Soldat et inspiration

Simon Mailloux est le premier soldat canadien à avoir repris le service militaire après une amputation 

Simon Mailloux a repris du service deux ans après que son véhicule blindé a été détruit par un explosif de circonstance. [Stephen J. Thorne/Legion Magazine]

Depuis sa plus tendre enfance à Québec, Simon Mailloux voulait être soldat. Son désir fut exaucé, et son parcours, en temps de guerre et en temps de paix, a comporté sacrifice, résilience et triomphe. Malgré tout ce dont il a souffert, il demeure soldat.

Mailloux a obtenu un diplôme du Collège militaire royal en 2006, et il a rejoint le 3e Bataillon du Royal 22e Régiment en tant que commandant de peloton. Il avait 22 ans. L’année sui-vante, son unité a été déployée en Afghanistan, au beau milieu de la guerre. Le 17 novembre 2007, le lieutenant Mailloux fut gravement blessé lorsque son véhicule blindé léger sauta sur un dispositif explosif de circonstance dans le district de Panjwaii, près de Kandahar. Trois autres personnes furent tuées. 

Il dit par la suite : « cette bombe a causé l’amputation de ma jambe gauche à travers le genou, la fracturation de ma mâchoire et plusieurs autres lacérations sur le corps ».

« J’ai décidé que je serais de nouveau soldat. »

Il fut opéré d’urgence, transféré à l’hôpital militaire américain de Landstuhl, en Allemagne, où on lui amputa une jambe, puis rapatrié au Canada en décembre.

Mailloux fut équipé d’une prothèse en février 2008. La douloureuse réadaptation qui lui permit de marcher à nouveau dura des mois. 

Ce fut une période décourageante. Il s’aperçut vite que son identité de soldat, profession qu’il aimait tant, était gravement compromise. Il refusa toutefois de se laisser abattre. 

« J’ai décidé que je serais de nouveau soldat, dit-il. C’est tout ce que je voulais être. »

Son but était de prouver qu’une telle blessure pouvait être surmontée et de se rétablir suffisamment pour retourner en Afghanistan. Sa réadaptation dans le cadre du programme Sans limites des Forces armées canadiennes porta fruit rapidement.

« L’introduction de sports adaptés, mais aussi la participation à des compétitions sportives de bon calibre […] m’ont permis de mettre en perspective ma blessure et mes capacités », dit-il.

Il réapprit à courir et à faire du vélo, et il continua son service en tant qu’officier d’infanterie.

Mailloux sur la dernière droite à la course de 1 500 mètres des jeux Invictus de 2017. [Stephen J. Thorne/Legion Magazine]

Mailloux fut promu au grade de capitaine, il retourna en Afghanistan et rejoignit l’état-major de la force opérationnelle Kandahar en tant qu’officier de planification. Cependant, il ne s’écoula pas deux semaines avant qu’il retourne en patrouille. Il termina son tour de neuf mois, devenant le premier soldat canadien à reprendre le service militaire après une amputation. « J’ai bouclé la boucle », dit-il.

La Médaille du jubilé de diamant de la reine Elizabeth II fut décernée à Mailloux en 2012 pour ses qualités de chef et son engagement envers les soldats blessés en Afghanistan. 

Il obtint par la suite des maitrises au CMR et à l’Université de Glasgow. Toujours athlétique, il prend souvent part aux Courses de l’Armée. En 2016, il a disputé des épreuves sur piste, des tournois de volleyball assis et des courses d’aviron aux jeux Invictus, évènement sportif international pour les anciens combattants blessés. Il a ensuite été cocapitaine de l’équipe canadienne aux jeux Invictus de 2017, à Toronto. Il poursuit ses activités bénévoles auprès du programme Sans limites, où il sert de modèle et d’inspiration aux anciens combattants blessés du Canada.

Cette année, Mailloux, qui est maintenant major et officier d’état-major à Ottawa, en est à sa 20e année de service militaire.

« Je ne regrette rien. Même si ça m’a couté une jambe. Ça a fait de moi qui je suis aujourd’hui… La personne qui a mis cette bombe sous notre véhicule […] ne m’a pas vaincu. » 

Un camp surgit

DÈS LA DÉCLARATION DE GUERRE EN 1914, DES MILLIERS DE VOLONTAIRES CONVERGÈRENT VERS UN VILLAGE DE TENTES POUR RECEVOIR UNE FORMATION DE BASE

Les nouvelles recrues défilent vers l’exercice sur cible à Valcartier. [Bain News Service/É.-U. Bibliothèque du Congrès/2014697490]

La Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne le 4 aout 1914, et le Canada commença immédiatement à se préparer à l’inévitable.

Westminster demanda un premier contingent de 25 000 soldats. Le Canada en envoya 30 617, mobilisés par le ministre de la Milice et de la Défense, Sam Hughes. Sauf au Québec, il n’était pas nécessaire de faire beaucoup pour convaincre les recrues.

Le Canada était un dominion très jeune à l’époque. Les liens avec la « mère patrie » étaient étroits. Presque la moitié des Canadiens qui servirent étaient nés en Grande-Bretagne. Beaucoup d’entre eux avaient une idée roman-tique de la guerre. Ils submergèrent les bureaux de recrutement, les églises et les salles communautaires partout au pays.

Un grand nombre appartenaient aux milices locales. Certains avaient pris part à la guerre d’Afrique du Sud. Ils étaient agriculteurs, pêcheurs, bucherons ou citadins.

Le tout nouveau camp de Valcartier, au nord de Québec, se remplit si rapidement qu’on n’eut pas le temps de bâtir des casernes. À la fin du mois d’aout, un village de tentes s’y était établi. En se préparant à accueillir les recrues dont le nombre allait s’élever à plus de 35 000, le gouvernement expropria 8 600 acres pour agrandir un terrain existant de 5 000 acres.

[Collection d’archives George-Metcalf/MCG/19740416-003]

Le premier contingent se rendit à Gaspé, Qc, où l’attendaient 30 navires six semaines après l’appel aux armes. Avant leur départ, M. Hughes leur fit parvenir plusieurs exemplaires d’un message de 900 mots intitulé « Where Duty Leads » (où mène le devoir, NDT).

