Le Canada et l’opération Apollo : les premiers jours de la guerre en Afghanistan

Edmonton est bien loin du Shah-i-Kot, dans l’est de l’Afghanistan : plus de 10 000 kilomètres à vol d’oiseau, mais une distance plus grande encore sur le plan psychologique. Pour le caporal Rob Furlong, le regard plissé derrière la lunette de son fusil tandis qu’il observait un groupe de combattants ennemis un après-midi de mars 2002, les austères montagnes du Shah-i-Kot semblaient à mille lieues de chez lui.

Quelques mois plus tôt, à la suite des attentats du 11 septembre, le 3e Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (3 PPCLI), l’unité du caporal Furlong, avait reçu l’ordre de quitter sa base d’Edmonton pour être déployé au cœur du bastion d’al-Qaïda, en Afghanistan.

En mars, les forces américaines et les forces rebelles afghanes avaient évincé le régime taliban de la capitale, Kaboul, et des dizaines de combattants talibans et d’al-Qaïda en déroute – parmi lesquels se trouvaient peut-être des cerveaux saoudiens des attentats du 11 septembre, comme Oussama ben Laden – se seraient regroupés dans le Shah-i-Kot, près de la frontière avec le Pakistan, pour y livrer un dernier combat.

Cinq tireurs d’élite canadiens du 3 PPCLI avaient été détachés auprès d’une force participant à un ambitieux assaut aérien dirigé par les Américains afin de chasser l’ennemi de la région. Les Canadiens étaient répartis en deux équipes de trois tireurs : le caporal Furlong et le caporal-chef Tim McMeekin étaient jumelés à un soldat américain chargé de les protéger pendant qu’ils accomplissaient leur mission.

Le premier jour de l’assaut, l’équipe fut déposée dans les montagnes par un hélicoptère. Elle passa plusieurs jours à ratisser les crêtes enneigées et les éperons rocheux à la recherche de cibles et en appui des forces américaines et afghanes déployées dans la vallée.

L’ennemi se révéla cependant plus nombreux que prévu : plusieurs milliers de combattants d’al-Qaïda opposèrent une forte résistance. Des hélicoptères américains furent abattus et les pertes de la coalition s’alourdirent. Parfois elle-même prise sous le feu direct de mortiers et de fusils, l’équipe de tireurs d’élite repérait et abattait des insurgés qui transportaient des armes dans la vallée ou vers les cols de montagne.

Vers le sixième jour, le caporal-chef McMeekin repéra à l’aide de son télémètre trois combattants ennemis qui transportaient des mortiers et d’autres armes dans la vallée, à plus de deux kilomètres de distance. C’était une portée considérable pour tenter un tir, même pour des tireurs d’élite chevronnés.

Allongé sur le sol rocheux avec son fusil McMillan TAC-50, le caporal Furlong plaça dans sa ligne de mire le combattant qui représentait la menace la plus immédiate : celui qui transportait une mitrailleuse de fabrication russe. Il confirma la distance exacte auprès du caporal-chef, régla l’élévation de son fusil, calma sa respiration et posa doucement le doigt sur la détente.

« Prêt », dit-il.

« Feu », répondit le caporal-chef McMeekin.

La balle de calibre 50 fendit l’air en tournoyant et frappa le sol tout près du mitrailleur ennemi. Le caporal-chef indiqua une correction. Le caporal Furlong rechargea son arme, ajusta son tir et fit à nouveau feu, atteignant cette fois-là le sac à dos de l’homme.

Bien que les combattants ennemis se soient précipités à couvert, ils restaient exposés, car ils ne savaient pas d’où venaient les coups de feu. Le caporal rechargea son arme et ajusta de nouveau son tir; sa troisième balle atteignit la cible en pleine poitrine. Le caporal-chef qui observait l’action à l’aide de son télémètre confirma l’impact mortel.

