L’Histoire des soldats

Les premiers qui se sont aperçus de la victoire à Vimy sont ceux qui l’ont vue à travers les pansements imprégnés de sang.

C’était le milieu de la matinée du 9 avril quand l’infirmier Will Antliff a pu faire une pause pour respirer durant le premier jour de la bataille de la crête de Vimy. Le simple soldat Antliff, qui servait dans la 9e Ambulance de campagne du Service de santé de l’armée canadienne, s’est concentré sur son travail durant les premières heures de la bataille, prenant note de la nature des blessures, ainsi que de l’unité, du nom et du numéro de chaque soldat blessé dont le personnel médical s’occupait.

Stationné à quelques kilomètres derrière le front au poste de secours de Villers-au-Bois, Antliff remarquait dans une lettre : “Le grand nombre de Frisés qui passaient par ici était une caractéristique des plus encourageante.” Vu que ses camarades du corps de santé et lui s’occupaient de plus de troupiers allemands que canadiens, Antliff s’est aperçu rapidement que ses compagnons de l’infanterie canadienne devaient être en train de gagner la bataille.

Des heures auparavant, la veille de la grande attaque printanière contre les Allemands dans la région d’Arras du Nord-Centre de la France, les membres du service de santé, dont Antliff, avaient été avertis par les généraux alliés de s’attendre à 25 000 victimes durant la bataille. Ce que même les généraux n’osaient prédire, toutefois, c’est l’efficacité des quatre divisions d’infanterie canadienne, qui se battaient pour la première fois en tant que force unie, et la vitesse à laquelle elles allaient atteindre leurs objectifs. Au bout de huit heures à partir de l’heure zéro, soit à 5 h 30, le 9 avril 1917, le Corps canadien de 100 000 hommes avait arraché une grande partie de la crête de Vimy à une armée allemande retranchée (les Canadiens allaient prendre le reste au cours des trois jours qui suivirent). Il s’agissait de quelque chose que les troupes alliées n’avaient pas réussi à faire en 31 mois de guerre au front occidental. La presse française a appelé cela “le cadeau de Pâques” que le Canada a fait à la France.

L’assaut canadien avait coûté 10 602 victimes au corps, dont 3 598 morts. Mais Antliff, âgé de 19 ans, avait déduit correctement en ce lundi matin de Pâques que les Canadiens étaient en train de remporter la bataille. Une force combattante formée principalement de jeunes volontaires ordinaires, y compris des fermiers, des pêcheurs, des exploitants de ranch, des mineurs, des bûcherons, des commis de banque et des étudiants d’université, était en train d’évincer une armée allemande régulière à une bataille cruciale en Europe. Et en tant qu’ancien étudiant en commerce à l’Université McGill, Antliff rapportait dans sa lettre du 13 avril à sa mère, “les Canadiens se sont distingués (à Vimy) comme ils l’ont fait auparavant à Ypres et à la Somme”. Si vite après la bataille historique, Antliff exprimait ce qu’un autre vétéran de Vimy décrivait comme étant “le premier sentiment complet de statut de nation”. D’aucuns allaient dire que cette victoire par les citoyens soldats a donné naissance au Canada en tant que nation.

La fierté concernant son pays n’était pas exactement une provocation pour le fermier saskatchewannais Gavin McDonald qui a servi à Vimy. Effectivement, pendant la première année de la Grande Guerre, ce homesteader de la prairie âgé de 25 ans l’avait pratiquement dédaignée. Construire une maison et une grange, s’occuper du cheptel et défoncer le gazon pour cultiver le quart de section familial à Craik, près de Regina, c’était cela le plus important à ses yeux. En fait, McDonald parle de son engagement, dans son mémoire, comme s’il s’agissait d’un article comme les autres dans sa liste de choses à faire. “Nous avons eu une bonne récolte cette année-là… De bons prix (plus d’un dollar le boisseau), le bon moment de creuser un puits plus près des édifices… Après avoir creusé la plus grande partie, je me suis engagé dans l’armée, le 3 décembre 1915.”

Six mois après, bien entraîné en ce qui concerne les fusils, les baïonnettes et les grenades, McDonald atterrissait en France dans le cadre des renforts prévus pour la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, mais il fut envoyé au saillant d’Ypres où on crut que c’était un bûcheron, alors on l’affecta à la construction de tranchées et de chemins de rondins.

Au mois de mars, les ingénieurs de l’Armée canadienne avaient planifié la construction de 11 000 verges de passages souterrains, de tunnels qui reliaient les zones derrière les lignes canadiennes aux tranchées du front, sous le nez de l’ennemi. Durant les dernières semaines avant l’attaque du 9 avril, le caporal suppléant McDonald se joignait à la ruse compliquée qui cachait ce creusage furieux. “Notre travail était au front du tunnel” écrivait McDonald. “Au fur et à mesure que les mineurs ramassaient le calcaire, nous le mettions dans des sacs. Pendant la journée nous empilions les sacs dans le tunnel et la nuit nous les jetions dans les cratères d’obus. Ensuite, juste avant l’aube, nous le recouvrions (le sol du tunnel) avec du camouflage.”

Huit heures pour le travail et huit heures pour les repas et le sommeil, McDonald et son équipe de camouflage ont déguisé des tonnes de craie à Vimy. “À 10 h du soir, le 8, nous avions fini de creuser. Il n’y avait pas suffisamment de place” pour que les équipes continuent de creuser le tunnel et de le camoufler lorsque la force d’attaque s’y rassemblait La dernière tâche de McDonald était d’emporter les dossiers de l’adjudant de la position, par précaution. Dans sa dernière note à Vimy, il écrivait “nos gros canons tiraient tous au lever du soleil et l’attaque commençait […]”.

Jusqu’à la bataille de Vimy, les tactiques de combat (des deux côtés) avaient suivi un script douloureusement prévisible. Un bombardement intense soudain de l’artillerie pour “ramollir” les positions ennemies. Ensuite une pause, et puis une offensive concertée par l’infanterie. Une telle prévisibilité indiquait souvent un désastre pour les fantassins. Le premier jour de l’offensive alliée à la Somme, en 1916, par exemple, 780 hommes du 1st Newfoundland Regiment sont passés à l’attaque (confiants que leur artillerie avait fait taire les armes des Allemands) et ils furent fauchés par les mitrailleuses allemandes qui n’étaient pas si silencieuses que ça. Le régiment souffrit des pertes de 85 pour cent.

Ce ne fut pas le cas à Vimy. Là-bas, les équipes d’artilleurs canadiens donnèrent une précision chirurgicale à la force brutale du bombardement d’artillerie. Le caporal Elmore Philpott a été témoin direct de l’émergence des opérations canadiennes de contrebatteries. Laissant ses études à l’Université de Toronto de côté de manière temporaire en 1914, parce qu’il avait peur que “la guerre se termine avant la Noël” Philpott obtint une formation de transmetteur et se joint à la 25e Batterie de campagne du Canada. Il arriva à Vimy à temps pour apprendre la science du repérage par éclats (observation de l’éclat dans les canons de l’artillerie) et le pointage sonore (utiliser des microphones pour découvrir la position des canons) pour localiser exactement les batteries allemandes. En conséquence, son travail, dans le cadre duquel il regardait la position des canons ennemis dans des jumelles, devint crucial. En tant qu’observateur avancé, il était littéralement les yeux et les oreilles de son unité de batteries d’obusiers. “Jusqu’à ce temps-là, on tirait au petit bonheur”, Philpott dit une fois. “Par la suite on dirigeait le feu grâce à des calculs mathématiques soigneux”.

Philpott appelait ça la planification, pas l’entraînement. Ensuite, en se servant de données de correspondance, les canonniers canadiens identifiaient la position des batteries allemandes avec une précision de moins de quelques mètres et ils les anéantirent systématiquement durant les sept jours précédant le 9 avril. Les défenseurs allemands qui ont enduré l’offensive de contrebatterie canadienne l’appelaient “la semaine de la souffrance”. De dire Philpott, “c’était une magnifique partie de l’opération, une des plus grandes opérations de toute la guerre”.

La précision des opérations de contrebatterie canadienne n’intéressait guère le carabinier Ellis Sifton. Ce fermier de 25 ans de Wallacetown (Ont.) avait d’autres responsabilités à Vimy. Le 18e Bataillon (de l’Ontario de l’ouest) dont il faisait partie se trouvait dans le secteur de la 2e Division, près du milieu au front de Vimy à la fin de 1916. Et durant l’hiver, le caporal suppléant Sifton, d’après ce qu’il décrivait dans les lettres qu’il envoyait à ses soeurs, avait “des postes à l’abri des bombes”. Il charroyait des munitions, participait à des corvées de nettoyage de chariots et de chevaux, et il transportait des rations.

Ensuite, alors qu’un temps hivernal terrible prenait prise du secteur, toutes les permissions furent annulées et Sifton apprit que son régiment allait passer à l’attaque dans le cadre de l’offensive de Pâques. Bien qu’il ne puisse pas donner cette information sensible à ses soeurs dans les lettres qu’il leur écrivait, il leur fit part de ses sentiments à propos de l’assaut à venir. “J’espère que j’aurai le courage au bon moment, si le sort veut que je regarde la mort en face”, écrivait-il. “Ne vous inquiétez pas si vous ne recevez pas de nouvelles, car ce n’est pas toujours commode d’écrire […].”

Et il ajoutait “P.s. J’ai été promu au grade de sergent.”

À l’heure zéro, soit 5 h 30, Sifton regardait ses camarades de la 4e Brigade s’élancer de leurs tranchées et s’avancer en suivant un barrage traînard, un rideau d’obus qui explosaient, et qui s’avançait juste devant l’infanterie canadienne, permettant aux attaquants d’atteindre les défenseurs avant qu’ils n’aient l’occasion de réagir. En allant vers leur objectif, le village des Tilleuls, les régiments qui flanquaient celui de Sifton ont affronté une résistance qui se corsait. Les mitrailleurs allemands avaient fait ralentir le progrès des Canadiens au bout de 90 minutes après le début de l’offensive. Son bataillon, le 18e, se joignit à l’attaque et perdit plusieurs de ses officiers et de ses hommes à cause des armes allemandes bien situées. Sifton se sentit obligé d’agir et entre les rafales des mitrailleuses, il courut en avant jusqu’à un nid ennemi.

Il est écrit dans des journaux de guerre que Sifton “localisa l’arme, l’attaqua tout seul et en tua l’équipe au complet. Un petit groupe d’ennemis s’avançait le long de la tranchée, mais il réussit à les repousser jusqu’à ce que (des troupes canadiennes) le rejoignent.”

Durant les derniers moments où ils prenaient le nid de la mitrailleuse, les attaquants canadiens négligèrent un Allemand mourant qui ramassa un fusil qui avait été jeté, mit Sifton en joue et le tua d’un seul coup de feu. Le fermier de Wallacetown, qui avait eu peur de vaciller au moment crucial dans son baptême du feu, avait trouvé le courage de regarder la mort en face. La citation et la Croix de Victoria posthume applaudissent “sa bravoure exceptionnelle (qui a) indubitablement sauvé bien des vies et contribué en grande partie au succès de l’opération”. Au bout d’une heure, les troupes canadiennes avaient atteint et libéré les Tilleuls, à mi-chemin en direction de l’objectif de la 2e Division le premier jour.

L’héroïsme à la bataille de la crête de Vimy prit différentes formes. Et pas toujours au milieu des combats qui avaient lieu au front. Durant la fin de l’après-midi du 9 avril, la nouvelle de l’avance extraordinaire des Canadiens au front de 14 kilomètres à Vimy atteignait la côte française. Une fois de plus, se préparant au pire, le quartier général allié avait avertit les autorités médicales à l’Hôpital général no 1, à Étaples, de préparer 65 ambulances motorisées pour recevoir les blessés canadiens aux voies d’évitement locales cette nuit-là. Quand elle fut avertie, la chauffeuse d’ambulance Grace MacPherson sut que son quart normal de 12 heures au travail et 12 heures de repos était improbable. Elle se prépara pour ce qui serait peut-être 60 heures sans sommeil, à aller chercher des blessés à la gare d’Étaples pour les transporter aux hôpitaux militaires d’Étaples où 50 000 lits les attendaient.

La femme impulsive de Vancouver, âgée de 19 ans, savait depuis le tout début de la guerre qu’elle allait servir son pays. MacPherson était si décidée que lorsque ni la Croix-Rouge d’Ottawa ni la britannique ne semblaient vouloir l’assister dans son désir de servir le Corps expéditionnaire canadien, elle paya son passage transatlantique elle-même. Ensuite, elle défia les généraux, y compris le commandant Sam Hughes du Corps expéditionnaire canadien qui interdisait aux femmes de servir près du front, et obtint un travail en tant que chauffeuse d’ambulance près de la côte française. Bien entendu, le travail exigeait plus que la simple conduite d’ambulance; MacPherson maintenait son moteur, changeait les pneus crevés et prenait soin du compartiment à quatre brancards afin qu’il soit toujours plein et propre.

À partir de l’après-midi du 9 avril, MacPherson travailla nuit et jour. Le voyage de la voie ferrée d’Étaples jusqu’à l’hôpital était de moins d’un mille, mais les conditions hivernales de la côte française, en ce lundi de Pâques, rendaient la route glissante et sournoise. Elle se souvient d’avoir fait une douzaine de voyages durant ce quart-là, allant à des vitesses de quatre et même cinq milles à l’heure. “C’était la première fois que des troupiers, les blessés, avaient été envoyés directement des tranchées. Il y en avait tant que les postes d’évacuation sanitaire n’avaient pas le nécessaire pour s’en occuper. Alors ils étaient envoyés directement à Étaples. Et c’était un groupe à l’air déplorable.”

Toutefois, elle ne permit ni à la vue des blessures horribles ni aux cris de douleur de la décourager. Si un souffrant en arrière de l’ambulance lançait des plaintes, MacPherson répondait : “Ça suffit comme ça! Les gens qui geignent comme ça ne sont pas admis dans mon ambulance.” Ou s’il se plaignait de sa malchance, elle essayait de le distraire en disant : “Regardez, je me suis écrasé le pouce.” Elle refusait de prendre le risque d’investir ses émotions dans ses passagers. Et pourtant elle leur promettait : “vous allez avoir la meilleure ballade de votre vie.”

Au moment où elle terminait son premier voyage jusqu’à l’Hôpital général no 1 ce jour-là, les troupes canadiennes avaient un bon pied sur la crête de Vimy. Au milieu de l’après-midi du 9 avril, des unités des 1re et 2e divisions d’infanterie avaient atteint le sommet qui surplombait la plaine de Douai, le territoire que les Allemands avaient occupé pendant presque deux ans. Pour les vétérans de l’infanterie canadienne, regarder l’ennemi qui battait en retraite était grandement satisfaisant “lui rendant sans compter ce qu’il nous avait donné à Ypres, à Wytschaete et à la Somme”.

Philpott, prenant la place d’un observateur de batterie avancé blessé, prenait note de ses pensées peu après 14 h cet après-midi-là. “J’ai atteint le sommet de la crête de Vimy”, écrivait-il. “Je ne sais pas ce qui m’y a fait pensé mais ‘les enfants d’Israël regardant la terre promise (me vint à l’esprit). Ici, à perte de vue, mille après mille […] ici se trouvait l’armée allemande qu’on a clairement battue. On pouvait les voir qui allaient de-ci de-là. C’était une scène pleine de confusion.”

Un autre observateur avancé jurait qu’il avait attendu ce moment-là pendant des années, mais son équipe ne pouvait pas monter les canons jusqu’en haut de la crête assez vite pour pouvoir se venger des Allemands qui battaient en retraite.

Bien entendu, la presse prit note de l’accomplissement de l’armée des citoyens du Canada. Le correspondant de guerre britannique Philip Gibbs appelait l’escalade canadienne de Vimy “la plus importante victoire que nous ayons obtenu durant cette guerre”, alors que le reporter canadien Stewart Lyon écrivait “c’était une occasion noble et les Canadiens se sont noblement montrés à la hauteur”. Les Américains, qui n’étaient entrés en guerre que trois jours auparavant, disaient que “le 9 avril 1917 sera inscrit dans l’histoire du Canada comme un des grands jours, un jour de gloire qui inspirera ses fils pendant des générations à venir”.

L’allégresse de la victoire était modérée parmi les troupes de la Compagnie C du 18e Bataillon. Les camarades d’Ellis Sifton transportèrent son corps à l’endroit d’où ils s’étaient lancés à l’attaque ce jour-là et ils l’enterrèrent dans un cimetière de fortune, dans le cratère de bombe de Litchfield.

Le commis médical Will Antliff ne prit pas de repos tant que le dernier des blessés dans le secteur de la 9e Ambulance de campagne n’eut obtenu de soins médicaux. Curieusement, une impression fut gravée dans sa mémoire alors que ses compagnons brancardiers et lui traversaient le territoire nouvellement libéré par les Canadiens. “En montant, nous empruntions la route plutôt que la tranchée”, écrivait Antliff, “ce qui aurait été complètement fou une semaine auparavant. Des hommes marchaient partout en surface. Ça avait vraiment l’air étrange […]. Nous sommes finalement arrivés à destination, quelque part le long de l’ancien front des Frisés. Lorsque nous sommes arrivés, on lançait des fusées étoiles mais, à part quelques mitrailleuses au loin, la nuit était soudainement tranquille.”

Comme il avait déduit la victoire en comptant les victimes allemandes, l’infirmier canadien profitait alors d’un des avantages revenant de droit aux vainqueurs : la liberté de se tenir debout dans le no man’s land.

Le terrain, les tunnels et les arbres

par Tom MacGregor

Des moutons paissent paisiblement dans les zones boisées et les champs découverts du Parc commémoratif du Canada à Vimy, ne se rendant pas compte qu’ils déambulent sur un des territoires pour lesquels on a le plus lutté à la Première Guerre mondiale. Il s’agit de l’endroit où, du dire d’historiens, le Canada est devenu une nation.

“La terre est extraordinaire. Il ne nous reste que bien peu de terrains de champ de bataille”, dit Hélène Robichaud, la directrice du Projet de restauration des monuments commémoratifs canadiens des champs de bataille à Anciens combattants Canada. En fait, le site de Vimy et le terrain préservé, non loin, autour de celui de Beaumont Hamel où les Terre-Neuviens se sont montrés à la hauteur durant la même année, forment environ 80 pour cent des champs de bataille de la Première Guerre mondiale restants.

Alors quand ACC a annoncé, en 2001, qu’il allait dépenser 30 millions de dollars pour restaurer le mémorial de Vimy et 12 autres sites canadiens de la Première Guerre mondiale en Europe, l’équipe du projet ne pouvait guère négliger le terrain lui-même, un terrain où ont été trouvés, à l’occasion, d’importants artefacts, y compris des balles, des obus, des morceaux de fil barbelé, des grenades et des fusils, ainsi que des restes humains.

Vimy et Beaumont Hamel reçoivent à peu près, au total, un million de visiteurs chaque année. “La plupart des visiteurs s’y rendent pour la commémoration”, dit Robichaud. “C’est un espace vert qui a beaucoup de signification pour le peuple de France. La France a une population dense. Toutefois, on peut pique-niquer, camper, dans la forêt nationale qui se trouve à côté du site.

Le projet de restauration a été divisé en quatre domaines de responsabilité, soit la restauration du monument de Vimy, la restauration des sites autour du monument, la conservation du terrain du champ de bataille et l’étude des caractéristiques souterraines de la propriété.

