Servir d’un océan à l’autre : le 1er Bataillon des fusiliers de Sherbrooke en service actif, 1942-1945

Si la plupart des unités qui ont combattu au cours de la Seconde Guerre mondiale ont fait l’objet d’études approfondies sous forme de travaux universitaires ou de publications, rares sont les unités restées au pays, à titre de bataillons de réserve ou d’unités mobilisées selon la Loi sur la mobilisation des ressources nationales, qui ont eu ce privilège. Même si ces unités n’ont pas connu le champ de bataille et ne se sont pas couvertes de gloire, il n’en demeure pas moins qu’elles méritent d’être étudiées de plus près. Quelle fut la vie des soldats qui y servirent et quelles difficultés rencontrèrent-ils au sein de ces unités? Voici la courte histoire de l’une d’elles : le 1er Bataillon des Fusiliers de Sherbrooke.

Le 54e Régiment (Carabiniers de Sherbrooke) fut créé en 1910 sous la pression populaire francophone. En effet, de nombreux régiments étaient présents dans la région, mais aucun ne représentait la frange francophone désormais majoritaire. Comme la majorité des régiments de la Milice, le 54e ne fut pas mobilisé lors de la Première Guerre mondiale mais fournit de nombreux volontaires entraînés au Corps expéditionnaire canadien. À la reprise de ses activités en 1920 et au cours des difficiles années subséquentes, les “Carabiniers de Sherbrooke”, rebaptisés par la suite “Fusiliers de Sherbrooke”, firent toujours bonne figure auprès de la population de la région.

En septembre 1939, lors de l’entrée en guerre du Canada, le commandant du régiment, le lieutenant-colonel Émile Lévesque, offrit aussitôt son unité pour la défense du pays. Toutefois, le régiment ne fut pas immédiatement mobilisé et resta une unité de la milice active non permanente. Les membres du régiment qui étaient impatients de servir leur pays se portèrent volontaires au sein d’autres unités situées à l’extérieur des Cantons de l’Est.

Toutefois, en mai 1940, les volontaires de la région purent joindre les rangs du Sherbrooke Fusiliers Regiment, régiment d’infanterie composite et bilingue, mobilisé à partir des effectifs du Sherbrooke Regiment et de ceux des Fusiliers de Sherbrooke. Le poste de commandant-adjoint fut confié au major Aimé Biron, un officier issu des Fusiliers de Sherbrooke. Plus tard, exclusivement anglophone, le Sherbrooke Fusiliers Regiment sera reconverti en arme blindée et se couvrira de gloire sur les champs de bataille de Normandie.

En mars 1942, dans le cadre d’un programme d’expansion de l’Armée canadienne, les Fusiliers de Sherbrooke furent de nouveau sollicités et mobilisèrent une autre unité, la leur, pour le service actif. Le “1er Battalion des Fusiliers de Sherbrooke, CSAC” devait assumer un rôle de défense territoriale au pays. Compte tenu de la lourdeur de la bureaucratie militaire et des retards logistiques, l’unité ne put recevoir ses premières recrues que deux mois plus tard. Muté du Sherbrooke Fusiliers Regiment, Aimé Biron fut promu lieutenant-colonel et prit le commandement de cette nouvelle unité.

Le régiment demeura dans les Cantons de l’Est jusqu’en août 1942, où il perpétua la tradition des liens privilégiés de l’unité-mère, depuis devenue et rebaptisée le “2e Battalion (Reserve) des Fusiliers de Sherbrooke”, avec la ville de Sherbrooke. Les médias locaux, tout comme la population, s’intéressaient aux progrès du 1er Bataillon et à l’entraînement des recrues. Les soldats, que l’on voyait passer dans les rues à marche forcée, devinrent vite des coqueluches. Ils participèrent activement aux activités sociales et furent au premier plan lors de la Semaine de l’Armée au début de juillet.

Fin juillet 1942, il était temps de mettre à l’épreuve les compétences acquises ainsi que l’endurance physique des militaires : le bataillon marcherait de Sherbrooke à Farnham chargé de tout son attirail et de son équipement! Évidemment, cette “marche forcée” fut très médiatisée et fit même la une de La Presse! Partout où ils installèrent leur bivouac, les Fusiliers suscitèrent l’intérêt. Farnham fut le lieu d’établissement de liens très étroits entre les membres des Fusiliers de Sherbrooke et leurs confrères du 3e Bataillon des Fusiliers Mont-Royal. Le 24 juillet, les deux unités de fusiliers célébrèrent ensemble une messe commémorative à la mémoire des récentes victimes canadiennes du raid de Dieppe.

Si la vie militaire quotidienne dans les Cantons de l’Est ne semblait pas encore si difficile pour nombres d’appelés sous le régime de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales, l’affectation au camp de Debert, en Nouvelle-Écosse, allait quelque peu changer la donne. Les hommes comprirent alors qu’ils seraient bien loin de chez eux : au cours du déplacement, une quarantaine d’hommes s’absentèrent même sans permission!

Toutefois, à Debert, les troupes apprécièrent l’entraînement plus réaliste qu’elles y subirent. Plusieurs officiers et sous-officiers furent envoyés suivre des cours pour ensuite enseigner aux membres du régiment. Toutefois, la professionnalisation de plusieurs officiers et de soldats qualifiés eut également des effets négatifs : plusieurs instructeurs compétents furent mutés à d’autres unités et d’autres prirent vraiment goût à la vie militaire et se portèrent volontaires pour aller rejoindre des unités en Europe.

La vie à Debert se déroula sans grands incidents. L’entraînement occupait bien sûr presque toute la place, mais les loisirs n’étaient pas pour autant oubliés. Les tournois sportifs inter-régimentaires tant au sein de la 15e Brigade d’infanterie (composée d’unités canadiennes-françaises) qu’entre différentes brigades stationnées à Debert, les sorties en ville, les concerts offerts par la Musique du régiment, les plus récents films d’Hollywood ou sur l’effort de guerre du Canada et de ses alliés projetés dans la cantine surent divertir les soldats du Québec. Les soldats se mêlèrent à la population de la ville, aidant même aux récoltes. Même si ces hommes étaient loin de leurs foyers, le moral demeurait bon. “Une année parfaite!”, selon le commandant.

La routine s’installa, mais on tenta de varier les types d’entraînement : patrouilles, prisonniers, attaques puis exercices de bataillon et de brigade. En avril 1943, le bataillon déplora la perte du fusilier Lahaie, blessé mortellement dans un accident de véhicule “Universal Carrier” lors d’un exercice. En août, les Fusiliers Mont-Royal s’installèrent à leur tour. Les liens déjà étroits se resserreront davantage au cours des mois à venir.

Malheureusement, le 1er Bataillon des Fusiliers de Sherbrooke était victime de son succès et perdait de bons éléments aussitôt leur entraînement terminé. En mai 1943, les officiers au sein du bataillon étaient devenus denrée rare! Bien sûr, les baisses d’effectifs étaient comblées par l’arrivée de nouvelles recrues, d’abord en provenance du camp d’entraînement de Farnham puis du 3e Bataillon des Fusiliers Mont-Royal. Puis, en septembre, la radio annonça que les 7e et 8e brigades et une partie de la 6e, seraient démantelées. Les Fusiliers résisteraient-ils à ces démembrements?

En octobre 1943, le remplacement du commandant Biron par le lieutenant-colonel Paul Trudeau du 3e Bataillon des Fusiliers Mont-Royal laisse croire à la fin imminente du bataillon puisque la plupart des cadres et une bonne partie des membres du rang sont partis de cette unité. En plus, il faut quitter la côte atlantique pour se diriger vers la Colombie-Britannique. Rien pour remonter le moral des troupes.

Pourtant, la vie militaire doit suivre son cours. Le lieutenant-colonel Trudeau resserre la discipline et l’entraînement lors du séjour à Terrace. Mais le régiment devient de plus en plus exsangue. Une cinquantaine de fusiliers acceptent de se rendre à Kiska, en Alaska, rejoindre le Régiment de Hull et d’autres sont mutés ou acceptent de se porter volontaires pour le service outre-mer. Plusieurs recrues sont renvoyées, étant jugées inaptes au service. La plupart arrivant de Valcartier sans aucun document!

Même si la Colombie-Britannique regorge de lieux d’une beauté exceptionnelle, les Fusiliers doivent se rendre à l’évidence: il y pleut beaucoup, surtout en cette partie de l’année. Plusieurs manoeuvres doivent être annulées en raison de fortes pluies ou de brouillard. Les exercices changent également : assauts amphibies, attaques de commandos sur des îles, etc. Tout au long de leur séjour sur la côte du Pacifique, les membres du bataillon vont d’une ville à une autre. À l’été de 1944, les manoeuvres ont lieu au camp de Wainwright en Alberta. Le fusilier Monast y mourra au cours d’un exercice.

Les démonstrations de ce savoir-faire militaire impressionnent beaucoup les dignitaires invités à assister aux défilés. On se demande d’ailleurs pourquoi des hommes avec autant d’entrain et d’efficacité ne passent pas à l’active. Les membres de ce bataillon sont souvent sollicités pour servir outre-mer. Plusieurs officiers servirent d’ailleurs au sein de régiments britanniques dans le cadre du programme “Canloan”.

Vers la fin de l’année 1944, le besoin de soldats se fait grandement sentir en Europe. En décembre, après plus de deux années d’absence, le bataillon reçoit l’ordre de retourner au Québec au camp de Joliette. Plusieurs soldats profitent d’une halte à Montréal pour déserter. À Joliette, c’est le chaos. L’arrivée de nouveaux membres, provenant de diverses unités, pose un problème tout comme la tenue. Les paletots d’hiver, inutiles en Colombie-Britannique mais combien précieux au Québec, brillent par leur absence. Quel beau retour à l’hiver québécois! Enfin, il fallait rappeler de toute urgence les permissionnaires. Ceux qui revinrent de congé eurent du mal à retrouver leurs effets personnels.

De plus, le grand quartier général étudie la possibilité d’envoyer l’unité outre-mer. Une horde de médecins, psychiatres, dentistes, membres du personnel administratif et membres du Corps des magasins militaires s’installent au camp afin d’accélérer le processus de transfert. Le recrutement intensif a débuté. Le ballet des dignitaires militaires commence. Il s’agit de convaincre les soldats.

Toutefois, en janvier 1945, plusieurs hommes, en congé durant les fêtes, décidèrent de ne pas revenir, ce qui provoqua du mécontentement tant chez les autorités militaires que parmi ceux qui avaient choisi de rester loyaux. Des désordres éclatèrent. Malgré tout, l’unité devait se préparer au départ.

En matinée du 8 janvier 1945, jour du départ du régiment pour Halifax, une compagnie entière refuse de s’embarquer et entame une grève. Les hommes ne veulent plus travailler et restent assis. À 13 h 30, toutes les compagnies, à l’exception d’une seule, suivent le mouvement. Le lieutenant-colonel Trudeau discute sans grand succès avec les réfractaires. Le commandant du District militaire no 4, de Montréal, le major-général James E. Renaud, arrive de toute urgence et demande aux hommes de cesser immédiatement cette folie et d’obéir aux ordres. En début de soirée, une dizaine d’hommes acceptent de monter dans le train. Ils seront bientôt suivis par tous les autres grévistes. Le train put quitter la gare avec à son bord 25 officiers et 427 membres du rang. Ils rencontrèrent par la suite le groupe précurseur, déjà en route pour l’Angleterre.

Le recrutement pour le service volontaire suit son cours tant à bord du train, où une douzaine de fusiliers signent leur engagement que sur le navire durant la traversée. Toutefois, ces transferts volontaires ne permirent pas au 1er Bataillon des Fusiliers de Sherbrooke de survivre. À son arrivée à Liverpool, en Grande-Bretagne, le bataillon est aussitôt dissout et tout le personnel est transféré à un centre d’entraînement.

Cet incident méconnu peut-il vraiment être associé au passé du régiment des Fusiliers de Sherbrooke? En janvier 1945, les effectifs du régiment ne sont certes plus les mêmes que ceux des débuts du 1er Bataillon en 1942. En fait, les soldats qui se rebellent ne sont plus des membres originaux : ils sont des conscrits pour la plupart ou proviennent d’autres régiments. Les officiers originaux, qui maintenaient les traditions de l’unité-mère et les liens avec les citoyens de la ville de Sherbrooke et les Cantons de l’Est, n’y étaient plus. Cet incident ne ternit aucunement l’image du régiment après la guerre. De retour à la vie civile, plusieurs membres originaux poursuivront même une carrière parallèle au sein du régiment de la réserve.

Quant au 1er Bataillon, de la force active, il ne tomba pas immédiatement dans l’oubli. En août 1945, une association des vétérans de ce bataillon fut créée. Durant quelques années, les anciens de ce bataillon profitèrent des réunions et des activités de l’association pour perpétuer le souvenir de leur service actif d’un océan à l’autre.

Des noms que tous les Canadiens devraient connaître

Quand la Direction nationale de la Légion royale canadienne a établi son nouveau siège social à Kanata (Ont.), le terrain sur lequel elle l’a fait construire se trouvait à côté du pont récemment terminé qui passe au-dessus de quatre voies de circulation en direction du centre-ville d’Ottawa et autant en direction inverse. Profitant de l’occasion, la Légion a proposé à la municipalité de nommer ce pont favorisant les piétons Pont de la bravoure en l’honneur du patrimoine militaire du Canada (page 59). La proposition a vite été approuvée et la machine a été mise en branle pour créer 16 plaques appropriées qui serviraient à raconter des batailles et campagnes importantes de l’histoire militaire du Canada. Le projet nécessitait aussi des plaques titres et des plaques de dédicace situées à chaque bout du pont.