Le caporal Furlong venait d’abattre un homme à 2 430 mètres, ce qui constituait alors le tir mortel à la plus longue distance jamais enregistrée dans l’histoire.

Il s’agissait d’un jour de grande importance pour le Canada en Afghanistan : il annonçait non seulement les capacités de combat exceptionnelles des soldats canadiens, mais aussi l’engagement de leur pays dans la longue et périlleuse guerre qui s’annonçait.

Les dirigeants politiques du Canada furent « ébranlés jusque dans leurs fondements » le 11 septembre 2001, écrivirent Janice Gross Stein et Eugene Lang dans The Unexpected War: Canada in Kandahar (La guerre inattendue : le Canada à Kandahar, NDT).

Fait notable, le ministre de la Défense, Art Eggleton, et le général Ray Henault, chef d’état-major de la Défense, étaient tous deux en Europe ce matin-là – respectivement en Bulgarie et en Hongrie, où le général Henault assistait à une réunion de généraux de l’OTAN. Ils regardèrent avec horreur des terroristes d’al-Qaïda diriger des avions de ligne contre les tours du World Trade Center et le Pentagone, tandis qu’un quatrième avion détourné s’écrasait dans la campagne de Pennsylvanie.

Le Canada se retrouva immédiatement en première ligne. Non seulement 24 Canadiens figuraient-ils parmi les 3 000 personnes tuées lors des attaques, mais les aéroports aux quatre coins du pays servirent de sites d’atterrissage d’urgence pour plus de 220 avions à destination des États-Unis. De Vancouver à Gander, T.-N.–L., les collectivités offrirent réconfort, nourriture et hébergement aux dizaines de milliers de passagers bloqués.

Alors que le chaos s’installait, le ministre Eggleton et le général Henault s’empressèrent de rentrer à Ottawa, où le gouvernement du premier ministre, Jean Chrétien, prenait la mesure d’un monde géopolitique radicalement transformé et tentait de déterminer dans l’urgence comment le Canada devait réagir.

« Les membres du gouvernement Chrétien, écrivirent Janice Gross Stein et Eugene Lang, […] n’avaient aucune idée du rôle que l’armée canadienne devait, pouvait ou allait jouer en Afghanistan. En fait, Ottawa s’évertua pendant plusieurs
mois à élaborer une politique sur l’Afghanistan qui réponde aux principaux objectifs politiques du gouvernement tout en étant accep-table pour le public canadien. »

Dans les semaines précédant le 11 septembre, le gouvernement préparait un budget fédéral axé sur l’éducation postsecondaire. Ce projet fut balayé et remplacé à la hâte par un budget consacré à la sécurité nationale, qui prévoyait une enveloppe sans précédent de 7,7 milliards de dollars destinée aux organismes de renseignement et de lutte contre le terrorisme. Les préoccupations concernant la sécurité étant centrées sur le territoire national plutôt qu’à l’étranger, peu de fonds supplémentaires furent accordés aux Forces armées.

Parallèlement, le gouvernement savait qu’une forme de contribution militaire était inévitable. Cela devint particulièrement évident en octobre, lorsque l’OTAN invoqua, pour la première fois en 52 ans d’existence, l’article 5 du traité fondateur de l’alliance, selon lequel toute attaque perpétrée contre un membre de l’OTAN est une attaque perpétrée contre tous. La participation militaire du Canada était alors légalement obligatoire.

Selon Janice Gross Stein et Eugene Lang, le Cabinet et les hauts fonctionnaires étaient divisés sur la marche à suivre. Certains voulaient envoyer immédiatement des troupes canadiennes se joindre aux forces américaines engagées dans l’assaut contre le bastion d’al-Qaïda à Kandahar, dans le sud de l’Afghanistan.

