Qui protègera nos foyers et nos droits?

La coupe est pleine.

On se doute bien que les poils du Canadien moyen se hérissent lorsque ses voisins américains s’ingèrent dans les affaires du pays, mais nos amis ont fait mouche quand, l’année dernière, ils ont reproché au Canada ses dépenses en matière de défense.

« Nous sommes préoccupés et profondément déçus que les plus récentes projections du Canada indiquent qu’il n’atteindra pas son engagement de 2 % au cours de cette décennie », a écrit en mai 2024 un groupe bipartite de 23 sénateurs américains au premier ministre Justin Trudeau. Ils parlaient là de l’objectif de dépenses militaires dont avaient convenu les membres de l’OTAN plus tôt dans l’année. « En 2029, cinq ans après l’échéance convenue de 2024, les dépenses en défense du Canada ne devraient atteindre que 1,7 %, et rester en dessous du niveau de référence des dépenses. »

Le problème n’est pas tant la critique ni son absolue exactitude. Le plus gros pro-blème, c’est que le Canada a laissé son armée, autrefois respectée, voire vénérée, devenir une pâle imitation de sa splendeur d’antan. En effet, dans sa forme actuelle, elle rappelle davantage la milice ad hoc post-Confédération qu’une armée professionnelle moderne.

Soyons clairs. Il ne s’agit pas là de critiquer les soldats du rang canadiens qui ont consacré leur vie à se battre pour leur pays. En effet, l’amenuisement de la force de l’armée canadienne est sans nul doute largement attribuable au fait que des gens bien sont de plus en plus exaspérés par leur employeur, soit parce qu’il semble simplement ne pas se soucier d’eux, soit parce qu’il gère si mal ses affaires que c’est l’impression qu’il leur donne.

Voici quelques exemples.

Selon les plus récentes estimations publiques de Bill Blair, ministre de la Défense, il manque au moins 16 500 membres aux Forces armées canadiennes. Et il y a environ un an, le premier commandant du pays a déclaré qu’il lui fallait encore 14 500 personnes supplémentaires pour atteindre les effectifs autorisés de l’armée.

Voici un problème qui se résout facilement, n’est-ce pas? Eh bien non, malheureusement. Comme l’a écrit David J. Bercuson dans notre chronique « Eye on Defence » (coup d’œil sur la défense, NDT) dans l’article « Recruiting agency » (Agence de recrutement, NDT) du numéro de septembre/octobre 2024, le système de recrutement militaire du Canada est miné par des problèmes depuis près de 30 ans. Aujourd’hui, comme il l’a écrit, il est « cassé de multiples façons ». Alors, après trois décennies de problèmes, est-il étonnant que les effectifs ne soient pas suffisants? Comment est-ce possible qu’il n’ait pas été réparé?

Au fil des ans, M. Bercuson a également plusieurs fois écrit sur le catastrophique système d’approvisionnement du Canada pour la défense. Quel que soit l’équipement, avions ou pistolets, il faut trop longtemps pour les obtenir et ils coutent trop cher. Le processus d’achat est devenu particulièrement politisé il y a environ 15 ans, ce qui a contribué aux retards et dépassements de couts, mais il était déjà géré avec un système obsolète à l’époque. Le problème est évident. Mais il ne semble y avoir aucune volonté de le résoudre.

Cette cumulation de problèmes se voit clairement sur le terrain, notamment dans l’engagement du pays pour le maintien de la paix. Ces missions étaient autrefois considérées comme un élément de l’identité du Canada : plus de 125 000 Canadiens ont servi dans des opérations de paix depuis 1956, mais l’an dernier, ils n’étaient qu’une centaine. Et ce, malgré l’engagement du premier ministre en 2015 de fournir beaucoup plus de personnel à ces missions.   

À la Revue Légion, nous sommes également préoccupés par l’état de l’armée canadienne et profondément déçus. Le pays mérite mieux, ne serait-ce que pour honorer les sacrifices de ceux qui l’ont servi.