Dévoilées et dédiées le 1er décembre par le président national Jack Frost et le maire d’Ottawa Larry O’Brien, les grandes plaques en bronze du pont attirent l’attention des passants sur les grandes victoires comme la crête de Vimy, Passchendaele et Ortona. On y trouve aussi le nom de Dieppe et de Hong Kong, où les Canadiens ont montré ce dont ils étaient capables contre des nombres imbattables. Ce sont des noms qui devraient être gravés dans la mémoire de tous les Canadiens.

C’est décourageant qu’un sondage récent commandé par l’Institut du Dominion, juste avant le jour du Souvenir, a dévoilé que 42 pour cent seulement des Canadiens avaient une note qui leur permettait de passer un test simple sur leurs connaissances de la Première Guerre mondiale. Le défi était de dire quels étaient les deux personnages de cette période parmi quatre noms, c’est-à-dire le général sir Arthur Currie et l’as de l’aviation et récipiendaire de la Croix de Victoria Billy Bishop. Les deux autres noms étaient le général Douglas MacArthur et Ulysses S. Grant. Vingt-cinq pour cent des sondés pensaient que MacArthur, qui dirigeait les États-Uniens au théâtre du Pacifique durant la Seconde Guerre mondiale, était Canadien.

Beaucoup a été fait ces dernières années pour conscientiser les Canadiens sur leur patrimoine militaire. Beaucoup a aussi été fait pour mettre l’accent sur l’importance incroyable du souvenir. La Légion est un leader de ces deux fronts. À l’échelle de la nation, elle a dirigé un effort, qui a eu bien du succès, concernant la vague de silence de deux minutes en 1999, un accomplissement important quand on tient compte du nombre d’entreprises, institutions, manufactures, systèmes de transport et écoles qui ont participé d’un océan à l’autre.

Cela a été suivi, en 2000, par l’établissement de la Tombe du Soldat inconnu, une manifestation qui a sa propre place dans l’histoire, et qui a été en très grande partie le résultat de l’initiative, du leadership puissant et de la résolution de la Légion. Il y a moins longtemps, la Légion a grandement contribué à la création du Monument aux Valeureux situé à la place de la Confédération, près du Monument commémoratif de guerre du Canada. Il se compose d’images grandeur nature de 14 des personnages les plus distingués du passé militaire du Canada, y compris une statue en pied du général sir Arthur Currie (page 20).

Bien entendu, ces projets s’ajoutent aux innombrables mémoriaux et cénotaphes qui ont été érigés et entretenus grâce aux filiales, grandes et petites, de la Légion. Ces mémoriaux, dans leur ensemble et individuellement, sont d’importants rappels visibles des sacrifices extraordinaires grâce auxquels nous avons aujourd’hui les libertés dont nous profitons.

Une victoire pour les pensionnés

Quand il s’agit de s’occuper des questions des aînés, la Légion royale canadienne parle toujours d’une voix puissante et unie. Ainsi, quand le président national Jack Frost s’est présenté au Comité permanent des finances de la Chambre des communes en septembre, il avait en sa faveur tout le poids d’une organisation qui comprend la santé et le bien-être des Canadiens les plus âgés, y compris l’importance qu’ont leurs revenus de retraité ou de pensionné. Auparavant, en 2006, les délégués au 41e Congrès national de la Légion ont fait preuve de résolution quand ils ont approuvé une motion en faveur du partage du revenu.

C’était donc vraiment une bonne nouvelle quand le gouvernement fédéral a donné son accord à un plan, en fin octobre, selon lequel les couples de citoyens âgés pourraient faire le partage des revenus de pension à partir de l’année d’imposition 2007. Jusqu’alors, le partage du revenu n’était permis que dans le cas des versements du Régime de pensions du Canada.

La Légion applaudit la mesure, disant qu’elle représente une importante mesure pour améliorer un régime fiscal qui était injuste pour les couples de citoyens aînés qui avaient choisi un style de vie traditionnel qui se séparait en un soutien économique et son conjoint qui restait au foyer.

“Nous applaudissons l’annonce”, dit le directeur du Bureau d’entraide de la Direction nationale Pierre Allard. “Cela aurait dû être fait il y a longtemps et il va y avoir une amélioration définitive de la qualité de vie des couples d’aînés, car dans bien des cas il y avait un soutien de famille dans le ménage et cela casait ce dernier dans une tranche de revenu supérieure.”

En divisant, ou partageant, le revenu, le ménage se trouverait dans une tranche de revenu plus bas.

À la Canadian Taxpayers Federation, on dit que les avantages du partage du revenu vont être substantiels. Par exemple, un couple dont un membre a une rémunération imposable de 40 000 $ et l’autre n’en a aucune pourrait économiser 2 500 $ en impôts fédéraux s’ils séparent leurs revenus et sont taxés tous deux sur 20 000 $.

Alors que la réaction à l’annonce du ministre de la finance a été rapide et positive, l’applaudissement le plus fort doit être réservé pour la Légion et pour les groupes d’aînés qui ont réussi à impétrer une modification pouvant profiter jusqu’à 900 000 Canadiens pensionnés.

La Gouverneure générale dévoile des personnages valeureux

Quatorze personnages du passé du Canada ont trouvé une place d’honneur près du Monument commémoratif de guerre du Canada, à Ottawa, où ils adornent la place de la Confédération.

Contrairement aux hommes et aux femmes anonymes au labeur à côté du gros canon du monument commémoratif, le Monument aux Valeureux, dévoilé le 5 novembre par la Gouverneure générale Michaëlle Jean et le diplomate retraité Hamilton Southam, arbore des personnages qui se démarquent dans la conscience nationale.

Le projet concernant les Valeureux a été imaginé par Southam quand il faisait partie du Groupe de travail de 1991 sur les collections de musées d’histoire militaire au Canada. Vu que le gouvernement n’avait pas accepté sa recommandation, il établit une fondation avec l’aide de la Légion royale canadienne, laquelle fit un don de 20 000 $ pour le projet (Le Monument aux Valeureux, novembre/ décembre). Le secrétaire national Duane Daly et l’historien Sidney Wise ont été vice-présidents de la fondation.

Ce sont la sculptrice Marlene Hilton Moore et l’artiste John McEwen qui ont remporté la compétition nationale dont le but était la création de cinq statues et neuf bustes en bronze grandeur nature autour de l’escalier des Sapeurs qui monte du canal Rideau.

Une équipe d’historiens a choisi les personnages dans cinq périodes distinctes de l’histoire du Canada. Le régime français est représenté par des colons soldats, le comte de Frontenac et Pierre Le Moyne d’Iberville. La révolution américaine l’est par le chef autochtone Joseph Brant et le lieutenant-colonel John Butler qui dirigeait les Butler’s Rangers durant les affrontements avec les Américains.

“Un des épisodes que ce monument illustre a eu lieu durant la révolution américaine. À cette époque, les citoyennes et les citoyens de ce que nous appelons maintenant le Canada ont résisté à l’appel des sirènes de leurs voisins du Sud. Dans certains cas, il leur a fallu démontrer leur résistance en prenant les armes contre les révolutionnaires”, dit Jean. “Comme on le sait, les 13 colonies américaines ont finalement réussi à se dissocier de l’Empire britannique. Mais grâce aux efforts de milices locales, des Premières nations alliées et des troupes britanniques, l’Amérique du Nord britannique s’est maintenue, séparée de ses voisins du Sud.”

La guerre de 1812 est représentée par trois personnages : le général sir Isaac Brock, le leader britannique tué lorsqu’il menait ses forces à la victoire à la bataille des hauteurs de Queenston, à la péninsule de Niagara; le lieutenant-colonel Charles-Michel de Salaberry, le soldat canadien français qui était à la tête de troupes britanniques et de ses miliciens, les Voltigeurs, contre une armée américaine lancée à l’attaque de Montréal; et Laura Secord, l’épouse militaire audacieuse qui est allée à pied, à travers champs et forêts, avertir les forces britanniques d’une attaque imminente.

Quant à la Première Guerre mondiale, il y a Georgina Pope, l’infirmière en chef du Service de santé de l’armée canadienne. Le général sir Arthur Currie représente le meilleur de nos chefs militaires alors que le récipiendaire de la Croix de Victoria Joseph Kaeble représente la bravoure des grades inférieurs.

La Seconde Guerre mondiale est évoquée par le buste du capitaine John Wallace Thomas, un marin de la marchande. La marine, l’armée et l’aviation sont représentées par les récipiendaires de la Croix de Victoria suivants : le lieutenant Hampton Gray, le major Paul Triquet et le sous-lieutenant d’aviation Andrew Mynarski.

Jean terminait ses remarques en disant que “De nos jours, les Forces canadiennes sont de nouveau impliquées dans une guerre […] ils combattent en Afghanistan un ennemi insaisissable dans le but de ramener la paix et la stabilité dans un pays lourdement affligé.”

Jean et Southam ont dévoilé la statue en pied de Currie, qui a vu les troupes canadiennes atteindre leur pleine maturité lors des victoires à la crête de Vimy et à Passchendaele. Quelques instants auparavant, une procession d’anciens combattants, de militaires actuels et de cadets prenaient place près des 13 autres personnages afin de pouvoir dévoiler les bronzes en même temps.

La première d’Anthem To The Valiants, une composition musicale commandée par Southam au directeur musical Bramwell Tovey de la symphonie de Vancouver a été un des points culminants de la cérémonie. Elle a été jouée par un contingent de la Musique centrale des Forces canadiennes qui accompagnait le Choeur d’enfants d’Ottawa.

Les statues invitent les attouchements car elles sont au niveau du sol. Certaines, comme celle de Currie, semblent fixer des yeux la foule qui s’approche pour voir le monument militaire derrière elles. Les autres personnages font face au monument militaire pour y diriger le regard des visiteurs.

“Les personnages qui forment ce monument ont été placés au ras du sol, non pas sur des socles. Les personnages sont parmi nous”, dit le ministre des Anciens combattants Gregory Thompson, qui assistait à la cérémonie avec le ministre de la Défense Gordon O’Connor et des dignitaires d’organisations d’anciens combattants et de plusieurs ministères gouvernementaux.

L’escalier descend en deux sections jusqu’à un débarcadère. Le mur que l’escalier longe est une immense plaque de bronze où a été gravé en latin, en anglais et en français, un vers de l’Énéide de Virgile “Jamais aucun jour ne vous effacera de la mémoire du temps”.

Le projet a été financé et développé par le ministère du Patrimoine canadien. La Commission de la capitale nationale a supervisé le projet, prenant soin que les personnages soient inscrits dans le droit fil du style et de la dignité du monument militaire, de la Tombe du Soldat inconnu et des statues de la colline du Parlement.

Thompson dit que la cérémonie était appropriée pour débuter la semaine des anciens combattants qui a eu lieu du 5 au 11 novembre. “Aujourd’hui, nous dévoilons un monument qui déclare que notre pays, le Canada, va toujours se faire le champion de l’humanité et de la démocratie”, dit-il.

Au nom de la bravoure

Il n’a pas fallu longtemps à la Légion royale canadienn pour s’établir aux yeux de la collectivité de Kanata, dans la banlieue ouest d’Ottawa. La Maison de la Légion, le tout nouveau siège national de l’organisation, a ouvert ses portes officiellement en septembre et puis, le 1er décembre, la circulation a été stoppée le long d’une des artères les plus occupées à l’occasion d’une cérémonie en l’honneur du Pont de la bravoure nouvellement baptisé.

Le Pont de la bravoure est une belle passerelle qui traverse quatre voies de la route transcanadienne, que les gens de la capitale nationale appellent le Queensway. Auparavant, le pont n’avait ni identité distincte ni signification spéciale.

Toutefois, la signification du pont a changé de façon remarquable en décembre quand on lui a donné un nom et qu’on y a apposé 16 plaques servant à relater d’importantes batailles et campagnes de l’histoire militaire canadienne. Ces noms du passé militaire du Canada retentissent sur chaque plaque avec le nombre de récipiendaires de la Croix de Victoria reliés à chaque période indiquée.

La transformation du pont a vraiment commencé en février 2005 quand le Conseil exécutif national a voté de vendre son vieil édifice au centre-ville d’Ottawa et de construire une nouvelle Maison de la Légion. Le comité de l’édifice, présidé par le président sortant d’alors Allan Parks, s’était penché sur la possibilité de remettre à neuf le siège social de la rue Kent vieux de 50 ans ou d’en faire construire un nouveau spécialement.

La réfection du vieil édifice aurait coûté plus de 3 millions de dollars, et l’espace au centre-ville était bien supérieur à celui dont la Légion avait besoin. Trouver des locataires pour occuper des parties de l’édifice que la Légion n’utilisait pas s’était aussi avéré quelque peu ardu.

Le nouvel édifice abriterait exclusivement la Direction nationale et le bureau d’un agent d’entraide de la Division de l’Ontario basé à Ottawa. Le nouvel espace règlerait les défauts du vieil édifice et il y aurait un grand entrepôt pour les approvisionnements ainsi qu’une salle pouvant accueillir le Conseil exécutif national. Le site à Kanata était bien logique parce qu’il était facile d’accès par le Queensway et qu’il y avait un hôtel situé commodément du côté nord du pont, ce qui offrait une marche relativement aisée ou une petite promenade en voiture jusqu’à la Maison de la Légion située du côté sud du pont.

Le concept de Pont de la bravoure a été articulé par le secrétaire national Duane Daly durant la construction de la Maison de la Légion. “Le pont venait d’être terminé. Vous pouvez voir que c’est un beau pont pour les piétons et les véhicules”, dit le secrétaire national.

“J’ai pensé : nous sommes en train de construire ici et nous venons de commémorer l’année de l’ancien combattant en 2005.

En plus, la Légion célébrait son 80e anniversaire en 2006. Il fallait faire quelque chose de spécial.”