« Aucune armée d’hommes libres plus ty-pique n’a jamais marché sur l’ennemi, écrivait M. Hughes. Certains ne reviendront pas – et prions Dieu qu’ils ne soient qu’en petit nombre –; en ce qui les concerne, non seulement leur mémoire sera vénérée par leurs êtres chers et par un pays reconnaissant […] mais le soldat qui tombe pour la liberté ne meurt jamais : il est revêtu de l’immortalité. » 

Un soldat est vacciné au camp. [Bain News Service/É.-U. Bibliothèque du Congrès/2014697179]

Le colonel Victor Williams, commandant du camp (à droite, siège arrière, au centre) procède à une revue. [2014697178]

Le premier contingent du Corps expéditionnaire canadien se rassemble autour d’un match de boxe, en 1914, avant de mettre le cap sur la Grande-Bretagne. [J.A. Millar/Montreal Daily Star/University of Victoria Librairies]

Le 11e Bataillon se met en rang pour la revue de fourbi en septembre 1914. [DND/LAC/PA-022739]

L’heure de la ration à Valcartier. [J.A. Millar/Montreal Daily Star/University of Victoria Librairies]

Les soldats se rassemblent à côté du village de tentes de Valcartier peu avant le départ du premier contingent pour la Grande-Bretagne le 3 octobre 1914. [MDN/BAC/PA-3642184]

Un détachement de la batterie B de la Royal Canadian Horse Artillery fait des exercices de tir au canon sous des yeux attentifs. [J.A. Millar/Montreal Daily Star/University of Victoria Librairies/Wikimedia]

Le sergent Hawkins du Canadian Highlanders, dont on ne connait que le nom de famille, regarde une cible, fusil Ross MK III à la main. [J.A. Millar/Montreal Daily Star/University of Victoria Librairies/Wikimedia]

Est-il temps de réévaluer vos prestations?

Il y a du progrès chaque jour alors que de plus en plus de gens se font vacciner. La vaccination est une arme puissante dans la lutte contre la COVID-19, et lorsqu’on y ajoute les dispositions liées à la santé publique et les pratiques de prévention personnelles, son impact est encore plus fort. 

Les restrictions sont levées à mesure que le nombre de vaccinations augmente et que celui des cas diminue. Vu la suppression de ces mesures, l’heure est venue pour vous de revoir les prestations d’invalidité relatives aux réévaluations et à l’admissibilité partielle.

Réévaluation

Si vous êtes bénéficiaire d’une pension d’invalidité, d’une indemnité d’invalidité ou d’une indemnité pour douleur et souffrance liées à votre service, vous pouvez demander une réévaluation si vous pensez que votre infirmité a empiré. 

Les problèmes de santé ne sont habituellement pas réexaminés si la dernière évaluation date de moins de deux ans, mais si vous pensez qu’une ou plusieurs de vos affections ont empiré, et que vous avez de nouvelles preuves médicales, vous pouvez demander une réévaluation. Les évaluations s’expriment en pourcentages. 

Admissibilités partielles
(1/5, 2/5, 3/5, 4/5)

ACC a mis en œuvre la nouvelle politique sur les admissibilités partielles le 23 février 2018. Elle règlemente l’octroi de prestations partielles ou entières pour les invalidités suivantes :

• celles qui tirent leur origine d’une blessure ou d’une maladie liées au service ou non liées au service (causalité);

• celles qui tirent leur origine d’une blessure ou d’une maladie non liée au service et qui a été aggravée par le service (aggravation);

• celles qui tirent leur origine d’une situation comportant un lien de cause à effet (consécutive).

Il est important d’examiner le dossier qu’ACC a sur vous pour savoir ce à quoi vous avez droit. S’il est à moins de 5/5, vous devriez faire revoir votre dossier par un officier d’entraide de division.

Si vous désirez que la Légion vous aide, gratuitement, à obtenir des avantages et des services d’ACC liés à l’invalidité ou de l’aide de bienfaisance de la Légion, ou si l’un de vos proches a besoin d’un tel appui, veuillez composer le 613-591-3335 ou, sans frais, le 1-877-534-4666 pour parler à un officier d’entraide, ou nous envoyer un courriel à veteransservices@legion.ca. Vous pouvez aussi communiquer avec un officier d’entraide de votre province à https://legion.ca/fr/soutien-aux-veterans/pour-joindre-un-officier-d-entraide-de-direction. 


À votre service est écrit par des officiers d’entraide des directions de la Légion. Pour communiquer avec un officier d’entraide, composez sans frais le 1-877-534-4666, ou visitez le site Web d’une direction. Consultez legionmagazine.com pour les archives des trois dernières années.

Pour la patrie

Au moins 200 francophones servirent à la guerre d’Afrique du Sud

Le lieutenant-colonel François-Louis Lessard commanda le Royal Canadian Dragoons en Afrique du Sud. [Wikimedia]

La première guerre à laquelle le Canada a pris part à l’étranger est celle d’Afrique du Sud (1899-1902). 

La guerre avait été causée par la rivalité économique et l’antagonisme culturel entre les Britanniques, enracinés dans les colonies du Natal et du cap de Bonne Espérance, et les descendants des colons néerlandais dans les petites républiques de l’État libre d’Orange et du Transvaal. 

La guerre éclata le 11 octobre 1899, et le vaste Empire britannique fit appel à ses colonies autonomes, dont le Canada.

Le premier ministre d’alors, Wilfrid Laurier, y vit une menace pour l’unité nationale à cause de la pression constante de la presse et de la population pro-impérialiste anglophones qui l’enjoignaient à appuyer la Grande-Bretagne en envoyant un contingent militaire. Cependant, il y avait une vive opposition à cette mesure au Québec, quoiqu’en y regardant de plus près, on percevait un certain degré d’appui à la guerre parmi les élites politiques et militaires du Canada français, particulièrement au début.

Les troupes canadiennes monte à bord du Sardinian, à Québec, le 30 octobre 1899. [Wikimedia]

Le premier contingent canadien, commandé par le lieutenant-colonel William Otter, comprenait huit compagnies régionales de 125 hommes, y compris la compagnie F de Québec et de ses environs. 

Le major francophone Oscar Pelletier, l’un des commandants adjoints du contingent, était à la tête de quatre compagnies. Cependant, il n’y avait que 50 francophones, environ, au sein de la compagnie F. Ce petit nombre ne reflétait pas nécessairement le degré de soutien à la guerre, car l’armée ne fonctionnait qu’en anglais.

La Presse et La Patrie publièrent des articles dénigrant la position britannique, mais ils en publièrent encore plus qui lui étaient favorables.

Le Soleil annonça avec fierté qu’une force canadienne s’était rassemblée au port de Québec pour monter à bord du vapeur Sardinian le 30 octobre :

« Nous sommes toujours anxieux d’aller au feu. »

« Un seul devoir s’impose à la ville de Québec […] c’est d’acclamer ceux qui partent comme il convient d’applaudir à la bravoure, à l’abnégation, au dévouement […] de manière à faire comprendre à tous le sentiment vrai de Québec ». 

Le maire de Québec, Simon Napoléon Parent, s’exclama: « Vous saurez maintenir la réputation proverbiale de la vieille cité de Québec pour sa loyauté à l’empire. » 

 

Le mémorial de la guerre d’Afrique du Sud fut dévoilé au Dominion Square (maintenant la place Dorchester) le 24 mai 1907. [BAC/3608340]

À leur arrivée en Afrique du Sud, les hommes s’en-trainèrent et s’adaptèrent au climat. Le soldat Léonard Dolbec écrivit ceci à son épouse : « Nous sommes toujours anxieux d’aller au feu, un peu ou moins, pour avoir une idée de la guerre […]. Je t’assure que bien souvent ma pensée se porte vers mon cher Québec, près de toi et ma chère petite fille. »

Plusieurs officiers supé-rieurs canadiens français servirent en Afrique du Sud. Le lieutenant-colonel François-Louis Lessard, commandant du Royal Canadian Dragoons, fut cité à l’ordre du jour plu-sieurs fois et il fut nommé Compagnon de l’Ordre du Bain. Il était major-général lorsqu’il prit sa retraite après la Première Guerre mondiale. 

