Une campagne de cartes postales couronnée de succès

Notre campagne de cartes postales pour les troupes a commencé et il y a des écoles et des particuliers qui ont communiqué avec notre bureau pour nous en demander d’autres.

L’idée des cartes postales est née quand notre rédacteur en chef, Dan Black, composait un reportage pour notre numéro de novembre-décembre sur les lettres écrites par des militaires pendant les guerres mondiales et celle de la Corée, ainsi que lors des opérations de l’après-guerre, celles d’Afghanistan incluses. Le reportage comprenait de nombreuses lettres originales assemblées par Bibliothèque et Archives Canada et des histoires connexes sur la manière dont les lettres avaient été livrées et les réponses reçues par Gladys Osmond, de Terre-Neuve, qui a écrit des milliers de lettres aux membres des Forces cana­­diennes en service autour du monde.

Le numéro contenait trois cartes postales bilingues où les personnages étaient des animaux. L’adresse des Forces canadiennes avait été imprimée sur les cartes, à qui nous avons laissé le soin de les distribuer aux militaires qui servent en Afghanistan. L’expéditeur n’avait qu’à écrire une note, apposer un timbre et mettre la carte dans une boite aux lettres.

Nous avions imprimé un excédent de cartes postales pour le numéro afin de les donner aux groupes qui nous en demanderaient. Quelque 1 000 cartes nous ont été demandées pendant les trois premières semaines après la publication du numéro.

« Les élèves aiment prendre part à des campagnes comme celle-ci » dit l’ensei­gnante Shelley Knott de l’école secon­daire de Mayerthorpe (Alb.). « L’envoi de cartes postales aux troupes en Afghanistan leur permet de faire une grande différence en tant que petit groupe. Ça entre bien dans ce qu’on essaie d’enseigner par rapport à encourager le travail d’équipe et l’action locale qui ont un résultat à l’échelle du monde. »

La campagne a aussi été remarquée par Stephen Monaghan, membre de la filiale Whitby (Ont.). « Je suis membre de la Légion. Je me suis dit que ce serait une excellente idée pour la classe de ma fille quand j’ai vu ces cartes postales dans la revue », dit-il.

La fille de Monaghan, Jessica, est en 4e année à l’école publique Captain Paul VanderBos, dans un cours immersif en français. L’école s’intéresse grandement à la chose militaire car elle porte le nom d’un homme qui, s’étant engagé dans l’équipe de spectacles aériens des Snowbirds des Forces canadiennes, est mort accidentellement lors d’un exer­cice au sud de Moose Jaw (Sask.).

Monaghan a commandé 30 cartes, ce qui a suffit pour la classe de l’enseignant Jason Trinier, et pour qu’il en reste quelques-unes. « Bien entendu, toutes les cartes sont en français », dit Monaghan, qui a envoyé la liasse à l’adresse de Belleville avec sa propre note pour encourager les soldats à répondre à l’école.

La directrice générale Jennifer Morse dit qu’elle espère que la campagne améliore nos ventes dans les kiosques à journaux d’environ 6 000 exemplaires par numéro. La revue Légion n’est offerte dans les kiosques que depuis le mois de mai.

La Médaille du sacrifice mêle la fierté au malheur

C’est une journée où les émotions sont mêlées pour le capitaine Simon Mailloux. Le matin, il est une des 46 personnes à qui la gouverneure générale Michaëlle Jean décerne la Médaille du sacrifice et, le soir, on l’envoie à nouveau servir en Afghanistan.

Il est philosophe lorsqu’il parle aux reporteurs après la cérémonie du 9 novembre, à la Résidence de la gouverneure générale, à Ottawa, maintenant qu’il a besoin d’une prothèse pour marcher. « Aller à la guerre, c’est pas quelque chose qu’on aime faire : c’est quelque chose qu’on doit faire », dit-il.

Il faut savoir qu’il était lieutenant dans le 3e Bataillon du Royal 22e Régiment, quand le VAL III qu’il commandait a roulé sur un dispositif explosif de circonstance près de Ma’sum Ghar, en Afghanistan. Deux autres militaires ont été tués lors de l’incident : le caporal Nicolas Beauchamp et le soldat Michel Lévesque.

Il a fallu amputer Mailloux en bas du genou gauche. Il marche avec assurance et dit que « c’est difficile, en tant qu’amputé, de prouver aux Forces canadiennes qu’on peut encore servir ».

Lors de sa mutation en Afghanistan, il servira derrière le front, à planifier les stratégies « Je ferai ce qu’il faudra que je fasse, dit-il. Je peux être têtu. »

Le souvenir de la blessure et de la perte se mêlent à la fierté pendant la cérémonie, quand la gouverneure générale parle aux militaires et aux familles qui recevaient les premières Médailles du sacrifice.

« Il y a quelques semaines, je suis retournée en Afghanistan pour la seconde fois depuis le début de mon mandat. Je vous ai vus à l’œuvre, vous qui vous efforcez d’assurer la sécurité et la stabilité dans cette région du monde aux prises avec la violence, l’oppression et la misère. Je connais les conditions périlleuses dans lesquelles vous travaillez et les risques énormes auxquels vous êtes exposés, dit Jean. Je sais aussi la profondeur de votre engagement et la solidité des liens qui vous unissent, à la vie, à la mort. Pour vous, abandonner votre mission ou votre peloton n’est pas une option. »

Vingt-et-une des médailles décernées l’ont été à titre posthume. « D’ailleurs, je reconnais ici bien des visages, dit Jean. J’ai rencontré plusieurs d’entre vous sur le tarmac, à la base militaire de Trenton. Vous avez accepté que je vous accompagne dans le deuil que vous traversiez, et je vous en remercie. »

À la gouverneure générale se sont joints, pendant la cérémonie, le premier ministre Stephen Harper et le général et chef d’état-major de la défense Walter Natynczyk, qui, tous deux, ont serré la main de chaque médaillé et bavardé un instant avec lui. On pouvait entendre, partout dans la salle silencieuse les tapes d’encouragement de Natynczyk sur l’épaule de ceux qui ne s’enlèveraient pas l’uniforme.

Le caporal-chef Paul Franklin, qui a perdu les deux jambes lors d’un attentat suicide à la bombe pendant sa deuxième affectation dans l’équipe provinciale de reconstruction et qui aide les autres militaires blessés, est l’une des personnes à qui la médaille est décernée. Le bombardier-chef Bounyarattanaphon Makthepharak, qui a subi de graves blessures internes quand il a été frappé par des éclats lors d’une attaque à la roquette, à la base de l’aviation de Kandahar, en 2006, s’est joint à lui. Ils ont tous deux fait l’objet d’un de nos articles sur les soldats qui récupèrent (The Quiet Fight [non traduit], novembre/décembre 2007).

Le caporal-chef Jody Mitic, qui a perdu les deux jambes en dessous du genou quand il a marché sur une mine terrestre, en 2007, était aussi présent pour recevoir sa décoration. Il avait été acclamé par Natynczyk lors de la course de cinq kilomètres à laquelle il participait pour ramasser des fonds pour le St. John’s Rehabilitation Hospital de Toronto (En déplacement avec le chef d’état-major de la défense, juillet/aout).

De nombreuses histoires tristes nous viennent à l’esprit quand les parents s’avancent pour accepter les décorations posthumes, dont l’une est décernée à la capitaine Nichola Goddard, la première combattante à mourir lors d’un échange de coups de feu et au diplomate Glyn Berry, dont l’automobile a été attaquée par une bombe humaine.

Le lieutenant (Marine) Christopher Saunders, mort dans l’incendie à bord du Navire canadien de Sa Majesté Chicoutimi quand le sous-marin qu’on venait d’acheter en Angleterre traversait l’Atlantique, en 2004, est également reconnu.

En deux mots, la Médaille du sacrifice est décernée aux membres des Forces canadiennes qui ont été blessés ou tués au combat après le 7 octobre 2001. Elle peut aussi être décernée de manière posthume à n’importe quel membre des Forces canadiennes mort dans des circonstances hono­rables des suites d’une blessure ou d’une maladie liée au service militaire.

Elle sert aussi à reconnaitre les blessures qui nécessitent au moins sept jours à l’hôpital ou une série de traitements équivalente causée par l’exposition aux éléments par suite de la destruction ou de la mise hors d’état, en raison d’un acte d’hostilité, d’un aéronef, d’un véhicule ou d’un navire, un traitement sévère ou la négligence lors de la détention de la personne par des forces ennemies, ou l’emploi d’agents nucléaires, biologiques ou chimiques par des forces ennemies.

Une effigie contemporaine de Sa Majesté la reine du Canada portant un diadème canadien composé de feuilles d’érable et de flocons de neige est à l’avers de la médaille. Les mots « Elizabeth II Dei Gratia Regina » et « Canada » y sont inscrits.

Au revers de la médaille se trouve la figure maternelle du Monument commémoratif du Canada à Vimy (France) qui pleure pour ses fils perdus. L’inscription « Sacrifice » se trouve en bas à droite de la médaille.

Le ruban est un ruban moiré de 32 millimètres de largeur comportant une bande centrale noire de 10 millimètres, bordée de chaque côté d’une bande rouge de 11 millimètres qui porte en son centre une bande blanche d’un millimètre. Le noir représente le deuil pour les morts et le choc des blessures, le rouge représente le sang versé et le blanc, l’espoir pour un avenir meilleur. Le rouge et le blanc sont aussi les couleurs officielles du Canada tel que décrété par le roi George V en 1921.

La Médaille du sacrifice est assujettie à la Directive canadienne sur les ordres, décorations et médailles, entre la Médaille royale de Victoria et la Médaille du Golfe et du Koweït. Une agrafe peut être décernée pour les occasions supplémentaires qui mériteraient qu’on décerne la médaille.

La médaille est fabriquée par la Monnaie royale du Canada en argent sterling et laquée pour qu’elle ne ternisse pas. On grave sur les médailles le numéro matricule, le grade, les initiales et le nom de famille du détenteur militaire ou les prénoms et nom du détenteur civil.

Ben Walsh de Regina était à la cérémonie pour accepter la médaille décernée à titre posthume à son fils, le caporal-chef Jeff Walsh, qui a été tué par balle, tirée accidentellement par un compagnon de patrouille à Kandahar, en 2006. Selon les critères annoncés le 29 aout 2008, Jeff Walsh n’aurait pas eu droit à la médaille puisque son décès n’était pas le résultat d’un geste hostile (Admissibilité à la Croix du Souvenir élargie, mars/avril).

C’est pourquoi Ben Walsh, un ancien membre de la Gendarmerie royale du Canada, a organisé la campagne pour la révision des critères. Peu après, le ministre de la Défense, Peter MacKay, demandait au chef d’état-major de procéder à une révision des critères existants et de faire les recommandations qui s’imposeraient. La cérémonie qui devait avoir lieu à la résidence de la gouverneure générale en 2008 pour présenter les premières médailles fut retardée.

La révision a donné lieu à un élargissement des critères de décoration posthume afin que la médaille couvre toutes les morts liées au service, pas seulement celles résultant d’une action hostile directe. Comme il est remarqué dans le communiqué du ministère de la Défense nationale, la modification a conformé l’aspect posthume de la médaille aux nouveaux critères de la Croix du Souvenir et de l’inscription au Septième Livre du Souvenir. Les autres aspects sont restés les mêmes.

Walsh nous disait par la suite qu’il a « commencé ce voyage la première fois que la Médaille du sacrifice a été annoncée, non seulement pour mon fils, mais aussi pour tous les membres des Forces canadiennes […]. Aujourd’hui, je sens que mon voyage tire à sa fin. »

Bien qu’il a dit qu’il était en colère lors de la première annonce de la médaille, il nous dit que “quelle que soit la décision d’Ottawa, ça irait. Mais je suis heureux du résultat ». Il ajoute que la médaille serait remise à la veuve de Jeff, Julie, qui habite à Shilo (Man.).

Harper met fin à la cérémonie en di­-sant : « Une fois encore, des Canadiennes et des Canadiens ont prouvé qu’ils étaient les soldats, marins et aviateurs parmi les plus braves, les plus compétents et les plus brillants du monde. Je tiens à remercier aujourd’hui chacune et chacun des lauréats, ainsi que leur famille et les êtres qui leur sont chers, d’avoir maintenu noblement et en toutes circons­tances la fière tradition de courage et de sacrifice du Canada. »

La réforme du règlement sur les funérailles a du retard

L’insuffisance du financement et une administration encombrante obligent certaines familles d’anciens combattants à se démener afin de trouver les fonds nécessaires pour les funérailles de leur être cher, est-il dit dans un rapport du Bureau de l’ombudsman des vétérans.

