
Des soldats canadiens tirent sur les positions allemandes près de l’Escaut à l’automne 1944. [Ken Bell/MDN/BAC/PA-145567]
La Première Armée canadienne avait été chargée, en automne 1944, de chasser les Allemands de l’estuaire de l’Escaut afin de permettre aux navires d’accéder au port d’Anvers. Les Alliés – britanniques, canadiens et américains – avaient pratiquement distancé leurs lignes de ravitaillement; leurs munitions, leurs vivres et leurs autres approvisionnements essentiels arrivaient encore des plages de Normandie par les camions Red Ball. Les Britanniques avaient libéré le port d’Anvers au début du mois de septembre, mais la voie navigable entre la mer du Nord et la deuxième ville de Belgique était défendue par les Allemands et minée. Tant que l’ennemi n’en serait pas chassé, Anvers, l’un des plus grands ports du nord-ouest de l’Europe, demeurerait pratiquement inutilisable pour les Alliés.
Pour progresser le long de la rive est de l’estuaire, la 2e Division d’infanterie canadienne devait franchir le canal Albert. Cette tâche fut confiée à la 5e Brigade d’infanterie canadienne qui regroupait le Black Watch (Royal Highland Regiment) of Canada, le Régiment de Maisonneuve de Montréal et le Calgary Highlanders.
Le Black Watch fut le premier à attaquer le point de franchissement aux petites heures du 21 septembre. Il se heurta à une forte résistance et dut battre en retraite. Plus tard dans la nuit, le Calgary Highlanders tenta à son tour le franchissement, sous la conduite du sergent Clarence Kenneth Crockett. Ce militaire de 25 ans, originaire de Nanton, en Alberta, avait été décrit par le commandant de sa compagnie comme « l’un de ces [sous-officiers] idéaux en temps de guerre – intelligent, très fort physiquement et agressif ».
D’après le plan élaboré par l’état-major de la compagnie « C », Crockett devait mener un détachement de neuf hommes sur une porte d’écluse partiellement détruite et la franchir de nuit, enlever les barrières que les Allemands avaient placées du côté nord de la porte et s’établir dans un petit périmètre du côté ennemi du canal. Le reste de la compagnie « C » suivrait ensuite.

Des camions Red Ball acheminent le ravitaillement allié dans le nord-ouest de l’Europe. [warfarehistorynetwork.com]
Le principal obstacle que Crockett devait franchir, dans l’obscurité, était la porte d’écluse fortement endommagée. La partie sud de la porte, une passerelle d’un demi-mètre de largeur, était à peu près intacte. Mais, de l’autre côté, il ne restait qu’un seul tuyau de 15 centimètres de largeur et une partie de la main courante.
Le sergent Crockett souffrait de dy-senterie, mais il accepta néanmoins la mission. Chaque homme de sa section retira ses bottes de combat et enfila une paire de chaussures de sport. Crockett et sept de ses hommes emportèrent des mitraillettes Sten (armes de fabrication britannique à la qualité inégale), tandis que les deux autres portaient des mitrailleuses légères Bren. Un des hommes avait aussi un mortier de deux pouces, un autre, un poste radio no 38 et un troisième, un lanceur PIAT [Projector, Infantry, Anti-Tank]. Chacun d’eux portait aussi deux ou trois bandoulières de munitions.
Le sergent savait qu’un silence absolu serait la clé du succès lorsque ses hommes et lui s’engagèrent sur la porte d’écluse à moitié détruite. Avant leur départ, il leur avait dit : « Si une fusée éclairante est tirée, où que nous soyons, restez le plus bas possible et ne bougez pas […] personne ne tire sans mon ordre. Il est possible que nous soyons surpris sur les portes d’écluse. »
Le commandant de compagnie F.H. (Franko) Baker rejoignit les hommes au bord du canal, leur donna quelques instructions de dernière minute, puis, à 1 h 30 le 22 septembre, le sergent Crockett s’engagea seul sur la porte d’écluse.
Il s’avança prudemment jusqu’à une petite ile au milieu du canal. Il revint ensuite faire signe au reste de la patrouille de le suivre. Le caporal Ralph A. Harold lui emboita le pas.
Progressant lentement, le sergent s’arrêta à la partie endommagée de la porte et ordonna aux autres de ne pas bouger. Il gagna prudemment la rive nord du canal.
La progression sur le tuyau était périlleuse et, pour ne rien arranger, une pluie fine s’était mise à tomber. Le sergent passa sa Sten dans son dos et s’agrippa des deux mains à la main courante en partie démolie. Il atteignit l’autre côté et découvrit une barrière de barbelés. Après que le caporal Harold l’eut rejoint, ils l’écartèrent. Les autres commencèrent à traverser le tuyau.
Au point de départ, le comman-dant Baker et un petit groupe d’hommes attendaient avec anxiété.
Le lieutenant Harold Norman Holmgren, le commandant du peloton, se souvint de ces moments de tension : « Pendant de longues minutes, aucun bruit ne se fit entendre tandis que nous tendions l’oreille pour suivre la progression de Crockett sur les portes d’écluse. Puis, soudain, une fusée éclairante illumina le canal. »
Presque au même instant, le sergent entendit une sommation en allemand. Les hommes sur le tuyau se figèrent; les mitrailleuses allemandes ouvrirent le feu. L’un des hommes de Crockett fut touché. Les autres se hâtèrent de rejoindre Crockett et Harold, qui les dirigèrent vers de hautes herbes près du bord du canal.
Le sergent cria « foutez-leur sur la gueule! » et riposta. Il tua une sentinelle allemande avec sa Sten et fonça sur la mitrailleuse allemande la plus proche et la réduisit au silence. Ensuite, Crockett et le soldat I.P. MacDonald, qui transportait le PIAT, rampèrent jusqu’à un endroit d’où ils pouvaient tirer sur un autre emplacement allemand à l’intérieur d’un bâtiment voisin. Le soldat MacDonald lança deux projectiles sur la position, détruisant la mitrailleuse qui s’y trouvait au deuxième tir.