Une équipe canadienne de tireurs d’élite du groupement tactique du 3 PPCLI, vêtue d’un treillis britannique spécialisé, observe le terrain près de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. [Stephen J. Thorne/La Presse Canadienne]

Les Américains « étaient curieux parce qu’ils ne nous connaissaient pas vraiment », raconta l’un de ses membres. Au début, les gens disaient : « C’est qui, bordel, la FOI 2? » 

D’autres préféraient confier aux troupes canadiennes une mission moins risquée, peut-être aux côtés des alliés européens au sein de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), une force de stabilisation pour Kaboul placée sous mandat de l’ONU. De leur côté, certains hauts responsables militaires, inquiets de l’état de négligence prolongée et de la surcharge des Forces armées canadiennes, préféraient une contribution symbolique à la force navale qui se constituait dans la mer d’Arabie.

Une semaine après que l’OTAN eut invoqué l’article 5, le ministre Eggleton annonça l’opération Apollo, la contribution officielle du Canada à la mission militaire des États-Unis en Afghanistan. Le nom Apollo – celui du programme américain d’alunissage – fut choisi délibérément pour témoigner de la solidarité du Canada avec les États-Unis.

L’annonce d’Eggleton ne faisait toutefois aucune mention du déploiement de troupes canadiennes en Afghanistan. La Marine devait plutôt renforcer la flotte de la coalition qui se constituait au large du Pakistan, et le NCSM Halifax reçut l’ordre de se dérouter de l’Espagne, où la frégate participait à des exercices de l’OTAN, vers la mer d’Arabie. Neuf jours plus tard, une force opérationnelle navale commandée par le commodore Drew Robertson quitta Halifax à destination de l’Asie du Sud. Le départ des bâtiments de guerre eut lieu en grande pompe sous les yeux de milliers de sympathisants – et de familles de marins inquiètes – qui les saluaient depuis la rive.

L’artiste John Horton représente une équipe d’arraisonnement canadienne qui s’approche d’un navire-citerne marchand en mer d’Arabie pendant la guerre en Afghanistan. [John Horton]

Parmi la foule se trouvait Laura Nurse, dont le fiancé, le matelot de 2e classe Scott Shaw, faisait déjà route vers l’Asie du Sud à bord du NCSM Halifax. Son navire et son équipage devaient rentrer au pays un mois plus tard, au terme de leur mission auprès de l’OTAN, mais ils étaient désormais déployés pour une durée indéterminée dans le cadre de ce que le président américain George W. Bush appelait la guerre contre le terrorisme.

« Si j’avais su à l’époque qu’il partait à la guerre, j’aurais épousé mon petit marin le jour même de son départ, avoua alors Laura Nurse au National Post. Je crains de ne jamais le revoir. »

En janvier, six navires de guerre canadiens étaient déployés en mer d’Arabie, un tiers de la flotte de surface de la marine. Au cours des deux années suivantes, 16 contretorpilleurs, frégates et ravitailleurs de la Marine royale du Canada, de même que plus de 4 000 marins, participèrent à l’effort. Ils protégeaient les navires américains qui lançaient des frappes aériennes contre l’Afghanistan et patrouillaient en mer d’Arabie et dans le golfe d’Oman, arraisonnant des centaines de bateaux suspects à la recherche de drogue, d’armes et d’agents d’al-Qaïda essayant de s’enfuir d’Asie du Sud-Ouest par la mer.

Ce que les Canadiens et bon nombre de hauts responsables du gouvernement fédéral ignoraient, c’est que, dès décembre 2001, outre la contribution navale largement mise en valeur, des soldats canadiens avaient été discrètement envoyés en Afghanistan. Un contingent de la Force opérationnelle interarmées 2 (FOI 2), l’unité d’élite des forces spéciales canadiennes, était déjà sur le terrain, où il appuyait les forces spéciales américaines dans leur traque des dirigeants talibans et d’al-Qaïda.

