nurse au National Post. Je crains de ne jamais le revoir. »
En janvier, six navires de guerre canadiens étaient déployés en mer d’Arabie, un tiers de la flotte de surface de la marine. Au cours des deux années suivantes, 16 contretorpilleurs, frégates et ravitailleurs de la Marine royale du Canada, de même que plus de 4 000 marins, participèrent à l’effort. Ils protégeaient les navires américains qui lançaient des frappes aériennes contre l’Afghanistan et patrouillaient en mer d’Arabie et dans le golfe d’Oman, arraisonnant des centaines de bateaux suspects à la recherche de drogue, d’armes et d’agents d’al-Qaïda essayant de s’enfuir d’Asie du Sud-Ouest par la mer.
Ce que les Canadiens et bon nombre de hauts responsables du gouvernement fédéral ignoraient, c’est que, dès décembre 2001, outre la contribution navale largement mise en valeur, des soldats canadiens avaient été discrètement envoyés en Afghanistan. Un contingent de la Force opérationnelle interarmées 2 (FOI 2), l’unité d’élite des forces spéciales canadiennes, était déjà sur le terrain, où il appuyait les forces spéciales américaines dans leur traque des dirigeants talibans et d’al-Qaïda.
Quelque 40 soldats de la FOI 2 se joignirent à des agents venus d’Allemagne, du Danemark, de Turquie et d’autres pays au sein de la force opérationnelle K-Bar, un regroupement de forces spéciales placé sous commandement des États-Unis. Cette force avait pour mission de traquer et de capturer ou de tuer les combattants ennemis dans le sud de l’Afghanistan. D’abord basée au Pakistan, puis sur une piste d’atterrissage conquise dans la province de Helmand et baptisée Camp Rhino, la force opération-nelle K-Bar s’installa ensuite sur le terrain d’aviation de Kandahar, l’ancien quartier général d’al-Qaïda.
Ce n’est que le 21 janvier 2002 que la population apprit que des Canadiens combattaient en Afghanistan, lorsque les journaux publièrent une photographie d’agence montrant des Canadiens masqués – portant des treillis de camouflage verts, contrairement à leurs homologues américains vêtus de brun désert – escortant trois détenus ennemis sur la rampe d’un hélicoptère américain à Kandahar.
Cette image provoqua un tollé à la Chambre des communes. Les députés de l’opposition accusèrent le gouvernement d’avoir trompé le Parlement quant à la véritable ampleur de l’engagement du Canada en Afghanistan et soulevèrent des questions sur la collaboration apparente des Forces canadiennes avec les efforts controversés des États-Unis visant à capturer puis à transférer les « combattants ennemis illégaux » vers la prison américaine de la baie de Guantánamo, à Cuba, dont le statut juridique demeurait flou.
Lorsque les forces spéciales canadiennes arrivèrent pour la première fois en Afghanistan, la FOI 2 était encore méconnue dans le milieu très fermé des unités spécialisées de l’OTAN. Les Américains « étaient curieux parce qu’ils ne nous connaissaient pas vraiment, raconta l’un de ses membres au Toronto Star en 2010. Au début, les gens disaient “C’est qui, bordel, la FOI 2?” ».
Les Canadiens firent vite leurs preuves, accomplissant une gamme de missions, notamment des raids contre des installations et des repaires ennemis, la capture de hauts responsables talibans et le guidage de frappes aériennes depuis des postes d’observation en montagne. Comme les autres unités de la force opérationnelle K-Bar, la FOI 2 reçut la U.S. Presidential Unit Citation des États-Unis pour « son héroïsme extraordinaire et son rendement exceptionnel dans l’accomplissement de sa mission face à l’ennemi en Afghanistan ».
Tandis que les prouesses de la FOI 2 se déroulaient dans le secret, le gouvernement Chrétien continuait de tergiverser sur la façon de soutenir la guerre en Afghanistan de façon plus tangible que le déploiement maritime.

Des soldats canadiens montent dans un hélicoptère Chinook américain dans les montagnes de l’est de l’Afghanistan, le 17 mars 2002, à la fin de leur première offensive de combat depuis la guerre de Corée. [Stephen J. Thorne/La Presse Canadienne]
Au début, Ottawa chercha à se joindre à la force de stabilisation de la FIAS dirigée par les Britanniques; cependant, le Royaume-Uni lui opposa une fin de non-recevoir, affirmant que, hormis une composante du génie, il n’avait pas besoin d’un important contingent de l’Armée canadienne à Kaboul.
Entre-temps, les planificateurs militaires américains demandèrent au Canada de fournir un groupement tactique à Kandahar. Les forces américaines avaient fort à faire pour traquer les combattants talibans et d’al-Qaïda encore présents à Kandahar et dans les environs, et elles voulaient l’aide du Canada pour protéger le terrain d’aviation de Kandahar, une base d’une importance cruciale pour les opérations dans le sud de l’Afghanistan. Le Cabinet accepta et promit qu’un bataillon d’infanterie serait déployé dans la ville – au cœur d’une guerre ouverte – dès février.
