Les contrecoups de la guerre

Les répercussions de la guerre se font sentir longtemps après l’explosion du dernier obus et le dernier coup de feu. Elles se propagent, comme les ondes d’une explosion, d’une génération à l’autre.

Ce n’est pas ce qu’il voudrait que je fasse. Mon grand-père ne voudrait pas me voir étendu dans ce champ froid et humide de France.

LA PATROUILLE EN HAÏTI

L’ironie cruelle ne manque pas en Haïti.

Prenez l’épidémie de choléra provoquée à la suite du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Elle a tué quelque 7 000 personnes et en a rendu plus de 530 000 malades, mais il s’est avéré qu’elle n’était pas du pays : elle aurait été importée par des soldats des Nations Unies venus du Népal. Ou prenez un autre point de vue et considérez les presque 100 membres de l’ONU, dont deux policiers canadiens, morts pendant le tremblement de terre alors qu’ils essayaient d’aider le pays appauvri.

Roméo Dallaire

TOUT JUSTE EN ENTRANT DANS LE BUREAU DU SÉNATEUR ROMÉO DALLAIRE, AU PARLEMENT, IL Y A UNE PHOTOGRAPHIE DE PLUSIEURS ENFANTS SUR UNE COLLINE HERBEUSE DU RWANDA. CERTAINS D’ENTRE EUX DÉPASSENT À PEINE LES HERBES, MAIS IL EST ÉVIDENT QUE LA PLUPART SONT NÉS APRÈS LA GUERRE CIVILE ET LE GÉNOCIDE DE 1994 PENDANT LESQUELS DES CENTAINES DE MILLIERS DE PERSONNES SONT MORTES ET DES MILLIONS D’AUTRES, DONT DALLAIRE, ONT ÉTÉ MARQUÉES POUR LA VIE.

À Ortona dans le temps et maintenant

Plus de 1 200 élèves quittent le cimetière de guerre canadien de la Moro, à Ortona, en défilant avec leur drapeau « reliant les générations » [PHOTO : DAN BLACK]

Tôt le matin du 25 novembre 2008 :

Les grands autocars s’arrêtent un par un dans l’allée étroite qui longe la côte ouest de l’Adriatique. Il fait froid, il y a du vent, et la pluie menace de tomber sur la voute en pierres qui relie l’église de San Donato au cimetière de guerre canadien de la Moro.

Pendant quelques secondes entre les arrivées, tout est silence, sauf le bruissement du vent du nord dans les oliveraies et les pergolas couvertes de plantes grimpantes. À cinq kilomètres au nord, sur un plateau qui donne sur la mer et une vallée tranquille, se trouve l’ancienne ville d’Ortona, reconstruite, aux maisons à deux ou trois étages blotties sous la cathédrale San Tommaso.

À deux milles environ au sud-ouest, invisible, au bord d’un long ravin, il y a la Casa Berardi où, le 14 décembre 1943, un petit groupe de soldats cana­diens résolus a tenu, contre toute attente, à une bataille brutale qui s’est terminée par la capture d’une position clé et la remise d’une Croix de Victoria à un Canadien français de Cabano (Qc). Plus au sud, du côté nord de la Moro, se trouvent les villages de fermiers Villa Rogatti, La Torre et San Leonardo.

Des dizaines d’adolescents cana­diens, en manteau écarlate, pantalons noirs et chemise kaki, descendent sur la chaussée mouillée, par les portes avant et arrière du premier car. Ceux qui se trouvaient dans le premier car viennent de regarder une courte vidéo montrant l’endroit 65 ans auparavant.

Une compagnie  des Seaforth Highlanders s’avance vers Ortona en 1943. [ PHOTO : FREDERICK G. WHITCOMBE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA152749]

Pendant la prochaine heure, plus de 1 200 écoliers vont passer en-dessous de la voute et se disperser dans le cimetière à la pelouse immaculée. La plupart, sinon tous, ont carnet et crayon, ou un appareil photo numérique. Et ils ont tous quelque chose d’autre : une promesse à tenir, une quête à réaliser; c’est un petit pèlerinage privé qui a non seulement couvert des milliers de kilomètres, du Canada à l’Italie, mais qui leur a fait examiner l’histoire militaire canadienne comme jamais auparavant. Il s’agira de chercher en leur for intérieur ainsi que d’examiner l’histoire d’une bataille qui en son temps on surnommait la petite Stalingrad.

On espère, ou en tout cas leurs enseignants espèrent certainement, que ce voyage en Italie va les aider à mieux comprendre ce qu’ont ressenti les milliers de jeunes hommes qui avaient quitté leurs proches et étaient venus servir en Italie pendant la campagne des alliés qui a duré de 1943 à 1945. Ils ont lu, par exemple, que plus du quart des 92 757 Canadiens de tous les grades qui ont fait la campagne en ont été victimes. Plus de 400 officiers et presque 5 000 hommes ont trouvé la mort. Presque 19 500 autres ont été blessés et 365 sont morts de causes autres que l’action ennemie.

Pour beaucoup des écoliers, des parents, des enseignants et des chape­rons, c’est un voyage qui entrelace les influences que sont la curiosité, la tristesse et la colère pour en faire un cadre global du souvenir en l’honneur de ceux qui gisent sous leurs pieds. Ici, il y a 1 615 tombes, dont 1 375 sont celles de Canadiens.

Mais bien que le voyage serve à regarder 65 ans en arrière, il sert aussi à jeter un coup d’œil sur le monde d’aujourd’hui, notamment sur la guerre en Afghanistan. Car en plus d’offrir ses respects à un Canadien tué en Italie, chaque écolier s’est renseigné sur un soldat de la mission actuelle du Canada, et ils l’ont tous démontré en ajoutant des carrés de tissus, avec leur nom et le nom de leurs « deux soldats », à une bannière immense intitulée Hands Across The Generations Flag (drapeau des mains reliant les générations).

Les élèves assistent à une cérémonie de commémoration au cimetière de guerre canadien de la Moro. [PHOTO : DAN BLACK]

Mais rien que de se trouver parmi ces pierres tombales d’un blanc velouté au cimetière de la Moro, de voir ce qu’a couté la guerre, non pas en termes de statistiques mais de vies de particuliers perdues, est immensurable. Les éducateurs, dont Rosie Kruhlak de Morinville (Alb.), Gene Michaud d’Ottawa et David Chisholm de Summerside (Î.-P.-É.) voient ces moments comme « enseignables », quand les yeux s’écarquillent et que la  bouche bée en une expression de compréhension : ‘Ouah! Je comprends! Je comprends vraiment!

David Robinson, enseignant qui a mené plus de 1 700 écoliers en France, en avril 2007, à l’occasion du 90e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy, est à la tête du voyage en souvenir du 65e anniversaire d’Ortona. En descendant du car, lors de ce qui va être le point culminant d’un travail de plusieurs mois comprenant d’innombrables courriels et réunions avec des officiels du Canada, de l’Italie et du Vatican, il lève les yeux au ciel : « Pourvu qu’il ne pleuve pas. »

4 décembre 1943 :

La 1re Division canadienne est au bord de la Moro. Deux jours après, la 1re Brigade blindée canadienne la rejoint. Leur mission, grosso modo, est de traverser une vallée de six kilomètres de largeur, faire une brèche dans les lignes allemandes et capturer Ortona. Dans la vallée, il y a des fermes, des champs parsemés de mines et des positions de mitrailleuse ennemies. Il y a aussi des oliveraies, des vignes, des ponts détruits et des ravins profonds.

La vallée de la Moro, le 8 décembre 1943. [PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA166307]

La noirceur aidant, 5-6 décembre 1943 : 

Le Hastings and Prince Edward Regiment, les Seaforth Highlanders of Canada et la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry commencent à traverser la Moro. L’attaque du Hastings, près de l’embouchure, a pour but de distraire l’ennemi des Seaforth et de la PPCLI dont les objectifs sont, respectivement, San Leonardo et Villa Rogatti. Pendant la nuit, la PPCLI capture son objectif et puis le défend. Le Hastings établit aussi une petite tête de pont.

8-9 décembre 1943 :

Les 48th Highlanders of Canada attaquent à l’ouest de San Leonardo et le Royal Canadian Regt. attaque ailleurs, espérant prendre le village par le côté. Malgré la pluie drue et le ciel nuageux, les frappes aériennes des alliés ont affaibli les positions de l’ennemi. Pendant ce temps, le Corps royal du génie canadien, faisant fi du feu nourri de l’ennemi, prépare la traversée de la rivière par les blindés. Des chars d’assaut du Calgary Regt., accompagnés par les Seaforth Highlanders, s’avancent dans la ville. Les Allemands n’abandonnent pas facilement, mais les Canadiens prennent San Leonardo.