Quelque 40 soldats de la FOI 2 se joignirent à des agents venus d’Allemagne, du Danemark, de Turquie et d’autres pays au sein de la force opérationnelle K-Bar, un regroupement de forces spéciales placé sous commandement des États-Unis. Cette force avait pour mission de traquer et de capturer ou de tuer les combattants ennemis dans le sud de l’Afghanistan. D’abord basée au Pakistan, puis sur une piste d’atterrissage conquise dans la province de Helmand et baptisée Camp Rhino, la force opération-nelle K-Bar s’installa ensuite sur le terrain d’aviation de Kandahar, l’ancien quartier général d’al-Qaïda.

Ce n’est que le 21 janvier 2002 que la population apprit que des Canadiens combattaient en Afghanistan, lorsque les journaux publièrent une photographie d’agence montrant des Canadiens masqués – portant des treillis de camouflage verts, contrairement à leurs homologues américains vêtus de brun désert – escortant trois détenus ennemis sur la rampe d’un hélicoptère américain à Kandahar.

Cette image provoqua un tollé à la Chambre des communes. Les députés de l’opposition accusèrent le gouvernement d’avoir trompé le Parlement quant à la véritable ampleur de l’engagement du Canada en Afghanistan et soulevèrent des questions sur la collaboration apparente des Forces canadiennes avec les efforts controversés des États-Unis visant à capturer puis à transférer les « combattants ennemis illégaux » vers la prison américaine de la baie de Guantánamo, à Cuba, dont le statut juridique demeurait flou.

Lorsque les forces spéciales canadiennes arrivèrent pour la première fois en Afghanistan, la FOI 2 était encore méconnue dans le milieu très fermé des unités spécialisées de l’OTAN. Les Américains « étaient curieux parce qu’ils ne nous connaissaient pas vraiment, raconta l’un de ses membres au Toronto Star en 2010. Au début, les gens disaient “C’est qui, bordel, la FOI 2?” ».

Les Canadiens firent vite leurs preuves, accomplissant une gamme de missions, notamment des raids contre des installations et des repaires ennemis, la capture de hauts responsables talibans et le guidage de frappes aériennes depuis des postes d’observation en montagne. Comme les autres unités de la force opérationnelle K-Bar, la FOI 2 reçut la U.S. Presidential Unit Citation des États-Unis pour « son héroïsme extraordinaire et son rendement exceptionnel dans l’accomplissement de sa mission face à l’ennemi en Afghanistan ».

Tandis que les prouesses de la FOI 2 se déroulaient dans le secret, le gouvernement Chrétien continuait de tergiverser sur la façon de soutenir la guerre en Afghanistan de façon plus tangible que le déploiement maritime.

Des soldats canadiens montent dans un hélicoptère Chinook américain dans les montagnes de l’est de l’Afghanistan, le 17 mars 2002, à la fin de leur première offensive de combat depuis la guerre de Corée. [Stephen J. Thorne/La Presse Canadienne]

Au début, Ottawa chercha à se joindre à la force de stabilisation de la FIAS dirigée par les Britanniques; cependant, le Royaume-Uni lui opposa une fin de non-recevoir, affirmant que, hormis une composante du génie, il n’avait pas besoin d’un important contingent de l’Armée canadienne à Kaboul.

Entre-temps, les planificateurs militaires américains demandèrent au Canada de fournir un groupement tactique à Kandahar. Les forces américaines avaient fort à faire pour traquer les combattants talibans et d’al-Qaïda encore présents à Kandahar et dans les environs, et elles voulaient l’aide du Canada pour protéger le terrain d’aviation de Kandahar, une base d’une importance cruciale pour les opérations dans le sud de l’Afghanistan. Le Cabinet accepta et promit qu’un bataillon d’infanterie serait déployé dans la ville – au cœur d’une guerre ouverte – dès février.

La décision « marquait un tournant majeur dans la réflexion politique et militaire à Ottawa, écrivirent Janice Gross Stein et Eugene Lang. Ce serait la première mission de combat pour les Forces canadiennes depuis la guerre de Corée, cinquante ans plus tôt. »

Après des décennies de missions humanitaires ou de stabilisation dans les Balkans, en Afrique et au Moyen-Orient, il s’agissait d’une occasion longtemps attendue pour les Forces armées de « montrer au public qu’elles constituaient une force de combat bien entrainée, et non de simples soldats de la paix coiffés du béret bleu ».