Il suffit de monter sur la crête pour comprendre l’importance stratégique qu’elle avait durant la guerre. Bien que la colline soit basse, on y a une bonne vue de toute la plaine de Douai avec son patchwork de terrains cultivés et de petits villages.

Mais la vue grandiose qui s’offre aux visiteurs d’aujourd’hui est tout à fait différente de celle qui attendait les Canadiens quand ils sont arrivés pour la première fois, à la crête qui avait déjà coûté des milliers de vie.

Comme le décrit l’auteur canadien Pierre Berton dans son livre Vimy, “Elle se trouvait là, faisant face aux lignes des Canadiens, une falaise basse de sept milles, grise sombre, qui s’élevait doucement de la plaine, une croupe monotone et boueuse, pétrie à en faire de l’écume par les obus, sans herbe ni feuillage, où l’on ne voyait ni couleur ni détail, chaque pouce de sa surface glissante rongée ou pulvérisée par deux années de martèlement constant. Elle n’était pas très impressionnante au premier coup d’oeil, mais pour les gens qui connaissaient son histoire et qui la regardaient devant eux lorsqu’ils ont dû se hasarder en avançant, plus haut, vers cette crête irrégulière enflammée par le feu des armes, elle prenait une aura plus sombre et sinistre.”

En dessous de cette laide étendue de terre se trouvait une infrastructure de tunnels avec leurs quartiers, leurs bureaux de commandement, un hôpital et un système de voie ferrée qui servait à apporter des troupes et des ravitaillements sans qu’ils soient pris sous le feu de l’ennemi. Au cours des années, le bois qui retenait les murs a pourri et cédé.

Après la guerre, les débris du champ de bataille ont été nettoyés par la France. Un million de pins de trois ans ont ensuite été plantés dans la région afin de restaurer le caractère campagnard d’origine.

En même temps, le Canada a commencé des négociations avec le gouvernement français concernant la préservation du site de Vimy. Un accord a été conclu en décembre 1922, d’après lequel la terre serait détenue en perpétuité par le gouvernement du Canada pour qu’il y érige un monument et crée un parc commémoratif.

L’accord a été formalisé et le terrain remis au Parlement canadien, lequel a été “accepté avec gratitude” par tous les partis de la Chambre des communes, en février 1923.

De remarquer Arthur Meighen, qui était leader de l’Opposition officielle en ce temps-là : “le site de Vimy est incomparable; des différents champs de bataille de la guerre, c’est celui qui tient le plus à coeur au peuple canadien à cause de tout ce que la guerre a causé quand on pense à l’histoire et au sacrifice”.

Aujourd’hui, le parc mesure environ 117 hectares. Ce chiffre n’est pas exact à cause de l’acquisition en 1930, par le gouvernement, d’une petite propriété. Un glissement considérable avait eu lieu près du monument pendant qu’il était en construction et cela avait endommagé la propriété avoisinante. Le gouvernement fédéral acheta le terrain plutôt que de faire face à un différend justiciable avec les voisins du site.

Le site comprend le monument ainsi qu’un grand stationnement et un centre pour les visiteurs. Il y a des sentiers autour du parc, ainsi que des cimetières militaires et la portion du tunnel Grange qui a été préservée. Le plus grand cimetière est le Cimetière canadien no 2, où 695 Canadiens ont été ensevelis. Ironiquement, il n’y a pas de Cimetière canadien no 1.

Le Cimetière canadien de la route Givenchy en est un autre, qui contient 111 pierres tombales et qui n’est accessible que par un petit sentier forestier.

Le Monument de la Division marocaine, qui sert à rendre hommage aux Marocains qui ont combattu aussi dans l’armée française et qui sont morts à Vimy, se trouve aussi dans le parc. “Les routes sont très crayeuses et il arrive que les sentiers soient très boueux”, dit Robichaud. “Nous voulions améliorer la qualité du terrain.” Beaucoup de travail a été fait pour la sécurité des visiteurs.

“C’est comme un très gros morceau de fromage suisse. Il y a plein de trous”, dit Robichaud. “Il nous fallait en apprendre davantage.”

Certaines parties du parc sont dangereuses. “Le problème c’est le relief du terrain, et il est trop mouillé. Il y a des endroits où l’on ne pourrait pas faire deux pas sans être coincé. Bien entendu, les zones qui sont dangereuses ne sont pas accessibles au public.”

Alors, pour maintenir le gazon tondu et le terrain vert, on fait paître des moutons car ils peuvent se frayer facilement un passage à travers la terre heurtée et les zones encaissées. “Il y a tant de choses que nous ne savons pas. Il y avait des hôpitaux et des trains là-dedans. Le sol a tendance à s’éroder.”

La forêt, le bois de Vincennes, est aussi une partie importante du travail. “Le fait que les arbres aient été plantés en même temps est un des problèmes, et les gens pensent qu’ils vont tous mourir en même temps”, dit-elle. Les arbres morts causent des risques à la sécurité et il faut les enlever. Dans le cadre du projet actuel, la stratégie est de choisir des arbres qu’on enlève pour les remplacer afin qu’il y ait une croissance continuelle.

Le sculpteur du monument, Walter S. Allward, voulait que le monument soit ceint d’arbres. Des sentiers sillonnent les pins et mènent au monument, et la route principale est bordée d’érables canadiens. “Il y a des érables dans le bois maintenant, qui proviennent des samares de ceux qui ont été plantés le long de la route”, dit Robichaud.

“Les arbres du site ont une grande importance en ce qui concerne la protection du sol”, dit-elle. “Mais il nous faut enlever les arbres dangereux qui sont sur le terrain du champ de bataille. C’est pour ça que nous avons créé ‘l’abattage modéré’.”

L’abattage modéré est une manière d’enlever des arbres sans trop déranger la terre.

Des rappels du passé remontent à la surface de temps en temps à cause des travaux de restauration et de conservation de la terre et des forêts.

De dire Steve Austin, un chargé de projet principal d’ACC à Charlottetown : “il n’y a rien de rare, quand on se promène dans la campagne française, de voir des endroits où les fermiers ont empilé du matériel militaire et autres débris que leur charrue a découverts. Ils sont simplement laissés là afin que les autorités compétentes les ramassent pour en disposer.”

Le service de déminage, du ministère de l’Intérieur, ramasse le matériel militaire et l’emporte à des endroits de rebut dirigés par le ministère de la Défense. Austin dit qu’il y a un dépôt de rebuts près de Vimy mais il n’y en a pas sur le site.

Quelle partie du patrimoine continue de remonter à la surface? “Cela dépend de l’endroit où l’on creuse”, dit Austin. “On pourrait creuser une tranchée ou enfoncer un câble souterrain sans trouver quoi que ce soit. Il y a beaucoup de choses qui remontent, comme des piquets en tire-bouchon et des morceaux de clôture. Mais quand on découvre du matériel militaire, un obus ou une grenade, c’est le service de déminage qui s’en occupe.”

Austin dit qu’on ne trouve rien d’habitude, à moins qu’il y ait un projet qui dérange le sol. “Quand on trouve un artefact, il est enregistré. Il arrive qu’on trouve des éclats d’obus, des rouleaux de fil de fer barbelé, des casques et même des fusils.”

Quand on trouve des artefacts, ils sont enregistrés au ministère pour les études historiques futures, mais la plus grande partie est laissée sur place en tant que rappel de la guerre. “Nous n’avons pas l’habitude de creuser. Nous nous occupons de conservation.”

Robichaud dit qu’un squelette a été trouvé dans une des zones où il y avait des travaux de construction. “Tout est fait dans les règles. Même si le parc Vimy appartient au Canada, il s’agit du sol français. Nous devons remettre les restes aux autorités compétentes.”

Quand cela arrive, on avertit la police française. “Le squelette est analysé. On essaie de savoir à quel pays le particulier appartenait et les restes sont remis à la bonne ambassade, d’une manière empreinte de dignité.”

Le public peut se faire une idée de ce qu’il y avait sous le sol durant la bataille en allant voir le tunnel Grange où on peut passer par une section qui a été préservée.

Il y a une dernière chose qui rappelle le gros morceau de fromage suisse auquel ressemble la terre autour de Vimy quand on quitte le tunnel qui menait à la ligne de soutien. Il s’agit du gros obus non explosé sur lequel les Canadiens sont tombés quand ils la creusaient, l’hiver avant l’attaque.

Il est indiqué au site de la toile d’ACC que l’obus avait été tiré par les alliés au mont Saint-Éloi, mais quand il a touché le sol mou, il s’est simplement enfoncé. Quand a eu lieu la découverte, les Canadiens ont su que leurs tunnels devraient être à au moins neuf mètres sous la surface.

Restaurer la grandeur

par Natalie Salat

Pendant deux ans, le Monument commémoratif du Canada à Vimy, qui domine la plaine de Douai dans le Nord de la France, était inaccessible aux 750 000 personnes qui vont au site iconique du champ de bataille de la Première Guerre mondiale chaque année, car il était enveloppé par un voile métallique.

Mais il ne l’est plus.

Le Projet de restauration des monuments commémoratifs canadiens des champs de bataille, qui s’élevait à 30 millions de dollars, ayant été complété, le chef-d’oeuvre de Walter Allward est entièrement visible; en fait, après la restauration, son aspect est même supérieur à son ancienne gloire.

Avec les avantages des connaissances et des techniques modernes, un certain nombre d’améliorations structurales ont été faites qui devraient permettre au monument de mieux supporter les extrêmes du climat. Les fortes pluies et le cycle brutal des gel et dégel avaient causé la décomposition de la maçonnerie et le dépôt de couches de tartre qui recouvraient nombre de noms inscrits autour de la base du mémorial, lequel a maintenant plus de 70 ans. Fait crucial, ces noms, ceux des 11 285 membres du personnel des services canadiens qui avaient été “portés disparus, présumés morts” en France durant la Première Guerre mondiale, sont à nouveau clairement lisibles.

Bien que le monument avait été entretenu par la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth (CSGC) à la demande expresse du gouvernement canadien, l’organisation n’avait ni les fonds ni les ressources pour s’occuper des questions structurelles majeures. “(La commission des sépultures de guerre) s’est toujours occupée des effets mais jamais des causes fondamentales (de la détérioration)”, dit Peter Craven de la CSGC. “Il a fallu un abord fondamental, ce qui n’a pas eu lieu jusqu’à ce que Vimy devienne lieu historique national (en 1997). Soudainement […] il commençait à prendre un air plutôt miteux.”

Le rapatriement en 2000 du Soldat inconnu canadien, pour lequel une cérémonie de cession a eu lieu à Vimy, offrait l’occasion au personnel d’ACC de montrer aux parlementaires à quel point la restauration était nécessaire. Une recrudescence d’intérêt pour l’histoire et le souvenir à ce moment-là offrait également le soutien public.

En 2002, le gouvernement canadien annonçait le projet de restauration. Alors que 10 millions de dollars étaient affectés à la restauration des 12 autres mémoriaux canadiens de la Première Guerre mondiale en Europe, la majeure partie des 30 millions de dollars allait servir à la perle des monuments canadiens, à Vimy. “Ce n’est pas un travail de briques et mortier”, dit Hélène Robichaud, la directrice du Projet de restauration des monuments commémoratifs canadiens des champs de bataille à Anciens combattants Canada. “Vimy est un endroit qui se maintient dans le temps.”

Le mémorial se trouve sur la colline 145, où quelques-uns des combats les plus féroces ont eu lieu. Au fil des années, il est devenu davantage que le plus grand hommage outre-mer du Canada aux gens qui ont servi à la Première Guerre mondiale. “Il représente un très grand nombre de conflits, bien que cela ne devait pas être le cas à l’origine,” dit Laura Brandon, la conservatrice d’art militaire du Musée canadien de la guerre.

L’inspiration pour le monument est venue à l’architecte et sculpteur Allward, semble-t-il, dans un rêve durant les jours les plus sombres de la Première Guerre mondiale. Sa création, dit Brandon, devait ressembler à une croix ensevelie; les deux pylônes représentant le Canada et la France forment la section supérieure, la base forme les bras et la crypte est la partie la plus basse, celle qu’on ne voit pas. Vingt sculptures allégoriques, représentant les valeurs et les idéaux comme le sacrifice et la sympathie, entourent le monument.

Vu son point élevé et, bien entendu, l’importance de la bataille qui y avait eu lieu, la crête de Vimy fut jugée le seul endroit acceptable.

Le monument blanc brillant fut dévoilé par le roi Édouard VIII, devant plus de 100 000 personnes, le 26 juillet 1936.

Le rôle qu’avait la Légion royale canadienne lors du dévoilement et de la dédicace avait une envergure nationale et internationale. La Légion a fièrement conçu, parrainé et organisé un immense pèlerinage jusqu’au site. Le pèlerinage a eu un succès fantastique et, au cours des années, la Légion a continué de participer aux importantes manifestations organisées en l’honneur des anniversaires de la bataille.

La nouvelle cérémonie de dédicace, qui doit avoir lieu le 9 avril, va sans doute être tout aussi imposante. “(Cela) va être une occasion pour nous tous de nous souvenir et d’honorer les braves Canadiens qui ont participé à la formation de notre nation”, disait le ministre d’Anciens combattant Canada Greg Thompson.

Les douzaines de personnes qui ont participé à la restauration vont se sentir très fières ce jour-là. Il y a eu beaucoup d’efforts physiques et intellectuels, depuis janvier 2005, quand la reconstruction a commencé. “Durant le projet, il y a eu en moyenne à peu près 25 travailleurs chaque jour”, dit Craven.

Pendant presque deux ans, l’équipe multinationale a travaillé sous une coquille en métal qui avait été construite au-dessus du monument pour que les intempéries ne fassent pas arrêter le travail. Craven a travaillé avec le personnel canadien de différents ministères fédéraux, des conseillers français et le titulaire du contrat belge, Group Monument. Un processus de soumission international a donné lieu à ce mélange.

Bien que couronné de succès au bout du compte, l’arrangement avait ses propres problèmes au début.

Les relations entre les Français et les Belges ont dû être dégelées quelque peu, tout comme les glaçons dans la crypte du mémorial. Vu que c’était inhabituel pour une société belge de travailler en France, les maîtres d’oeuvre n’ont pas exactement été reçus à bras ouverts. “Il y a eu beaucoup de changements”, dit Robichaud. Sa responsabilité, en plus de prendre soin que le travail de restauration soit de la meilleure qualité, était de “maintenir la collectivité. Il faut prendre un peu de recul quand il y a des cultures différentes et demander à l’autre personne d’être plus patiente et vice-versa”. Mais, ajoute-t-elle, “ça c’est très bien passé”.

Il y a aussi eu nombre de défis techniques à relever, en plus du fait que le mémorial, dont la surface est de plus de 2 000 mètres carrés, est vraiment grand.

Allward a conçu Vimy en tant que structure en béton armé à façade en calcaire. “Il voulait que la pierre et le béton soient parfaitement liés ensemble”, dit Craven. Avec le recul, cela créait deux problèmes fondamentaux. “D’abord, la pénétration de l’eau. Le calcaire est poreux. L’eau pénétrait et imprégnait le calcaire et, en passant à travers le mortier d’assise […] et à travers le béton armé sous le revêtement en calcaire, elle emportait des sels minéraux. Ces derniers formaient ensuite une couche de tartre qui estompait les inscriptions.”

Le deuxième problème était l’expansion thermique. “Les taux d’expansion thermique du calcaire et du béton armé sont tout à fait différents.”

Il en a résulté des fractures dans la pierre, alors encore plus d’eau s’infiltrait dans le mémorial.

Pour régler ces problèmes, il a fallu enlever tout le calcaire, nettoyer le béton armé, appliquer une membrane résistante, et puis ensuite remettre tout le revêtement. Cette fois-ci, toutefois, le calcaire n’a pas été “installé directement contre le béton ou la membrane”, dit Craven. Un espace a été laissé entre les matériaux et, à certains endroits, des sacs de sable ont été insérés pour améliorer l’écoulement.

Le revêtement en calcaire a été “tout un travail” à enlever, dit le conseiller technique principal, et l’équipe du projet voulait en conserver le plus possible. “L’entrepreneur (belge) a choisi comme solution de le couper avec une scie diamantée. Tous les murs ont été littéralement coupés de la surface du béton.” C’était une expérience émouvante pour beaucoup parmi les gens qui l’ont vu mais, dit Craven, “on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs”.

Il a fallu un système sustenteur à aspirateur spécial pour soulever les lourds morceaux de calcaire. Toutes les étapes ont été difficiles pour les enlever, car (les constructeurs d’origine) s’en étaient servi pour couler le béton derrière. Il y en avait qui étaient très bien collés.”

L’équipe a aussi dû faire beaucoup d’efforts pour que les pierres en calcaire de Seget, provenant de la carrière originaire en Croatie, puissent servir parfaitement. Group Monument a mené des tests aux ultrasons à Vimy ainsi qu’à la carrière. Il a fallu importer 500 mètres cubes de nouvelles pierres calcaires.

Les inscriptions ont donné lieu à d’importantes difficultés également. Dans le temps d’Allward, elles étaient faites au jet de sable avec des pochoirs en caoutchouc. Mais, “chaque fois […] le jet de sable rognait un petit peu du pochoir”, dit Craven. Les membres de l’équipe de restauration ont trouvé d’immenses variations dans la grosseur et la forme des lettres quand ils ont mené une étude photogrammétrique tridimensionnelle. Avec la technologie informatique d’aujourd’hui, l’écriture aurait été “immaculée, mais il y aurait eu beaucoup de bigarrure (par rapport aux inscriptions originelles), alors l’entrepreneur a dû copier les particularités originelles”.

Il y avait aussi un problème plus fondamental : celui de déterminer quels étaient les noms. Certains noms étaient illisibles malgré l’étude photogrammétrique. “Avec le recul”, reconnaît Craven, “ce qu’on aurait dû faire c’est de nettoyer le tartre avant de faire l’étude photogrammétrique. Mais nous ne l’avons pas fait.” Il en a résulté une longue enquête dans la base de données de la commission.

Ensuite, il y avait le fait que les noms n’étaient pas inscrits en colonnes sur le mémorial. À la place, les noms enveloppent le monument, traversant les joints. “Allward ne voulait pas de colonnes de noms […] alors le mortier dans nos joints doit pouvoir être gravé. (Il) doit aussi être assez flexible pour permettre l’expansion thermique.”

“Il a fallu un an et demi, et plusieurs laboratoires, pour en produire un.” La combinaison finale a fini par être un mortier à base de calcaire qu’on a acheté et auquel on a ajouté du butyle, de l’eau et de la poussière de la pierre calcaire d’origine pour que la couleur soit compatible. “Ce mortier fut soumis à des tests de vieillissement accéléré et de compression”, dit Craven. “Nous n’en sommes qu’au début (mais) nous avons très bon espoir que ce sera une bonne solution.”

Robichaud dit que l’atmosphère au site “a vraiment commencé à changer” quand la gravure a débuté. “Les gens faisaient des connexions personnelles, je crois.”

On est en train de s’occuper des derniers détails du monument et le projet n’a ni grevé le budget ni pris du retard. Ce qui est encore plus satisfaisant aux yeux de Robichaud, la fille d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, c’est le fait que cette icône canadienne sera préservée pour les générations à venir. “Il s’agit d’un site dont nous devons nous occuper.”