Le médecin-major Eugène Fiset, médecin militaire très travailleur et populaire en Afrique du Sud, reçut l’Ordre du Service distingué et fut cité trois fois à l’ordre du jour. Il fut lieutenant-gouverneur du Québec de 1939 à 1950.

Au moins 200 francophones servirent en Afrique du Sud, sur les 7 368 volontaires canadiens, c’est-à-dire à peu près trois pour cent. Huit d’entre eux n’en revinrent jamais. Plus d’un siècle après, rares sont les gens qui se souviennent de leur service à la nation, et à l’empire. 

Une journée monumentale

Le 26 juillet 1936, 3 000 vétérans de la bataille assistèrent à l’inauguration du Mémorial national du Canada à Vimy, en France

Le roi Édouard VIII, médaille de la Légion canadienne au revers, à la tête des pèlerins de Vimy lors de l’inauguration du Mémorial national du Canada à Vimy, en France. [Georges Bertin Scott/MCG/19670070-014]

26 juillet 1936, 11 ans et 1,5 million de dollars après le début de la construction, 100 000 personnes se rassemblèrent sur les pentes de la crête de Vimy, en France, pour assister à l’inauguration d’un des monuments commémoratifs de guerre les plus saisissants d’Europe.

L’imposant Mémorial national du Canada à Vimy fut conçu par le Torontois Walter Allward en l’honneur des plus de 11 285 Canadiens morts au combat en France pendant la Grande Guerre, et dont on ne connait pas le lieu du dernier repos. Il se dresse au point culminant de la crête où, selon certains, le pays est né.

Ce monument pour la paix tient la vedette de l’ancien champ de bataille, devenu un parc de 91 hectares sur les lieux où les quatre divisions du Corps expéditionnaire canadien ont combattu pour la première fois ensemble – et ont remporté un succès là où d’autres avaient connu l’échec.

Quelque 3 000 vétérans de la bataille se promenèrent sur le terrain pour lequel ils s’étaient battus et où 3 598 de leurs compagnons d’armes avaient trouvé la mort. Cette fois-ci, beaucoup d’entre eux avaient des proches à leurs côtés.

« Ce glorieux monument qui couronne la colline de Vimy fait partie du Canada à jamais, bien que les dépouilles mortelles des fils du Canada gisent loin de chez eux », déclara le roi Édouard VIII lors de l’inauguration. 

« Leur vénérée mémoire est sanctifiée sur un sol qui est aussi canadien que n’importe quel arpent de leurs neuf provinces. »

Le sarcophage de pierre sculpté pour le mémorial en 1935. Le concepteur, Walter Allward, choisit une roche calcaire dans une ancienne carrière romaine de Seget, en Croatie. [BAC/3612539]

Le pèlerinage à Vimy fut à l’époque le plus important déplacement de Canadiens en Europe. Ottawa avait renoncé aux frais habituellement demandés pour les passeports et avait même émis des passeports spéciaux pour le pèlerinage à Vimy. Le gouvernement et le secteur privé avaient aussi accordé des congés payés à leurs employés qui voulaient s’y rendre.

La Légion canadienne avait organisé le logement et le transport. Cinq paquebots transatlantiques escortés par deux bâtiments de guerre canadiens quittèrent Montréal le 16 juillet et arrivèrent au Havre le 24 et le 25. Les pèlerins furent logés dans neuf villes du nord de la France et de la Belgique, et 235 autocars avaient été réservés pour faire la navette. Le voyage de trois semaines et demie coutait 160 $ par personne (soit l’équivalent de 3 000 $ en 2021).

Au mémorial, le roi Édouard se mêla au public. Des avions militaires survolèrent les têtes en faisant un salut de l’aile. Au pays, les gens étaient captivés, écoutant la radio dans les cuisines et les salons, dans les salles de la Légion et dans les casse-croutes.

Trois ans plus tard, le Canada était à nouveau en guerre en Europe et aux quatre coins du monde. 

Les colonnes du Mémorial de Vimy surplombent les marins défilant à la revue après l’inauguration. [Photo d’archive du Toronto Star/Collection Baldwin/Bibliothèque publique de Toronto]

Édouard salue Mme Charlotte Wood de Winnipeg, première Mère de la Croix d’argent du Canada, qui avait perdu deux fils à la guerre. Le président français, Albert Lebrun, les regarde. [Archive Smith/Alamy/2BW3J04]

La pièce maitresse de l’immense monument, le Canada en deuil, fut sculptée dans un bloc de pierre de 30 tonnes. [Bureau de cinématographie du gouvernement canadien/BAC/3224327]

L’artiste français Georges Plasse fit des esquisses de la vision d’Allward. [Georges Plasse/Walter Seymour Allward/Toronto Reference Library]

Le terrain porte encore les traces des combats. [iStock/531109315]

Des âmes de soldat grimpent la côte dans le tableau du capitaine australien William Longstaff « The Ghosts of Vimy Ridge » (les spectres de la crête de Vimy, NDT). Allward dit qu’il avait été inspiré par un rêve qu’il avait fait pendant la guerre où des soldats morts « se levaient en grand nombre, défilaient silencieusement et reprenaient le combat pour porter secours aux vivants ». [MCG/19890275-051]

Le mémorial porte les noms des 11 285 Canadiens morts en France à la Grande Guerre et dont le lieu de sépulture est inconnu. C’est encore un lieu de pèlerinage aujourd’hui. [Nigel Jarvis/iStock/1277880634]

A-t-on sacrifié le Newfoundland Regiment à Beaumont-Hamel?

[Joel Kimmel]

John Boileau dit que OUI

C’est une bataille  qui n’aurait jamais dû avoir lieu.

Il n’y avait aucune logique militaire pour que les Britanniques lancent une attaque à la Somme, endroit sans importance sur le plan militaire. Ils n’étaient pas prêts à un assaut massif cet été-là, et ils auraient préféré attendre jusqu’à l’automne.

Le terrain favorisait la défense, particulièrement bien préparée.

Les soldats britanniques étaient en majorité des volontaires inexpérimentés. Le soutien de leur artillerie était inadéquat, et il s’avança trop tôt.

La détonation de mines peu avant l’heure H avertit les Allemands et leur donna le temps de prendre les armes. Le premier assaut fut lancé à 7 h 30, et la défense pouvait alors bien voir les attaquants.

Il y eut un nombre sidérant de victimes, 30 000 pendant la première heure, alors que les installations médicales n’en attendaient que 10 000 par jour. Les brancardiers furent submergés par le nombre de soldats blessés éparpillés sur le champ de bataille et mélangés à ceux qui étaient déjà morts.