L’avant-garde du contingent d’infanterie promis par le Canada – un détachement de reconnaissance du 3 PPCLI commandé par le lieutenant-colonel Pat Stogran – arriva au terrain d’aviation de Kandahar le 14 janvier 2002. Comme la plupart des soldats qui arrivaient alors dans la ville, ses membres furent transportés à bord d’un C-17 Globemaster américain, qui descendit en spirale au-dessus de la piste pour éviter les tirs ennemis, un tarmac plongé dans l’obscurité, au milieu des carcasses d’appareils soviétiques abandonnés datant des années 1980.

« L’aérogare internationale, dévastée, n’était éclairée que par la lueur de barils de 50 gallons enflammés, autour desquels des fusiliers marins américains, lourdement armés, sales et coiffés d’une tuque, se penchaient au-dessus des flammes pour se réchauffer les mains, écrivit l’historien Sean M. Maloney dans The Canadian Army in Afghanistan, une histoire officielle du conflit en trois volumes publiée en 2022. On se serait cru dans un film postapocalyptique. »

Le reste du groupement tactique du 3 PPCLI atterrit deux semaines plus tard. Conduit sur une parcelle de terrain dégagée près de la piste où il n’y avait ni sacs de sable ni autres ouvrages défensifs, il reçut l’ordre d’y établir son campement.

Le lieutenant-colonel Stogran commandait en tout quelque 1 000 soldats, provenant principalement d’Edmonton, mais aussi d’unités de partout au Canada. En plus de capacités logistiques, de transmissions et de génie de combat, le groupement tactique comptait trois compagnies d’infanterie légère, un escadron des Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians) équipé de véhicules de surveillance Coyote et un peloton de mortiers du 1er régiment de la Royal Canadian Horse Artillery.

Des soldats canadiens sur The Whale. [MDN/AP2002-5593]

« Ce que l’on a tendance à oublier, c’est que la perte du terrain d’aviation, ou même la perturbation de ses activités, aurait été catastrophique et aurait retardé l’effort de la coalition pendant des mois, voire des années. »

Aux côtés de la petite équipe de la FOI 2 qui était déjà sur place et qui opérait de façon totalement indépendante du groupement de Stogran, les soldats du Patricia côtoyaient une multitude de forces internationales, venues de pays aussi divers que la Norvège et la Nouvelle-Zélande, qui utilisaient toutes le terrain d’aviation de Kandahar comme base essentielle.

Ce terrain d’aviation, l’une des trois seules grandes pistes afghanes aux mains de la coalition en 2002, était une installation quelque peu délabrée située à la périphérie sablonneuse de la deuxième ville d’Afghanistan. Il jouait un rôle crucial en tant que base d’opérations avancée sécurisée à l’appui de la guerre dans le sud. Il revenait au groupement tactique du lieutenant-colonel Stogran de protéger la base, avec l’appui des capacités de surveillance électronique de ses véhicules Coyote, libérant ainsi les bataillons d’infanterie américains pour des missions plus lointaines.

Vu le peu d’activité ennemie dans le secteur immédiat, la garde du terrain d’aviation était fastidieuse. Les soldats surveillaient le périmètre de la piste et vivaient dans des tentes au milieu du vacarme constant des aéronefs à l’atterrissage et au décollage, ainsi que des scorpions et des serpents, et dans la chaleur accablante du printemps et de l’été.

« C’était une besogne ingrate, écrivit M. Maloney, mais essentielle. Ce que l’on a tendance à oublier, c’est que la perte du terrain d’aviation, ou même la perturbation de ses activités, aurait été catastrophique et aurait retardé l’effort de la coalition pendant des mois, voire des années.

