Des torpilles dans le Saint-Laurent

Le NCSM Magog gravement endommagé en cale sèche à Québec. [BAC]

La guerre était arrivée au pas de notre porte. En 1942, 23 navires furent coulés dans le fleuve Saint-Laurent et le golfe du même nom, et plus de 300 vies furent perdues lors de la brutale offensive des sous-marins allemands contre le Canada. Les défenses navales, aériennes et côtières furent donc renforcées pour tenir les U-boote à distance. Après avoir fait un temps d’arrêt en 1943, les sous-marins ennemis revinrent en 1944, mais cette fois-là leur succès fut moindre.

Toutefois, le 14 octobre 1944, le sous-marin allemand de longue portée U-1223, de type IXC, à sa première et seule patrouille de la guerre, rôdait dans l’embouchure du Saint-Laurent, porte d’entrée du cœur du Canada. Son commandant, alors âgé de 23 ans, l’oberleutnant Albert Kneip, manœuvra le sous-marin à quelques kilomètres du phare historique de la Pointe-des-Monts, à la rive nord du fleuve et à 400 kilomètres en aval de Québec, où il espérait trouver sa proie canadienne. Il ne fut pas obligé d’attendre bien longtemps.

Le NCSM Magog était une nouvelle frégate de classe River prévue pour l’escorte de convois et la guerre anti-sous-marine. Construit à Montréal et nommé en l’honneur d’une ville des Cantons de l’Est, Québec, le bâtiment de 1 470 tonnes, qui nécessitait un équipage de 157 personnes, avait été mis en service la même année. Au mois d’aout, le Magog rejoignit le groupe d’escorte (GE) 16 qui protégeait les convois le long de la côte est du Canada. Pendant que Kneip attendait, les navires du GE-16 se postèrent autour des 10 navires lents du convoi ONS-33 qui remontait le courant. Alors que le convoi s’approchait de Pointe-des-Monts, il entra dans le territoire de chasse de l’U-1223.

À 10 h 25, Kneip lança deux torpilles à tête chercheuse acoustique GNAT, destinées à exploser sous la quille d’un navire. L’une d’elle atteignit le Magog et explosa violemment, déchirant la poupe du navire de façon spectaculaire et laissant 20 mètres de bordé de pont empilés sur la partie ar-rière du bâtiment. Trois hommes furent tués sur le coup et trois autres, blessés.

« Une partie du pont a été soulevée et repliée au-dessus de ma tête », s’est souvenu par la suite Gordon Hunter de Winnipeg, marin alors âgé de 19 ans, « et j’ai eu la vie sauve grâce à un affût. Je me suis retrouvé à genoux et étourdi. »

L’explosion avait fait des ravages dans les provisions de bord, et quelques marins furent couverts de lait en conserve et de sauce tomate. Cinq membres du personnel du navire qui prirent des mesures immédiates pour maintenir le navire à flot furent cités à l’ordre du jour pour « leur sang-froid et leur efficacité ».

Des navires et des avions cherchèrent l’U-boot pendant deux jours, mais sans succès. Heureusement, les cloisons étanches des autres compartiments tinrent, et le navire put être remorqué jusqu’à Québec où, après évaluation des dommages, on conclut qu’ils étaient trop importants pour être réparés.

Kneip continua de rôder non loin de la rive sud du fleuve et, le 2 novembre, endommagea le cargo à vapeur britannique Fort Thompson près de Matane. Ce fut la dernière attaque allemande dans le fleuve, même si les sous-marins continuèrent d’attaquer à la côte est jusqu’à la fin de la guerre.

Les Allemands désarmèrent l’U-1223 en avril 1945 et le sabordèrent au large du port allemand de Wesermünde le 5 mai 1945. L’épave dépouillée du Magog fut vendue à Marine Industries Ltd., à Sorel, Québec, en 1945 et il fut mis à la casse en 1947.

Vingt-et-un anciens hommes d’équipage se réunirent à Magog en 1988, et ils furent acclamés par le public lors de leur défilé dans les rues de la ville. Un certain temps s’était écoulé, mais les hommes avaient certainement mérité leur journée spéciale de reconnaissance.

QUE FERIEZ-VOUS?

Deux journalistes s’approchent du labyrinthe. [Dyann Bernard]

Je prends une grande respiration et, désireuse de voir notre prochain arrêt, je m’avance au bord de mon siège, prête à quitter la camionnette. Je longe le chemin Ruytershoveweg en direction d’un haut mur blanc en retrait qui semble déplacé parmi les arbres qui l’entourent. Les belles lignes épurées et la forme équilibrée me plaisent; j’aime le contraste du blanc sur le fond vert forêt.

C’est paisible, ici, en périphérie de Bergen-op-Zoom, aux Pays-Bas, en ce jour d’octobre, et le gravier et les feuilles mortes craquent sous mes pieds quand je m’approche. Je suis à l’entrée du labyrinthe Dilemma, une installation artistique interactive, lorsque notre guide, Peter Stoop, pose la question : « Que feriez-vous? »

Situé à côté du cimetière militaire canadien de Bergen-op-Zoom, ce dédale dynamique se compose de croix blanches agencées de façon à mettre les visiteurs face à un choix déterminant à chaque intersection. Chaque choix détermine la suite de l’histoire ainsi que le chemin à travers le labyrinthe.

Les 75 scénarios dans le labyrinthe s’inspirent d’expériences vécues par des Néerlandais pendant la guerre et qui ont altéré le cours de leur vie, soit un pour chaque année écoulée depuis la libération des Pays-Bas. Les témoignages ont été recueillis dans le cadre du programme Brabant Remembers (cf. page 45).

J’entre seule dans le labyrinthe par la première porte. L’espace n’est pas plus grand qu’un placard et je me sens immédiatement à l’étroit et légèrement anxieuse. Mon cœur s’emballe. Les murs blancs qui m’entourent sont austères, et même s’il n’y a pas de toit, le tout crée un sentiment de malaise. Chaque poste audio dans le dédale présente un choix cornélien.

Je m’avance, appuie sur le bouton et écoute attentivement : « Auriez-vous combattu pour ma liberté? »

Ma décision, A ou B, détermine la direction que je vais prendre et quelle porte je vais emprunter. Que ferais-je, exactement, dans une situation où il n’y a pas de bonne ni de mauvaise réponse? C’est plus difficile que ce à quoi je m’attendais, mais je dois quand même prendre une décision.

La visite au labyrinthe Dilemma est une halte dans une tournée médiatique de quatre jours organisée par La Route de la Libération de l’Europe pour le 75e anniversaire de la bataille de l’Escaut et de la libération des Pays-Bas.

Les forces du Canada et des autres alliés firent face à des batailles brutales et en terrain difficile contre les forces d’occupation allemandes entre l’automne 1944 et mai 1945 pour mettre un terme à la Seconde Guerre mondiale. Plus de 7 600 Canadiens moururent à la campagne de neuf mois pour la libération des Pays-Bas.

Le groupe de journalistes dont je fais partie – trois Canadiens et un Hollandais – a assisté à plusieurs commémorations et évènements spéciaux qui ont eu lieu partout aux Pays-Bas, dont l’ouverture officielle du nouveau Liberation Museum Zeeland, une cérémonie de dépôt de couronnes au Monument Sloedam, et des visi-tes au nouveau Musée de la liberté à Groesbeek et au Musée de la mémoire à Nijverdal.

À pied dans les rues pavées de Bergen-op-Zoom, je suis frappée par le nombre de personnes venues encourager le défilé « Li-berté de la ville » qui se rend au centre-ville pour une cérémonie en l’honneur des soldats canadiens qui furent les premiers à libérer la ville. Les tribunes bordant la place sont pleines et l’on voit parmi la foule beaucoup de petits drapeaux canadiens ou néerlandais.