À ce moment-là, il était évident pour tous les commandants que la bataille était une catastrophe. On pouvait encore tirer un trait sur l’opération, mais cela ne fut pas fait.

Au contraire, on vit se profiler l’inflexibilité du généralat britannique. Insister sur un échec est l’une des pires erreurs que peuvent commettre les commandants militaires. Ce fut pourtant exactement ce qui se produisit lors de cette journée tragique.

 

La poursuite de l’attaque causa 28 000 victimes supplémentaires avant la nuit tombée. Parmi les derniers attaquants se trouvaient environ 800 Terre-Neuviens. Plusieurs erreurs tactiques affectèrent en outre le Newfoundland Regiment.

Après la première attaque, le major-général Beauvoir de Lisle, qui commandait la 29e Division, prit les fusées éclairantes allemandes à sa droite pour un signal indiquant la capture du premier objectif. Pour les Allemands, elles signifiaient que la portée de leur artillerie n’était pas suffisante.

Le major-général pensa qu’il devait soutenir le succès et ordonna tout de suite à la 88e Brigade, dans laquelle se trouvaient les Terre-Neuviens, de s’avancer. S’il avait pris le temps de confirmer le signal, il aurait su qu’il ne fallait pas attaquer.

Le Régiment Essex du 1er Bataillon britannique reçut l’ordre de passer à l’attaque à la droite des Terre-Neuviens. Cependant, il n’y eut aucun échange entre les Terre-Neuviens et l’Essex pour coordonner leurs manœuvres. Le Newfoundland Regiment fut donc la seule unité à s’avancer dans le secteur de Beaumont-Hamel du champ de bataille.

Lorsque les Terre-Neuviens tentèrent de progresser, ils s’aperçurent que les tranchées de communication menant à la première ligne étaient bloquées par les morts et les blessés de l’assaut précédent. Ils furent donc obligés de sortir des tranchées à presque 300 mètres avant leur première ligne et de
descendre la pente à découvert.

Beaucoup d’entre eux furent tués ou blessés avant d’atteindre le front. D’autres trouvèrent la mort en s’attroupant pour passer dans les brèches de leurs propres barbelés.

Le Newfoundland Regiment cessa tout bonnement d’exister en une demi-heure. Au dire de Martin Middlebrook, auteur de l’ouvrage précurseur The First Day on the Somme (Le premier jour à la Somme, NDT), « Rares sont les bataillons qui sont anéantis à ce point en si peu de temps ».

Plus de 700 Terre-Neuviens périrent ce jour-là, sacrifiés inutilement sur l’autel de l’intransigeance et de l’incompétence britanniques. 

 

[Joel Kimmel]

Stephen J. Thorne dit que NON

C’est une mission difficile quand on vous demande de défendre l’indéfendable, surtout sans avoir l’air de manquer de respect envers les pauvres soldats qui reçurent l’ordre de s’élancer hors des tranchées de la Somme le 1er juillet 1916.

La question implique qu’on a seulement sacrifié les Terre-Neuviens.

Pourtant, ils ne furent ni plus ni moins sacrifiés que les 50 000 autres soldats de l’Empire britannique tués ou blessés ce jour-là. Vu l’évènement de ce matin-là, l’intransigeance de leurs commandants et les forces militaires de l’époque, ils devaient agir.

Ils étaient tout simplement au mauvais endroit.

Le Newfoundland Regiment faisait partie de la troisième vague à Beaumont-Hamel. Comme d’habitude lors de la Grande Guerre, on leur dit d’attaquer bien que deux vagues d’attaquants eussent déjà été tenues en échec.

Presque 800 Terre-Neuviens prirent part à l’attaque : 386 furent blessés, 324 furent tués, et il y en avait 68 au rassemblement le lendemain matin. En tout, 19 240 soldats de l’Empire moururent ce jour-là et presque 40 000 furent blessés. Cela reste la journée la plus sanglante de l’histoire de l’armée britannique.

Treize divisions britanniques et six divisions françaises – plus de 120 000 hommes en tout – menèrent l’offensive à la Somme sur un front de 24 kilomètres. L’artillerie, apprendra-t-on plus tard, avait été complètement inefficace.

Au nord de la route Albert-Bapaume, la progression s’était pratiquement achevée avant d’avoir commencé. Rien que dans le Loyal Regiment (North Lancashire), il y eut 303 morts. La New Zealand Division déplora 6 000 blessés et plus de 2 100 morts au cours du premier mois.

Les pertes furent ahurissantes parce que l’offensive avait été mal conçue. Si elle avait fonctionné comme prévu, la guerre se serait peut-être terminée plus vite, et à long terme, des millions de vies auraient été sauvées. Il n’allait pas en être ainsi.

Les pertes furent lourdes. Les rares membres du Royal Inniskilling Fusiliers qui traversèrent les barbelés allemands à droite se trouvèrent piégés. Sur la gauche, les membres du 2e du South Wales Borderers furent anéantis en 15 minutes.

Les deux bataillons de la 86e Brigade suivirent, traversant les premières lignes un peu avant 8 h. Comme leurs prédécesseurs, ils furent abattus en masse.

La communication chez les Britanniques était épouvantable. Les commandants des premières lignes voulaient un temps d’arrêt pour reprendre le bombardement. Cependant, les roquettes de signalisation des Allemands furent prises pour des signaux de succès. La troisième vague se mit en marche, et beaucoup de ses hommes moururent.

À 10 h 05, il y eut une pause dans les combats pour Beaumont-Hamel. La commune allait tomber entre les mains de la 51st Highland Division le 13 novembre.

Comme la plupart des officiers d’alors, le lieutenant-colonel Arthur Hadow qui commandait les Terre-Neuviens et son chef, sir Douglas Haig, architecte de la triste affaire, étaient des produits de leur temps : traditionnels, inflexibles et lents à comprendre la nouvelle guerre industrialisée.

Quelque 1,2 million de soldats alliés furent tués ou blessés en 141 jours de lutte dans la Somme. Chacun d’eux fut sacrifié, tout comme tous les autres soldats qui moururent lors de toutes les autres batailles du conflit monumental. 

Enterrer la hache de guerre

En 1701, la Grande Paix de Montréal rassembla 39 Premières Nations 

Les signataires des Premières Nations apposèrent des pictogrammes représentant leurs peuples respectifs. [Wikimedia]

L’un des moments les plus importants de l’histoire canadienne eut lieu à Montréal le 4 aout 1701. 

Ce jour-là, des représentants de 39 Premières Nations se joignirent au gouverneur de la Nouvelle-France, Louis-Hector de Callière, pour signer la Grande Paix de Montréal. Elle mettait fin à la guerre atroce que la Nouvelle-France et ses alliés autochtones menaient contre la Ligue des Iroquois (haudenosaunee), et de fait, normalisait les relations commerciales, l’exploration et la colonisation.

Entre 1696 et 1700, la France et ses Premières Nations alliées avaient mené plusieurs expéditions militaires dévastatrices contre les Iroquois, détruisant villages et vivres. Les Iroquois, confrontés à une diminution de leur puissance militaire et de leur force démographique, se trouvant sans appui des colonies américaines, acceptèrent de négocier un traité de paix.