La décision « marquait un tournant majeur dans la réflexion politique et militaire à Ottawa, écrivirent Janice Gross Stein et Eugene Lang. Ce serait la première mission de combat pour les Forces canadiennes depuis la guerre de Corée, cinquante ans plus tôt. »
Après des décennies de missions humanitaires ou de stabilisation dans les Balkans, en Afrique et au Moyen-Orient, il s’agissait d’une occasion longtemps attendue pour les Forces armées de « montrer au public qu’elles constituaient une force de combat bien entrainée, et non de simples soldats de la paix coiffés du béret bleu ».
L’avant-garde du contingent d’infanterie promis par le Canada – un détachement de reconnaissance du 3 PPCLI commandé par le lieutenant-colonel Pat Stogran – arriva au terrain d’aviation de Kandahar le 14 janvier 2002. Comme la plupart des soldats qui arrivaient alors dans la ville, ses membres furent transportés à bord d’un C-17 Globemaster américain, qui descendit en spirale au-dessus de la piste pour éviter les tirs ennemis, un tarmac plongé dans l’obscurité, au milieu des carcasses d’appareils soviétiques abandonnés datant des années 1980.
« L’aérogare internationale, dévastée, n’était éclairée que par la lueur de barils de 50 gallons enflammés, autour desquels des fusiliers marins américains, lourdement armés, sales et coiffés d’une tuque, se penchaient au-dessus des flammes pour se réchauffer les mains, écrivit l’historien Sean M. Maloney dans The Canadian Army in Afghanistan, une histoire officielle du conflit en trois volumes publiée en 2022. On se serait cru dans un film postapocalyptique. »
Le reste du groupement tactique du 3 PPCLI atterrit deux semaines plus tard. Conduit sur une parcelle de terrain dégagée près de la piste où il n’y avait ni sacs de sable ni autres ouvrages défensifs, il reçut l’ordre d’y établir son campement.
Le lieutenant-colonel Stogran commandait en tout quelque 1 000 soldats, provenant principalement d’Edmonton, mais aussi d’unités de partout au Canada. En plus de capacités logistiques, de transmissions et de génie de combat, le groupement tactique comptait trois compagnies d’infanterie légère, un escadron des Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians) équipé de véhicules de surveillance Coyote et un peloton de mortiers du 1er régiment de la Royal Canadian Horse Artillery.
« Ce que l’on a tendance à oublier, c’est que la perte du terrain d’aviation, ou même la perturbation de ses activités, aurait été catastrophique et aurait retardé l’effort de la coalition pendant des mois, voire des années. »
Aux côtés de la petite équipe de la FOI 2 qui était déjà sur place et qui opérait de façon totalement indépendante du groupement de Stogran, les soldats du Patricia côtoyaient une multitude de forces internationales, venues de pays aussi divers que la Norvège et la Nouvelle-Zélande, qui utilisaient toutes le terrain d’aviation de Kandahar comme base essentielle.
Ce terrain d’aviation, l’une des trois seules grandes pistes afghanes aux mains de la coalition en 2002, était une installation quelque peu délabrée située à la périphérie sablonneuse de la deuxième ville d’Afghanistan. Il jouait un rôle crucial en tant que base d’opérations avancée sécurisée à l’appui de la guerre dans le sud. Il revenait au groupement tactique du lieutenant-colonel Stogran de protéger la base, avec l’appui des capacités de surveillance électronique de ses véhicules Coyote, libérant ainsi les bataillons d’infanterie américains pour des missions plus lointaines.
Vu le peu d’activité ennemie dans le secteur immédiat, la garde du terrain d’aviation était fastidieuse. Les soldats surveillaient le périmètre de la piste et vivaient dans des tentes au milieu du vacarme constant des aéronefs à l’atterrissage et au décollage, ainsi que des scorpions et des serpents, et dans la chaleur accablante du printemps et de l’été.
« C’était une besogne ingrate, écrivit M. Maloney, mais essentielle. Ce que l’on a tendance à oublier, c’est que la perte du terrain d’aviation, ou même la perturbation de ses activités, aurait été catastrophique et aurait retardé l’effort de la coalition pendant des mois, voire des années.
« Tout ce dont les 5 000 soldats pouvaient avoir besoin devait arriver par avion : véhicules, munitions, eau, nourriture et allumettes. Et tout cela devait être entreposé et organisé quelque part, et protégé des éléments, des pillards et de l’ennemi. Autrement dit, le terrain d’aviation de Kandahar était la ligne de vie et le cerveau de la coalition en Afghanistan. »
La guerre s’intensifia pour le groupement tactique canadien au début du mois de mars. L’opération Anaconda, nom de code de l’assaut aérien de la coalition dans la région du Shah-i-Kot, offrit aux équipes de tireurs d’élite du groupement tactique un répit bienvenu de leurs tâches de garde et les lança au combat pour la première fois. Les cinq tireurs du PPCLI se distinguèrent dans les montagnes par leur courage sous le feu ennemi et par des tirs mortels effectués à des distances records.
(À la suite de l’opération, leurs exploits furent ternis par des accusations selon lesquelles certains d’entre eux auraient profané le cadavre d’un combattant ennemi, notamment en lui coupant un doigt en guise de souvenir. Une longue enquête menée par la police militaire disculpa les tireurs – les caporaux Furlong et Dennis Eason et les caporaux-chefs McMeekin, Arron Perry et Graham Ragsdale – qui reçurent chacun la Bronze Star américaine pour actes de bravoure sur le champ de bataille.)