La proposition de baptiser le pont comme moyen d’établir un mémorial permanent aux alentours de la Maison de la Légion fut faite au comité de l’édifice. “La première idée était de le nommer pont de la Victoire. Nous afficherions tous les grands succès militaires du 20e siècle”, dit le secrétaire national. “Ensuite nous avons changé le nom à Pont de la bravoure afin de mieux souligner le sacrifice et l’engagement des anciens combattants eux-mêmes. Cela nous permettait aussi d’ajouter les nombreuses Croix de Victoria.”

Le secrétaire national nous explique que la Légion avait appris à négocier avec divers gouvernements lors du projet de la Tombe du Soldat inconnu. Pour lancer le projet de la tombe, la Direction nationale avait reçu l’autorisation de dépenser jusqu’à 500 000 $ si personne d’autre ne donnait son appui. À propos de la dédicace du pont, le secrétaire national dit que la Légion a dû montrer à la mairie d’Ottawa la contribution qu’elle était prête à faire. “Le projet a d’abord été présenté au Comité sous-exécutif national qui a permis de dépenser jusqu’à concurrence de 25 000 $, prélevés au budget du 80e anniversaire. Nous espérions que la municipalité doublerait ça, ce qui nous donnerait 50 000 $ pour le projet. La réponse du conseil municipal a été enthousiaste.”

La conseillère Peggy Feltmate, qui représente Kanata Sud, où est située la Maison de la Légion, a trouvé l’idée intéressante. Kanata fait partie de la ville d’Ottawa depuis la fusion qui a assemblé nombre de collectivités avoisinantes, en 2000. “La région a grandi durant les derniers 10 à 15 ans. Quand j’ai emménagé à Kanata, en 1983, il y avait 20 000 habitants. Aujourd’hui, on en compte 70 000”, dit Feltmate. “Avec la fusion, d’aucuns ont parlé de nommer les ponts en l’honneur des anciennes municipalités.”

Mais aucune décision n’avait été prise.

Feltmate dit qu’elle a d’abord fait part de l’idée de la Légion aux officiels des services de la ville. “Toutefois, ils ont répondu qu’ils ne pouvaient pas prendre une telle décision”, dit-elle. “Je pense que ça s’est fait rapidement parce que nous avons dû la présenter au conseil.” Le conseil a voté la motion d’accepter la proposition le 11 octobre.

“Les fonds ont été trouvés pour le projet parce que nous avons une politique selon laquelle un pour cent des coûts de construction devraient être alloués à des oeuvres d’art ou à la commémoration. C’est un beau pont”, dit Feltmate. “C’était une excellente idée.”

Le pont, construit en 2003, a été conçu pour accueillir non seulement les chauffeurs mais les cyclistes et les piétons sur les trottoirs larges. “C’est un pont artériel. C’est le premier pont de cette grandeur qui a été construit à Ottawa depuis 20-22 ans”, dit Wade Clouthier, le gérant des services de construction pour le développement de la ville d’Ottawa. “C’est un des rares ponts qui ont une enjolivure architecturale, avec ses trottoirs larges de cinq mètres d’un côté et de deux mètres de l’autre. Aucun autre pont n’a d’obélisques à ses extrémités comme ceux qu’a celui-ci.”

Clouthier dit qu’environ 17 500 véhicules traversent le pont chaque jour. “Il y en a environ 2 200 par heure durant les heures de pointe.”

“C’est aussi un des rares ponts à Ottawa qui ont un nom. La plupart sont nommés en l’honneur de la rue à laquelle ils aboutissent”, dit Clouthier. Disant que les ponts Mackenzie King et Dunbar sont deux des rares ponts de la ville qui ont un nom autre que celui de la rue qu’ils desservent, il explique qu’un pont doit “avoir les enjolivures architecturales avant que la ville envisage de lui donner un nom. Ce n’est pas une politique. C’est simplement la façon que les choses se sont passées.”

Le secrétaire national dit que la ville d’Ottawa était très impressionnée que la Légion ait réussi à mener le projet avec des ressources internes. Une grande partie des recherches originales concernant les plaques ont été faites par Mac Johnston qui était alors éditeur et directeur général de la revue Légion. La précision des plaques a été vérifiée par Stephen Harris, l’historien en chef de la Direction–Histoire et patrimoine du ministère de la Défense nationale.

La gestion de la conception et de la production des plaques a été confiée à Jennifer Morse qui était directrice artistique de la revue et qui en est actuellement directrice générale. Les plaques ont été coulées par Behrends Bronze Inc., une société basée à Edmonton. Sur chaque plaque sont inscrits une référence temporelle ou une date, des batailles décisives et le nombre de Croix de Victoria canadiennes qui ont été décernées. Les plaques décrivant les événements mesurent quatre pieds sur deux et les lettres, ainsi que le cadre qui l’entoure, sont en relief.

La première plaque de la série concerne la guerre d’Afrique du Sud, 1899-1902.

Les noms de Paardeberg, Mafeking, la rivière Modder et Liliefontein y figurent, ainsi que la note que cinq Croix de Victoria on été décernées.

La Première Guerre mondiale est représentée par trois plaques. La première est celle de 1914-1916. Ypres, Saint-Julien, Festubert, la Mésopotamie, la Somme et Beaumont Hamel y figurent, ainsi que 11 Croix de Victoria. La seconde est celle, de 1917, où se trouvent Vimy, la colline 70, Passchendaele et Arras, ainsi que 24 Croix de Victoria. La troisième plaque de la Grande Guerre concerne 1918. Les noms de Flandres, Palestine, Amiens, Scarpe et Cambrai y sont inscrits, ainsi qu’une note déclarant que 37 Croix de Victoria ont été décernées.

Huit plaques concernent des batailles de la Seconde Guerre mondiale. La première est un hommage à la Bataille de l’Atlantique qui a duré toute la guerre, de 1939 à 1945, et une Croix de Victoria y a été décernée. L’implication du Canada à toute la guerre en mer est commémorée à la plaque suivante qui comprend l’océan Atlantique, la Manche, le St-Laurent, la Méditerranée, le Pacifique et l’océan Indien, et deux Croix de Victoria y sont associées.

Cette plaque est suivie par la guerre aérienne de 1940-1945, en Europe, en Méditerranée et en Extrême-Orient, avec ses deux Croix de Victoria.

L’implication du Canada à la Bataille d’Angleterre, l’Extrême-Orient et Dieppe suivent avec une plaque chacun. Deux Croix de Victoria ont été décernées en Extrême-Orient et à Dieppe. L’Italie, 1943-1945, a une plaque commémorant la Sicile, la rivière Moro, Ortona, Anzio, la vallée de la Liri, la ligne Gothique avec trois Croix de Victoria et l’Europe du Nord-Ouest, 1943-1945, est commémorée avec le jour J, Falaise, Scheldt, les rives du Rhin et les Pays-Bas, et quatre Croix de Victoria.

De la Seconde Guerre mondiale, nous passons à la guerre froide, 1946-1989, où sont commémorés l’Amérique du Nord, l’Europe, l’Atlantique et le Pacifique.

La guerre de Corée, 1950-1953 a sa propre plaque, honorant Kapyong, Chail-li, Chorwon, la colline 355 et Chinamp’o.

Deux plaques ont une date du début, mais pas de date finale. La première commémore les contributions du Canada au maintien de la paix. L’année 1948 y a été inscrite, suivie par un trait d’union. Le Moyen-Orient, Chypre, l’Indochine, l’Asie, l’Afrique et les Balkans y sont commémorés. La dernière plaque commémore la période d’après la guerre froide, commençant en 1989, et suivie par un trait d’union. Y sont inclus la guerre du Golfe, les Balkans et l’Afghanistan.

Une plaque titre portant le nom de Pont de la bravoure a été apposée à chaque bout du pont. Les butées, situées à chaque bout du pont, sont des obélisques qui ressemblent à des petites pyramides empilées l’une sur l’autre. Les plaques titres sont bien en vue, à droite quand on s’approche du pont. Chacune mesure 59 pouces sur 29,25 pouces.

À chaque extrémité du pont se trouve aussi une plaque de dédicace où il est déclaré que : “Pont de la bravoure est dédié à tous les Canadiens qui ont servi à la défense de la liberté aux grandes batailles et campagnes depuis le tournant du 20e siècle. Nous leurs sommes redevables.”

La cérémonie du baptême du Pont de la bravoure, le 1er décembre, a eu lieu en un jour froid et humide qui a apporté un prélude hivernal. Alors que la neige se changeait en giboulée, un cornemuseur menait le groupe officiel de la Maison de la Légion, le long de la rue Castlefrank, jusqu’à l’extrémité sud du pont. Auparavant, un groupe d’anciens combattants et de membres du service des incendies d’Ottawa avaient défilé en prenant le même chemin jusqu’au pont. Le groupe de personnalités comprenait le ministre de la Défense Gordon O’Connor, le maire Larry O’Brien et le président national Jack Frost.

Les anciens combattants et les pompiers ont pris leur place en voyant le groupe de notables s’approcher d’une tente qui avait été montée à la hâte. Un ancien combattant et un pompier se tenaient à côté de chacune des 16 plaques qui étaient encore recouvertes d’un tissu foncé.

O’Brien a remarqué que c’était son premier geste, à cette cérémonie, en tant que maire d’Ottawa nouvellement élu. “C’est passionnant de célébrer non seulement la dénomination du pont mais de célébrer notre partenariat avec la Légion royale canadienne”, dit O’Brien. “Les gens qui vont traverser le pont vont se souvenir des batailles et de la meilleure récompense d’entre toutes, la Croix de Victoria.”

O’Connor dit que le projet est une oeuvre d’amour qui a servi à honorer la tradition à laquelle les Forces canadiennes en Afghanistan et ailleurs dans le monde sont en train de se conformer.

Le président national fait la synthèse de l’événement. “Il y a deux mois et demi à peine, nous avons ouvert notre nouveau siège social, lequel va servir à nous indiquer la voie de l’avenir. Depuis 1926, la Légion est une force pour les anciens combattants, pour la collectivité et pour le souvenir. Et nous espérons que le nouveau siège social va nous servir pendant au moins 50 ans de plus.

“Quand nous avons acheté le terrain où nous avons fait bâtir, nous avons été touchés par la beauté et la proéminence de ce merveilleux pont favorisant les piétons qui venait d’être construit. Avec des butées massives aux coins et des trottoirs exceptionnellement larges, c’était clair qu’il avait été conçu en tant que corridor important pour les véhicules ainsi que pour les piétons. Mais de façon surprenante, il n’y avait pas de nom significatif servant à compléter sa présence énergique et fière.

“Alors nous avons considéré. Vu que le pont est un lieu de passage majeur qui traverse le Queensway, cela nous a rappelé que tant de nos morts ont traversé tant d’autres ponts lors de leur poussée vers la paix et la liberté. Grâce à leur vaillance et à leurs sacrifices, nous sommes vivants aujourd’hui qui pouvons chérir la libéralité que Dieu nous a léguée à tous”, dit-il. “En leur honneur, donc, nous avons proposé qu’en reconnaissance de tous ceux qui sont passés avant nous par cette route périlleuse et ce pont vers la liberté, nous allions nommer ce pont en leur honneur, pour commémorer leur bravoure et leur ultime sacrifice. Le Pont de la bravoure raconte leur histoire de batailles, de campagnes, de victoires et de défaites. En les racontant, nous pouvons affirmer ce que nous leur devons et exprimer notre gratitude, et que leur sacrifice et leur engagement ne seront jamais oubliés. Nous nous souviendrons d’eux!”

Le président national et le maire ont alors dévoilé une reproduction des plaques titres. La conseillère Marianne Wilkinson, qui représente Kanata Nord, et la conseillère Feltmate ont ensuite dévoilé les plaques de dédicace.

Ceci fait, les anciens combattants et les pompiers ont levé le voile qui recouvrait les plaques et peu de temps après la circulation a repris son affairement sur le pont qui venait de devenir un jalon municipal de la capitale du Canada.

Spectres dans les collines

Dans les montagnes autour de la Base d’opérations avancée Martello, les ennemis sont comme des fantômes; ils se cachent parmi les villageois et ne s’en détachent que pour combattre quand et où ils le décident. La plupart du temps, ils sont dissimulés, faisant feu de leurs mortiers et de leurs roquettes de loin. Toutefois, il leur arrive d’attaquer en nombre.

Le 4 septembre, à la nuit tombée, environ 80 d’entre eux sont descendus des montagnes et ont donné l’assaut à Martello, une base canadienne bien au nord de Kandahar (Afghanistan). Des crêtes hautes, de trois côtés, ils ont fait feu avec leurs mortiers, leurs roquettes et leurs mitrailleuses lourdes. Durant la première heure à peu près, ça allait mal. Tout le monde était cloué et l’ennemi s’approchait.

Une attaque aussi grande et aussi bien coordonnée était surprenante; l’ennemi essayait d’envahir la base.

Lors de l’attaque, Martello était occupée par un petit groupe de soldats canadiens et une grande force d’infanterie aéroportée hollandaise. Les Hollandais étaient venus remplacer la force opérationnelle canadienne qui avait été envoyée à Panjwai participer à l’opération Méduse, une grosse offensive dans la région située au sud de la ville de Kandahar.

Mais vers la fin du mois de septembre, Méduse terminée, les Canadiens revenaient à Martello dans l’intention de se rendre maîtres à nouveau d’une région devenue incontrôlée. Ce qui suit est l’histoire des quatre premiers jours après leur retour à la base.

