Puissance de feu

Un travailleur à l’Arsenal fédéral de Québec lors de la Première Guerre mondiale (en regard, en haut) [J. A. Millar/Wikimedia]

Le Canada fabrique ses propres munitions à l’Arsenal fédéral de Québec

L’Arsenal fédéral de Québec, où furent produites de grandes quantités d’armes légères et de munitions d’artillerie pour les forces canadiennes ainsi que pour celles des Alliés, compta parmi les usines les plus importantes du Canada durant les deux guerres mondiales.

D’autres fabriques furent construites lors de la Seconde Guerre mondiale, dont l’arsenal de Saint-Malo (ci-contre) [M04-N021565/Ville de Québec]

Le gouvernement fédéral avait autorisé la création de l’Arsenal fédéral pour assurer un approvisionnement interne en munitions en 1879, puisque l’approvisionnement en cartouches pour les fusils Snider, en provenance de la Grande-Bretagne, s’avérait difficile pour le modeste établissement militaire du pays.

L’Arsenal fut créé sous la direction du ministère de la Milice et de la Défense en 1881. Il était situé sur la côte du Palais, à l’intérieur des fortifications du Vieux-Québec, près de la porte Saint-Jean. Les Nouvelles-Casernes adjacentes, construites en 1749 pour abriter les troupes françaises à l’origine, mais réno-vées pour leur nouvel usage, lui furent adjointes peu après.

En 1882, après l’acquisition du matériel nécessaire en Grande-Bretagne, l’installation commença à produire des cartouches pour les fusils Snider en service avec l’armée, puis pour les fusils Martini-Henry.

Remplir les cartouches de poudre noire présentait un danger d’explosion. Pour réduire les risques, des ateliers furent construits en 1884 à proximité, sur les plaines d’Abraham. La fabrique, du nom de Cove Fields, ferma en 1938.

À partir de 1892, l’arsenal fut réorganisé pour produire principalement des munitions de calibre .303. À ce moment-là, le complexe comprenait une fonderie qui fabriquait des lingots de cuivre-nickel, un laminoir et plusieurs outils créés spécialement pour la fabrication de précision de douilles de cartouches, de balles en plomb et d’amorces à percussion. Entre 1895 et 1904, l’arsenal produisit près de 23 millions de cartouches

de .303, ainsi que 3,6 millions de cartouches à blanc.

La production de la fabrique pendant la Première Guerre mondiale culmina à quelque 8 millions de cartouches de .303 par mois, auxquels s’ajoutaient de nombreux obus d’artillerie, des douilles et divers composants. Au cours de ces années, la main-d’œuvre doubla pour atteindre quelque 900 personnes, parmi lesquelles figuraient des centaines de femmes, dont certaines occupaient des postes de vérificatrices de munitions.

La fin de la guerre entraina une réduction importante de la production et du nombre d’employés.

Au milieu des années 1930, Ottawa augmenta de nouveau le budget de la défense. L’Arsenal s’agrandit en 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, par l’ajout, à Valcartier – à 35 kilomètres au nord-est – d’une usine de munitions d’une superficie d’un million de pieds carrés. Elle finit par employer plus de 7 000 personnes, qui produisirent environ 80 millions de cartouches par mois.

Une troisième usine fut ajoutée en 1940 pour satisfaire aux besoins urgents en munitions pour armes légères de l’armée. Un ancien atelier de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada, à Saint-Malo, dans la banlieue ouest de Québec, fut agrandi à cette fin. Il employa plus de 4 000 personnes sur son million de pieds carrés. La même année, le ministère de la Défense céda la responsabilité de l’Arsenal au ministère des Munitions et des Approvisionnements nouvellement créé.

L’Arsenal devint le principal employeur de la région de Québec. Il employa jusqu’à 14 000 personnes, dont 2 000 aux installations de la côte du Palais. Environ 57 % des employés étaient des femmes, 95 % étaient canadiens-français et 80 % étaient originaires de la région.

« On nous a demandé de travailler aussi fort que possible, a raconté M. Louis-Philippe Lamontagne, employé à l’Arsenal entre 1930 et 1944. Nous travaillions pour l’effort de guerre, nous devions faire notre part aussi. »

H.E. Clive, ingénieur en chef de la Commission britannique d’achats pendant la guerre, déclara que l’usine était « la plus remarquable et la mieux équipée » qu’il eut jamais visitée.

Après la guerre, le gouvernement créa la Canadian Arsenals Ltd., une société d’État chargée de la gestion de l’ensemble de ces installations à l’échelle du pays. L’usine de Saint-Malo fut fermée et la majeure partie de la production fut concentrée à Valcartier. Les installations originales de la côte du Palais furent fermées en 1964. Aujourd’hui, le parc de l’Artillerie fait partie du lieu historique national du Canada des Fortifications-de-Québec.

« Nous travaillions pour l’effort de guerre, nous devions faire notre part aussi. »

Une affiche de la Seconde Guerre mondiale sur la production de munitions (en regard, en bas) [Surrey, Philip Henry Howard/MCG/19750317-222]

Un contrôle défaillant

Lorsque l’armée commet des erreurs, cela peut être catastrophique. Il faut donc davantage d’autorités de contrôle, et non moins », a confié M. Stephen Saideman, professeur de relations internationales à l’Université Carleton d’Ottawa, à La Presse canadienne fin 2025.

M. Saideman, avec ses collègues universitaires David P. Auerswald et Philippe Lagassé, signe le nouvel ouvrage Overseen or Overlooked? Legislators, Armed Forces, and Democratic Accountability (Surveillés ou négligés? Les législateurs, les forces armées et la responsabilité démocratique, NDT), qui démontre que le Canada assure un contrôle civil relativement limité sur ses forces armées.

En effet, au cours de la décennie de l’étude menée par ces trois spécialistes de la défense, qui constitue la base de leur ouvrage, un membre du Comité permanent de la défense nationale leur a avoué qu’il ne connaissait pas les règles d’engagement de la mission canadienne en Afghanistan de 2007, car il ne détenait pas l’habilitation de sécurité nécessaire.

Il y a là un problème, d’autant plus que le gouvernement actuel prévoit augmenter les fonds de la défense à 150 milliards de dollars d’ici 2035 et qu’un récent scandale d’inconduite sexuelle a entrainé la mise à l’écart ou à la retraite forcée de plus de douze hauts responsables militaires, et que certains ont fait l’objet d’une enquête. Il est clair que le Canada n’a pas suffisamment surveillé ses forces armées.

L’ouvrage compare les mécanismes de contrôle militaire en vigueur dans plusieurs autres pays occidentaux, de la Belgique, la Finlande et l’Allemagne au Japon, à la Suède et aux États-Unis. Il évalue notamment l’engagement du Canada par rapport aux démocraties dotées de systèmes parlementaires similaires.

« Nous avons découvert que les Britanniques et les Australiens prennent ce genre de choses beaucoup plus au sérieux que nous », a déclaré M. Saideman à la Presse canadienne. En revanche, le Canada se situe à égalité avec le Japon, le Chili et le Brésil, soit des « démocraties dont les parlements jouent le rôle le plus marginal dans les relations civilo-militaires ».