Dans l’ensemble, l’opération Anaconda ne se déroula pas très bien : les hélicoptères furent abattus, plusieurs Américains furent tués et des centaines de combattants ennemis auraient réussi à s’échapper de la vallée du Shah-i-Kot et à se cacher dans les cavernes et les ravins de l’escarpement surnommé The Whale (la baleine, NDT), qui longe le côté ouest de la vallée. Les fantassins du 3 PPCLI eurent à leur tour l’occasion d’échapper à la monotonie de la garde du terrain d’aviation de Kandahar lorsqu’ils reçurent l’ordre de ratisser la crête à la recherche des insurgés insaisissables.
Des hélicoptères Chinook déposèrent les Canadiens sur le terrain accidenté et en altitude de The Whale le 13 mars. Gonflés d’adrénaline, ils s’attendaient pleinement à livrer le premier combat majeur de l’Armée canadienne depuis des dizaines d’années. Pendant cinq journées intenses, chargés de lourds sacs à dos, ils fouillèrent les cavernes et les affleurements, trouvant de petits dépôts de munitions, des documents abandonnés et, de temps à autre, des cadavres. Toutefois, l’ennemi, y compris de possibles dirigeants d’al-Qaïda, avait quitté les lieux, et le groupement tactique retourna à Kandahar.
Un mois plus tard, le 17 avril, une tragédie frappa le Patricia, non pas sous le feu ennemi, mais à la suite d’un tir fratricide effectué par un chasseur F-16 américain. La compagnie A du bataillon menait un exercice d’entrainement nocturne sur un champ de tir réel du nom de Tarnak Farm, près du terrain d’aviation de Kandahar, en préparation d’une opération à venir. Un pilote américain qui décrivait des cercles autour du terrain d’aviation cette nuit-là prit les éclairs des armes légères des Canadiens pour des tirs ennemis.
Le pilote largua une bombe guidée au laser sur la compagnie A, tuant le sergent Marc Léger, le caporal Ainsworth Dyer et les soldats Richard Green et Nathan Smith, et blessant huit autres militaires. Ces quatre hommes furent les premiers soldats canadiens à mourir en Afghanistan. Leur décès suscita une immense vague de chagrin au Canada, pays peu habitué, en 2002, à apprendre que ses soldats étaient tués à l’étranger.

Un soldat canadien monte la garde aux côtés de travailleurs afghans qui attendent de décharger des sacs de céréales transportés par un vol d’aide humanitaire du Programme alimentaire mondial sur le terrain d’aviation de Kandahar, le 28 février 2002. [Stephen J. Thorne/La Presse Canadienne]
« Les membres du gouvernement Chrétien n’avaient aucune idée du rôle que l’armée canadienne devait, pouvait ou allait jouer en Afghanistan. »
Pendant trois mois après l’incident, les soldats du lieutenant-colonel Stogran menèrent diverses autres missions de recherche et de contrôle à l’extérieur de Kandahar, alors que la coalition continuait de sillonner le pays à la recherche des forces d’al-Qaïda et des talibans et de traquer les dirigeants responsables des attentats du 11 septembre.
En mai, les Canadiens participèrent à l’exhumation de 23 tombes récentes dans la région de Towr Ghar, dans l’est de l’Afghanistan, près de l’endroit où les forces de la coalition avaient combattu les forces d’al-Qaïda lors de la bataille de Tora Bora, en décembre. Les villageois des environs avaient renseigné les Patricias sur les tombes qui, croyaient-ils, contenaient les corps d’agents d’al-Qaïda, y compris un Arabe de grande taille qui était peut-être Oussama ben Laden.
Un peloton du 3 PPCLI prit la tête d’une équipe regroupant des experts de la Criminal Investigation Division de l’Armée américaine (division des enquêtes criminelles, NDT). L’examen et le prélèvement d’échantillons d’ADN, effectués avec la coopération de résidents afghans, ne permirent pas d’établir que les dépouilles étaient celles de dirigeants d’al-Qaïda. Cependant, les enquêteurs déterminèrent que les morts avaient probablement fait partie de l’équipe de protection rapprochée d’Oussama ben Laden.
Le groupement tactique du 3 PPCLI termina sa mission à Kandahar plus tard cet été-là et rentra au pays pour se reposer et récupérer, puis transmettre au reste de l’Armée canadienne les enseignements tirés de sa mission. La Marine, quant à elle, maintint sa présence en mer d’Arabie jusqu’à ce que son dernier navire, le NCSM Calgary, rentre au Canada en décembre 2003.
Bien que ni le gouvernement d’Ottawa ni la plupart des Canadiens ne le sussent à l’époque, la fin de l’opération Apollo ne marquait que le début de l’engagement du Canada en Afghanistan. Lorsque le 3 PPCLI quitta Kandahar, les talibans avaient été chassés du pouvoir, et les forces d’al-Qaïda survivantes étaient pourchassées jusqu’au-delà de la frontière, au Pakistan. Toutefois, comme l’écrivit Sean Maloney, « les premiers contours diffus de l’insurrection qui allait plus tard embraser le sud et l’est de l’Afghanistan » avaient déjà commencé à se dessiner durant le séjour des Canadiens à Kandahar.
Au cours de la décennie suivante, les forces canadiennes retournèrent en Afghanistan, d’abord à Kaboul, puis à Kandahar, où elles furent entrainées dans une guérilla prolongée, menée à un rythme soute-nu et beaucoup plus meurtrière.