Hors pair : les Canadiens à Vimy

par J.L. Granatstein

La bataille de la crête de Vimy tient encore une place spéciale dans l’esprit canadien. Au mois d’avril, des milliers d’écoliers, leurs enseignants, leurs parents, des vétérans de la Grande Guerre et des représentants d’organisations d’anciens combattants et des gouvernements vont se rendre en France en l’honneur du 90e anniversaire de la bataille. La couverture médiatique va être immense et la réfection du monument sera révélée sous autant d’acclamations que lorsqu’il a été dédié, en 1936, devant une grande foule d’anciens combattants et de membres de leur famille. Cette manifestation a été appelée un “pèlerinage”, un terme intéressant qui suggère la nature quasi-religieuse de la cérémonie et l’importance de la victoire à Vimy qui a eu lieu en avril 1917.

Ainsi, Vimy est importante, mais pourquoi? Pourquoi, presque un siècle après l’attaque lancée le lundi de Pâques 1917, la prise de la crête de Vimy résonne-t-elle encore si puissamment dans ce pays si peu militaire?

Les Canadiens voient Vimy comme un événement constructeur de nation, une marque clé du développement du nationalisme canadien. Certains la voient comme l’escalade de la crête, presque l’équivalent des hommes de Wolfe qui grimpaient la falaise du Saint-Laurent jusqu’aux plaines d’Abraham. Presque tous estiment la bataille de Vimy en tant qu’événement décisif de la Grande Guerre, la victoire qui aurait gagné la guerre. Et tous les Canadiens voient Vimy comme un triomphe entièrement canadien qui a démontré la supériorité de “nos gars” par rapport à l’ennemi, oui, mais aussi par rapport à nos alliés. Tous ces points devraient être étudiés de plus près.

Mais d’abord, il faut préparer la scène. En avril 1917, la Grande Guerre ne se passait pas bien pour les alliés. L’empire russe, se faisant dissoudre par la révolution, chancelant, avait presque quitté la guerre et les armées françaises, maltraitées au-delà de toute endurance lors d’une série de batailles, étaient au bord de la mutinerie. La Grande-Bretagne et les Dominions seulement semblaient résolus, mais les pertes dépassaient grandement le recrutement sous les drapeaux. Nombreux étaient les gens au Canada qui avaient commencé à demander la conscription, bien que le gouvernement n’avait encore rien fait à ce propos. La seule éclaircie pour les alliés eut lieu le 6 avril, quand le Président américain Woodrow Wilson fit entrer son pays en guerre. Les États-Unis n’étaient toutefois pas prêts et il allait falloir plus d’un an avant que leurs soldats aient commencé à atteindre les tranchées en grand nombre.

Les victoires durant les combats étaient rares pour les alliés et les armes, les tactiques et le leadership allemands semblaient dominer les champs de bataille européens. À la mi-mars, les Allemands raccourcirent leurs lignes, se retirant sur une longueur de 100 milles du front ouest jusqu’à la ligne Hindenburg très fortifiée, laquelle s’étirait d’Arras à Saint-Quentin.

Là, la nouvelle doctrine de l’ennemi, la défense en profondeur, allait être appliquée.

Les plans de l’attaque alliée durent être modifiés et on donna la tâche à la British Expeditionary Force de déborder la nouvelle ligne de défense de l’ennemi. La bataille d’Arras, comme on allait l’appeler, comprit deux armées britanniques, la 1re et la 3e, et le but, bien qu’il ne fut jamais déclaré explicitement, était l’attrition ou l’usure des forces ennemies. L’attaque du Corps canadien à la crête de Vimy était une partie de cette grande campagne britannique.

Le terrain surélevé, dont la crête de Vimy est la caractéristique la plus importante, domine la plaine de Douai en France du Nord et de là on voit Lens à l’est et Arras au sud. La crête elle-même, à part la colline 145 et le Pimple (bouton) au bout nord, s’élève peu à peu d’ouest en est. L’à pic se trouve du côté est, derrière les principales positions allemandes et l’importance de la crête était principalement que sa possession permettait, ou interdisait, de voir une grande partie du territoire avoisinant détenu par les Allemands. La crête de Vimy avait été saisie par les Allemands en octobre 1914 et puis attaquée, sans succès, par les Français en 1915 et par les Britanniques en 1916. Le terrain, qui avait été l’objectif de tant de combats sauvages, avait été dévasté par l’artillerie, les sapeurs qui creusaient des puits de mine pour y planter des explosifs (plus de cent mines britanniques avaient explosé en 1916) et par les tranchées et les fosses-réservoirs de plus en plus profondes. Quand les Canadiens sont arrivés à Vimy, les efforts faits dans le but de prendre la crête avaient déjà causé 300 000 victimes. Comme l’a remarqué un fantassin par la suite, Vimy “était le point central d’un immense cimetière”.

La 6e Armée allemande avait eu beaucoup de temps pour développer ses défenses en haut de la crête. Il y avait trois lignes défensives principales avec des tranchées et des fosses-réservoirs profondes, qui étaient toutes protégées par des ceintures de fil barbelé et des postes de mitrailleuse en béton. Le sol calcaire de la crête avait été creusé, plein de tunnels et de tranchées de communication, et la deuxième ligne de l’ennemi, située un à deux milles à l’est de la crête, comprenait de gros abris enterrés, dont certains pouvaient accueillir en sécurité jusqu’à un bataillon. La troisième ligne, cinq milles en arrière, comptait sur des positions puissamment fortifiées. Et il y avait une quatrième ceinture défensive en construction plus en arrière, la ligne Drocourt-Quéant, que les Canadiens allaient rencontrer durant ce qui allait s’appeler les Cent jours du Canada en 1918. La faille fatale dans la planification allemande était que les divisions de la contre-attaque se trouvaient entre 12 et 24 heures de marche en arrière. Si les Canadiens pouvaient faire une brèche dans les lignes ennemies à la crête de Vimy, ils ne seraient pas expulsés.

À l’hiver 1917, le Corps canadien, dirigé par le lieutenant-général britannique sir Julian Byng, était un groupement expérimenté. Il s’était bien battu aux batailles coûteuses de la Somme en automne 1916 et ses divisions, brigades et bataillons étaient bien commandés. La plupart de ses hommes étaient nés en Grande-Bretagne, pas au Dominion, mais son esprit et sa sensibilité étaient de plus en plus canadiens. Ses quatre divisions avaient appris leur métier durant deux ans de combats, maîtrisant la guerre des tranchées, apprenant la meilleure manière d’utiliser l’infanterie et étudiant la meilleure façon de se servir de la reconnaissance aérienne, le gaz et l’arme qui allait gagner la guerre, l’artillerie, avec beaucoup d’efficacité. Le Corps canadien était une institution en apprentissage, une organisation recherchant à répondre à la question qui tourmentait les stratégistes : comment surmonter les avantages qui favorisaient la défense au front de l’ouest?

Chaque commandant s’escrimait à y répondre, mais certaines des réponses vinrent du commandant pragmatique, analytique et à l’esprit ouvert de la division canadienne, le major-général Arthur Currie. Envoyé par Byng pour étudier la manière dont les Français s’étaient battus à Verdun en décembre 1916, Currie, dans son rapport, faisait remarquer qu’une bonne reconnaissance était essentielle, ainsi que les efforts faits pour familiariser chaque soldat à propos des objectifs désirés et puis de faire exercer son rôle à chaque homme. Les cartes et les photographies furent distribuées jusqu’au niveau du peloton et chaque poilu (le surnom affectueux du fantassin français), pouvait utiliser chaque arme de l’infanterie, ainsi que celles qui appartenaient aux Allemands. Les Français comptaient sur le feu et le mouvement, l’infanterie consolidant les positions capturées et les troupiers reposés, se ruant en avant lors des assauts, employaient des mitrailleuses et des grenades pour forcer l’ennemi à baisser la tête.

Nombre d’officiers britanniques avaient fait des conclusions semblables à propos des tactiques de leurs alliés, mais ce ne serait pas faux de dire que Byng s’en servit avec bien plus de vigueur que quiconque avant lui. Le Corps canadien fut réorganisé, ses compagnies comprenant dorénavant quatre pelotons de quatre sections chacun, et chacune de ces dernières employant le feu et le mouvement. Les officiers insistaient sur l’initiative du particulier et les pelotons devinrent plus autonomes, une politique qui fit rentrer les spécialistes comme les mitrailleurs à Lewis, les bombardiers et les fusiliers-grenadiers au peloton et le rendit capable d’actions intégrées.

Mais à travers du Corps expéditionnaire britannique, dont le Corps canadien faisait partie, le fusil et la baïonnette étaient toujours essentiels. Le pioupiou (simple soldat) canadien avait peut-être un tempérament plus flexible que le britannique, mais le diagramme de l’attaque que chacun utilisait était très semblable. Ce qui était différent, comme le disait souvent le brigadier-général William Griesbach de la 1re Brigade, c’était que le Corps canadien était bien entraîné, bien dirigé et bien disposé à apprendre.

Les conclusions de Currie furent rapportées à tous les hommes. Un soldat écrivant à son frère quelques jours après la bataille de Vimy, lui dit que “on nous avait organisé pour l’attaque conformément au nouveau système français”. Le simple soldat Frank Teskey, qui avait servi avec la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, dit que son unité avait été “formée conformément à ce nouveau système à l’école de formation. J’ai été nommé scout. Mon travail, rester au flanc droit de notre peloton quand nous nous élancions de la tranchée et maintenir le contact (avec le) peloton à côté du nôtre et, si nous étions ralentis, avancer et essayer de découvrir l’obstacle, couper les fils de fer barbelés etc.”.

Il s’agissait d’un changement tactique pour le mieux.

Byng et son état-major, les principaux étant des officiers impériaux formés dans les collèges d’état-major de l’armée britannique, avaient préparé un plan pour l’assaut de Vimy le début de mars 1917. On avait l’intention de charger le lundi de Pâques, le 9 avril, en une attaque de quatre stades conçue pour pouvoir employer les quatre divisions du Corps canadien en ordre, allant du 4e, à gauche, jusqu’au 1er, à droite de la ligne canadienne. Chaque division attaquerait avec deux brigades à 5 h 30. Le premier objectif, la ligne Black, comprenait les tranchées des premières lignes allemandes, lesquelles devaient être prises au bout de 35 minutes tout au plus. Ensuite, les troupes devaient faire une pause de 40 minutes pour s’implanter solidement et se regrouper. Au bout de 20 minutes de plus, la ligne Red, les 3e et 4e divisions, devaient se trouver maîtres des derniers objectifs des Canadiens. Les brigades de réserve des 1re et 2e divisions, ainsi qu’une brigade britannique, devaient ensuite passer à l’assaut vers la ligne Blue, prenant les défenses de deuxième ligne des Allemands, lesquelles étaient centrées dans le village de Thélus. Finalement, après une halte de précisément 96 minutes, les mêmes brigades devaient avancer jusqu’à la ligne Brown, les derniers objectifs, à quelque 4 000 verges de la ligne de départ.

Si tout allait comme prévu, le combat du Corps canadien serait terminé à 13 h 18. Les ordres de Byng prenaient compte du besoin de se préparer aux contre-attaques allemandes. Il faudrait apporter rapidement des mitrailleuses en grande quantité et préparer des lignes de défense hâtivement sur le terrain récemment gagné.

On dépendait beaucoup de l’artillerie. En effet, la préparation de l’artillerie était la clé de la victoire. Les tranchées de l’ennemi furent bombardées à partir du 20 mars et le bombardement fut intensifié le 2 avril, une semaine avant l’assaut. On devait surtout faire attention aux défenses de fil barbelé allemandes, lesquelles devaient être détruites par les nouveaux obus no 106 qui explosaient au contact avec le fil. Ils furent si efficaces que bien peu d’unités rapportèrent avoir eu de la difficulté à avancer le 9 avril. Les canons ennemis avaient été localisés grâce au réglage du tir par avion, au repérage par le son et au repérage par éclats, et mis hors d’action par le feu des contre-batteries, un processus dirigé par le lieutenant-colonel Andrew McNaughton. Lors de l’attaque, 83 pour cent des 212 canons allemands avaient été neutralisés.

Des canons en grandes quantités avaient été mis à la disponibilité du Corps canadien : 11 groupements d’artillerie lourde, comprenant 245 canons, et 15 brigades d’artillerie de campagne, totalisant 618 canons. Les mitrailleuses Vickers, 150 d’entre elles, tiraient indirectement sur les places fortes ennemies. On pouvait obtenir encore plus de puissance de feu si nécessaire. La plupart des canons, comme la plupart des efforts de logistique appuyant les bataillons des lignes du front, provenaient des ressources de l’armée britannique. Le major Alan Brooke, qui allait être chef du grand état-major impérial, créa le plan pour l’utilisation de l’artillerie.

Les canons avaient aussi un autre rôle crucial. Un barrage traînard allait avancer en étapes de 100 verges, le tout minuté avec précision. L’infanterie qui avançait devait faire attention à rester derrière le barrage, à cause du danger d’être détruite par le tir ami.

Une immense quantité d’obus devait être accumulée, stockée et puis avancée au bon moment. Il en allait de même pour la nourriture, 600 000 gallons d’eau chaque jour, le matériel du génie, les munitions, les fournitures médicales, le fourrage et tout ce dont les 100 000 hommes du Corps canadien et leurs 50 000 animaux avaient besoin. Un système de tramways servait au transport des fournitures vers le front grâce aux tunnels creusés par les cinq compagnies de creusage de tunnels du corps. Ces tunnels, où l’on trouvait de l’éclairage, des téléphones et de l’eau, ont servi à abriter de nombreux troupiers durant la préparation de l’attaque.

Ceux qui se trouvaient à l’extérieur vivaient dans la fange. L’artilleur Wilfred Kerr écrivait que “les tranchées avaient de la boue jusqu’au genou […] comme du gruau; elle montait par-dessus les bandes molletières, les trempait, remplissait les bottes et pénétrait les chaussettes jusqu’à ce qu’on soit obligé d’utiliser un couteau pour l’enlever d’entre les orteils”.

Pendant que les préparations prenaient de la vitesse, les bataillons d’attaque s’entraînaient encore et encore. L’entraînement avait lieu sur des terrains semblables en arrière, avec des rubans qui indiquaient les objectifs. L’objet était de prendre soin que chaque soldat connaisse son rôle. À la surprise de tout un chacun, cela fonctionna. Un servant de mitrailleuse Lewis des 2nd Canadian Mounted Rifles disait par la suite que “quand nous avons fini par atteindre le haut de la colline, non seulement sommes-nous arrivés exactement au bon endroit, nous savions que nous étions dans la bonne section des tranchées où nous devions nous trouver”.

Un colonel ajoutait qu’il avait étudié les plans si souvent que “je n’avais pas besoin de regarder mes cartes pour dire où je me trouvais à quel moment”.

Pendant que l’entraînement se poursuivait, des unités de chasseurs sortaient chaque nuit pour tracasser les Allemands qui étaient déjà maltraités par “la semaine de la souffrance” infligée par le feu de l’artillerie qui avait commencé le 2 avril.

Certains raids réussirent, mais un raid de 1 700 hommes contre les défenses allemandes du Pimple, une élévation de la crête, ne résulta qu’en de lourdes pertes pour les attaquants, des pertes assez importantes pour affaiblir l’attaque de la 4e Division le 9 avril.

Les Allemands savaient qu’une attaque allait avoir lieu, mais Byng espérait obtenir une surprise tactique en fourvoyant l’ennemi. Le taux du feu des canons pouvait être varié, par exemple, et les canons se sont relâchés après minuit, le lundi de Pâques. Et le dernier bombardement traditionnel qui annonçait l’attaque des alliés n’eut pas lieu non plus. Les officiers apprirent l’heure de l’attaque le dimanche de Pâques et ils passèrent la consigne à leurs hommes peu de temps après. À 5 h 30, à l’aube, avec un vent du nord-ouest fortuit qui poussait la neige dans le visage des sentinelles ennemies, tout était prêt. Les hommes attendaient stoïquement l’heure zéro, écrivait le lieutenant Stuart Kirkland, qui remarquait que son bataillon ontarien se tenait dans la boue jusqu’à la ceinture 15 minutes avant l’heure zéro, “je pris deux bouteilles de rhum et donnai une bonne gorgée à chaque homme, car le froid était rigoureux […]”.

L’attaque commença par un immense barrage d’artillerie, “le barrage d’artillerie le plus merveilleux qui ait jamais eu lieu”, écrivait Kirkland. “C’était tout un feu d’artifice”, dit l’artilleur Fred Sims de Lethbridge (Alb.) alors que chaque canon tirait quatre coups par minute. En tout, les canons tirèrent 40 000 coups le 9 avril, tout un feu d’artifice en effet.

L’artilleur Harold Panabaker, qui travaillait avec un officier observateur avancé, se trouvait dans un des tunnels les plus profonds de Vimy et même sous le terrain, le son du barrage d’ouverture “ressemblait à un grand roulement de tonnerre”.

Les 15 000 fantassins de la première vague des 21 bataillons s’élancèrent des lignes de départ sur un front de 7 000 verges. Ils portaient tous leur fusil à baïonnette, leur masque à gaz, 120 balles, des grenades, une bouteille d’eau, peut-être un sac à dos avec des vivres et une pioche ou une pelle : le fantassin devait porter quelque 50 à 75 livres sur son dos. La boue, brassée par le bombardement continuel, fit ralentir l’avance, mais les fantassins continuèrent d’avancer. Le soldat Arthur Southworth écrivait chez lui que tout “ce qu’on pouvait voir c’était la fumée, des Frisés qui couraient et des morceaux de Frisés, même des fois des entiers, qui étaient projetés dans les airs”. L’artillerie frappait les batteries ennemies et les positions défensives principales, et le barrage rampant permit à l’infanterie de rester près du mur de shrapnel.

Quand ils atteignirent les premières tranchées ennemies, la plupart des bataillons au moment prévu, ils trouvèrent des Allemands qui étaient encore dans leur trouée. L’ennemi se rendait ou il était expédié à la grenade. Il n’y avait “pas beaucoup d’excitation où j’étais”, écrivait un lieutenant du 16e Bataillon de la 1re Division. “Je ne vis que deux Allemands vivants et deux qui étaient morts.” Le barrage donna à tous les hommes “un sentiment de confiance”, écrivait le soldat William Elder chez lui à Huntingdon (Qc), “et nous n’étions en danger qui si nous nous en approchions”.

Un des meilleurs comptes rendus de l’assaut initial, qui n’a jamais été publié, fut écrit par le simple soldat Teskey de la PPCLI. Il faisait partie de la première vague de l’attaque de la 3e Division, tout juste au sud de la colline 145. “Une série de cratère de mines nous séparait de la ligne du front de l’ennemi. Nous nous trouvions à un bord des cratères et les Frisés de l’autre. J’étais en haut de notre côté (où on) voyait bien ce qui se passait. Il fallait passer par des crêtes étroites entre les cratères et mon travail était de prendre la tête d’une des files. À 5 h 30, tous les canons que nous avions crachèrent le feu […]. Un barouf affreux. Les Allemands à 35 verges. (La) crête que je devais traverser était haute de 25 pieds. Après un court bombardement, le signal pour qu’avance la 1re vague. Pas le moment de réfléchir! Couru jusqu’à notre propre barbelé; démêlai et continuai. Dus arrêter parce que notre artillerie déversait encore un barrage de shrapnel dans la tranchée ennemie. Le prévu, c’était que la première vague avance sous les obus et aussitôt que le barrage stoppe, se ruer dans la tranchée. Bonne partie de notre 1re vague touchée par nos propres obus! Font pas leur devoir si pas de victimes! Notre barrage n’a pas eu tous les Allemands de la première ligne. Alors que nous nous accroupissions à l’extérieur de leur parapet, une pluie de bombes tomba. Mais aussitôt que nous nous sommes rués en avant, nous étions tous des ‘kamarads’ […].