25 novembre 2008 :

Au cimetière canadien de la guerre de la Moro, l’écolière Heather Shearer de Port Perry (Ont.) se tient devant le lot 9 de la rangée F11, toute seule. Elle a trouvé la tombe d’un soldat qui n’a survécu qu’environ cinq mois au débarquement en Sicile du 10 juillet 1943. Shearer a inscrit les renseignements sur le simple soldat Steve Andronick dans un carnet. « Il est né à Vancouver et a servi dans les Seaforth Highlanders of Canada, dit-elle. Il a participé à la capture de mitrailleurs, à San Leonardo, le 8 décembre 1943. Il est mort le 17 décembre. L’ennemi tirait sur eux du haut d’une colline… Il y en a beaucoup qui ne s’en sont pas sortis. »

Il y a aussi des renseignements sur un Canadien qui a servi en Afghanistan, dans son carnet. Le sergent Darcy Scott Tedford est un des deux soldats tués, dans une embuscade près de Pashmul, en Afghanistan, le 14 octobre 2006. Deux autres soldats y ont été blessés. Les militants avaient tiré des grenades propulsées par fusée sur l’unité de Tedford, qui gardait la construction d’une route. Né à Calgary, Tedford avait grandi à Earltown (N.-É.) et servait dans le 1er Bataillon du Royal Canadian Regt. basé à Petawawa (Ont.). « Il était marié et avait deux petites filles… » nous explique Shearer.

10-11 décembre 1943 : 

À moins d’un mille au sud d’Ortona, parallèle à la Moro, il y a un long ravin. Même s’il a été fortement bombardé par les avions alliés, c’est une position de défense allemande formidable. Le Loyal Edmonton Regt. lance son attaque, avec l’appui de chars d’assaut, vers un carrefour au nord du ravin, mais, bien que des renforts lui permettent de garder une partie du terrain gagné, il finit par être repoussé. La PPCLI prend la crête de Vino, du côté sud, avec l’aide de chars d’assaut. Une autre attaque ayant pour but de traverser le ravin et capturer un endroit surnommé Cider Crossroads (carrefour du cidre) échoue au sud-est d’Ortona. Une attaque du West Nova Scotia Regt. aussi, au bout ouest du ravin, est repoussée.

13 décembre 1943 :

Le feu des mitrailleuses et des mortiers tape dru sur le Carleton and York Regt. Cependant, un petit groupe des Seaforth traverse la ligne allemande et fait presque 80 prisonniers. Sans renforts, les Highlanders se replient, mais un endroit faible des défenses ennemies est découvert près de Casa Berardi.

25 novembre 2008 : 

L’air froid et humide venant du nord fait tousser Franca Fiset. L’enseignante de l’école secondaire catholique Notre-Dame d’Ottawa décide de s’écarter des centaines d’élèves qui se mettent en ligne au cimetière de la Moro où une cérémonie commémorative va avoir lieu. Elle se retrouve bientôt derrière la foule, non loin d’une Italienne âgée. « Elle s’appelle Adaluisa Budano. Elle vient de déposer une collection de bio­graphies militaires au bureau de l’enre­gistrement du cimetière. Elle avait 17 ans en décembre 1943. » Les Canadiens se sont saisis de sa maison pour en faire un quartier général de l’armée. Sa mère et elle cuisinaient et faisaient la lessive et elle dit à Fiset que les Canadiens étaient très gentils et leur fournissaient deux choses qui se faisaient très rares : de la nourriture et un peu de sécurité. « Je suis très heureuse de l’avoir rencontrée », dit l’enseignante.

14 décembre 1943 :

Le Royal 22e Régiment, avec l’aide de sept chars de l’Ontario Regt., se lance à l’attaque du secteur qui n’est plus aussi faible qu’avant. Un char allemand caché tient les Canadiens en respect jusqu’à ce que le sergent J.P. Rousseau le fasse sauter avec un lance-bombes anti-chars d’infanterie PIAT. Pendant que les fantassins, pris sous le feu des soldats ennemis éliminent ces derniers, les chars Sherman détruisent trois Panzer Mark IV. L’artillerie et les mortiers tirant sur leur position découverte, les Canadiens se mettent à couvert dans la Casa Berardi. Le capitaine Paul Triquet orga­nise ses forces, environ 15 hommes, quelques chars, un petit nombre de fusils et peu de munitions, et tient sa position jusqu’à l’arrivée des renforts. On lui décerne la Croix de Victoria et à Rousseau, la Médaille militaire. La Croix militaire est également décernée au major H.A. Smith, commandant d’un certain nombre de chars.

25 novembre 2008 :

L’élève Victoria Lisi et son père Nick, sergent-chef de la police régionale de Durham (Ont.), arrivent devant la tombe du simple soldat Émile Comeau. Victoria dit qu’il est mort le 15 décembre 1943, à 22 ans, de blessures subies au ravin. « Il n’était père de personne, mais il était très lié avec sa famille en Nouvelle-Écosse. Je suis sûre que les gens qui le connaissaient seraient heureux de savoir que nous prononçons quelques mots ici. Ses parents ont écrit beaucoup de lettres à son sujet après sa mort. Son dossier, aux archives d’Ottawa, comprend plus de 68 pages… J’espère qu’il nous regarde du ciel et qu’il est heureux que nous soyons ici pour le remercier de son sacrifice suprême. »

18 décembre 1943 :

Les 48th Highlanders participent à l’établissement d’une saillie dans les défenses allemandes près de Casa Berardi. La position permet aux Canadiens de séparer en deux une route importante entre le Cider Crossroads et la Villa Grande, située à plus d’un mille à vol d’oiseau, au nord-ouest.

25 novembre 2008 :

Amie Nault, âgée de 15 ans, de l’école secondaire Port Perry (Ont.), arrive devant la tombe du simple soldat Albert Barber, qui a servi dans le Carleton & York Regt. « Le voici », dit-elle et elle s’agenouille pour déposer une petite croix en bois, sur laquelle un coquelicot a été fixé, devant la pierre tombale. « Sa mère s’appelait Alice et son père, William. Il habitait à Fredericton et il était passionné de santé; il aimait faire de l’exercice et se nourrissait bien. Il aimait beaucoup l’armée. »

Amie Nault dépose une croix  devant la tombe du simple soldat Albert Barber. [PHOTO : DAN BLACK]

L’élève de 10e année a vite trouvé la tombe. Elle a visité un site Web de la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth avant de partir du Canada et déterminé l’endroit de la tombe de 43 soldats assignés à son école. « Il y a beaucoup de gens qui disent nous nous souvenons… nous nous souvenons. C’est assez étrange de venir ici, mais quand on est ici pour de vrai, devant la tombe de quelqu’un sur qui on a fait des recherches, ça devient personnel et très vrai. Les gens sont morts par centaines près d’ici. On ne peut pas l’oublier. »

19 décembre 1943 :

Après un gros bombardement de l’artillerie, le 18 décembre, l’attaque du Cider Crossroads se poursuit. En fin de journée, le terrain est entre les mains des Canadiens. Ortona est à moins de deux milles de là.

25 novembre 2008 :

Kelly Charko, élève de 12e année de Winnipeg, pense au simple soldat Dean Lewis, tué le 13 décembre 1943. « Il a réussi la traversée de la Sicile; il servait dans la PPCLI, dit-elle. C’est surréel de se trouver ici, dans ce cimetière. Je n’ai jamais été aussi fière d’être Canadienne que maintenant. Me trouver vraiment ici et honorer ces soldats qui sont tombés en ce temps-là. La fierté que je ressens pour ces hommes et pour tous les anciens combattants qui vivent encore, est vraiment sans mesure… »

20 décembre 1943 :

Le major Jim Stone du Loyal Edmonton Regt. et un officier du Corps royal du génie canadien, rasent les murs du Corso Vittorio Emanuele d’Ortona à la recherche de l’ennemi, mais en vain.

25 novembre 2008 :

Les yeux de la jeune Chelsy Vachon se posent pour la première fois sur le nom gravé de son arrière-grand-père Ralph Joseph Collins, sapeur du 10e Escadron de campagne du Corps royal du génie canadien. Collins, fils de Simon et Emma Collins, était âgé de 28 ans et son épouse Helen Collins de Peace River (Alb.) et lui avaient deux enfants. Il est mort deux jours avant la Noël de 1943.