Le sergent Crockett reçut la Médaille de conduite distinguée pour avoir mené les Canadiens lors du franchissement du canal Albert. [MCG/19900076-675]
Il est possible que nous nous fassions surprendre sur les portes d’écluse.
Le sergent et un autre de ses hommes mirent en place le mortier de deux pouces et tirèrent à plusieurs reprises sur un troisième poste allemand, jusqu’à le détruire.
Pendant ce temps, le caporal Harold rampa jusqu’au blessé. Celui-ci gisait près du canal, tandis que les balles claquaient dans l’air et ricochaient sur le sol. Le caporal le pansa, puis il s’occupa de trois autres hommes. Avec le soldat Ernest Myer, Harold les conduisit aux portes d’écluse et les aida à retraverser le canal jusqu’aux brancardiers qui les attendaient.
De retour sur la rive nord du canal, Crockett et les hommes restants firent pleuvoir les balles, mais leurs munitions commencèrent à manquer. Crockett rejoignit l’opérateur radio et lui ordonna d’envoyer un message signalant qu’ils avaient un besoin urgent de munitions. L’opérateur radio répondit qu’il avait perdu l’antenne. Le sergent le secoua et lui dit que leurs vies en dépendaient. Alors que les balles allemandes sifflaient autour d’eux, les deux hommes rampèrent dans l’herbe jusqu’à retrouver l’antenne, qu’ils fixèrent avant d’envoyer le message.
Le reste du peloton de Crockett franchit alors à la hâte les portes d’écluse et couvrit le passage de toute la compagnie « C » qui les rejoignait. Peu après, le Calgary Highlanders franchit le canal et élimina les derniers Allemands. La brigade se prépara alors à le suivre et à s’avancer vers le nord.

Des soldats canadiens franchissent l’Escaut à bord de véhicules amphibies Buffalo, trois semaines après avoir franchi le canal Albert. [Wikimedia]
Le commandant de la brigade recommanda que la Croix de Victoria soit décernée au sergent Crockett, mais on jugea que « l’ensemble de l’engagement ne justifiait pas une telle décoration ». Il reçut plutôt la Médaille de conduite distinguée. Quoi qu’il en soit, l’engagement constitua un moment décisif dans le dégagement de l’estuaire de l’Escaut et l’ouverture du port d’Anvers.