Martello est située sur un plateau au-dessus du village d’El Bak, au bord d’une petite route qui va de Kandahar à la ville de Tarin Kot, dans la province d’Uruzgan. C’est le point le plus septentrional de la zone d’opérations des militaires canadiens. La base est entourée de tas de roches hauts comme des montagnes et de crêtes découpées. Tout est recouvert par une couche épaisse de la plus fine poussière qu’on puisse imaginer. En gros, l’endroit ressemble à un chantier de construction sur la lune.

Quant à El Bak, on dirait plutôt un village du septième siècle. C’est un assemblage d’enclos en boue, de fossés d’irrigation, de voies piétonnières et d’ânes irrités. Les quelques centaines de personnes qui vivent à El Bak ne sont pas exactement accueillantes, mais elles ne sont pas ouvertement hostiles non plus. Comme le veut la vieille tradition afghane, elles se couvrent en attendant de voir quel côté va sortir gagnant.

Vendredi le 29 septembre, quelques heures à peine après que la force canadienne soit revenue à Martello, le sergent-major hollandais Frank (nom de famille non divulgué) faisait un briefing détaillé sur les événements des quelques dernières semaines. Debout au point le plus élevé de la base, Frank montrait au groupe de soldats canadiens où l’ennemi avait placé ses armes et comment l’attaque du 4 septembre s’était déroulée.

À 18 h 45 à peu près, des insurgés ont fait feu de trois crêtes montagneuses qui surplombent le camp. Ils ont attaqué les portes de devant et de derrière, ils ont tiré sur le poste de commandement (PC) et les tentes dortoirs, et puis ils ont pris en cible les réservoirs souples et les postes d’observation (PO).

Au début de l’attaque, c’était le chaos dans le camp. Les positions de mortiers hollandais étaient prises sous un feu nourri alors elles ne pouvaient pas riposter. Vu que la plupart des positions des insurgés étaient au-delà de la portée des armes légères, ce sont les deux ou trois mitrailleurs le long du mur et quelques véhicules blindés hollandais qui ont repoussé l’attaque.

À un moment donné, les insurgés se sont avancé en-dessous du PO du nord du camp, à quelques centaines de mètres du périmètre.

Les combats ont fini par tourner en faveur des Hollandais quand un des canons de leurs véhicules a réussi à détruire la position principale des insurgés, une arme lourde russe de 12,7 mm située à un endroit surnommé Joshua Tree (yucca arborescent), lequel se trouve à environ 1 200 mètres au-dessus du camp.

Le caporal Al Hennessy de la compagnie Bravo du Royal Canadian Regiment est un des Canadiens qui se trouvaient à Martello durant l’attaque. “Je venais de commencer à souper quand les choses ont mal tourné. […] J’ai rassemblé tout le monde, j’avais trois Canadiens et un Hollandais, on a pris nos affaires et on est sorti derrière la tente. Des balles volaient partout. J’ai vu une couple (de combattants ennemis) se lever et tirer des grenades propulsées par fusée (RPG) près du PO du nord; il y en a une qui a fait sauter un camion dans le parc de stationnement.”

En tout, la bataille a duré presque six heures. Les attaquants se sont finalement dispersés quand les hélicoptères armés hollandais se sont mis de la partie. Incroyablement, il n’y a pas eu une seule victime alliée. D’après des sources hollandaises, 10 combattants taliban ont été tués. “Quelqu’un qui, s’étant trouvé ici, dirait qu’il n’avait pas peur serait un menteur”, dit Hennessy, “quand il y a des balles qui frappent tout autour de soi et qu’on ne sait pas de quel côté aller parce qu’on ne sait pas d’où elles viennent. Jusqu’à ce qu’on en fasse l’expérience […] on entend les balles qui frappent et qui passent à toute vitesse, c’est une sensation d’écoeurement qu’on a, savoir qu’on nous tire dessus, qu’on pourrait être touché.”

Samedi matin, les Hollandais ont commencé à se retirer, laissant les Canadiens s’arranger tout seuls. Le commandant de la compagnie Bravo, le major Geoff Abthorpe, va partir également. Ce n’est pas qu’il veuille s’en aller, mais la compagnie Bravo a perdu son premier soldat vendredi, quand le simple soldat Josh Klushie a trouvé la mort en pilant sur une mine. Abthorpe va le raccompagner à Kandahar, lui faire ses adieux.

“Pendant la journée suivante à peu près, c’est le plus vulnérable que nous allons être”, dit Abthorpe en portant son regard vers les collines. “Ils nous observent actuellement et ils voient ce grand convoi qui s’en va, et les hélicoptères qui ramassent des gars. S’ils vont nous attaquer, nous tester, ça va être demain ou après-demain.”

Quand les Hollandais sont partis, l’endroit semble vide. La force qui est maintenant à la base, comprenant surtout la compagnie Bravo du RCR et des éléments de la 2e Artillerie royale canadienne et du 2e Régiment du génie, suffit à peine à assurer la permanence de toutes les positions défensives le long du périmètre. Un sergent dit pour rire qu’ils devraient mettre des mannequins de paille autour du camp.

Il y a définitivement un manque de main-d’oeuvre. Par exemple, à la fin de leur tour à Martello, les soldats hollandais ne patrouillaient à l’extérieur des barbelés qu’en groupe d’au moins 20 hommes. Les Canadiens vont le faire avec bien moins que ça. “Nous ne sommes vraiment pas assez nombreux pour faire des patrouilles dans les collines”, dit Abthorpe. “Mais on doit le faire malgré tout. Sinon ça les laisse trop libres de se déplacer. Il faut qu’on se projette dans les collines pour les repousser.”

Samedi après-midi, la première patrouille traverse les barbelés. Sa tâche est de grimper une des montagnes avoisinantes, surnommée Big Rock (gros rocher), à la recherche d’indications d’activités ennemies.

La patrouille est dirigée par l’adjudant Jim Murnaghan et le sergent Mark Gallant, deux vieux amis qui trouvent des drôleries à dire dans pratiquement n’importe quelle situation. Cela ne veut toutefois pas dire que ce ne soient pas des chefs coriaces, car quand Murnaghan donne un ordre, ses troupiers réagissent comme s’il les avait aiguillonnés.

Trois fantassins de la compagnie Bravo sont aussi du nombre, les caporaux Joey Chow et Brad Kilcup et le caporal-chef Billy Cornish, ainsi que deux sapeurs, Matt Cloutier et le caporal Glen Warner, et une infirmière minuscule de la 2e Ambulance de campagne, la caporale Janice Comeau.

Les gros obusiers M777 commencent à marteler le sommet des collines autour de la base, une démonstration de force, quand la patrouille prend le départ. Après avoir grimpé pendant environ une heure pour arriver en haut de Big Rock, la patrouille trouve des tas de douilles, probablement des restes de l’attaque du 4 septembre.

D’en haut de la montagne, un des gars aperçoit un homme qui descend la vallée en vitesse en s’éloignant de la patrouille. Cela semble suspect. Tous s’éparpillent et se cachent derrière un rocher ou quelque autre abri. “Peut-on descendre de ce côté-là?” Murnaghan crie d’une autre crête. “Joey, faut qu’on descende vite par là, on va essayer d’attraper le gars.”

Tout le monde se met à chercher un moyen de descendre de la montagne. “Eh Jim! il vient de passer derrière cette montagne, là-bas”, crie Gallant. “Il y a une colline juste ici où la route passe, s’il sort par là il ne nous verra pas arriver et on pourra le prendre de l’autre côté.”

“Ouais, mais il faut qu’on descende de ce rocher d’abord”, dit Murnaghan.

“Ouais”, dit Gallant. Vu que l’homme va disparaître rapidement, la patrouille déboule le versant à pic de la montagne, se précipitant en bas de rochers de 10 pieds de haut et en sautant de grands espaces. Quand les soldats arrivent en bas, l’homme n’est nulle part.

Murnaghan regarde autour de lui. “Il est déjà parti”, dit-il, et puis il crie ses ordres. “Bon, on se met en position de défense le temps de prendre une gorgée d’eau, et puis on s’en retourne.”

La patrouille s’éparpille à travers le petit plateau. Le soleil couchant enduit les environs d’une sorte de lueur orange. Le son des gamins qui jouent entre les murs des enclos fermés s’élève de la vallée.

Tout le monde s’assoit et regarde le village, attendant ce qui va se passer prochainement.

Gallant met un genou à terre et fixe El Bak du regard. “Les taliban bombardent la base tout le temps et ces gens doivent savoir ce qu’il en est”, dit-il. “Mais ce ne sont que des fermiers, voyez-vous, ils veulent simplement s’occuper de leur ferme et qu’on les laisse tranquilles. Si des gens les menacent avec un fusil dans la face, ils leur diront ce qu’ils veulent savoir. On essaie de leur dire qu’on est ici pour les aider, pour stopper les taliban, mais ça ne marche pas vraiment, ils se couvrent.” À ce moment-là, un autre Afghan tourne un coin de montagne à quelques centaines de mètres de nous. “Il y a un gars qui s’approche; il porte du noir. Ça pourrait être un Jedi”, Gallant répond au groupe en criant.

“Fais attention à son sabre laser” dit Murnaghan.

Chow est choisi pour aller intercepter l’homme pour une fouille. “On va le faire s’arrêter, lui soulever la chemise et puis le faire se retourner”, dit Murnaghan à Chow. Chow s’avance sans mot dire. Murnaghan et l’interprète le rejoignent. Murnaghan veut savoir si le villageois a vu des taliban. L’homme dit que non, il n’y a pas de talib aux alentours.

“Ouais y en a. On les voit, on leur tire dessus et on les tue”, dit Murnaghan par l’entremise de son interprète, à propos de l’attaque du 4 septembre. “Ils étaient de l’autre côté, près du PO, qui grimpaient la montagne. Vous me dites que personne du village ne les a vus descendre par l’ouadi (lit de rivière asséchée) et grimper la colline, il n’a pas vu ça?”

L’homme répond qu’ils ne les ont pas vus parce qu’ils étaient tous chez eux. L’homme parle d’une voix forte, comme s’il est à moitié sourd. Murnaghan dit par la suite, pour plaisanter, que c’est probablement parce qu’il a tiré des RPG sur la base. “Dites-lui que s’il voit des taliban et qu’il vient me le dire, je lui donnerai de l’argent.”

De retour à Martello, tout le monde ouvre des rations pour souper. Heureusement qu’il y a des repas américains et hollandais, ce qui change bien des repas lourds canadiens. La vie n’est pas si mal pour les troupiers à la base. Bien que la plupart des tentes aient des trous de balles, il y a une couple de téléviseurs et quelques vieux DVD à regarder. Ce n’est pourtant pas que la guerre n’offre pas suffisamment de distractions. La nuit, on peut voir des fusées illuminer les montagnes, par exemple, ou entendre les chasseurs à réaction qui font le tour au-dessus de nos têtes, ou même avoir une peur bleue quand le tir soudain des gros obusiers vous fait trembler la tête. Ce n’est pas la joie, mais ce n’est pas si mal.

Dimanche matin, le lendemain de la reprise de la direction de Martello, un groupe mixte de fantassins, de sapeurs et d’artilleurs part en patrouille en passant par El Bak et jusqu’au Joshua Tree, l’arbre esseulé sur une haute crête rocheuse qui surplombe le camp. C’est toute une impression que de sortir du camp à pied avec 10 soldats quand il y a moin 80 combattants ennemis dans la région. Le spectre d’une embuche hante tout le monde. Après être passée par le périmètre d’El Bak, la patrouille passe par une série de champs de cannabis et puis monte sur une crête à pic. “Trois gars viennent vers nous en vitesse, d’en haut de la montagne”, dit Cornish en criant.

“Les sapeurs, montez par là, Kilcup et les gars de ce côté-ci”, dit Murnaghan et la patrouille s’éparpille, prête à tout.

Il s’agit de trois jeunes hommes qui portent de grandes barbes et c’est plutôt étrange qu’ils soient là, dans un endroit complètement vide. Chow s’avance pour les fouiller. Après la fouille, Murnaghan le rejoint. Il pose rapidement des questions, l’une après l’autre, par l’entremise de l’interprète. Qu’est-ce que vous faites par ici? Où habitez-vous? Où travaillez-vous? Quand avez-vous commencé? De quel village avez-vous dit? Avez-vous vu des taliban? L’homme dit qu’il n’a pas vu de talib depuis des mois.

Le deuxième homme s’avance. Il pose des questions à Murnaghan d’abord “Pourquoi m’avez-vous fait soulever ma chemise? Pourquoi m’avez-vous fouillé?”

“Dites-lui que nous devions nous assurer qu’il ne portait pas d’armes ou d’explosifs attachés à son corps”, dit Murnaghan. À nouveau, les questions : où allez-vous? Où habitez-vous? Où travaillez-vous? Où est votre ferme? Avez-vous vu des taliban? En avez-vous vu à El Bak? Toutes les réponses sont irrécusables, et toujours pas de rapport d’activité des taliban. “Même quand le camp a été attaqué il n’a vu personne?” demande Murnaghan sans s’attendre à obtenir de réponse. “Non, eh? Il n’a probablement entendu personne non plus, n’est-ce pas?” “Il y en a deux autres sur la colline là-bas”, dit Comeau d’un accent écossais. Elle s’accroupit derrière un rocher et met son fusil à l’épaule. “Ils ont regardé et puis ils sont repartis”, crie-t-elle.

“Ah ouais?” Gallant répond en élevant la voix. “La colline la plus éloignée ou la plus près?”

“La plus près”, dit Comeau. Gallant commence à s’avancer. Quand il atteint la position de Comeau, il s’accroupit et lève son fusil pour regarder à travers la lunette de visée.

“Vous voyez ces rochers droit devant?” À gauche de là”, dit Comeau. Pendant qu’ils observent les montagnes, Murnaghan termine avec les trois hommes et les laisse repartir. “Sergent Gallant, on décampe”, crie-t-il.