Dans un rapport qui ne mâche pas ses mots, intitulé Le service avec honneur, le départ dans la dignité, l’ombudsman des anciens combattants Pat Stogran fait sept recommandations qui ont pour but de mettre à jour le Programme de funérailles et d’inhumation établi, pour les anciens combattants d’aujourd’hui, par Anciens combattants Canada et administré par le Fonds du Souvenir.

Le Fonds du Souvenir, œuvre enre-gistrée à Montréal en 1909, est une organisation à but non lucratif. Il existe pour qu’aucun ancien combattant ne soit dépourvu d’une inhumation digne parce que les fonds viennent à manquer. Le Fonds, qui a été constitué en personne morale en 1921, est bénéficiaire du financement gouvernemental depuis lors.

Le gouvernement fédéral offre aussi une assistance, par le truchement de son propre Programme de funérailles et d’inhumation, pour les vétérans des guerres dont la mort est attribuée directement au ser-vice militaire ou qui ont une pension d’invalidité et qui n’ont pas suffisamment de fonds pour des funérailles convenables.

ACC a donné le soin au Fonds du Souvenir de s’occuper de l’administration de son Programme de funérailles et d’inhumation en 1998. Quand un ancien combattant meurt, il se peut que le Fonds du Souvenir se mette de la partie immédiatement et prenne part à l’organisation des funérailles ou, si la famille a déjà pris des arrangements, il peut accorder un octroi pour rembourser la famille. En 2007, le Fonds du Souvenir a traité environ 16 000 demandes de la part d’ACC.

Dans le rapport, l’ombudsman fait remarquer que la Funeral Association of Canada estime que des funérailles, en 2008, coutaient en moyenne 5 892 $, alors que l’avantage maximal offert actuellement par ACC est de 3 600 $. C’est en 2001 que ce montant a été augmenté pour la dernière fois, quand il était de 2 993 $. D’après l’Association, le cout moyen des funérailles au cours de la période de 18 ans qui s’est terminée en 2008 a subi une augmentation de 37 p. 100 alors que le programme d’ACC n’a augmenté que de 20 p. 100.

Il est recommandé dans le rapport que le maximum pour les funérailles des anciens combattants reflète les normes de l’industrie et qu’on adopte une formule d’indexation au cout de la vie.

Si une conjointe ou des enfants à charge survivent à l’ancien combattant, on établit sa succession en excluant le domicile familial, l’automobile, les chèques de revenu réguliers qui lui ont été remis pendant le dernier mois et les actifs s’élevant à 700 $ par enfant à charge et à 12 015 $ pour la conjointe. Si les actifs restants sont suffisants pour couvrir les couts, l’octroi est refusé. S’ils ne peuvent couvrir qu’une partie des dépenses, un octroi peut être accordé pour la différence.

« Si l’ancien combattant était célibataire et que sa succession dépasse ne serait-ce que d’un sou le montant établi pour les funérailles, on ne paie pas le client », dit le président national du Fonds du Souvenir, Lou Cuppens.

La plus grande controverse du rapport concerne sa demande d’étendre l’admissibilité des anciens combattants. Il faut qu’ils aient servi à une des guerres mondiales ou à celle de la Corée. Les anciens combattants modernes peuvent y avoir droit si la mort peut être attribuée directement à des blessures subies en service ou s’ils bénéficient d’une compensation pour perte de revenus conformément à la nouvelle Charte des anciens combattants. Plusieurs résolutions de la Légion royale canadienne des derniers dix ans, demandant au gouvernement d’admettre tous les anciens combattants au programme, sont citées dans le rapport.

Cuppens dit que l’administration du Fonds du Souvenir est d’accord avec le rapport de l’ombudsman. « Nous pensons depuis toujours que les anciens combattants sont tous égaux », dit-il.

Le rapport de l’ombudsman reproche aussi au gouvernement de ne pas mieux renseigner les familles sur le programme de funérailles et d’inhumation. Bien qu’il est dit dans le rapport qu’un an est conforme aux autres programmes admi­nis­trés par ACC, il est recommandé que le ministère soit plus flexible et qu’il permette qu’on prenne les circonstances extraordinaires en considération quand le délai est dépassé.

Le centenaire de la Marine

N’est-ce pas typiquement et merveilleusement canadien que les origines de notre Marine se trouvent non pas dans quelque idée grandiose de construire une flotte océane toute puissante, mais dans le besoin pratique de protéger nos intérêts nationaux relativement à la morue et au flétan?

Et n’est-ce pas typiquement canadien que lorsque les équipages épuisés et trempés de nos corvettes — de retour du service sur l’Atlantique Nord orageux — ont rencontré des marins états-uniens, ces derniers ne pouvaient faire autrement que se demander pourquoi les Canadiens qui armaient ces petits navires escortes battus par les eaux n’avaient pas un salaire de sous-marinier?

Le Canada a une fière histoire navale et, bien que c’est vrai que nos intérêts actuels concernant la mise en vigueur des accords sur les pêches sont antérieurs aux préoccupations sur la défense nationale qui ont vu le jour peu après l’institution de la Marine en 1910, et certainement avant l’éclatement de la guerre en 1914, la Marine du Canada doit une grande partie de son succès à sa capacité de s’adapter et de faire avec. Qu’il s’agisse de penser à profiter de la mauvaise visibilité pour approcher et frapper un croiseur ennemi plus puissant à la Grande Guerre, de fermer les écoutilles dans une violente tempête au milieu de l’Atlantique à la Deuxième Guerre mondiale ou de colmater un tuyau avec un pansement, les marins canadiens ont toujours trouvé moyen d’endurer, durant la vilaine guerre comme en temps de paix.

Lorsque Wilfrid Laurier a présenté le projet de loi sur le service naval, le 12 janvier 1910, il prévoyait d’inclure une « belle petite flotte » de croiseurs et de destroyers torpilleurs. Mais bien que les dispositifs pour réaliser ce rêve ont été mis en place en ce jour historique, la route vers un « service naval national capable » était, d’après l’historien Marc Milner, « loin d’être sûre ».

Milner, auteur de plusieurs livres sur la marine du Canada, fait partie d’un petit groupe d’écrivains spécialistes à qui nous avons demandé de présenter des rétrospectives, en profondeur, sur la marine dont c’est le 100e anniversaire cette année. Milner retrace l’histoire de la marine, depuis son avènement officiel et peu sûr, jusqu’à la fin de la guerre froide. Il nous raconte les gens, les politiques — les pas en avant et les pas en arrière — et, bien entendu, les navires et le personnel qui ont caractérisé le service en mer pour le Canada ces dernières années. Il nous arrive d’oublier que c’est un service qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, a brièvement été la troisième plus grande marine du monde. C’est aussi un service qui, pendant la guerre froide à laquelle on ne pense malheureusement que bien trop rarement, a mérité d’être félicité des progrès relatifs à la conduite de la guerre contre les sous-marins. Troisièmement, et ce n’est pas fini, c’est un service qui n’est pas reconnu par le public pour les relations cruciales qu’il établit à chaque fois qu’un de ses navires arrive à un port étranger, loin de là.

Nous sommes heureux, également, que l’historien Richard Oliver Mayne nous emboite le pas. Il examine la marine moderne, de la guerre froide au présent, se concentrant principalement sur les hauts et les bas de ces derniers 20 ans, notamment sa performance lors de la guerre du Golfe. Il attire aussi notre attention sur certaines des tendances les plus inquiétantes qui pointent à l’horizon pour la marine de 2010, comme l’acquisition, l’armement en personnel et les problèmes de recrutement.

Notre ancien rédacteur en chef est aussi avec nous. Auteur du livre Corvettes Canada, il profite de ses connaissances pour nous éclairer sur « l’essence » de la Marine royale canadienne à la plus longue bataille continue de la Seconde Guerre mondiale. Les petites corvettes et leurs équipages indomptables nous circons- crivent le courage et le sacrifice qui font fondamentalement partie de l’expérience canadienne depuis la bataille de l’Atlantique.

Pour finir, dans nos pages se trouve une affiche en couleurs chronologique retraçant les 100 ans d’une marine qui, à de nombreuses reprises, s’est débrouillée pour tenir ses engagements opérationnels, et même pour les dépasser.

En route avec la CAA

La Légion royale canadienne (LRC) a une raison de plus de chanter ses propres louanges. La Canadian Automobile Association, en s’associant au Programme de bénéfices pour membres (PBM) de la LRC, apporte un avantage aux légionnaires. Par exemple, les membres peuvent dorénavant profiter de rabais entre 12 et 25 p. 100 quand ils deviennent membres de base de la CAA, à un parmi les sept sur neuf clubs au Canada; les exceptions étant le Québec et le Manitoba. Si vous êtes déjà membre de la CAA, vous pouvez faire des économies en rehaussant votre adhésion ou en achetant une adhésion associée. Composez simplement le 1-888-268-5154.

L’arrivée de ce tout nouveau partenaire au PBM signifie qu’aujourd’hui il y a suffisamment de valeur inhérente à la LRC pour compenser les frais d’adhésion à la Légion. Les autres partenaires sont les suivants : Philips Lifeline Canada, qui offre deux mois de service gratuit aux membres de la LRC et aux personnes à leur charge quand ils s’abonnent à leur service; Medipac Travel Insurance, qui offre des rabais et appui la filiale chaque fois qu’un membre de la LRC souscrit à une de ses assurances ; le Relocation Services Group, dont vous pouvez vous attendre à obtenir un rabais en liquide de 3,25 $ par tranche de 1 000 $ sur la valeur de votre maison à la vente ou à l’achat; Travelodge Canada, qui est heureuse d’offrir un rabais de 15 p. 100 aux membres de la Légion et à leur famille à n’importe laquelle de ses 100 propriétés au Canada; ICI Paints et les magasins Bétonel, qui offrent 25 p. 100 d’escompte dans ses 210 magasins; la banque MBNA Canada, dont l’engagement se convertit en appui pour les programmes de la Légion; Diageo Canada Inc., encore une autre fière partenaire qui s’est engagée à appuyer la Légion.

L’engagement de chaque partenaire signifie un nouvel appui pour les filiales de la Légion et chaque partenaire confirme son engagement en achetant de l’espace publicitaire dans notre revue.

On a créé un logo à la Légion qui sert à identifier et à promouvoir les partenaires. Cherchez-le dans nos pages.

Faire passer le message

Ce n’est pas facile de trouver constamment de nouveaux moyens de rejoindre les réservistes, les anciens militaires et leurs proches afin de les tenir au courant des nombreux services dont ils peuvent profiter. C’est ce que la Légion et les autres organismes intéressés, comme le Centre intégré de soutien au personnel et Anciens combattants Canada, s’efforcent de faire.

Partant du fait qu’il n’est pas toujours facile de faire savoir à ces particuliers qu’ils ne sont pas tout seuls, une réunion a eu lieu à Halifax, au Centre de ressources pour les familles des militaires, dans le but de dresser un plan de relations communautaires pour regrouper les ressources dont on a besoin afin de rejoindre les proches des réservistes et des anciens combattants en Nouvelle-Écosse. Des représentants du Centre intégré de soutien au personnel, du Centre de ressources pour les familles des militaires d’Halifax, de la 36e Brigade de réserve (basée à Halifax), du Programme de soutien social — Blessures de stress opérationnel et de la Légion ont participé à cette réunion.

Le plan, qui était l’objectif de la réunion, devait servir, en gros, à coordonner l’assistance commune que l’on irait, par la route, offrir aux membres des Forces canadiennes actuels et anciens (réservistes inclus) et à leurs proches qui vivent dans des localités situées à l’extérieur d’Halifax.

Le collectif mettrait en évidence les divers services, mécanismes de soutien et programmes auquel le personnel peut avoir droit au moyen d’une série de présentations. Il s’appliquerait surtout à rejoindre le personnel qui souffre de blessures liées au service, dans le genre des blessures de stress post-traumatique, ainsi que le personnel, régulier ou réserviste, de retour d’un déploiement.

À cet égard, il nous fait plaisir de rapporter que les présentations qui ont déjà été faites, dont celle de l’officier d’entraide de la Division de la Nouvelle-Écosse/Nunavut, Marc Gauthier, l’ont été aux filiales de la Légion à Truro (deux fois), à Springhill (deux fois), à Sydney, à Glace Bay, à New Glasgow et à Pictou. Chaque présentation consistait en un exposé de 12 à 15 minutes de chacun des cinq intervenants mentionnés plus haut, le tout accompagné de circulaires et de périodes de questions.