Cela doit changer.

Les États-Unis et l’Allemagne ont les plus hauts niveaux de surveillance civile de leurs forces armées, indique le livre. Le comité allemand de la défense a le pouvoir d’exa-miner les documents classifiés, d’approuver les déploiements et d’ouvrir des enquêtes. Le Parlement a les mêmes pouvoirs, mais il ne les utilise que rarement. Et même lorsqu’il le fait, la politique s’y immisce souvent.

Un exemple révélateur : pendant la guerre en Afghanistan, le Parlement minoritaire a recueilli des documents classifiés sur le traitement des détenus. « Au final, le débat a porté sur la (divulgation desdits documents) plutôt que de savoir si la guerre était menée correctement et si les militaires se comportaient bien en Afghanistan », a noté M. Saideman.

Ses collègues et lui soulignent également que de nombreux députés évitent d’obtenir une habilitation de sécurité, estimant que celle-ci va à l’encontre de leurs intérêts politiques immédiats. À cet égard, le chef conservateur Pierre Poilievre a refusé le privilège parlementaire, indiquant par l’intermédiaire d’un porte-parole, que cela le rendrait « incapable d’utiliser efficacement toute information pertinente qu’il recevrait ».

Cette position semble aller à l’encontre du bon sens. Prenons l’exemple de la Belgique. En 2016, la Russie a accusé l’armée de l’air belge d’avoir tué des civils en Syrie. Le comité des opérations militaires de Belgique a examiné les preuves fournies par l’armée et a déterminé que l’allégation était sans fondement. Aucune lutte politique interne et aucune enquête n’ont été nécessaires, car les membres du comité peuvent consulter des informations classifiées.

Indépendamment des considérations partisanes, il est inquiétant de constater que les législateurs canadiens sont, comme l’écrivent les auteurs de l’ouvrage, « distraits, désintéressés ou dépourvus de réels moyens » lorsqu’il s’agit de superviser les forces armées.

« La guerre! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires », dixit Georges Clemenceau, l’homme d’État français de la Première Guerre mondiale qui fut l’un des principaux architectes du Traité de Versailles. Plus d’un siècle plus tard, les Canadiens feraient bien de méditer sur ces paroles.

La Reprise

La bataille du mont sorrel debuta dans la catastrophe pour les Canadiens, mais s’acheva par un triomphe

École. Courage. Service. 150 Ans

Des cadets de la première année du Collège militaire royal du Canada posent après l’entrainement à l’artillerie (en regard) [Collège militaire royal du Canada (2)]

De sa fondation il y a 150 ans à nos jours, regard sur le Collège militaire royal du Canada – Ian Coutts

On dit que les cadets du Collège militaire royal du Canada à Kingston, en Ontario, ne franchissent l’arche commémorative de l’école que deux fois dans leur carrière : la première en défilant au début de leurs études, la seconde en défilant d’un pas assuré lors de la cérémonie d’obtention de leur commission d’officier, en mai de leur dernière année, en tant que tout nouveaux sous-lieutenants ou enseignes de vaisseau de 2e classe.

Le rassemblement vaut le détour : des cadets rayonnants vêtus d’écarlate, tenant leurs casques coloniaux ou leurs calots distinctifs en l’air au bout de leur épée, franchissant en marchant – et non en défilant – la porte, sous les applau-dissements de parents, d’amis, d’anciens diplômés. Devant ces uniformes de l’époque victorienne, le monument portant une longue liste de batailles où d’anciens diplômés sont tombés au combat et le vers du poète Rupert Brooke « Blow out, you bugles, over the rich Dead! » (Sonnez, clairons, pour les morts glorieux! NDT) ciselé dans la pierre, on imagine la cérémonie telle qu’elle se déroulait il y a plus d’un siècle.

Mais, la légende ne tient pas la route. Jusqu’à la fin des années
1970, l’arche servait d’entrée principale de l’école. Tout élève qui allait au centre-ville chercher une pizza passait dessous en rentrant au dortoir. En fait, il était impossible de la contourner. L’ancienne route qui passait par le portail donnait sur l’autoroute 2, où la visibilité était mauvaise et où la circulation s’était intensifiée au fil du temps. Le risque de collision était évident. Ainsi, l’entrée principale du CMR, comme on l’appelle, fut déplacée vers l’est. La « tradition » est née plus tard.

Cette tradition est une belle métaphore du collège : il est tentant de le voir comme immuable, mais depuis sa fondation il y a plus de 150 ans, il a changé au fil des besoins de l’armée et du pays.

L’arche commémorative en construction au début des années 1920 (en haut). [Collège militaire royal du Canada (2)]

Les diplômés du CMR défilent sous l’arche lors de la cérémonie d’obtention de leur commission d’officier en mai 2024 (ci-dessus). [Lisa Sheppard/Collège militaire royal du Canada /Flickr/RMC Canada CMR]

Le CMR a ouvert ses portes aux premiers élèves officiers (les « Old Eighteen » [les dix-huit originels, NDT] comme on les appelle aujourd’hui) en 1876. Ces premiers
cadets furent logés dans un bâtiment géorgien appelé « Stone Frigate », toujours situé d’un côté du manège militaire. L’édifice Mackenzie, l’impressionnant bâtiment victorien où ils suivirent leurs premiers cours, fut achevé en 1878. Aujourd’hui, il abrite les bureaux administratifs du collège et une vaste collection d’artefacts et d’objets d’art liés à l’histoire de l’école. Des débuts modestes, mais déjà des premiers pas du Canada sur la voie du statut de nation.

Le pays obtint le statut de dominion en 1867. À peine trois ans plus tard, le gouvernement impérial de Londres retira la plupart des soldats qu’il avait stationnés au Canada (certains restèrent à Halifax jusqu’en 1905).

 

« Tout le beau monde de la société canadienne a envoyé ses fils ici ». Les Molson de Montréal, par exemple, et des familles du même type des quatre coins du Canada.

Charles Cecil Merritt, diplômé du CMR (ci-dessus) allait être décoré de la Croix de Victoria lors du raid de Dieppe. [Collège militaire royal du Canada]

« On avait besoin d’une armée », explique Mme Lena Beliveau, conservatrice du musée du collège et gardienne des traditions de l’institution. Il existait une milice à temps partiel, dispersée partout
au pays, dont la formation et l’administration reposaient sur des officiers britanniques. Le gouvernement naissant « avait particulièrement besoin d’officiers pour former et diriger des miliciens ».

Cependant, ajoute Mme Beliveau, « les Canadiens n’étaient pas très enthousiastes à l’idée de devoir se doter d’une armée », de sorte que l’école fut présentée au grand public comme une académie d’ingénierie. « L’expansion vers l’Ouest était en cours, rappelle-
t-elle, si bien que le pays avait besoin de routes et de chemins de fer, et on pouvait ainsi y intégrer, en quelque sorte, la dimension militaire. »

Avec le temps et l’évolution des priorités, dit Mme Beliveau, les gouvernements en sont venus à mettre l’accent sur le côté militaire. Mais l’école a de solides liens d’ingénierie encore aujourd’hui : environ 40 pour cent de ses quelque 1 200 cadets s’y spécialisent.