“Avez-vous vu les deux gars qui se sont défilés derrière la colline quand ils nous ont vu?”, demande Gallant.

“Ouais, ils sont probablement déjà loin, pense pas qu’on va courir les rattraper”, dit Murnaghan.

Gallant hausse les épaules et regarde Comeau. “Mon coeur bat comme un lapin”, dit-il.

Elle rit doucement et la patrouille monte vers la prochaine crête, en direction des hommes qui ont disparu. À quelques centaines de mètres plus loin, le long du sentier, la patrouille trouve une bande magnétique en cassette. “C’est de la musique pour gens religieux”, dit l’interprète.

“Ça a l’air religieux, il y a des chars et des missiles dessus”, dit Murnaghan, à propos de la couverture de la cassette où, en effet, il y a des chars et des missiles. “Ça doit être aux taliban. La plupart sont des chansons pour le combat”, dit l’interprète. “Des chansons motivantes?” Murnaghan secoue la tête. Tout le monde soupçonne les trois gars qu’ils viennent de laisser partir de l’avoir laissé tomber quand ils ont vu la patrouille.

Quelques centaines de mètres plus loin, la patrouille atteint finalement la crête qui mène à Joshua Tree et s’arrête sur-le-champ pour faire une pause. Pendant qu’on est assis sur la crête, une vieille femme et deux enfants apparaissent soudainement à quelques pieds. On la questionne aussi. Elle dit qu’elle n’a jamais vu de talib non plus.

“Pas de talib en Afghanistan eh?” dit Murnaghan en grommelant. “Bon, dites-lui qu’on lui souhaite une bonne promenade.”

“Il n’y a pas de talib en Afghanistan, au cas où vous vous le demandiez”, Murnaghan rapporte au reste de la patrouille. “Je ne sais pas pourquoi je suis venu jusqu’ici parce qu’il n’y en a pas ici, et c’est drôle parce qu’à mes yeux tout le monde ressemble aux taliban, même cette vieille femme.

“Il y a quelqu’un d’autre qui grimpe le sentier”, dit Comeau.

“Il y a une personne qui monte le sentier”, confirme Gallant.

Il y a un point au loin, au fond de la vallée. Ce doit être l’homme que Comeau a vu. “Je pense qu’il va simplement passer”, dit Gallant en regardant dans sa lunette. En effet, l’homme voit la patrouille, s’arrête et marche le long de la vallée plutôt que de monter jusqu’à la crête. Ça ne semble pas déranger Murnaghan qui, couché dans la poussière, observe la vallée, un endroit qu’il dit être un important centre de taliban. “La clé pour se débarrasser des taliban, c’est beaucoup d’éducation”, dit-il, tout en regardant de temps en temps des cibles lointaines avec sa lunette. “Les fermiers ne savent pas qu’ils ont des choix, voyez-vous; les villageois, ils ne savent pas quelles sont leurs options. Nous ne sommes qu’un autre groupe armé, comme les taliban. Il faut qu’on leur prouve que la vie peut être meilleure sans les taliban. Il faut qu’on les convainque qu’il existe une meilleure façon.

“Mais c’est difficile parce que quand on s’en va, les taliban se glissent chez eux durant la nuit et ils les forcent à leur donner de la nourriture et tout. Et puis aussi, les taliban sont partout aux alentours qui se disent des moudjahiddin, alors ils semblent combattre l’occupation. Mais nous n’occupons pas, nous ne repartons avec rien de ce pays, sauf des housses mortuaires.”

Après avoir nettoyé la zone autour de Joshua Tree, la patrouille reprend la voie de Martello en passant au milieu d’El Bak. Le village est très calme. On ne voit pas d’enfant. Les villageois regardent par la porte de chez eux et puis disparaissent rapidement. Cela rend tout le monde nerveux. “Les gens sont si amicaux ici”, dit un des soldats pour rire, “au moins en ce qu’ils n’essaient pas nous tuer à vue, mais ils ont plutôt la décence de (comploter) notre mort dans l’intimité de leur chez soi.”

Malgré le sarcasme, on sait que c’est ainsi que l’ennemi spectral opère : quand on les questionne ils prétendent qu’ils sont des villageois amicaux mais quand on ne les voit plus ils reprennent leur campagne de violence.

De retour à la base, un des jeunes leaders de Bravo, le lieutenant Jeff Bell, nous explique le problème élémentaire que doivent résoudre les soldats à Martello. “Imaginez-vous que vous êtes l’un de ces villageois et que quelqu’un vous dise toutes ces mauvaises choses à propos des étrangers, que nous sommes ici pour leur voler leurs terres et leur enlever leurs récoltes. Maintenant, imaginez que ces étrangers arrivent, ils ont un air différent, ils ne parlent pas la même langue, leur foi est différente, ils ont toute sorte d’équipement étrange. Et, au fil des années, ils ont déjà vu ça, des étrangers qui viennent leur taper dessus et leur dire ce qu’ils doivent croire. Vous ne sauriez pas à qui faire confiance. C’est pour cela qu’à la base nous devons leur enseigner comment apprendre. Afin qu’ils puissent se faire leurs propres idées à propos de tout ça, ensuite ils pourront décider librement ce qu’ils veulent faire de leur pays.

“Nous ne sommes pas des méchants dans le sens classique. Ne croyez pas que je sois amer, pas du tout, c’est simplement que d’après les taliban nous sommes les ennemis. Je suis sûr que la plupart d’entre eux croient vraiment qu’ils sont les bons, que ce qu’ils font c’est pour le bien de leur pays, et que nous sommes les méchants occupants qui essaient de faire avaler quelque chose au peuple contre son gré. Mais ce n’est pas le cas. Nous ne sommes tout de même pas ici pour prendre ce bout de terrain sur un versant de montagne, nous essayons simplement de les aider.”

Tout juste avant le dîner du lundi, le son d’une explosion, très fort mais lointain, roule dans la vallée. Dans un endroit comme celui-ci, les explosions au loin n’ont rien d’inhabituel et personne ne s’en inquiète vraiment.

Quelques instants plus tard, deux gars sont en train de se servir un café. “C’étaient les sapeurs, ça?” demande l’un d’eux. “Non, il y a quelqu’un qui a dit que ça venait de derrière Joshua Tree. Il y a de la fumée là-bas”, dit l’autre. En effet, la fumée venant de derrière l’arbre était facile à voir. C’était un mystère intéressant : qu’est-ce que ça pouvait bien être? C’était peut-être un vieux mortier ou un obus perdu, ou quelque chose comme ça. Rétrospectivement, c’était une indication plutôt évidente.

La base se faisait attaquer. Pendant qu’on observe l’arbre, captivé par le mystère, la deuxième roquette siffle au-dessus de nos têtes et s’enfonce dans le sol mou à 20 mètres du poste de commandement. C’est une roquette de 107 mm à explosif de grande puissance qui pèse près de 20 kilogrammes et volant à quelques centaines de kilomètres à l’heure.

En moins d’un battement de coeur, semble-t-il, avant que la terre et les pierres aient fini de retomber, c’est la pagaïe. Les mitrailleuses canadiennes commencent à marteler la zone autour de Joshua Tree pendant que les soldats courent de tous côtés, s’éloignant de l’explosion, vers leurs fusils, vers des abris.

Bell passe en courant, déjà avec tout son attirail de combat. “Baissez, baissez, baissez-vous”, crie-t-il. Mais c’est difficile de trouver un bon abri. Les fortifications ne sont qu’à moitié terminées. Pour atteindre un meilleur abri, il faut faire un sprint de 200 mètres à découvert. D’autres roquettes pourraient être à quelques secondes de nous et nous ne sommes pas dans un très bon endroit. À ce moment-là, Cloutier crie dans le véhicule blindé Nyala où il se trouve. “Venez ici, venez, venez”, crie-t-il à travers le trou de la fenêtre du côté passager de trois pouces d’épaisseur.

C’est une course rapide et une bousculade par la porte arrière jusqu’à la sécurité relative du Nyala, où Cloutier et un groupe de sapeurs se sont abrités. Ces gars-là travaillaient à quelques mètres seulement de la voie de la roquette ; elle a volé au-dessus de leur tête et a atterri près d’eux aussi. Ils sont tous en train de bavarder fiévreusement, à cause de l’explosion qui les a ratés de peu.

“C’est venu vers nous directement de la crête”, dit l’un d’eux avec des gros mots. “C’était proche. C’était proche. C’était proche”, chantonne un autre. Warner, au système du canon automatique, est en train de balayer la crête à la recherche de l’ennemi. “Balaie et respire, balaie et respire”, dit un autre sapeur. “Là où il y a un merdeux il y en a un autre.”

Boum! Une autre roquette explose à 100 mètres environ. Des pierres crépitent contre le blindage du Nyala.

Pan-pan-pan. C’est le feu des mortiers de 81 mm, qui répondent de leurs quatre tubes. Les flammes et la fumée recouvrent les crêtes autour de Joshua Tree alors que les obus frappent vite et violemment. Cloutier murmure des jurons alors que les obus frappent l’un après l’autre.

Tout est calme pendant quelques minutes. Le Nyala fait directement face à la crête et tout le monde fixe Joshua Tree des yeux, pour voir si une autre roquette va y être lancée. On a le sentiment que dans le Nyala on est plutôt en sécurité, mais s’il était atteint directement, ce serait dur pour tout le monde.

Bell apparaît à la porte arrière du Nyala. Il court d’un côté à l’autre de la base pour vérifier les positions depuis que l’attaque a commencé. “Ils sont probablement partis ou morts, mais on attend que l’appui aérien vienne faire ce qu’il fait le mieux. On nous avertira quand l’alerte sera finie.”

Deux heures passent. Finalement, un Harrier hollandais arrive qui fait trois passes rapides au-dessus des crêtes tout en larguant des fusées éclairantes. “Est-ce qu’ils ont envoyé ce truc de Hollande?” plaisante un des soldats. En fin de compte, l’explosion mystérieuse à Joshua Tree était la première roquette de l’ennemi, lancée d’une crête plus loin, dont la trajectoire s’était écourtée. Les deux suivantes avaient atteint directement la base et la quatrième était allée trop loin. Quelques minutes après la fin de l’alerte, Murnaghan commence à assembler des soldats pour grimper à Joshua Tree étudier l’endroit et chercher l’ennemi. L’escalade est décidée et rapide. Tout le monde semble avoir un certain objectif en tête, ou même être en colère. Quand la patrouille est à deux crêtes de Martello, les gros canons tirent sur une montagne éloignée; tout le monde sursaute mais c’est simplement une autre démonstration de puissance.

Un circuit rapide autour de Joshua Tree permet de voir qu’il n’y a rien d’autre qu’un bon nombre de nouveaux trous d’obus. Qui que ce soit qui a lancé les roquettes semble s’être échappé sans inconvénient. La patrouille se dépêche pour retourner à la base avant la noirceur. Une fois de plus, c’est une patrouille qui revient bredouille. À nouveau, les villageois disent tous qu’ils ne savent rien. Mais malgré le manque de coopération, Murnaghan ne semble pas inculper les villageois à cause de leur position. Ils sont dans une situation scabreuse et ce serait injuste de les blâmer quand ils pensent à leur propre sécurité d’abord.

“Est-ce que les Hollandais auraient envoyé 80 gars grimper ces crêtes pour s’attaquer eux-mêmes? Je ne penserais pas”, dit Murnaghan. “Non, leurs réponses (des villageois) ne me semblent pas fiables; ils essaient de se protéger n’importe comment. Mais je ne pense pas qu’ils me fassent confiance non plus. Je pense que ce pays est en émoi depuis si longtemps que la confiance telle que nous y pensons serait plutôt insensée ici.”

On dirait que c’est une énigme classique : la situation concernant la sécurité autour de Martello ne s’améliorera pas avant que les gens commencent à renseignerMurnaghan sur les combattants ennemis; mais les gens ne feront pas confiance à Murnaghan tant qu’ils auront peur des représailles des combattants ennemis, ce qui n’arrêtera pas tant que Murnaghan n’aura pas obtenu les renseignements. En attendant, les combattants ont tout le temps qu’il faut pour amadouer de nouvelles recrues et mijoter leurs batailles.

Bien que nombre de soldats de Martello croient que la manière de sortir de cette impasse soit l’éducation, c’est-à-dire, fondamentalement, de démontrer aux villageois que la vie peut être tout autre, on n’a donné la tâche d’éduquer les villageois d’El Bak à personne. “On aura de la difficulté à aller de l’avant tant qu’on ne pourra pas fournir un environnement sécuritaire”, dit Bell. “Nous, soldats, ne sommes pas des éducateurs, nous sommes ici pour fournir un environnement sécuritaire, pour qu’on puisse construire des écoles et un nouveau pays.”

Il semble qu’il n’y ait pas d’éducation sans sécurité, mais il n’y a pas de sécurité sans éducation. Ce ne sera pas facile de gagner cette guerre.

La nuit vient de tomber, lundi soir, et la lune brillante illumine les montagnes. Murnaghan et Gallant se tiennent dans une tranchée près de la porte principale de la base, racontant des histoires et riant des infortunes de la guerre. Il fait frais et c’est le calme, et pendant quelques instants, on dirait qu’il ne s’agit pas d’un endroit violent. Mais c’en est un. L’ennemi est là, dehors, qui observe. Tout le monde en est certain, parce que les fantômes dans les collines ont reconfirmé leur présence aujourd’hui. “Nous sommes ici et nous allons nous battre”, semblaient dire les roquettes.

Force opérationelle en Afghanistan :La bataille pour le peuple

Les soldats canadiens font la guerre en Afghanistan.