Les festivités, qui durent toute la journée, se terminent par un tattoo accompagné par la musique du Lincoln and Welland Regiment du Canada. De mon perchoir au deuxième étage de la mairie, j’ai une vue imprenable sur le spectacle et l’orchestre. Des drapeaux canadiens flottent fièrement sur la place, ce soir.

Les commémorations continuent le lende-main à la cérémonie du jour du Souvenir tenue au cimetière militaire canadien de Bergen-op-Zoom. La plupart des soldats canadiens enterrés ici ont perdu la vie à la bataille de l’Escaut, au nord d’Anvers, quand la 2e Division d’infanterie canadienne, avec le soutien de la 4e Division blindée canadienne, nettoyait les forces allemandes de la rive nord de l’estuaire de l’Escaut. Le cimetière contient 1 118 sépultures du Commonwealth, dont 31 ne sont pas identifiées.

En attendant l’arrivée des dignitaires et le début de la cérémonie, mon groupe remarque une Canadienne de Canmore, Alberta, aux côtés de membres du régiment South Alberta Light Horse. Il est assez facile de repérer Liz Rolf – fièrement vêtue de la tête aux pieds aux couleurs canadiennes et portant des symboles du Canada.

« Je suis très fière d’être associée à ce que les Canadiens ont fait pour libérer l’Europe, dit-elle. Mais j’ai aussi un grand sentiment d’humilité, car je n’ai rien fait moi-même. Les jeunes hommes et femmes qui ont tout fait me portent tous sur leurs épaules. Ceux qui sont retournés chez eux, les autres, moins chanceux. »

« La commémoration ne sera plus jamais pareille pour moi […]. Je suis tellement reconnaissante, tellement fière. C’est un vrai cliché. Ces mots ont été prononcés encore et encore. Je suis honorée de savoir qu’étant Canadienne, des étrangers me portent dans leur cœur. »

La cérémonie solennelle comprend une chanson émouvante de la comédie musicale néerlandaise Oorlogswinter (guerre hivernale) interprétée par la Roncalli Scholengemeenschap Junior Musical Class, de jeunes chanteurs hollandais qui déposent par la suite des bouquets de gerberas rouges au pied du monument. Dans son discours, Lisa Helfand, ambassadrice du Canada aux Pays-Bas, prononce des paroles
de « Pass It On », chanson populaire qu’elle a apprise quand elle était adolescente et dont voici une traduction.

  La liberté ne vient pas comme un oiseau à tire-d’aile

  La liberté ne tombe pas comme une pluie d’été

  La liberté est une chose difficile à gagner

  Il faut travailler pour elle, se battre pour elle, jour et nuit

  Et chaque génération doit lutter pour l’obtenir

  Fais-en part à tes enfants, mère

  Fais-en part à tes enfants, frère

  Fais-en part

Lorsque la cérémonie se termine, des personnes de tous âges vont silencieusement déposer des fleurs au monument. Un geste si simple, et pourtant si important.

Le labyrinthe Dilemma près du cimetière militaire canadien de Bergen-op-Zoom défie les visiteurs. [Dyann Bernard]

« Pays-Bas » : Comme ce nom l’indique, une grande partie des terres du pays est effectivement en dessous du niveau de la mer, mais à mesure que nous nous déplaçons vers l’est, je suis surprise de voir apparaître des crêtes, des collines (que les Néerlandais appellent des montagnes) et des zones boisées.

Au nord de Groesbeek et à trois kilomètres de la frontière allemande, nous arrivons à une ferme appartenant à la famille Langeveldt.

En octobre 1944, la famille fut évacuée vers un endroit sûr, bien que Papa Langeveldt y retournât à plusieurs reprises, sans autorisation, pour empêcher qu’on ne lui vole ses biens.

Un arbre du domaine servit de poste de guet aux forces alliées. Cet « arbre de Horrocks », nommé ainsi en l’honneur du lieutenant-général Brian Horrocks, commandant du XXXe Corps d’armée britannique, y est encore. La ferme et ses environs furent attaqués jour et nuit par les Allemands entre le 17 septembre 1944 et le 8 février 1945.

Cinq mois après la libération, Papa Langeveldt retrouva sa ferme en ruines et ses champs truffés de mines allemandes appelées « Bouncing Bettys ». Il parvint à les repérer parce que l’herbe était plus haute là où elles étaient enterrées. Après les avoir soigneusement déterrées, il les rangea sous un tas de bois et se servit de vieilles tuiles pour y construire un abri temporaire. Des Allemands faits prisonniers de guerre, envoyés dans la région pour recueillir les mines, se contentèrent de les faire exploser en jetant une grenade dans le tas de bois, détruisant l’abri.

déposent des fleurs au pied du mémorial au cimetière militaire canadien de Bergen-op-Zoom. [Dyann Bernard]

C’est la fin de l’après-midi. Le soleil couchant jette une lueur chaude quand nous arrivons au cimetière militaire canadien de Groesbeek, à proximité de la ville de Nimègue, dans l’est du pays. Plus de 2 300 Canadiens sont inhumés ici – la plupart tués au cours de la campagne de la ligne Siegfried –, dont Aubrey Cosens du Queen’s Own Rifles à qui fut décernée la Croix de Victoria. Sur le Monument commémoratif de Groesbeek, à l’entrée du cimetière, se trouvent les noms de 103 Canadiens dont la tombe n’est pas connue.

Des élèves de la Scholengemeenschap Junior Musical Class. [Dyann Bernard]

Notre guide, Maarten Dekkers, nous parle du caporal suppléant Antonio Barbaro, Canadien enterré dans la tombe III. D. 10. Le 15 février 1945, Barbaro, alors âgé de 22 ans, et deux autres soldats tentèrent de traverser la Meuse. La coque de leur bateau fut percée par sa propre bôme à cause des eaux agitées du puissant courant. Alors que le bateau prenait l’eau, Barbaro donna les deux gilets de sauvetage à ses camarades, qui ne savaient pas nager. Étant bon nageur, Barbaro pensait pouvoir atteindre la terre ferme, mais il se noya.

« Il a sacrifié sa vie pour que ses compagnons aient de meilleures chances de survivre », écrivit l’aumônier de son régiment dans la lettre qu’il envoya à ses parents. »

Barbaro fut enterré, le 18 avril 1945, dans un cimetière temporaire près d’un pont Bailey à Mook, et en juillet 1946, il fut porté en terre au nouveau cimetière militaire canadien de Groesbeek. Le monument Antonio Barbaro a été dévoilé en septembre 2014, à Mook, près d’un pont de chemin de fer. L’appartement de Dekkers a vue sur le monument.

Liz Rolf dit que les Canadiens sont aimés aux Pays-Bas. La foule (à droite) s’assemble pour voir le défilé « Liberté de la ville » à Bergen-op-Zoom. [Dyann Bernard]

Alors que nous poursuivons notre déplacement vers l’est, vers la région de Veluwe riche en forêts, nous arrivons au Palais Het Loo d’Apeldoorn, où le dernier quartier général canadien était situé à la fin de la guerre. Dans les écuries qui servent maintenant de salles de réunions, nous rencontrons Anita Menninga, présidente de la Foundation Liberation Apeldoorn 1945 et le reste du comité d’organisation. La planification des célébrations des 75 ans de la libération à Apeldoorn et aux villages avoisinants va bon train, y compris le Festival de Libération canadien, les 9 et 10 mai 2020.

Le Monument national aux libérateurs canadiens, surnom-mé l’homme aux deux chapeaux, symbolise les liens entre les Pays-Bas et le Canada. [Dyann Bernard]

Le Monument national aux libérateurs canadiens se trouve à quelques pas du palais. À cet endroit, sur une plateforme dallée portant la feuille d’érable canadienne, se trouve une statue de bronze de 4,6 mètres qui tient un chapeau à chaque main, les pieds solidement ancrés en terre et les bras tendus vers le ciel. Les chapeaux représentent la guerre et la paix, la répression et la liberté, la vie et la mort, la tristesse et la joie. On dit parfois que si un Né-erlandais avait deux chapeaux au lieu d’un seul à la fin de la guerre, il avait eu de la chance.