Quant aux présentations de la Légion, elles concernaient surtout la procédure des pensions d’invalidité, preuves et éléments clés inclus, qu’il faut suivre pour qu’une demande aboutisse à une décision favorable. Les discussions sur les services offerts par la Légion ont été bien reçues, notamment celles sur le fonds du coquelicot et les fonds de bienfaisance des divisions et de la Direction nationale, ainsi que celles sur l’assistance sur les pensions et l’action revendicatrice de la part des anciens combattants et des membres des Forces canadiennes dans le besoin.

Bien que les intéressés ne sont pas venus en aussi grand nombre qu’on l’avait espéré, nous sommes heureux de rapporter que les particuliers dans l’assistance ont été satisfaits des présentations et de savoir que le système n’abandonne pas les militaires qui ont besoin d’assistance quand ils reviennent d’un déploiement ou qu’ils prennent leur retraite. En fait, bon nombre de ceux qui se trouvaient dans l’assistance ont senti un certain réconfort de savoir que tout ce qu’il faut pour mettre les choses en marche, c’est qu’un proche inquiet passe un simple coup de téléphone.

À votre service est écrit par des officiers d’entraide de direction de la Légion. Pour rencontrer un officier d’entraide, composez le 1-877-534-4666, ou visitez le site web d’une direction.

Lancement du service

Les membres de l’équipage du NCSM Niobe prennent une pose pour une photographie prise avant la Grande Guerre. [PHOTO : BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA — PA139190]

Il y a 100 ans, le 12 janvier 1910, le gouvernement du premier ministre Wilfrid Laurier présentait le projet de loi du service naval. Après une troisième et dernière lecture, le 4 mai, le projet de loi recevait la sanction royale et Laurier, qui avait été premier ministre depuis 1896, réalisait un de ses rêves les plus précieux : l’institution d’une marine canadienne.

D’après le plan de Laurier, la flotte aurait cinq croiseurs et six destroyers torpilleurs. C’était une belle petite flottille capable de patrouiller au large des côtes canadiennes et assez grande aussi pour établir un service canadien, avec un chantier naval pour construire et maintenir la flotte, des bases d’opérations, des postes de recrutement, des écoles de formation et un collège naval. Un siècle après sa fondation, Laurier serait vraiment heureux de sa « belle petite flotte » grâce à laquelle le Canada est si bien servi.

Le vieux croiseur Niobe est en cale sèche à Halifax après le 6 septembre 1910, quand il a été mis en service dans la Marine canadienne. [PHOTO : NOTMAN STUDIO, BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA — PA028497]

Le chemin vers ce service naval national, toutefois, n’était certainement pas sûr, et le Canada a appris à la dure qu’il n’y a que la marine canadienne qui peut s’occuper de sa sécurité maritime. L’ambition de Laurier relativement à la construction d’un grand service national distinct a sombré lors de l’élection générale de 1911. Son projet était trop grandiose pour les isolationnistes du Québec, et trop chétif pour les Canadiens anglais impérialistes. Le nouveau gouvernement conservateur de sir Robert Borden essaya de canaliser les fonds vers la construction de cuirassés britanniques avant 1914; et la marine trainait. Il n’y avait que l’institution elle-même, le Royal Naval College of Canada (RNCC), et deux vieux croiseurs, le Niobe et le Rainbow, obtenus en 1910 pour servir à la formation, qui survivaient. Heureusement, les navires venaient avec des officiers et des équipages britanniques qui se languissaient de la patrie lointaine. Sans eux, la marine se serait effondrée, car le nombre de Canadiens qui désertaient la Marine royale canadienne était supérieur, avant 1914, à celui des marins qui y servaient. Au fur et à mesure que la MRC s’atrophiait, et que le Niobe pourrissait au quai d’Halifax, seul le Rainbow, assez petit pour qu’on l’utilise, avait une vie active, le maintien de l’ordre dans l’industrie du phoque au large de la côte ouest.

La Première Guerre mondiale prouva qu’on avait besoin d’une marine cana-dienne. En aout 1914, quand la puissante flottille asiatique de l’Allemagne — cinq croiseurs modernes — menaçait de tomber sur la Colombie-Britannique, seul le Rainbow était prêt à la combattre. Son capitaine, le commandant Walter Hose, reçut la consigne de l’intercepter et on lui conseilla de « se rappeler de Nelson et de la marine britannique ». Rainbow s’est peut-être approché d’un des croiseurs légers ennemis d’une cinquantaine de milles au large de San Francisco. Mais les Allemands « s’échappèrent » et le Rainbow fut sauvé d’une fin glorieuse et vaine. La flottille allemande avait mis cap au sud, où elle détruisit la force de l’amiral Kit Craddock, au large du Chili, en novembre; une bataille où moururent quatre aspirants : les premières pertes navales du Canada. Les Britanniques finirent par la détruire au large des Maldives.

Cependant, la côte de la Colombie-Britannique était gardée par les premiers sous-marins du Canada, achetés par le gouvernement provincial, en mer, à la noirceur de la nuit, à un chantier naval de Seattle, avec un chèque qui équivalait au budget naval entier, et par l’arrivée d’un navire de combat japonais.

En toute justice, la flotte impériale a fourni une couverture de la côte est pendant les premiers mois de la guerre, quand les risques des croiseurs ennemis étaient les plus grands. Le Niobe a participé à ces croisières jusqu’en 1915, quand son équipage était nécessaire pour armer une flotte de navires plus petits développée pour affronter le danger grandissant des sous-marins. Quand les U-boots sont arrivés dans les eaux canadiennes, en 1917 et 1918, la flotte impé­riale n’a rien fait pour l’aider : elle ne communiquait même pas des renseignements opportuns. Les Américains ont envoyé une aide modeste. Le Canada, toutefois, était presque entièrement seul, et la patrouille de la côte est de la MRC — une flotte de chalutiers, de dériveurs et d’ex-yachts — ne pouvait rien pour stopper les croiseurs allemands quand ils fauchaient la flotte de pêcheurs. Ce faisant, ils ont convaincu sir Robert Borden de l’importance de la marine.

En 1918-1919, Borden planifiait une flotte considérable et il espérait que l’amiral et lord John Jellicoe, engagé en 1919 pour planifier la marine, lui en donnerait un bon modèle. Mais la marine de Borden ne s’est jamais réalisée. Après la Grande Guerre, personne ne voulait payer pour les armes, et la conférence sur le désarmement à Washington, en 1921-1922, semblait éliminer le besoin de grandes forces navales. La récession de l’après-guerre et un changement de gouvernement firent le reste.

En 1922, le premier ministre Mackenzie King a taillé dans le budget de la défense jusqu’à la moelle. La plus grande partie de la flotte, le collège et l’école des équipages étaient relégués aux oubliettes. Pendant les deux décennies suivantes, la MRC professionnelle n’était guère mieux qu’une appendice de la flotte britannique. Il était même presque impossible de convaincre les Canadiens de s’y engager. Dans les années 1920, 75 p. 100 des membres du personnel étaient des britanniques détachés. La formation, les exercices à bord des navires et le développement de carrière typique d’un officier dépendaient de ses relations impériales. Le Canada est peut-être devenu indépendant en 1931, mais la marine épousait toujours le concept britannique « un drapeau, une flotte ».

Heureusement que pendant l’entre-guerres, tout n’était pas que noirceur : il y a eu deux développements vraiment importants. Le premier concernant l’institution de la Réserve navale des volontaires de la MRC en 1923. La RNVMRC, une idée de Walter Hose qui était alors directeur du Service naval, amena la Marine à 15 villes canadiennes et eut beaucoup de succès. Sous Hose, la Marine a atténué ses ambitions et s’est concentrée sur la construction d’une flotte de destroyers : les bâtiments qu’il fallait en 1917-1918 pour combattre les U-boots. Il s’agissait d’une flotte que le gouvernement canadien appuierait, et les premiers navires de guerre construits pour la MRC, le Saguenay et le Skeena, ont été commandés en 1927. Quand Mackenzie King a repris le pouvoir en 1935, la Marine a prospéré. Cela commença par l’achat de cinq destroyers britanniques à la fin des années 1930, et aboutit à la politique navale de King de janvier 1939.

Le plan naval de 1939 était assez grand pour établir un service naval national. Il comprenait deux nouvelles bases (Sydney (N.-É.) et Prince Rupert (C.-B.)) et nombre de nouveaux navires: neuf des­troyers — dont huit de la puissante classe Tribal — huit navires anti-sous-marins, huit torpilleurs, 12 dragueurs de mines et deux navires d’entreposage. Cela allait faire augmenter la MRC de 1 600 marins à 6 000, et il allait falloir planifier leur entrainement, ainsi que des écoles et de nouveaux établissements au pays.

La guerre a vite dépassé les plans de Mackenzie King, mais la petite flotte batailleuse de destroyers à l’acquisition de laquelle il avait participé pendant l’entre-deux-guerres a bien servi le Canada au cours des journées funestes qui ont suivi.

La Seconde Guerre mondiale s’est faite l’expérience navale formative du Canada. Le gouvernement de King a appuyé l’élargissement naval du tout début, et développé l’industrie et les chantiers navals pour la soutenir.

Entre 1939 et 1945, la Marine a grandi énormément, d’une force d’avant la guerre d’à peine 1 800 marins professionnels et une douzaine de navires, à presque 100 000 personnes et plus de 400 bâtiments à son terme. Profitant principalement de vaisseaux construits au Canada, la Marine fit bâtir de nouvelles bases, écoles, chantiers navals et établissements permanents au pays et à l’étranger.

En fait, deux marines canadiennes ont été bâties pendant la guerre, et elles se sont battues côte à côte pour des objectifs plutôt différents. La MRC professionnelle tira profit de la guerre pour faire progres­ser ses vieux plans d’acquérir une flotte convenable — avec des porte-avions en plus des croiseurs. En 1945, la MRC avait deux croiseurs (l’Ontario et l’Uganda), deux petits porte-avions, une couple d’escadrons aériens navals et une flottille de destroyers modernes, et le porte-avion Navire Canadien de Sa Majesté Warrior était en construction.

Entretemps, les réservistes navals — un personnel des « hostilités seulement » — armaient la flotte auxiliaire et prenaient part à la bataille de l’Atlantique. La « sheep dog navy » (marine chien berger) — qui se servait de petits navires construits principalement au Canada et basés au Canada — a contribué grandement à la victoire des Alliés.

Les officiers britanniques se lamentaient souvent des marins et des navires canadiens, mais les hommes de la Sheep Dog Navy avaient pour objectif de ga­gner la guerre, non pas de tracer un schéma de carrière. Au point culminant de sa puissance en temps de guerre, presque 92 000 des 96 000 membres de la Marine étaient ceux des « hostilités seulement ».

En été 1944, les capacités d’escorte et anti-sous-marines des Canadiens étaient si vastes que les Britanniques considéraient retirer pratiquement tous leurs navires anti-sous-marins et d’escorte de l’Atlantique et les envoyer en Extrême-Orient.

Le NCSM Iroquois lance un missile de défense aérienne Sea Sparrow en tournant rapidement au large de Porto Rico en 1976. [PHOTO : FORCES CANADIENNES]

Cette expérience navale nationale et les ambitions de la MRC se sont affrontées pendant l’après-guerre et puis se sont assemblées pour produire la Marine canadienne moderne. En 1945, le gouvernement était prêt à laisser la MRC garder un porte-avion et plusieurs escadrons d’avions, deux croiseurs et quelques destroyers, mais Mackenzie King n’était pas d’accord. Et pour armer cette flotte plus grande, la Marine aurait dû garder son personnel des « hostilités seulement », qui n’étaient pas férus de la discipline et des manières de la Marine régulière. Brooke Claxton, ministre de la Défense nationale à la fin des années 1940 se souvient que « Les officiers supérieurs de la Marine étaient complètement aliénés non seulement du sentiment canadien, mais aussi du sentiment des officiers subalternes et des matelots à propos de notre nouvelle Marine ».

La confrontation a atteint un point critique en 1948 quand il y eut une série de mutineries. Elles étaient toutes des réactions aux tentatives d’imposer de vieilles traditions de gestion du personnel à la nouvelle Marine, et elles étaient toutes un arrêt de travail aux ponts inférieurs. La Commission d’enquête, sous la direction du contre-amiral Rollo Mainguy, prit la part de la « nouvelle » Marine. L’adversaire principal était le contre-amiral Harold T. Grant, qui était alors chef d’état-major de la marine. Grant avait ordonné d’enlever l’insigne d’épaule « Canada » des uniformes, les boutons où était inscrit « Canada » des manteaux des officiers généraux, et la grande feuille d’érable des cheminées des navires. Les insignes d’épaule « Canada », dit Grant à la Commission Mainguy, « ont l’air du diable sur n’importe quel officier […] ». Le Conseil de la Marine institua à nouveau les insignes d’épaule « Canada » pour les ponts inférieurs le 4 janvier 1950, mais Claxton dut intervenir pour élargir l’ordre aux officiers, y compris à Grant. « Il existe une opinion, parmi beaucoup de matelots et certains officiers, que la “tradition Nelson” est exagérée, a conclu la Commission, et qu’il y a encore une tentative qui passe la mesure sur le chapitre de faire de la Marine canadienne, une pâle imitation de la Marine royale. »

En conséquence de la commission Mainguy, la Marine a embrassé l’expé­rience du temps de la guerre de la Sheep Dog Navy comme étant formatrice. En octobre 1950, le jour de Trafalgar a été remplacé par le dimanche de la bataille de l’Atlantique comme jour férié officiel de la MRC, et la date de sa célébration a changé, en 1951, au premier dimanche du mois de mai en l’honneur de la victoire de 1943 contre les U-boats.