Un accord de paix préliminaire fut signé à Montréal à l’été 1700 entre les Français, certains de leurs alliés, et les Iroquois. Les parties acceptaient toutes d’assister à un grand rassemblement l’été suivant, à Montréal aussi, pour le ratifier. 

Hector-Louis de Callière, gouverneur de la Nouvelle-France. [Wikimedia]

L’organisation excessivement complexe du regroupement des ambassadeurs de tant de nations et de cultures impliqua une planification minutieuse et de très nombreux déplacements difficiles de diplomates français et de représentants du clergé et de l’armée.

À la fin du mois de juillet 1701, plus de 1 300 délégués des Premières Nations d’une région qui s’étendait des Maritimes aux Grands Lacs affluèrent à Montréal, arrivant par canot après un long et difficile voyage, et doublant ainsi la population de la ville. Les délégués établirent un grand campement centré sur Pointe-à-Callière, hors de l’enceinte citadine. 

Chacune des Premières Nations utilisa un pictogramme d’animal ou d’objet représentant
son peuple.

Beaucoup de ces nations étaient rivales et se méfiaient les unes des autres. Il fallut donc user de diplomatie pour parvenir à un terrain d’entente. Kondiaronk, chef de la nation Pétun et grand chef de la Nation Huronne-Wendat, eut un rôle déterminant parmi les nations, contribuant grandement au succès de la conférence de paix grâce à ses propos convaincants.

Les nations s’entendirent pour renoncer à la guerre et permettre au gouverneur de la Nouvelle-France de résoudre leurs éventuelles disputes. En outre, elles s’accordèrent pour partager les droits de chasse et s’engagèrent à respecter les terres traditionnelles de chacune. Les Iroquois, qui négociaient en position de faiblesse, acceptèrent de demeurer neutres en cas de guerre entre l’Angleterre et la France, concession majeure en faveur de cette dernière. En contrepartie, les Iroquois obtiendraient des biens des Français en bénéficiant d’un rabais.

Le 4 aout, le gouverneur de Callière signa le document de paix officiel, suivi par un représentant de chacune des Premières Nations utilisant un pictogramme d’animal ou d’objet représentant son peuple. La Grande Paix de Montréal avait été ratifiée, réalisation remarquable qui était inimaginable à peine quelques années auparavant. 

Il s’ensuivit un immense banquet et une cérémonie du calumet de la paix. 

« Vous avez rassemblé ici […] toutes les nations pour faire un tas de haches et pour les enterrer avec les vôtres », déclara l’ambassadeur du peuple des Collines à de Callière. 

L’harmonie établie à Montréal dura jusqu’à la disparition de la Nouvelle-France, lors de sa capture par les Britanniques, en 1760. 

Reprendre de la hauteur

La première attaque planifiée par les Canadiens pendant la guerre fut celle du mont Sorrel, en Belgique, en juin 1916

Les troupes canadiennes avancent dans un rideau de fumée pendant la bataille du mont Sorrel, en Belgique, en 1916. [Henry Edward Knobel/MND/BAC/3194767]

Vers la fin du mois de mai 1916, il devint évident que les Allemands planifiaient une attaque du côté est du saillant d’Ypres, en Belgique, où se trouvait le Corps canadien.

Les hauteurs s’étendaient sur un peu plus de deux kilomètres, du mont Sorrel au sud en passant par les collines 61 et 62 (Tor Top [cime de la butte rocheuse, NDT]) jusqu’au bois du Sanctuaire au nord, et elles permettaient d’observer les arrières des Allemands. La crête de l’Observatoire allait d’est en ouest sur un kilomètre, du Tor Top jusqu’au milieu du saillant. Si les Allemands réussissaient à prendre ce territoire, ils pourraient dominer le saillant et obliger le Corps canadien à l’abandonner.

Tel était l’enjeu que voyait l’état-major du renseignement des Canadiens et des Britanniques en étudiant les activités des Allemands.

Tout au long du mois de mai, les sapeurs allemands avaient prolongé leurs tranchées de chaque côté de la butte rocheuse et en avaient creusé une autre à 50 mètres devant leur première ligne. Le Royal Flying Corps remarqua un nouveau système de tranchées dans les arrières des Allemands calqué sur les travaux des Canadiens autour du Tor Top. Une accumulation de mortiers de tranchée et d’autres canons de gros calibre indiquait qu’une attaque se préparait.

Toutefois, il manquait l’habituelle adjonction de fantassins présageant une attaque, et donc aucune préparation défensive ne fut entreprise.

 

Le fait que le lieutenant-général Edwin Alderson avait été renvoyé en mai à la suite de la défaite du mois d’avril aux cratères de Saint-Éloi n’arrangeait pas les choses. Il avait été remplacé par le lieutenant-général Julian Byng.

« Pourquoi m’envoie-t-on aux Canadiens? écrivit Byng. Je ne connais pas de Canadiens. À quoi cela rime-t-il? » Byng allait finir par commander avec sérénité; toutefois, il était encore en train de prendre ses marques fin mai et début juin.

La bataille du mont Sorrel eut lieu deux mois après les revers subis pendant les combats des cratères de Saint-Éloi. [Heinrich Hoffman/MDN/BAC/3329062]

Les Canadiens faisaient face à deux divisions du XIIIe Corps allemand. Les soldats venaient du royaume de Würtemberg, état indépendant qui avait rejoint l’empire allemand après la guerre franco-allemande de 1870-1871. Au bout de six semaines de préparations dissimulées, l’artillerie des Allemands cessa le feu pendant sept heures dans la nuit du 1er au 2 juin afin de ne pas nuire aux détachements occupés à couper les barbelés. Ensuite, les canons reprirent leur activité coutumière.

Le 2 juin à 6 h, le major-général Malcolm Mercer et le brigadier Victor Williams de la 3e Division faisaient le tour des premières lignes où le flanc droit de la 8e Brigade d’infanterie était couvert par le 4e Bataillon canadien de fusiliers à cheval. Soudain, les Wurtembergeois lancèrent le bombardement « le plus intense qu’avaient enduré jusque-là les troupes britanniques ».

N’ayant pas réussi à s’emparer des premières tranchées à l’aide de gaz toxique, les Allemands adoptèrent les tactiques des Alliés : ils lancèrent une pluie d’obus tirés de positions situées juste derrière l’infanterie, qui elle, attaquait.

Le 4e Bataillon CFC fut le plus touché. Son entière position, écrivit un officier allemand, « était un nuage de poussière et de terre où les madriers, les troncs d’arbre, les armes et l’équipement, ainsi qu’occasionnellement des corps humains, étaient projetés dans l’air sans relâche ». Le 4e perdit 89 % de son effectif. Seuls 76 des 702 officiers et hommes s’en sortirent indemnes.

Williams fut blessé et capturé. Les tympans crevés, une jambe cassée, Mercer mourut atteint par des éclats d’obus. Sans direction à la division ni à la brigade, les communications coupées, la 3e Division sombra dans la confusion.