Comme Teskey le disait dans la lettre qu’il écrivait d’un lit d’hôpital, “juste avant d’atteindre notre objectif, un de nos propres obus toucha terre derrière moi et je fus frappé au dos […]. J’entrai dans le trou fait par un obus. Difficile de retourner à nos lignes : la boue!”

L’expérience de Teskey n’avait rien d’étrange. Le major Percy Menzies notait que des “fois c’était très difficile de savoir exactement où se trouvaient nos lignes de barrage et c’était très dur pour nous, officiers, de ramener nos hommes hors de notre propre feu. Le terrain était tellement trituré que c’était impossible de reconnaître les points de repère sur lesquels nous comptions”.

La courte pause à la ligne Black permit aux attaquants de s’implanter solidement. Et puis l’avance recommença, qui se passait bien à la droite de la ligne. Les Allemands avaient commencé à réagir et des tireurs, le feu des mitrailleuses et l’artillerie causèrent des victimes chez les Canadiens, mais cela ne ralentit guère l’avance. La ligne Blue tomba facilement devant les brigades de réserve des 1re et 2e divisions, “exactement de la même façon qu’on s’était entraîné sur les champs d’exercice”, ou en tout cas c’est ce que disaient les historiens officiels britanniques. L’objectif final, la ligne Brown, atteinte après une charge à la baïonnette par des hommes de la 6e Brigade, tomba vite aux mains des Canadiens.

Les pires difficultés du Corps canadien eurent lieu dans le secteur de la 4e Division, à gauche. À la colline 145 et au Pimple, les troupes allemandes solidement retranchées, qui avaient l’avantage des points les plus élevés de la crête, résistèrent avec acharnement. L’ennemi avait des bunkers sur une pente de l’autre côté de l’artillerie qui le protégeait du bombardement et les 11e et 12e brigades attaquaient les points forts à mitrailleuse avec bien peu de succès. En fait, les contre-attaques allemandes à quelques occasions ont menacé leurs efforts.

Le capitaine Thain MacDowell, à qui l’on avait décerné l’Ordre du service distingué à la Somme, était à la tête de l’attaque du 38e Bataillon. Avec deux coureurs, il se retrouva à une redoute allemande bien en avant du reste de ses hommes. Il détruisit un nid de mitrailleuse et obligea une autre équipe ennemie de servants d’arme à battre en retraite. Ensuite il remarqua un soldat allemand qui entrait dans un des nombreux tunnels qu’il y avait dans la crête. MacDowell le suivit dans le tunnel et persuada un Allemand, au bout de son fusil, qu’il était l’avant-garde d’une force bien plus grande. Il convainquit deux officiers et 75 soldats de se rendre, et les fit sortir par petits groupes afin que ses coureurs puissent les emmener aux lignes canadiennes. MacDowell maintint sa position jusqu’à ce que son bataillon le relève, fut promut major et on lui décerna la Croix de Victoria. Il était l’un des quatre Canadiens à qui la Croix de Victoria a été décernée durant la bataille. Les autres étaient Ellis Sifton, William Milne et John George Pattison.

Quatre mille prisonniers furent faits par les Canadiens, mais beaucoup d’entre eux moururent avant d’atteindre les cages à prisonniers. Le lieutenant-colonel de la PPCLI Agar Adamson écrivait à son épouse que son régiment avait capturé des vingtaines de prisonniers, mais “un major allemand refusa d’être envoyé avec les prisonniers en arrière sauf sous la garde d’un major”. Adamson fut franc: “il ne nous causera plus de difficultés”. Cette histoire n’a rien d’extraordinaire. Richard Rogerson de l’Île-du-Prince-Édouard, qui avait vu un ami se faire tuer près de lui, racontait sans se déconcerter qu’il n’avait pas fait de prisonnier : “j’ai eu mon quota d’Allemands. Il y en a eu 14 à mon crédit en à peu près deux heures, certains j’ai tiré dessus avec mon fusil (et) j’ai enfoncé ma baïonnette dans d’autres et il y en a deux que j’ai tués avec une bombe à main (c.-à-d. une grenade) […]. Une fois que j’ai tué mon premier Allemand avec ma baïonnette, mon sang s’est troublé (et) quand je ne pouvais pas atteindre les Allemands avec ma baïonnette, je leur tirais dessus. Ça ne me dérange pas plus de les tuer que quand je tuais des lapins”. Il se peut qu’une partie de cela soit de la vantardise pour les proches, mais l’histoire de Rogerson sonne juste.

À la tombée de la nuit, la colline 145 appartenait encore aux Allemands. Ce n’est que lorsque la 4e Division a envoyé deux compagnies du 85e Bataillon de Nouvelle-Écosse, récemment arrivés au front et qu’on ne devait employer qu’en tant que bataillon de travail à Vimy, que les Allemands se sont rendus. Le reste des positions de la ligne Red qui faisait face à la 4e Division, à part le Pimple, tomba le matin du 10 avril après une charge à la baïonnette par deux bataillons.

Le Pimple devait être capturé par des troupes britanniques. À la place, le 12 avril, trois bataillons de la 10e Brigade de la 4e Division lançait une attaque, une nuit où hurlait le vent et enlevaient la position à un régiment de gardes allemands lors d’un combat corps à corps. “Je suis roi du Pimple”, disait le brigadier-général Edward Hilliam. La crête de Vimy, y compris le site du mémorial canadien qui allait être construit à la colline 145, était entre les mains des Canadiens.

Il ne restait plus qu’à apporter les canons, et le matériel de toutes sortes, la nourriture, et l’eau, en avant. L’artilleur Kerr s’est rappelé que sa batterie a avancé d’environ deux milles à 11 h, le lundi de Pâques. “Du côté droit de la route, devant nous et derrière, des batteries et des wagons, des camions et des hommes s’avançaient; du côté gauche, il y avait un défilé d’hommes pansés et d’hommes sur des civières qui coulait vers nous.” Les autres batteries, comme le disait l’artilleur Tom Walker à son épouse, “devait attendre que les ingénieurs eussent construit un chemin de fer léger pour aller (de l’avant). La boue était si molle et spongieuse qu’il était absolument impossible de les faire monter avec les chevaux. Ensuite, quand nous atteignîmes la crête, les Allemands battirent en retraite d’environ cinq milles et nous dûmes nous établir devant la crête sur la plaine”. Les canons allemands qui fonctionnaient encore continuaient de tirer sur les Canadiens qui avançaient et le commandant de la 3e Brigade d’artillerie de campagne, le lieutenant-colonel Woodman Leonard, fut tué vers les 9 h 30. Il avait écrit dans son journal, la veille, qu’il avait “renouvelé mon abonnement au London Times pour six mois”.

L’agent du YMCA William Fingland écrivait que “bien sûr les pertes ont été lourdes mais ça a été une grande victoire, et chaque veuve ou mère d’un homme tombé devrait se sentir fière et heureuse le reste de ses jours, que l’être cher a accepté de donner sa vie pour la liberté et la démocratie […]”. Percy McClare du 24e Bataillon de la 2e Division dit à sa mère qu’il “avait participé à toute la bataille et c’était l’enfer”. Mais, ajoutait-il, “je suis heureux de pouvoir dire que je suis passé à travers car ça va être une des choses les plus importantes de l’histoire du Canada”. Le médecin militaire Harold McGill dit à sa fiancée que “c’était une bataille merveilleuse, le meilleur spectacle auquel j’ai jamais assisté. Nos hommes ont taillé le Boche en bonne forme et nos pertes n’ont pas été lourdes”.

McGill avait tort et Fingland avait raison, car les pertes avaient été terribles. L’infirmière Clare Gass écrivait dans son journal le 10 avril que “ce matin, des centaines de blessés canadiens sont arrivés, si fatigués, mais la majorité des blessures n’étaient pas trop graves”. Cinq jours après, elle ajoutait que les “victimes, bien qu’on rapportait comme étant peu nombreuses après la bataille de la semaine dernière ont simplement rempli les hôpitaux à en déborder”. Le Corps canadien a eu 10 602 victimes au combat de Vimy, y compris 3 598 morts. La 4e Division, rien de surprenant, a eu le plus grand nombre de victimes et 4 401 de ses fantassins, soit un sur trois, a été tué ou blessé. Quoi que Vimy ait été, ce n’était certainement pas une simple promenade.

Alors qu’était Vimy? La bataille délibérée, planifiée avec précision et lancée brillamment avait été un triomphe d’armes combinées qui avaient donné une avance de 4 500 verges, la plus grande qu’aient eu les alliés jusque là. La victoire avait démontré combien les Canadiens avaient appris depuis les batailles d’Ypres en avril 1915 et elle prouva que les hommes du corps étaient sans égal.

Malheureusement, la bataille de la crête de Vimy, du 9 au 12 avril 1917, n’avait pas changé le cours de la guerre. Il n’y eut pas de tentative d’exploiter la percée faite par les gars de Byng, pas d’effort pour envoyer la cavalerie à travers les lignes allemandes. L’ennemi battait en retraite quelques milles jusqu’à de nouvelles positions et le combat continuait.

L’importance transcendantale de Vimy le fut pour le Canada. Ce fut une grande victoire, accomplie par l’armée d’une nation qui ne commençait qu’à peine à devenir consciente de sa nationalité. Qu’une majorité des soldats et les officiers d’état-major principaux aient été nés en Grande-Bretagne ne faisait rien. La victoire importait aux soldats parce qu’elle les avait persuadés qu’ils étaient aussi bons qu’ils voulaient croire qu’ils l’étaient. Elle était importante pour les Canadiens au foyer qui pensaient que leurs fils et leur pays étaient spéciaux. Et ils l’étaient.

Servir d’un océan à l’autre : le 1er Bataillon des fusiliers de Sherbrooke en service actif, 1942-1945

Si la plupart des unités qui ont combattu au cours de la Seconde Guerre mondiale ont fait l’objet d’études approfondies sous forme de travaux universitaires ou de publications, rares sont les unités restées au pays, à titre de bataillons de réserve ou d’unités mobilisées selon la Loi sur la mobilisation des ressources nationales, qui ont eu ce privilège. Même si ces unités n’ont pas connu le champ de bataille et ne se sont pas couvertes de gloire, il n’en demeure pas moins qu’elles méritent d’être étudiées de plus près. Quelle fut la vie des soldats qui y servirent et quelles difficultés rencontrèrent-ils au sein de ces unités? Voici la courte histoire de l’une d’elles : le 1er Bataillon des Fusiliers de Sherbrooke.

Le 54e Régiment (Carabiniers de Sherbrooke) fut créé en 1910 sous la pression populaire francophone. En effet, de nombreux régiments étaient présents dans la région, mais aucun ne représentait la frange francophone désormais majoritaire. Comme la majorité des régiments de la Milice, le 54e ne fut pas mobilisé lors de la Première Guerre mondiale mais fournit de nombreux volontaires entraînés au Corps expéditionnaire canadien. À la reprise de ses activités en 1920 et au cours des difficiles années subséquentes, les “Carabiniers de Sherbrooke”, rebaptisés par la suite “Fusiliers de Sherbrooke”, firent toujours bonne figure auprès de la population de la région.

En septembre 1939, lors de l’entrée en guerre du Canada, le commandant du régiment, le lieutenant-colonel Émile Lévesque, offrit aussitôt son unité pour la défense du pays. Toutefois, le régiment ne fut pas immédiatement mobilisé et resta une unité de la milice active non permanente. Les membres du régiment qui étaient impatients de servir leur pays se portèrent volontaires au sein d’autres unités situées à l’extérieur des Cantons de l’Est.

Toutefois, en mai 1940, les volontaires de la région purent joindre les rangs du Sherbrooke Fusiliers Regiment, régiment d’infanterie composite et bilingue, mobilisé à partir des effectifs du Sherbrooke Regiment et de ceux des Fusiliers de Sherbrooke. Le poste de commandant-adjoint fut confié au major Aimé Biron, un officier issu des Fusiliers de Sherbrooke. Plus tard, exclusivement anglophone, le Sherbrooke Fusiliers Regiment sera reconverti en arme blindée et se couvrira de gloire sur les champs de bataille de Normandie.

En mars 1942, dans le cadre d’un programme d’expansion de l’Armée canadienne, les Fusiliers de Sherbrooke furent de nouveau sollicités et mobilisèrent une autre unité, la leur, pour le service actif. Le “1er Battalion des Fusiliers de Sherbrooke, CSAC” devait assumer un rôle de défense territoriale au pays. Compte tenu de la lourdeur de la bureaucratie militaire et des retards logistiques, l’unité ne put recevoir ses premières recrues que deux mois plus tard. Muté du Sherbrooke Fusiliers Regiment, Aimé Biron fut promu lieutenant-colonel et prit le commandement de cette nouvelle unité.

Le régiment demeura dans les Cantons de l’Est jusqu’en août 1942, où il perpétua la tradition des liens privilégiés de l’unité-mère, depuis devenue et rebaptisée le “2e Battalion (Reserve) des Fusiliers de Sherbrooke”, avec la ville de Sherbrooke. Les médias locaux, tout comme la population, s’intéressaient aux progrès du 1er Bataillon et à l’entraînement des recrues. Les soldats, que l’on voyait passer dans les rues à marche forcée, devinrent vite des coqueluches. Ils participèrent activement aux activités sociales et furent au premier plan lors de la Semaine de l’Armée au début de juillet.

Fin juillet 1942, il était temps de mettre à l’épreuve les compétences acquises ainsi que l’endurance physique des militaires : le bataillon marcherait de Sherbrooke à Farnham chargé de tout son attirail et de son équipement! Évidemment, cette “marche forcée” fut très médiatisée et fit même la une de La Presse! Partout où ils installèrent leur bivouac, les Fusiliers suscitèrent l’intérêt. Farnham fut le lieu d’établissement de liens très étroits entre les membres des Fusiliers de Sherbrooke et leurs confrères du 3e Bataillon des Fusiliers Mont-Royal. Le 24 juillet, les deux unités de fusiliers célébrèrent ensemble une messe commémorative à la mémoire des récentes victimes canadiennes du raid de Dieppe.

Si la vie militaire quotidienne dans les Cantons de l’Est ne semblait pas encore si difficile pour nombres d’appelés sous le régime de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales, l’affectation au camp de Debert, en Nouvelle-Écosse, allait quelque peu changer la donne. Les hommes comprirent alors qu’ils seraient bien loin de chez eux : au cours du déplacement, une quarantaine d’hommes s’absentèrent même sans permission!

Toutefois, à Debert, les troupes apprécièrent l’entraînement plus réaliste qu’elles y subirent. Plusieurs officiers et sous-officiers furent envoyés suivre des cours pour ensuite enseigner aux membres du régiment. Toutefois, la professionnalisation de plusieurs officiers et de soldats qualifiés eut également des effets négatifs : plusieurs instructeurs compétents furent mutés à d’autres unités et d’autres prirent vraiment goût à la vie militaire et se portèrent volontaires pour aller rejoindre des unités en Europe.

La vie à Debert se déroula sans grands incidents. L’entraînement occupait bien sûr presque toute la place, mais les loisirs n’étaient pas pour autant oubliés. Les tournois sportifs inter-régimentaires tant au sein de la 15e Brigade d’infanterie (composée d’unités canadiennes-françaises) qu’entre différentes brigades stationnées à Debert, les sorties en ville, les concerts offerts par la Musique du régiment, les plus récents films d’Hollywood ou sur l’effort de guerre du Canada et de ses alliés projetés dans la cantine surent divertir les soldats du Québec. Les soldats se mêlèrent à la population de la ville, aidant même aux récoltes. Même si ces hommes étaient loin de leurs foyers, le moral demeurait bon. “Une année parfaite!”, selon le commandant.

La routine s’installa, mais on tenta de varier les types d’entraînement : patrouilles, prisonniers, attaques puis exercices de bataillon et de brigade. En avril 1943, le bataillon déplora la perte du fusilier Lahaie, blessé mortellement dans un accident de véhicule “Universal Carrier” lors d’un exercice. En août, les Fusiliers Mont-Royal s’installèrent à leur tour. Les liens déjà étroits se resserreront davantage au cours des mois à venir.

Malheureusement, le 1er Bataillon des Fusiliers de Sherbrooke était victime de son succès et perdait de bons éléments aussitôt leur entraînement terminé. En mai 1943, les officiers au sein du bataillon étaient devenus denrée rare! Bien sûr, les baisses d’effectifs étaient comblées par l’arrivée de nouvelles recrues, d’abord en provenance du camp d’entraînement de Farnham puis du 3e Bataillon des Fusiliers Mont-Royal. Puis, en septembre, la radio annonça que les 7e et 8e brigades et une partie de la 6e, seraient démantelées. Les Fusiliers résisteraient-ils à ces démembrements?

En octobre 1943, le remplacement du commandant Biron par le lieutenant-colonel Paul Trudeau du 3e Bataillon des Fusiliers Mont-Royal laisse croire à la fin imminente du bataillon puisque la plupart des cadres et une bonne partie des membres du rang sont partis de cette unité. En plus, il faut quitter la côte atlantique pour se diriger vers la Colombie-Britannique. Rien pour remonter le moral des troupes.

Pourtant, la vie militaire doit suivre son cours. Le lieutenant-colonel Trudeau resserre la discipline et l’entraînement lors du séjour à Terrace. Mais le régiment devient de plus en plus exsangue. Une cinquantaine de fusiliers acceptent de se rendre à Kiska, en Alaska, rejoindre le Régiment de Hull et d’autres sont mutés ou acceptent de se porter volontaires pour le service outre-mer. Plusieurs recrues sont renvoyées, étant jugées inaptes au service. La plupart arrivant de Valcartier sans aucun document!

Même si la Colombie-Britannique regorge de lieux d’une beauté exceptionnelle, les Fusiliers doivent se rendre à l’évidence: il y pleut beaucoup, surtout en cette partie de l’année. Plusieurs manoeuvres doivent être annulées en raison de fortes pluies ou de brouillard. Les exercices changent également : assauts amphibies, attaques de commandos sur des îles, etc. Tout au long de leur séjour sur la côte du Pacifique, les membres du bataillon vont d’une ville à une autre. À l’été de 1944, les manoeuvres ont lieu au camp de Wainwright en Alberta. Le fusilier Monast y mourra au cours d’un exercice.

Les démonstrations de ce savoir-faire militaire impressionnent beaucoup les dignitaires invités à assister aux défilés. On se demande d’ailleurs pourquoi des hommes avec autant d’entrain et d’efficacité ne passent pas à l’active. Les membres de ce bataillon sont souvent sollicités pour servir outre-mer. Plusieurs officiers servirent d’ailleurs au sein de régiments britanniques dans le cadre du programme “Canloan”.

Vers la fin de l’année 1944, le besoin de soldats se fait grandement sentir en Europe. En décembre, après plus de deux années d’absence, le bataillon reçoit l’ordre de retourner au Québec au camp de Joliette. Plusieurs soldats profitent d’une halte à Montréal pour déserter. À Joliette, c’est le chaos. L’arrivée de nouveaux membres, provenant de diverses unités, pose un problème tout comme la tenue. Les paletots d’hiver, inutiles en Colombie-Britannique mais combien précieux au Québec, brillent par leur absence. Quel beau retour à l’hiver québécois! Enfin, il fallait rappeler de toute urgence les permissionnaires. Ceux qui revinrent de congé eurent du mal à retrouver leurs effets personnels.