Personne de la famille de Chelsy, élève de l’école secondaire Community de Morinville (Alb.), a vu la tombe avant elle. La nouvelle qu’il est enterré ici lui a été donnée par son arrière-grand-mère nonagénaire. « Sa mort a été dure pour la famille », nous explique Rosie Kruhlak, qui enseigne les études sociales à Chelsy. « Son arrière-grand-mère a armé son cœur et n’a plus mentionné son nom pendant des années. »

Chelsy est une des personnes qui déposent une couronne de la part d’une filiale de la Légion de chez nous. « Je n’oublierai jamais le moment où j’ai vu la tombe de mon arrière-grand-père, dit-elle. Ça m’a rendue si triste, mais si fière aussi. Pour autant que je sache, il essayait de déterminer où étaient les mines quand il a mis le pied sur une d’elles. J’espère que se souvenir des guerres et des gens qui y ont servi va mener à un meilleur monde… »

21 décembre 1943 :

Le Loyal Edmonton Regt. se lance à l’attaque d’Ortona. Les hommes ont été divisés en deux compagnies et celle du flanc droit progresse bien. Celle du flanc gauche est prise sous le feu de tireurs d’élite et de mitrailleuses. Il est très difficile de savoir où se trouve l’ennemi à cause des édifices et de la poussière. Le sang coule à maintes reprises. Les hommes suivent un fossé en file in­dienne, à couvert d’un écran de fumée, jusqu’à une maison.

25 novembre 2008 :

Tommaso Caraceni, âgé de 85 ans, est heureux de voir des jeunes Canadiens à Ortona. Il se rappelle le temps où il avait 20 ans. « On avait été évacués par les Allemands au début septembre 1943. On est rentrés en ville au début du mois de décembre, mais on pouvait pas rentrer chez nous. On a trouvé refuge dans le tunnel de la voie ferrée et puis après, plus loin, dans les entrepôts du port. Il n’y avait pas de nourriture, ou très peu. Il y avait de la nourriture dans les entrepôts, mais on ne pouvait pas s’y rendre à cause des tireurs d’élite allemands sur les toits. »

Tommaso Caraceni remercie les élèves d’être venus à Ortona. [PHOTO : DAN BLACK]

Tombée de la nuit, 21-22 décembre 1943 :

Les rues étroites sont bloquées par les décombres. Il y a des mines, y compris des Teller, cachées sous les débris. Les maisons — corridors, embrasures de porte, jusqu’aux toilettes — sont arrangées pour exploser. Les chars du Three Rivers Regt. tirent dans les édifices abandonnés en passant.

25 novembre 2008 :

Chaque élève se tient derrière la tombe d’un soldat canadien. On voit bien qu’il y a presque assez d’élèves pour toutes les tombes. « On est fiers d’être Canadiens, et si fiers de notre jeunesse », dit Robinson quelques moments avant le début de la cérémonie. « C’est vraiment remarquable de voir que leur famille les envoie ici au beau milieu de l’année scolaire pour rendre hommage à ces hommes. Ce qui est incroyable, c’est qu’un jour, ces élèves vont raconter tout ça à leurs enfants. »

23 décembre 1943 :

L’avance des Seaforth est lente et sanglante. Les Edmonton, quant à eux, avancent lentement vers une des piazzas pavées de la ville. Des hommes sont victimes des tireurs et des bombes; d’autres sont enterrés vivants. Une erreur de jugement est un arrêt de mort. Les rues sont des zones d’abattage, alors il faut trouver une nouvelle approche et on en trouve : modeler une charge de destruction avec de l’explosif plastique. La charge, qui ressemble à une ruche, est placée contre le mur intérieur d’une maison et puis on la fait exploser. Cela s’appelle ‘mouse-holing’ (faire des trous de souris) et les Canadiens s’en servent pour attaquer les maisons une à la fois, pour se débarrasser des ennemis qui s’y trouvent.

Des membres du Loyal Edmonton Regt., appuyés par des chars du Three Rivers Regt., entrent dans la ville en 1943. [PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA114030]

25 novembre 2008 :

Une procession dirigée par l’aumônier des Forces canadiennes Gabriel Legault s’avance dans le cimetière vers la Croix du sacrifice. La lancinante Dante’s Prayer, chantée par la Canadienne Loreena McKennitt, est portée par le vent à sa sortie des haut-parleurs.

When the dark wood fell before me

And all the paths were overgrown

When the priests of pride say there is no other way

I tilled the sorrows of stone….

…Cast your eyes on the ocean

Cast your soul to the sea

When the dark night seems endless

Please remember me….

L’enseignant Stephen Hills, du conseil scolaire du district de Thames Valley (Ont.), met le moment historique en perspective. « Encore une fois, une génération de jeunes Canadiens se trouve sur le terrain près de la rivière Moro, face à la colline d’Ortona. Encore une fois, le Canada est représenté par ses jeunes de tous les coins… Ils sont venus ici pour prouver que la jeunesse du Canada se souvient des sacrifices des hommes qui gisent ici. Ils se souviennent des soldats qui ont donné leur vie… »

25 décembre 1943 :

À 9 h, les longues rangées de tables de Santa Maria di Costantinopoli sont prêtes pour le souper spécial des Seaforth Highlanders of Canada. Au menu des membres des compagnies de carabiniers : soupe, porc et purée de pommes de terre, pouding et tarte. Il y a aussi du vin et une bouteille de bière pour chaque homme. Le bruit des fusils et des explosions se mêle aux chants de Noël et à la musique. Joyeux Noël.

Des membres des Seaforth Highlanders prennent place au repas de la Noël. [PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA152839]

25 novembre 2008 :

L’aumônier dit aux élèves et pèlerins que, d’après lui, leur voyage est extérieur et intérieur; la partie extérieure étant le voyage en tant que tel et la partie intérieure étant l’impact de la commémoration dans leur esprit et dans leur cœur. « Tous les kilomètres que vous avez faits ne veulent rien dire si vous ne faites pas la partie la plus courte et la plus essentielle de votre pèlerinage. Il s’agit des derniers 18 pouces qui séparent votre tête de votre cœur. »

Certains des élèves offrent leurs impressions du voyage, y compris l’élève de 11e Sarah Campbell, de l’école secon­daire John McCrae de Nepean (Ont.). Elle sait à quel point la guerre affecte le front intérieur car son frère Danny vient de finir une affectation en Afghanistan. « Peu de temps avant d’entendre parler de cette occasion de venir en Italie, j’ai appris que mon frère se préparait à partir pour l’Afghanistan… Pas un seul jour ne s’est passé sans que je m’inquiète de Danny et que je me demande ce qu’il faisait. Je me sentais si impuissante de ne pas pouvoir lui parler… J’étais inquiète de la possibilité de le perdre; de ne plus jamais lui parler. Cette guerre en Afghanistan est différente, de bien des façons, de la Seconde Guerre mondiale, mais les ressemblances, ne pas savoir ce qui puisse arriver à quelqu’un qu’on aime, être terrifié quand on frappe à la porte… établissent un lien entre les deux guerres… »

Les élèves, deux par deux, déposent presque 70 couronnes autour de la Croix du sacrifice et puis, quand la cérémonie tire à sa fin, chacun d’eux se penche et dépose à l’unisson une croix en bois ou un coquelicot devant une pierre tombale.

Taylor Wilson, âgé de 14 ans, de l’école secondaire Notre-Dame d’Ottawa, se souvient d’un soldat tué peu de temps après la prise d’Ortona. Le lieutenant Laurent Rochon est mort à la mi-janvier, quand il redescendait une colline dans une vallée avec d’autres hommes. « Ils ont été pris sous le feu d’une (mitrailleuse lourde) MG-42, nous explique Wilson. Il avait 22 ans. »

Wilson parle aussi du caporal Éric Labbé, qui est mort en Afghanistan le 6 janvier 2008. Né à Rimouski (Qc), il était membre du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment. Il était âgé de 31 ans. « C’est en voyant toutes les tombes qu’on comprend vraiment ce que ça veut dire que, 65 ans après, des Canadiens servent encore leur pays, et qu’ils meurent encore pour leur pays. »

À la cérémonie se trouvait le chanteur James Blondeau de Dunrobin (Ont.), dont la chanson Ortona, qu’il a écrite il y a environ 10 ans, pour un groupe d’anciens combattants qui planifiaient un souper de Noël à Ortona, a servi à transmettre un message de commémoration. « C’est émouvant », disait le chanteur par la suite. « Nous capturions le passé par égard pour l’avenir. »

27 décembre 1943 :

Les combats féroces se poursuivent, causant de plus en plus de morts et de blessés. Il y a aussi un grand nombre de victimes civiles, la plupart d’elles étant des gens qui, ayant refusé de s’enfuir, sont pris entre deux feux. Mais, soudainement, les Allemands commencent à se replier vers le nord, le long de la route côtière. La bataille est finie, mais Ortona est en ruines. Peu à peu, les résidents, las, affamés, sortent des celliers et des tunnels froids et rega­gnent les rues.