L’opération Apollo ne fut que le prélude, plus calme et plus facile, à tout ce qui allait suivre. Et pourtant, malgré son manque de drame et de spectaculaire, la première incursion du Canada en Afghanistan prouva qu’il était un allié fiable de l’OTAN, capable de contribuer efficacement à la sécurité mondiale. Plus important encore, elle tira les Canadiens de leur complaisance à l’égard des Forces armées et de leur véritable raison d’être.
« Le conflit en Afghanistan était le premier conflit armé majeur auquel participait le Canada depuis la guerre de Corée, dans les années 1950, et c’était aussi sa première campagne de contre-insurrection prolongée, écrivit M. Maloney.
« La guerre en Afghanistan rappela aux Canadiens que le paradigme du maintien de la paix qui avait si longtemps dominé la vision canadienne du monde s’inscrivait dans un âge d’or révolu, peut-être même mythologique. Le Canada était désormais aux prises avec un nouveau type d’ennemi. »
Le geste est lourd de sens. En juillet dernier, le Canada a annoncé que la société allemande Thyssenkrupp Marine Systems serait le fournisseur privilégié du Programme de sous-marins canadiens de patrouille. Cette initiative prévoit la livraison d’un maximum de 12 sous-marins modernes entre le milieu et la fin des années 2030, pour un cout estimé à 100 milliards de dollars – le plus gros projet d’approvisionnement militaire de l’histoire du pays.
Cette décision est hautement symbolique et pourrait donner un nouveau cap aux Forces armées canadiennes, longtemps décriées.
D’abord, alors que le gouvernement s’est engagé à plus que doubler ses dépenses consacrées à la défense et à la sécurité – pour les porter à 5 % du produit intérieur brut d’ici 2035 – et dans un contexte de recomposition des alliances mondiales, l’ampleur de cet investissement dans de nouveaux submersibles est considérable. Le pays pourrait devenir le plus grand exploitant de sous-marins de type 212CD. Et s’il obtient les 12 navires, le Canada se classerait actuellement au 10e rang des pays disposant d’une flotte sous-marine.
Les submersibles, qui servi-ront à défendre le plus long littoral du monde, renforceront considérablement les moyens de la Marine royale canadienne et contribueront à renouer avec l’illustre passé de cette force qui comptait parmi les plus grandes marines du monde (seules les flottes des États-Unis et du Royaume-Uni lui étaient supérieures à la fin de la Seconde Guerre mondiale). Cette puissance renouvelée pourrait-elle aussi stimuler le recrutement?
« La future flotte de sous-marins du Canada assurera la sécurité de nos côtes et de nos eaux, tout en générant des retombées considérables et durables pour les travailleurs et les industries de chez nous, a déclaré le premier ministre Mark Carney lors de l’annonce. Nous bâtirons cette flotte pour bâtir un Canada plus fort. »
Ainsi, les nouveaux sous-marins pourraient incarner l’évolution actuelle des Forces armées canadiennes.
Première acquisition militaire majeure effectuée sous la direction de M. Carney, les bâtiments s’inscrivent dans le prolongement de sa promesse de juin 2025 d’« acquérir de nouveaux équipements et de nouvelles technologies, renforcer notre capacité industrielle de défense et tenir notre engagement face à l’OTAN », ainsi que de l’injection de 81,1 milliards de dollars sur cinq ans prévue dans le premier budget de son gouvernement pour réarmer les FAC. Ils constitueront un test décisif de sa capacité à concrétiser ses engagements.
Cette décision est hautement symbolique et pourrait donner un nouveau cap aux Forces armées canadiennes, longtemps décriées.
Le contrat avec Thyssenkrupp concernant les bâtiments sera-t-il conclu d’ici la fin de 2027? Les quatre premiers submersibles arriveront-ils « en avance sur le calendrier » en 2034? Et les 212CD qui n’ont pas fait leurs preuves, dont aucun exemplaire n’a encore été achevé ni utilisé dans le monde, fonctionneront-ils comme prévu et sans connaitre les problèmes courants des premiers bâtiments d’une nouvelle classe?
Il suffit de regarder le bilan des sous-marins de la classe Victoria pour constater les dérives possibles en matière d’approvisionnement. Ces quatre bâtiments, achetés d’occasion en 1998 au prix d’environ 750 millions de dollars et livrés entre 2000 et 2004, connaissent depuis de nombreux problèmes : l’un d’eux a été rendu inutili-sable par un incendie en mer, lors de son acheminement vers le Canada, et un seul est aujourd’hui en état de naviguer.
Stephen Fuhr, secrétaire d’État à l’Approvisionnement en matière de défense, a rejeté ces inquiétudes lors de l’annonce du mois de juillet. « Ceci est une évolution; ce n’est pas vraiment du nouveau, a-t-il déclaré à propos de la nouvelle variante du sous-marin de type 212 construit pour l’Allemagne et l’Italie entre 1998 et 2017. Nous faisons affaire avec l’un des constructeurs les plus compétents du monde. »
Si le projet échoue, les Canadiens continueront probablement à se méfier des grands projets d’approvisionnement militaire. En revanche, si tout se passe bien, il pourrait représenter l’une des premières grandes réussites de l’ambition de M. Carney de rebâtir et de réarmer les FAC, et d’y investir de nouveau.