La Marine décida de changer d’une marine fondée sur les forces de frappe basées sur des porte-avions, à une marine d’escorte de convois et anti-sous-marine moderne. La guerre froide et la naissance de l’OTAN participèrent à la fusion de ces deux traditions. À la fin des années 1940, le Canada était rentré dans une alliance pratiquement identique à celle qui s’était battue à la Seconde Guerre mondiale, et le gouvernement accepta de se baser là-dessus pour bâtir une nouvelle flotte. Le porte-avion, chargé du nouveau rôle défensif aérien dans une flotte anti-sous-marine, fut gardé, et seuls les croiseurs furent perdus au milieu du brassage. La nouvelle flotte serait composée de 24 frégates anti-sous-marines : la classe Saint-Laurent.

La polyvalence et la portée d’une marine capable ont été fort bien illustrées en été 1950 quand les communistes ont envahi la Corée du Sud. La Marine est la première qui a réagi, envoyant trois destroyers. Après quelques combats à la côte ouest, les destroyers de la Marine en Corée se sont faits une réputation de « pourfendeurs de trains », détruisant les trains nord-coréens quand ils passaient par les voies de la côte est.

Entretemps, la flotte de la guerre froide croissait rapidement, la MRC acquérant des navires treize à la douzaine. En plus des Tribal de la Deuxième Guerre mon­diale et des nouveaux Saint-Laurent en construction, les frégates de classe River étaient récupérées aux biens de la Couronne et modernisées pour devenir des escortes de « Classe Prestonian », on construisait de nouveaux dragueurs de mines et on acquérait des chasseurs à réaction pour le nouveau porte-avion, le Bonaventure. Lors des célébrations du 50e anniversaire de la Marine, en 1960, la MRC disposait de 100 navires de divers types et de 10 000 personnes.

L’avènement des armes nucléaires, des missiles balistiques et de la propulsion nucléaire ont changé la situation en mer du tout au tout. En particulier, les sous-marins porte-engins à propulsion nucléaire constituaient un danger d’anéantissement et il fallait suivre leurs traces, mais même les nouveaux Saint-Laurent n’en étaient pas capables.

Une dizaine d’années après les mutineries de 1948, William Pugsley remarquait que « La “distance artificielle” [entre les officiers et les hommes] que le rapport Mainguy mentionnait existe encore aujourd’hui ». Cette barrière était heureusement perméable, la moitié des officiers de la MRC ayant été puisés dans les ponts inférieurs. Toutefois, le service est resté le plus « britannique » des trois. Charles Westropp, un des nombreux officiers recrutés en Angleterre pendant les années 1950, a été surpris à quel point la MRC était « britannique ».

Rien de tout cela n’aurait probablement été important si le gouvernement n’avait pas mis en cause la loyauté de la Marine. En 1952, les diplomates canadiens en Turquie n’ont presque pas réussi à empêcher le porte-avion Magnificent de prendre le large immédiatement quand « tous les navires britanniques » ont reçu la consigne de mettre le cap sur Malte, lorsque l’Égypte a renversé le roi Farouk. Son capitaine attendit un jour et puis il partit quand même. La guerre pour le canal de Suez entre la Grande-Bretagne et l’Égypte fut évitée en cette occasion-là, heureusement. Un cas d’action navale « indépendante » plus familière eut lieu lors de la crise des missiles de Cuba, en novembre 1962, quand la Marine est allée en renfort des États-Unis. Pendant que le gouvernement Diefenbaker hésitait, l’officier général de la côte atlantique donna l’ordre à la flotte de renforcer la United States Navy. Pendant des années après, la MRC s’est dite fière « d’être allée en guerre » pendant que le gouvernement hésitait, mais c’était un jeu dangereux. Diefenbaker ne fit rien contre la MRC. Les libéraux de Lester Pearson, eux, agirent peu de temps après leur élection.

En avril 1963, les libéraux prirent le pouvoir en promettant « 60 jours de décisions » sur les problèmes de l’intérieur, de l’économie et de la défense. Pearson poursuivit une politique distinctement Le Canada d’abord pendant que la population faisait de plus en plus de pression pour l’augmentation des dépenses sociales et qu’il y avait une révolution tranquille au Québec. Les changements sociaux, la pleine intégration du Canada français dans la fédération et un nouveau drapeau étaient parmi les premières en lisse. Le resserrement du crédit de la défense et le besoin de différencier les Forces cana-diennes des britanniques, l’ancienne puissance coloniale, l’étaient aussi.

Le NCSM Uganda a été rebaptisé NCSM Québec le 14 janvier 1952. [PHOTO : ARCHIVES DE LA REVUE LÉGION]

Nous ignorons ce que le ministre de la défense Paul Hellyer pensait exactement de la Marine avant d’accepter son portefeuille, mais, en été 1963, quand le commodore James Plomer décrivait publiquement la MRC comme un « parti démocrate américain en uniforme » dirigé par des officiers qui voyaient la Marine comme « leur propre domaine particulier », Hellyer jugea que c’était son devoir de « chercher à savoir si la situation était aussi mauvaise qu’on le disait ».

Malheureusement, il alla visiter le contre-amiral Jeffry Brock, qui prenait plaisir à la grande pompe du commandement d’un amiral. « L’hospitalité du vieux monde n’était possible qu’en traitant les matelots ordinaires comme des laquais », racontait Hellyer dans ses mémoires.

La bataille à propos de l’unification qui s’est ensuivie entre la MRC et Hellyer a été amère. Hellyer commença par faire prendre sa retraite « prématurément » au chef d’état-major de la marine, l’amiral Herbert S. Rayner, à la fin juillet 1964 et par renvoyer Brock le 5 aout. D’autres officiers, comme le commodore Fraser Harris natif de Grande-Bretagne, le chef adjoint de l’état-major de la marine (guerre aérien­ne), prirent simplement une retraite anticipée. En contrepartie, la Marine nomma Bill Landymore pour remplacer Brock. Cela allait être la punition de Hellyer.

Le 15 février 1965, la MRC remplaçait ses pavillons blancs par le nouveau drapeau canadien à feuille d’érable. La plus grande partie du personnel naval accepta ce changement de bonne grâce, mais la perspective d’unification — la fusion des trois services en un — amena la Marine à se quereller ouvertement avec le gouvernement. L’annonce faite par Hellyer en juin 1965 comme quoi un nouvel uniforme et une nouvelle structure de grades uniques seraient en place le 1er juillet 1967 — le centenaire du Canada — éclata dans la Marine comme une bombe. Landymore conseilla à son personnel de soulever leurs préoccupations auprès du public, par le truchement d’une vieille clique qui martela le gouvernement sans cesse au Parlement et dans les médias.

La position de Hellyer sembla se radoucir au début de l’été 1966, quand on annonça que les régiments de Highlanders de l’armée garderaient leur uniforme officiel distinctif. Landymore se rendit à Ottawa en juillet pour soulever la question en personne auprès de Hellyer. Rien n’y fit. En fait, Hellyer ordonna à Landymore de prendre sa retraite. Landymore se fit dire, quand il refusa, qu’il serait limogé dans quatre jours. En quittant le bureau de Hellyer, Landymore rencontra le commandant de la côte ouest, le contre-amiral Mickey Stirling, qui attendait pour offrir sa démission. Le 16 juillet 1966, Landymore recevait des adieux de héro à Halifax.

Hellyer dévoila le nouvel uniforme en aout : une imitation vert bouteille de l’uniforme de la United States Air Force. Personne ne savait pourquoi les Highlanders pouvaient garder leur kilt mais la Marine devait se débarrasser de ses uniformes distinctifs. La question des uniformes éclata à Halifax en septembre, quand Hellyer essaya de défendre ce qu’il avait fait dans un carré plein d’officiers en service. Il y eut presque une émeute quand il dit à la Marine qu’elle devait croire que leur uniforme était décrété par Dieu.

L’amertume et l’acrimonie du débat grandirent alors que le projet de loi C243 était adopté à la Chambre, en mai 1967 et mis en vigueur, le 1er février 1968. Ce jour-là, la Marine royale canadienne (ainsi que l’ARC et l’Armée) cessèrent d’exister. Elles furent remplacées par un service unifié et une série de commandements fonctionnels, et la flotte se trouvait dans ce qu’on appelait le Commandement maritime. Les uniformes navals disparurent officiellement le 1er juillet 1970. La Marine ne sauva que de rares vestiges de son ancienne identité. Le prénom « NCSM » fut maintenu pour les navires et les branches qui allaient en mer furent épargnées l’embarras de la structure de grades de l’armée (selon laquelle les navires auraient été commandés par des lieutenants-colonels).

L’humiliation de l’unification eut lieu en parallèle avec une diminution du budget pendant les années 1960. La modernisation demandée à la fin des années 1950 pour affronter les nouvelles menaces fut en partie réalisée en transformant quelques Saint-Laurent en porte-hélicoptères (les classes DDH) et en adoptant le Sea King avec son sonar immergé pour répondre aux sous-marins plus rapides. Les vieux navires de la Seconde Guerre mondiale, y compris les destroyers, furent remplacés par quatre nouveaux bâtiments de classe DDH 280 : les Tribal. Trois sous-marins de classe O furent acquis pour l’entrainement et trois navires ravitailleurs furent terminés dans les années 1970. Pour sauver la flotte, la Marine fut obligée de se débarrasser de ses porte-avions. En règle générale, le nouveau gouvernement de Pierre Trudeau voyait les forces armées comme des engagements symboliques envers l’OTAN et les laissa dépérir.

Les années 1970 furent donc des années d’hémorragie pour la Marine canadienne. Ses membres déprimés à cause des réductions et de l’unification, et de l’uniforme vert, la flotte vit ses capacités opérationnelles s’engouffrer rapidement. À la fin de la décennie, le seul potentiel de première ligne qu’il lui restait était celui de la guerre anti-sous-marine. Cependant, l’avènement des missiles à trajectoire rasante signifiait qu’à la fin des années 1970, même le golfe du Saint-Laurent n’était pas sûr pour les navires de guerre canadiens. Pour utiliser leur capacité anti-sous-marine résiduelle en sécurité, les forces navales cana­diennes devaient être escortées par des navires des autres marines de l’OTAN.

Heureusement que dans les années 1970 a aussi eu lieu le début de la renaissance navale qui a résulté en la construction de la deuxième flotte de la guerre froide et les évènements qui ont mené la Marine au 21e siècle. Au milieu de la décennie, le mauvais état des forces classiques de l’OTAN empirait le danger d’une attaque préventive des Soviétiques. En mer, cela voulait dire la modernisation de la Marine et, en décembre 1977, le gouvernement annonçait qu’il allait acquérir une flotte opérationnelle de 24 grands navires de surface. Il faudrait du temps pour mettre ces bâtiments à l’eau et en 1978 fut mis en marche le Programme de prolongation de la vie des destroyers (DELEX). Un projet de remplacement de l’hélicoptère Sea King fut aussi annoncé en 1977. D’autres annonces eurent lieu dans les années 1980, y compris celle d’un programme pour actualiser les sous-marins de classe O, de sous-marins pour la formation, à des sous-marins opérationnels, et un plan de réarmer les quatre DDH 280.

La renaissance navale se poursuivit jusqu’à la fin de la guerre froide. Parmi les plans les plus ambitieux, il y avait ceux d’une flotte de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire. Apparemment, ils devaient servir de réponse aux activités soviétiques en Arctique canadien. Un deuxième lot de FCP fut aussi commandé dans le cadre de cette expansion.