Soir du 25 novembre 2008 :

Les bancs polis de la cathédrale San Tommaso sont pleins, ainsi que les allées étroites. Les élèves, les enseignants, les chaperons et les résidents sont, qui assis, qui debout, coude à coude, et se rappellent des 1 314 victimes civiles de la bataille. C’est un chiffre dont on n’est pas tout à fait sûrs car beaucoup sont morts bien plus tard à cause des privations, ou quand ils mettaient le pied sur une mine. Mais les gens de la ville, les survivants compris, sont éternellement reconnaissants envers le Canada et les jeunes qui sont ici actuellement.

La nonagénaire Francesca LaSorda se souvient d’un garçon appelé Robert. « C’est un des garçons qui sont revenus me voir en 1944, dit-elle. Il est venu me voir en pleurs parce que son frère venait d’être tué et il ne savait pas comment le dire à sa mère. Il pleurait sur mon épaule. Je l’ai réconforté et je lui ai dit de laisser son commandant s’en occuper. Et après, quand sa mère l’aurait appris, il pourrait la réconforter. »

27 novembre 2008 :

Les 1 200 élèves ne prennent qu’une petite partie de la basilique Saint-Pierre. Ils sont au Vatican pour célébrer la messe en l’honneur des morts d’Ortona, de ceux de toute la campagne d’Italie. Ils ont été à Monte Cassino où ils ont visité des tombes au cimetière militaire du Commonwealth. Certains d’entre eux sont allés au cimetière militaire polonais, sur la montagne. Il y a un couple âgé parmi les élèves assis en avant : Barry et Betty Bland de Wellington (Ont.). À côté de Betty se trouve sa petite-fille adulte, Melissa. Le frère de Betty, Tom Pemberton, était dans les Hastings quand il a été tué à Ortona. « Je n’avais que six ans quand il est parti en guerre, alors je ne l’ai pas vraiment connu. Il avait 22 ans quand il est mort. Je n’avais jamais visité sa tombe avant, alors je suis très émue, ici… Nous sommes si chanceux que rien de tel ne se soit passé sur notre sol. C’est merveilleux que les enfants soient ici. Ils ont appris quelque chose; on peut le voir dans leurs yeux. »

En l’honneur de ceux qui ont servi en mer

À bord du HMCS Sackville, une planche à inhumation couverte par un pavillon blanc est utilisée pour confier les cendres d’un marin à la mer. [PHOTO : DAN BLACK]

Cette histoire ne commence pas durant la Seconde Guerre mondiale; elle commence cette année-ci, le premier dimanche du mois de mai, quand Arthur Taylor, un homme de 85 ans, se tient à bord du HMCS Sackville, une rose rouge et une partie de petit bouquet à la main.

Ce vieux marin de Terre-Neuve n’avait pas les fleurs quand il est arrivé à bord de la corvette qui remonte à la guerre. Elles lui ont été données par des gens qui sont heureux de le rencontrer et qui lui témoignent leur respect pour ce qu’il a fait, avec des milliers d’autres marins, durant la bataille la plus longue de la Seconde Guerre mondiale : la Bataille de l’Atlantique.

Et maintenant, au large du parc Point Pleasant d’Halifax, une vieille casquette de baseball enfoncée sur la tête et un manteau gris boutonné presque jusqu’au col, M. Taylor, natif de St. John’s se penche par-dessus le bastingage. Il a déjà remarqué que la houle est inexis­tante en ce beau jour de prin-temps, pas plus qu’il ne peut voir quelque danger qui viendrait d’en dessous ou d’un endroit lointain de l’horizon argentin. Rien qu’une faible brise, assez fraiche pour rappeler à tout le monde à bord qu’il fait toujours froid là-bas, même sous le plus ensoleillé des cieux.

Arthur Taylor reste au soleil à bord du HMCS Sackville. [PHOTO : DAN BLACK]

Les gens qui le connaissent et ceux qui se sont donné la peine de bavarder avec lui pourraient s’attendre à ce que la trame de cette histoire vire au passé, soudainement, au moment exact où il laisse tomber les fleurs à mer. Mais ce sont-là des instants privés pour les hommes comme lui : les vétérans de la guerre qui ont été témoins des pires moments et des meilleurs. Il va nous expliquer, bien plus tard, à St. John’s, qu’à ce moment précis, à bord du Sackville, il se rappelle le 5 novembre 1940, et certains de ses copains qu’il a vus disparaitre lentement dans l’impitoyable Atlantique Nord glacé.

Il avait 19 ans, mais il y avait des hommes qui étaient encore plus jeunes que lui. Leur navire, le HMS Jervis, venait d’escorter un convoi de 37 navires marchands, d’Halifax jusqu’au Royaume-Uni, quand il a été coulé par le cuirassé de poche allemand Admiral Scheer. « Nous étions 20 ou 30 sur un radeau en bois posé sur des barils à pétrole », dit Taylor, qui se souvient que l’équipage comprenait des Australiens, des Britanniques, des Canadiens et des Néo-Zélandais. « On avait une planche et même si on savait que ça ne nous mè­ne­rait nulle part, on se servait sans arrêt de nos mains et de nos bras, on conti­nuait de bouger pour que le sang conti­nue de circuler dans nos veines. Parce que quand l’hypothermie arrive, on n’a plus que quelques mi­nutes à vivre. Et au fur et à mesure qu’ils mouraient […] eh bien, on n’y pouvait rien […]. Beaucoup d’entre eux avaient été blessés par des éclats d’obus. J’en avais à la jambe et au bras. De toute façon, il ne fallait jamais lâcher, c’est tout.

* * *

Du premier jour, en septembre 1939, au dernier, en mai 1945, la Bataille de l’Atlantique a duré aussi longtemps que la guerre en Europe. Pour les alliés, il fallait que la bataille en mer soit gagnée parce que la guerre dépendait beaucoup du succès des convois, de la livraison de personnel des forces armées, de munitions, de carburant, d’équipement et de nourriture; tout cela était absolument nécessaire pour se défendre des nazis et, en fin de compte, pour les battre.

Le premier convoi transatlantique en direction de l’est a quitté Halifax le 16 septembre 1939, accompagné par les destroyers de la MRC St. Laurent et Saguenay. D’autres convois l’ont suivi peu de temps après qui partaient de Sydney (N.-É.), Québec, Saint John (N.-B.) et St. John’s (T.-N.).

Les premières années, beaucoup de leçons difficiles ont été apprises. La main-d’œuvre, la formation, l’équipement et l’organisation étaient inexistants ou bien ils étaient insuffisants. À un moment donné, une couple de corvettes, manœuvrées par des Canadiens, qui ont été livrées au Royaume-Uni avaient des canons en bois. Mais, au moins, ces navires sont bien arrivés. (Voir, à la page 28, Canadian Military History In Perspective [non traduit].)

Le revirement de la guerre en mer est arrivé avec l’apport d’autres navires, de meilleurs armes et équipement, de plus de formation, de renseignement naval et, ce qui n’est certainement pas de moindre importance, d’avions de patrouille à long rayon d’action qui servaient à donner une couverture aérienne aux convois.

Cependant, les risques que couraient les navires transportant les fournitures en Grande-Bretagne, qui naviguaient souvent malgré les tempêtes et à travers les eaux infestées d’ennemis, étaient énormes. Plus de 3 700 marins de la Marine royale du Canada et de la marine marchande canadienne ont péri en mer durant la bataille, et presque mille autres Canadiens ont trouvé la mort dans la froide immensité de l’océan.

En juin 1941, 454 000 tonnes de produits ont été coulés par les sous-marins allemands. De janvier à juillet 1942, presque 400 bâtiments alliés ont été coulés, alors qu’il n’y a que sept sous-marins allemands qui ont été coulés. Ces pertes du début démontrent l’exploitation que faisaient les Allemands des fai­blesses du système des échanges allié — pas assez de convois, pas assez d’escorteurs, pas assez d’avions, pas assez de bases, et un nombre de sous-marins allemands qui a grandi d’environ 30 en 1939 à 300 en 1942.

Une des pires périodes du carnage en mer a eu lieu en mars 1943, quand l’ennemi a coulé 108 navires alliés, ce qui a causé la mort d’un très grand nombre de personnes, mais aussi la perte de 570 000 tonnes de frets.

