
Le NCSM Ville de Québec, seul navire de la Marine royale canadienne désigné unité de langue française, même si bon nombre des membres de son équipage ne sont pas francophones. [Gouvernement du Canada]
Il est grand temps d’établir une base navale permanente au Québec, estime l’historien Serge Durflinger.
Le Québec est une province maritime. Son littoral s’étend sur 9 000 kilomètres, sans compter les iles, et son histoire comme ses traditions nautiques remontent à au moins 400 ans. Il suffit de parcourir le golfe et le fleuve Saint-Laurent pour constater que la navigation et la vie maritime occupent une place importante dans le quotidien de nombreux Québécois.
Le golfe est la porte d’entrée du Canada vers la voie maritime du Saint-Laurent, les Grands Lacs et le cœur industriel du pays. À Montréal se trouve le deuxième port à conteneurs en importance au Canada, et d’immenses quantités de ressources comme le minerai de fer et les produits forestiers sont expédiées depuis des ports québécois, notamment ceux de Québec, de Saguenay, de Sept-Îles et de Baie-Comeau. En outre, l’un des plus grands chantiers navals du Canada est situé sur la rive du Saint-Laurent, en face de Québec.
Fait crucial dans le contexte géostratégique actuel, le Québec est aussi une province quasi arctique : la péninsule d’Ungava, bordée par le détroit et la baie d’Hudson, se trouve à l’entrée est du passage du Nord-Ouest.
Mais, où se trouve la Marine royale canadienne dans la pro-vince? Il n’y a pas de base navale permanente au Québec, et il est certainement temps d’envisager d’en établir une. En février 2026, le vice-amiral Angus Topshee, commandant de la MRC, connu pour son franc-parler, promu depuis vice-chef d’état-major de la Défense, a déclaré au quotidien montréalais Le Devoir que le recrutement naval au Québec était proportionnellement bien inférieur à celui des autres services. Le vice-amiral Topshee se demandait si l’établissement d’une base navale permanente au Québec accroitrait la visibilité de la marine auprès de la population locale et favoriserait l’enrôlement.
« En réalité, la marine n’a pas de base d’opérations au Québec ni ailleurs au Canada francophone », a-t-il déclaré dans une entrevue menée en français. Le vice-amiral a indiqué que Québec, Rimouski ou Baie-Comeau pourraient accueillir une nouvelle installation navale.
Le gouvernement a promis d’investir des centaines de milliards de dollars dans la défense nationale, en insistant sur la nécessité de protéger plus vigoureusement la souveraineté canadienne. Espérons que cela conduira à examiner sérieusement l’idée du vice-amiral.
Pendant des dizaines d’années, des gouvernements parcimonieux et d’autres engagements opérationnels ont empêché d’investir dans une présence militaire plus visible au Québec. Toutefois, les temps ont changé, et pas en bien. Les 12 frégates de la classe Halifax, les quatre navires de défense côtière encore en service de la classe Kingston et les quatre sous-marins de la classe Victoria minés par les problèmes ont maintenant plus de 30 ans, et les marins dévoués de la MRC doivent faire davantage avec moins de moyens depuis bien trop longtemps. Le Canada doit renforcer sa protection navale dans le golfe du Saint-Laurent et en Arctique.
Du renfort se profile à l’horizon : 15 contretorpilleurs perfectionnés doivent être livrés au cours de la prochaine décennie et deux navires ravitailleurs doivent être achevés d’ici un an ou deux. De plus, le Canada négocie un contrat portant sur 12 nouveaux sous-marins. Six patrouilleurs de la classe Harry DeWolf sont désormais opérationnels et, en avril dernier, le gouvernement a manifesté son intérêt pour l’acquisition de 16 à 20 nouvelles corvettes, des bâtiments de guerre plus petits, particulièrement adaptés aux opérations littorales, mais dotés d’une importante puissance de feu. Le Canada a grand besoin de navires militaires bien armés capables de dissuader ses adversaires et de défendre ses côtes.
Mais, qui formera les équipages de ces navires? Bien que les forces armées aient enregistré au prin-temps dernier leur plus haut niveau de recrutement depuis plus de 30 ans, la MRC manque de personnel – jusqu’à 25 % dans certains métiers, selon les estimations –, ce qui réduit sa disponibilité opérationnelle et accroit la pression exercée sur les équipages. Le remplaçant du vice-amiral Topshee, le vice-amiral Dan Charlebois, a déclaré en juin que la croissance de la marine nécessitera 40 % de marins supplémentaires au cours des prochaines années.