Un tireur d’élite avec son fusil Ross près du mont Sorrel en juin 1916. Les défauts du fusil le rendaient peu fiable aux premières lignes, mais certains tireurs d’élite du CEC le préféraient pour sa précision. [Henry Edward Knobel/MDN/BAC/PA-3520927]

Le barrage écrasant et implacable dura toute la matinée. Et puis, quelques minutes après 13 h, quatre mines explosèrent devant les tranchées du mont Sorrel et l’infanterie allemande passa à l’attaque.

Six bataillons de Wurtembergeois prirent part à l’assaut, appuyés par cinq autres, et six de plus en réserve. Plus de 6 500 soldats vêtus de gris marchèrent d’un pas tranquille sous un soleil éclatant en quatre vagues espacées de 70 mètres, apparemment sûrs que les Canadiens avaient été anéantis.

Déferlant sur les tranchées du mont Sorrel et du Tor Top, ils ne se heurtèrent qu’à des groupes isolés des 1er et 4e bataillons CFC. Les combats avaient souvent lieu au corps à corps, les Canadiens tentant désespérément de tenir tandis que l’ennemi brulait les poches de résistance au lance-flammes.

Les Allemands se répartirent sur la crête de l’observatoire, prirent trois points d’appui, puis fondirent sur une section de la 5e batterie de campagne de la 2e Brigade de l’Artillerie canadienne de campagne dont les servants se battirent au révolver jusqu’au dernier homme. Ces canons du Corps canadien furent les seuls dont s’empara l’ennemi. (Les deux canons de 18 livres furent récupérés par la suite.)

L’attaque des Allemands serait allée plus loin sans la résistance acharnée du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry sur le flanc droit, dans le bois du Sanctuaire. Sa défense résolue couta 400 hommes au bataillon, dont 150 périrent. Parmi les défunts se trouvait le lieutenant-colonel Herbert Cecil Buller, commandant du PPCLI, tué par balle en commandant ses hommes.

« Il donna des ordres pour que « tout terrain perdu aujourd’hui [soit] repris cette nuit ».

Les Wurtembergeois disciplinés s’avancèrent jusqu’à 600 ou 700 mètres de leur objectif, puis ils s’arrêtèrent, bien qu’ils aient vu que la route vers Ypres était libre. Le saillant aurait probablement été perdu s’ils avaient continué sur leur lancée.

La 1re Division canadienne établit une ligne à la tombée de la nuit pour leur barrer la route, appuyée par des mitrailleuses du 10e Bataillon et de la Canadian Motor Machine Gun Brigade.

La 3e Division était toutefois dans une situation épouvantable. Byng fit renforcer temporairement ses deux brigades par la 1re Division et deux bataillons de la 9e Brigade. À 20 h 45, il donna des ordres pour que « tout terrain perdu aujourd’hui [soit] repris cette nuit ».

Les unités peinaient à atteindre les lignes de départ et l’attaque fut retardée jusqu’à 7 h. Six fusées vertes devaient donner le départ des quatre bataillons, mais elles eurent des ratés. Il fallut en essayer 14 pour en lancer six et deux bataillons n’en virent aucune.

Chaque bataillon attaqua seul, donc l’ennemi concentra son tir sur l’un avant de passer au suivant. La plus grande attaque que les Canadiens avaient menée jusqu’alors se transforma en un méli-mélo. Pire, les hommes peinaient à respirer à cause de leur masque à gaz.

Le soldat A.Y. Jackson, qui fit partie par la suite du Groupe des Sept, vit son lieutenant tomber « comme une masse ». Un camarade resta « figé d’étonnement en voyant le sang gicler de son bras qui ne pendait que par quelques lambeaux de chair ». Des éclats frappèrent Jackson à l’épaule, au dos et à la nuque, et il s’écroula. L’attaque échoua.

Les Allemands étaient à moins de trois kilomètres d’Ypres, et le général Herbert Plumer de la Deuxième armée britannique était bien décidé à les repousser. Le général Douglas Haig, commandant de la British Expeditionary Force, était d’accord avec lui.

Cependant, Haig préparait l’offensive à la Somme, et il refusa de renvoyer l’infanterie au saillant. Il ne fournit que des canons et une brigade de fantassins. La puissance de feu, et non l’infanterie, insistait Haig, assurerait la victoire, et 218 canons furent déployés. Pendant que les canons pilonnaient les lignes allemandes, la 1re Division se préparait à l’attaque du 6 juin.

Des soldats canadiens se reposent dans les tranchées de réserve pendant la bataille du mont Sorrel, en juin 1916. Le Corps canadien s’empara du terrain de l’ennemi, mais au prix de 8  000 victimes. L’Allemagne subit 5 765 pertes humaines. [MDN/BAC/3520931]

Cette attaque fut retardée à cause du mauvais temps qui empêchait les observateurs aériens de localiser les canons les plus lourds. La 117e Division d’infanterie allemande lança un assaut de sabotage contre Hooge. Bien qu’il fût déjoué, les Allemands prirent le contrôle de la plupart des ruines de Hooge jusqu’à ce qu’elles soient encerclées.

N’ayant pas suffisamment de force pour reprendre Hooge puis attaquer au mont Sorrel et à la butte rocheuse, Byng laissa le village aux Allemands.

La 1re Division, dirigée par le major-général Arthur Currie, serait le fer-de-lance de l’assaut principal. Comme la 3e Division avait subi des pertes en appuyant la contre-attaque du 3 juin, Currie regroupa ses bataillons les plus forts en deux brigades composites. L’attaque, retardée au 13 juin, serait lancée contre un front qui s’étendait du mont Sorrel jusqu’au bois du Sanctuaire.

Les ruines éparses autour d’un poste de champ de bataille près du bois d’Armagh, au nord-ouest du mont Sorrel. [MDN/BAC/3329044]

Le 9 juin, Currie ordonna un bombardement de quatre jours qui pilonna les Allemands toutes les 30 minutes, puis durant 12 heures d’affilée le 12 juin. Les Allemands se ruaient vers leurs postes de combat à la fin de chaque rafale d’obus. Ils étaient alors frappés par de nouvelles salves des canons.

La journée avait été « pluvieuse et déprimante, la brume et la bruine trempaient les vêtements des soldats ».

« Le nombre de pertes des 120e et 126e divisions d’infanterie [allemandes] était horriblement élevé… Ce qui était construit pendant les courtes nuits était détruit pendant la journée », est-il rapporté dans une histoire du 120e.

Les deux côtés considéraient les attaques nocturnes comme étant propices à la confusion, mais Currie décida que cette tactique lui donnerait l’avantage de la surprise. L’attaque du 13 juin fut menée par quatre bataillons.

La journée avait été « pluvieuse et déprimante, la brume et la bruine trempaient les vêtements des soldats qui, pendant ces heures, étaient couchés à découvert », écrivit le major Hugh Urquhart du 16e Bataillon qui prit une position de formation pendant la nuit du 11 au 12 juin.