Cependant, en mai 1943, il y avait des indications certaines que la formation, l’amélioration de l’organisation et les nouvelles technologies donnaient de bons résultats, et les forces aériennes et navales alliées trouvaient et détruisaient de plus en plus de sous-marins. C’est ce courage et cet acharnement, et puis ce revirement, qui sont commémorés le premier dimanche du mois de mai tous les ans. « Ces Canadiens ordinaires ont quitté leur vie ordinaire pour accomplir des choses extraordinaires », dit le ministre d’Anciens combattants Canada Greg Thompson lors d’une allocution, la veille de l’anniversaire, à l’édifice commémoratif des anciens combattants Camp Hill, à Halifax. « Ils se sont enrôlés en grand nombre […]. Ils ont sacrifié le confort et la sécurité de leur foyer […] et ils ont payé un prix terriblement élevé […]. »

Le ministre, regardant la foule et en particulier une rangée d’anciens combattants frêles assis tranquillement dans leur fauteuil roulant, dit « il y en a parmi vous, ici, aujourd’hui, qui connaissent très bien le sens du devoir, la signification du sacrifice, de la perte d’un être cher. Parce que vous avez vécu tout cela; pourtant, vous n’avez jamais vacillé. Vous avez combattu et souffert, et vous avez remporté la victoire; vous êtes pour nous une source d’inspiration. Et nous continuons à perpétuer le souvenir.

« Nous prenons le temps de réfléchir aux horreurs de la guerre, aux vies détruites et aux rêves de jeunesse perdus à jamais. Nous exprimons notre gratitude éternelle envers ceux et celles qui ont consenti le sacrifice ultime; ceux et celles dont le dernier lieu de repos ne peut être marqué d’une tombe. Et nous avons une dette éternelle envers vous. »

Susan Clark, à bord du HMCS Sackville, regarde des photos de son père. Les cendres de ce dernier seront confiées à la mer un peu plus tard. [PHOTO : DAN BLACK]

Les gens qui ont servi dans le Nord de l’Atlantique font vite remarquer que la Marine et la marine marchande n’ont pas seulement escorté les convois dans l’Atlantique. Elles ont aussi participé toutes deux à pratiquement tous les théâtres de la guerre, y compris ceux de la Manche, de l’Arctique et de la Méditerranée, mais on oublie souvent de le reconnaitre. Le capitaine de la Marine à la retraite Mark Mayo, lors d’un discours qu’il prononçait au diner annuel du HMCS Sackville du Fonds de commémoration de la marine cana­dienne, qui cette année a eu lieu au Shearwater Aviation Museum, remarque qu’en 1942-1943, le Canada a acheté à l’Angleterre, entre autres, quatre destroyers de classe Tribal. « Nous les avons équipés et nous les avons maintenus dans les eaux britanniques jusqu’à la fin de la guerre en Europe. Cela a permis à la Marine royale de fournir des navires anti-sous-marins aux groupes qui participaient à la Bataille de l’Atlantique. Ces navires ont fait un travail formidable dans la Manche. L’un d’entre eux, le HMCS Athabaskan, a été frappé par une des premières bombes planantes allemandes » au large de la côte espagnole.

Le diner à Shearwater et l’après-midi à Camp Hill font partie des nombreuses manifestations réglées en l’honneur du 65e anniversaire, pour s’assurer que le service et les sacrifices des hommes et des femmes ne soit jamais oublié. Les gens d’Anciens combattants Canada et du ministère de la Défense nationale, ainsi que des bénévoles du Fonds de commémoration de la marine cana-dienne, ont été très occupés durant le début du mois de mai. La délégation officielle, organisée par ACC et menée par le ministre, comprend des représentants d’organisations d’anciens combattants et de la jeunesse. Le représentant de la Légion royale canadienne est le premier vice-président national Wilf Edmond, de la filiale Donkin (N.-É.), dont le frère aîné, John, a trouvé la mort quand le HMCS St. Croix a été torpillé et coulé, au sud de l’Islande, le 20 septembre 1943.

« J’avais 10 ou 11 ans », dit Edmond. « Je me souviens qu’on m’a rappelé chez moi à l’école, on m’a dit qu’il fallait que je rentre. Quand je suis arrivé, la première chose que j’ai remarquée, c’est que toute la maison était silencieuse. Maman m’a dit que Johnny avait été perdu en mer […]. »

Cinq officiers et 76 hommes du St. Croix ont été sauvés par le HMS Itchen. Malheureusement, un seul de ces hommes a survécu car le Itchen a été coulé deux jours après. « Johnny était chauffeur […]. Il s’était marié mais nous n’avons jamais vu son épouse. Je pense qu’elle s’appelait Margaret. Ils avaient une fille. J’ai fait des recherches quand j’étais à Terre-Neuve, mais elle a déménagé en Angleterre quand il a été tué. »

Edmond se souvient de son frère et a prié silencieusement pour lui à l’occasion d’un service, le 3 mai, à la Chapelle du Souvenir du Stadacona Faith Centre, à la BFC Halifax. Nombreux sont les gens qui l’ont accompagné durant la commémoration solennelle, dans cet espace silencieux enluminé par 24 vitraux — chacun de ces derniers représente un navire canadien, coulé par l’ennemi ou autrement, durant la bataille. Dans un livre du souvenir, dans la chapelle, est inscrit le nom de tous ceux qui ont servi dans la MRC et qui sont morts en service depuis que cette dernière a été instituée, en 1910. L’officier de ser­vice vient tourner la page chaque jour. Les cérémonies du vendredi sont plus elaborées et elles comprennent la lecture du nom de tous ceux qui sont morts durant cette semaine-là dans l’histoire de la Marine. Cette année, il s’agit du nom de tous ceux qui ont péri avec le HMCS Athabaskan (lequel a survécu à la bombe planante mais a été coulé, par une torpille, le 29 avril 1944), dont le capitaine et 128 hommes de plus. Il y en a beaucoup qui ont été faits prisonniers.

Le diner annuel du HMCS Sackville a normalement lieu à bord du navire. C’est la dernière corvette de classe Flower de la Seconde Guerre mondiale qui, de toutes celles qui ont participé à la bataille, est encore en existence. Le diner ne peut pas avoir lieu à bord cette année parce qu’elle est en cale sèche, en préparation, entre autres, des cérémonies de dimanche. Alors le diner pour 150 personnes a eu lieu au musée de l’aviation de Shearwater. Pour les organisateurs et les invités, se trouver assis parmi les aéronefs d’époque est une façon d’insister sur le rôle important que l’aviation a eu quand il s’agissait de protéger les convois transatlantiques, ainsi que le gros prix payé par leurs équipages.

Le capitaine d’aviation David Ernest Hornell, à qui la Croix de Victoria a été décernée de façon posthume parce qu’il avait accompli une attaque contre un sous-marin le 25 juin 1944, était un de ces aviateurs. Il a été obligé d’amerrir, sont aéronef grandement endommagé, et les membres de l’équipage passaient leur temps, à tour de rôle, à ramer dans un petit canot ou à s’y accrocher, dans l’eau glacée. Leur épreuve a duré 21 heures. Le capitaine est mort peu de temps après avoir été recueilli.

Les commémorations du dimanche comprennent une grande cérémonie au Halifax Memorial, au parc Point Pleasant, ainsi que des services en mer à bord du Sackville. Le monument en granite, érigé par la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth et dévoilé en 1967, est visible quand on est à bord d’un navire qui s’approche d’Halifax.

Environ 100 personnes sont montées à bord du Sackville nouvellement peinturé avant qu’il soit emmené au large du parc Point Pleasant par deux remorqueurs. La plupart des gens à bord sont des parents d’anciens combattants de la marine décédés dont les cendres sont confiées à la mer lors de ce qui est devenu un service annuel.

Le commandant du Sackville, Wendall Brown, reçoit tout le monde à bord, comme le fait l’aumônier Charlie Black de la part du Fonds de commémoration de la marine canadienne, l’organisation qui maintient le HMCS Sackville à flot en tant que monument naval canadien. « C’est un jour très dur pour beaucoup d’entre vous », dit Brown. « Il l’est également pour nous parce que nous confions les cendres d’amis et d’anciens équipiers […]. »

Les gens qui n’ont jamais été à bord d’un navire sont abasourdis par l’exiguïté de l’espace. Beaucoup ont de la difficulté à s’imaginer un navire si petit au milieu de l’Atlantique. « Le navire avait un équipage de 35 personnes à l’origine », dit Brown. « Au début, on pensait qu’ils vogueraient cinq ou six jours, à partir des ports défendus comme ceux d’Halifax, de Sydney et de St. John’s, et puis qu’ils reviendraient s’approvisionner. Mais ils ont fini par être utilisés comme escorteurs océaniques et ils voguaient jusqu’à l’autre côté de l’Atlantique. Plutôt que de partir pendant quatre ou cinq jours, ils sortaient deux ou trois semaines et, des fois, plus longtemps encore. Dans la cale, les ponts de mess étaient mouillés à cause de l’eau qui s’infiltrait par les écoutilles, les portes et tous les interstices […] et aussi à cause de l’eau que les hommes serrés dans un petit mess apportaient dans leurs vêtements. C’étaient des navires très robustes mais, quand la surface devenait houleuse, ils fonçaient à travers les vagues d’eau, leur proue en dessous et des nappes d’eau ruisselant sur le pont [..]. »

Avant les services funèbres, le Sackville a réglé son propre service de la Bataille de l’Atlantique, en même temps que celui qui avait lieu au parc Point Pleasant. Le long oriflamme rouge, blanc et bleu de l’église, indiquant qu’un service religieux a lieu à bord, flotte au-dessus du navire contre un ciel bleu brillant.