Bien entendu, les éléments de l’explosion de la construction navale de la guerre froide n’ont pas tous été réalisés. Le contrat des FCP a été attribué en 1983, le programme DELEX a été exécuté, et l’actualisation des sous-marins et des Tribal aussi. Mais le projet de sous-marins nucléaires s’est effondré à la fin de la guerre froide et les nouveaux hélicoptères sont demeurés un rêve insaisissable pendant les 30 années qui ont suivi. La bonne nouvelle, en 1990, c’était que la Marine avait une grande quantité d’équipement mo­derne et qu’une grande partie de la formation se faisait grâce aux nouveaux systèmes, de sorte que la flotte existante pouvait être modernisée, avant qu’une force opérationnelle démarre à la première guerre du Golfe, en automne 1990.

En plus de reconstruire la flotte, les gouvernements des années 1980 recons­truisirent le moral du service. En 1983, le Quartier général de la Réserve navale déménageait à Québec pour mettre en valeur la présence de la Marine dans la province et pour y encourager un milieu accueillant pour les francophones. La manœuvre eut un succès remarquable : la Marine devint fonctionnellement bilingue et les francophones se mirent à monter en grade. La Marine retrouva aussi ses uniformes bleus — et blancs en été — en 1985, en tant que cadeau à l’occasion de son 75e anniversaire.

Quand le mur de Berlin s’est écroulé, en 1989, la renaissance de la Marine cana­dienne était bien en train. La deuxième flotte de la guerre froide était au pilori, la flotte existante se faisait moderniser, le moral avait été remonté, et la collectivité francophone du Canada se sentait chez elle dans le service. Les jours noirs de l’uniforme vert l’avaient purgée de toute notion qu’elle était autre que canadienne. Dans une mesure considérable, le rêve de Laurier s’était réalisé.

Les victimes au foyer

. [ILLUSTRATION : FRED SEBASTIAN]

Susan Binnie est sur un fauteuil de dentiste et elle demande si elle pourra y rester quand le dentiste aura fini — juste pour profiter de la quiétude. Elle habite à St. Albert, au nord-ouest d’Edmonton, avec ses deux filles de neuf et 14 ans, et son mari, un ancien combattant qui souffre de trouble de stress post-traumatique (TSPT) depuis 15 ans. Binnie sait très bien que si une personne souffre de TSPT, la famille au complet en souffre. Alors elle s’imprègne de quiétude quand elle peut.

Angelle Peacock de Morinville (Alb.), a deux petits garçons. Elle aussi supporte un TSPT. Son époux militaire, Ted, s’en fait soigner et, à l’occasion, elle a le sentiment d’avoir trois petits garçons, surtout quand elle doit rappeler à son mari de manger ou de prendre une douche.

Les deux femmes décrivent d’autres occasions où un comportement ty­pi­quement infantile a déclenché des accès de colère ou des rappels d’images chez leur mari. Elles se démènent toutes les deux avec le travail à temps plein et les problèmes familiaux qui exigent d’elles une attention à temps plein.

Ces femmes — et des centaines d’autres au Canada — ne peuvent pas se tourner vers les collègues au travail ou vers des amis, pour obtenir de l’aide parce que les gens qui ne vivent pas dans l’ombre du trouble de stress post-traumatique ne comprennent tout simplement pas. « Ils me demandent “pourquoi ne parts-tu pas?” » dit Binnie. Et Peacock ajoute : « Il m’est arrivé, en me réveillant la nuit, de voir que mon mari a enlevé une fenêtre et qu’il est dans la cour en train de “se battre avec les méchants”. Comment pourrait-on dire, le lendemain, au travail, à la pause café, “ Vous savez ce qu’il se passe chez moi? ” ».

« On n’entend pas des “Oh, comment faits-tu ou des Oh, tu devrais le quitter” » aux réunions régulières de groupes du réseau de soutien aux familles du Programme de soutien social des blessures de stress opérationnel (SSBSO), dit Binnie.

« On ne se fait pas prendre en pitié », dit Peacock. Et ces femmes n’ont que faire de la pitié : elles veulent de l’aide et elles en obtiennent auprès des gens qui ont été à leur place. « Ce qu’elles disent, c’est “Au secours. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui a vécu comme ceci?” Puis les histoires et les stratégies sortent », ajoute Elizabeth Atkins, coordonnatrice de la région occidentale du réseau de soutien par les pairs à l’intention des familles à Edmonton. Les réunions servent à obtenir des renseignements sur d’autres ressources collectives, les programmes d’Anciens combattants Canada (ACC) et des Forces cana­diennes, ainsi que sur la Légion royale canadienne et son bureau d’entraide. Et les membres s’échangent leurs numéros de téléphone, de sorte qu’il y a toujours quelqu’un à l’autre bout du fil si l’on passe un mauvais quart d’heure.

« Les femmes de militaires sont des fournisseuses de soins; la description de leur travail, c’est d’être un soutien, quoi qu’il arrive », dit-elle. Quand leurs maris, blessés, rentrent au bercail, « elles se souviennent des bons gars; elles se souviennent de qui elles ont épousé et elles l’aiment toujours. Alors c’est leur travail de les soigner ». Une telle compréhension n’a absolument rien à voir avec ce que Atkins a obtenu quand son propre mari a été blessé en Bosnie, en 1993, dans le temps où personne ne parlait de BSO. « Il y a encore du chemin à faire, mais l’information existe, et l’isolement n’est plus aussi grave. » Mais encore plus important, les BSO ne sont plus cachées; on en parle ouvertement.

Le programme de SSBSO national a été créé en 2005, à la suite d’une analyse des besoins des Forces canadiennes qui a servi à reconnaitre l’incidence des BSO sur les familles des militaires et l’importance qu’il y a à les soutenir. Il est fondé sur le programme de soutien social par les pairs aux victimes de stress opérationnel (SSVSO) qui a été créé en 2001 pour les militaires et les anciens combattants. Les pairs-conseillers des deux programmes ont de l’expérience personnelle des BSO, soit parce qu’ils ont souffert d’une blessure, soit parce qu’ils ont vécu avec quelqu’un qui en a souffert d’une. « Ils ont de la “crédibilité des rues” », dit le lieutenant-colonel Stéphane Grenier, une victime de BSO qui a pris part à l’élaboration du programme.

« C’est juste qu’ils comprennent », dit Binnie.

Les familles doivent supporter les modifications de personnalité et les comportements insolites, comme les montées de colère extraordinaires, les problèmes d’alcool, les problèmes d’insomnie, les sautes d’humeur, l’incapacité de se concentrer, l’hyper-vigilance, la honte et le chagrin, le manque d’énergie ou d’appétit, les idées de suicide. Chaque famille a son propre cocktail de chagrin et de stress. « Il n’existe pas de solution passe-partout », dit Atkins, qui a aidé quelque 130 familles au cours des cinq dernières années, en évaluant les besoins, en rencontrant des clients au café, en organisant et en animant des groupes en soirée, et en offrant son aide. Elle espère que les nouveaux centres intégrés de support au personnel (CISP) des Forces canadiennes absorberont une partie de la besogne. Le militaire est en train « de s’efforcer de les rendre plus conviviaux pour les familles » qui peuvent aussi tirer partie de la philosophie de « soutien à guichet unique » dans le cadre de laquelle tous les services de soutien pour les conjoints sont rassemblés en un seul lieu.

Angelle Peacock espère que les centres intégrés de support au personnel vont être une amélioration par rapport au vieux système qui était si frustrant. « Il n’était certainement pas convivial », dit-elle, en nous racontant ses déplacements d’un bureau à l’autre, les formulaires qu’elle devait remplir, le repérage des dossiers qui en deux ans ont rempli un tiroir double de sa cuisine. Ensuite, « il fallait aller voir beaucoup de gens qui portaient l’uniforme et qui ne voulaient pas s’occuper de la femme ». Supporter les symptômes de Ted et se heurter aux pesanteurs de la bureaucratie pour lui procurer l’aide dont il avait besoin a été très frustrant pour toute la famille, même si le commandant et l’unité de son mari lui ont été d’un très grand soutien

« Ce sont les familles qui doivent se faire les avocats », dit le sénateur Roméo Dallaire, général à la retraite et défenseur en ce qui concerne les BSO, qui a souffert d’une blessure lui-même au Rwanda pendant les années 1990. « Le blessé ne peut pas même s’occuper de lui-même, encore moins démêler quels documents doivent être remis, quand il faut le faire et à qui il faut parler » et il faut que tout cela se fasse plutôt rapidement.

« Les familles doivent acquérir l’assurance qu’elles peuvent s’en occuper », ajoute Atkins, qui les aide à comprendre quand le bon moment d’intervenir arrive, et comment le faire pour que ça se passe bien.

Le SSBSO n’attend pas obligatoirement le diagnostic pour offrir son aide et les services sont confidentiels. Au besoin, les épouses peuvent obtenir de l’aide sans que le militaire le sache. « On peut avoir des symptômes sans qu’il y ait de diagnostic. Leur vie est quand même bouleversée. Ils ne dorment pas bien, réagissent toujours à ce que font les enfants, conduisent toujours comme des idiots […] si la famille a des problèmes, nous pouvons lui donner un coup de main », nous explique Atkins, qui dit que le SSBSO ne refuse personne.

Cependant, le soutien, ce n’est pas de la thérapie. La ligne d’écoute téléphonique du ministère de la Défense nationale et d’ACC peut aider les familles qui affrontent une crise, mais pour ce qui est de l’aide à long terme, de beaucoup de services aux familles, « il faut que le militaire en service ou l’ancien combattant la demandent eux-mêmes », dit Atkins. Malheureusement, beaucoup de personnes qui souffrent de BSO ne savent pas qu’ils ont besoin d’aide, ou ils s’obstinent à tout faire tout seuls, ou bien ils sont incapables de s’occuper du traitement des documents pendant qu’ils sont très malades. « Les familles se désagrègent devant nous parce que nous n’arrivons pas à les atteindre, à cause des formalités administratives. »

Lors d’une interview qu’il nous a accordée cette année, le général chef d’état-major de la défense, Walter Natynczyk, déclarait qu’il savait fort bien quelles difficultés les familles de militaires supportent au front intérieur et qu’il faut faire davantage pour le personnel des services et leur famille (En déplacement avec le chef d’état-major de la défense, juillet/aout). Les services de soutien mis en place pendant l’année qui vient de passer sont vus comme un pas dans la bonne direction.

Les militaires endommagés en ser­vice commandé n’en méritent pas moins, dit Dallaire, dont la famille a eu besoin de thérapie pour s’en tirer. “Nous n’avons pas de système qui serve à stabiliser à nouveau les familles et les individus quand ils reviennent.” Il croit que les Forces devraient élaborer des « meilleures pratiques » pour le soin des familles des membres qui souffrent de BSO et que le gouvernement devrait « se préparer à payer pour que ces pratiques soient utilisées pour les individus et leur famille ».

Ce genre d’aide n’était pas disponible aux anciens combattants des générations précédentes ni à leur famille. « Une grande partie des jeunes gens avec qui j’ai grandi ont été élevés dans des familles où le mal, la douleur, étaient transmis aux enfants par les parents », dit le ministre d’Anciens combattants Canada, Greg Thompson, à l’occasion d’un symposium sur les BSO en 2007. « Ils étaient toujours présents. »

En ce temps-là, les anciens combattants et leur famille devaient s’en tirer tout seuls, tout simplement, et la Légion s’efforçait de les aider, ajoute Dallaire. « Je pense que la Légion a sauvé mon père et a sauvé ma famille des traitements physiques bien pires que ceux dont elle a soufferts. » Les anciens combattants allaient aux filiales où ils rencontraient les autres qui avaient eu des expériences semblables. « C’était une thérapie autogène », dit-il. Ils parlaient de leurs problèmes entre eux et « malheureusement, buvaient et se médicalisaient tout seuls. »

« On appelait ça la “BS table” (table des histoires à dormir debout), un endroit où les anciens combattants se racontaient des histoires et prenaient un verre, dit Doug Lawrence, un ancien agent d’entraide de filiale qui a passé 13 mois en Corée en 1951 et 1952. Dans le cadre de cette camaraderie, « on savait qu’on n’était pas tout seul. Dans le temps, on ne savait pas qu’est-ce que c’était. » Et ils étaient nombreux qui savaient ce qu’il fallait faire. « Je me suis mis à boire; on boit tous. »

Les vétérans de la guerre de Corée et de la Deuxième Guerre mondiale ont souffert pendant des dizaines d’années et ils avaient des symptômes de BSO sans savoir ce qui n’allait pas, encore moins s’ils pouvaient obtenir de l’aide. Lawrence et George Mann, qui a servi en Europe du Nord-Ouest dans les Fusiliers de Sherbrooke à la Seconde Guerre mondiale, ont subi toute une gamme de symptômes de TSPT. Mann a des cauchemars depuis 65 ans. Lawrence et lui parlent des accès de colère inattendus, des sautes d’humeur et de leurs effets sur leur famille. « Je me réveillais en hurlant, dit Mann. Des fois, ma femme devait pratiquement me défoncer les côtes pour me réveiller. » Lawrence dit qu’il envoyait des coups lors de ses cauchemars, alors son épouse dormait dans une autre chambre.