« Tout le beau monde de la société canadienne a envoyé ses fils ici », précise Mme Beliveau. Les Molson de Montréal, par exemple, et des familles du même type des quatre coins du Canada – enfin, du Canada anglais, car l’enseignement était à l’origine offert principalement dans cette langue-là.

Contrairement à aujourd’hui, où la gratuité des études constitue l’un des principaux attraits du collège, les cadets devaient alors payer pour le fréquenter. Généralement, après trois ans (certains effectuaient une quatrième année à l’Université Queen’s voisine pour obtenir leur diplôme d’ingénieur), la plupart poursuivaient une carrière militaire à temps partiel. Quelques-uns obtenaient une commission dans la minuscule force régulière du Canada et chaque année, cinq cadets méritants se voyaient offrir une commission dans les forces impériales.

Avoir un grand bassin d’officiers formés, dépassant les besoins de l’armée en temps de paix, avait des avantages en temps de guerre. Quatre-vingt-six pour cent des diplômés admissibles de l’école servirent pendant la Première Guerre mondiale, et un nombre semblable firent de même pendant la Seconde. Le diplômé Charles Cecil Merritt fut décoré de la Croix de Victoria lors du tragique raid de Dieppe en aout 1942.

Selon les récits sur la vie des élèves officiers de l’époque, le CMR ressemblait à un pensionnat britannique du XIXe siècle, ce qui n’est peut-être pas surprenant, car de nombreux cadets avaient fréquenté des établissements canadiens équivalents. « Le sport passait avant tout, raconte Mme Beliveau. Il n’y avait pas de femme, et les cadets n’avaient pas le droit de sortir du campus. »

À la place, les cadets pratiquaient plutôt la gymnastique, le saut, le football et le hockey. La boxe aussi avait la cote. Les étudiants s’adonnait également au tir et à l’équitation, bien que celle-ci fut, comme Mme Beliveau le souligne, « plus une compétence militaire qu’un sport. »

Le bizutage et la maltraitance entre élèves officiers étaient répandus, bien qu’ils ne soient pas tolérés officiellement. « Pendant l’entre-deux-guerres, explique Mme Beliveau, les recrues étaient souvent traitées comme des domestiques. Si un cadet plus ancien avait besoin de quelque chose dans son dortoir, il lui suffisait de crier “recrue!” et la première personne qui l’entendait devait accourir pour savoir ce qu’il voulait. Et s’il n’était pas satisfait, le cadet plus ancien pouvait frapper le subalterne avec sa badine. »

Le Collège militaire Royal d’aujourd’hui a pris forme après la Seconde Guerre mondiale. En 1942, il avait pratiquement fermé ses portes. L’armée avait toujours
besoin d’officiers, mais elle devait en former plus rapidement que ne le permettait le CMR. Le Collège n’a rouvert qu’en 1948. À ce moment-là, les plus hauts gradés, particulièrement ceux de l’armée, croyaient que « le monde de la guerre [avait] changé », explique Howard G. Coombs, professeur d’histoire du CMR et officier d’infanterie à la retraite.

Compte tenu de la mise au point de la bombe atomique, les « officiers allaient devoir posséder des diplômes adaptés à cet environnement », poursuit M. Coombs.

L’école commença à offrir des cours de lettres, de sciences humaines et de sciences sociales comparables à ceux des universités civiles. En 1952, le comité des chefs d’état-major proposa que les élèves officiers reçoivent une formation subventionnée en

échange d’un service de plusieurs années (trois au début) après l’obtention de leur diplôme. En 1954, c’était devenu la norme pour l’ensemble des élèves officiers.

Et donc, selon l’histoire fondamentale de l’école écrite par M. Richard Arthur Preston, le CMR du Canada et ses institutions sœurs (le Royal Roads Military College, fondé en 1940 et le Collège militaire royal de Saint-Jean, fondé en 1952) « sont devenus plus que jamais une tranche représentative du pays, recrutant dans toutes les classes d’un océan à l’autre, y compris de “nouveaux Canadiens” et de jeunes hommes de diverses origines ethniques ».

Le CMR remit ses premiers diplômes en arts et sciences en 1959, et en génie en 1962.

Ce n’est qu’en 1980 que les premières femmes y furent acceptées, non sans résistance. Ensuite, en 1995, après la fin de la guerre froide, le Royal Roads et le Collège militaire royal de Saint-Jean furent fermés pour des raisons budgétaires. Il ne resta que le CMR comme unique collège militaire (bien que le Saint-Jean ait rouvert ses portes en 2007).

Au cours des années, le CMR a entrepris plusieurs innovations et a fait l’objet d’examens portant sur ses opérations et ses objectifs. Comme le souligne M. Coombs, au collège, ainsi qu’aux Forces armées canadiennes et au pays en général, « il existe un désir constant de s’améliorer ».

Un des changements les plus radicaux de l’histoire du CMR a eu lieu à la fin des années 1990. À la suite du scandale militaire de 1993 connu sous le nom de l’affaire de la Somalie, il y eut, explique M. Coombs, la prise de conscience que dans un environnement nouveau et déconcertant qui ne ressemblait pas à un champ de bataille traditionnel, « les officiers n’avaient pas les outils cognitifs nécessaires pour faire face aux réalités du conflit ». En conséquence, une « importante réforme a été imposée à l’armée canadienne, notamment le renforcement de la reddition de comptes et le renouveau du professionnalisme », comme l’écrivit M. Richard Foot dans un article rédigé pour L’encyclopédie du Canada.

Au CMR, cela mena au rapport Withers, un examen des programmes de l’école, pour veiller à répondre efficacement à l’évolution de l’environnement dans les Forces armées canadiennes. Menée par le général à la retraite Ramsay Withers, ancien chef de la défense, l’étude a donné lieu à une refonte majeure du programme du CMR axée sur quatre piliers : les études, le leadeurship militaire, la condition physique et le bilinguisme.

Les premières femmes diplômées du CMR, 1984, posent pour une photo de groupe (en regard). [Collège militaire royal du Canada/Wikimedia]

Quelle que soit la façon dont on conçoit l’application des quatre piliers en théorie, en pratique, cela se résume à un véritable défi de gestion du temps.

« La gestion du temps devient un atout dont on a besoin, nous confie l’élève officier Zachary Bowerman, étudiant de quatrième année en génie chimique. Cela devient un atout essentiel. »

L’école a mis M. Bowerman et sa camarade Gina Ge, également étudiante en génie chimique, à notre disposition pour nous donner leur point de vue sur ce que signifie fréquenter le CMR aujourd’hui.

En décembre 2025, M. Bowerman et Mme Ge menaient un projet visant à développer des stratégies
pour cultiver des légumes en Arctique : quelque chose de « vraiment applicable dans le climat géopolitique d’aujourd’hui », explique Mme Ge. En plus de ce travail universitaire, Mme Ge est également commandante de l’Escadre des élèves officiers, le poste le plus élevé occupé par un étudiant. Elle joue également au rugby et, les années précédentes, a été membre du club multisport du CMR.