Les cendres de plus de 24 personnes sont confiées à la mer. Le père de Susan Clark avait 87 ans quand il est mort en septembre dernier. « Durant la guerre, il a navigué sur des navires comme celui-ci », dit-elle. « Il avait un surnom. C’était Diesel. […] J’ai trouvé quelques vieux livres dans ses affaires, du temps où il était chauffeur. Son écriture dans ces livres était tellement jolie […] et les dessins de partie de moteur qu’il faisait étaient vraiment remarquables. »

Scott McKee est à bord avec sa mère Bertha et son frère Michael. Son père, l’ancien capitaine de corvette Fredrick Gilbert McKee, a été conservateur et archiviste en chef du HMCS Sackville pendant des années. « Il a toujours voulu ceci », dit Scott. « Ce service nous aide beaucoup à nous souvenir de tous ceux qui ont servi notre pays en mer. »

Donald Wilcox, âgé de 84 ans, qui en avait 14 quand il est monté à bord du paquebot Athenia le 2 septembre 1939 avec sa mère, est aussi à bord du Sackville. « Selon la loi internationale, un vaisseau qui a commencé son voyage avant la déclaration de guerre devrait être préservé des actions de l’ennemi durant ce voyage-là », dit-il. À 19 h 15 à peu près, le 3 septembre, le navire de passagers a été torpillé par un sous-marin à quelque 250 milles nautiques à l’ouest de l’Irlande.

« Je me tenais tout en avant de la proue du navire et je regardais l’eau qu’elle coupait en dessous. Maman était sur le pont. Notre cabine était trois ponts en dessous, en classe touriste. Quand il a été frappé, le navire a sauté et il est retombé a bâbord. Il avait une inclinaison d’à peu près 35 degrés. »

Conformément aux instructions qu’on lui avait données durant les exercices de sécurité, il courut jusqu’à sa cabine chercher son gilet de sauvetage. « Tout le monde montait, et je descendais. Il faisait complètement noir dans le navire. »

Il a retrouvé sa mère quand il est retourné au pont principal. Ils ont eu la chance tous deux de pouvoir monter à bord d’un canot de sauvetage, mais ce n’était pas facile. À cause de l’inclinaison du navire, les échelles de corde de tribord étaient bien séparées du bord du navire. « Les vagues avaient à peu près 10 pieds de hauteur. Maman avait dans les 40 ans et elle est descendue devant moi. Quand on a atteint le bas de l’échelle, il a fallu sauter dans le canot de sauvetage, mais il fallait choisir le bon moment à cause des vagues. »

Un cargo norvégien a recueilli les rescapés de l’Athenia, mais des 1 400 passagers et membres de l’équipage, 118, dont quatre Canadiens ont péri. L’engloutissement du paquebot à destination de Montréal marquait le début de la bataille, longue et dispendieuse, de la marine marchande canadienne, de la MRC, de l’ARC et de la Marine royale en vue de protéger les voies maritimes de l’Atlantique Nord.

Joseph Fram, membre de la délégation d’Anciens combattants Canada, avait 20 ans quand il est entré dans la Réserve des volontaires de la Marine royale canadienne. Il a été témoin du naufrage de navires marchands et il lui est arrivé de se trouver en haute mer lors de tempêtes terribles.

Eugene McDonald des Anciens combattants de la marine marchande canadienne, décrivait qu’il y avait toujours beaucoup d’humidité et le temps était souvent mauvais et froid. Ce résident de Pointe-Claire (Qc) a aussi vu des navires marchands couler, et il fait remarquer que le danger était omniprésent.

« Une fois, lors d’une traversée, quelques escorteurs sont venus au milieu d’une colonne de navires et se sont mis à larguer des grenades sous-marines », se souvient l’ancien marin de la marchande Ian Sutherland de Sooke (C.-B.). « On les ressentait et il y a eu une commotion qui a fait sauter quelques rivets d’une de nos soutes et l’a inondée. Ce n’est que lorsqu’on est arrivés de l’autre côté et qu’on s’est mis à vider nos cales qu’on s’en est aperçus. J’avais 17 ans en ce temps-là. »

* * *

Arthur Taylor dit que le Jervis Bay, un vieux paquebot britannique qui avait été transformé en cargo armé, n’était qu’un des nombreux navires qui faisaient ce qu’il fallait faire durant la guerre. C’était un navire britannique, mais il se souvient qu’il y avait des Canadiens à bord. Il était Terre-Neuvien en ce temps-là et il se rappelle que c’est un matelot de Toronto qui le premier a vu le Scheer, lequel n’était qu’un « point à l’horizon ».

Armé de vieux canons de six pouces, le Jervis Bay escortait des navires marchands d’Halifax jusqu’à la Grande-Bretagne. Son capitaine, Fogarty Fegen, savait qu’il allait être bien moins bien armé que le gros navire ennemi, mais il décida de faire ce qu’il pourrait pour protéger le convoi. La Croix de Victoria lui a été décernée à titre posthume. « Nous avons lancé quelques bouées fumigènes et avons foncé droit sur lui », dit Taylor, qui était alors membre d’une équipe de canonniers. « Peu de temps après (le Jervis Bay) était en très mauvais état, frappé surtout à bâbord, et je crois que le pont avait été touché du premier coup […]. On s’occupait des canons et on faisait ce qu’on avait à faire. On le faisait, c’est tout. »

Le capitaine du Jervis Bay a été blessé gravement et il a été tué peu après, avec beaucoup d’autres personnes, qui, beaucoup d’entre elles, ont été touchées par des éclats.

Taylor se souvient d’avoir sauté à l’eau, du navire en flammes, et puis d’avoir nagé aussi vite que possible pour ne pas être aspiré lorsqu’il coulerait. C’était un bon nageur et le canot de sauvetage vers lequel il se dirigeait se trouvait à quelque 60 pieds.

Il a perdu connaissance environ une heure après être monté sur le canot de sauvetage. Il s’est réveillé à un hôpital d’Halifax. C’est l’un des 65 rescapés recueillis par le navire suédois Stureholm.

* * *

Ces quelques fleurs, qui s’éloignent en flottant derrière le HMCS Sackville, servent à commémorer le Jervis Bay et d’autres navires et marins perdus en mer. « Ce n’était qu’un flash rapide », dit Taylor, de retour à St. John’s. « Je pensais simplement à ceux qui ne sont jamais revenus. En ce temps-là, on priait et on remerciait Dieu d’être encore en vie. C’est comme ça; on doit continuer à vivre. »

Leurs soldats

Des noms froids et silencieux, inscrits sur de la pierre ensoleillée, font face à une congrégation de jeunes prometteurs à travers une crête temporelle. On ne peut demander mieux comme rencontre du passé et du présent : la jeunesse du Canada d’aujourd’hui qui lie connaissance avec les spectres et les souvenirs lointains d’une bataille historique.

Entre 4 000 et 5 000 élèves des écoles de toutes les provinces et de tous les territoires sont venus à la fameuse crête qui surplombe la plaine de Douai, au Nord de la France, où ils se sont tenus côte à côte sur un champ de bataille ensoleillé devant le grand monument qu’ils ne connaissaient auparavant que par leurs lectures.

Mais se trouver là en ce 9 avril 2007, à absorber la cérémonie du 90e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy ainsi que la grandeur du mémorial superbe de Walter S. Allward, ne suffisait pas à bien de ces jeunes car ils s’étaient aussi lancés dans une quête personnelle que leur enseignant leur avait confiée, non seulement d’apprendre ce que la bataille signifiait pour le Canada, mais de trouver, commémorer et représenter un Canadien qui a servi à Vimy.

Les recherches concernant “leur soldat” avaient commencé quelques mois avant, dans les salles de classe et les bibliothèques, ainsi que chez eux à l’ordinateur. Ils sont allés aux archives publiques, ont parlé de “leur soldat” à leurs parents et se sont sentis comme s’ils avaient découvert le filon quand ils ont trouvé des lettres, des journaux, des feuilles d’engagement et des rapports médicaux anciens. Il y a une fille qui était spécialement fière du fait que son soldat avait une tache de naissance. Certains ont eu la chance de trouver une vieille adresse et ont pu aller voir la maison où le soldat était né.