« Tout ce dont les 5 000 soldats pouvaient avoir besoin devait arriver par avion : véhicules, munitions, eau, nourriture et allumettes. Et tout cela devait être entreposé et organisé quelque part, et protégé des éléments, des pillards et de l’ennemi. Autrement dit, le terrain d’aviation de Kandahar était la ligne de vie et le cerveau de la coalition en Afghanistan. »

La guerre s’intensifia pour le groupement tactique canadien au début du mois de mars. L’opération Anaconda, nom de code de l’assaut aérien de la coalition dans la région du Shah-i-Kot, offrit aux équipes de tireurs d’élite du groupement tactique un répit bienvenu de leurs tâches de garde et les lança au combat pour la première fois. Les cinq tireurs du PPCLI se distinguèrent dans les montagnes par leur courage sous le feu ennemi et par des tirs mortels effectués à des distances records.

(À la suite de l’opération, leurs exploits furent ternis par des accusations selon lesquelles certains d’entre eux auraient profané le cadavre d’un combattant ennemi, notamment en lui coupant un doigt en guise de souvenir. Une longue enquête menée par la police militaire disculpa les tireurs – les caporaux Furlong et Dennis Eason et les caporaux-chefs McMeekin, Arron Perry et Graham Ragsdale – qui reçurent chacun la Bronze Star américaine pour actes de bravoure sur le champ de bataille.)

Dans l’ensemble, l’opération Anaconda ne se déroula pas très bien : les hélicoptères furent abattus, plusieurs Américains furent tués et des centaines de combattants ennemis auraient réussi à s’échapper de la vallée du Shah-i-Kot et à se cacher dans les cavernes et les ravins de l’escarpement surnommé The Whale (la baleine, NDT), qui longe le côté ouest de la vallée. Les fantassins du 3 PPCLI eurent à leur tour l’occasion d’échapper à la monotonie de la garde du terrain d’aviation de Kandahar lorsqu’ils reçurent l’ordre de ratisser la crête à la recherche des insurgés insaisissables.

Des hélicoptères Chinook déposèrent les Canadiens sur le terrain accidenté et en altitude de The Whale le 13 mars. Gonflés d’adrénaline, ils s’attendaient pleinement à livrer le premier combat majeur de l’Armée canadienne depuis des dizaines d’années. Pendant cinq journées intenses, chargés de lourds sacs à dos, ils fouillèrent les cavernes et les  affleurements, trouvant de petits dépôts de munitions, des documents abandonnés et, de temps à autre, des cadavres. Toutefois, l’ennemi, y compris de possibles dirigeants d’al-Qaïda, avait quitté les lieux, et le groupement tactique retourna à Kandahar.

Un mois plus tard, le 17 avril, une tragédie frappa le Patricia, non pas sous le feu ennemi, mais à la suite d’un tir fratricide effectué par un chasseur F-16 américain. La compagnie A du bataillon menait un exercice d’entrainement nocturne sur un champ de tir réel du nom de Tarnak Farm, près du terrain d’aviation de Kandahar, en préparation d’une opération à venir. Un pilote américain qui décrivait des cercles autour du terrain d’aviation cette nuit-là prit les éclairs des armes légères des Canadiens pour des tirs ennemis.

Le pilote largua une bombe guidée au laser sur la compagnie A, tuant le sergent Marc Léger, le caporal Ainsworth Dyer et les soldats Richard Green et Nathan Smith, et blessant huit autres militaires. Ces quatre hommes furent les premiers soldats canadiens à mourir en Afghanistan. Leur décès suscita une immense vague de chagrin au Canada, pays peu habitué, en 2002, à apprendre que ses soldats étaient tués à l’étranger.