Sculpté par Henk Visch, De man met de twee hoeden (« L’homme aux deux chapeaux ») symbolise le lien entre le Canada et les Pays-Bas. Le double de la statue, dévoilé par la princesse Margriet des Pays-Bas le 11 mai 2002, se trouve au parc des Commissaires au lac Dow, à Ottawa. Les statues ne sont cependant pas identiques : les yeux de la statue d’Apeldoorn sont peints, ceux de celle d’Ottawa ne le sont pas.

Le lieutenant-général Brian Horrocks, commandant du XXXe Corps d’armée britannique, observe les mouvements de l’ennemi du haut de l’« Arbre de Horrocks », pendant les combats près de Groesbeek. [Collection privée de Horrocks]

Je sors par la dernière porte du labyrinthe Dilemma et tente de digérer l’expérience. Je suis profondément émue par cet exercice éthique simple mais très puissant. La guerre pousse les gens à faire des choix impossibles. C’est là le thème dominant de cette tournée trop brève. Ces récits de choix déchirants et inspirants qu’ont dû faire les Néerlandais pendant l’occupation allemande et les Canadiens courageux et tenaces qui se sont battus pour les libérer, ne me quitteront jamais.


Un extrait adapté et traduit de Brabant Remembers, recueil de 75 expériences bouleversantes vécues pendant la guerre par des Néerlandais dont la vie fut à jamais changée, à 75 endroits de la région de Brabant.

Pendant la guerre, la Sicherheitsdienst, agence du renseignement nazie, pourchassait les ennemis de l’État, dont les juifs, les communistes et les résistants. D’aucuns essayaient d’échapper à ces recherches en s’enfuyant vers un territoire neutre; d’autres, en se cachant. D’autres encore ne prenaient pas de telles précautions et vivaient dans le plus grand danger.

En 1937, la famille Bruining emménagea dans une maison d’Einhoven, au Centre-Sud des Pays-Bas. Hajo travaillait au laboratoire de physique Philips et son épouse, Nora, s’occupait de leurs quatre enfants chez eux. La fille ainée, Annette, avait la tuberculose, ce qui l’obligeait à passer ses journées au lit.

En 1942, Annette savait que son père envoyait des messages en Angleterre à l’aide d’une boite qui avait toutes sortes de commutateurs et de boutons. Hajo semblait apporter secrètement son soutien à la résistance. Annette s’était fait dire : « ne dis rien, pas un mot ».

En 1943, Hajo aménagea une cachette pour une médecin juive, Betty Levi, dans le grenier de la maison. Leur travail secret pour la résistance mettait la famille en danger. Une nuit, moins d’un an après l’arrivée de la docteure, des coups retentirent à la porte. C’étaient des agents de la Sicherheitsdienst qui cherchaient Hajo.

Le bruit effraya Annette. Nora se rendit dans sa chambre : « J’ai caché ton père sous le plancher, mais la porte ne ferme pas bien. La bâche est drapée par-dessus. » Elle prit sa fille à moitié endormie dans ses bras et l’emmena à une autre chambre. « Je vais te mettre dans le lit de ton père, car il est encore chaud. Fais semblant de dormir. »

Alors que Nora ouvrait la porte aux agents, Annette vit l’émetteur de son père. Nora tenta de convaincre les agents que son mari n’était pas à la maison, mais en vain. Annette cacha rapidement l’émetteur sous les couvertures et le poussa avec les pieds au fond du lit, ainsi que les pantoufles de son père, oubliées à côté du lit. Les hommes montèrent à l’étage, ouvrirent porte et Nora dirigea sa lampe vers le lit. Ils tirèrent sur le drap qui recouvrait le visage d’Annette. « C’est ma fille, dit Nora. Elle est très malade. Elle a la tuberculose. » Les Allemands lâchèrent immédiatement le drap; craignant d’attraper la maladie.

Ils fouillèrent, reste de la maison et, quand ils montèrent à la chambre de Levi, au grenier, Nora leur dit que Levi était la nourrice. Levi dormait et on ne voyait que ses boucles blondes au-dessus des couvertures. Les agents la crurent et partirent. Mais le danger n’était pas écarté pour autant.

Les hommes n’avaient pas l’intention de partir sans trouver Hajo. L’un d’eux monta la garde à la porte d’entrée et l’autre, derrière la maison. Hajo resta caché sous le plancher pendant toute la nuit. Nora éteignit les lumières et se coucha avec Annette.

Le matin, Nora fit sortir le chat par la porte avant. Personne n’était là. Ensuite, elle alla chercher du charbon à la remise derrière la maison, et il n’y avait personne non plus. Hajo sortit vite de la maison, la Bible de leur bonne sous le bras, et se faufila parmi les passants en direction de l’église. C’est ainsi qu’il atteignit l’hôpital Royal de psychiatrie dont le directeur, un de ses amis, l’admit à titre de patient pour le cacher. Levi trouva une autre cachette sûre à Eindhoven.

Eindhoven fut libérée peu de temps après, et Hajo rentra chez lui. L’inquiétude régnait encore en ce temps-là. L’offensive des Ardennes tenait tout le monde en haleine. On avait très peur que les Allemands reprennent la ville. Tout de suite après la libération des Pays-Bas, Hajo fut décoré par le gouvernement britannique au Ridderzaal, à La Haye, et il devint membre de l’Ordre de l’Empire britannique.

Hajo déclara : « La guerre est finie », et il n’en parla plus jamais. Levi émigra en Israël et maintint le contact avec la famille Bruining.

Des médailles au débarras

Trois des médailles du soldat Robert Speirs McClymont (de g. à d.) : l’Étoile de 1914-1915, la Médaille de guerre britannique et la Médaille de la Victoire de 1914-1919. Affectueusement surnommées Pip, Squeak et Wilfred. [Stephen J. Thorne]

Il est facile d’oublier le service et le sacrifice d’un ancien combattant.

Il se peut que l’ancien combattant lui-même n’en parle pas, peut-être pour éviter des souvenirs douloureux ou pour épargner les horreurs de la guerre à ses proches, et cet important chapitre de l’histoire de la famille se perd. Cela explique peut-être pourquoi à Winnipeg, au début des années 2000, des médailles de la Première Guerre mondiale ont failli être mises au rebut.

Une famille débarrassant un appartement après un décès avait mis divers objets dont personne ne voulait dans des boites et invité les autres résidents à se servir.

Un voisin prit une petite boite contenant un écusson où étaient inscrites les initiales KOSB et quatre médailles, dont trois de la Première Guerre mondiale. Jetées par erreur, pensa-t-il, mais un membre de la famille du défunt lui dit que personne n’en voulait. Il les garda, ne sachant quoi en faire.

Le revers de la Médaille de la Victoire et le revers de la Médaille du service Imperial décernée pour 25 années de service dans la fonction publique. [Trinity Mirror]

Douze ans plus tard, il rencontra par hasard Dave Flannigan qui était alors président national de la Légion royale canadienne. Il lui raconta l’anecdote et lui remit les médailles.

Elles avaient été décernées au soldat Robert Speirs McClymont du King’s Own Scottish Borderers (KOSB) dont les débuts remontent à 1689.

Il s’agissait d’une Étoile de 1914-1915, d’une Médaille de guerre britannique et d’une Médaille de la Victoire de 1914-1919, un trio surnommé Pip, Squeak et Wilfred en l’honneur de personnages d’une bande dessinée populaire de l’époque.