Une forte présence navale au Canada francophone pourrait attirer davantage de Canadiens francophones au sein de la marine. Malgré leur tradition maritime, les Canadiens francophones ne s’enrôlent pas dans la MRC dans une proportion équivalente à leur poids démographique.
Une raison probable? Jusqu’aux années 1950, la marine était unilingue.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle menait l’essentiel de ses opérations en étroite collaboration avec l’amirauté britannique, s’inscrivait dans une tradition profondément britannique, et les marins devaient parler anglais, langue de commandement ainsi que de la quasi-totalité de l’administration, de l’enseignement et de la formation. Moins de 10 % des marins ayant servi pendant la Seconde Guerre mondiale étaient canadiens-français, et la plupart occupaient des fonctions exigeant peu de formation et comportant peu de responsabilités. Les offi-ciers francophones étaient très peu nombreux. On comprend donc que la MRC ait suscité peu d’intérêt au Québec francophone, malgré sa présence navale très visible dans la province pendant la guerre.
Après la guerre et l’expansion subséquente de la flotte pendant la guerre froide amorcée au début des années 1950, la MRC a lentement commencé à faire une place au français, mais l’anglais est demeuré très largement la langue du travail et des activités courantes à bord.
La marine s’est pourtant « canadiennisée » et, vers le milieu des années 1960, le bilinguisme s’est développé et est devenu de plus en plus obligatoire pour les officiers supérieurs. En 1968, il y avait suffisamment d’officiers et de matelots francophones pour que la marine désigne le NCSM Ottawa comme sa première unité de langue française. Cependant, il y avait encore jusqu’à 30 anglophones unilingues à bord affectés à des métiers spécialisés. Pour que le navire fonctionne entièrement en français, la marine devait, selon sa propre estimation, recruter au moins 340 francophones par année. L’enrôlement des francophones s’est maintenu stable pendant des dizaines d’années.
Mais cela, c’était alors. De nos jours, seulement 9 % des 8 500 membres de la Force régulière de la marine s’identifient comme francophones, comparativement à 24 % dans l’ensemble des forces. Une seule des 12 frégates de la marine, le NCSM Ville de Québec, est désignée comme unité de langue française, et bon nombre des membres de son équipage ne sont toujours pas francophones.
D’autre part, six des 24 divisions de la Réserve navale du Canada sont au Québec : le NCSM Donnacona à Montréal, le NCSM Montcalm à Québec, le NCSM Radisson à Trois-Rivières, le NCSM Champlain à Saguenay, le NCSM d’Iberville à Rimouski et le NCSM Jolliet à Sept-Îles. Cinq de ces divisions sont très majoritairement francophones, dans une proportion allant de 92 à 100 %. Le Donnacona est l’exception : il est officiellement bilingue, et un peu plus de la moitié de ses membres sont francophones.
En outre, le quartier général de la Réserve navale a été transféré de Halifax à Québec en 1985 afin d’accroitre la présence navale dans la province. Environ la moitié de son personnel est francophone. En fait, les francophones repré-sentent 23 % de l’ensemble des réservistes de la marine. Cette proportion conforte l’espoir du vice-amiral Topshee de recruter davantage au Canada francophone, puisque le service à temps partiel semble susciter de l’intérêt dans les collectivités étroitement liées au milieu maritime.
Évidemment, l’anglais demeure essentiel dans une marine qui collabore étroitement avec ses partenaires de l’OTAN, en particulier la marine américaine. Cela dit, les francophones unilingues peuvent suivre une formation et servir en français. Bien entendu, comme les anglophones, ils doivent devenir fonctionnellement bilingues pour occuper des postes d’officier supérieur, et les forces offrent une formation linguistique avancée.
En définitive, une base navale raisonnablement proche de chez soi, combinée à la possibilité de servir dans un centre urbain francophone, pourrait être le moyen le plus efficace de recruter des francophones. Il s’agit d’un facteur important, car nombre d’entre eux pourraient se sentir isolés à Halifax ou à Esquimalt, C.-B., où les possibilités culturelles et éducatives en français sont limitées. L’aménagement d’une base au Québec pourrait contri-buer à intégrer la marine au tissu socioculturel de la province.
On dit que les bâtiments de guerre sont les meilleurs ambassadeurs parce qu’ils constituent de puissants symboles de la puissance nationale. Des navires militaires canadiens très visibles, ayant pour port d’attache une importante base permanente au Québec, sillonnant les eaux côtières de la province, protégeant la souveraineté canadienne et assurant la sécurité des côtes du pays, favoriseraient le recrutement local.
Construisez-la, et ils viendront.