À Spin Boldak, à la bordure est de la province de Kandahar, les soldats observent la frontière avec le Pakistan. À la Base d’opérations avancée Martello, au nord de la ville de Kandahar, ils patrouillent les montagnes. À travers le Panjwai, au sud-est de la ville de Kandahar, ils reconstruisent après avoir participé à l’opération Méduse, la plus grande bataille de l’infanterie canadienne depuis la guerre de Corée.

Chaque matin, les soldats se réveillent pour faire la guerre. Pas toujours dans le genre de grands événements mortels dont on parle aux nouvelles du soir, mais chaque jour ils esquivent les kamikazes et les roquettes, ils travaillent pour apporter de l’aide aux nécessiteux et ils essaient d’obtenir la confiance de gens monstrueusement méfiants. Leur bravoure est étonnante et leur bataille est vraiment difficile.

Dans le village de Bazaar-e-Panjwai, l’adjudant Dean Henley et le sergent Chris Augustine font leur propre bataille tranquille. Malgré tout le drame et la violence de cette guerre, il se pourrait fort bien que la vraie bataille ce soit la leur. Ils dirigent un détachement de coopération civilo-militaire (COCIMI) et c’est leur travail de mettre les villageois en confiance et d’obtenir leur soutien en faisant des bonnes oeuvres. Leurs ennemis ne sont pas simplement les insurgés, mais aussi la corruption et la mauvaise gouvernance.

La Force opérationnelle en Afghanistan a été envoyée ici par le Canada dans le cadre de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), laquelle comprend plus de 31 000 soldats de 37 pays. Le contingent canadien en compte 2 000. Le groupe de bataille principal basé au terrain d’aviation de Kandahar vient principalement du 2e Groupe-brigade mécanisé de Petawawa (Ont.), alors que l’équipe de reconstruction provinciale (ERP), basée au Camp Nathan Smith, à Kandahar, comprend 220 soldats choisis à travers les Forces canadiennes et des représentants de l’Agence canadienne de développement international, du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international et de la Gendarmerie royale du Canada.

L’Afghanistan est un des endroits les plus dangereux au monde et, jusqu’en novembre 2006, 42 soldats et un diplomate canadiens y avaient perdu la vie. En fait, l’histoire du pays est longue durant laquelle des soldats étrangers ont été repoussés. Les Britanniques ont fait trois guerres de colonisation pour essayer de se rendre maîtres de ce pays du Centre asiatique sans accès à la mer. La première, 1839-1842, s’est terminée de façon désastreuse, la deuxième, celle de 1878-1880 ne s’est pas bien terminée non plus et la dernière, en 1919, a eu pour résultat l’indépendance complète de l’Afghanistan. Pendant les 60 ans qui ont suivi, l’Afghanistan a été en grande partie stable et indépendant, même une destination pour les touristes de l’Ouest durant les années 1960, au moins jusqu’à ce que les Soviétiques l’envahissent, en 1979.

Bien qu’il leur ait fallu une décennie de combats de guérilla, les combattants de la liberté afghans ont fini par expulser l’armée rouge en 1989. L’Union soviétique s’est effondrée peu de temps après. Mais l’Afghanistan aussi s’est effondré. Les deux groupes ethniques principaux, les Tajiks du Nord et les Pachtounes du Sud, incapables de s’entendre sur une méthode de partage du pouvoir, ont eu une guerre civile les uns contre les autres durant une bonne partie de la décennie suivante et ils se sont même battus entre eux.

Durant le milieu des années 1990, toutefois, un groupe d’étudiants religieux pachtounes appelés taliban, ce qui veut dire ‘chercheurs de savoir’, a commencé à prendre le pouvoir dans la région de Kandahar. Les taliban sont rapidement devenus plus forts et plus populaires car ils ont serré la vis aux bandits et créé un sentiment de sécurité générale, une chose que le peuple afghan n’avait pas vu depuis bien longtemps.

Malheureusement, les taliban étaient aussi des fondamentalistes islamiques qui essayaient de contrôler la vie personnelle, économique et politique en Afghanistan de façon absolue. De plus, ils étaient tout à fait intolérants, commettaient des violations de droits humains sauvages régulièrement, et ne se souciaient pas des lois internationales non plus.

Lorsque le 11 septembre 2001 est arrivé, les taliban contrôlaient tout le pays sauf un petit groupe qu’on appelait l’Alliance du Nord, surtout des Tajiks, qui survivaient dans une région au nord de Kaboul, la capitale du pays.

Les Forces canadiennes sont actuellement en Afghanistan non seulement parce que les taliban donnaient asile à Osama bin Laden et permettaient à son organisation terroriste al-Qaïda de se servir du pays en tant que de base d’entraînement, mais aussi parce qu’ils ont refusé d’arrêter de le faire même après le 9/11.

Maintenant que les taliban se sont éparpillés, la lutte a pour raison d’être la construction d’une nation afghane stable et sauve qui ne soit plus un danger pour la sécurité dans le monde. “Il s’agit d’un pays qui a permis à des terroristes extrémistes de venir s’y installer et puis y lancer des attaques contre les pays de l’Ouest”, dit le colonel Fred Lewis, le commandant adjoint de la mission. “Heureusement qu’il n’y a pas eu immensément de Canadiens qui ont été tués (le 9/11), mais plus de 30 l’ont été. Alors, c’est là le premier point : il s’agit de la sécurité du Canada. Ensuite, le deuxième point c’est que nous sommes un pays qui a toujours exporté ses valeurs. Je ne veux pas dire imposer une culture contre le gré de qui que ce soit, mais rien qu’exporter ses valeurs d’une bonne manière; que ce soit le maintien de la paix, ou que ce soit le travail de développement dans le Tiers Monde, que ce soit la Première Guerre mondiale ou la Deuxième Guerre mondiale. C’est la même chose.”

Ce n’est pas un effort partiel. C’est une première historique pour l’OTAN que de rassembler l’alliance pour une opération si grande dans un endroit aussi éloigné de l’Atlantique Nord. Au Canada, une grande partie des nouvelles concerne naturellement la contribution canadienne, mais sur place à Kaboul, ou même autour de la piste d’atterrissage de Kandahar, la variété des soldats internationaux est ahurissante. Il y a les commandos français, les troupes aéroportées hollandaises, les bérets verts américains, les artilleurs danois, l’infanterie turque et les marines britanniques. Mais ce n’est pas tout; il y a les Lituaniens, les Irlandais, les Islandais, les Belges, les Bulgares, les Australiens, les Suisses, les Suédois, les Norvégiens, les Néo-Zélandais et bien d’autres encore.

Dans la plus grande partie de l’Afghanistan, la mission de l’OTAN va très bien. Durant les quelques dernières années, Kaboul a été développée de manière remarquable. L’économie est en plein essor et les rues sont pleines de vendeurs, d’entrepreneurs et d’écoliers en uniforme. Dans le Nord, la situation est stable en général, les taux d’emploi sont élevés et il n’y a guère de violence. L’Ouest du pays ne va pas mal non plus. Mais le Sud, eh bien, c’est une tout autre histoire.

Les combats actuels dans le Sud pourraient être vus, d’une certaine façon, comme la suite de la guerre civile qui a commencé durant les années 1990 et qui n’a jamais vraiment fini.

L’ennemi se compose de taliban, de seigneurs de guerre, de trafiquants de drogues, de bandits et, à un moindre degré, de militants islamiques venus du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

“Il y a les taliban intransigeants, qui sont des extrémistes, presque comme les gars d’al-Qaïda”, dit Lewis. “Ensuite il y a ce que nous appelons les ‘combattants de jour’, des gars qui se font recruter et payer pour se battre pour les taliban. En gros, l’ennemi c’est tous ceux pour qui un gouvernement qui fonctionne bien en Afghanistan serait un désavantage.”

Dans une guerre conventionnelle, l’objectif militaire est habituellement clair : l’utilisation de puissance de feu irrésistible pour détruire les forces ennemies et tenir ou capturer le territoire. Mais ce n’est pas le cas dans la province de Kandahar, où le succès dépend, assez comme en démocratie, de la volonté du peuple. Si trop d’Afghans commencent à croire que leurs intérêts sont mieux servis par les taliban, il n’y a pas suffisamment de force pour faire autrement.

C’est pour cette raison que l’objectif militaire pour les deux côtés en Afghanistan est d’obtenir le soutien de la population. La puissance de feu, même la force militaire, n’a qu’une utilité restreinte. Dans cette bataille pour le peuple, les taliban ont un avantage immense parce que, tout simplement, ce sont des locaux, ils parlent la même langue que les villageois, ils ont la même histoire, ils ont souvent des liens de sang. En automne 2006, ce combat pour le soutien du peuple était la vraie bataille qui avait lieu dans la province de Kandahar.

L’adjudant Henley et le sergent Augustine sont au front de cette bataille. Un réserviste des Gray and Simcoe Foresters de Barrie (Ont.), Henley en Afghanistan a le poste de commandant de détachement d’une des équipes de COCIMI basées au Camp Nathan Smith de l’ERP à Kandahar. Augustine, un réserviste du Princess of Wales Own Regiment de Kingston (Ont.), est commandant en second du détachement de COCIMI, lequel est loin d’avoir 20 gars.

Leur travail c’est d’aller dans les villages découvrir ce que les Canadiens peuvent faire pour leur venir en aide. “On ne peut pas gagner l’insurrection en tuant les insurgés”, dit Henley. “On ne peut pas tuer l’insurrection, il faut lui enlever la base de soutien. C’est la seule façon.”

En septembre et en octobre 2006, Henley et son équipe étaient basés à Bazaar-e-Panjwai, au sud de Kandahar. La petite ville-marché n’est qu’à quelques kilomètres de la région de Pashmul, où l’opération Méduse a eu lieu. Ce n’est pas du tout une région sécuritaire.

L’équipe vit dans une enceinte d’école secondaire, dans une salle de classe qui a été vidée. Les conditions sont difficiles, surtout les installations sanitaires, qui sont constituées d’une chaise en acier où on a fait un trou et un abattant simple collé par-dessus. Pour faire ses besoins, on emporte la chaise dans les champs. Mais attention aux mines terrestres. “Les gens reconnaissent maintenant que le détachement de COCIMI est une bonne source pour le village. Nous engageons beaucoup de gens en tant que manoeuvres”, dit Henley “On peut voir la différence, ils ne m’aiment pas nécessairement, mais ils aiment ce que je fais. Pourvu qu’ils réalisent que je suis ici pour les aider. Je pense que ce n’est qu’un processus lent.”

Jeudi le 5 octobre 2006, Henley et Augustine tiennent une grande séance municipale en face de la cour d’école qui leur sert de base. Plus de 45 anciens, mollahs et leaders locaux se présentent pour leur parler et les écouter. La salle qui se remplie vite devient torride. La force de sécurité de la COCIMI est de garde autour du périmètre.

Henley et Augustine n’ont pas l’autorisation de faire des promesses ou de donner de l’argent sur-le-champ, mais ils vont écouter ce qu’on leur dira à propos de tous les problèmes et prendre beaucoup de notes. Ils commencent par parler au groupe. “Nous ne pouvons pas promettre de résoudre tous les problèmes à Panjwai”, leur dit Augustine. “Nous allons faire de notre mieux, mais le vrai changement doit venir de vous tous.”

“Et nous ne pouvons rien faire sans sécurité”, dit Henley. “Si des gens sont en train de nous tuer ou de nous faire exploser, nous ne pouvons pas vous aider.”

Un des hommes les plus vieux, grand et à la barbe blanche flottante, se lève pour rassurer Henley que tant qu’ils seront en train de les aider, ils seront en sécurité. C’est un bon début.

Durant l’heure qui s’écoule à peu près, les villageois à leur tour font la liste des choses qu’ils désirent que les Canadiens arrangent. Presque toutes sont des réparations, des ajouts ou des rénovations des mosquées, y compris une demande de terminer la construction d’une mosquée locale qui a été commencée par les taliban mais qui n’a été construite qu’à moitié. Augustine et Henley se regardent rapidement à ce moment-là.

Une fois que les demandes ont été faites, ils commencent une séance de questions et réponses qui fait vite fausse route quand Augustine demande à la foule si tous sont satisfaits de la distribution des vivres. Ce qui commence quand trois ou quatre personnes parlent en même temps devient 15 minutes environ de cris ininterrompus. Après quelques minutes, même l’interprète n’essaie plus de suivre.

Les gens fulminent. Le problème c’est que les villageois affamés ne reçoivent pas la nourriture. Un homme se lève : il jure que 99 pour cent de la nourriture se fait voler et revendre. Le reste des hommes hochent la tête en signe d’accord.

Il s’avère que quelqu’un dans la voie hiérarchique détourne la nourriture pour ses propres raisons. Un autre homme se lève : “Le gouvernement et les organismes doivent changer la manière dont ça se fait, ou bien ils doivent arrêter de donner cette aide.”

Un autre homme se lève pour donner un avertissement : “Nous sommes au milieu, nous ne sommes pas avec les taliban et nous ne sommes pas avec le gouvernement. Si vous nous aidez, nous serons avec vous. Et sinon…”

Pendant une heure, les villageois discutent point par point d’un nouveau plan pour éviter les officiels corrompus en distribuant la nourriture par l’entremise des mosquées de la région, dont le nombre s’élève à 65 à peu près. Tous les gens sont d’accord : tout le monde fait confiance aux ecclésiastiques qui dirigent les mosquées, ils seront justes.

Henley et Augustine ne sont pas automatiquement d’accord avec le plan, et en fin de compte ils ont raison, mais ils promettent de faire de leur mieux.

Quand le tumulte s’apaise, un autre vieil homme se lève : “La solution pour chaque problème dans cette région est de faire comme ceci”, il indique la salle et la foule d’un geste, “écouter les gens. Si vous voulez vraiment la paix et la sécurité, écoutez simplement les gens, parce que les dirigeants ne sont ici que pour voler.”