La quatrième était la Médaille du service impérial qui avait été décernée dans les années 1950 aux fonctionnaires qui prenaient leur retraite après 25 ans de service.

la Médaille du service Imperial. [Mirrorpix]

Nos recherches nous ont permis d’approfondir un peu plus leur histoire. Un certain Robert Speirs McClymont naquit à Minnigaff, en Écosse, en 1894. Une personne du même nom s’enrôla dans le KOSB dans la région de Dumfries et Galloway. Son matricule régimentaire était le 909.

« Malheureusement, très peu de dossiers des bataillons territoriaux ont survécu, nous dit Ian D. Martin du Musée régimentaire du KOSB. La clé de leur système de numérotation a été perdue. » Et avec elle, la date de l’enrôlement de McClymont.

Selon la carte de ses médailles, le 5e Bataillon du KOSB (Dumfries et Galloway) dont il faisait partie débarqua à Gallipoli le 10 juin 1915. Ce bataillon avait été mobilisé en aout 1914.

En janvier 1916, le bataillon fut déployé en Égypte, où McClymont fut transféré à l’Imperial Camel Corps puis au Corps of Hussars. Un article publié sur greatwarforum.org note qu’il fut blessé à la deuxième bataille de Gaza, le 19 avril 1917.

Flannigan s’applique à faire revivre l’histoire de McClymont. Il la raconte chaque fois qu’il prend la parole dans une école de Terre-Neuve-et-Labrador ou à un événement de la Légion quelque part au pays.

« Je me suis mis à penser à tous les événements qui se sont produits pour que les médailles me parviennent, dit-il. Je n’ai rien à voir avec ce monsieur, mais j’ai l’impression que cet ancien combattant m’a choisi en tant que conservateur de son souvenir. »


Conseils pour PRÉSERVER les ARTÉFACTS MILITAIRES

Entreposer les photos, les lettres et les documents à plat dans une boite solide.

Protéger les papiers dans des chemises de polyester.

Ne pas utiliser de colle, de ruban adhésif, ni d’album autocollant.

Tenir les photos et les papiers à l’écart de la lumière pour ralentir la décoloration.

Ranger ou afficher les articles importants loin des bouches de chauffage ou de climatisation.

Ne pas entreposer les artéfacts dans un hangar, dans un garage, dans un grenier, ni dans un sous-sol où les changements de température et d’humidité risquent de les endommager.

Se tenir au courant des changements technologiques pour assurer l’accès aux copies numériques.

L’Institut canadien de conservation offre d’autres conseils aux familles et aux conservateurs désireux de préserver des artéfacts ou des souvenirs militaires : www.canada.ca/fr/institut-conservation/services/soin-objets.html.

Confier les articles à un musée, à une filiale de la Légion, à une société historique ou à une association régimentaire qui peut les exposer.

La guerre arrive au port de Sydney

Un convoi sur l’océan Atlantique se déplace vers l’est en novembre 1942. [US Navy / 80-G-474788]

Désertée et couverte de graffitis durant des dizaines d’années, l’ancienne batterie de canons située à Chapel Point, à North Sydney, dans l’ile néo-écossaise du Cap-Breton, a été restaurée l’été dernier dans le cadre d’un projet local ayant pour but de créer un parc de 48,5 hectares consacré à l’histoire militaire du Canada.

Le projet, qui doit être nommé Parc commémoratif de l’Atlantique, est géré par des bénévoles qui veulent « créer un voyage côtier du souvenir qui ravive l’histoire militaire du Canada ».

Sydney a joué un rôle important à la Seconde Guerre mondiale en tant que deuxième port par ordre d’importance, après Halifax, concernant la formation de convois. À l’époque, avant que Terre-Neuve se joigne au Canada, Sydney était renommée comme étant la ville d’Amérique du Nord la plus à l’est, ce qui veut dire qu’entre 1939 et 1945, c’était aussi la ville canadienne la plus proche de la guerre.

Quand la France, la Belgique et les Pays-Bas tombèrent, la Grande-Bretagne perdit ses principales sources d’approvisionnement en Europe continentale. Elle devint entièrement dépendante du Canada et des États-Unis, alors neutres, pour une grande partie de sa nourriture, de son bois et de son carburant, sans parler des hommes, des femmes et des fournitures nécessaires au combat.

Tout cela devait parvenir en Grande-Bretagne à bord de navires traversant l’Atlantique Nord orageux. L’Allemagne, qui en était bien consciente, essaya pour la soumettre de l’affamer au moyen d’un blocus. Dans ce dessein, l’Allemagne déchaina sa flotte de sous-marins, les dangereux U-boote, à la bataille la plus longue de la Seconde Guerre mondiale : la bataille de l’Atlantique.

Comme l’a souligné l’historien Marc Milner dans The Battle of the Atlantic: Canada’s War at Sea in Canada’s Ultimate Story (La bataille de l’Atlantique : la guerre en mer du Canada dans l’histoire ultime du Canada, NDT), « La bataille de l’Atlantique est la seule grande campagne de la Seconde Guerre mondiale qui ait été façonnée par des facteurs principalement canadiens. En effet, elle n’impliqua pas seulement la Marine royale du Canada : elle fut le principal effort de guerre du pays. Au printemps 1943, le Canada était le deuxième acteur allié par ordre d’importance, après la Grande-Bretagne, dans l’Atlantique Nord. Près de la moitié des escortes faites entre New York et le Royaume-Uni étaient canadiennes. La plupart des navires étaient construits au Canada, et la plupart étaient basés au Canada ».

Le port de Sydney est situé dans une baie à deux bras. La ville de Sydney est située sur la rive est du bras sud, dans lequel se jette la rivière Sydney. La ville de Sydney est le centre d’activité de la région, encadrée par plusieurs petites villes comme Sydney Mines, North Sydney et New Waterford.

Du côté ouest de la baie se trouvait le principal employeur du Cap-Breton, la Dominion Steel and Coal Corporation (DOSCO). Vu la nécessité de construire et de réparer rapidement des navires, son acier et son charbon qui servait à alimenter un grand nombre de navires marchands, étaient d’une très grande utilité.

Comme le reste du Canada, Sydney n’était pas vraiment prête à faire la guerre en 1939. Le port avait joué un rôle majeur à la Première Guerre mondiale, mais seulement vers la fin, quand les autorités s’étaient aperçues que le moyen le plus sûr d’envoyer des navires en Grande-Bretagne était en convois.

Les fortifications, qui étaient désarmées depuis longtemps, étaient en mauvais état. Il ne se passa pas grand-chose avant 1940, quand la chute de la France provoqua la crise en Grande-Bretagne.

Chapel Hill. [Société du Parc commémoratif de l’Atlantique]

Au printemps 1940, Halifax n’était en mesure de fournir à Sydney que deux chalutiers convertis en dragueurs de mines et un navire de patrouille de la GRC. En aout, le port reçut deux yachts américains qui étaient destinés à un service d’escorte : le Reindeer et le Husky. Deux remorqueurs furent envoyés à Sydney pour servir de navires d’inspection. Un autre chalutier dragueur de mines et deux autres yachts furent ajoutés à la fin de l’été.

La ville était en train de prendre un air militaire lorsque le district des chantiers fut clôturé pour des raisons de sécurité et que de nouveaux quartiers et de nouvelles installations furent construits pour le personnel marin arrivant en ville.

Les travaux commencèrent aussi aux fortifications abandonnées. Cinq postes d’artillerie étaient prévus, dont celui de Chapel Point qui serait le premier à entrer en service et qui serait chargé de soutenir les activités d’inspection maritime. Le Cape Breton Highlanders et le Pictou Highlanders furent mis à contribution pour garder les fortifications et l’aéroport. La 16e Brigade côtière fut levée pour fournir des canonniers. Un poste de contrôle de tir fut construit sur un terrain élevé situé le long du chemin Kilkenny Lake entre South Bar et Point Petrie. Des cabanes en bois finirent par être construites à toutes les batteries pour abriter les hommes qui avaient dormi sous la toile pendant les premiers mois.