De plus, le grand quartier général étudie la possibilité d’envoyer l’unité outre-mer. Une horde de médecins, psychiatres, dentistes, membres du personnel administratif et membres du Corps des magasins militaires s’installent au camp afin d’accélérer le processus de transfert. Le recrutement intensif a débuté. Le ballet des dignitaires militaires commence. Il s’agit de convaincre les soldats.

Toutefois, en janvier 1945, plusieurs hommes, en congé durant les fêtes, décidèrent de ne pas revenir, ce qui provoqua du mécontentement tant chez les autorités militaires que parmi ceux qui avaient choisi de rester loyaux. Des désordres éclatèrent. Malgré tout, l’unité devait se préparer au départ.

En matinée du 8 janvier 1945, jour du départ du régiment pour Halifax, une compagnie entière refuse de s’embarquer et entame une grève. Les hommes ne veulent plus travailler et restent assis. À 13 h 30, toutes les compagnies, à l’exception d’une seule, suivent le mouvement. Le lieutenant-colonel Trudeau discute sans grand succès avec les réfractaires. Le commandant du District militaire no 4, de Montréal, le major-général James E. Renaud, arrive de toute urgence et demande aux hommes de cesser immédiatement cette folie et d’obéir aux ordres. En début de soirée, une dizaine d’hommes acceptent de monter dans le train. Ils seront bientôt suivis par tous les autres grévistes. Le train put quitter la gare avec à son bord 25 officiers et 427 membres du rang. Ils rencontrèrent par la suite le groupe précurseur, déjà en route pour l’Angleterre.

Le recrutement pour le service volontaire suit son cours tant à bord du train, où une douzaine de fusiliers signent leur engagement que sur le navire durant la traversée. Toutefois, ces transferts volontaires ne permirent pas au 1er Bataillon des Fusiliers de Sherbrooke de survivre. À son arrivée à Liverpool, en Grande-Bretagne, le bataillon est aussitôt dissout et tout le personnel est transféré à un centre d’entraînement.

Cet incident méconnu peut-il vraiment être associé au passé du régiment des Fusiliers de Sherbrooke? En janvier 1945, les effectifs du régiment ne sont certes plus les mêmes que ceux des débuts du 1er Bataillon en 1942. En fait, les soldats qui se rebellent ne sont plus des membres originaux : ils sont des conscrits pour la plupart ou proviennent d’autres régiments. Les officiers originaux, qui maintenaient les traditions de l’unité-mère et les liens avec les citoyens de la ville de Sherbrooke et les Cantons de l’Est, n’y étaient plus. Cet incident ne ternit aucunement l’image du régiment après la guerre. De retour à la vie civile, plusieurs membres originaux poursuivront même une carrière parallèle au sein du régiment de la réserve.

Quant au 1er Bataillon, de la force active, il ne tomba pas immédiatement dans l’oubli. En août 1945, une association des vétérans de ce bataillon fut créée. Durant quelques années, les anciens de ce bataillon profitèrent des réunions et des activités de l’association pour perpétuer le souvenir de leur service actif d’un océan à l’autre.

Des noms que tous les Canadiens devraient connaître

Quand la Direction nationale de la Légion royale canadienne a établi son nouveau siège social à Kanata (Ont.), le terrain sur lequel elle l’a fait construire se trouvait à côté du pont récemment terminé qui passe au-dessus de quatre voies de circulation en direction du centre-ville d’Ottawa et autant en direction inverse. Profitant de l’occasion, la Légion a proposé à la municipalité de nommer ce pont favorisant les piétons Pont de la bravoure en l’honneur du patrimoine militaire du Canada (page 59). La proposition a vite été approuvée et la machine a été mise en branle pour créer 16 plaques appropriées qui serviraient à raconter des batailles et campagnes importantes de l’histoire militaire du Canada. Le projet nécessitait aussi des plaques titres et des plaques de dédicace situées à chaque bout du pont.

Dévoilées et dédiées le 1er décembre par le président national Jack Frost et le maire d’Ottawa Larry O’Brien, les grandes plaques en bronze du pont attirent l’attention des passants sur les grandes victoires comme la crête de Vimy, Passchendaele et Ortona. On y trouve aussi le nom de Dieppe et de Hong Kong, où les Canadiens ont montré ce dont ils étaient capables contre des nombres imbattables. Ce sont des noms qui devraient être gravés dans la mémoire de tous les Canadiens.

C’est décourageant qu’un sondage récent commandé par l’Institut du Dominion, juste avant le jour du Souvenir, a dévoilé que 42 pour cent seulement des Canadiens avaient une note qui leur permettait de passer un test simple sur leurs connaissances de la Première Guerre mondiale. Le défi était de dire quels étaient les deux personnages de cette période parmi quatre noms, c’est-à-dire le général sir Arthur Currie et l’as de l’aviation et récipiendaire de la Croix de Victoria Billy Bishop. Les deux autres noms étaient le général Douglas MacArthur et Ulysses S. Grant. Vingt-cinq pour cent des sondés pensaient que MacArthur, qui dirigeait les États-Uniens au théâtre du Pacifique durant la Seconde Guerre mondiale, était Canadien.

Beaucoup a été fait ces dernières années pour conscientiser les Canadiens sur leur patrimoine militaire. Beaucoup a aussi été fait pour mettre l’accent sur l’importance incroyable du souvenir. La Légion est un leader de ces deux fronts. À l’échelle de la nation, elle a dirigé un effort, qui a eu bien du succès, concernant la vague de silence de deux minutes en 1999, un accomplissement important quand on tient compte du nombre d’entreprises, institutions, manufactures, systèmes de transport et écoles qui ont participé d’un océan à l’autre.

Cela a été suivi, en 2000, par l’établissement de la Tombe du Soldat inconnu, une manifestation qui a sa propre place dans l’histoire, et qui a été en très grande partie le résultat de l’initiative, du leadership puissant et de la résolution de la Légion. Il y a moins longtemps, la Légion a grandement contribué à la création du Monument aux Valeureux situé à la place de la Confédération, près du Monument commémoratif de guerre du Canada. Il se compose d’images grandeur nature de 14 des personnages les plus distingués du passé militaire du Canada, y compris une statue en pied du général sir Arthur Currie (page 20).

Bien entendu, ces projets s’ajoutent aux innombrables mémoriaux et cénotaphes qui ont été érigés et entretenus grâce aux filiales, grandes et petites, de la Légion. Ces mémoriaux, dans leur ensemble et individuellement, sont d’importants rappels visibles des sacrifices extraordinaires grâce auxquels nous avons aujourd’hui les libertés dont nous profitons.

Une victoire pour les pensionnés

Quand il s’agit de s’occuper des questions des aînés, la Légion royale canadienne parle toujours d’une voix puissante et unie. Ainsi, quand le président national Jack Frost s’est présenté au Comité permanent des finances de la Chambre des communes en septembre, il avait en sa faveur tout le poids d’une organisation qui comprend la santé et le bien-être des Canadiens les plus âgés, y compris l’importance qu’ont leurs revenus de retraité ou de pensionné. Auparavant, en 2006, les délégués au 41e Congrès national de la Légion ont fait preuve de résolution quand ils ont approuvé une motion en faveur du partage du revenu.

C’était donc vraiment une bonne nouvelle quand le gouvernement fédéral a donné son accord à un plan, en fin octobre, selon lequel les couples de citoyens âgés pourraient faire le partage des revenus de pension à partir de l’année d’imposition 2007. Jusqu’alors, le partage du revenu n’était permis que dans le cas des versements du Régime de pensions du Canada.

La Légion applaudit la mesure, disant qu’elle représente une importante mesure pour améliorer un régime fiscal qui était injuste pour les couples de citoyens aînés qui avaient choisi un style de vie traditionnel qui se séparait en un soutien économique et son conjoint qui restait au foyer.

“Nous applaudissons l’annonce”, dit le directeur du Bureau d’entraide de la Direction nationale Pierre Allard. “Cela aurait dû être fait il y a longtemps et il va y avoir une amélioration définitive de la qualité de vie des couples d’aînés, car dans bien des cas il y avait un soutien de famille dans le ménage et cela casait ce dernier dans une tranche de revenu supérieure.”

En divisant, ou partageant, le revenu, le ménage se trouverait dans une tranche de revenu plus bas.

À la Canadian Taxpayers Federation, on dit que les avantages du partage du revenu vont être substantiels. Par exemple, un couple dont un membre a une rémunération imposable de 40 000 $ et l’autre n’en a aucune pourrait économiser 2 500 $ en impôts fédéraux s’ils séparent leurs revenus et sont taxés tous deux sur 20 000 $.

Alors que la réaction à l’annonce du ministre de la finance a été rapide et positive, l’applaudissement le plus fort doit être réservé pour la Légion et pour les groupes d’aînés qui ont réussi à impétrer une modification pouvant profiter jusqu’à 900 000 Canadiens pensionnés.

La Gouverneure générale dévoile des personnages valeureux

Quatorze personnages du passé du Canada ont trouvé une place d’honneur près du Monument commémoratif de guerre du Canada, à Ottawa, où ils adornent la place de la Confédération.

Contrairement aux hommes et aux femmes anonymes au labeur à côté du gros canon du monument commémoratif, le Monument aux Valeureux, dévoilé le 5 novembre par la Gouverneure générale Michaëlle Jean et le diplomate retraité Hamilton Southam, arbore des personnages qui se démarquent dans la conscience nationale.

Le projet concernant les Valeureux a été imaginé par Southam quand il faisait partie du Groupe de travail de 1991 sur les collections de musées d’histoire militaire au Canada. Vu que le gouvernement n’avait pas accepté sa recommandation, il établit une fondation avec l’aide de la Légion royale canadienne, laquelle fit un don de 20 000 $ pour le projet (Le Monument aux Valeureux, novembre/ décembre). Le secrétaire national Duane Daly et l’historien Sidney Wise ont été vice-présidents de la fondation.

Ce sont la sculptrice Marlene Hilton Moore et l’artiste John McEwen qui ont remporté la compétition nationale dont le but était la création de cinq statues et neuf bustes en bronze grandeur nature autour de l’escalier des Sapeurs qui monte du canal Rideau.

Une équipe d’historiens a choisi les personnages dans cinq périodes distinctes de l’histoire du Canada. Le régime français est représenté par des colons soldats, le comte de Frontenac et Pierre Le Moyne d’Iberville. La révolution américaine l’est par le chef autochtone Joseph Brant et le lieutenant-colonel John Butler qui dirigeait les Butler’s Rangers durant les affrontements avec les Américains.

“Un des épisodes que ce monument illustre a eu lieu durant la révolution américaine. À cette époque, les citoyennes et les citoyens de ce que nous appelons maintenant le Canada ont résisté à l’appel des sirènes de leurs voisins du Sud. Dans certains cas, il leur a fallu démontrer leur résistance en prenant les armes contre les révolutionnaires”, dit Jean. “Comme on le sait, les 13 colonies américaines ont finalement réussi à se dissocier de l’Empire britannique. Mais grâce aux efforts de milices locales, des Premières nations alliées et des troupes britanniques, l’Amérique du Nord britannique s’est maintenue, séparée de ses voisins du Sud.”

La guerre de 1812 est représentée par trois personnages : le général sir Isaac Brock, le leader britannique tué lorsqu’il menait ses forces à la victoire à la bataille des hauteurs de Queenston, à la péninsule de Niagara; le lieutenant-colonel Charles-Michel de Salaberry, le soldat canadien français qui était à la tête de troupes britanniques et de ses miliciens, les Voltigeurs, contre une armée américaine lancée à l’attaque de Montréal; et Laura Secord, l’épouse militaire audacieuse qui est allée à pied, à travers champs et forêts, avertir les forces britanniques d’une attaque imminente.

Quant à la Première Guerre mondiale, il y a Georgina Pope, l’infirmière en chef du Service de santé de l’armée canadienne. Le général sir Arthur Currie représente le meilleur de nos chefs militaires alors que le récipiendaire de la Croix de Victoria Joseph Kaeble représente la bravoure des grades inférieurs.

La Seconde Guerre mondiale est évoquée par le buste du capitaine John Wallace Thomas, un marin de la marchande. La marine, l’armée et l’aviation sont représentées par les récipiendaires de la Croix de Victoria suivants : le lieutenant Hampton Gray, le major Paul Triquet et le sous-lieutenant d’aviation Andrew Mynarski.

Jean terminait ses remarques en disant que “De nos jours, les Forces canadiennes sont de nouveau impliquées dans une guerre […] ils combattent en Afghanistan un ennemi insaisissable dans le but de ramener la paix et la stabilité dans un pays lourdement affligé.”

Jean et Southam ont dévoilé la statue en pied de Currie, qui a vu les troupes canadiennes atteindre leur pleine maturité lors des victoires à la crête de Vimy et à Passchendaele. Quelques instants auparavant, une procession d’anciens combattants, de militaires actuels et de cadets prenaient place près des 13 autres personnages afin de pouvoir dévoiler les bronzes en même temps.

La première d’Anthem To The Valiants, une composition musicale commandée par Southam au directeur musical Bramwell Tovey de la symphonie de Vancouver a été un des points culminants de la cérémonie. Elle a été jouée par un contingent de la Musique centrale des Forces canadiennes qui accompagnait le Choeur d’enfants d’Ottawa.

Les statues invitent les attouchements car elles sont au niveau du sol. Certaines, comme celle de Currie, semblent fixer des yeux la foule qui s’approche pour voir le monument militaire derrière elles. Les autres personnages font face au monument militaire pour y diriger le regard des visiteurs.

“Les personnages qui forment ce monument ont été placés au ras du sol, non pas sur des socles. Les personnages sont parmi nous”, dit le ministre des Anciens combattants Gregory Thompson, qui assistait à la cérémonie avec le ministre de la Défense Gordon O’Connor et des dignitaires d’organisations d’anciens combattants et de plusieurs ministères gouvernementaux.

L’escalier descend en deux sections jusqu’à un débarcadère. Le mur que l’escalier longe est une immense plaque de bronze où a été gravé en latin, en anglais et en français, un vers de l’Énéide de Virgile “Jamais aucun jour ne vous effacera de la mémoire du temps”.

Le projet a été financé et développé par le ministère du Patrimoine canadien. La Commission de la capitale nationale a supervisé le projet, prenant soin que les personnages soient inscrits dans le droit fil du style et de la dignité du monument militaire, de la Tombe du Soldat inconnu et des statues de la colline du Parlement.

Thompson dit que la cérémonie était appropriée pour débuter la semaine des anciens combattants qui a eu lieu du 5 au 11 novembre. “Aujourd’hui, nous dévoilons un monument qui déclare que notre pays, le Canada, va toujours se faire le champion de l’humanité et de la démocratie”, dit-il.

Au nom de la bravoure

Il n’a pas fallu longtemps à la Légion royale canadienn pour s’établir aux yeux de la collectivité de Kanata, dans la banlieue ouest d’Ottawa. La Maison de la Légion, le tout nouveau siège national de l’organisation, a ouvert ses portes officiellement en septembre et puis, le 1er décembre, la circulation a été stoppée le long d’une des artères les plus occupées à l’occasion d’une cérémonie en l’honneur du Pont de la bravoure nouvellement baptisé.

Le Pont de la bravoure est une belle passerelle qui traverse quatre voies de la route transcanadienne, que les gens de la capitale nationale appellent le Queensway. Auparavant, le pont n’avait ni identité distincte ni signification spéciale.

Toutefois, la signification du pont a changé de façon remarquable en décembre quand on lui a donné un nom et qu’on y a apposé 16 plaques servant à relater d’importantes batailles et campagnes de l’histoire militaire canadienne. Ces noms du passé militaire du Canada retentissent sur chaque plaque avec le nombre de récipiendaires de la Croix de Victoria reliés à chaque période indiquée.

La transformation du pont a vraiment commencé en février 2005 quand le Conseil exécutif national a voté de vendre son vieil édifice au centre-ville d’Ottawa et de construire une nouvelle Maison de la Légion. Le comité de l’édifice, présidé par le président sortant d’alors Allan Parks, s’était penché sur la possibilité de remettre à neuf le siège social de la rue Kent vieux de 50 ans ou d’en faire construire un nouveau spécialement.

La réfection du vieil édifice aurait coûté plus de 3 millions de dollars, et l’espace au centre-ville était bien supérieur à celui dont la Légion avait besoin. Trouver des locataires pour occuper des parties de l’édifice que la Légion n’utilisait pas s’était aussi avéré quelque peu ardu.

Le nouvel édifice abriterait exclusivement la Direction nationale et le bureau d’un agent d’entraide de la Division de l’Ontario basé à Ottawa. Le nouvel espace règlerait les défauts du vieil édifice et il y aurait un grand entrepôt pour les approvisionnements ainsi qu’une salle pouvant accueillir le Conseil exécutif national. Le site à Kanata était bien logique parce qu’il était facile d’accès par le Queensway et qu’il y avait un hôtel situé commodément du côté nord du pont, ce qui offrait une marche relativement aisée ou une petite promenade en voiture jusqu’à la Maison de la Légion située du côté sud du pont.

Le concept de Pont de la bravoure a été articulé par le secrétaire national Duane Daly durant la construction de la Maison de la Légion. “Le pont venait d’être terminé. Vous pouvez voir que c’est un beau pont pour les piétons et les véhicules”, dit le secrétaire national.

“J’ai pensé : nous sommes en train de construire ici et nous venons de commémorer l’année de l’ancien combattant en 2005.

En plus, la Légion célébrait son 80e anniversaire en 2006. Il fallait faire quelque chose de spécial.”

La proposition de baptiser le pont comme moyen d’établir un mémorial permanent aux alentours de la Maison de la Légion fut faite au comité de l’édifice. “La première idée était de le nommer pont de la Victoire. Nous afficherions tous les grands succès militaires du 20e siècle”, dit le secrétaire national. “Ensuite nous avons changé le nom à Pont de la bravoure afin de mieux souligner le sacrifice et l’engagement des anciens combattants eux-mêmes. Cela nous permettait aussi d’ajouter les nombreuses Croix de Victoria.”

Le secrétaire national nous explique que la Légion avait appris à négocier avec divers gouvernements lors du projet de la Tombe du Soldat inconnu. Pour lancer le projet de la tombe, la Direction nationale avait reçu l’autorisation de dépenser jusqu’à 500 000 $ si personne d’autre ne donnait son appui. À propos de la dédicace du pont, le secrétaire national dit que la Légion a dû montrer à la mairie d’Ottawa la contribution qu’elle était prête à faire. “Le projet a d’abord été présenté au Comité sous-exécutif national qui a permis de dépenser jusqu’à concurrence de 25 000 $, prélevés au budget du 80e anniversaire. Nous espérions que la municipalité doublerait ça, ce qui nous donnerait 50 000 $ pour le projet. La réponse du conseil municipal a été enthousiaste.”

La conseillère Peggy Feltmate, qui représente Kanata Sud, où est située la Maison de la Légion, a trouvé l’idée intéressante. Kanata fait partie de la ville d’Ottawa depuis la fusion qui a assemblé nombre de collectivités avoisinantes, en 2000. “La région a grandi durant les derniers 10 à 15 ans. Quand j’ai emménagé à Kanata, en 1983, il y avait 20 000 habitants. Aujourd’hui, on en compte 70 000”, dit Feltmate. “Avec la fusion, d’aucuns ont parlé de nommer les ponts en l’honneur des anciennes municipalités.”