M. Bowerman, quant à lui, est élève officier chef d’escadron (les étudiants sont divisés en divisions, escadrons, escadrilles et sections, chacune de ces unités étant dirigée par des cadets plus expérimentés) et capitaine de l’équipe d’athlétisme.

Mme Ge était en grande partie bilingue à son arrivée, mais M. Bowerman ne parlait pas français du tout. En plus des activités mentionnées plus haut, comme tous les étudiants, ils sont également tenus de suivre une formation à caractère militaire. Cela comprend le temps en classe, les ins-pections et les activités sportives.

En théorie, la journée scolaire se déroule de 8 h à 16 h 30, mais les cadets commencent souvent avant (M. Bowerman et Mme Ge se lèvent à 6 h) et continuent longtemps après. Et ils s’entraident tous.

M. Bowerman, qui est passé par l’Université de Waterloo, en Ontario, a comparé l’attitude qu’il y a constatée à celle qu’il observe au CMR : « Dans une université civile, c’est chacun pour soi, en particulier à Waterloo. C’est très compétitif là-bas, et personne ne vous aiderait, parce que vous êtes un concurrent
sur le marché du travail. »

En revanche, au CMR, « chacun de nous a déjà un emploi, souligne M. Bowerman. Nous connaissons déjà nos contrats. Alors personne n’est ici pour poignarder quelqu’un d’autre dans le dos. Nous sommes ici pour nous aider les uns les autres à avancer. »

« Beaucoup de gens forment des groupes d’étude, renchérit Mme Ge. Et il y a beaucoup de soutien ici au collège. » Elle a toutefois noté : « Parfois, j’ai l’impression que notre équilibre travail-vie personnelle chancèle, parce que nous vivons, travaillons et étudions au même endroit. Nous n’avons aucun répit. » « Je ne pense pas que l’on soit censé le faire indéfiniment, ajoute M. Bowerman. Quatre ans, c’est définitivement la limite. »

Les deux étudiants prévoient se joindre à l’Aviation royale canadienne après avoir obtenu leur diplôme : M. Bowerman en tant que pilote et Mme Ge en tant qu’officière du génie aérospatial.

En 1959, des cadets du Collège militaire royal de Saint-Jean, près de Montréal, écoutent des enregistrements bilingues en vue de poursuivre leurs études au CMR (ci-dessus). [BAC/NFB/e011177011]

M. Bowerman est originaire de Brantford, en Ontario, et sa famille n’avait pas de lien direct avec l’armée, bien que son père ait été entrepreneur pour les forces armées. M. Bowerman a participé au programme des cadets durant sa jeunesse et souhaitait depuis longtemps s’enrôler dans l’armée de l’air (il a obtenu un brevet de pilote professionnel avant de s’inscrire au CMR). Quand il y a été accepté, « Toute [sa] famille était folle de joie », se souvient-il. Il aspire à faire une longue carrière dans l’ARC.

Le parcours de Mme Ge vers le collège militaire a été un peu moins simple. Fille d’immigrants chinois, sans aucun lien avec l’armée, elle a grandi à Calgary. À propos de sa fréquentation du CMR, elle déclare : « Je n’étais pas vraiment au courant avant d’être en 12e année. » Elle avait postulé à des écoles civiles avec l’objectif à long terme de devenir médecin, mais elle s’est aperçue qu’elle voulait autre chose.

« Je voulais relever un défi, partir à l’aventure, faire des choses vraiment cool et avoir un grand impact, dit Mme Ge. Alors le CMR m’a semblé vraiment cool. »

« J’ai regardé beaucoup de films de guerre pendant la COVID », admet-elle. Elle postule désormais à des programmes d’ingénierie de troisième cycle, mais ajoute : « Je veux toujours être médecin. »

Elle espère atteindre cet objectif grâce au Programme militaire d’études de médecine des FAC et « rester le plus longtemps possible parce [qu’elle] se plait dans cet environnement ».

De quoi se souviendront-ils de leur passage au CMR? « Les gens que j’ai rencontrés ici et les liens que j’ai tissés avec eux vont vraiment me manquer », note Mme Ge. M. Bowerman lui fait écho. « Je suis convaincu que je pourrais nommer 75 % des personnes de ce collège et probablement près de 100 % de notre année, et nous sommes au moins 200. »

Les deux étudiants ont également souligné avoir été mis à l’épreuve et au défi plus qu’ils ne l’avaient jamais été auparavant et être devenus la meilleure version d’eux-mêmes.

« Si vous cherchez un défi et voulez vraiment vous dépasser,
a déclaré Mme Ge, c’est l’endroit
où il faut être. »

Compte tenu des événements
relativement récents, l’enthou-siasme de Mme Ge pour le CMR est particulièrement encourageant, car l’établissement a de nouveau dû examiner ses politiques, ses procédures et ses pratiques au cours de la dernière décennie. À la lumière de plusieurs cas de harcèlement sexuel largement relatés au début des années 2020 impliquant des membres supérieurs des Forces armées canadiennes, notamment un chef de la défense en exercice, le gouvernement a mandé la juge de la Cour suprême à la retraite Louise Arbour d’examiner de façon indépendante la culture au sein des forces armées canadiennes.

Dans son rapport de 2022, Mme Arbour a critiqué l’environ-nement que les collèges militaires canadiens offraient aux femmes et a déclaré que les FAC devraient se demander si les écoles « devraient continuer à décerner des diplômes de premier cycle ». Elle a recommandé un examen détaillé des écoles.

De ce fait, le ministère de la Défense a créé la Commission d’examen des collèges militaires du Canada en 2023. Son rapport, publié en janvier 2025, indiquait que les écoles devraient continuer à exister, qu’elles étaient essentielles, mais qu’elles devaient également continuer d’évoluer.

« La commission estime que les collèges militaires doivent s’affirmer en tant qu’unités militaires et se faire reconnaitre comme tels, indique le rapport. Bien qu’ils délivrent des diplômes universitaires, ils ne sont pas semblables aux universités civiles. »

L’une des principales difficultés
identifiées par la commission concernait les quatre piliers du CMR. Le rapport indiquait que leur accent devait être modifié afin de compenser la pression temporelle à laquelle les élèves officiers sont soumis et qui conduit parfois à la minimisation des compétences militaires.

« Je ne dirais pas qu’il y a eu de grandes surprises dans le rapport », confie le brigadier-général Pascal Godbout, commandant du CMR depuis 2023.