L’Aviation royale du Canada commença également la construction d’un aérodrome à Reserve Mines, à l’est de Sydney (aujourd’hui l’aéroport JA Douglas McCurdy Sydney). Cependant, on avait désespérément besoin d’aéronefs en Grande-Bretagne, alors l’Escadron n° 8 dut se contenter d’aéronefs Delta peu solides durant la première partie de 1940. Trois hydravions Stranraer plus robustes finirent par être ajoutés; ils pouvaient escorter les convois jusqu’au coucher du soleil.

Les navires marchands qui descendaient le fleuve Saint-Laurent perdaient des journées précieuses en retournant à Halifax pour se former en convois. Sydney devint donc le point de rassemblement pour bon nombre de ces navires, qui rejoignaient aux Grands Bancs les convois partant d’Halifax.

Le 31 juillet 1940, le premier convoi, composé de 25 navires, quitta Sydney pour rejoindre le convoi HX-62 qui avait quitté Halifax la veille. Les autorités britanniques décidèrent que Sydney serait le point de rassemblement pour les navires dont la vitesse était supérieure à 7,5 nœuds mais inférieure à 9 nœuds. Ces convois lents furent désignés SC.

Le SC-1, formé de 40 navires marchands, prit le large le 15 aout 1940. Le port commença alors un cycle de huit jours entre les convois. Les autorités britanniques avaient espéré que les convois seraient formés de moins de 30 navires, mais le besoin était pressant, alors ils en comprenaient habituellement davantage.

La batterie telle qu’elle était au printemps 2019 et après sa restauration en octobre. [Tom MacGregor]

Le SC-7, qui quitta Sydney le 5 octobre, fut le premier convoi attaqué par plusieurs U-boote chassant ensemble comme une meute de loups. Vingt de ses 34 navires furent perdus. À la fin de la saison de navigation de 1940, 48 convois totalisant 967 navires avaient quitté le port de Sydney.

Alors que la guerre trainait en longueur, de meilleurs navires servirent d’escorte, dont les corvettes fabriquées au Canada. Les batteries furent améliorées et l’aérodrome fut complété, puis agrandi, alors que de meilleurs appareils, capables d’escorter les convois plus loin en mer devinrent disponibles.

Les convois vers la Grande-Bretagne n’étaient pas les seuls à être protégés par les navires basés à Sydney. Ils comprenaient aussi des navires en provenance de Montréal ou de Québec et d’autres allant chercher du charbon à Terre-Neuve pour la DOSCO. Par la suite, la MRC défendit aussi les navires ravitaillant les bases que les États-Unis construisaient à Terre-Neuve et au Groenland.

Un bombardier Liberator de la Royal Air Force escorte un convoi transatlantique vers 1943. [MDN/BAC/PA-107907]

Lorsque les États-Unis déclarèrent la guerre à l’Allemagne, après l’attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, l’amiral Karl Dönitz, commandant de la flotte d’U-boote, déclencha une guerre totale à l’Amérique du Nord. Ses sous-marins trouvèrent dans le golfe du Saint-Laurent un terrain de chasse particulièrement fertile. Certains remontèrent même le fleuve. Au cours de la saison de navigation de 1942, ils coulèrent 20 navires marchands, un transport de troupes américain et deux navires de guerre de la MRC, et ne perdirent que deux de leurs bâtiments.

Les chantiers navals du Canada ne pouvaient pas produire de nouveaux navires et remettre en état ceux qui existaient déjà assez vite, alors le gouvernement fédéral ordonna la construction d’une nouvelle base navale à Fort Edward, sur le bras sud du port, en face de Sydney. Le terrain de 344 hectares formait une sorte de nouvelle ville. Les ateliers et les voies ferrées étaient situés près de l’eau. Le reste de la base était aménagé en grille, avec des rues pour le logement et un hôpital. La nouvelle base prit le nom de NCSM Protector II, tandis que la base d’origine à Sydney avait celui de NCSM Protector I.

Le 13 octobre 1942, le vapeur Caribou, traversier faisant la navette entre Sydney et Port aux Basques, T.-N.–L., quitta Sydney vers 21 h 30 avec à son bord 73 civils, dont 11 enfants, 118 militaires et 46 membres d’équipage. Le NCSM Grandmere, un dragueur de mines, escorta le navire en le suivant conformément aux procédures navales britanniques concernant l’escorte d’un seul navire.

Le 14 octobre à 3 h 40, l’U-69 lança une torpille au Caribou qui l’atteignit à tribord. La plupart des passagers étaient dans leurs couchettes, et furent désorientés par l’explosion. Plusieurs canots de sauvetage furent détruits dans l’explosion et d’autres ne purent pas être mis à la mer.

Le vapeur Caribou torpillé par le U-69 coule dans le golfe du Saint-Laurent. Un timbre-poste de Terre-Neuve de 1928 vantait le voyage de neuf heures du Caribou à Sydney, N.-É. [Wikimedia]

Le Grandmere vit l’U-boot en surface et tenta de le percuter, mais le sous-marin plongea. Il largua des grenades sous-marines, mais manqua le sous-marin. Conformément à la procédure établie, le Grandmere poursuivit le sous-marin pendant deux heures, s’arrêter pour sauver les survivants n’en aurait fait qu’une cible plus facile. L’U-69 s’éclipsa et le Grandmere retourna chercher les survivants. Sur les 237 personnes qui étaient à bord, 136 avaient péri. Le seul enfant qui survécut fut un garçon d’Halifax âgé de 15 mois.

Le naufrage du paquebot était la conséquence d’une attaque de circonstance, qui n’avait pas de sens en termes de stratégie militaire, mais dont l’effet sur le moral était important, en particulier à Sydney et à Port-aux-Basques où la plupart des victimes avaient de la famille et des amis.

Le vapeur Caribou torpillé par le U-69 coule dans le golfe du Saint-Laurent. Un timbre-poste de Terre-Neuve de 1928 vantait le voyage de neuf heures du Caribou à Sydney, N.-É. [Wordpress]

Les habitants de Sydney commençaient à s’habituer à la vie portuaire en temps de guerre. Des avis étaient affichés près des téléphones publics pour rappeler à leurs utilisateurs qu’il était interdit de mentionner les navires, leurs mouvements, les troupes, les industries de guerre et même la météo.

Les exercices d’extinction des feux étaient monnaie courante. Pendant le premier, selon les historiens Brian Tennyson et Roger Sarty, presque tous les gens qui avaient une voiture conduisirent jusqu’à Hardwood Hill sans allumer leurs feux rien que pour voir la ville dans l’obscurité. Des chefs d’ilot de tous âges furent désignés pour effectuer des exercices antiaériens périodiques.

Sur une note plus réjouissante, vu le grand nombre de militaires présents dans la ville à cause de la guerre, les groupes communautaires organisaient des danses et mettaient en place des cantines où l’on vendait des cigarettes, des boissons non alcoolisées et des sandwichs.

Un convoi se forme dans le port de Sydney pendant la Seconde Guerre mondiale. [Société du Parc commémoratif de l’Atlantique]

Deux ans après le naufrage du Caribou, une catastrophe survint à nouveau dans des circonstances étrangement similaires.

Le vapeur Burgeo était affecté au transport de passagers entre Sydney et Port-aux-Basques. Le 24 novembre 1944, il était escorté par le NCSM Shawinigan et un navire de la garde côtière américaine. Ayant tiré les leçons de la tragédie passée, il zigzagua pendant la traversée et entra dans le port sans incident. Le Shawinigan se détacha et patrouilla seul à la recherche d’U-boote, prévo-yant de retrouver le Burgeo au matin pour le voyage du retour.

Cette nuit-là, le Shawinigan trouva l’U-1228 sur son chemin, qui se préparait à retourner en Europe après une chasse infruc-tueuse. L’U-boot tira une torpille acoustique GNAT qui frappa la corvette quatre minutes plus tard. Le navire explosa avant de pouvoir appeler au secours. Les 91 membres d’équipage furent perdus.