Mais aucune décision n’avait été prise.

Feltmate dit qu’elle a d’abord fait part de l’idée de la Légion aux officiels des services de la ville. “Toutefois, ils ont répondu qu’ils ne pouvaient pas prendre une telle décision”, dit-elle. “Je pense que ça s’est fait rapidement parce que nous avons dû la présenter au conseil.” Le conseil a voté la motion d’accepter la proposition le 11 octobre.

“Les fonds ont été trouvés pour le projet parce que nous avons une politique selon laquelle un pour cent des coûts de construction devraient être alloués à des oeuvres d’art ou à la commémoration. C’est un beau pont”, dit Feltmate. “C’était une excellente idée.”

Le pont, construit en 2003, a été conçu pour accueillir non seulement les chauffeurs mais les cyclistes et les piétons sur les trottoirs larges. “C’est un pont artériel. C’est le premier pont de cette grandeur qui a été construit à Ottawa depuis 20-22 ans”, dit Wade Clouthier, le gérant des services de construction pour le développement de la ville d’Ottawa. “C’est un des rares ponts qui ont une enjolivure architecturale, avec ses trottoirs larges de cinq mètres d’un côté et de deux mètres de l’autre. Aucun autre pont n’a d’obélisques à ses extrémités comme ceux qu’a celui-ci.”

Clouthier dit qu’environ 17 500 véhicules traversent le pont chaque jour. “Il y en a environ 2 200 par heure durant les heures de pointe.”

“C’est aussi un des rares ponts à Ottawa qui ont un nom. La plupart sont nommés en l’honneur de la rue à laquelle ils aboutissent”, dit Clouthier. Disant que les ponts Mackenzie King et Dunbar sont deux des rares ponts de la ville qui ont un nom autre que celui de la rue qu’ils desservent, il explique qu’un pont doit “avoir les enjolivures architecturales avant que la ville envisage de lui donner un nom. Ce n’est pas une politique. C’est simplement la façon que les choses se sont passées.”

Le secrétaire national dit que la ville d’Ottawa était très impressionnée que la Légion ait réussi à mener le projet avec des ressources internes. Une grande partie des recherches originales concernant les plaques ont été faites par Mac Johnston qui était alors éditeur et directeur général de la revue Légion. La précision des plaques a été vérifiée par Stephen Harris, l’historien en chef de la Direction–Histoire et patrimoine du ministère de la Défense nationale.

La gestion de la conception et de la production des plaques a été confiée à Jennifer Morse qui était directrice artistique de la revue et qui en est actuellement directrice générale. Les plaques ont été coulées par Behrends Bronze Inc., une société basée à Edmonton. Sur chaque plaque sont inscrits une référence temporelle ou une date, des batailles décisives et le nombre de Croix de Victoria canadiennes qui ont été décernées. Les plaques décrivant les événements mesurent quatre pieds sur deux et les lettres, ainsi que le cadre qui l’entoure, sont en relief.

La première plaque de la série concerne la guerre d’Afrique du Sud, 1899-1902.

Les noms de Paardeberg, Mafeking, la rivière Modder et Liliefontein y figurent, ainsi que la note que cinq Croix de Victoria on été décernées.

La Première Guerre mondiale est représentée par trois plaques. La première est celle de 1914-1916. Ypres, Saint-Julien, Festubert, la Mésopotamie, la Somme et Beaumont Hamel y figurent, ainsi que 11 Croix de Victoria. La seconde est celle, de 1917, où se trouvent Vimy, la colline 70, Passchendaele et Arras, ainsi que 24 Croix de Victoria. La troisième plaque de la Grande Guerre concerne 1918. Les noms de Flandres, Palestine, Amiens, Scarpe et Cambrai y sont inscrits, ainsi qu’une note déclarant que 37 Croix de Victoria ont été décernées.

Huit plaques concernent des batailles de la Seconde Guerre mondiale. La première est un hommage à la Bataille de l’Atlantique qui a duré toute la guerre, de 1939 à 1945, et une Croix de Victoria y a été décernée. L’implication du Canada à toute la guerre en mer est commémorée à la plaque suivante qui comprend l’océan Atlantique, la Manche, le St-Laurent, la Méditerranée, le Pacifique et l’océan Indien, et deux Croix de Victoria y sont associées.

Cette plaque est suivie par la guerre aérienne de 1940-1945, en Europe, en Méditerranée et en Extrême-Orient, avec ses deux Croix de Victoria.

L’implication du Canada à la Bataille d’Angleterre, l’Extrême-Orient et Dieppe suivent avec une plaque chacun. Deux Croix de Victoria ont été décernées en Extrême-Orient et à Dieppe. L’Italie, 1943-1945, a une plaque commémorant la Sicile, la rivière Moro, Ortona, Anzio, la vallée de la Liri, la ligne Gothique avec trois Croix de Victoria et l’Europe du Nord-Ouest, 1943-1945, est commémorée avec le jour J, Falaise, Scheldt, les rives du Rhin et les Pays-Bas, et quatre Croix de Victoria.

De la Seconde Guerre mondiale, nous passons à la guerre froide, 1946-1989, où sont commémorés l’Amérique du Nord, l’Europe, l’Atlantique et le Pacifique.

La guerre de Corée, 1950-1953 a sa propre plaque, honorant Kapyong, Chail-li, Chorwon, la colline 355 et Chinamp’o.

Deux plaques ont une date du début, mais pas de date finale. La première commémore les contributions du Canada au maintien de la paix. L’année 1948 y a été inscrite, suivie par un trait d’union. Le Moyen-Orient, Chypre, l’Indochine, l’Asie, l’Afrique et les Balkans y sont commémorés. La dernière plaque commémore la période d’après la guerre froide, commençant en 1989, et suivie par un trait d’union. Y sont inclus la guerre du Golfe, les Balkans et l’Afghanistan.

Une plaque titre portant le nom de Pont de la bravoure a été apposée à chaque bout du pont. Les butées, situées à chaque bout du pont, sont des obélisques qui ressemblent à des petites pyramides empilées l’une sur l’autre. Les plaques titres sont bien en vue, à droite quand on s’approche du pont. Chacune mesure 59 pouces sur 29,25 pouces.

À chaque extrémité du pont se trouve aussi une plaque de dédicace où il est déclaré que : “Pont de la bravoure est dédié à tous les Canadiens qui ont servi à la défense de la liberté aux grandes batailles et campagnes depuis le tournant du 20e siècle. Nous leurs sommes redevables.”

La cérémonie du baptême du Pont de la bravoure, le 1er décembre, a eu lieu en un jour froid et humide qui a apporté un prélude hivernal. Alors que la neige se changeait en giboulée, un cornemuseur menait le groupe officiel de la Maison de la Légion, le long de la rue Castlefrank, jusqu’à l’extrémité sud du pont. Auparavant, un groupe d’anciens combattants et de membres du service des incendies d’Ottawa avaient défilé en prenant le même chemin jusqu’au pont. Le groupe de personnalités comprenait le ministre de la Défense Gordon O’Connor, le maire Larry O’Brien et le président national Jack Frost.

Les anciens combattants et les pompiers ont pris leur place en voyant le groupe de notables s’approcher d’une tente qui avait été montée à la hâte. Un ancien combattant et un pompier se tenaient à côté de chacune des 16 plaques qui étaient encore recouvertes d’un tissu foncé.

O’Brien a remarqué que c’était son premier geste, à cette cérémonie, en tant que maire d’Ottawa nouvellement élu. “C’est passionnant de célébrer non seulement la dénomination du pont mais de célébrer notre partenariat avec la Légion royale canadienne”, dit O’Brien. “Les gens qui vont traverser le pont vont se souvenir des batailles et de la meilleure récompense d’entre toutes, la Croix de Victoria.”

O’Connor dit que le projet est une oeuvre d’amour qui a servi à honorer la tradition à laquelle les Forces canadiennes en Afghanistan et ailleurs dans le monde sont en train de se conformer.

Le président national fait la synthèse de l’événement. “Il y a deux mois et demi à peine, nous avons ouvert notre nouveau siège social, lequel va servir à nous indiquer la voie de l’avenir. Depuis 1926, la Légion est une force pour les anciens combattants, pour la collectivité et pour le souvenir. Et nous espérons que le nouveau siège social va nous servir pendant au moins 50 ans de plus.

“Quand nous avons acheté le terrain où nous avons fait bâtir, nous avons été touchés par la beauté et la proéminence de ce merveilleux pont favorisant les piétons qui venait d’être construit. Avec des butées massives aux coins et des trottoirs exceptionnellement larges, c’était clair qu’il avait été conçu en tant que corridor important pour les véhicules ainsi que pour les piétons. Mais de façon surprenante, il n’y avait pas de nom significatif servant à compléter sa présence énergique et fière.

“Alors nous avons considéré. Vu que le pont est un lieu de passage majeur qui traverse le Queensway, cela nous a rappelé que tant de nos morts ont traversé tant d’autres ponts lors de leur poussée vers la paix et la liberté. Grâce à leur vaillance et à leurs sacrifices, nous sommes vivants aujourd’hui qui pouvons chérir la libéralité que Dieu nous a léguée à tous”, dit-il. “En leur honneur, donc, nous avons proposé qu’en reconnaissance de tous ceux qui sont passés avant nous par cette route périlleuse et ce pont vers la liberté, nous allions nommer ce pont en leur honneur, pour commémorer leur bravoure et leur ultime sacrifice. Le Pont de la bravoure raconte leur histoire de batailles, de campagnes, de victoires et de défaites. En les racontant, nous pouvons affirmer ce que nous leur devons et exprimer notre gratitude, et que leur sacrifice et leur engagement ne seront jamais oubliés. Nous nous souviendrons d’eux!”

Le président national et le maire ont alors dévoilé une reproduction des plaques titres. La conseillère Marianne Wilkinson, qui représente Kanata Nord, et la conseillère Feltmate ont ensuite dévoilé les plaques de dédicace.

Ceci fait, les anciens combattants et les pompiers ont levé le voile qui recouvrait les plaques et peu de temps après la circulation a repris son affairement sur le pont qui venait de devenir un jalon municipal de la capitale du Canada.

Spectres dans les collines

Dans les montagnes autour de la Base d’opérations avancée Martello, les ennemis sont comme des fantômes; ils se cachent parmi les villageois et ne s’en détachent que pour combattre quand et où ils le décident. La plupart du temps, ils sont dissimulés, faisant feu de leurs mortiers et de leurs roquettes de loin. Toutefois, il leur arrive d’attaquer en nombre.

Le 4 septembre, à la nuit tombée, environ 80 d’entre eux sont descendus des montagnes et ont donné l’assaut à Martello, une base canadienne bien au nord de Kandahar (Afghanistan). Des crêtes hautes, de trois côtés, ils ont fait feu avec leurs mortiers, leurs roquettes et leurs mitrailleuses lourdes. Durant la première heure à peu près, ça allait mal. Tout le monde était cloué et l’ennemi s’approchait.

Une attaque aussi grande et aussi bien coordonnée était surprenante; l’ennemi essayait d’envahir la base.

Lors de l’attaque, Martello était occupée par un petit groupe de soldats canadiens et une grande force d’infanterie aéroportée hollandaise. Les Hollandais étaient venus remplacer la force opérationnelle canadienne qui avait été envoyée à Panjwai participer à l’opération Méduse, une grosse offensive dans la région située au sud de la ville de Kandahar.

Mais vers la fin du mois de septembre, Méduse terminée, les Canadiens revenaient à Martello dans l’intention de se rendre maîtres à nouveau d’une région devenue incontrôlée. Ce qui suit est l’histoire des quatre premiers jours après leur retour à la base.

Martello est située sur un plateau au-dessus du village d’El Bak, au bord d’une petite route qui va de Kandahar à la ville de Tarin Kot, dans la province d’Uruzgan. C’est le point le plus septentrional de la zone d’opérations des militaires canadiens. La base est entourée de tas de roches hauts comme des montagnes et de crêtes découpées. Tout est recouvert par une couche épaisse de la plus fine poussière qu’on puisse imaginer. En gros, l’endroit ressemble à un chantier de construction sur la lune.

Quant à El Bak, on dirait plutôt un village du septième siècle. C’est un assemblage d’enclos en boue, de fossés d’irrigation, de voies piétonnières et d’ânes irrités. Les quelques centaines de personnes qui vivent à El Bak ne sont pas exactement accueillantes, mais elles ne sont pas ouvertement hostiles non plus. Comme le veut la vieille tradition afghane, elles se couvrent en attendant de voir quel côté va sortir gagnant.

Vendredi le 29 septembre, quelques heures à peine après que la force canadienne soit revenue à Martello, le sergent-major hollandais Frank (nom de famille non divulgué) faisait un briefing détaillé sur les événements des quelques dernières semaines. Debout au point le plus élevé de la base, Frank montrait au groupe de soldats canadiens où l’ennemi avait placé ses armes et comment l’attaque du 4 septembre s’était déroulée.

À 18 h 45 à peu près, des insurgés ont fait feu de trois crêtes montagneuses qui surplombent le camp. Ils ont attaqué les portes de devant et de derrière, ils ont tiré sur le poste de commandement (PC) et les tentes dortoirs, et puis ils ont pris en cible les réservoirs souples et les postes d’observation (PO).

Au début de l’attaque, c’était le chaos dans le camp. Les positions de mortiers hollandais étaient prises sous un feu nourri alors elles ne pouvaient pas riposter. Vu que la plupart des positions des insurgés étaient au-delà de la portée des armes légères, ce sont les deux ou trois mitrailleurs le long du mur et quelques véhicules blindés hollandais qui ont repoussé l’attaque.

À un moment donné, les insurgés se sont avancé en-dessous du PO du nord du camp, à quelques centaines de mètres du périmètre.

Les combats ont fini par tourner en faveur des Hollandais quand un des canons de leurs véhicules a réussi à détruire la position principale des insurgés, une arme lourde russe de 12,7 mm située à un endroit surnommé Joshua Tree (yucca arborescent), lequel se trouve à environ 1 200 mètres au-dessus du camp.

Le caporal Al Hennessy de la compagnie Bravo du Royal Canadian Regiment est un des Canadiens qui se trouvaient à Martello durant l’attaque. “Je venais de commencer à souper quand les choses ont mal tourné. […] J’ai rassemblé tout le monde, j’avais trois Canadiens et un Hollandais, on a pris nos affaires et on est sorti derrière la tente. Des balles volaient partout. J’ai vu une couple (de combattants ennemis) se lever et tirer des grenades propulsées par fusée (RPG) près du PO du nord; il y en a une qui a fait sauter un camion dans le parc de stationnement.”

En tout, la bataille a duré presque six heures. Les attaquants se sont finalement dispersés quand les hélicoptères armés hollandais se sont mis de la partie. Incroyablement, il n’y a pas eu une seule victime alliée. D’après des sources hollandaises, 10 combattants taliban ont été tués. “Quelqu’un qui, s’étant trouvé ici, dirait qu’il n’avait pas peur serait un menteur”, dit Hennessy, “quand il y a des balles qui frappent tout autour de soi et qu’on ne sait pas de quel côté aller parce qu’on ne sait pas d’où elles viennent. Jusqu’à ce qu’on en fasse l’expérience […] on entend les balles qui frappent et qui passent à toute vitesse, c’est une sensation d’écoeurement qu’on a, savoir qu’on nous tire dessus, qu’on pourrait être touché.”

Samedi matin, les Hollandais ont commencé à se retirer, laissant les Canadiens s’arranger tout seuls. Le commandant de la compagnie Bravo, le major Geoff Abthorpe, va partir également. Ce n’est pas qu’il veuille s’en aller, mais la compagnie Bravo a perdu son premier soldat vendredi, quand le simple soldat Josh Klushie a trouvé la mort en pilant sur une mine. Abthorpe va le raccompagner à Kandahar, lui faire ses adieux.

“Pendant la journée suivante à peu près, c’est le plus vulnérable que nous allons être”, dit Abthorpe en portant son regard vers les collines. “Ils nous observent actuellement et ils voient ce grand convoi qui s’en va, et les hélicoptères qui ramassent des gars. S’ils vont nous attaquer, nous tester, ça va être demain ou après-demain.”

Quand les Hollandais sont partis, l’endroit semble vide. La force qui est maintenant à la base, comprenant surtout la compagnie Bravo du RCR et des éléments de la 2e Artillerie royale canadienne et du 2e Régiment du génie, suffit à peine à assurer la permanence de toutes les positions défensives le long du périmètre. Un sergent dit pour rire qu’ils devraient mettre des mannequins de paille autour du camp.

Il y a définitivement un manque de main-d’oeuvre. Par exemple, à la fin de leur tour à Martello, les soldats hollandais ne patrouillaient à l’extérieur des barbelés qu’en groupe d’au moins 20 hommes. Les Canadiens vont le faire avec bien moins que ça. “Nous ne sommes vraiment pas assez nombreux pour faire des patrouilles dans les collines”, dit Abthorpe. “Mais on doit le faire malgré tout. Sinon ça les laisse trop libres de se déplacer. Il faut qu’on se projette dans les collines pour les repousser.”

Samedi après-midi, la première patrouille traverse les barbelés. Sa tâche est de grimper une des montagnes avoisinantes, surnommée Big Rock (gros rocher), à la recherche d’indications d’activités ennemies.

La patrouille est dirigée par l’adjudant Jim Murnaghan et le sergent Mark Gallant, deux vieux amis qui trouvent des drôleries à dire dans pratiquement n’importe quelle situation. Cela ne veut toutefois pas dire que ce ne soient pas des chefs coriaces, car quand Murnaghan donne un ordre, ses troupiers réagissent comme s’il les avait aiguillonnés.

Trois fantassins de la compagnie Bravo sont aussi du nombre, les caporaux Joey Chow et Brad Kilcup et le caporal-chef Billy Cornish, ainsi que deux sapeurs, Matt Cloutier et le caporal Glen Warner, et une infirmière minuscule de la 2e Ambulance de campagne, la caporale Janice Comeau.

Les gros obusiers M777 commencent à marteler le sommet des collines autour de la base, une démonstration de force, quand la patrouille prend le départ. Après avoir grimpé pendant environ une heure pour arriver en haut de Big Rock, la patrouille trouve des tas de douilles, probablement des restes de l’attaque du 4 septembre.

D’en haut de la montagne, un des gars aperçoit un homme qui descend la vallée en vitesse en s’éloignant de la patrouille. Cela semble suspect. Tous s’éparpillent et se cachent derrière un rocher ou quelque autre abri. “Peut-on descendre de ce côté-là?” Murnaghan crie d’une autre crête. “Joey, faut qu’on descende vite par là, on va essayer d’attraper le gars.”

Tout le monde se met à chercher un moyen de descendre de la montagne. “Eh Jim! il vient de passer derrière cette montagne, là-bas”, crie Gallant. “Il y a une colline juste ici où la route passe, s’il sort par là il ne nous verra pas arriver et on pourra le prendre de l’autre côté.”

“Ouais, mais il faut qu’on descende de ce rocher d’abord”, dit Murnaghan.

“Ouais”, dit Gallant. Vu que l’homme va disparaître rapidement, la patrouille déboule le versant à pic de la montagne, se précipitant en bas de rochers de 10 pieds de haut et en sautant de grands espaces. Quand les soldats arrivent en bas, l’homme n’est nulle part.

Murnaghan regarde autour de lui. “Il est déjà parti”, dit-il, et puis il crie ses ordres. “Bon, on se met en position de défense le temps de prendre une gorgée d’eau, et puis on s’en retourne.”