Les quatre piliers étaient destinés à assurer l’éducation multiforme des cadets. « Alors, comment pouvons-nous atteindre l’objectif du diplôme interdisciplinaire et du concept des quatre piliers? » demande-t-il. À l’heure actuelle, le CMR envisage d’intégrer certaines des activités liées aux piliers qui ne portent pas sur les études à d’autres qui s’y rapportent. « Examiner dans quelle mesure le volet mise en forme et mieuxêtre peut être accrédité pour donner droit à des crédits universitaires, dit-il, examiner le volet bilinguisme et voir quelle part de celui-ci pourrait être accréditée, et examiner quelles parties du volet militaire pourraient également être accréditées. »

Selon le brigadier-général, cela réduirait la pression temporelle sur les cadets. Il mettrait également plus l’accent sur les trois autres piliers, en particulier le pilier militaire. (Le brigadier-général Godbout est un parangon de ce que les collèges militaires peuvent produire. Diplômé du Collège militaire royal Saint-Jean, il a déclaré que, pour un enfant de la Gaspésie, « se voir offrir une éducation subventionnée, être payé pour aller à l’école, alors que je venais d’une ville où le taux de chômage était de 25 %, pour moi, c’était un cadeau du ciel. »)

Quelle que soit l’évolution à venir, la mission principale du CMR restera la même, ajoute-t-il : « offrir des chefs de caractère aux Forces canadiennes pour répondre aux besoins d’aujourd’hui et de demain, au service du Canada.

« C’est une responsabilité que toute l’équipe prend très, très au sérieux ici. »

Derrière la charmante maison de calcaire où habite le brigadier-général, sur le campus, se trouve le Mur d’honneur du CMR. Construit par la promotion de 1963, ce long mur de pierre est orné de plaques de bronze à la mémoire d’éminents diplômés, sur lesquelles figurent leurs noms, leurs numéros de cadet et une brève description de leurs réalisations.

Ce qui surprend, dans cet hommage, c’est l’inclusion de personnes qui ont connu du succès en dehors du milieu militaire. Des gens comme Larry Stevenson, fondateur de Chapters, et Walter Gordon, dirigeant d’entreprise, ministre et fondateur du Comité pour l’indépendance du Canada. Ils témoignent de l’influence durable du collège sur le pays.

« Ce que nous produisons, ce sont des Canadiens animés par l’esprit de service, conclut le brigadier-général. Peu importe le chemin qu’ils choisissent. »

« Le collège devint plus que jamais une tranche représentative du pays, recrutant dans toutes les classes d’un océan à l’autre, y compris de “nouveaux Canadiens”. »

 

Les élèves de la promotion 2029 posent pour une photo en aout 2025 (en regard). [flickr/RMC Canada CMR]

L’heure est à l’armée

Indépendamment des débats politiques, le gouvernement du premier ministre Mark Carney a apparemment tenu sa promesse électorale formulée il y a un peu plus d’un an concernant l’« accélération sans précédent des investissements » dans les forces armées canadiennes. Les initiatives en faveur de l’armée, qu’il s’agisse de l’importante hausse des dépenses de défense ou de la mise en place de nouvelles alliances de sécurité, sont nombreuses et variées.

En effet, à peine un mois après son élection en avril 2025, M. Carney a annoncé que le Canada atteindrait d’ici la fin de l’année l’objectif de financement de l’OTAN, fixé à 2 % du produit intérieur brut (PIB). Il a ainsi promis plus de 9 milliards de dollars de dépenses de défense supplémentaires pour l’exercice. L’année précédente, le gouvernement libéral prévoyait plutôt de porter les dépenses de défense à 1,37 % du PIB et d’atteindre l’objectif de l’alliance d’ici 2032. Dans son budget d’automne, M. Carney a ensuite précisé les dépenses militaires nécessaires pour atteindre le nouvel objectif de l’OTAN, soit 5 % du PIB d’ici 2035.   

Un mois avant, les autorités fédérales avaient lancé la nouvelle Agence de l’investissement pour la défense afin de remplacer le système d’approvisionnement qui, selon elles, était « fragmenté  entre plusieurs ministères, lent à consulter l’industrie et trop complexe pour répondre aux besoins militaires en constante évolution, ce qui fait que les Forces armées canadiennes doivent attendre des années, parfois des décennies, pour obtenir le matériel qui leur est indispensable ». M. Carney a nommé à la tête de l’Agence M. Doug Guzman, ancien cadre du secteur bancaire avec trente ans d’expérience dans l’investissement et la finance, une décision jugée prometteuse pour la révision et la rationalisation de l’approvisionnement.

Notamment, le gouvernement a également déclaré que la nouvelle agence « permettra au Canada de mieux harmoniser ses relations avec des partenaires comme le Royaume-Uni, l’Australie et la France, qui comptent déjà des organismes d’approvisionnement spécialisés, ce qui facilitera et optimisera les acquisitions et l’établissement de partenariats communs en matière de défense ».

De nouvelles alliances de sécurité ont également émergé. Au début de 2026, le Canada a rejoint officiellement l’initia-tive « Agir pour la sécurité de l’Europe », renforçant officiellement la coopération en matière de défense avec l’Union européenne. Cette initiative offre aux fabricants canadiens de nouvelles occasions d’accéder aux marchés européens de la défense et de collaborer avec leurs homologues, alors que les États membres de l’UE augmentent leurs dépenses militaires.

À ce propos, le Canada a annoncé un partenariat stratégique avec la Suède à l’été 2025, illustré notamment par des discussions de collaboration dans l’industrie aéronautique entre Bombardier et Saab autour du chasseur à réaction Gripen. Le Canada a également annoncé un pacte avec la Finlande et les États-Unis pour « améliorer […] les capacités collectives de production de navires brise-glaces de classe mondiale nécessaires pour affirmer […] la souveraineté polaire et arctique » en novembre et un accord de défense avec la Corée du Sud en février 2026 pour réaffirmer l’« engagement  commun à renforcer la coopération à une époque marquée par une concurrence stratégique accrue, une évolution rapide des technologies et une pression croissante sur les sociétés ouvertes et démocratiques ».

Le même mois, M. Carney a dévoilé la première stratégie industrielle de défense du Canada, qui vise à « transformer  nos industries de la défense en accordant la priorité aux fournisseurs et aux matériaux canadiens, en investissant dans l’innovation et la commercialisation canadiennes, et en rationalisant le processus d’approvisionnement afin d’assurer une demande constante et prévisible aux entreprises ».

Bien d’autres mesures ont été prises au cours de l’année, dont l’intégration de la Garde côtière à la Défense nationale, de nouveaux investissements dans la sécurité de l’Arctique et du Nord, ainsi que la création de nouveaux centres de recherche consacrés à l’innovation en matière de drones et de défense maritime.

« Défendre le Canada, c’est bâtir le Canada, a déclaré M. Carney en lançant la stratégie industrielle de défense. La sécurité et la prospérité sont les fondements complémentaires d’un Nord authentique, fort et libre. »

À tout le moins, il est encourageant de voir l’armée canadienne revenir une fois de plus au premier plan.

La Guerre de Corée

Des hommes du 2 PPCLI effectuent une patrouille le 11 mars 1951. [Bill Olson/BAC/SF-840]

Si# l’on demande aux vétérans de la guerre de Corée quels sont leurs souvenirs les plus vivaces de leur présence près du 38e parallèle, ils
ne vous parleront probablement pas de la topographie, ni de la chaleur étouffante ou du froid mordant.