Le Burgeo quitta le port le matin, mais il ne vit pas le Shawinigan pendant le voyage. Vu que le silence radio était en vigueur, ce n’est que lorsque le traversier arriva à Sydney sans escorte que la marine sut que quelque chose clochait. Au cours des recherches qui durèrent trois jours, on ne retrouva qu’une partie de la passerelle et six corps.

Encore une fois, les victimes étaient bien connues à terre, et la communauté se trouvait dans le deuil.

La Bataille de l’Atlantique se termina lorsque la guerre en Europe prit fin : le 8 mai 1945. Cependant, la nouvelle ne fut pas suivie par les joyeuses célébrations comme celles qui furent tenues dans la plupart des villes nord-américaines. « Bien que le jour eût été déclaré jour férié, aucune célébration de victoire civique ne fut organisée, ont écrit Tennyson et Sarty. Plus important encore, les danses et les spectacles publics furent tous annulés, et les restaurants et les magasins, fermés, dans l’espoir de contrôler les célébrations publiques. Peut-être encore plus mal avisé, les magasins d’alcool furent également fermés. »

En conséquence, des bandes d’hommes erraient dans les rues sans moyen d’exprimer leurs émotions. Des émeutes finirent par éclater. Des fenêtres furent brisées et les magasins d’alcool, pillés. Il fallut plusieurs jours pour rétablir l’ordre. Encore aujourd’hui, on se dispute pour savoir sur qui on devrait jeter la responsabilité.

Le port de Sydney avait fait ses preuves à la guerre. Environ 7 500 navires y avaient formé des convois avant de faire le dangereux voyage vers la Grande-Bretagne.

Après la guerre, les chantiers navals étaient occupés à remettre des navires en état, mais le mili-taire réduisit rapidement la pré-sence de l’armée et de l’aviation. Les chantiers navals ne durèrent que quelques années et même les industries de l’acier et du charbon finirent par s’effondrer. Aujourd’hui, le Cap-Breton dépend davantage du tourisme que de l’armée ou des mines de charbon.

La société du Parc commémoratif de l’Atlantique a l’intention de développer un parc comprenant une plage, une aire de pique-nique et des sentiers pédestres avec des panneaux d’interprétation, ainsi que de recréer une réplique de cantonnement de Premières nations. Une fois terminé, il devrait donner un coup de pouce au tourisme et rappeler aux visiteurs et aux habitants le rôle noble que le port a joué dans l’histoire militaire du Canada.

FACE À FACE

Était-il acceptable que le général Christopher Vokes ordonne à ses troupes de raser la ville de Friesoythe, en Allemagne, au cours de la Seconde Guerre mondiale?

MARK ZUEHLKE est historien militaire et auteur des 12 tomes de la série Canadian Battle ainsi que du Canadian Military Atlas. Il a reçu le prix d’histoire du Gouverneur général de 2014 pour les médias populaires : le prix Pierre-Berton. [Illustrations de Joel Kimmel]

Avec le recul, qualifié par la morale moderne, la destruction délibérée, les 13 et 14 avril 1945, d’une grande partie de Friesoythe par des soldats canadiens est indéfendable. Les mots exacts du major-général Christopher Vokes auraient été les suivants : « Burn the fucking town (Brulez l’hostie de ville, NDT)! »

Il donna cet ordre parce qu’il croyait que le commandant de l’Argyll and Sutherland Highlander, le lieutenant-colonel Wigle, avait été tué par un civil. En réalité, Wigle avait été tué au cours d’une bataille rangée avec des soldats allemands qui prenaient d’assaut l’état-major de l’Argyll.

La plupart des membres de l’Argyll acceptèrent cependant sans broncher la rumeur concernant le tireur civil qui se répandit rapidement dans les rangs, puis qui parvint aux oreilles du commandement de la 4e Brigade de blindés jusqu’au brigadier Robert Moncel, et puis jusqu’à Vokes. Bien que Wigle n’eût dirigé l’Argyll que depuis février, il avait été décoré de l’Ordre du service distingué et avait été nommé officier de l’Ordre de l’Empire britannique pour son commandement au combat lors des batailles de la Rhénanie. Il s’était fait remarquer par le grand état-major de l’armée qui pensait lui offrir un rang supérieur, et il était populaire auprès de l’Argyll.

La rumeur engendra également un désir de vengeance. « Je conduisais un lance-flammes, déclara le soldat Harold Reid, et nous avons incendié toute la ville ». Ailleurs dans Friesoythe, après avoir regardé impassiblement le clocher d’une égli-se s’effondrer dans la structure enflammée qui le supportait, le soldat Donald Stark entra dans une maison, monta à l’étage, et jeta calmement une grenade de phosphore dans chacune des trois chambres.

Le mémorialiste militaire de la 4e Brigade écrivit qu’alors que la nuit tombait, « Friesoythe [était] un facsimilé raisonnable de L’Enfer de Dante ». Ce qui arriva à Friesoythe ne fut jamais versé aux dossiers et il n’y eut pas d’enquête. Après la guerre, l’historien militaire et lieutenant-colonel CP Stacey confirma l’incendie de Friesoythe en s’y rendant en personne. Il dit de l’incident qu’il s’agissait « de représailles erronées » et ne put découvrir ce qui avait suscité la rumeur du tireur civil.

« Il y a un durcissement certain du point de vue canadien », écrivit le mémorialiste de la 8e artillerie antiaérienne légère immé-diatement après. « Les civils de Friesoythe ont appris que la trahison ne paie pas. [L’Argyll] a été attaqué dans cette ville hier par des forces allemandes soutenues par des civils, et aujourd’hui toute la ville est rasée. Une expiation terrible, mais une expiation que les boches eux-mêmes connaissent et comprennent. Il semble maintenant que continuer à se battre soit une folie, mais tant que les Allemands fanatiques continueront d’accepter [le combat], la guerre se poursuivra. »

Ces mots vont droit au but. Lorsque la guerre tirait à sa fin, quand des Canadiens étaient tués à cause de ce qui était perçu comme étant une action de civils ou une collusion entre des civils et des soldats, cela invitait des repré-sailles brutales. Friesoythe en fut le parfait exemple. Injustifiable aujourd’hui, mais compréhensible dans le contexte de l’époque.

TERRY COPP est directeur émérite du Laurier Centre for Military and Strategic Disarmament Studies de l’Université Wilfrid Laurier. Il est l’auteur de nombreux livres et articles sur le rôle du Canada aux deux guerres mondiales. [Illustrations de Joel Kimmel]

Les historiens ont, dans l’ensemble, fermé les yeux sur les opérations menées par les armées alliées durant les dernières semaines de la guerre, bien que de nombreuses batailles y aient été aussi complexes que celles qui furent livrées à l’ouest du Rhin. Les combats du Canada aux Pays-Bas et en Allemagne étaient brefs, intenses et san-glants. Les combats dans les rues à Groningue, le siège de Delfzijl, la traversée du canal Küsten et la bataille de Leer furent particulièrement difficiles, car la fin de la guerre semblait imminente. Pour les soldats alliés, leurs ennemis étaient des bâtards sanguinaires prêts à mourir au nom du mal ou à se rendre deux minutes après avoir tué un de leurs camarades.

Personne ne prit la peine de leur expliquer qu’il était nécessaire de maintenir la pression pour rassurer les Russes qui craignaient un ralentissement ou la signature d’une trêve séparée avec l’armée allemande.

La 4e Division canadienne (blindée), épuisée par les combats à la trouée de Hochwald en mars, franchit le Rhin au début de la retraite allemande. Sa tâche, qui était de protéger le flanc gauche de la deuxième armée britannique, ne lui semblait pas très risquée, jusqu’au canal de Twente, où le Lincoln and Welland Regiment perdit 67 hommes avant la libération de Delden. En entrant en Allemagne, l’Argyll and Sutherland Highlanders du Canada nettoya Meppen et se mit en marche vers Oldenburg, objectif de la division.