Le TSPT a été diagnostiqué chez Mann quand il a succombé à une dépression lors d’un voyage en France, en 2002. C’est arrivé pendant les services de commémoration pour les soldats canadiens assassinés à l’abbaye d’Ardenne en 1944. Il en avait connu six, et il a fini par obtenir de l’aide il y a cinq ans, après avoir essayé de se suicider. Les deux anciens combattants ont une pension d’ACC pour leurs blessures.

Les 19 nouveaux centres intégrés de support au personnel des Forces canadiennes sont une occasion de plus pour la Légion de servir les militaires, les anciens combattants et leur famille. « Ça va certainement améliorer notre visibilité chez les jeunes soldats et leur famille », remarque Gerry Finlay, un officier d’entraide de la Division de l’Alberta-Territoires du Nord-Ouest qui a ouvert un bureau au CISP de la garnison d’Edmonton.

Les CISP, conçus en tant que « services à guichet unique » pour les militaires malades ou blessés, ont pour but d’aider le personnel des Forces qui récupère d’une maladie ou d’une blessure graves pendant leur transition effectuée soit lors du retour au travail, soit vers la vie civile. Les réguliers, les réservistes, les membres qui prennent leur retraite et leur famille, tous ont droit d’accès aux CISP où les attendent une gamme de services et d’avantages des Forces, d’ACC et d’organisations comme la Légion. La Légion réagit vite pour procurer un soutien d’urgence aux familles des militaires en service, guider les membres des Forces en ce qui a trait aux demandes d’avantages d’ACC et apporter un soutien aux nouveaux anciens combattants qui reprennent la vie civile dans les petites collectivités, dit Finlay.

Souvent, quand un militaire se fait soigner pour une BSO, les habitudes et la structure de la famille se désagrègent. Pendant que le militaire tire avantage du soutien et des services du MDN, « il se peut que la famille souffre en cachette ». Mais la Légion peut les aider en offrant des fonds en urgence pour l’abri, la nourriture et le transport et en reliant la famille avec une filiale locale comme soutien communautaire. « Nous nous efforçons de stabiliser la situation », dit Finlay.

Au dire du lieutenant-colonel Joe Pollock, commandant régional de l’unité interarmée de soutien au personnel de l’Alberta et du Nord canadien, « la Légion est un partenaire parfait. « C’est réciproque. » Les membres des Forces canadiennes peuvent compter sur l’aide de la Légion et la Légion a accès aux membres en service qui s’apprêtent à devenir des anciens combattants.

La Division de la Colombie-Britannique/Yukon de la Légion a aussi élaboré un moyen direct d’aider les anciens combattants et leur famille à s’occuper des BSO. Au milieu des années 1980, le Dr Marvin Westwood rassemblait plusieurs groupes d’anciens combattants dans un programme financé partiellement par la Légion pour parler de comment leur expérience mi­litaire les avait formés. « Ils ont reconnu que la guerre les avait affectés d’autres manières, dit le psychologue de l’Université de la Colombie-Britannique. Ils disent que “ceci aurait dû se passeril y a 60 ans”, quand ils ont quitté le service. »

Westwood et la Légion ont poursuivi l’idée, et créé le programme de transition des militaires et des anciens combattants canadiens, qui a aidé environ 170 membres des services et anciens combattants à « larguer du leste » du service militaire et à faire leur vie. Le programme sert à offrir gratuitement de l’orientation collective confidentielle, à l’Université de la Colombie-Britannique à Vancouver et à l’Université de Victoria, à Victoria et à Kelowna. « Si nous nous sommes lancés là-dedans, c’est parce qu’il y avait des vétérans de la Seconde Guerre mondiale qui souffraient encore, et ce genre d’aide, ça n’existait pas avant, dit le président de la Division de la Colombie-Britannique/Yukon, Dave Sinclair. Ensuite, on s’est aperçus qu’il y avait beaucoup de mainteneurs de la paix qui avaient besoin d’aide. »

« On se concentre sur la transition », dit Westwood. Des groupes de six à huit, plus les animateurs, se réunissent lors de séances intensives, en fin de semaine, pour parler de comment les traumatismes les ont affectés. Ils élaborent des habiletés d’adaptation, trouvent des appuis et sont adressés à des services supplémentaires au besoin. Leurs conjoints, légitimes ou de fait, sont invités pour apprendre comment les traumatismes affectent tous les membres de la famille. Les couples acquièrent de nouvelles aptitudes à communiquer.

On s’attendait à ce que le programme diminue, surtout à cause de l’augmentation du nombre de programmes sur les BSO offerts par ACC et les Forces. Mais la demande a conti­nué. « Je pense que l’inclusion des conjoints en est une raison », dit Sinclair. Le modèle est intéressant aussi, dit Westwood. « On ne l’annonce pas comme si c’était un programme thérapeutique (alors) on n’y associe aucun stigmate. » Les ateliers de groupe sont confortables, car les militaires sont habitués à faire partie d’un groupe qui les appuie. Et ils ont un réseau de soutien tout fait à leur départ. « Les changements chez ces gens sont inouïs. »

Sinclair a vu des familles — au bord de l’abîme — se faire renforcer. Il a vu des alcooliques brisés, incapables de garder un emploi, finir par avoir une carrière productive. « Ils se sont repris en main. »

Il s’agit d’un investissement que la Légion est fière d’effectuer. « Le soutien financier vient seulement de la Légion », dit Westwood. Sinclair fait remarquer que les psychologues qui participent aux séances le font gratuitement, ce qui empêche les couts de grimper. Les 90 000 $ du programme sont ramassés parmi les filiales de la région où le programme est réalisé.

Il existe bien d’autres options aujourd’hui pour les gens souffrant de BSO et pour leur famille, et il est important qu’ils en profitent le plus vite possible, dit le psychologue Curt Hillier de St. John’s (T.-N.) dont la clientèle comprend de nombreux anciens combattants et soldats qui, certains, auraient dû se faire aider des années auparavant. Dans 30 à 50 p. 100 des cas on peut s’attendre à ce que ça finisse par une rémission complète. » D’un autre côté, les données américaines indiquent qu’environ 30 p. 100 des gens souffrant d’un TSPT « en gardent les symptômes pendant six ans ou plus […] à jamais dans certains cas. »

Il espère que ces statistiques s’amélioreront grâce aux nouveaux programmes des Forces qui ont pour but de préparer les militaires avant les traumatismes qui arrivent en service commandé, de les soigner au front quand ils souffrent d’une BSO et d’intervenir plus rapidement quand les symptômes sont observés.

Des fois, les gens souffrant de BSO n’en reconnaissent tout simplement pas les symptômes. Il arrive souvent qu’ils n’obtiennent de l’aide qu’après que le conjoint a posé un ultimatum. Pour les anciens combattants qui refusent de se faire aider, le rétablissement risque d’être plus long et jonché des vestiges d’une famille brisée.

Blessures invisibles

Le stress opérationnel est inclus dans la des­cription des fonctions des militaires. Quand ils vont au combat, qu’ils maintiennent la paix ou qu’ils répondent à des urgences, il leur arrive d’être témoins d’évènements horribles, d’être terrifiés, de se sentir impuissants, de perdre des gens pour qui ils ressentent de l’affection. Des fois, ils sont obligés de se comporter contrairement à leurs valeurs morales personnelles.

La plupart n’en souffrent que pendant un certain temps; quelques jours ou quelques semaines après, ils acceptent ce dont ils ont fait l’expé­rience et reviennent à la normale. Mais pour certains d’entre eux, ces expériences laissent des séquelles : dépression, anxiété, trouble de stress post-traumatique.

Les chercheurs s’aperçoivent que de tels troubles de stress opérationnel (BSO) suscitent des modifications physiques dans le cerveau, des blessures invisibles, des blessures causées par leur propre corps lors de sa réaction à un stress bouleversant.

La réponse du corps au stress — qu’on appelle des fois la réaction d’évasion ou de lutte — offre la meilleure chance de survie dans des situations de vie ou de mort. Quand on perçoit le danger, c’est comme si on appuyait sur un bouton d’urgence qui inonderait le corps d’adrénaline, pour augmenter la glycémie, élever la pression artérielle et accélé­rer la fréquence cardiaque, et de cortisol, pour lui procurer des élans d’énergie, surexciter les sens, diminuer la sensibilité à la douleur.

Quand il n’y a plus de danger, d’autres produits biochimiques sont déchargés dans le corps pour lui redonner son équilibre, mais, dans le cas d’une BSO, c’est comme si le corps ne sait plus comment le faire.

L’exposition prolongée au cortisol tue les cellules de l’hippocampe, la partie du cerveau chargée du stockage des souvenirs et de l’apprentissage. Le TSPT et la dépression diminuent le métabolisme dans le cortex préfrontal et frontal, qui règle les émotions et la réponse à la peur. C’est cet endommagement qui, pense-t-on, est responsable de la peur quand il n’y a plus de danger, des cauchemars, de la revivification des souvenirs, des explosions de colère, de la tristesse que l’on ne peut contrôler, des souvenirs importuns, de l’hypervigilance.

Les scintigraphies cérébrales des militaires souffrant de TSPT indiquent des différences dans les activités du cerveau par rapport à celles des soldats qui n’en souffrent pas, ce qui mène à des conjectures comme quoi il serait possible un jour de déceler les gens qui risquent d’être blessés plus que les autres, ou d’utiliser les scintigraphies cérébrales pour les diagnostics.

Mais « on n’est pas obligé de se rendre au niveau du diagnostic pour savoir qu’il y a eu un impact et qu’on a besoin d’aide », dit Norman Shields, un conseiller en recherche du Centre national des BSO à Montréal. C’est une des raisons pour lesquelles le MDN et ACC préfèrent le terme global blessure de stress opérationnel plutôt que TSPT. On devrait se concentrer sur l’aide aux patients plutôt que sur leur classement. « Pour nous, c’est davantage une question de savoir si on dort la nuit, si on s’inquiète […] tant que c’est lié au service commandé, ils ont le droit de venir se faire aider ici. »

Et c’est important de se faire aider, car les BSO ont des conséquences à long terme inattendues.

« Le stress en général a une incidence immense sur notre système immunitaire », dit Shields. Les recherches indiquent que les gens qui souffrent d’une BSO risquent davantage de développer un syndrome métabolique, précurseur du diabète de type 2, l’hypertension, une cardiopathie, la mala­die d’Alzheimer.

Les médicaments pour soulager les symptômes mis à part, les soins comprennent la thérapie cognitivo-comportementale, qui aide les gens à déceler les pensées altérées et les réactions négatives et à les remplacer par des pensées rationnelles et un comportement plus inoffensif; l’EMDR (intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires) qui, croit-on, règle le système de traitement de l’information du cerveau qui permet aux expériences dérangeantes de se faire intégrer dans la mémoire et traiter émotionnellement; la thérapie au propranolol, où l’on utilise un médicament pour l’hypertension afin de refouler la reconsolidation du souvenir traumatisant; et la thérapie de groupe et familiale, qui offre du soutien et enseigne de nouvelles aptitudes servant à supporter les symptômes.

Cap sur l’avenir

Le NCSM Calgary (2e) a été mis en service en 1995. [PHOTO : FORCES CANADIENNES]

En 1945, le ministre de la Marine, Douglas Abbott, annonçait qu’il aimerait avoir « une bonne petite flotte maniable ». D’après certains, cette déclaration était une requête pour créer une force efficace et polyvalente qui, grâce à sa capacité d’accomplir de nombreuses tâches navales, donnerait au gouvernement autant de flexibilité que possible pour répondre aux provocations politiques de l’étranger.

Ce que spécifiait Abbott réellement, c’était un paradoxe de pluridisciplina-rité qui allait hanter la marine cana-dienne pendant toute la période de l’après-guerre. Réduire les budgets et les capacités tout en demandant à la marine de réagir à toute une gamme d’imprévus semble irrationnel à première vue, mais c’est ce que les gouvernements canadiens ont fait pendant les 55 dernières années. Bien que de nombreux planificateurs navals se soient sentis frustrés alors qu’ils multipliaient les efforts pour surmonter cette entrave, on ne saurait douter que c’est la Marine canadienne moderne qui a le plus ressemblé à la flotte flexible, bien que petite et relativement abordable, que Abbott avait demandée.