La Légion royale canadienne connait un rebond post-COVID dans les adhésions, et cela n’aurait pas pu mieux tomber.
Une mercatique innovante et un système d’adhésion plus facile ont joué de concert pour porter le nombre de membres de la LRC à 256 524 en 2023, soit une augmentation de 5,3 % par rapport à 2022, nombre qui avait déjà augmenté de 3,8 % par rapport à 2021. Il s’agit de la première augmentation du nombre de membres depuis des décennies.
Le nombre de légionnaires est en hausse, mais il semble que le nombre d’anciens combattants sans abri augmente aussi.
Dans son rapport au congrès national de la LRC, Dave Gordon, conseiller du Comité des anciens combattants, des services et des ainés de la Légion, a signalé que la demande de services pour les anciens combattants sans abri est plus grande que jamais. Et cela malgré les efforts pour traiter la question d’anciens combattants sans abri au Canada.
M. Gordon s’appuie sur les données du programme Leave the Streets Behind (tournez le dos à la rue, NDT) et sur les rapports sur les ressources des divisions de la LRC pour noter que le nombre d’anciens combattants sans abri identifiés et aidés a atteint 1 234 en 2023.
Cependant, Anmol Gupta, Alison Clement, Sandrine Desforges et Taylor Chase replacent l’enjeu dans le contexte dans l’article « Addressing veteran homelessness in Canada » (Traiter l’itinérance d’anciens combattants au Canada, NDT) rédigé en 2023 pour l’École de politique publique Max Bell de l’Université McGill de Montréal.
« Les anciens combattants sont deux ou trois fois plus susceptibles d’être sans abri que le reste de la population », ont-ils écrit, notant que les estimations du nombre d’anciens combattants sans logement au Canada varient considérablement : de 2 400 à plus de 10 000.
L’itinérance chez les anciens combattants « n’est pas propre au Canada, ont-ils ajouté, et d’autres pays, comme les États-Unis, ont fait beaucoup plus de progrès pour réduire le nombre d’anciens combattants sans-abri ».
En 2023, Ottawa a annoncé un programme de lutte contre l’itinérance des anciens combattants de 79,1 millions de dollars, avec deux volets de financement pour aider la société civile et les gouvernements infranationaux à fournir des suppléments de loyer, à offrir des services sociaux et à renforcer les travaux de recherche.
Mais selon les auteurs, tout cela ne suffit pas.
« Vu la fragmentation et le cloisonnement des programmes dans le pays, une mauvaise compréhension de l’ampleur du problème, et la nature de l’itinérance chez les anciens combattants, il n’est pas dit que plus d’argent donnera lieu à des changements d’envergure s’il n’y a pas en plus une direction et une coordination claires à l’échelon fédéral. »
Avec la crise du logement qui prend de l’ampleur, préviennent-ils, « davantage d’anciens combattants tomberont dans l’itinérance si le gouvernement fédéral n’adopte pas à ce sujet une démarche qui soit plus proactive et fondée sur les droits de la personne ».
L’article fait état d’un manque de direction ministérielle fédérale sur la question et attribue les écarts dans les chiffres au caractère particulier de l’itinérance chez les anciens combattants : la prépondérance de « l’itinérance cachée », comme vivre d’un sofa à l’autre ou dans son véhicule, et le fait que beaucoup d’anciens combattants n’interagissent que rarement avec les services tels que les refuges et les banques alimentaires, des lieux où les données sont souvent collectées.
La LRC est particulièrement bien placée pour venir à bout de ces obstacles. Les principes fondamentaux de son existence sont la défense des intérêts et l’aide aux anciens combattants. Ses programmes nationaux s’appuient sur les efforts et les renseignements fournis par ses membres dans les communautés.
L’un des éléments les plus encoura-geants de la récente augmentation du nombre d’adhérents est le fait que ces nouveaux membres proviennent de groupes démographiques plus jeunes : 21 % ont 45 ans ou moins et 30 % ont 50 ans ou moins.
Leur énergie et leurs idées seront inestimables dans les efforts visant à mieux servir les anciens combattants du Canada.
À Toronto, un vétéran de la guerre de Corée se souvient | TEXTE ET PHOTOGRAPHIE DE Stephen J. Thorne
Une carte de remerciement unique, souvenir d’un vétéran canadien de
la guerre des Boers

Al’approche du centenaire de la Légion royale canadienne qui aura lieu en 2026, le nouveau directeur général, Randy Hayley, espère que davantage de Canadiens se renseigneront sur l’organisation et apprendront à mieux la connaitre.
M. Hayley, qui est entré en fonction en novembre 2024, est originaire d’Ottawa et diplômé de l’Université Carleton de la ville. Son épouse Heidi et lui ont élevé deux filles, désormais adultes. Avant de rejoindre le quartier général en 2015, M. Hayley a travaillé pendant 25 ans avec des médias nationaux, principalement des journaux, où il s’est spécialisé en diffusion.
« J’ai participé à de nombreuses entreprises en démarrage, dont un centre d’appels, explique-t-il. Je me considère comme un intermédiaire entre les entreprises et les consommateurs. »
Son expérience principale a été en administration, en parti-culier le service à la clientèle.
Après 10 ans à l’administration de la Direction nationale, où il a commencé en tant que directeur de l’adhésion, M. Hayley a été témoin de changements tangibles au sein de l’organisation, et il en a facilité d’autres.