Le Lake Superior Regiment s’avança sur un seul axe que les ingénieurs décrivirent comme « le cœur d’une tourbière qui ne permettait pas de déviation par rapport à un front droit et étroit » et captura Sögel le 9 avril. Mais lorsque les unités de soutien entrèrent dans le village, un groupement tactique allemand comprenant « de très jeunes hommes sans uniforme militaire discernable » contrattaqua, obligeant les hommes de l’ambulance légère no 12 à défendre leur infirmerie de campagne « à l’aide d’armes empruntées aux patients ». Cinq membres du personnel médical furent blessés.

Par la suite, les ingénieurs de la division utilisèrent de la dynamite pour détruire les bâtiments de Sögel puis se servirent des décombres pour construire la « route qui sombre » vers Oldenburg.

Après Sögel, même les adolescents les plus jeunes furent obligés de lever les mains et de retourner leurs poches quand ils se ren-daient. À Friesoythe, l’Argyll mena comme à son habitude une attaque bien pensée pour saisir la ville, mais son état-major fut attaqué et trois hommes, dont le commandant, le lieutenant-colonel Wigle, furent tués. Une rumeur circula selon laquelle Wigle aurait été tué par un civil, et quelques soldats de l’Argyll incendièrent plusieurs maisons en représailles. Cet incident aurait pu facilement être réprimé par des dirigeants responsables; au lieu de cela, le Mgén. Chris Vokes, officier promu bien au-dessus de ses capacités, ordonna la destruction totale de la ville. Plus de deux tiers des 391 bâtiments de Friesoythe furent détruits ou endommagés, y compris les deux églises. Vokes et les soldats qui obéirent à ses ordres ont déshonoré l’armée. Ils auraient dû en répondre en 1945 et le devraient encore aujourd’hui.

Le forum sur la santé des anciens combattants a lieu en ligne

Des centaines de personnes aux quatre coins du pays ont participé à une série de colloques en ligne organisés par l’Institut canadien de recherche sur la santé des militaires et des vétérans, à la place du forum de recherche de 2020 qui avait été reporté en raison de la pandémie.

Contrairement à la panoplie de sujets du forum plénier, les sessions de l’ICRSMV en ligne se concentraient sur quatre sujets. Bien que les participants aient pu poser des questions, il ne leur a pas été possible de réseauter face à face. Il y a quand même eu un côté positif.

« Beaucoup de gens qui voulaient participer à l’ICRSMV depuis longtemps, mais qui ne pouvaient pas se rendre au forum, ont été en mesure d’assister à ces colloques », dit Patrick Smith, président du Centre d’excellence sur le trouble de stress post-traumatique et les états de santé mentale connexes. Le forum se tient dans une ville différente chaque année, et la plupart des participants viennent de loin pour y assister.

M. Smith a animé la séance sur la douleur chronique. Les autres sujets abordés concernaient la COVID-19 et la modification des activités, le préjudice moral, et la recherche sur le sexe et le genre.

Patrick Smith, président du Centre d’excellence sur le trouble de stress post-traumatique et les états de santé mentale connexes [CIMVH]

Le panel sur la COVID-19 qu’a animé le lieutenant-colonel Andrew Beckett, chirurgien traumatologue des FAC, a discuté de moyens de stimuler l’immunité, de difficultés de transport des patients, et de l’utilisation d’anticoagulants pour les patients gravement malades.

Les FAC réagissent aux épidémies et aux pandémies à l’échelle internationale et au pays, dit Homer Tien, colonel et chirurgien des FAC à la retraite qui dirige maintenant ORNGE, le service d’ambulance aérienne de l’Ontario. Il a fait état des recherches sur le transport aérien sécuritaire des patients gravement malades touchés par la pandémie. Des études sont en cours sur la dispersion des particules vaporisées dans les aéronefs, l’équipement de protection pratique pour le personnel sanitaire à bord et l’identification de traitement sûr en vol.

En dépit de nouvelles encourageantes, nous sommes encore loin d’avoir un vaccin efficace, a rapporté la Dre Joanne Langley, codirigeante du Groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 du Canada. À l’automne 2020, quelques-uns seulement des plus de 180 vaccins à l’étude avaient entamé la phase 3 des essais cliniques où l’on en dé-termine la sécurité et l’efficacité à grande échelle.

Lorsque l’un d’entre eux sera approuvé, dit-elle, il faudra du temps pour fabriquer suffisamment de doses pour toute la population. La production sera lente, et la distribution devra s’organiser selon une liste de priorités sur laquelle les travailleurs de la santé et les secouristes seront vraisemblablement parmi les premiers.

Toutefois, le vaccin n’est peut-être pas la seule façon de stimuler l’immunité. Il y a des anticorps dirigés contre le virus dans le plasma sanguin des gens atteints par la COVID en convalescence, qui peut être séparé après un don de sang et administré à une autre personne. La recherche a montré que cette transfusion stimule l’immunité chez cette deuxième personne, a expliqué la Dre Dana Devine, experte scientifique en chef de la Société canadienne du sang.

lieutenant-colonel Andrew Beckett, chirurgien traumatologue des FAC [CIMVH]

Parmi les présentateurs du webinaire sur la douleur chronique se trouvaient Friedhelm Sandbrink et Benjamin Kligler de l’U.S. Veterans Health Administration, le directeur médical du Centre d’excellence sur la douleur chronique pour les vétérans canadiens, Ramesh Zacharias et l’ancienne combattante Michelle Bourdon. 

La douleur chronique est aussi ancienne que l’humanité, mais les soins efficaces, eux, n’en sont qu’à leurs balbutiements, a déclaré le modérateur Eric Schoomaker, lieutenant-général et médecin général de l’armée américaine à la retraite.

Des centres au Canada et aux États-Unis considèrent les aspects biologiques, psychologiques et sociaux de la gestion de la douleur et adoptent des pratiques non traditionnelles, comme l’acupuncture et le yoga, en plus des traitements allopathiques. Ils évitent l’utilisation excessive d’opioïdes qui risquent de mener à des lésions et à la dépendance. 

En outre, les chercheurs se préoccupent des besoins des personnes vivant avec la douleur chronique et de ceux de leurs aidants, dit Schoomaker en résumé.

 

Tel n’est pas toujours le cas en ce qui concerne le sexe et le genre. Trop souvent, les résultats de la recherche en santé ne reflètent que les expériences d’anciens combattants et du personnel militaire de sexe masculin, a observé le groupe d’experts sur le sujet. 

Lors du développement de la recherche, il faut se demander si cela «  s’applique également à tous », dit Maya Eichler de l’université Mount Saint Vincent à Halifax et directrice du Centre pour l’innovation sociale et l’engagement communautaire dans les affaires militaires. 

C’est une question importante à un moment où l’armée canadienne veut que sa force comprenne au moins 25 % de femmes, dit Jennifer E. C. Lee, directrice intérimaire de la recherche sur le personnel et le soutien familial. Les FAC se penchent sur les politiques qui entrainent des disparités, » dit-elle. 

Les différences entre les sexes et les genres sont de plus en plus prises en compte dans les études sur les problèmes de santé des anciens combattants, et l’on y tient compte du sans-abrisme, de la transition à la vie civile, de l’inconduite sexuelle et de la santé mentale, dit Margaret McKinnon du département de psychiatrie et de sciences neurocomportementales et titulaire de la chaire Homewood en santé mentale et traumatisme de l’Université McMaster d’Hamilton. La recherche sur les effets du service militaire sur le corps et le système reproducteur féminins est urgente, dit-elle.