Demandez aux 1 500 hommes du 3e Bataillon du Royal Australian Regiment (3 RAR) ou à ceux du 2e Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (2 PPCLI) ce dont ils se souviennent le plus, et ceux qui sont encore en vie évoqueront surement les sommets surplombant la pittoresque vallée de la Kapyong.

C’est là, sur la route de Séoul, que la 118e Division de l’Armée des volontaires du peuple chinois lança le principal élément de son offensive du printemps en avril 1951.

Les Canadiens et les Australiens étaient à la pointe de la lance de défense, prêts à supporter les trois jours d’assaut des soldats chinois, qui furent jusqu’à 20 000. Aujourd’hui, la bataille est géné-ralement considérée comme l’affrontement le plus important mené par l’une ou l’autre des armées alliées en Corée, et la bataille la plus célèbre du Canada après la Seconde Guerre mondiale.

Les pertes chinoises allaient croissant sous les implacables frappes d’artillerie ordonnées par le général américain Matthew B. Ridgway, nouvellement nommé commandant suprême allié de la péninsule.

La dynamique de la guerre était en train de s’inverser, et Kapyong fut le moment charnière de ce retournement.

Les troupes sud-coréennes établissaient leurs positions à l’extrémité nord de la vallée de la Kapyong lorsque, le 22 avril à 17 h, les 118e et 60e divisions de l’Armée des volontaires du peuple chinois se lancèrent à l’attaque.

Vu la pression exercée sur tout le front, les Sud-Coréens cédèrent rapidement le terrain. Ils s’enfuirent au sud en abandonnant leur matériel dans les montagnes.

À 23 h, le commandant sud-coréen avait perdu toute communication avec ses unités. Le lendemain, à 4 h, les troupes néo-zélandaises de soutien furent retirées, renvoyées ensuite au front, puis retirées à nouveau au crépuscule. Les défenses des Sud-Coréens s’étaient effondrées et, en s’en allant, ils avaient annoncé l’arrivée des Chinois aux Canadiens.

« C’est alors que, vers le milieu de l’après-midi, la rumeur de l’effondrement du front a pris un sens », écrivit le capitaine Owen R. Browne, commandant de la compagnie « A », dans le journal régimentaire du 2 PPCLI.

« Depuis mon arrivée jusqu’à ce moment-là, la vallée principale de la Kapyong et la vallée latérale qui traversait le front avaient été vides. Et soudain, en longeant la vallée latérale, vinrent des hordes d’hommes qui couraient, qui marchaient, entrecoupées de véhicules militaires, le tout dans le plus grand désordre. Il s’agissait d’éléments de la 6e Division de la République de Corée, qui était censée combattre les Chinois à dix milles devant. Mais, ils ne combattaient pas les Chinois. Ils fuyaient!

« C’est une déroute que je voyais, continua Browne. La vallée était remplie d’hommes. Certains quittaient la route et s’enfuyaient par-delà les bords avancés des positions de la compagnie “A”. Certains se tuaient sur les différents pièges que nous avions posés, et cet élément des défenses qui y avait été disposé a perdu toute son utilité […].

Nous avons alors compris que nous n’étions plus à 10-12 milles derrière la ligne : nous étions en première ligne. »

Quelque 40 millions de personnes sont mortes pendant la Première Guerre mondiale; au moins 70 millions pendant la Seconde. Au moment où les forces nord-coréennes soutenues par les Soviétiques franchirent le 38e parallèle en Corée du Sud, le 25 juin 1950, les gens ne voulaient plus entendre parler de guerre.

Et donc, lorsqu’une coalition des Nations Unies dirigée par les États-Unis intervint dans la péninsule coréenne, le président Harry S. Truman et le premier ministre Louis St-Laurent
qualifièrent cela d’« action policière », d’« intervention ».

Ces termes ne convenaient pas à ceux qui s’y trouvaient.

« Cinq-cent-seize militaires
[canadiens] sont morts là-bas, nous rappelle George Guertin, à l’époque opérateur radio à bord du NCSM Huron.

Je n’appelle pas cela une “action policière”. Juste une vilaine petite guerre. »

En fait, il n’y eut jamais de déclaration de guerre, et pendant une quarantaine d’années, les événements dans la péninsule coréenne furent officiellement appelés le « conflit coréen ». Il y avait certes la guerre froide, mais que Dieu nous préserve, pas de guerre ouverte.

Pour la plupart des gens, sauf ceux qui y ont combattu, la guerre de Corée était « la guerre oubliée ».

Au Canada, les combattants ne furent officiellement reconnus comme anciens combattants qu’à la fin des années 1980, lorsqu’Ottawa décida que la guerre avait en fait été une guerre. Et ce n’est qu’en 1991 que d’anciens combattants reçurent des médailles de service de la guerre de Corée.

Sept ans plus tard, aux États-Unis, pays qui avait fourni la majeure partie des ressources à l’effort de guerre, le président Bill Clinton signa la loi publique 105-261, dont la section 1 067 déclarait que le « conflit coréen » s’appellerait désormais la « guerre de Corée ».

De la simple sémantique? Non. Le changement eut une incidence dans tous les pays de la coalition qui constituaient la force de l’ONU en Corée. Des répercussions se firent sentir sur des choses telles que les pensions et l’indemnisation des anciens combattants, dont celles des 26 791 Canadiens qui y servirent.

Des groupes, tels que l’Association canadienne des anciens combattants de la guerre de Corée, qui ne fut formée que dans les années 1980, redoublèrent d’efforts pour leur obtenir le soutien dont ils avaient besoin, et qu’ils méritaient. Son nombre diminuant, le groupe s’est dissout en 2021 et a été remplacé par la Korean War Veterans Association of Canada (Association des vétérans de la guerre de Corée du Canada, NDT), plus centralisée et plus descriptive.

La reconnaissance a profondément affecté beaucoup de ceux qui avaient longtemps estimé que leur service avait été pris pour acquis, même si il avait été reconnu. Si les vétérans de la guerre du Vietnam allaient recevoir un accueil hostile dans l’Amérique antiguerre des années 1960 et du début des années 1970, pratiquement personne n’avait accueilli les vétérans de la guerre de Corée dans les années 1950.

Les vétérans de la Corée endurèrent une hostilité latente : les organisations d’anciens combat-
ants refusaient de reconnaitre leur service, résistaient à l’ajout de la guerre de Corée sur les cénotaphes, et minimisaient généralement leurs contributions, tout en négligeant le fait qu’environ 16 % de ceux qui avaient servi en Corée avaient également servi lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils savaient ce que c’était que la guerre, et ce qui s’était passé à la péninsule coréenne entre le 25 juin 1950 et le 27 juillet 1953 constituait, selon tous les récits faits à la première personne, une guerre.

Et les membres du Patricia étaient décidément en plein dedans.

Devant la perspective déconcertante qu’une force supérieure se rapprochait d’eux rapidement et avec des soldats sud-coréens qui continuaient à affluer en passant près d’eux, les Canadiens se mirent à creuser des tranchées et à prendre position sur la côte 677 et le long de la crête de 1,5 kilomètre qui y est reliée.