D’autres ont ressenti la frustration du chercheur qui se frotte à la bureaucratie ou qui “arrive au bout du rouleau”. Certains ont simplement dû accepter le fait que leur biographie demeurerait éparse, sans les morceaux de choix qu’ils avaient espéré trouver en ce qui concerne les renseignements personnels. Avait-il une petite amie? Faisait-il du sport? Quels étaient ses rêves et ses passions? De quelle couleur étaient ses cheveux?

Nombre d’élèves ont obvié à cela en se concentrant sur l’étendue des émotions que “leur soldat” a peut-être ressenties en s’en allant à la guerre, à l’idée de laisser les êtres chers derrière lui, à se demander s’il allait survivre ou s’il allait être blessé gravement. Ceux qui ont choisi cette voie ont exprimé leur point de vue d’une autre manière : par l’art, la poésie ou la chanson.

“Mon soldat s’appelait Rob Alexander”, dit l’élève de 10e année Sarah Mueller de Port Perry (Ont.). “Je n’ai pas pu découvrir d’où il venait, mais j’ai appris qu’il est mort à Vimy. J’ai écrit un poème en son honneur parce que j’ai pensé que ce serait chic comme épitaphe. Le poème concerne moins la bravoure, et la célébration de la guerre, que combien ça a dû être horrible, la douleur qu’il a dû ressentir.”

“Toutes ces choses conséquentes ont grandement aidé les élèves à comprendre le soldat qu’ils représentaient”, dit Dave Robinson, l’organisateur national et dirigeant du voyage Retour à Vimy, le plus grand des plus de douze groupes d’élèves à la cérémonie. “Leurs recherches ont donné vie à l’histoire, elles ont ajouté cette autre dimension, si importante, qu’on ne trouve pas toujours dans les livres d’histoire. Ils ont appris à connaître leur soldat en tant que personne vivante, qui aimait et qui était aimée, et qui était prête à mourir pour son pays, loin de chez elle.”

L’enseignant David Fletcher de Lethbridge (Alb.) est d’accord que les liens entre les élèves et “leur soldat” étaient personnels et étroits. “Pendant un petit instant, les trois mille cinq cents hommes qui ont donné leur vie à Vimy ont été ressuscités grâce à la jeunesse de notre pays. C’était comme si les jeunes contenaient les émotions et l’énergie des âmes qui reposent depuis 90 ans.”

Les vies données représentées comprenaient aussi celles de certains qui se sont battus à d’autres batailles durant la guerre, bien que Robinson aurait voulu qu’il y ait 3 598 élèves, un pour chaque Canadien tué durant la bataille de quatre jours, son groupe comprenait presque 1 700 élèves venant de plus de 80 écoles, plus un grand nombre d’adultes : des leaders de groupes, des parents et le personnel médical.

L’enseignante en histoire de l’école secondaire Port Hope, Nancy Hamer Strahl et le participant au Programme d’enseignement coopératif Ryan Gilmour se sont partagé la tâche de créer une base de données avec les noms des soldats qui leur avaient été remis par Gary Roncetti, un vétéran de la guerre de Corée qui aime beaucoup l’histoire militaire. Sa raison d’être était de permettre à chaque école du Canada de choisir les noms de soldats de leur région qui ont servi et d’assigner un soldat à chaque élève allant à Vimy. “Il y avait une liste de contrôle et les élèves avaient le choix entre faire des recherches sur quelqu’un de cette liste et le représenter, ou bien de faire des recherches et représenter un parent qui est allé à la guerre.”

Le jeune Patrick Baird représentait son arrière-grand-oncle, Amos Stone, qui a été enterré non loin de Vimy, à Monchy-le-Preux. “Il travaillait souvent à la ferme. Il est allé en France et, eh bien, nous avons toutes les lettres et les journaux. La première écriture dans le journal remonte à 1917 et il est mort le 13 septembre 1918. Il a été atteint par un morceau d’obus et j’ai une lettre qui l’explique en détail. Il était brancardier et un de ses amis est tombé. Il connaissait les premiers soins, alors il a décidé d’aller aider son ami. Il aurait dû rester par terre pour sa propre sécurité, mais il s’est levé et a couru à lui; c’est à ce moment-là qu’il a été atteint et tué sur le coup. Il n’avait que 17 ou 18 ans.”

Lors d’un court arrêt au cimetière, le jeune homme de Port Perry a enterré un objet que sa mère lui avait donné, un petit ange gardien, à la tombe de son arrière-grand-oncle. “J’étais vraiment heureux de pouvoir le faire”, dit-il. “Maintenant, je me sens heureux et fier.”

Quelle que soit leur forme, les recherches ont été cimentées à la crête et les milliers de personnes présentes l’ont vu dans le très grand engagement mouvementé envers le souvenir. Avant la principale cérémonie de l’anniversaire à laquelle allaient participer Sa Majesté la reine, le prince Philip, le Premier ministre Stephen Harper et le Premier ministre français Dominique de Villepin, les élèves se sont assemblés au Cimetière No 2, non loin du monument. Là, chacun d’eux s’est tenu debout en silence derrière la tombe d’un soldat. Et sur chaque pierre tombale blanche ils ont déposé un coquelicot. “J’ai été stupéfaite du nombre d’élèves qui étaient là”, dit Deneige Nadeau de Lethbridge. “Nombre des tombes derrière lesquelles nous nous sommes tenus étaient celles de soldats qui n’ont jamais été identifiés. De voir tous les coquelicots en partant […] j’ai réalisé combien de personnes nous avons perdu […] et que ces soldats n’étaient pas bien plus âgés que nous.”

Les élèves, parmi qui il y en avait qui avaient des larmes aux yeux et qui tremblaient d’émotion, ont écouté les hommages écrits par certains de leurs pairs. L’événement principal au cimetière, toutefois, a été le dévoilement d’une capsule-mémorial remplie de tous leurs poèmes, histoires, chansons et oeuvres d’art. Construite par la classe de fabrication de l’école secondaire Port Perry sous la direction de Bob Porter, la capsule va rester à Vimy où elle sera exposée à tous les regards.

Il s’agissait d’une importante contribution de la jeunesse du Canada et même avant la cérémonie du dévoilement, à laquelle assistait le ministre des Anciens combattants Greg Thompson, les élèves promettaient de retourner à Vimy dans 10 ans, à l’occasion du 100e anniversaire, pour relire leur contribution à la capsule.

Le ministre d’Anciens combattants Canada a fait ses hommages aux Canadiens qui sont morts durant la bataille, et aux milliers d’autres Canadiens qui ont été tués durant la guerre, y compris ceux dont la tombe n’est pas connue. “De si grands chiffres sont presque impossible à comprendre”, dit-il aux élèves. “Pourtant, nous savons à quel point leur perte a été terrible pour le Canada. À quel point notre pays serait-il différent si ces 66 000 Canadiens avaient survécu? Qu’auraient-ils accompli? Comment auraient-ils changé notre pays? Et en même temps, il faut se demander à quel point notre pays serait différent aujourd’hui, à quel point notre monde serait différent si ces […] Canadiens ne s’étaient pas sacrifiés pour la paix, pour la liberté, pour vous et moi?”

Thompson dit que ce sont là des questions que les Canadiens devraient se poser chaque fois qu’ils marchent sur les pas de ceux qui ont servi. “Quand on fait cela”, dit-il, “on comprend l’énormité de la dette que nous avons envers eux. Vous, toutefois, avez fait un pas de plus en ce qui concerne la commémoration. Vous avez porté votre regard au-delà des chiffres et découvert les particuliers, les Canadiens ordinaires, dont beaucoup n’étaient guère plus vieux que vous…”

Hamer Strahl dit qu’elle a ressenti une grande fierté quand elle a regardé autour d’elle et vu tous les élèves qui se tenaient derrière une pierre tombale, et qui tous portaient une reproduction de la tunique de la Première Guerre mondiale où le nom de “leur soldat” était écrit sur la poche avant gauche. “Cela démontre vraiment que les jeunes Canadiens sont tout à fait capables de se souvenir, et qu’ils font encore plus que cela pour accomplir quelque chose de très symbolique… Je pense que cela indique qu’ils sont disposés à en accepter la responsabilité, à s’occuper de ces soldats […] et qu’avec ça, une affinité s’est développée entre les élèves. Ils sont tous venus ici pour avoir la même expérience et en vieillissant ils pourront dire : j’y étais.”

Pour Robinson, le moment le plus mémorable est arrivé plus tard cette journée-là, quand il s’est retourné pour regarder les milliers d’élèves qui défilaient en une longue colonne, au moins 10 de large, le long de la route qui aboutissait devant le mémorial où ils ont été acclamés par la foule qui les attendait. “Le sentiment que j’ai ressenti en voyant cela est à jamais gravé dans ma mémoire.”