La Marine canadienne était dans un piètre état quand le mur de Berlin s’est écroulé, en 1989. Les premières tentatives de prolonger la durée de vie des DDH (destroyer porte-hélicoptère) de classe Annapolis et Saint-Laurent, et celle des DDE (destroyer d’escorte) de classe Restigouche et Mackenzie n’ont pas changé le fait que ces navires étaient des vestiges d’un passé où l’on se préparait à contrer les sous-marins soviétiques. La vieille flotte des sous-marins de classe Oberon et des ravitailleurs des années 1960 était aussi complètement dépassée, et les six bateaux de patrouille de classe Bay qui servaient à former les officiers avaient leur origine dans les années 1950. Même les navires Porte (bâtiments garde-barrière), qui servaient à la formation des réservistes navals, semblaient sortis d’un tableau de la Seconde Guerre mondiale.

Il n’empêche que les nouvelles n’étaient pas toutes mauvaises. Les navires les plus jeunes et les plus efficaces de la flotte, les DDH 280 de classe Tribal, qui avaient 17 ans, étaient en plein milieu d’un programme de modernisation. Parallèlement, une nouvelle flotte pointait à l’horizon. Les navires du Programme de la frégate canadienne de patrouille (FCP), que l’on acclamait comme une merveille technique, devaient arriver dans les années 1990 et 12 navires de défense côtière (NDC) devaient arriver peu de temps après. Quoique tant que ces navires n’étaient pas prêts, la marine devrait s’appuyer sur la flotte qu’elle avait au temps de la guerre froide pour prendre en charge l’instabilité et l’incertitude naissantes d’un « nouvel ordre mondial ».

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour éprouver cette flotte, car l’invasion iraquienne du Koweït, le 1er aout 1990, a conduit tous les bâtiments militaires du Canada à aller à la guerre pour la première fois depuis la guerre de Corée. Le Canada a vite réagi à la crise, mais les Forces canadiennes ont eu beaucoup de mal, à cause des années de manque d’entretien, à fournir la puissance militaire qu’il fallait pour étayer la politique du gouvernement. La marine était le service le mieux à même de répondre et, conséquemment, le ministre de la Défense, Bill McKnight, annonça que le Canada allait envoyer son propre groupe opérationnel — qui se composerait de l’Athabaskan (3e), du Restigouche (2e), et du Terra Nova, ainsi que le ravitailleur Protecteur — pour prévenir un surcroit d’agression et pour montrer qu’il appuyait les sanctions commerciales contre l’Iraq.

Cette marine a dû relever d’énormes défis même avant que le groupe opérationnel canadien (GOC) 302.3 soit envoyé au Golfe. Étant donné la nature du conflit qui se fomentait, il a vite été évi-dent que l’équipement anti-sous-marin des navires ne servirait pas à grand-chose contre des navires de surface et des aéronefs. Non seulement a-t-il fallu l’installation au pied levé d’un missile surface-surface (MSS) Harpoon sur le Terra Nova, mais il a aussi fallu grandement moderniser les capacités défensives de tous les navires, notamment de l’équipement de communication et de la guerre électronique. Le groupe a été prêt en moins de deux semaines grâce au personnel du chantier mari­time qui travaillait 24 heures sur 24. L’entrainement intense, en route vers le golfe Persique, y compris un programme français pour se préparer aux attaques iraquiennes au missile Exocet, lui ont aussi permis de se préparer aux difficultés opérationnelles.

Malgré ces préparations de circons­tance, et le fait que la marine cana-dienne n’avait jamais opéré dans cette région précise, le groupe opérationnel a extrêmement bien fonctionné. Les marins de la United States Navy (USN) étaient très heureux de travailler avec les Canadiens quand il s’agissait d’intercepter le trafic parce que leur équipement et leurs procédures se ressemblaient beaucoup. Les hauts gradés de la Marine canadienne désiraient tout autant que leurs maitres politiciens approuvent l’affectation, surtout que cela donnerait au groupe opérationnel un rôle important dans la Force multinationale d’interception (FMI) qui était chargée d’interdire la navigation à destination ou en provenance d’Iraq.

Le commandant canadien supérieur, le commodore Ken Summers, proposa que le groupe opérationnel soit dédié au réapprovisionnement. Pour citer le capitaine de vaisseau Duncan Miller qui était le chef d’état-major de Summers, les États-Uniens « ont adoré l’idée » et ils ont même proposé que les Canadiens orga­nisent les efforts internationaux relatifs à la livraison de nourriture, de carburant et de matériel militaire dont la coalition avait besoin pour ses opérations. Les Américains avaient plusieurs raisons de vouloir créer une force de logistique de combat (FLC) internationale sous un commandement canadien. Tout d’abord, non seulement cette force, composée de plus de 30 navires d’escorte et de soutien engagés par 10 pays libérait-elle les bâtiments de la USN pour le combat, elles rendaient utiles les forces de la coalition qui ne pouvaient s’intégrer facilement aux forces états-uniennes. Ensuite, les Canadiens connaissaient fort bien les tactiques, la doctrine et les méthodes de la USN, ainsi que les systèmes cruciaux de commandement et de contrôle et de communication des Tribal, ce qui leur permettait de servir efficacement d’intermédiaire entre les Américains et les autres marines de la coalition.

La nomination de Miller au poste de commandant de la FLC était vraiment prestigieuse. Le fait que les navires eux-mêmes ont extrêmement bien marché dans le cadre de la FLC a amélioré encore plus la réputation de la Marine canadienne. Sur les 105 missions d’escorte assignées à la FLC, un tiers environ ont été accomplie par le Terra Nova et l’Athabaskan. Et ce n’était pas le seul point fort de la guerre pour la Marine. Le Protecteur y a acquis une réputation respectable quant à l’efficacité, et, le 18 février, l’Athabaskan rehaussait son prestige en faisant fi des champs de mines pour se porter à l’aide du USS Princeton en détresse. Toujours est-il que c’est le gouvernement qui a été le mieux récompensé, car cette force navale relativement petite a affiché un rendement maximal pour la politique étrangère du Canada; le commandement de la FLC par Miller a présenté le pays en tant que chef de file international, décisif et intervenant clé quand il s’agissait de sécurité mondiale.

Toutefois, cette récompense a éprouvé la Marine au plus haut point, et il vaut peut-être mieux pour elle que la guerre n’ait pas duré longtemps. La capacité de changer l’application des navires, d’un emploi anti-sous-marins à celui où ils fonctionnaient dans un environnement antiaérien et antisurface, était impressionnant, mais il y a lieu de douter que ces modifications auraient pu tenir tête à une réelle offensive des Iraquiens. Il est évident aussi que la Marine aurait eu beaucoup de difficultés à maintenir un effort militaire prolongé. Plutôt que d’envoyer des navires qu’il faudrait modifier autant que l’Athabaskan, le Terra Nova et le Protecteur, on dressa un plan dans le cadre duquel ce sont les équipages au complet qu’on remplacerait. Lors de la première rotation, le 6 janvier 1991, l’équipage du Preserver changea de place avec celui du Protecteur, mais le début de l’offensive aérienne des alliés mena à la décision de remplacer les navires après tout, et le Huron (2e) et le Restigouche devaient remplacer les deux destroyers. Le Huron fut prêt aux opérations avant la fin des hostilités, mais le succès éblouissant de l’offensive au sol de la coalition et le cessez-le-feu subséquent, le 28 février, firent disparaitre le besoin d’envoyer le Restigouche.

Il était évident que le nouvel ordre mondial allait susciter des situations où la Marine devrait être pourvue de capacités dédiées aux opérations antisurface et antiaériennes. Il lui faudrait attendre que les quatre navires du projet de MNCT (modernisation des navires de classe Tribal) soient terminés et que les FCP soient livrées, entre 1992 et 1996, pour disposer de toutes ces capacités, ce qui voulait dire qu’elle serait obligée de compter sur un mélange de vieux navires et de nouveaux pour répondre aux demandes de plus en plus nombreuses.

C’était vraiment une période pleine d’activités. Les États-Unis se trouvaient dans une position où ils pouvaient agir en tant que « police » du monde et le gouvernement Mulroney voulait que le Canada en soit un des principaux agents. En conséquence, le Huron allait maintenir une présence canadienne dans le Golfe, où il exerçait des sanctions économiques contre l’Iraq, cependant que les opérations des Forces canadiennes Deliverance et Relief faisaient du ravitailleur Preserver un navire de transport maritime, de soutien administratif et d’état-major des forces aéroportées canadiennes lors de la mission d’assistance humanitaire internationale et de contrôle de conflit en Somalie. Les autres opérations, comme Sharp Guard sur l’Adriatique, dans le cadre de laquelle on exerçait des sanctions de l’ONU pour réprimer la violence ethnique en ancienne Yougoslavie et les efforts déployés pour restaurer le gouvernement haïtien ont aussi fait remarquer l’efficacité de la Marine. Effectivement, le fait qu’aucun navire transportant des armes n’ait réussi à ouvrir une brèche dans le blocus de l’ancienne Yougoslavie, et que les équipages de deux navires prenant part à l’opération d’Haïti ont réussi à accoster 9 424 vaisseaux, à faire 1 388 arraisonnements armés et ont écarté 119 bateaux, a attiré beaucoup d’éloges pour la Marine.

C’est ce que le premier ministre Jean Chrétien désirait continuer quand son parti, le Parti libéral, a été élu, en octobre 1993. Dans le livre blanc de 1994, les libéraux disaient clairement aux Canadiens qu’ils se trouvaient confrontés à un monde fragmenté et plein d’imprévus. Pour la Marine, cela voulait dire qu’il faudrait un groupe opérationnel maritime à chaque côte, qui comprendrait jusqu’à quatre destroyers, frégates ou sous-marins.

La Marine avait suffisamment de bâtiments pour se conformer à cette consigne, bien qu’à peine, mais l’état financier du pays obligeait les libéraux à réduire le déficit en priorité. Les réductions ultérieures du budget de la défense étaient substantielles (avec des traits communs à celles du début des années 1980) et, étant donné les couts et les besoins associés aux forces navales polyvalentes et à leurs opérations, on tombait dans l’illogique.

Pour aboutir à une flotte vraiment polyvalente qui puisse accomplir les fonctions exposées brièvement dans le livre blanc, il fallait à la Marine plus de navires, de divers types, que ce que le gouvernement lui accordait. Étant donné que l’acquisition d’actifs dont elle avait vraiment besoin était retardée, la situation empirait encore. Par exemple, le remplacement des vieux hélicoptères Sea King était un point délicat depuis que Chrétien avait annulé le programme des EH-101 quand il avait pris le pouvoir. Effectivement, le programme avait des résonnances politiques si fortes que les libéraux devaient non seulement s’occuper d’une série d’accidents de Sea King, mais il a fallu attendre que Chrétien démissionne, en décembre 2003, pour choisir le Superhawk H-92.

En outre, étant donné la bataille des libéraux avec le déficit, le désir de la Marine de profiter d’une occasion remarquable pour remplacer les Oberon vieux de 30 ans par la classe britannique Upholder relativement plus moderne a été retardé jusqu’en 1998. Par conséquent, la Marine n’a pas pu prendre possession du premier sous-marin, le NCSM Victoria, avant deux ans.

Malgré les réductions de budget et les retards du programme naval, le rythme opérationnel de la Marine ne semblait pas du tout fléchir. Le travail d’arraisonnement maritime entre 1995 et 2002, dans le cadre des sanctions continues de l’ONU contre l’Iraq (les opérations comme Tranquility, Prevention, Determination et Augmentation), était toujours aux premières lignes à l’ordre du jour internatio-nal de la Marine. Il y avait toutefois une grande différence entre certaines de ces opérations et les déploiements précédents dans le Golfe. Grâce à la familiarité de leurs équipages avec la doctrine et les tactiques des Américains, ainsi qu’à la compatibilité de l’équipement, les navires canadiens sont les seuls navires des alliés qui se sont entièrement intégrés dans plusieurs groupes opérationnels de porte-avions et de la force du Pacifique au Moyen-Orient américains.

Des inquiétudes comme quoi les navires canadiens pourraient se faire entrainer dans les affaires étatiques des États-Unis ont vite été supplantées par les avantages politiques de devenir membre des groupes de la USN. Une telle intégration donnait au gouvernement une nouvelle façon de présenter simultanément le désir du Canada de partager le fardeau en matière de sécurité collective et d’appuyer les résolutions de l’ONU sans être obligé d’envoyer un groupe opérationnel que la Marine ne pouvait pas maintenir.

D’autres opérations ont renforcé le point de vue que la Marine réussissait fort bien avec les actifs qu’elle avait à sa disposition. Il est sûr que les destroyers, les frégates, et les sous-marins envoyés renforcer le ministère des Pêches et Océans en 1995, pendant la soi-disant guerre du flétan avec l’Espagne étaient une composante essentielle d’une opération qui non seulement montrait que le gouvernement s’engageait à protéger les populations de poissons, mais elle faisait aussi vibrer la corde sensible du nationalisme chez les Canadiens.

