Nouveau Cap
Le geste est lourd de sens. En juillet dernier, le Canada a annoncé que la société allemande Thyssenkrupp Marine Systems serait le fournisseur privilégié du Programme de sous-marins canadiens de patrouille. Cette initiative prévoit la livraison d’un maximum de 12 sous-marins modernes entre le milieu et la fin des années 2030, pour un cout estimé à 100 milliards de dollars – le plus gros projet d’approvisionnement militaire de l’histoire du pays.
Cette décision est hautement symbolique et pourrait donner un nouveau cap aux Forces armées canadiennes, longtemps décriées.
D’abord, alors que le gouvernement s’est engagé à plus que doubler ses dépenses consacrées à la défense et à la sécurité – pour les porter à 5 % du produit intérieur brut d’ici 2035 – et dans un contexte de recomposition des alliances mondiales, l’ampleur de cet investissement dans de nouveaux submersibles est considérable. Le pays pourrait devenir le plus grand exploitant de sous-marins de type 212CD. Et s’il obtient les 12 navires, le Canada se classerait actuellement au 10e rang des pays disposant d’une flotte sous-marine.
Les submersibles, qui servi-ront à défendre le plus long littoral du monde, renforceront considérablement les moyens de la Marine royale canadienne et contribueront à renouer avec l’illustre passé de cette force qui comptait parmi les plus grandes marines du monde (seules les flottes des États-Unis et du Royaume-Uni lui étaient supérieures à la fin de la Seconde Guerre mondiale). Cette puissance renouvelée pourrait-elle aussi stimuler le recrutement?
« La future flotte de sous-marins du Canada assurera la sécurité de nos côtes et de nos eaux, tout en générant des retombées considérables et durables pour les travailleurs et les industries de chez nous, a déclaré le premier ministre Mark Carney lors de l’annonce. Nous bâtirons cette flotte pour bâtir un Canada plus fort. »
Ainsi, les nouveaux sous-marins pourraient incarner l’évolution actuelle des Forces armées canadiennes.
Première acquisition militaire majeure effectuée sous la direction de M. Carney, les bâtiments s’inscrivent dans le prolongement de sa promesse de juin 2025 d’« acquérir de nouveaux équipements et de nouvelles technologies, renforcer notre capacité industrielle de défense et tenir notre engagement face à l’OTAN », ainsi que de l’injection de 81,1 milliards de dollars sur cinq ans prévue dans le premier budget de son gouvernement pour réarmer les FAC. Ils constitueront un test décisif de sa capacité à concrétiser ses engagements.
Cette décision est hautement symbolique et pourrait donner un nouveau cap aux Forces armées canadiennes, longtemps décriées.
Le contrat avec Thyssenkrupp concernant les bâtiments sera-t-il conclu d’ici la fin de 2027? Les quatre premiers submersibles arriveront-ils « en avance sur le calendrier » en 2034? Et les 212CD qui n’ont pas fait leurs preuves, dont aucun exemplaire n’a encore été achevé ni utilisé dans le monde, fonctionneront-ils comme prévu et sans connaitre les problèmes courants des premiers bâtiments d’une nouvelle classe?
Il suffit de regarder le bilan des sous-marins de la classe Victoria pour constater les dérives possibles en matière d’approvisionnement. Ces quatre bâtiments, achetés d’occasion en 1998 au prix d’environ 750 millions de dollars et livrés entre 2000 et 2004, connaissent depuis de nombreux problèmes : l’un d’eux a été rendu inutili-sable par un incendie en mer, lors de son acheminement vers le Canada, et un seul est aujourd’hui en état de naviguer.
Stephen Fuhr, secrétaire d’État à l’Approvisionnement en matière de défense, a rejeté ces inquiétudes lors de l’annonce du mois de juillet. « Ceci est une évolution; ce n’est pas vraiment du nouveau, a-t-il déclaré à propos de la nouvelle variante du sous-marin de type 212 construit pour l’Allemagne et l’Italie entre 1998 et 2017. Nous faisons affaire avec l’un des constructeurs les plus compétents du monde. »
Si le projet échoue, les Canadiens continueront probablement à se méfier des grands projets d’approvisionnement militaire. En revanche, si tout se passe bien, il pourrait représenter l’une des premières grandes réussites de l’ambition de M. Carney de rebâtir et de réarmer les FAC, et d’y investir de nouveau.