Ils étaient du côté ouest de la rivière Kapyong. Les Australiens se trouvaient en haut de la côte 504, de l’autre côté de la 677, où ils étaient retranchés et prêts à se battre.

Le 16e Régiment d’artillerie de campagne de la Nouvelle-Zélande servait d’appui, avec des fantassins du 1er Bataillon du Middlesex Regiment britannique, situés aux arrières avec trois pelotons du 72e Bataillon de chars lourds des États-Unis (15 chars) le long de la route principale qui coupait la vallée.

« Pas de retraite, pas de reddition », dit à ses hommes le colonel James Riley Stone, d’origine britannique, qui commandait le Patricia.

Les Chinois frappèrent la 504 d’abord, engageant le combat contre les Australiens du 3 RAR, infiltrant la position de la brigade, puis tombant sur le front canadien.

« Ils sont silencieux comme des souris grâce à leurs chaussures en caoutchouc, et puis il y a un coup de sifflet, déclara le sergent Roy Ulmer de Castor, en Alberta. Ils se lèvent en criant à environ 10 pieds de nos positions et se ruent vers nous. »

Des vagues de soldats chinois multiplièrent les attaques pendant toute la nuit du 23 au 24 avril. La 118e Division chinoise au complet affrontait les Australiens et les Canadiens. La bataille incessante dura toute la journée du 24 avril.

« Les Chinois ont utilisé toutes leurs procédures de combat fami-lières dans l’attaque – sifflets, clairons, cris de “banzaï”; une action concertée sur les ordres de leurs commandants et des assauts massifs se sont succédé rapidement, a rapporté Bill Boss de La Presse Canadienne. On ne le savait que grâce à la description des soldats des Nations Unies qui, jusqu’alors, avaient mené principalement une guerre de mouvement contre une résistance symbolique.

« Là, c’était la triste réalité. »

Sur les deux fronts, le combat tourna à la mêlée au corps à corps avec des charges à la baïonnette.

« La première vague lance ses grenades, tire des coups de feu et se jette par terre, nous expliqua Ulmer qui avait été sergent-major de compagnie dans le Loyal Edmonton Regiment pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Elle est suivie d’une deuxième qui fait la même chose, et puis une troisième surgit. Où ils disparaissent, je ne sais pas. Mais, ils conti-nuent d’affluer. »

Les Australiens, risquant de se faire encercler, reçurent l’ordre de se replier, en bon ordre, vers de nouvelles positions sur la fin du 24.

Les hommes du Patricia étaient encerclés eux aussi. « Mais, ils ont tenu », écrivit Boss.

Le capitaine John Graham Wallace (surnommé Wally) Mills de Hartley, au Manitoba, vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui prenait part à son premier combat en tant que commandant de la compa-gnie « D », ordonna à ses hommes de descendre dans les tranchées de tir. L’unité dirigea des tirs d’artillerie et de mortier sur sa propre position à plusieurs reprises, au petit matin du 25 avril, pour éviter d’être envahie.

« Des canons et des mortiers ont lancé un feu d’enfer sur cette côte entre 2 h et 6 h », écrivit Boss. Il manque dans son texte de la journée des détails, tels que le bataillon et la compagnie, car il fut caviardé.

« Des torrents de fragments de métal chaud ont décimé les rangs chinois », est-il dit dans un texte du Loyal Edmonton Regiment Military Museum.

Les Chinois pilonnèrent la position d’Ulmer jusqu’à 4 h. À ce moment-là, le peloton de devant avait presque épuisé ses munitions.

« Le sergent a lancé son fusil à baïonnette comme une lance sur son ennemi, rapporta Boss. Alors que deux artilleurs se levaient, les armes à la hanche, pour fournir un feu de couverture, le reste se repliait, mais à 50 mètres seulement. Là, la compagnie poursuivit le combat, se partageant les munitions qu’il leur restait et tenant bon jusqu’à ce que la pression de l’ennemi se relâche.

« J’ai compté 17 morts chinois à quelques pouces et pieds de ces soldats aujourd’hui, et environ 50 tombes d’ennemis enterrés pendant la bataille. Il y a eu un nombre incalculable de morts ennemis où une attaque prévue à l’arrière et au flanc a été contrecarrée.

« Une autre compagnie s’est battue au corps à corps contre des vagues de soldats chinois. Cette compagnie a tiré sur l’ennemi et lui a lancé des grenades jusqu’à épuisement des munitions. »

Au lever du soleil, le 2 PPCLI, coupé du reste des forces de l’ONU, tenait toujours la côte 677. Les Chinois s’étaient retirés. Dix soldats canadiens avaient été tués et 23, blessés.

Les Australiens déploraient 32 morts, 59 blessés et trois prisonniers. Pour la Nouvelle-Zélande, on comptait deux morts et cinq blessés. Les pertes des Chinois furent évaluées entre 1 000 et 5 000 morts, et beaucoup plus de blessés.

Ce matin-là, des avions de transport américains larguèrent de la nourriture, de l’eau et des munitions aux membres épuisés du Patricia.

« Les guerriers montagnards des Nations Unies ont gagné leurs épaulettes aujourd’hui, tenant leur front et refusant de bouger même s’ils étaient débordés et encerclés, écrivit Bill Boss au début du compte-rendu de service du 25 avril sur la bataille, dans le secteur centre-ouest de la Corée. C’était une bataille acharnée où des vagues après vagues de communistes chinois ont tout fait pour les chasser de leurs positions, mais en vain. »

Cinq soldats du Patricia reçurent des médailles de bravoure, et 11 furent cités à l’ordre du jour pour leurs actes à Kapyong. Le capitaine Mills, le commandant de l’unité qui avait demandé un feu d’artillerie sur sa propre position, se verrait décerner la Croix militaire pour ses actes.

C’était bien la guerre.

Vernon Burke du 2 PPCLI vérifie des tranchées chinoises (ci-dessus). Le colonel James Riley Stone, commandant du 2 PPCLI, mange des haricots froids tout en dirigeant l’action depuis son poste de commandement tactique (encart). [Bill Olson/BAC/SF-1289; Bill Olson/BAC/SF-820]

Malgré le changement tardif au pays quarante ans plus tard, la reconnaissance que les Canadiens accordent aux vétérans de la guerre de Corée n’est qu’une pâle comparaison de la gratitude que le peuple et le gouvernement de la Corée du Sud ont manifestée et des gestes qu’ils ont faits à leur intention. Les Coréens leur ont décerné des médailles, fait bon accueil lors de leurs pèlerinages et organisé des fêtes annuelles en leur honneur.

Les représentants sud-coréens ne manquent pas de déposer des couronnes au Monument commémoratif de guerre du Canada à Ottawa pour marquer le jour du Souvenir et les anniversaires associés à la guerre et à l’armistice. Les présidents sud-coréens en visite prennent le temps de présenter leurs hommages en déposant des couronnes, quelle que soit la saison. Le président Yoon Suk Yeol l’a fait en septembre 2022.