Que ce soit en fournissant des unités de petits navires lors des inondations de la rivière Rouge ou des actifs lors de la tragédie de l’avion de Swiss Air, ou en envoyant des navires aider les victimes de l’ouragan Andrew en Floride en 1992 ou à la Nouvelle-Orléans lors de la dévastation de Katrina, les secours aux sinistrés l’ont aussi fait vibrer. La Marine était tout aussi active au front de l’assistance humanitaire lors des opérations comme la Toucan, dans le cadre de laquelle un ravi-tailleur a été expédié au Timor-Oriental.

La Marine s’est aussi distinguée à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Une série de déploiements sur les Grands Lacs ont été un triomphe en relations publiques lorsque la Marine est venue au cœur du pays, alors qu’une série d’initiatives — comme nommer la frégate Ville de Québec (2e) unité de langue française, accentuer la présence de la Réserve au Québec et instaurer une politique demandant à tous les officiers de devenir bilingues — a servi à faire valoir le service en tant que carrière aux yeux des francophones.

Les occasions dans une Réserve navale requinquée et élargie étaient également intéressantes pour beaucoup de Canadiens. Le concept de force totale, avec lequel on voulait contrer les réductions, par le gouvernement, des effectifs des forces régulières en donnant un rôle plus important aux réservistes, était principalement responsable d’un nouveau sentiment puissant de mission au sein de la Réserve navale. Missionnée sur la défense des côtes et sur le dragage des mines grâce à 12 nouveaux NDC (et obtenant une fonction de contrôle naval de la navigation commerciale et, par la suite, de renseignement), la Réserve navale n’était plus rien qu’une force d’augmentation des réguliers et, en conséquence, le taux de réduction des effectifs a baissé et le moral s’est considérablement relevé. De nouveaux navires et de nouvelles politiques sur le personnel signifiaient que le moral des forces régulières aussi était re-lativement solide, mais il y avait anguille sous roche. Les réductions du personnel, le rapport haute mer-terre élevé, et le rythme opérationnel vif commençaient à laisser leurs traces, encore plus quand les évènements du 11 septembre 2001 ont suscité l’augmentation des demandes qu’on adressait à la Marine.

Les attaques de terroristes aux États-Unis ont été des évènements gros de conséquences : elles ont donné lieu à un important déroutement de la politique de défense et des ressources qui ont alors été engagées à la défaite d’Al-Qaïda et de la menace asymétrique plus générale qu’est le terrorisme. Le gouvernement de Chrétien s’est tenu à l’écart du théâtre iraquien, mais il s’est engagé entièrement à la guerre contre le terrorisme, surtout en Afghanistan. Pourtant, sa réponse immédiate, que le ministre de la défense Art Eggleton a annoncée le 8 octobre 2001, fut d’envoyer la Marine. En à peine neuf jours, six navires mettaient le cap sur la mer d’Oman dans le cadre de l’opération Apollo. C’était un exploit de préparation et de flexibilité dont la conséquence a été que le Canada y est arrivé déployer ses navires tout de suite après la USN. D’autres triomphes ont eu lieu pendant cette mission, le déploiement naval canadien le plus soutenu et le plus consi-dérable depuis la guerre de Corée, qui a duré deux ans : du 2 octobre 2001 au 15 décembre 2003.

La Marine avait de quoi être fière. Ayant mené des milliers d’accostages et environ 60 p. 100 des arraisonnements de la coalition, elle s’est vite signalée en tant que chef de file mondial dans le domaine des tactiques d’arraisonnement. Ses compétences étaient notablement étendues, au point où un Canadien a été nommé au poste de commandant de la Force opérationnelle 151, une force internationale chargée du blocus dans le golfe d’Oman. Cependant, Apollo — comme ce fut le cas de la guerre du Golfe précédente — a aussi utilisé au maximum les ressources dont disposait la Marine. Les frégates, qui n’étaient pas conçues pour commander des groupes opérationnels, ont dû le faire à l’occasion car il n’y avait pas suffisamment de destroyers de classe Tribal; et le manque de pétroliers ravitailleurs obligeait la Marine à se tourner vers d’autres pays. Par surcroit, étant donné que tous ses marins, au nombre de 4 000 et 16 de ses principaux navires avaient servi dans la région à un moment ou à un autre, les programmes d’entretien des bâtiments étaient très décalés.

La Marine allait avoir un coup de veine qu’elle méritait bien et dont elle avait fort besoin. L’opération Altair, qui succédait à l’Apollo, a considérablement réduit l’engagement naval du Canada dans la région. Cette opération, à laquelle le Toronto (2e) a pris part le premier, en janvier 2004, allait se caractériser par l’envoi d’un bâtiment à la fois. Bien entendu que ces navires étaient occupés, comme l’a démontré le fait que le Charlottetown (2e) — qui avait la renommée d’être un navire « à tout faire » lorsqu’il faisait partie du groupe aéronaval du USS Harry S. Truman — a passé 87 p. 100 du temps qu’il était dans le théâtre en mer. Cette succession de navires, qui permettait aux autres vaisseaux de reprendre leurs fonctions et leurs exercices plus habituels, a été temporairement interrompue en juin 2008, quand le commodore Bob Davidson, à bord de l’Iroquois (2e), le navire de commandement, et accompa-gné par le Calgary (2e) et le Protecteur, a pris son tour en tant que dirigeant de la flotte de la coalition d’Altair (Force opérationnelle internationale 150).

Bien que le rythme opérationnel d’Altair était beaucoup plus lent que celui d’Apollo, le gouvernement conservateur du premier ministre Stephen Harper a quand même maintenu la Marine occupée au moyen de nouvelles missions et des nouvelles zones de responsabilités définies dans la Stratégie de défense le Canada d’abord (SDCD). Le document sur cette dernière, vraiment stratégique et formulé clairement, disait aux Canadiens que la défense du pays dépendait de sa capacité à défendre le Canada, à prendre part à la défense du continent et à participer à la sécurité du monde. La différence entre le document de la SDCD et les autres documents de défense, c’est que le premier garantissait les dépenses et fournissait un plan où il était indiqué ce dont les gens, l’équipement, la formation et l’infrastructure que la Marine auraient besoin pour réussir.

Mis à part les fonds qu’il avait déjà engagés pour la modernisation de la classe Halifax, pour le remplacement du Preserver et du Protecteur, dans le cadre du programme d’acquisition des navires de soutien interarmés et pour quelques nouveaux patrouilleurs à destination de l’Arctique, le gouvernement exposait brièvement un plan d’acquisition de 20 ans d’après lequel la Marine devait acquérir 15 nouveaux combattants de surface pour remplacer les classes Tribal et FCP. Et la SDCD était tout aussi ambitieuse en ce qui a trait aux profits que le gouvernement pouvait s’attendre à obtenir en garantissant la régénération de la flotte de vieux navires, comme son désir d’établir une présence sur l’Arctique canadien l’a démontré.

La découverte possible de ressources naturelles inexploitées, la fonte des glaces polaires et l’ouverture éventuelle du passage du Nord-Ouest ont donné une importance stratégique à l’Arctique, et la Marine ne l’ignore pas. À partir de 2002 et pendant les sept ans qui ont suivi, la Marine y a envoyé un mélange de FCP et de NDC et un sous-marin, de sorte qu’elle garde une présence en Arctique comme il n’y en a pas eu depuis les croisières pionnières de la fin des années 1940 et des années 1950. Cela n’a pas été facile à faire. Alors qu’à la fin de la guerre froide, les planificateurs supérieurs ont réussi à équilibrer les forces entre la côte atlantique et la pacifique, l’ajout de la côte arctique pose quelques problèmes de logistique et d’affectation des forces pour une Marine qui n’a même pas reçu suffisamment de ressources pour protéger deux des trois océans qui baignent le Canada de toute l’histoire; alors que dire d’un troisième.

On ne s’étonnera pas qu’il y ait des critiques qui se demandent comment, vu tous les rôles qu’elle joue actuellement, la Marine va gérer le nouvel engagement en Arctique. Il est sûr que le programme naval intérieur lié à la souveraineté, aux pêches, à la sécurité et aux patrouilles de surveillance est encore un rôle important, surtout pour les NDC. Il a fallu plusieurs frégates, qui collaborent bien avec d’autres départements ministériels tel celui de la GRC, pour ralentir le trafic des stupéfiants illégaux le long des côtes du Canada et dans les eaux sud-américaines.

La Marine canadienne a aussi contribué largement à la neutralisation de la piraterie internationale qui a augmenté récemment au large de la Somalie. Les bâtiments comme le Winnipeg (2e) ont été reconnus en tant que chasseurs de pirates experts, et le Ville de Québec a joué un rôle clé pour maintenir les voies maritimes ouvertes afin que l’ONU puisse livrer des aliments, par l’entremise du Programme alimentaire mondial (PAM) aux 3,2 millions de Somaliens qui en dépendent. Les livraisons du PAM chargées à bord de la frégate St. John’s pour assister les populations affamées en Haïti à la suite des ouragans étaient tout aussi importantes. Et, pour finir, les affectations de navires singuliers pour la cause de la solidarité, par le truchement des contributions au 1er Groupe de la Force navale permanente de réaction de l’OTAN (SNMG1) — une force de réaction rapide qui s’entraine et fonctionne en tant qu’équipe cohérente — couronnent ce qui est vraiment une profusion de fonctions et de capacités.

Par malheur, il y a des tendances à l’horizon qui risquent d’affecter le niveau de versatilité de la Marine. Que ce soit à cause du fait que les sous-marins de classe Victoria ne sont pas encore entièrement opérationnels ou que quatre à six FCP sont retenues en même temps à cause de la modernisation de la classe Halifax, il y aura des moments où la capacité de la Marine de missionner des navires ou de composer des groupes opérationnels sera sérieusement entravée. Le besoin pressant de remplacer les DDG 280 (leur classification a changé d’escorteurs d’escadre porte-hélicoptères à destroyers lance-missiles après le MNCT) inquiète certaines personnes. Bien que les premiers navires de combat de surface canadiens (NCSC) auront des systèmes de défense contre avions et de commandement et contrôle, les retards mettront la Marine dans une position où il faudra qu’elle modernise les 280 une deuxième fois ou qu’elle abandonne pendant un certain temps la capacité fondamentale qui lui permet d’agir en tant que force nationale indépendante.

Les retards des NSI aussi, parce que l’industrie a dit au gouvernement de soit diminuer les exigences du navire, soit augmenter le financement, menacent de priver la Marine d’encore un autre besoin essentiel. Sans de nouveaux bâtiments pour remplacer les Preserver et Protecteur de 40 ans, il est presque sûr que la Marine n’arrivera pas à procurer à la flotte ce dont elle a besoin.

Il est évident aussi que le programme des NSI dénonce des problèmes de taille, et que ces derniers pourraient amoindrir sa capacité de fournir une force polyvalente. Il y a des critiques qui prétendent, par exemple, que le gouvernement finira par ne pas tenir ses promesses, à moins qu’il y ait aussi des réformes importantes de l’industrie « d’expansion et de récession » du Canada.

L’armement en personnel et le recrutement aussi sont des domaines où des problèmes risquent de survenir. Les importantes réductions d’armement en personnel des années 1990, un processus de recrutement des Forces canadiennes concernant principalement les troupes pour l’Afghanistan et la compétition acharnée pour les emplois du secteur privé signifient que la Marine doit s’attaquer à l’insuffisance de personnel qui empirera sa capacité de tenir les engagements opérationnels. Le problème est si grave que la Marine a prédit qu’il manquera 1 000 personnes à son effectif en 2011.

Le fait que la Marine a manifesté tant de polyvalence sans les deux types de navires (croiseurs et porte-avions) dont disposent ses alliés plus grands qu’elle, et sans le même nombre de bâtiments, est la preuve qu’elle est capable de réussir très bien avec très peu de ressources. Trouver des moyens d’accomplir une grande gamme de tâches malgré un budget comprimé ne lui a pas été facile. Pourtant, l’histoire opérationnelle et les succès de ces 20 dernières années indiquent qu’un mélange de leadership efficace des compétences lui permettant de s’intégrer à ses principaux alliés (notamment la USN), son adaptabilité, et l’emploi brillant de groupes opérationnels fondés sur un mélange de destroyers de commandement, de frégates polyvalentes, de sous-marins et de ravitailleurs, ont donné lieu à ce que l’historien Richard Gimblett appelle, avec raison, l’âge d’or de la Marine.