« C’était une période de transition, où nous utilisions de plus en plus de technologies pour simplifier l’adhésion à la Légion », souligne-t-il.
Il a notamment contribué à la mise en œuvre de ces deux changements : permettre aux membres de renouveler leur adhésion en ligne et lancer des cartes de membre numériques pour remplacer les cartes papier, qui doivent être imprimées chaque année. Il a ainsi été heureux de voir le nombre de membres, qui diminuait depuis des dizaines d’années, se mettre à augmenter. Il est passé au poste de directeur des services généraux et de la planification stratégique en février 2023, où il a supervisé l’élaboration de programmes, ainsi que la gestion et l’administration du personnel et du bâtiment lui-même.
En tant que directeur général, M. Hayley a de multiples ambitions, notamment la modernisation continue du service de l’adhésion.
« J’ai trois objectifs. Le premier est de poursuivre l’excellent travail que fait la Légion en vue de soutenir nos anciens combattants. »
Ensuite, « je vois le centenaire comme une merveilleuse [occasion] de dire aux Canadiens ce qu’est la Légion. Beaucoup de gens ignorent que nous sommes une organisation bénévole à 99 % », a confié M. Hayley, notant que cet objectif comprend le soutien de l’équipe actuelle de l’adhésion, la recherche de nouvelles façons d’aider le travail des bénévoles et d’anciens combattants de la Légion et le renforcement de la communication sur le type de travail que la LRC accomplit pour les collectivités.
Le troisième objectif de M. Hayley est de continuer d’améliorer les services que l’organisation met à la disposition des anciens combattants.
« Les données démographiques changent. Nos membres sont plus jeunes et ont des besoins qui leur sont propres », dit-il, et il souligne que l’un des défis est que ces membres plus jeunes n’ont souvent pas le temps de faire du bénévolat. « Nous devons en être conscients. »
Ce rôle de directeur général n’a rien de nouveau pour M. Hayley. À son poste précédent, il était également directeur général de la Fondation nationale Légion. Cette dernière soutient les initiatives en faveur du bienêtre et de la qualité de vie des anciens combattants et de leurs proches au Canada. Dans ses programmes se trouvent notamment les concours littéraires et d’affiches du Souvenir nationaux de la Légion, les championnats nationaux d’athlétisme pour jeunes et le pèlerinage commémoratif biennal en Europe.
« Un centenaire est une occasion très spéciale dans toute organisation, conclut-il. Ce sera une période enthousiasmante pour nous. »
Cesar Vanneste avait six ans quand il a assisté à la libération de son village en Belgique. La date du 6 septembre 1944 est toujours restée gravée dans son esprit.
« Mon père m’a dit [ainsi qu’à mes trois frères] de nous tenir loin des fenêtres, raconte-t-il. Bien sûr, les garçons étant ce qu’ils sont, nous avons quand même regardé, mais nous n’avons rien vu. »
Aujourd’hui, à 80 ans bien sonnés, ce résident ontarien de Kanata se souvient du moment où il a enfin aperçu les soldats canadiens et polonais qui, au prix d’un autre bain de sang dans les rues après qu’un tireur d’élite ennemi eut ouvert le feu, ont sécurisé sa collectivité.
M. Vanneste n’a jamais pu oublier ce sacrifice. Vêtu d’un manteau noir et d’une écharpe rouge pour se protéger du vent mordant de novembre, il assiste aux commémorations du jour du Souvenir 2024 à Ottawa. C’est la 54e fois, selon son épouse, Ellen Marie, vêtue pareillement. C’est pour lui une façon de leur rendre hommage.
Tel était le sentiment général des quelque 35 000 spectateurs, même si chacun avait ses raisons de venir au Monument commémoratif de guerre du Canada, pour certains, plusieurs heures avant l’évènement officiel.
Heather Dorward, résidente d’Ottawa, portait cette raison au cou : une photo encadrée de son défunt père, ancien combattant.

Heather Dorward, avec une photo de feu l’ancien combattant Thomas, son père. – Annie Bowers
ne [l’a] pas trop perdu » pendant son enfance. « Mais, du temps avec leurs proches [pendant leur service] a été arraché à beaucoup de familles, et certaines ont littéralement perdu cette personne. »
Non loin de là, Elizabeth King et Catherine Elliot Shaw, de London, en Ontario, toutes deux membres de la filiale Vimy de la Légion royale canadienne, souhaitaient rendre hommage à toutes les personnes tombées au combat.
« Je l’ai souvent regardé à la télévision, confie Mme Shaw, mais c’est la première fois que j’y suis en personne. Alors c’est très spécial. C’est une journée très spéciale partout au Canada. »

Ellen Marie et Cesar Vanneste assistent à la cérémonie nationale du jour du Souvenir. – Annie Bowers

Les légionnaires Elisabeth King et Catherine Elliot Shaw. – Annie Bowers
comme affinité, bavardaient de façon impromptue, et ce bourdonnement augmentait à mesure que la foule s’amassait. Pendant ce temps, d’autres avaient opté pour un moment de réflexion en silence, regardant les derniers préparatifs autour du monument, les yeux dans le vague, apparemment perdus dans leurs pensées.