Un soldat canadien monte la garde aux côtés de travailleurs afghans qui attendent de décharger des sacs de céréales transportés par un vol d’aide humanitaire du Programme alimentaire mondial sur le terrain d’aviation de Kandahar, le 28 février 2002. [Stephen J. Thorne/La Presse Canadienne]

« Les membres du gouvernement Chrétien n’avaient aucune idée du rôle que l’armée canadienne devait, pouvait ou allait jouer en Afghanistan. »

Pendant trois mois après l’incident, les soldats du lieutenant-colonel Stogran menèrent diverses autres missions de recherche et de contrôle à l’extérieur de Kandahar, alors que la coalition continuait de sillonner le pays à la recherche des forces d’al-Qaïda et des talibans et de traquer les dirigeants responsables des attentats du 11 septembre.

En mai, les Canadiens participèrent à l’exhumation de 23 tombes récentes dans la région de Towr Ghar, dans l’est de l’Afghanistan, près de l’endroit où les forces de la coalition avaient combattu les forces d’al-Qaïda lors de la bataille de Tora Bora, en décembre. Les villageois des environs avaient renseigné les Patricias sur les tombes qui, croyaient-ils, contenaient les corps d’agents d’al-Qaïda, y compris un Arabe de grande taille qui était peut-être Oussama ben Laden.

Un peloton du 3 PPCLI prit la tête d’une équipe regroupant des experts de la Criminal Investigation Division de l’Armée américaine (division des enquêtes criminelles, NDT). L’examen et le prélèvement d’échantillons d’ADN, effectués avec la coopération de résidents afghans, ne permirent pas d’établir que les dépouilles étaient celles de dirigeants d’al-Qaïda. Cependant, les enquêteurs déterminèrent que les morts avaient probablement fait partie de l’équipe de protection rapprochée d’Oussama ben Laden.

Le groupement tactique du 3 PPCLI termina sa mission à Kandahar plus tard cet été-là et rentra au pays pour se reposer et récupérer, puis transmettre au reste de l’Armée canadienne les enseignements tirés de sa mission. La Marine, quant à elle, maintint sa présence en mer d’Arabie jusqu’à ce que son dernier navire, le NCSM Calgary, rentre au Canada en décembre 2003.

Bien que ni le gouvernement d’Ottawa ni la plupart des Canadiens ne le sussent à l’époque, la fin de l’opération Apollo ne marquait que le début de l’engagement du Canada en Afghanistan. Lorsque le 3 PPCLI quitta Kandahar, les talibans avaient été chassés du pouvoir, et les forces d’al-Qaïda survivantes étaient pourchassées jusqu’au-delà de la frontière, au Pakistan. Toutefois, comme l’écrivit Sean Maloney, « les premiers contours diffus de l’insurrection qui allait plus tard embraser le sud et l’est de l’Afghanistan » avaient déjà commencé à se dessiner durant le séjour des Canadiens à Kandahar.

Au cours de la décennie suivante, les forces canadiennes retournèrent en Afghanistan, d’abord à Kaboul, puis à Kandahar, où elles furent entrainées dans une guérilla prolongée, menée à un rythme soute-nu et beaucoup plus meurtrière.

L’opération Apollo ne fut que le prélude, plus calme et plus facile, à tout ce qui allait suivre. Et pourtant, malgré son manque de drame et de spectaculaire, la première incursion du Canada en Afghanistan prouva qu’il était un allié fiable de l’OTAN, capable de contribuer efficacement à la sécurité mondiale. Plus important encore, elle tira les Canadiens de leur complaisance à l’égard des Forces armées et de leur véritable raison d’être.

« Le conflit en Afghanistan était le premier conflit armé majeur auquel participait le Canada depuis la guerre de Corée, dans les années 1950, et c’était aussi sa première campagne de contre-insurrection prolongée, écrivit M. Maloney.

« La guerre en Afghanistan rappela aux Canadiens que le paradigme du maintien de la paix qui avait si longtemps dominé la vision canadienne du monde s’inscrivait dans un âge d’or révolu, peut-être même mythologique. Le Canada était désormais aux prises avec un nouveau type d’ennemi. »