Dans la brèche

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Le plan

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Ce scandaleux moral en berne

La force morale gagne les guerres et résout les crises et elle est une condition indispensable à une vie nationale dynamique et à la pleine réalisation des potentiels personnels. »

Ainsi le décrivait l’historien Arthur Upham Pope dans l’édition de décembre 1941 du Journal of Educational Sociology. Il poursuivait en rappelant le dicton de Napoléon, « à la guerre, le rapport entre la force morale et la force physique est de trois à un ».

Peu de choses semblent avoir changé. « Le maintien du moral dans les opérations militaires est un élément essentiel pour maintenir la résilience et la détermination des militaires », notait Mioara Serban dans l’édition de mars 2024 de Security & Defence Quarterly.

On entrevoit une lueur d’espoir, car les aumôniers militaires canadiens ont qualifié le moral des forces du pays de « mitigé » en 2024, une amélioration par rapport au « mitigé à faible » de l’année précédente. Toutefois, les fonctionnaires du ministère de la Défense devraient rester très préoccupés des problèmes qui continuent de miner l’esprit de corps des militaires canadiens.

Le 29 octobre 2024, une note de breffage présentée à la générale Jennie Carignan, cheffe d’état-major, expliquait que la charge de travail croissante, le manque de logements et les pénuries d’équipement continuaient à peser sur le moral. Dans certaines régions, le manque de services de garde d’enfants et les difficultés à trouver des médecins affectent également le moral. L’amélioration des salaires et les efforts de modernisation de l’armée auraient contribué à stimuler l’état d’esprit.

« Des aumôniers ont signalé que les membres éprouvaient de la lassitude et que le moral était bas en grande partie en raison de pénuries de personnel, expose la note de breffage, à laquelle le journal Ottawa Citizen a eu accès. Les membres disent souvent s’inquiéter de se voir confier des tâches ou responsabilités trop lourdes ou élevées pour leur grade. »

Tout cela intervient en pleine crise de recrutement, car il manque 14 600 membres à l’effectif autorisé des Forces armées canadiennes. Quelques semaines seulement après avoir pris le commandement des FAC, la générale Jennie Carignan faisait du recrutement et du maintien en poste du personnel sa priorité absolue. En aout 2024, la cheffe d’état major de la Défense a publié une déclaration commune sur la question avec l’adjudant-chef des FAC, Bob McCann.

« Nous avons eu le privilège de travailler aux côtés de plusieurs d’entre vous et d’être témoins de votre dévouement et de votre professionnalisme, a écrit le duo. C’est cet esprit qui caractérise les FAC et fait de nous une institution respectée au pays comme à l’étranger.

« Les capacités, la formation et les plans les plus sophistiqués ne mènent pas à grand-chose sans effectif solide et dévoué. »

Bien sûr, les deux enjeux, le moral et le recrutement couplé au maintien en poste sont intrinsèquement liés.

« La plus grande difficulté pour attirer des recrues pourrait précisément être les FAC », constatait le major Ian A. Creighton au fil de son étude rédigée en 2024 dans le cadre d’un cours du Collège des Forces canadiennes.

« Des années de désintérêt et de sous-financement chronique ont contribué à la détérioration des infrastructures, ce qui dégrade la capacité opérationnelle. Non seulement cela a terni l’image des FAC, mais cela a remis en question leur bien-fondé. »

On parle bien là des mêmes enjeux qui seraient à la source du fléchissement du moral.

À la revue Légion, nous appuyons une armée canadienne forte, que les Canadiens et le monde entier tiennent en grande estime. Cependant, aucune stratégie de recrutement ne fonctionnera tant que le moral du personnel subalterne des FAC ne sera pas meilleur.

Vous voulez renforcer le moral? Rien de plus simple. Écoutez ce qu’on vous dit. Ne les surchargez pas. Veillez à ce qu’ils aient un logement. Fournissez-leur un équipement fiable.

Si l’on renforce le moral, des recrues se présenteront.