Vers 9 h 30, un changement d’humeur tangible s’est produit dans la foule venue avec son café. Les rires se sont vite estompés, remplacés par une sombre contemplation. Alors que les drapeaux flottaient au vent, les nuages ont commencé à se dissiper, et des rayons de soleil ont surgi.
Parmi les personnes à l’honneur lors de l’évènement de cette année se trouvait John Preece, 98 ans, simple soldat qui s’est battu pour la libération de l’Europe occupée par les nazis.
Malgré l’attention temporaire qu’il a reçue, M. Preece a déclaré se sentir « oublié », reconnaissant qu’« il ne reste presque plus personne, alors c’est bien de les représenter ».

Des personnalités de marque observent un moment de silence après le dépôt de couronnes. – Melody Maloney/Metropolis Studio
À l’exception d’une poignée, il était difficile de ne pas remarquer l’absence de vétérans de la Seconde Guerre mondiale parmi les dizaines d’anciens militaires, beaucoup coiffés du béret bleu des soldats de la paix, qui défilaient le long de la rue Elgin au son de cornemuses et de tambours, recevant au passage les applaudissements de la foule.
Un tel flot de visages en constante évolution semblait plus inévitable que jamais, ce qui n’a pas échappé à la plupart des spectateurs, et cela a fait réaliser que le Canada et le monde passent désormais leurs derniers moments avec la génération qui a jadis affronté le fascisme il y a environ 80 ans. De même, les vétérans de la guerre de Corée, souvent sous-représentés, qui ont presque le même âge que leurs camarades de la Seconde Guerre mondiale, ont également vu leurs rangs s’éclaircir considérablement au fil des ans.

Le vétéran de la Deuxième Guerre mondiale John Preece, âgé de 98 ans. – Melody Maloney/Metropolis Studio
Des nuages noirs sont revenus et un regain de froid s’est fait sentir dès que les sentinelles ont pris leur poste lors d’une procédure fluide observée depuis les toits, les fenêtres et les lampadaires. Commandé par le sergent Kevin James de l’Aviation royale du Canada, le personnel choisi pour monter la garde au monument se composait du matelot-chef Jed Garcia, du caporal-chef Jeffrey Steel du Commandement – Forces d’opérations spéciales du Canada, du bombardier-chef Mikael Nicol-Charette, de la sergente de la GRC Cara Streeter, de la caporale-chef des Rangers canadiens Linda Kamenawatamin et de la capitaine Kathleen Nguyen du 1er Hôpital de campagne du Canada.

Des factionnaires représentant la marine, l’aviation et l’armée veillent au Monument aux Morts. – Melody Maloney/Metropolis Studio
La cérémonie officielle a commencé peu après 10 h 30. Le premier ministre, Justin Trudeau a salué le président national de la LRC, Berkley Lawrence, en le remerciant pour son service, avant de serrer la main du directeur exécutif national de l’organisation, Steven Clark.
La Mère de la Croix d’argent de cette année, Maureen Anderson, est arrivée peu de temps après, portant deux croix en l’honneur de ses fils, les sergents Ron et Ryan Anderson. Les frères Anderson, tous deux vétérans de la guerre d’Afghanistan, ont été victimes du trouble de stress post-traumatique par la suite, un facteur directement lié à leur décès prématuré. La veille, lors d’un diner, Mme Anderson avait peiné à évoquer ces décès tragiques. M. Lawrence l’a accueillie à la cérémonie du jour du Souvenir par une chaleureuse étreinte.
Puis est arrivée la gouverneure générale, Mary Simon. En tant que commandante en chef des Forces armées canadiennes, elle était vêtue d’un uniforme de l’ARC pour marquer le centenaire de la branche, l’un des deux thèmes principaux de l’évènement avec le 80e anniversaire du jour J.

Les gagnants séniors des concours littéraires et d’affiches de la jeunesse nationaux de la Légion déposent une couronne de la part des jeunes du pays. – Melody Maloney/Metropolis Studio

La Mère de la Croix du Souvenir (d’argent) nationale, Maureen Anderson, dépose une couronne. – Melody Maloney/Metropolis Studio

L’aumônier général, Guy Bélisle récite une prière dédiée à l’évènement. – Melody Maloney/Metropolis Studio
Presque toute la foule est deve-nue muette alors que l’horloge allait sonner onze heures, même si la plupart des gens étaient déjà silencieux avant que ne résonne le « Dernier appel ». Une interprétation entrainante de « O Canada » du Chœur d’enfants d’Ottawa a précédé les notes obsédantes du clairon, dont l’écho s’est répercuté sur les bâtiments de la rue Elgin.
Ce moment de contemplation en silence a continué pendant le salut des 21 coups de canon tirés par le 30e Régiment de campagne de l’Artillerie royale du Canada, à l’exception des cris de surprise d’un enfant. Ses pleurs n’ont semblé déranger personne, car beaucoup de gens avaient eux-mêmes les larmes aux yeux.
« Leurs actes nous rappellent l’importance de l’unité, et c’est dans cette unité que nous trouvons espoir et résilience face aux défis que le monde nous lance continuellement. »
Seule « l’Élégie » jouée par un cornemuseur a pu sortir les participants de leurs réflexions, avec le vrombissement de quatre avions CF-18 Hornet qui les ont survolés. Le silence a pris fin quand le caporal Malcolm Horava a joué le « Réveil », bien que l’état d’esprit occasionné pendant les deux minutes se soit attardé, tout comme la fumée d’artillerie dérivant de la Colline du Parlement.