La patrouille s’éparpille à travers le petit plateau. Le soleil couchant enduit les environs d’une sorte de lueur orange. Le son des gamins qui jouent entre les murs des enclos fermés s’élève de la vallée.

Tout le monde s’assoit et regarde le village, attendant ce qui va se passer prochainement.

Gallant met un genou à terre et fixe El Bak du regard. “Les taliban bombardent la base tout le temps et ces gens doivent savoir ce qu’il en est”, dit-il. “Mais ce ne sont que des fermiers, voyez-vous, ils veulent simplement s’occuper de leur ferme et qu’on les laisse tranquilles. Si des gens les menacent avec un fusil dans la face, ils leur diront ce qu’ils veulent savoir. On essaie de leur dire qu’on est ici pour les aider, pour stopper les taliban, mais ça ne marche pas vraiment, ils se couvrent.” À ce moment-là, un autre Afghan tourne un coin de montagne à quelques centaines de mètres de nous. “Il y a un gars qui s’approche; il porte du noir. Ça pourrait être un Jedi”, Gallant répond au groupe en criant.

“Fais attention à son sabre laser” dit Murnaghan.

Chow est choisi pour aller intercepter l’homme pour une fouille. “On va le faire s’arrêter, lui soulever la chemise et puis le faire se retourner”, dit Murnaghan à Chow. Chow s’avance sans mot dire. Murnaghan et l’interprète le rejoignent. Murnaghan veut savoir si le villageois a vu des taliban. L’homme dit que non, il n’y a pas de talib aux alentours.

“Ouais y en a. On les voit, on leur tire dessus et on les tue”, dit Murnaghan par l’entremise de son interprète, à propos de l’attaque du 4 septembre. “Ils étaient de l’autre côté, près du PO, qui grimpaient la montagne. Vous me dites que personne du village ne les a vus descendre par l’ouadi (lit de rivière asséchée) et grimper la colline, il n’a pas vu ça?”

L’homme répond qu’ils ne les ont pas vus parce qu’ils étaient tous chez eux. L’homme parle d’une voix forte, comme s’il est à moitié sourd. Murnaghan dit par la suite, pour plaisanter, que c’est probablement parce qu’il a tiré des RPG sur la base. “Dites-lui que s’il voit des taliban et qu’il vient me le dire, je lui donnerai de l’argent.”

De retour à Martello, tout le monde ouvre des rations pour souper. Heureusement qu’il y a des repas américains et hollandais, ce qui change bien des repas lourds canadiens. La vie n’est pas si mal pour les troupiers à la base. Bien que la plupart des tentes aient des trous de balles, il y a une couple de téléviseurs et quelques vieux DVD à regarder. Ce n’est pourtant pas que la guerre n’offre pas suffisamment de distractions. La nuit, on peut voir des fusées illuminer les montagnes, par exemple, ou entendre les chasseurs à réaction qui font le tour au-dessus de nos têtes, ou même avoir une peur bleue quand le tir soudain des gros obusiers vous fait trembler la tête. Ce n’est pas la joie, mais ce n’est pas si mal.

Dimanche matin, le lendemain de la reprise de la direction de Martello, un groupe mixte de fantassins, de sapeurs et d’artilleurs part en patrouille en passant par El Bak et jusqu’au Joshua Tree, l’arbre esseulé sur une haute crête rocheuse qui surplombe le camp. C’est toute une impression que de sortir du camp à pied avec 10 soldats quand il y a moin 80 combattants ennemis dans la région. Le spectre d’une embuche hante tout le monde. Après être passée par le périmètre d’El Bak, la patrouille passe par une série de champs de cannabis et puis monte sur une crête à pic. “Trois gars viennent vers nous en vitesse, d’en haut de la montagne”, dit Cornish en criant.

“Les sapeurs, montez par là, Kilcup et les gars de ce côté-ci”, dit Murnaghan et la patrouille s’éparpille, prête à tout.

Il s’agit de trois jeunes hommes qui portent de grandes barbes et c’est plutôt étrange qu’ils soient là, dans un endroit complètement vide. Chow s’avance pour les fouiller. Après la fouille, Murnaghan le rejoint. Il pose rapidement des questions, l’une après l’autre, par l’entremise de l’interprète. Qu’est-ce que vous faites par ici? Où habitez-vous? Où travaillez-vous? Quand avez-vous commencé? De quel village avez-vous dit? Avez-vous vu des taliban? L’homme dit qu’il n’a pas vu de talib depuis des mois.

Le deuxième homme s’avance. Il pose des questions à Murnaghan d’abord “Pourquoi m’avez-vous fait soulever ma chemise? Pourquoi m’avez-vous fouillé?”

“Dites-lui que nous devions nous assurer qu’il ne portait pas d’armes ou d’explosifs attachés à son corps”, dit Murnaghan. À nouveau, les questions : où allez-vous? Où habitez-vous? Où travaillez-vous? Où est votre ferme? Avez-vous vu des taliban? En avez-vous vu à El Bak? Toutes les réponses sont irrécusables, et toujours pas de rapport d’activité des taliban. “Même quand le camp a été attaqué il n’a vu personne?” demande Murnaghan sans s’attendre à obtenir de réponse. “Non, eh? Il n’a probablement entendu personne non plus, n’est-ce pas?” “Il y en a deux autres sur la colline là-bas”, dit Comeau d’un accent écossais. Elle s’accroupit derrière un rocher et met son fusil à l’épaule. “Ils ont regardé et puis ils sont repartis”, crie-t-elle.

“Ah ouais?” Gallant répond en élevant la voix. “La colline la plus éloignée ou la plus près?”

“La plus près”, dit Comeau. Gallant commence à s’avancer. Quand il atteint la position de Comeau, il s’accroupit et lève son fusil pour regarder à travers la lunette de visée.

“Vous voyez ces rochers droit devant?” À gauche de là”, dit Comeau. Pendant qu’ils observent les montagnes, Murnaghan termine avec les trois hommes et les laisse repartir. “Sergent Gallant, on décampe”, crie-t-il.

“Avez-vous vu les deux gars qui se sont défilés derrière la colline quand ils nous ont vu?”, demande Gallant.

“Ouais, ils sont probablement déjà loin, pense pas qu’on va courir les rattraper”, dit Murnaghan.

Gallant hausse les épaules et regarde Comeau. “Mon coeur bat comme un lapin”, dit-il.

Elle rit doucement et la patrouille monte vers la prochaine crête, en direction des hommes qui ont disparu. À quelques centaines de mètres plus loin, le long du sentier, la patrouille trouve une bande magnétique en cassette. “C’est de la musique pour gens religieux”, dit l’interprète.

“Ça a l’air religieux, il y a des chars et des missiles dessus”, dit Murnaghan, à propos de la couverture de la cassette où, en effet, il y a des chars et des missiles. “Ça doit être aux taliban. La plupart sont des chansons pour le combat”, dit l’interprète. “Des chansons motivantes?” Murnaghan secoue la tête. Tout le monde soupçonne les trois gars qu’ils viennent de laisser partir de l’avoir laissé tomber quand ils ont vu la patrouille.

Quelques centaines de mètres plus loin, la patrouille atteint finalement la crête qui mène à Joshua Tree et s’arrête sur-le-champ pour faire une pause. Pendant qu’on est assis sur la crête, une vieille femme et deux enfants apparaissent soudainement à quelques pieds. On la questionne aussi. Elle dit qu’elle n’a jamais vu de talib non plus.

“Pas de talib en Afghanistan eh?” dit Murnaghan en grommelant. “Bon, dites-lui qu’on lui souhaite une bonne promenade.”

“Il n’y a pas de talib en Afghanistan, au cas où vous vous le demandiez”, Murnaghan rapporte au reste de la patrouille. “Je ne sais pas pourquoi je suis venu jusqu’ici parce qu’il n’y en a pas ici, et c’est drôle parce qu’à mes yeux tout le monde ressemble aux taliban, même cette vieille femme.

“Il y a quelqu’un d’autre qui grimpe le sentier”, dit Comeau.

“Il y a une personne qui monte le sentier”, confirme Gallant.

Il y a un point au loin, au fond de la vallée. Ce doit être l’homme que Comeau a vu. “Je pense qu’il va simplement passer”, dit Gallant en regardant dans sa lunette. En effet, l’homme voit la patrouille, s’arrête et marche le long de la vallée plutôt que de monter jusqu’à la crête. Ça ne semble pas déranger Murnaghan qui, couché dans la poussière, observe la vallée, un endroit qu’il dit être un important centre de taliban. “La clé pour se débarrasser des taliban, c’est beaucoup d’éducation”, dit-il, tout en regardant de temps en temps des cibles lointaines avec sa lunette. “Les fermiers ne savent pas qu’ils ont des choix, voyez-vous; les villageois, ils ne savent pas quelles sont leurs options. Nous ne sommes qu’un autre groupe armé, comme les taliban. Il faut qu’on leur prouve que la vie peut être meilleure sans les taliban. Il faut qu’on les convainque qu’il existe une meilleure façon.

“Mais c’est difficile parce que quand on s’en va, les taliban se glissent chez eux durant la nuit et ils les forcent à leur donner de la nourriture et tout. Et puis aussi, les taliban sont partout aux alentours qui se disent des moudjahiddin, alors ils semblent combattre l’occupation. Mais nous n’occupons pas, nous ne repartons avec rien de ce pays, sauf des housses mortuaires.”

Après avoir nettoyé la zone autour de Joshua Tree, la patrouille reprend la voie de Martello en passant au milieu d’El Bak. Le village est très calme. On ne voit pas d’enfant. Les villageois regardent par la porte de chez eux et puis disparaissent rapidement. Cela rend tout le monde nerveux. “Les gens sont si amicaux ici”, dit un des soldats pour rire, “au moins en ce qu’ils n’essaient pas nous tuer à vue, mais ils ont plutôt la décence de (comploter) notre mort dans l’intimité de leur chez soi.”

Malgré le sarcasme, on sait que c’est ainsi que l’ennemi spectral opère : quand on les questionne ils prétendent qu’ils sont des villageois amicaux mais quand on ne les voit plus ils reprennent leur campagne de violence.

De retour à la base, un des jeunes leaders de Bravo, le lieutenant Jeff Bell, nous explique le problème élémentaire que doivent résoudre les soldats à Martello. “Imaginez-vous que vous êtes l’un de ces villageois et que quelqu’un vous dise toutes ces mauvaises choses à propos des étrangers, que nous sommes ici pour leur voler leurs terres et leur enlever leurs récoltes. Maintenant, imaginez que ces étrangers arrivent, ils ont un air différent, ils ne parlent pas la même langue, leur foi est différente, ils ont toute sorte d’équipement étrange. Et, au fil des années, ils ont déjà vu ça, des étrangers qui viennent leur taper dessus et leur dire ce qu’ils doivent croire. Vous ne sauriez pas à qui faire confiance. C’est pour cela qu’à la base nous devons leur enseigner comment apprendre. Afin qu’ils puissent se faire leurs propres idées à propos de tout ça, ensuite ils pourront décider librement ce qu’ils veulent faire de leur pays.

“Nous ne sommes pas des méchants dans le sens classique. Ne croyez pas que je sois amer, pas du tout, c’est simplement que d’après les taliban nous sommes les ennemis. Je suis sûr que la plupart d’entre eux croient vraiment qu’ils sont les bons, que ce qu’ils font c’est pour le bien de leur pays, et que nous sommes les méchants occupants qui essaient de faire avaler quelque chose au peuple contre son gré. Mais ce n’est pas le cas. Nous ne sommes tout de même pas ici pour prendre ce bout de terrain sur un versant de montagne, nous essayons simplement de les aider.”

Tout juste avant le dîner du lundi, le son d’une explosion, très fort mais lointain, roule dans la vallée. Dans un endroit comme celui-ci, les explosions au loin n’ont rien d’inhabituel et personne ne s’en inquiète vraiment.

Quelques instants plus tard, deux gars sont en train de se servir un café. “C’étaient les sapeurs, ça?” demande l’un d’eux. “Non, il y a quelqu’un qui a dit que ça venait de derrière Joshua Tree. Il y a de la fumée là-bas”, dit l’autre. En effet, la fumée venant de derrière l’arbre était facile à voir. C’était un mystère intéressant : qu’est-ce que ça pouvait bien être? C’était peut-être un vieux mortier ou un obus perdu, ou quelque chose comme ça. Rétrospectivement, c’était une indication plutôt évidente.

La base se faisait attaquer. Pendant qu’on observe l’arbre, captivé par le mystère, la deuxième roquette siffle au-dessus de nos têtes et s’enfonce dans le sol mou à 20 mètres du poste de commandement. C’est une roquette de 107 mm à explosif de grande puissance qui pèse près de 20 kilogrammes et volant à quelques centaines de kilomètres à l’heure.

En moins d’un battement de coeur, semble-t-il, avant que la terre et les pierres aient fini de retomber, c’est la pagaïe. Les mitrailleuses canadiennes commencent à marteler la zone autour de Joshua Tree pendant que les soldats courent de tous côtés, s’éloignant de l’explosion, vers leurs fusils, vers des abris.

Bell passe en courant, déjà avec tout son attirail de combat. “Baissez, baissez, baissez-vous”, crie-t-il. Mais c’est difficile de trouver un bon abri. Les fortifications ne sont qu’à moitié terminées. Pour atteindre un meilleur abri, il faut faire un sprint de 200 mètres à découvert. D’autres roquettes pourraient être à quelques secondes de nous et nous ne sommes pas dans un très bon endroit. À ce moment-là, Cloutier crie dans le véhicule blindé Nyala où il se trouve. “Venez ici, venez, venez”, crie-t-il à travers le trou de la fenêtre du côté passager de trois pouces d’épaisseur.

C’est une course rapide et une bousculade par la porte arrière jusqu’à la sécurité relative du Nyala, où Cloutier et un groupe de sapeurs se sont abrités. Ces gars-là travaillaient à quelques mètres seulement de la voie de la roquette ; elle a volé au-dessus de leur tête et a atterri près d’eux aussi. Ils sont tous en train de bavarder fiévreusement, à cause de l’explosion qui les a ratés de peu.

“C’est venu vers nous directement de la crête”, dit l’un d’eux avec des gros mots. “C’était proche. C’était proche. C’était proche”, chantonne un autre. Warner, au système du canon automatique, est en train de balayer la crête à la recherche de l’ennemi. “Balaie et respire, balaie et respire”, dit un autre sapeur. “Là où il y a un merdeux il y en a un autre.”

Boum! Une autre roquette explose à 100 mètres environ. Des pierres crépitent contre le blindage du Nyala.

Pan-pan-pan. C’est le feu des mortiers de 81 mm, qui répondent de leurs quatre tubes. Les flammes et la fumée recouvrent les crêtes autour de Joshua Tree alors que les obus frappent vite et violemment. Cloutier murmure des jurons alors que les obus frappent l’un après l’autre.

Tout est calme pendant quelques minutes. Le Nyala fait directement face à la crête et tout le monde fixe Joshua Tree des yeux, pour voir si une autre roquette va y être lancée. On a le sentiment que dans le Nyala on est plutôt en sécurité, mais s’il était atteint directement, ce serait dur pour tout le monde.

Bell apparaît à la porte arrière du Nyala. Il court d’un côté à l’autre de la base pour vérifier les positions depuis que l’attaque a commencé. “Ils sont probablement partis ou morts, mais on attend que l’appui aérien vienne faire ce qu’il fait le mieux. On nous avertira quand l’alerte sera finie.”

Deux heures passent. Finalement, un Harrier hollandais arrive qui fait trois passes rapides au-dessus des crêtes tout en larguant des fusées éclairantes. “Est-ce qu’ils ont envoyé ce truc de Hollande?” plaisante un des soldats. En fin de compte, l’explosion mystérieuse à Joshua Tree était la première roquette de l’ennemi, lancée d’une crête plus loin, dont la trajectoire s’était écourtée. Les deux suivantes avaient atteint directement la base et la quatrième était allée trop loin. Quelques minutes après la fin de l’alerte, Murnaghan commence à assembler des soldats pour grimper à Joshua Tree étudier l’endroit et chercher l’ennemi. L’escalade est décidée et rapide. Tout le monde semble avoir un certain objectif en tête, ou même être en colère. Quand la patrouille est à deux crêtes de Martello, les gros canons tirent sur une montagne éloignée; tout le monde sursaute mais c’est simplement une autre démonstration de puissance.

Un circuit rapide autour de Joshua Tree permet de voir qu’il n’y a rien d’autre qu’un bon nombre de nouveaux trous d’obus. Qui que ce soit qui a lancé les roquettes semble s’être échappé sans inconvénient. La patrouille se dépêche pour retourner à la base avant la noirceur. Une fois de plus, c’est une patrouille qui revient bredouille. À nouveau, les villageois disent tous qu’ils ne savent rien. Mais malgré le manque de coopération, Murnaghan ne semble pas inculper les villageois à cause de leur position. Ils sont dans une situation scabreuse et ce serait injuste de les blâmer quand ils pensent à leur propre sécurité d’abord.

“Est-ce que les Hollandais auraient envoyé 80 gars grimper ces crêtes pour s’attaquer eux-mêmes? Je ne penserais pas”, dit Murnaghan. “Non, leurs réponses (des villageois) ne me semblent pas fiables; ils essaient de se protéger n’importe comment. Mais je ne pense pas qu’ils me fassent confiance non plus. Je pense que ce pays est en émoi depuis si longtemps que la confiance telle que nous y pensons serait plutôt insensée ici.”

On dirait que c’est une énigme classique : la situation concernant la sécurité autour de Martello ne s’améliorera pas avant que les gens commencent à renseignerMurnaghan sur les combattants ennemis; mais les gens ne feront pas confiance à Murnaghan tant qu’ils auront peur des représailles des combattants ennemis, ce qui n’arrêtera pas tant que Murnaghan n’aura pas obtenu les renseignements. En attendant, les combattants ont tout le temps qu’il faut pour amadouer de nouvelles recrues et mijoter leurs batailles.

Bien que nombre de soldats de Martello croient que la manière de sortir de cette impasse soit l’éducation, c’est-à-dire, fondamentalement, de démontrer aux villageois que la vie peut être tout autre, on n’a donné la tâche d’éduquer les villageois d’El Bak à personne. “On aura de la difficulté à aller de l’avant tant qu’on ne pourra pas fournir un environnement sécuritaire”, dit Bell. “Nous, soldats, ne sommes pas des éducateurs, nous sommes ici pour fournir un environnement sécuritaire, pour qu’on puisse construire des écoles et un nouveau pays.”

Il semble qu’il n’y ait pas d’éducation sans sécurité, mais il n’y a pas de sécurité sans éducation. Ce ne sera pas facile de gagner cette guerre.

La nuit vient de tomber, lundi soir, et la lune brillante illumine les montagnes. Murnaghan et Gallant se tiennent dans une tranchée près de la porte principale de la base, racontant des histoires et riant des infortunes de la guerre. Il fait frais et c’est le calme, et pendant quelques instants, on dirait qu’il ne s’agit pas d’un endroit violent. Mais c’en est un. L’ennemi est là, dehors, qui observe. Tout le monde en est certain, parce que les fantômes dans les collines ont reconfirmé leur présence aujourd’hui. “Nous sommes ici et nous allons nous battre”, semblaient dire les roquettes.

Force opérationelle en Afghanistan :La bataille pour le peuple

Les soldats canadiens font la guerre en Afghanistan.