Quelque 2,5 millions de Coréens trouvèrent la mort, furent blessés ou disparurent pendant la guerre de trois ans, et 10 millions de familles, soit un tiers de la population, furent séparées. Les industries et les infrastructures furent détruites des deux côtés.

« Les guerriers montagnards des nations Unies ont gagné leurs épaulettes aujourd’hui, tenant leur front et refusant de bouger même s’ils étaient débordés et encerclés. »

Quand la guerre prit fin, Séoul avait changé de main quatre fois. Il ne restait que des ruines de la ville tentaculaire.

La Corée du Sud avait perdu 17 000 entreprises et usines, 4 000 écoles et 600 000 foyers. Le produit national brut avait diminué de 14 %, et les dommages matériels étaient estimés à 2 milliards de dollars américains.

Avec son armée de l’air pratiquement anéantie, la Corée du Nord avait subi le plus gros des combats après septembre 1950. L’US Air Force avait largué plus de 350 000 tonnes de bombes conventionnelles et près de 30 000 tonnes de napalm sur les villes nord-coréennes, et elle avait tiré 313 600 roquettes et
167 millions de balles de mitrailleuse.

Le dirigeant nord-coréen, Kim Il Sung, déclara que l’économie du pays avait été détruite. Il avait perdu 8 700 usines, 367 000 hectares de terres agricoles, 600 000 maisons, 5 000 écoles, 1 000 hôpitaux et 260 théâtres.

Selon l’historien James Hoare, le revenu national du Nord en 1953 n’était que de 69,4 % de celui de 1950; la production d’électricité avait été réduite à 17,2 % de celle de 1949, tandis que celle du charbon avait baissé à 17,7 %.

« Un nombre immense d’hommes valides avaient été tués ou avaient fui vers le Sud, écrivit Hoare. Ainsi, à part la fin des combats, les deux parties n’avaient rien à marquer ni à célébrer en été 1953. »

Quel « conflit ».

Pourtant, pour la Corée du Sud au moins, la fin de la guerre marqua le début progressif d’une nouvelle ère. Le pays allait se reconstruire et dépasser de loin tout ce qu’il avait connu ou aurait pu espérer auparavant en matière de développement et de prospérité. C’est maintenant un phénomène culturel et un géant de la technologie, et Séoul est un joyau de l’Asie du Sud-Est.

« Le pays est passé d’une nation déchirée et appauvrie par la guerre à une puissance industrielle mondiale en seulement deux générations. »

« Le pays est passé d’une nation déchirée et appauvrie par la guerre à une puissance industrielle mondiale en seulement deux générations », a écrit Chung Min Lee en novembre 2022 dans un essai pour la Carnegie Endowment for International Peace.

« Avant cette tournure des événements, personne n’aurait pu s’imaginer que des acteurs sud-coréens gagneraient un Oscar et un Emmy ou que la K-pop atteindrait un public mondial.

« Un pays qui comptait sur l’aide américaine jusqu’aux années 1960 investit mainte-nant des dizaines de milliards de dollars aux États-Unis pour la construction de véhicules électriques, d’accumulateurs de nouvelle génération et de semiconducteurs. »

Bien que la Corée du Sud soit aussi confrontée à des problèmes, c’est de ses triomphes que les anciens combattants de la guerre de Corée sont fiers. Il n’y avait peut-être pas de Corée unie quand ils sont partis, mais leur guerre avait préservé la liberté du Sud et, en fin de compte, ses moyens de prospérer.

Dans un télégramme qu’il adressa au Département d’État américain le 1er décembre 1953, Arthur H. Dean, envoyé spécial des États-Unis à la conférence politique de l’après-armistice, blâma le président sud-coréen de l’époque, Syngman Rhee, pour l’échec imminent de la paix. Il voulait continuer à se battre et avait refusé de signer l’armistice durement gagné.

« Rhee est actuellement très querelleur, écrivait M. Dean. Il estime qu’on l’a forcé à conclure un armistice. Maintenant, il pense que le pacte de défense et le programme économique sont des pots-de-vin déshonorables pour ne pas unifier la Corée par la force.

« Il voit son rêve d’une Corée unifiée s’effacer rapidement. »

M. Dean dit qu’« il avait le sentiment perceptible que M. Rhee [pensait alors] que le monde libre ne [méritait] pas de Corée combattive, que le reste d’entre nous [avions] perdu le courage nécessaire pour lutter contre le communisme et qu’il serait heureux de nous voir partir.

« Il [citait] par le détail chaque concession que nous [avions] faite pour obtenir un armistice et pour créer une zone démilitarisée, et il [était] convaincu que, si nous ne nous [battions] pas, [une conférence de paix aboutirait] simplement à faire une concession après l’autre de notre côté pour aboutir à la reddition finale de toute la Corée. Toute suggestion constructive de notre part [était], bien sûr, une concession pure et simple aux communistes du point de vue [sud-coréen]. »

Et aujourd’hui encore, le Nord de Kim Jong Un est un voisin hostile : un accumulateur compulsif d’armes nucléaires, une source d’instabilité régionale et une menace continue pour la paix mondiale.

Il a effectué plusieurs tests de missile et annoncé au moins six fois qu’il ne respecterait plus l’armistice. Il en a violé les conditions des dizaines de fois, notamment dans le cadre d’attaques militaires. Les deux parties mènent des exercices militaires provocateurs.

En décembre 2022, cinq véhicules sans pilote nord-coréens entrèrent en Corée du Sud après avoir traversé la zone démilitarisée. La Corée du Sud dépêcha des hélicoptères et des chasseurs pour les intercepter. Un hélicoptère sud-coréen tira sur l’un de ces véhicules, mais que l’on sache, aucun ne fut abattu. Selon une enquête de l’ONU, les deux parties avaient violé l’armistice.

Certains affirment qu’un armistice serait le moyen le plus efficace de mettre fin aux combats actuels en Ukraine. Mais, dans un traité de décembre 2022, le site d’analyse américain NK News basé à Séoul a déclaré que l’exemple donné par l’armistice coréen n’était pas de bon augure pour le succès en Europe de l’Est.

« L’armistice en Corée n’était pas censé durer éternellement, mais une déclaration de fin de guerre, sans parler de l’unification, semble de moins en moins pro-bable au fil des années », a écrit l’analyste James Fretwell.

« Et c’est peut-être la principale leçon à tirer du précédent qu’est la guerre de Corée : Bien qu’ayant mis fin aux hostilités actives, l’armistice n’a pas tracé de voie précise officielle ni pour la paix ni pour l’unification. Le résultat en est une division sans fin, qu’on le veuille ou pas. »

Les porteurs de rations coréens s’arrêtent près d’une batterie active de l’artillerie royale néo-zélandaise en route vers 2 positions du PPCLI.[Bill Olson/BAC/SF-1314]

BUTIN CÉRÉMONIEL

La remise à l’Ontario de la masse du Haut-Canada, prise de guerre américaine de 1812, un symbole de l’évolution des relations transfrontalières