Après la réunion, Henley et Augustine retournent de l’autre côté de la rue à leur enceinte, où ils commencent à faire un plan. Une des premières choses à faire c’est de se rapporter au quartier général de l’ERP pour les mettre au courant de ce qu’ils ont appris. La conversation avec l’officier des opérations ne se passe pas très bien. “Les gens sont très contrariés à propos de la distribution de nourriture. C’est un facteur dominant, si nous faisons parvenir la nourriture aux gens qu’il faut, ils vont nous aimer, sinon nous sommes en train de rendre beaucoup de gens en colère”, dit Henley au téléphone satellite.

D’une certaine façon, tout l’effort de reconstruction de l’Afghanistan se résume à cela. Le groupe de combat et tout le personnel de l’ERP sont ici pour donner l’occasion à ces deux réservistes de se lier avec les Afghans, d’apporter des changements positifs dans leur vie et ainsi obtenir leur confiance. Mais il y a un problème. Henley insiste encore plus. “Le système est en train d’échouer”, dit-il à l’officier des opérations. “Nous sommes en train de rendre 10 000 personnes en colère, qui vont se retourner contre nous.”

Malgré l’avertissement brusque, ce n’est pas facile à faire accepter. Le vieux système est peut-être corrompu, mais les mécanismes sont déjà là. On dit à Henley que contourner ces mécanismes risque de miner la confiance qu’on a envers le gouvernement. C’est difficile à comprendre car c’est justement le manque de confiance envers le gouvernement qui est la cause du problème.

Toutefois, comme le commandant de l’ERP, le lieutenant-colonel Simon Hetherington, le fait remarquer par la suite, il y a d’autres facteurs dont il faut tenir compte. “Je me suis fait prendre plusieurs fois par des groupes qui disaient qu’ils représentaient les gens de la région et par la suite j’ai appris que ce n’était pas le cas”, dit Hetherington. “J’ai un choix et c’est de soutenir le gouvernement légitime d’Afghanistan.”

Hetherington confirme ce que Henley a découvert. On ne peut pas distribuer la nourriture par l’entremise des mosquées.

Alors, malgré le revers, Henley et Augustine commencent à planifier comment faire les réparations à la mosquée, déjà à la recherche de nouvelles façons de prouver aux villageois que les Canadiens sont vraiment là pour les aider. Et ils n’ont pas abandonné l’idée de faire parvenir la nourriture aux gens qui ont faim. “Je pense que ce que nous allons essayer de faire c’est de travailler avec cette approche gouvernementale, mais si nous prouvons qu’il y a des gens qui ont faim et à qui les affaires ne parviennent pas, nous allons essayer d’augmenter ce système. Espérons que cela ne minera pas les efforts du gouvernement. Mais en même temps, nous ne voulons pas mécontenter des populations plutôt fragiles dans une région où nous travaillons”, dit Augustine. “Nous verrons à quel point nous sommes persuasifs”, dit-il avec un large sourire.

Quand on se tient à Panjwai, on ne peut guère faire autrement que de ressentir le poids de l’histoire. Les taliban n’arrêteront pas et ils ne s’en iront pas; d’une façon ou d’une autre il va falloir les battre. Mais, comme dit le colonel Lewis, le simple fait que ce soit difficile, ça ne veut pas dire que ce ne soit pas la bonne chose à faire. “Il y a des gens vraiment méchants dans ce monde. Et je pense que des fois les Canadiens sont très naïfs, à cause du pays où nous vivons. Je pense que des fois les Canadiens […] n’ont pas une assez grande expérience du monde. Ils disent ‘non, non… laissez simplement les Afghans régler leurs propres problèmes’. Eh bien, voyez-vous? Ils ne peuvent pas parce qu’il y a des gens méchants qui ne leur permettent pas.”

Les indications comme quoi presque tous les jours une partie d’Afghanistan ou une autre empire sont bien nombreuses : les morts violentes ont augmenté chaque année depuis 2001, ainsi que la production de drogues, par exemple. Toutefois, on peut aussi avoir un point de vue différent. De Kaboul renouvelée jusqu’au gouvernement démocratique en fonction, en passant par les petites victoires que les Canadiens obtiennent contre les forces ennemies presque chaque jour, il y a nombre d’indications de succès également.

En fin de compte, l’Afghanistan est assez grand et assez sauvage pour qu’on y ait presque n’importe quel point de vue. Il se peut que l’Afghanistan s’améliore et s’empire en même temps. Si c’est le cas, ce serait parce qu’actuellement on est en plein milieu de la bagarre. Ce n’est pas le début et ce n’est certainement pas la fin, mais la partie au milieu où rien n’est certain.

Mais il y a aussi un plus grand tableau. Si on passe du temps à n’importe quelle grande base de la FIAS en Afghanistan, on y voit des soldats de nombre de pays, des Allemands, des Autrichiens, des Estoniens, des Lettons, des Macédoniens, des Italiens, des Croates et des Tchèques, et ils travaillent tous ensemble, se battent côte à côte dans bien des cas, pour empêcher la reprise d’une sorte de façon de penser totalitaire qui, nous sommes tous d’accord, est ennemie, une sorte de façon de penser qui n’appartient pas à l’avenir.

S’il y a une chose qui est claire en Afghanistan, c’est que le monde a bien changé. Il n’y a pas si longtemps que nombre des pays ici se battaient aux guerres mondiales pour empêcher ce genre de façon de penser de régner. Maintenant, ce combat est en grande partie terminé et il ne reste plus beaucoup de méchants. Les quelques qui restent sont coincés dans les coins poussiéreux du monde, cachés dans des cavernes dans les montagnes, ou bien ils vivent déguisés parmi les villageois. C’est une dure bataille, ce ne sera pas rapide et la victoire n’est pas garantie, mais l’OTAN est en train d’en faire le nettoyage. Les Canadiens mènent les combats.

Voyage sentimental

“Savez-vous ma chère, nous n’avons jamais pensé au divorce. Nous avons pensé au meurtre, mais jamais au divorce”, dit en ricanant Lena Condon, une épouse de guerre minuscule originaire d’Irlande. Nous sommes le 6 novembre et c’est l’une des plus de 200 épouses de guerre, et environ 150 membres de leur famille, qui vont de Montréal à Halifax à bord du train des épouses de guerre de VIA rail Canada.

Je suis venue peindre ces femmes, alors je me mets à explorer les voitures à la recherche des épouses. Je n’ai pas besoin de chercher longtemps car elles sont partout, qui racontent leurs souvenirs, font des farces et chantent de vieilles chansons. C’est un paradis pour portraitistes. Ce voyage est un cadeau.

C’est une différente sorte de cadeau pour les épouses. De grandes réceptions ont lieu dans les gares de VIA Rail le long du parcours et, dans presque chaque collectivité, la filiale locale de la Légion est là pour mettre de la couleur. Une grande partie des femmes ont des larmes aux yeux, le visage collé à une fenêtre du train, étonnées de la chaleur des gens dehors. À Campbellton (N.-B.), une foule s’est assemblée à 6 h 15. Les gens de la ville, dont la garde du drapeau de la filiale Campbellton et les dames auxiliaires qui sont venus, en uniforme, pour les saluer en cette aube grisâtre, brandissent des pancartes où ils ont écrit Welcome War Brides (bienvenue aux épouses de guerre).

Entre les haltes dans les gares, les femmes me racontent leurs histoires, les bonnes et les mauvaises, et chaque accent mélodieux accroît le charme de la narration.

L’épouse de guerre écossaise Elizabeth Radford me dit “Nous nous sommes mariés sans permission. On l’a mis au CAQ (consigné aux quartiers) à nettoyer les casseroles, et il a perdu sa solde pendant un certain temps. Ma fille est née avant qu’on nous ait donné la permission. Il est parti le lendemain du jour J et il a été blessé gravement le 29 août 1944. J’ai eu un télégramme ce jour-là, et je n’en ai plus eu de nouvelle jusqu’à la fin du mois de septembre. Une balle l’avait atteint aux intestins. Je suis arrivée à Halifax le 11 avril 1945 et il est revenu à bord d’un navire hôpital plus tard durant le même mois. J’ai été emmenée à Keyes, un petit endroit au Manitoba. J’ai été élevée dans une ville, alors je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Les premières années ont été bien difficiles. J’ai même appris à traire les vaches. Je faisais l’élevage des cochons et je les allaitais avec une bouteille…Sept ans ont passé avant que je retourne chez nous en Écosse.”

Il y a beaucoup de rires et quelques larmes lorsque les épouses remémorent la guerre, leur traversée de l’Atlantique et leurs premières années solitaires au Canada. Elles sont venues d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, des Pays-Bas et même d’Italie. Certaines n’avaient connu leur mari que pendant quelques semaines, mais la passion de la guerre les faisait vivre intensément, elles n’avaient pas de temps à perdre. Entre 1942 et 1948, environ 48 000 épouses de guerre et 22 000 enfants sont venus au Canada de Grande-Bretagne et d’ailleurs en Europe. La grande majorité d’entre eux sont arrivés en 1946.

Beaucoup se sont retrouvés nulle part, pas d’eau courante et un biplace plutôt que deux toilettes.

L’épouse de guerre anglaise Brenda Burtenshaw-Butt se rappelle le vieux temps. “J’allais à l’école quand la guerre a éclaté et j’étais mariée quand elle a fini. C’était un autre monde. Les hommes grandissaient vite et nous aussi… Un jour, quelqu’un est venu frapper à la porte de chez moi : c’était un aumônier qui était venu me dire qu’il (mon époux) avait commencé les formalités administratives pour m’épouser. J’ai dit qu’il ne m’avait pas demandé! L’aumônier m’a répondu que de toute façon, si j’allais l’épouser je devrais m’y mettre car il (mon mari) prenait le départ vers le continent dans six jours […]. Je ne l’ai même pas reconnu quand il est revenu au bout d’un an. Je suis arrivée à un petit port isolé de Terre-Neuve.”

Juste avant que le train entre en gare à Halifax, je rencontre Lena Condon dans la voiture Skyline. Elle est avec sa fille et cinq épouses de guerre de Peterborough (Ont.). “J’ai rencontré mon mari en rentrant chez moi après une danse. Il était devant un bistro, m’a saluée […]deux mois après il m’a demandé de l’épouser. À son décès, nous étions mariés depuis 60 ans.” Ses yeux irlandais scintillants se mouillent un instant en racontant son histoire. “Il avait été en Hollande et il est revenu chez nous avant moi. Je l’ai suivi à bord du Queen Mary. C’était le grand luxe, des nappes blanches, du pain blanc comme on n’en avait pas vu depuis des années, et quelqu’un qui nous servait!”

Elle se souvient du voyage en train jusqu’en Ontario. “Je ne connaissais personne. Je n’avais vu mon époux qu’en uniforme. Et puis quand j’ai vu un homme à la gare qui portait un chapeau, je me suis demandé si c’était lui; et ça l’était. On ne les reconnaît plus quand ils ne portent plus l’uniforme. On souffre du mal du pays jusqu’au premier voyage de retour. Nos frères et nos soeurs nous manquent, et maman. La famille est imbattable. Nous nous sommes écrit chaque semaine et quand on se sentait plus solitaire que d’habitude, on écrivait deux lettres, et on y versait quelques larmes.”

À Halifax, les épouses passent à travers une foule accueillante et puis le long d’une ligne de réception incluant le premier ministre de la Nouvelle-Écosse Rodney MacDonald. Huit provinces ont nommé 2006 l’année de l’épouse de guerre, et en l’honneur de l’occasion, le Quai 21 s’est associé à VIA Rail Canada pour organiser des célébrations dans la ville.

Le 8 novembre commence par un service religieux non confessionnel au quai et cet après-midi-là, 18 couples renouvellent leurs voeux au milieu d’une mêlée médiatique agitée. Quelques minutes avant le service de mariage, un des mariés, Joe Cummings, me fait signe de le rejoindre. “La première fois que je me suis marié j’avais ajouté des assises plantaires dans mes souliers”, il sourit et se penche de côté dans son fauteuil roulant pour que je puisse voir la pile de journaux sous son derrière. “Maintenant c’est dans mon fauteuil qu’il me faut m’élever.” Son épouse Phyllis et lui se sont mariés le 6 octobre 1945.

Ce soir-là, après avoir été ramassées par des calèches, les épouses sont amenées à un gala avec banquet au Quai 23.

Le lendemain matin, nous nous assemblons à la gare de trains pour le voyage de retour à bord du train que VIA rail a baptisé le Train des troupes, lequel va se rendre à Ottawa. Environ 20 anciens combattants se joignent à nous qui se rendent à Ottawa pour participer à la cérémonie nationale du jour du Souvenir organisée par la Direction nationale de la Légion royale canadienne.

Je demande à un gentilhomme élégant, Trefley Poirier, pourquoi il voulait venir. “Je suis venu simplement parce que c’est le dernier Train des troupes. Tout de suite après la guerre nous étions si occupés à gagner notre vie, et pendant nombre d’années j’ai essayé d’oublier mon passé. Je ne voulais pas parler de ce que j’avais enduré […]. Je voulais voir le défilé du jour du Souvenir à Ottawa. Il se pourrait que ce soit la dernière fois que j’ai l’occasion d’y aller.”

À Ottawa, le 11 novembre, le temps est maussade. Néanmoins, les épouses de guerre et les anciens combattants s’assemblent sous la pluie froide au Monument commémoratif de guerre du Canada. Devant moi, un ancien combattant de 84 ans descendu du train se tient tout droit alors que la pluie coule contre son cou, à travers son manteau et jusqu’à son dos maigre. Il me dit par la suite qu’il lui a fallu deux jours pour se réchauffer.