Trois versions de l’Acte du Souvenir ont alors été récitées : la première en anglais, par M. Lawrence, la deuxième en français, par le grand président de la LRC, Larry Murray, et la troisième en Michif du nord de l’Ontario, par l’ancien combattant métis Robert Baskey. Indépendamment de la langue, le sentiment a ému les spectateurs à chaque lecture.
Ensuite est venu le temps pour l’aumônier général, Guy Bélisle, de prononcer des prières, comme le veut la longue tradition. Il a souligné que « dans un esprit de paix et de gratitude, ce moment nous incite à réfléchir aux sacrifices de nos héros et de leur famille.
« Leurs actes nous rappellent l’importance de l’unité, et c’est dans cette unité que nous trouvons espoir et résilience face aux défis que le monde nous lance continuellement. »
Cette unité semblait également être pleinement exposée lors du dépôt de couronnes effectué pendant que le Chœur d’enfants d’Ottawa interprétait « In Flanders Fields » (Au champ d’honneur). Mme Simon et son mari, Whit Fraser ont amorcé l’hommage, suivis par Mme Anderson, M. Trudeau, la vice-présidente adjointe de la Chambre des communes Carol Hughes, la ministre des Anciens Combattants Ginette Petitpas Taylor, la cheffe d’état‑major de la Défense, Jennie Carignan, les gagnants des concours d’affiche et littéraires séniors de la Fondation nationale Légion, et M. Lawrence de la LRC.
La pluie a attendu longtemps avant de s’abattre, mais des gouttelettes sont vite tombées sur la délégation qui comptait des membres du corps diplomatique et de divers groupes d’anciens combattants. Cela ne l’a toutefois pas découragée d’aller présenter ses hommages. Le rabbin Idan Scher, le représentant multiconfessionnel, n’a pas semblé se soucier du temps froid et pluvieux alors qu’il se tenait sur le podium pour prononcer la bénédiction.
« Dans un monde souvent divisé, a-t-il déclaré, le lien indéfectible entre nos soldats est une source de force pour nous tous. Les Forces armées canadiennes, qui reflètent la riche diversité de notre pays, nous rappellent les réalisations remarquables possibles lorsque nous nous unissons pour une cause plus grande que nous-mêmes. »
La cérémonie s’est conclue lorsque le chœur a entonné « God Save the King ». Une grande partie du cortège vice-royal est restée pour serrer des mains avant de quitter le mémorial. Mme Simon a ensuite invité Mme Anderson à se joindre à elle sur le gradin pour passer le défilé en revue aux côtés de M. Trudeau et de M. Lawrence.

Le rabbin Idan Scher prononce sa bénédiction du jour du Souvenir. – Melody Maloney/Metropolis Studio
« Merci, merci, et que Dieu vous bénisse », a crié Ellen Marie Vanneste alors que les anciens combattants et les militaires en service s’en allaient. Exprimant un désir sincère de revenir exactement au même endroit à la même heure en 2025, pour une 55e année, elle et son mari ont affiché leur engagement commun de soutien aux sacrifices de l’armée canadienne.
Journée des anciens combattants autochtones

Le bâton à exploits des Forces canadiennes. – Stephen J. Thorne
Le 8 novembre 2024, une cérémonie distincte a eu lieu au Monument aux anciens combattants autochtones d’Ottawa à l’occasion de la Journée des vétérans autochtones, en reconnaissance des sacrifices des militaires des Premières Nations, des Inuits et des Métis partout au Canada. L’évènement a mis en vedette de nombreux éléments traditionnels associés au jour du Souvenir, notamment le bâton à exploits des Forces canadiennes et des chants autochtones.
« C’était très, très important pour moi d’être là », a déclaré le colonel David Grebstad, commandant adjoint du Groupe de transition des Forces armées canadiennes et citoyen des Métis de la rivière Rouge. « Et je pense aussi qu’il est important de se passer le mot. »
Plus de 4 000 soldats autochtones ont servi pendant la Première Guerre mondiale, et au moins 3 000, pendant la Seconde Guerre mondiale. Un nombre écrasant a enduré, en rentrant au pays, le racisme et la discrimination qu’ils avaient laissés derrière eux.
« Beaucoup ont essuyé des refus aux avantages accordés à leurs collègues non autochtones », a expliqué M. Grebstad, qui fait également partie du Groupe consultatif des Autochtones de la Défense, une organisation créée pour représenter les employés autochtones de la fonction publique travaillant pour la Défense nationale et les Forces armées canadiennes.
De nos jours, comme toujours, les militaires des communautés des Premières Nations, des Inuits et des Métis contribuent de manière importante aux institutions militaires du Canada, que ce soit dans le cadre des opérations de l’OTAN en Europe, des missions de maintien de la paix des Nations Unies ou de la défense du pays lui-même.
Le lieutenant-général Michael Wright, commandant de l’Armée canadienne, était l’une des personnes invitées à prononcer une allocution lors des commémorations. Quelques jours avant, il avait publié une déclaration où il disait : « Nous ne pouvons pas changer le passé, mais nous pouvons et devons continuer à valoriser les cultures autochtones dans notre travail tous les jours de l’année. »