La veille, Robinson disait qu’en éducation chaque enseignant vit pour ce qu’on appelle des moments “enseignables”. “Lors d’un voyage comme celui-ci, ils arrivent quand on voit que les élèves comprennent. On le voit dans leurs yeux, la lumière dans leurs yeux, le scintillement de leurs larmes. Je vis pour ces moments-là parce qu’ils me disent, à moi enseignant, qu’ils n’oublieront jamais ce qu’ils ont appris.”

Les commentaires des élèves le confirment. “Le voyage au mémorial de Vimy et assister aux cérémonies du 90e anniversaire m’ont donné un nouveau respect stupéfiant pour tous les soldats : les anciens comme les présents, les tombés comme ceux qui se battent encore”, dit Lisa Mitschke de Langenburg (Sask.).

“Avoir l’occasion de venir voir où tout a commencé pour le Canada, c’était vraiment extraordinaire”, dit Katie Bergman, de Langenburg aussi. “Bien que je me trouvais à des milliers de milles de chez moi, je me suis sentie plus Canadienne que jamais à la crête de Vimy. Me trouver a côté de 3 600 élèves de mon pays, devant un monument à faire frissonner, cela m’a permis de renouveler mon patriotisme, cette fois-ci en sachant ce que cela veut vraiment dire d’être Canadienne.”

L’élève Garrett Yeske, de Langenburg aussi, dit qu’il va se souvenir de l’expérience le reste de sa vie. “Tous les Canadiens devraient être extrêmement fiers de ce que ces braves jeunes hommes ont sacrifié pour ce pays.”

“Je pense qu’il est vraiment important pour nous de nous rappeler ce qui est arrivé et ce que des gens ont dû endurer pour que nous ayons la paix au Canada aujourd’hui”, dit l’élève Rebecca Jensen de Port Perry, qui avait l’honneur de réciter l’Engagement au Souvenir durant la cérémonie qui a été télévisée à travers la nation.

L’élève Danielle Bourgon de Lethbridge (Alb.) dit que beaucoup de choses lui passaient par l’esprit pendant que l’autocar où elle se trouvait se dirigeait vers Vimy ce matin-là. Elle dit qu’elle se demandait si les autres élèves allaient être aussi excités qu’elle et si sa famille et elle-même seraient fières de comment elle aurait agi. Mais, encore plus important, elle se demandait si elle serait capable d’agir de manière que le soldat George Browne en ressente de la fierté. “Je savais que la raison pour laquelle je me trouvais à Vimy, ce n’était que pour le représenter de mon mieux. C’était ce privilège et cette responsabilité qui m’effrayaient et m’excitaient le plus. Au fur et à mesure que les heures s’écoulaient, la peur commença à dominer l’excitation, au point où je doutais sérieusement de pouvoir me tenir debout, encore moins représenter un soldat de la Première Guerre mondiale incroyablement brave.”

Sa peur s’est estompée quand un des surveillants de l’autocar a simplement rappelé à tout le monde que, quand ils passeraient par la crête de Vimy, ils ne seraient plus les mêmes. À la place, ils seraient les soldats qu’ils étaient venus représenter.

“Quand ils vont défiler, ce ne seront plus nos élèves”, disait Robinson quelques instants avant le grand défilé. “Les élèves seront les soldats qu’ils représentent. Nous (les adultes du voyage) serons là pour eux, en cas de besoin, mais le moment appartient aux soldats, et c’est ce que les élèves apportent à cet anniversaire.”

Robinson dit qu’il avait entendu quelqu’un dire que le pèlerinage des élèves allait marquer un tournant décisif de l’histoire canadienne. “C’est peut-être exagéré, mais c’est certainement une occasion pour le Canada de réaliser que l’histoire canadienne est bien à découvert, partagée par beaucoup, beaucoup de jeunes gens qui honorent l’engagement envers le souvenir.”

“C’est un très grand honneur d’être ici”, dit Heather Shearer de Cannington (Ont.). “C’est important que, de retour au pays, nous transmettions ce que nous avons appris à nos amis et à nos propres enfants quand nous serons plus vieux.”

“On ressent tellement d’honneur et de fierté quand on voit où ils se son battus”, dit Derrick Cochrane de Port Perry, qui avait fait des recherches sur sont arrière-arrière-grand-père Henry Robert Brown. “Je suis impressionné par la beauté du monument aussi.”

Vanessa Poitevien d’Ottawa représentait un soldat du nom d’Eric B. Eden, qui est mort au champ de bataille non loin d’où elle se tenait lors de la cérémonie d’anniversaire. “Il n’avait que 18 ans.”

Gayane Panosian, d’Ottawa également, est née en Iran et, comme beaucoup de ses amis, elle a découvert pourquoi il est si important d’apprécier les contributions des militaires. “Bien peu de gens obtiennent une formation à propos de ça. En venant ici, je pense que nous resserrons vraiment nos liens avec le passé et, ce qui est encore plus important, avec les gens qui ont servi.”

Le jeune Brody Levant dit que les liens qu’il a créés vont lui rester toute sa vie. Au cimetière militaire britannique de Bois-Carré qui se trouve près du village de Thélus, sur la pente sud de la crête, il s’est tenu devant la tombe d’un soldat qui s’appelait William Albert Foord. Il a lu à voix haute une lettre de la cadette du soldat, Alice, qui a 97 ans. Il l’a aussi saupoudrée d’une petite quantité de terre canadienne prélevée à un jardin qui appartient à la fille d’Alice, Linda. “Cher Bill”, débutait la lettre, “la dernière fois que je t’ai écris, tu étais en France. Je viens de me souvenir que tu aurais 110 ans si tu étais encore vivant. Je ne ressemble plus du tout à ce que j’étais quand tu m’a vue à la gare, quand nous nous sommes dits au-revoir, en 1914.

J’avais cinq ans et tu en avais 18.

Tout le monde pleurait quand le train a démarré.” Dans la lettre, Alice dit qu’elle n’a jamais oublié son frère. “Quand la guerre a été déclarée, tu as cru devoir partir te battre pour le roi et pour la patrie, et faire ta part pour sauver le monde. Le coût a été très élevé. C’était une guerre pour sauver le monde mais, Bill, elle ne l’a pas sauvé.

Tu as pris cette crête à Vimy, mais il a fallu presque 4 000 vies pour le faire : chacune d’elles était précieuse pour sa famille au Canada.”

Elle avait écrit que son frère ne reconnaîtrait pas le monde d’aujourd’hui. “Les bombes existaient en 1914, mais celles d’aujourd’hui sont bien plus destructrices. Il y a aussi la télévision et on peut y voir la guerre en direct.”

Avant de terminer sa lettre, Alice dit à son frère qu’elle a un fils qui a été baptisé en son honneur et elle désirait que la terre soit saupoudrée sur sa tombe afin qu’il y ait “un tout petit peu de Canada pour te couvrir”.

Levant, qui n’a que 12 ans, dit que c’était un honneur de réaliser les voeux d’Alice. “Maintenant que je suis allé à la tombe, je sens que son frère fait partie de moi.

Je sens que son frère est un de mes meilleurs amis maintenant.”

L’organisation de voyages de cette ampleur n’a rien de nouveau pour Robinson et son équipe de bénévoles qui ont déjà obtenu beaucoup de succès lors de voyages pédagogiques. En 2004, il a dirigé un voyage à la plage Juno, à l’occasion du 60e anniversaire du débarquement du jour J. Il y a un an et demi, il a mené un grand contingent d’élèves à Hong-Kong pour commémorer le 60e anniversaire de la libération des prisonniers canadiens qui avaient été dans les camps de prisonniers japonais. En 2008, il a l’intention d’emmener des milliers d’élèves à Ortona (Italie), en l’honneur des contributions que les soldats canadiens y ont mises en 1943.

Pour les voyages les plus récents il a compté sur la compagnie de voyages Explorica.

Le grand nombre d’élèves et d’autres pèlerins se rendant à Vimy a été tout un défi en ce qui concerne le transport, lequel a impliqué diverses correspondances. Beaucoup ont pris l’avion jusqu’à Paris ou jusqu’à Londres et puis ensuite ils ont pris divers chemins jusqu’à la crête, faisant nombre de visites à des sites du temps de la guerre. C’était la première fois que beaucoup de ces élèves allaient en Europe, sans parler de leur première visite à un champ de bataille.

Robinson dit que la participation des élèves à Vimy va rester gravée dans son esprit. “J’ai dit qu’ils viendraient il y a plusieurs mois, et ils sont venus. Je suis très fier de la manière dont ils ont représenté leur école, leur collectivité et leur pays. Et quand ils seront de retour chez eux, je suis sûr que le monde va leur sembler un peu différent. J’imagine que lorsque je serai rentré chez moi, je vais recevoir des courriels de leurs parents où ils vont me demander : qu’avez-vous fait à mon enfant?”