Les épouses de guerre et les vétérans de la guerre nous offrent les histoires de notre nation et, lorsque je les peins, je suis à nouveau frappée par leur humour et leur dignité. Il y a tant de vie dans leurs expressions et, par la suite, quand je dispose l’aquarelle en couches sur le papier, leurs traits peu à peu se définissent. Une fois de plus, au fur et à mesure que la couleur se constitue, j’entends les accents du terroir, les inflexions et les intonations des épouses ainsi que les histoires des hommes qui les ont épousées. Nombre de ces mariages ont été longs et productifs, ce qui pourrait sembler étrange chez des couples qui se sont mariés si rapidement, mais c’est évident à mes yeux. Qui de mieux pour partager votre vie qu’un partenaire qui a entendu les bombes, ressenti la peur et aspire comme vous à un estomac rempli et à la paix. Pas besoin d’explications. Ils avaient une compréhension.

Nouvelle douleur pour les tombés

Le temps n’aurait guère pu être pire cette année à la cérémonie nationale du jour du Souvenir, mais les gens sont quand même venus par milliers honorer les hommes et les femmes qui se sont battus, et ceux qui se battent encore, pour le Canada.

Sous une profusion de parapluies, quelque 25 000 personnes ont entouré le Monument commémoratif de guerre du Canada à Ottawa. La foule s’étendait à perte de vue; elle coulait au-delà de la place de la Confédération, remontait vers la Colline parlementaire et se répandait dans les rues transversales.

Si vous vous promeniez parmi les gens pour leur demander pourquoi ils étaient venus en ce samedi matin froid et affreux, un mot était dit encore et encore : Afghanistan.

C’était en fait une année d’un genre que les Canadiens n’ont pas connu depuis très longtemps. Trente-quatre soldats et un diplomate canadiens sont morts en Afghanistan durant les premiers 10 mois de 2006. Des centaines ont été blessés. C’est un total morose. Si 2005 était l’Année de l’ancien combattant, 2006 était l’année de la guerre en Asie centrale, l’année du soldat.

La nature spéciale de 2006 a été reconnue de bien des manières. Elle l’a été au plus symbolique par la mère de la Croix d’argent nationale Alice Murphy, dont le fils, le caporal Jamie Murphy, a été tué par un kamikaze à Kaboul en janvier 2004.

Alice Murphy, de Conception Harbour (T.-N.), a déposé une couronne de la part de toutes les femmes qui ont perdu un enfant au service de la nation. Cette année, il y avait aussi nombre de vétérans d’Afghanistan assis en avant, côte à côte avec des vétérans de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée. Parmi eux se trouvait le caporal-chef Paul Franklin, qui a perdu les deux jambes lors d’un bombardement suicide à Kandahar en janvier 2006.

Le brigadier-général Stanley Johnstone, aumônier-général des Forces canadiennes, a également porté une attention spéciale dans son discours au combat actuel en Afghanistan, disant que cela prouve que les Canadiens sont toujours prêts à protéger la liberté et la paix, à se battre pour un monde sans haine. “La guerre nous a fait de la peine et nous a coûté les meilleurs soustraits à nombre de générations”, dit-il. “Mais nous reconnaissons qu’il existe un besoin de protéger et défendre la liberté.”

Johnstone a aussi mentionné ceux qui se sont battus lors des guerres du passé. “Aux gens qui ont servi dans les forces armées de notre pays en temps de guerre ou de paix, tout au long de notre histoire et de nos jours, et qui n’ont pas hésité quand il s’agissait de se sacrifier, nous disons merci”, dit Johnstone. “Que leur mémoire soit une source de courage et d’illumination pour les générations à venir. Que nous ne les oubliions jamais. Et que nous ne cessions jamais de les honorer.”

Et c’était en effet une cérémonie honorable. Aux côtés d’Alice Murphy se trouvaient la Gouverneure générale Michaëlle Jean et le chef d’état-major de la défense, le général Rick Hillier. Cette année, à l’occasion de sa première cérémonie nationale du jour du Souvenir, le Premier ministre Stephen Harper a amené son épouse Laureen, leur fils Ben et leur fille Rachel à la Tombe du Soldat inconnu.

Tout le monde étant prêt, la cérémonie commence. Le Choeur d’enfants d’Ottawa chante l’O Canada et, pendant quelques instants, ses visages remplissent les écrans numériques immenses qui ont été installés autour de la place. Le trompettiste joue la dernière sonnerie et le premier canon tonne son salut de l’autre côté de la rue Wellington. Le canon, un obusier du 30e Régiment de campagne, fait feu à nouveau quand les cornemuses commencent. Il y a de la fumée qui s’élève à côté du bloc de l’est de la Colline parlementaire. Un Mustang P-51 de la Seconde Guerre mondiale vole au-dessus de nous. Le monument militaire servant de toile de fond, le président national de la Légion Jack Frost lit l’Acte du souvenir.

Le grand président honoraire de la Légion Charles Belzile lit ensuite l’acte en français. Ils ne vieilliront pas comme nous, qui leur avons survécu. Ils ne connaîtront jamais l’outrage ni le poids des années. Quand viendra l’heure du crépuscule et celle de l’aurore, nous nous souviendrons d’eux. Le choeur d’enfants chante In Flanders Fields pendant que la Gouverneure générale dépose la première couronne. Murphy et Harper la suivent. Ensuite, le reste du groupe vice-royal dépose ses couronnes, suivi par le corps diplomatique d’Ottawa et puis par des centaines d’autres groupes et de particuliers.

Quand toutes les couronnes ont été déposées, c’est le moment du défilé. Et, la pluie tombant toujours, des centaines de soldats, d’anciens combattants, de cadets et d’autres marchent devant la foule qui les applaudit vigoureusement. Ce fut une cérémonie ordonnée et honorable.

Bien entendu, il ne s’agissait pas de la seule cérémonie du 11 novembre remarquable. À travers la nation, des gens de tout âge se sont assemblés au cénotaphe local pour se souvenir des morts et de ceux qui ont servi ou qui servent actuellement, y compris les hommes et les femmes de leur propre collectivité. Encore plus loin, au terrain d’aviation de Kandahar, 500 soldats canadiens à peu près s’assemblaient à l’occasion d’une courte cérémonie devant un cénotaphe en pierres grises portant le nom et la photographie de Canadiens tués en Afghanistan.

Pendant ce temps, à Toronto, Lloyd Clemett, âgé de 106 ans, et Dwight Wilson, âgé de 105 ans, deux des trois derniers vétérans de la Première Guerre mondiale, assistaient à une cérémonie à la Warriors’ Hall de l’Hôpital Sunnybrook. John Babcock, âgé de 106 ans, est le troisième vétéran de la Grande guerre encore vivant. Il habite à Spokane (Washington).

Bien que la guerre en Afghanistan semble certainement à première vue bien différente de la Première Guerre mondiale, il se pourrait qu’elles aient des points de similitude. Au moins elles en ont d’après le caporal-chef Franklin, qui décrit le combat en Afghanistan comme “le Vietnam croise la Première Guerre mondiale”. Ils ont des opérations de nettoyage, et puis ils descendent des véhicules et vont à la guerre des tranchées, souvent contre des fortifications qui existent depuis qu’Alexandre le Grand est passé par l’Afghanistan.

Franklin n’a pas tout à fait tort, non plus. Lors de l’opération Méduse, en septembre 2006, les Forces canadiennes ont employé des barrages d’artillerie rampants qui ont eu d’excellents résultats, une tactique que l’armée canadienne a perfectionnée à la crête de Vimy.

Quant à Franklin, il semble bien se remettre des blessures dont il a souffert en janvier dernier lors d’une attaque durant laquelle deux autres Canadiens ont été blessés et le diplomate Glyn Berry a été tué. Bien que Franklin dise sans hésitation que les Forces canadiennes lui ont offert beaucoup de soutien, il désire attirer davantage l’attention sur la situation affligeante concernant les soldats canadiens blessés. Il s’inquiète que les blessés risquent de finir par être laissés pour compte, qu’ils risquent de ne pas pouvoir obtenir le soutien qu’il leur faut car le rétablissement est devenu très dispendieux. Par exemple, les jambes en titane de Franklin coûtent 38 000 $, son fauteuil roulant coûte 12 000 $ et la plate-forme élévatrice chez lui, 15 000 $.

Ce genre de coûts serait sérieusement intimidant sans un soutien considérable. Franklin dit que c’est la première fois qu’il assiste à la cérémonie nationale en personne. Il a pris l’avion pour être là. “Je vais en prendre bien plus de la graine cette année”, dit-il. “Je m’aperçois maintenant que j’ai beaucoup en commun avec les plus vieux anciens combattants, c’est ahurissant combien.”

Bien sûr, l’établissement d’une connexion entre le présent et les sacrifices des héros du passé est la raison d’être du jour du Souvenir. Et une nouvelle dimension a été donnée à la zone qui entoure le Monument commémoratif de guerre du Canada le 5 novembre de cette année, quand le Monument aux Valeureux a été dévoilé. Ces statues et bustes en bronze servent à commémorer 14 hommes et femmes valeureux qui ont servi de façon exceptionnelle au Canada durant les quatre derniers siècles (Le Monument aux Valeureux, novembre/décembre).

Le jour du Souvenir offre aussi l’occasion aux gagnants nationaux seniors des concours littéraires et d’affiches de la Légion de venir à Ottawa pour participer à la cérémonie. Cette année c’était le tour de Crystal Huang de Burnaby (C.-B.), Jung-Min Shin de Parksville (C.-B.), Maxime Turgeon de Magog (Qc) et Rachel Bueckert d’Eyebrow (Sask.). Ensemble, les quatre étudiants ont déposé une couronne de la part de la jeunesse du Canada.

Comme le veut la tradition, les gagnants des concours littéraires et d’affiches étaient accompagnés par les premiers cadets de la nation. Le premier maître de première classe Andrew Bruce de Tofield (Alb.), l’adjudant-chef Guylaine Archer de Shippigan (N.-B.) et le sous-officier breveté de 1re classe Heather Shonoski de Winnipeg. Ils ont aussi participé à la cérémonie en tant que porteurs de couronne.

Le 10 novembre, les sept jeunes ont répété durant la journée le rôle qu’ils allaient avoir à la manifestation et ils ont aussi visité les édifices du Parlement. Ils ont également assisté à un dîner spécial où le président national Frost leur a tous remis des bourses et des prix.

Les sept jeunes ont été accompagnés durant leurs visites et au dîner par la mère de la Croix d’argent nationale. Le fils d’Alice Murphy était membre du 3e Bataillon du groupe-brigade du Royal Canadian Regiment. Il ne restait que cinq jours à sa période d’affectation quand il a été tué.

L’attaque vint durant une période de calme relatif dans la zone d’opérations canadienne aux alentours de Kaboul. En ce temps-là, les Forces canadiennes patrouillaient encore dans des jeeps Iltis à toit ouvert. Lorsque la jeep de Murphy a ralenti pour passer à travers une section de la route dont la chaussée était abîmée, un homme est sorti de la foule à côté de la route, a marché jusqu’à la jeep et s’est fait exploser. Les quatre soldats qui étaient dans l’Iltis ont été blessés, et Murphy est le seul à en être mort.

Alice Murphy ne s’est pas encore remise de la perte de Jamie, pas plus que ses soeurs et son père. Jamie est, du dire de tous, quelqu’un qui leur manque encore beaucoup. “C’était un très gentil garçon envers tout le monde”, dit-elle. “Je l’aimais énormément. […] Il avait un neveu et deux nièces et quand il venait chez nous il était tout le temps par terre pour jouer avec eux.”

Alice porte toujours au cou un médaillon contenant une photo de Jamie. “Ça a été très difficile”, dit-elle. “Nous n’y sommes pas habitués. Son père regarde par la fenêtre et dit que nous ne le verrons jamais plus arriver dans sa voiture. Et il se met à pleurer.”

Comme beaucoup de jeunes hommes de Terre-Neuve, Jamie a été attiré par le service militaire parce que, tout d’abord, cela lui offrait du travail stable et l’occasion d’obtenir de l’avancement. “Ses deux amis et lui ont décidé de s’engager pour voir s’ils pourraient obtenir du travail dans le militaire”, dit-elle. “Et puis un jour il a reçu un coup de fil du militaire. Il est venu me dire ‘Maman, je m’engage dans l’armée. J’ai deux semaines pour me préparer.’ Et je n’oublierai jamais le jour qu’il est parti.”

Alice se souvient très bien de la dernière fois qu’elle a vu Jamie. “Il est venu chez nous juste avant de partir, et il m’a dit qu’il y allait. J’ai dit, ‘Jamie, c’est vraiment dangereux d’aller à un endroit comme ça’. ‘Eh bien’, il m’a répondu, ‘je pourrais me faire tuer au volant de ma voiture.’ Je lui ai dit que ‘l’Afghanistan est beaucoup plus dangereux que quand on se trouve au volant d’une voiture’. Il m’a dit, ‘mais j’aurai de l’argent quand je reviendrai’. ‘Et ta petite amie?’ je lui ai demandé. ‘Qu’est-ce qu’elle en pense?’ Il dit ‘elle sera contente qu’on ait un peu d’argent’. Je lui ai dit ‘l’argent, ce n’est pas tout Jamie’.”

Depuis la mort de Jamie, il est difficile pour Alice d’entendre des nouvelles d’Afghanistan. “Des fois j’éteins la télévision. Chaque cercueil que je vois, je sais que c’est encore une mère qui souffre autant que moi.”

Quand à son devoir de déposer la couronne de la part de toutes les mères, elle ne l’aurait pas demandé, mais elle dit que c’est un honneur de le faire. “Toutes les mères seront dans mes prières. Je penserai à elles, et à leurs fils qui sont morts. Pour nous. C’est pour vraiment nous qu’ils sont morts.”