À Spin Boldak, à la bordure est de la province de Kandahar, les soldats observent la frontière avec le Pakistan. À la Base d’opérations avancée Martello, au nord de la ville de Kandahar, ils patrouillent les montagnes. À travers le Panjwai, au sud-est de la ville de Kandahar, ils reconstruisent après avoir participé à l’opération Méduse, la plus grande bataille de l’infanterie canadienne depuis la guerre de Corée.

Chaque matin, les soldats se réveillent pour faire la guerre. Pas toujours dans le genre de grands événements mortels dont on parle aux nouvelles du soir, mais chaque jour ils esquivent les kamikazes et les roquettes, ils travaillent pour apporter de l’aide aux nécessiteux et ils essaient d’obtenir la confiance de gens monstrueusement méfiants. Leur bravoure est étonnante et leur bataille est vraiment difficile.

Dans le village de Bazaar-e-Panjwai, l’adjudant Dean Henley et le sergent Chris Augustine font leur propre bataille tranquille. Malgré tout le drame et la violence de cette guerre, il se pourrait fort bien que la vraie bataille ce soit la leur. Ils dirigent un détachement de coopération civilo-militaire (COCIMI) et c’est leur travail de mettre les villageois en confiance et d’obtenir leur soutien en faisant des bonnes oeuvres. Leurs ennemis ne sont pas simplement les insurgés, mais aussi la corruption et la mauvaise gouvernance.

La Force opérationnelle en Afghanistan a été envoyée ici par le Canada dans le cadre de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), laquelle comprend plus de 31 000 soldats de 37 pays. Le contingent canadien en compte 2 000. Le groupe de bataille principal basé au terrain d’aviation de Kandahar vient principalement du 2e Groupe-brigade mécanisé de Petawawa (Ont.), alors que l’équipe de reconstruction provinciale (ERP), basée au Camp Nathan Smith, à Kandahar, comprend 220 soldats choisis à travers les Forces canadiennes et des représentants de l’Agence canadienne de développement international, du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international et de la Gendarmerie royale du Canada.

L’Afghanistan est un des endroits les plus dangereux au monde et, jusqu’en novembre 2006, 42 soldats et un diplomate canadiens y avaient perdu la vie. En fait, l’histoire du pays est longue durant laquelle des soldats étrangers ont été repoussés. Les Britanniques ont fait trois guerres de colonisation pour essayer de se rendre maîtres de ce pays du Centre asiatique sans accès à la mer. La première, 1839-1842, s’est terminée de façon désastreuse, la deuxième, celle de 1878-1880 ne s’est pas bien terminée non plus et la dernière, en 1919, a eu pour résultat l’indépendance complète de l’Afghanistan. Pendant les 60 ans qui ont suivi, l’Afghanistan a été en grande partie stable et indépendant, même une destination pour les touristes de l’Ouest durant les années 1960, au moins jusqu’à ce que les Soviétiques l’envahissent, en 1979.

Bien qu’il leur ait fallu une décennie de combats de guérilla, les combattants de la liberté afghans ont fini par expulser l’armée rouge en 1989. L’Union soviétique s’est effondrée peu de temps après. Mais l’Afghanistan aussi s’est effondré. Les deux groupes ethniques principaux, les Tajiks du Nord et les Pachtounes du Sud, incapables de s’entendre sur une méthode de partage du pouvoir, ont eu une guerre civile les uns contre les autres durant une bonne partie de la décennie suivante et ils se sont même battus entre eux.

Durant le milieu des années 1990, toutefois, un groupe d’étudiants religieux pachtounes appelés taliban, ce qui veut dire ‘chercheurs de savoir’, a commencé à prendre le pouvoir dans la région de Kandahar. Les taliban sont rapidement devenus plus forts et plus populaires car ils ont serré la vis aux bandits et créé un sentiment de sécurité générale, une chose que le peuple afghan n’avait pas vu depuis bien longtemps.

Malheureusement, les taliban étaient aussi des fondamentalistes islamiques qui essayaient de contrôler la vie personnelle, économique et politique en Afghanistan de façon absolue. De plus, ils étaient tout à fait intolérants, commettaient des violations de droits humains sauvages régulièrement, et ne se souciaient pas des lois internationales non plus.

Lorsque le 11 septembre 2001 est arrivé, les taliban contrôlaient tout le pays sauf un petit groupe qu’on appelait l’Alliance du Nord, surtout des Tajiks, qui survivaient dans une région au nord de Kaboul, la capitale du pays.

Les Forces canadiennes sont actuellement en Afghanistan non seulement parce que les taliban donnaient asile à Osama bin Laden et permettaient à son organisation terroriste al-Qaïda de se servir du pays en tant que de base d’entraînement, mais aussi parce qu’ils ont refusé d’arrêter de le faire même après le 9/11.

Maintenant que les taliban se sont éparpillés, la lutte a pour raison d’être la construction d’une nation afghane stable et sauve qui ne soit plus un danger pour la sécurité dans le monde. “Il s’agit d’un pays qui a permis à des terroristes extrémistes de venir s’y installer et puis y lancer des attaques contre les pays de l’Ouest”, dit le colonel Fred Lewis, le commandant adjoint de la mission. “Heureusement qu’il n’y a pas eu immensément de Canadiens qui ont été tués (le 9/11), mais plus de 30 l’ont été. Alors, c’est là le premier point : il s’agit de la sécurité du Canada. Ensuite, le deuxième point c’est que nous sommes un pays qui a toujours exporté ses valeurs. Je ne veux pas dire imposer une culture contre le gré de qui que ce soit, mais rien qu’exporter ses valeurs d’une bonne manière; que ce soit le maintien de la paix, ou que ce soit le travail de développement dans le Tiers Monde, que ce soit la Première Guerre mondiale ou la Deuxième Guerre mondiale. C’est la même chose.”

Ce n’est pas un effort partiel. C’est une première historique pour l’OTAN que de rassembler l’alliance pour une opération si grande dans un endroit aussi éloigné de l’Atlantique Nord. Au Canada, une grande partie des nouvelles concerne naturellement la contribution canadienne, mais sur place à Kaboul, ou même autour de la piste d’atterrissage de Kandahar, la variété des soldats internationaux est ahurissante. Il y a les commandos français, les troupes aéroportées hollandaises, les bérets verts américains, les artilleurs danois, l’infanterie turque et les marines britanniques. Mais ce n’est pas tout; il y a les Lituaniens, les Irlandais, les Islandais, les Belges, les Bulgares, les Australiens, les Suisses, les Suédois, les Norvégiens, les Néo-Zélandais et bien d’autres encore.

Dans la plus grande partie de l’Afghanistan, la mission de l’OTAN va très bien. Durant les quelques dernières années, Kaboul a été développée de manière remarquable. L’économie est en plein essor et les rues sont pleines de vendeurs, d’entrepreneurs et d’écoliers en uniforme. Dans le Nord, la situation est stable en général, les taux d’emploi sont élevés et il n’y a guère de violence. L’Ouest du pays ne va pas mal non plus. Mais le Sud, eh bien, c’est une tout autre histoire.

Les combats actuels dans le Sud pourraient être vus, d’une certaine façon, comme la suite de la guerre civile qui a commencé durant les années 1990 et qui n’a jamais vraiment fini.

L’ennemi se compose de taliban, de seigneurs de guerre, de trafiquants de drogues, de bandits et, à un moindre degré, de militants islamiques venus du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

“Il y a les taliban intransigeants, qui sont des extrémistes, presque comme les gars d’al-Qaïda”, dit Lewis. “Ensuite il y a ce que nous appelons les ‘combattants de jour’, des gars qui se font recruter et payer pour se battre pour les taliban. En gros, l’ennemi c’est tous ceux pour qui un gouvernement qui fonctionne bien en Afghanistan serait un désavantage.”

Dans une guerre conventionnelle, l’objectif militaire est habituellement clair : l’utilisation de puissance de feu irrésistible pour détruire les forces ennemies et tenir ou capturer le territoire. Mais ce n’est pas le cas dans la province de Kandahar, où le succès dépend, assez comme en démocratie, de la volonté du peuple. Si trop d’Afghans commencent à croire que leurs intérêts sont mieux servis par les taliban, il n’y a pas suffisamment de force pour faire autrement.

C’est pour cette raison que l’objectif militaire pour les deux côtés en Afghanistan est d’obtenir le soutien de la population. La puissance de feu, même la force militaire, n’a qu’une utilité restreinte. Dans cette bataille pour le peuple, les taliban ont un avantage immense parce que, tout simplement, ce sont des locaux, ils parlent la même langue que les villageois, ils ont la même histoire, ils ont souvent des liens de sang. En automne 2006, ce combat pour le soutien du peuple était la vraie bataille qui avait lieu dans la province de Kandahar.

L’adjudant Henley et le sergent Augustine sont au front de cette bataille. Un réserviste des Gray and Simcoe Foresters de Barrie (Ont.), Henley en Afghanistan a le poste de commandant de détachement d’une des équipes de COCIMI basées au Camp Nathan Smith de l’ERP à Kandahar. Augustine, un réserviste du Princess of Wales Own Regiment de Kingston (Ont.), est commandant en second du détachement de COCIMI, lequel est loin d’avoir 20 gars.

Leur travail c’est d’aller dans les villages découvrir ce que les Canadiens peuvent faire pour leur venir en aide. “On ne peut pas gagner l’insurrection en tuant les insurgés”, dit Henley. “On ne peut pas tuer l’insurrection, il faut lui enlever la base de soutien. C’est la seule façon.”

En septembre et en octobre 2006, Henley et son équipe étaient basés à Bazaar-e-Panjwai, au sud de Kandahar. La petite ville-marché n’est qu’à quelques kilomètres de la région de Pashmul, où l’opération Méduse a eu lieu. Ce n’est pas du tout une région sécuritaire.

L’équipe vit dans une enceinte d’école secondaire, dans une salle de classe qui a été vidée. Les conditions sont difficiles, surtout les installations sanitaires, qui sont constituées d’une chaise en acier où on a fait un trou et un abattant simple collé par-dessus. Pour faire ses besoins, on emporte la chaise dans les champs. Mais attention aux mines terrestres. “Les gens reconnaissent maintenant que le détachement de COCIMI est une bonne source pour le village. Nous engageons beaucoup de gens en tant que manoeuvres”, dit Henley “On peut voir la différence, ils ne m’aiment pas nécessairement, mais ils aiment ce que je fais. Pourvu qu’ils réalisent que je suis ici pour les aider. Je pense que ce n’est qu’un processus lent.”

Jeudi le 5 octobre 2006, Henley et Augustine tiennent une grande séance municipale en face de la cour d’école qui leur sert de base. Plus de 45 anciens, mollahs et leaders locaux se présentent pour leur parler et les écouter. La salle qui se remplie vite devient torride. La force de sécurité de la COCIMI est de garde autour du périmètre.

Henley et Augustine n’ont pas l’autorisation de faire des promesses ou de donner de l’argent sur-le-champ, mais ils vont écouter ce qu’on leur dira à propos de tous les problèmes et prendre beaucoup de notes. Ils commencent par parler au groupe. “Nous ne pouvons pas promettre de résoudre tous les problèmes à Panjwai”, leur dit Augustine. “Nous allons faire de notre mieux, mais le vrai changement doit venir de vous tous.”

“Et nous ne pouvons rien faire sans sécurité”, dit Henley. “Si des gens sont en train de nous tuer ou de nous faire exploser, nous ne pouvons pas vous aider.”

Un des hommes les plus vieux, grand et à la barbe blanche flottante, se lève pour rassurer Henley que tant qu’ils seront en train de les aider, ils seront en sécurité. C’est un bon début.

Durant l’heure qui s’écoule à peu près, les villageois à leur tour font la liste des choses qu’ils désirent que les Canadiens arrangent. Presque toutes sont des réparations, des ajouts ou des rénovations des mosquées, y compris une demande de terminer la construction d’une mosquée locale qui a été commencée par les taliban mais qui n’a été construite qu’à moitié. Augustine et Henley se regardent rapidement à ce moment-là.

Une fois que les demandes ont été faites, ils commencent une séance de questions et réponses qui fait vite fausse route quand Augustine demande à la foule si tous sont satisfaits de la distribution des vivres. Ce qui commence quand trois ou quatre personnes parlent en même temps devient 15 minutes environ de cris ininterrompus. Après quelques minutes, même l’interprète n’essaie plus de suivre.

Les gens fulminent. Le problème c’est que les villageois affamés ne reçoivent pas la nourriture. Un homme se lève : il jure que 99 pour cent de la nourriture se fait voler et revendre. Le reste des hommes hochent la tête en signe d’accord.

Il s’avère que quelqu’un dans la voie hiérarchique détourne la nourriture pour ses propres raisons. Un autre homme se lève : “Le gouvernement et les organismes doivent changer la manière dont ça se fait, ou bien ils doivent arrêter de donner cette aide.”

Un autre homme se lève pour donner un avertissement : “Nous sommes au milieu, nous ne sommes pas avec les taliban et nous ne sommes pas avec le gouvernement. Si vous nous aidez, nous serons avec vous. Et sinon…”

Pendant une heure, les villageois discutent point par point d’un nouveau plan pour éviter les officiels corrompus en distribuant la nourriture par l’entremise des mosquées de la région, dont le nombre s’élève à 65 à peu près. Tous les gens sont d’accord : tout le monde fait confiance aux ecclésiastiques qui dirigent les mosquées, ils seront justes.

Henley et Augustine ne sont pas automatiquement d’accord avec le plan, et en fin de compte ils ont raison, mais ils promettent de faire de leur mieux.

Quand le tumulte s’apaise, un autre vieil homme se lève : “La solution pour chaque problème dans cette région est de faire comme ceci”, il indique la salle et la foule d’un geste, “écouter les gens. Si vous voulez vraiment la paix et la sécurité, écoutez simplement les gens, parce que les dirigeants ne sont ici que pour voler.”

Après la réunion, Henley et Augustine retournent de l’autre côté de la rue à leur enceinte, où ils commencent à faire un plan. Une des premières choses à faire c’est de se rapporter au quartier général de l’ERP pour les mettre au courant de ce qu’ils ont appris. La conversation avec l’officier des opérations ne se passe pas très bien. “Les gens sont très contrariés à propos de la distribution de nourriture. C’est un facteur dominant, si nous faisons parvenir la nourriture aux gens qu’il faut, ils vont nous aimer, sinon nous sommes en train de rendre beaucoup de gens en colère”, dit Henley au téléphone satellite.

D’une certaine façon, tout l’effort de reconstruction de l’Afghanistan se résume à cela. Le groupe de combat et tout le personnel de l’ERP sont ici pour donner l’occasion à ces deux réservistes de se lier avec les Afghans, d’apporter des changements positifs dans leur vie et ainsi obtenir leur confiance. Mais il y a un problème. Henley insiste encore plus. “Le système est en train d’échouer”, dit-il à l’officier des opérations. “Nous sommes en train de rendre 10 000 personnes en colère, qui vont se retourner contre nous.”

Malgré l’avertissement brusque, ce n’est pas facile à faire accepter. Le vieux système est peut-être corrompu, mais les mécanismes sont déjà là. On dit à Henley que contourner ces mécanismes risque de miner la confiance qu’on a envers le gouvernement. C’est difficile à comprendre car c’est justement le manque de confiance envers le gouvernement qui est la cause du problème.

Toutefois, comme le commandant de l’ERP, le lieutenant-colonel Simon Hetherington, le fait remarquer par la suite, il y a d’autres facteurs dont il faut tenir compte. “Je me suis fait prendre plusieurs fois par des groupes qui disaient qu’ils représentaient les gens de la région et par la suite j’ai appris que ce n’était pas le cas”, dit Hetherington. “J’ai un choix et c’est de soutenir le gouvernement légitime d’Afghanistan.”

Hetherington confirme ce que Henley a découvert. On ne peut pas distribuer la nourriture par l’entremise des mosquées.

Alors, malgré le revers, Henley et Augustine commencent à planifier comment faire les réparations à la mosquée, déjà à la recherche de nouvelles façons de prouver aux villageois que les Canadiens sont vraiment là pour les aider. Et ils n’ont pas abandonné l’idée de faire parvenir la nourriture aux gens qui ont faim. “Je pense que ce que nous allons essayer de faire c’est de travailler avec cette approche gouvernementale, mais si nous prouvons qu’il y a des gens qui ont faim et à qui les affaires ne parviennent pas, nous allons essayer d’augmenter ce système. Espérons que cela ne minera pas les efforts du gouvernement. Mais en même temps, nous ne voulons pas mécontenter des populations plutôt fragiles dans une région où nous travaillons”, dit Augustine. “Nous verrons à quel point nous sommes persuasifs”, dit-il avec un large sourire.

Quand on se tient à Panjwai, on ne peut guère faire autrement que de ressentir le poids de l’histoire. Les taliban n’arrêteront pas et ils ne s’en iront pas; d’une façon ou d’une autre il va falloir les battre. Mais, comme dit le colonel Lewis, le simple fait que ce soit difficile, ça ne veut pas dire que ce ne soit pas la bonne chose à faire. “Il y a des gens vraiment méchants dans ce monde. Et je pense que des fois les Canadiens sont très naïfs, à cause du pays où nous vivons. Je pense que des fois les Canadiens […] n’ont pas une assez grande expérience du monde. Ils disent ‘non, non… laissez simplement les Afghans régler leurs propres problèmes’. Eh bien, voyez-vous? Ils ne peuvent pas parce qu’il y a des gens méchants qui ne leur permettent pas.”

Les indications comme quoi presque tous les jours une partie d’Afghanistan ou une autre empire sont bien nombreuses : les morts violentes ont augmenté chaque année depuis 2001, ainsi que la production de drogues, par exemple. Toutefois, on peut aussi avoir un point de vue différent. De Kaboul renouvelée jusqu’au gouvernement démocratique en fonction, en passant par les petites victoires que les Canadiens obtiennent contre les forces ennemies presque chaque jour, il y a nombre d’indications de succès également.

En fin de compte, l’Afghanistan est assez grand et assez sauvage pour qu’on y ait presque n’importe quel point de vue. Il se peut que l’Afghanistan s’améliore et s’empire en même temps. Si c’est le cas, ce serait parce qu’actuellement on est en plein milieu de la bagarre. Ce n’est pas le début et ce n’est certainement pas la fin, mais la partie au milieu où rien n’est certain.

Mais il y a aussi un plus grand tableau. Si on passe du temps à n’importe quelle grande base de la FIAS en Afghanistan, on y voit des soldats de nombre de pays, des Allemands, des Autrichiens, des Estoniens, des Lettons, des Macédoniens, des Italiens, des Croates et des Tchèques, et ils travaillent tous ensemble, se battent côte à côte dans bien des cas, pour empêcher la reprise d’une sorte de façon de penser totalitaire qui, nous sommes tous d’accord, est ennemie, une sorte de façon de penser qui n’appartient pas à l’avenir.

S’il y a une chose qui est claire en Afghanistan, c’est que le monde a bien changé. Il n’y a pas si longtemps que nombre des pays ici se battaient aux guerres mondiales pour empêcher ce genre de façon de penser de régner. Maintenant, ce combat est en grande partie terminé et il ne reste plus beaucoup de méchants. Les quelques qui restent sont coincés dans les coins poussiéreux du monde, cachés dans des cavernes dans les montagnes, ou bien ils vivent déguisés parmi les villageois. C’est une dure bataille, ce ne sera pas rapide et la victoire n’est pas garantie, mais l’OTAN est en train d’en faire le nettoyage. Les Canadiens mènent les combats.