Une équipe de servants de mitrailleuse fut réduite à deux hommes au tout début.

Les obus pilonnèrent les lignes allemandes jusqu’à 30 secondes seulement avant l’heure H, à 1 h 30. Les Canadiens s’ébranlèrent, les oreilles bourdonnantes. La pluie et la fumée épaisse réduisaient la visibilité à quelques mètres.

Ce ne fut pas une avancée ordonnée. Les officiers subalternes menaient des sections de 15 ou 25 hommes. Ils zigzaguaient parmi les cratères et les souches d’arbre éclatées, à travers les brèches dans les barbelés, glissant et tombant dans la boue. Les fusils et les révolvers s’encrassaient. Beaucoup de soldats furent fauchés, mais les survivants continuaient.

Une équipe de servants de mitrailleuse fut réduite à deux hommes au tout début. À cinq reprises, d’autres hommes se joignirent à eux pour utiliser la mitrailleuse, mais eux aussi furent tués. Toutefois, les deux survivants atteignirent leur objectif.

L’opposition allemande s’effondra lorsque les Canadiens atteignirent les tranchées ennemies. Un grand nombre de Wurtembergeois étaient abasourdis et confus, errant sans but, sans fusil, sans matériel. L’artillerie avait fait son travail.

Au lever du soleil, des fusées lumineuses rouges annoncèrent le succès. Les Allemands avaient perdu presque tout le terrain qu’ils avaient conquis le 3 juin. Le prix avait été d’environ 8 000 victimes au sein du Corps canadien et 5 765 parmi les Allemands.

Il fut noté dans l’histoire britannique officielle que la « première attaque planifiée sciemment par les Canadiens avait eu un franc succès ». La méthode employée au mont Sorrel était un avant-gout de celles que les membres du Corps canadien utiliseraient par la suite et qui feraient d’eux les soldats de choc de l’armée britannique. 

 

Les photos de guerre colorisées sont-elles fidèles à l’Histoire?

[Joel Kimmel]

Ed Storey dit que NON

Le Canada a la chance de disposer d’une collection de milliers de photos d’archives prises en temps de guerre. Ces clichés ont immortalisé l’armée du pays de la guerre d’Afrique du Sud (1899-1902) à la guerre d’Afghanistan (2001-2014). En effet, jusqu’à l’avènement de la photographie en 1820, les gens ne connaissaient la guerre que par des imprimés colorés très imaginatifs.  

Roger Fenton, avocat britannique et amateur de photographie, fut le premier photographe de guerre. Il a documenté la guerre de Crimée (1853-1856). Ce nouveau média était tellement formidable qu’à peine quelques années plus tard, pendant la guerre civile américaine (1861-1865), plus de 3 000 photographes immortalisèrent la période en noir et blanc.

Les photographes devaient prendre en compte les limites inhérentes à leur film.

Les photos de guerre sont restées populaires. Elles servaient à vendre des journaux, à illustrer documents militaires et histoires officielles. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les trois services militaires canadiens employèrent des photographes pour documenter l’effort de guerre. Avec leur talent et leur courage, ils nous ont légué une incroyable collection nationale d’images.

Les films monochromes ou panchromatiques offerts sur le marché pendant une grande partie du XXe siècle n’étaient sensibles qu’à certaines parties du spectre optique visible. Cela voulait dire que les photographes devaient prendre en compte les limites inhérentes à leur film lors du travail de composition. La lumière et la place du sujet étaient des éléments essentiels du processus, ce qu’on voit bien dans le style et l’apparence de la version originale en noir et blanc des photos de guerre.

 

Les progrès récents de la photographie numérique et les logiciels de traitement de photos ont facilité le stockage, l’accès aux images d’archive et la colorisation de ces photographies.

Cette technique est acclamée, elle serait une manière de rendre les photos en noir et blanc plus pertinentes pour le public actuel habitué à voir des images en couleurs. Mais, la palette de couleurs et l’aspect du produit final sont désormais entre les mains de l’artiste, et non entre celles du photographe d’origine.

La précision des couleurs choisies varie selon la qualité des recherches contextuelles : par exemple, avec l’acquisition d’une solide connaissance des véhicules, uniformes, insignes et équipement qui, dans bien des cas, ne s’utilisent plus depuis plusieurs dizaines d’années, voire n’existent plus.

Bien qu’il semble facile d’extra-poler sur la couleur d’un uniforme ou d’un insigne, les caractéristiques du film utilisé à l’origine et les variations d’un fabricant à l’autre pour la couleur de la peinture ou du tissu, sans compter la décoloration éventuelle lors de l’utilisation sur le terrain et à la guerre, font qu’il est impossible d’illustrer avec fidélité des détails précis comme les couleurs ternies d’une vareuse camouflée ou d’un dessin peint sur un nez d’avion.

Tout comme avant 1820, les couleurs utilisées ne sont que des approximations éclairées, pas une amélioration factuelle de l’image originelle.

Les photos de guerre font partie intégrante de l’histoire militaire du Canada et ne devraient pas être colorisées. Personne ne songerait à mettre en couleur des croquis au crayon ou des dessins au fusain des collections d’art militaire du Canada. De la même façon, coloriser les photos de guerre altère l’image et fausse un document historique. 

 

[Joel Kimmel]

Stephen J. Thorne dit que OUI

Il est rare qu’on ne paie pas le prix du progrès. Les scientifiques s’accordent pour dire que l’industrialisation et l’avènement de l’automobile ont causé l’accélération des changements climatiques. On peut sans exagérer affirmer qu’Internet et les médias sociaux ont contribué à une solitude et une marginalisation croissante, ainsi qu’à l’effritement d’une certaine politesse, à l’irrespect des lois et à la renaissance du fascisme.

Ces grandes innovations ont été créées pour nous faciliter la vie, nous rapprocher et nous instruire. Et elles l’on fait. Nous sommes encore en train de nous y adapter et de prendre conscience de leurs inconvénients et de leur utilité.

L’art de modifier les photos n’a rien de nouveau. Photoshop et d’autres logiciels ont facilité l’exercice qui, entre les mains de quelques personnes irresponsables, peut s’avérer dangereux.

Les services de presse écrite et les publications l’ont appris à leurs dépens il y a une trentaine d’années. Ils ont édicté des règles que les photographes de l’information doivent suivre.

La colorisation des photos, historiques ou non, n’est pas considérée comme étant une pratique acceptable dans le monde de l’information. Elle est toutefois répandue dans certains domaines de l’art, de l’histoire ou des loisirs.

Je ne suis généralement pas un adepte de la colorisation. Dans bien des cas, les logiciels abâtardissent un art qui est sublime lorsque pratiqué de manière rigoureuse. 

Les motifs de cette pratique sont discutables. À quoi sert-elle? Le fait que les personnes qui ont procédé à la colorisation apposent leur signature sur le cliché sans bien souvent rendre hommage à l’auteur original de la photo en dit long. 

Et cela relève de la parodie que de coloriser des photos emblématiques comme les portraits de Lincoln réalisés par Mathew Brady, le portrait « Bulldog Tommy Churchill » que Yousuf Karsh a pris ou la photo « Raising the Flag on Iwo Jima » (levée du drapeau sur Iwo Jima, NDT) de Joe Rosenthal et, encore pire, de les diffuser sans mentionner les photographes qui en sont les auteurs.

Les tons noir et blanc ou sépia de ces images reflètent l’époque où elles ont été prises ou le choix et la maitrise de leurs créateurs. Karsh se délectait des nuances du gris. Dans les années 1960, Brady se servait de la lumière et des ombres pour soigner les détails comme rares sont ceux qui l’ont fait avant lui.

 

Cependant, la colorisation a aussi sa place. Le documentaire de 2019 du réalisateur Peter Jackson, They Shall Not Grow Old (Ils ne vieilliront pas, NDT), en est un exemple.

La Grande Guerre a été le premier conflit immortalisé sur pellicule. On a longtemps vu les protagonistes comme des acteurs d’une comédie à la Charlie Chaplin à cause des mouvements saccadés que l’on voyait à l’écran et de l’absence de bon son.

M. Jackson a changé tout cela. Il a pris 100 heures de séquences vidéo d’époque, a choisi les meilleures parties, les a méticuleusement colorisées et a adapté la vitesse de défilement. Des gens pouvant lire sur les lèvres ont interprété ce que disaient les soldats à l’écran, puis Jackson a distribué les rôles à des comédiens pour leur donner une voix; rien de moins qu’en jargon régimentaire d’alors.

Les effets sonores et les 100 meilleures heures d’entrevues d’archives avec d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale ont couronné le tout. Résultat : une révélation de la vie à l’époque de la Première Guerre mondiale, de la misère et de la mort; et un nouvel outil pour l’enseignement.

Encore une preuve que rien ne peut être tranché de façon absolue dans la vie. 

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ED STOREY, qui a servi pendant 34 ans, est technicien en géomatique militaire à la retraite. Il étudie et collectionne des artéfacts militaires canadiens. Rédacteur de nombreux textes pour des revues et auteur de trois livres sur les vêtements et l’équipement militaires, il s’appuie dans son travail sur sa grande collection d’artéfacts et de documents ainsi que sur ses images d’archive.

STEPHEN J. THORNE est photographe, rédacteur et journaliste primé. Il a fait des reportages sur la chute de l’apartheid en Afrique du Sud et sur le front au Kosovo et en Afghanistan.

La troisième cloche

Des liens solides perdurent entre Halifax, St. John’s et Londonderry, le triangle qu’avaient dessiné les escortes de convoi pendant la bataille de l’Atlantique

Un convoi sillonne l’Atlantique. [Library of Congress/2017824659]

Trois ports au Canada et en Irlande du Nord partageaient un même objectif pendant la Seconde Guerre mondiale : ils accueillaient des centaines de convois transportant des soldats et des millions de tonnes de nourriture, de matières premières et de matériel de guerre pour appuyer la Grande-Bretagne assiégée.

Aujourd’hui, Halifax, St. John’s et Londonderry s’unissent pour commémorer les milliers de membres du personnel allié, dont presque 2 000 de la Marine royale canadienne, 1 600 de la marine marchande canadienne et 850 aviateurs, qui furent tués en protégeant des convois pendant la bataille de l’Atlantique.

Des vétérans des marines des deux côtés de l’océan se sont associés pour offrir une cloche de convoi commémorative à chacune de ces trois villes qui représentent le trajet triangulaire des groupes d’escorte des convois de la guerre en Atlantique Nord.

 

Les cloches sont depuis longtemps un symbole important pour les marins. Elles marquent le passage du temps à bord des bateaux et servent pendant les cérémonies. La fin du quart s’annonce par huit coups de cloche, le même nombre que lors des funérailles en mer. Les cloches de bateau sont aussi des fonts baptismaux : on les retourne et le nom de l’enfant est inscrit sur la cloche.

« Si les bateaux étaient des créatures vivantes, la cloche en serait le cœur et l’âme, et même une partie de la mémoire », explique le capitaine de corvette à la retraite Jim Reddy, capitaine du NCSM Sackville lors de la cérémonie de présentation par la force d’escorte de Terre-Neuve à St. John’s en 2018.

La cloche de la force d’escorte de Terre-Neuve est suspendue dans un présentoir, cadeau des anciens combattants de la marine d’Irlande du Nord. [Bureau du lieutenant-gouverneur/Hôtel du gouverneur]

Parmi les anciens combattants qui ont mis la main à la pâte, il y en avait du Crow’s Nest Officers’ Club de St. John’s, du NCSM Sackville à Halifax et de la filiale Londonderry de la Royal Naval Association. La Naval Officers’ Association de l’ile de Vancouver a contribué à l’acquisition des deux premières cloches. Chacune des trois cloches a été consacrée sur la rive opposée de l’Atlantique avant d’être transportée à son lieu d’attache permanent.

 

La première, la cloche des convois de l’Atlantique Nord, fut remise au Fonds de commémoration de la marine canadienne à l’occasion des cérémonies du 60e anniversaire de la bataille de l’Atlantique à Londonderry, en mai 2005. Elle fut consacrée à la cathédrale de Saint Columb et rapportée au Canada la même année. Elle est exposée à Halifax, où elle fait l’aller-retour entre la Chapelle du Souvenir de la BFC Halifax et le NCSM Sackville, dernière corvette de classe Flower encore en existence, qui sert aujourd’hui de musée.

La deuxième, la cloche Newfie-Derry, fut consacrée dans la cathédrale anglicane de St. John the Baptist à St. John’s en 2007. Elle a été remise par l’Association navale du Canada à la Royal Naval Association. Elle est exposée dans le Tower Museum de Londonderry et on l’utilise lors des commémorations.

« Londonderry était la clé de la victoire dans l’Atlantique », a écrit l’historien J.W. Blake en 1956. C’était la base la plus à l’ouest pour réparer et réarmer les navires, et pendant que cela avait lieu, les marins britanniques, étasuniens ou canadiens profitaient de l’hospitalité irlandaise.

« Nous avions deux cloches, dit le capitaine de corvette à la retraite Pat Jessup, impliqué dans le projet depuis 2005. Et nous en voulions une troisième. »

À l’issue d’une campagne de financement de deux ans au Canada et en Irlande du Nord, la cloche de la force d’escorte de Terre-Neuve a été mise en service à la filiale Londonderry de la Royal Naval Association. Elle fut consa-crée dans la cathédrale de Saint Columb, à Londonderry, et exposée au Tower Museum de Londonderry avant d’être présentée aux habitants de Terre-Neuve en 2018.

Elle est exposée à l’Hôtel du gouverneur à Saint John’s, sur un trépied conçu par Robert Buchanan, président de la filiale Londonderry de la Royal Naval Association, en l’honneur des trois tronçons de l’itinéraire.

« C’est vraiment une belle cloche », note M. Buchanan.