 

Le symposium final était consacré au préjudice moral découlant du service militaire et du service des travailleurs de la santé au cours de la pandémie.

Anthony Nazarov de l’Université Western de London, en Ontario, a fait état des progrès dans l’évaluation, la prévention et le traitement du préjudice moral, y compris les facteurs associés à la résilience et à la vulnérabilité aux blessures.  

« Les facteurs de stress moraux sont indissociables du travail », a déclaré la Dre Andrea Phelps, du Phoenix Centre for post-traumatic mental health, qui s’est jointe à la session depuis l’Australie, où il était 2 h du matin.

Le stress moral est indissociable des activités militaires et des professions de la santé et des premiers intervenants, dit-elle. Cependant, ces organisations peuvent en atténuer les effets par un soutien immédiat et puis par un accompagnement régulier, notamment le soutien par les pairs et le counseling spirituel, et par « la reconnaissance de la communauté pour le rôle essentiel qu’ils remplissent ». 

Suzette Bremault-Phillips, de la faculté de réadaptation médicale de l’Université de l’Alberta, a discuté l’accroissement de la résilience en explorant la moralité et les valeurs avant le déploiement, ce qui augmente la conscience de soi morale et permet aux militaires d’exercer leur jugement moral lors des exercices de formation.

L’ancien combattant Brian McKenna a parlé de ses expériences en Bosnie et en Afghanistan et décrit la différence entre le préjudice moral et les symptômes de stress post-traumatique. 

Le TSPT peut provoquer des réactions physiques instantanées, comme se baisser rapidement quand on entend un grand bruit. « Le préjudice moral ne vous frappe pas en plein visage […] il se forme au fil du temps […] un sentiment lancinant constant qui monte et descend. »

Donner un nom à un préjudice moral et rencontrer d’autres personnes qui le vivent est important. « Ça donne l’impression que quelqu’un, quelque part, me comprend. Savoir que ça existe donne l’espoir qu’il y a des choses à faire pour aller mieux. » Et même si les pratiques exemplaires ne sont pas encore fermement établies, « on avance un peu, au moins ».

Le prochain forum en personne sur la santé des militaires et des anciens combattants du CIMVRHR doit avoir lieu du 25 au 27 octobre 2021 à Halifax, si la pandémie le permet.

 

Des yeux ronds qui sauvent des vies

Le respirateur Macpherson fut conçu par le médecin et capitaine Cluny Macpherson du Newfoundland Regiment. [Musée des soins de santé/169.177.7]

Le premier masque à gaz utilisé par les soldats canadiens fut conçu par un Terre-Neuvien

Le premier masque à gaz donné aux soldats britanniques après que les Allemands déchainèrent une nouvelle arme diabolique, en 1915, fut mis au point par un médecin de Terre-Neuve.

Le 22 avril 1915, les troupes allemandes larguèrent 160 tonnes de chlore gazeux au front occidental. Le gaz forma un nuage jaune-verdâtre de six kilomètres de longueur et d’un demi-kilomètre de largeur, qui dériva avec le vent au-dessus les lignes canadiennes et françaises. Étant plus lourd que l’air, il s’installa dans les zones basses, transformant les tranchées en pièges mortels.

Lorsque le chlore entre en contact avec l’humidité des yeux, du nez et des poumons, il se transforme en acide qui aveugle, brule et cause des ampoules. Il détruit la muqueuse pulmonaire; les victimes se noient dans leurs propres sécrétions ou meurent asphyxiées. Il n’existe pas d’antidote.

À l’époque, personne n’y était préparé. Les hommes toussaient horriblement quand ils respiraient ce gaz à l’odeur d’eau de javel. Beaucoup en moururent, d’autres furent aveuglés et brulés; la plupart des survivants eurent des problèmes pulmonaires durant le reste de leur vie.

Le médecin et lieutenant-colonel canadien Edward Morrison fut horrifié de voir les hommes « cracher leurs poumons, vraiment » puis, « à l’agonie, se rouler par terre comme des chiens enragés. »

Un soldat (à droite) porte un des premiers masques à gaz pour se protéger des nuages de chlore. [Archives de la revue Légion/19700140-077]

Lors de la deuxième attaque, deux jours plus tard, on dit aux troupes canadiennes de tenir un mouchoir ou une chaussette trempée d’eau ou d’urine contre leur nez; le chlore se cristalliserait avant d’atteindre leurs poumons.

Le 3 mai, les Britanniques fournirent 30 000 tampons de coton enveloppé de gaze, qui étaient trempés dans du bicarbonate de soude, puis tenus contre le nez et la bouche. Des lunettes furent distribuées pour protéger les yeux. Ce dispositif de fortune fut remplacé par le respirateur Black Veil (voile noir, NDT), qui était muni d’une ficelle pour tenir le tampon en place.

Cela ne suffisait pas. Le 6 juin, les soldats britanniques et canadiens reçurent le premier masque à gaz – un capuchon, en réalité – conçu par le capitaine Cluny Macpherson, médecin du 1st Newfoundland Regiment.

Macpherson suggéra de couvrir toute la tête dans un sac en flanelle trempée dans un mélange chimique le rendant étanche au gaz. Le casque Hypo, surnommé British Smoke Hood (capuchon antifumée britannique, NDT), avait une visière de mica ou d’acétate de cellulose. Il était fragile et engendrait des maux de tête, probablement à cause de l’accumulation de dioxyde de carbone, mais c’était un début.

Il fut suivi par un capuchon muni d’oculaires et d’une valve permettant au soldat d’expirer. Il fut sur-nommé « goggle-eyed bugger with the tit (bougre aux yeux ronds avec le nichon, NDT) ». Macpherson améliora ses prototypes sans cesse, même après son retour chez lui, quand il porta son attention sur les problèmes pulmonaires des mineurs, dit Maureen Peters, conservatrice de The Rooms à St. John’s.

Deux ans après le début de la guerre, des obus d’artillerie conte-nant du gaz étaient utilisés de part et d’autre de la ligne de front, et des masques à gaz de plus en plus sophistiqués furent conçus pour répondre au développement continu des menaces vaporeuses mortelles.

À la fin de la guerre, les soldats recevaient le petit respirateur en boite (en regard) qui décontaminait l’air. [MCG/ 19720102-061]

Le 12 juillet 1917, les Allemands utilisèrent le gaz moutarde pour la première fois, qui était mortel même sans être inhalé : cette vapeur incolore et huileuse pouvait être absorbée par la peau, et attaquait la muqueuse des poumons et de l’estomac, ce qui provoquait des hémorragies internes. Sa pollution tenace du sol, de la boue, de l’eau et des vêtements continuait de faire des victimes par empoisonnement secondaire pendant des semaines après les attaques.

En 1917, le respirateur en boite fut distribué aux soldats britanniques et canadiens. L’air était aspiré à travers un filtre et décontaminé avant de passer dans le masque.

Les hommes maudissaient les masques à gaz. Quelle qu’en soit la conception, ils étaient inconfortables et encombrants. Mais ils étaient aussi plus que ravis qu’ils existent.

Le torpillage de l’Athenia

SS Athenia [Avec l’aimable autorisation de Francis M. Carroll]

La première cible de l’Allemagne après que la Grande-Bretagne lui déclara la guerre fut un paquebot qui voguait à destination du Canada.

La Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne le dimanche 3 septembre 1939 à 11 h. Juste après 19 heures, ce soir-là, le capitaine James Cook du paquebot Athenia se joignit aux passagers de première pour diner.

Bien que le navire eût pris le départ deux jours plus tôt à Glasgow, à destination de Montréal via Liverpool et Belfast, Cook avait estimé que l’instabilité de la situation internationale exigeait sa présence sur le pont. Cependant, comme il le dit à un passager en milieu d’après-midi, ils se trouvaient maintenant assez loin dans l’océan Atlantique au nord-ouest de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, pour être hors de danger.

A 19 h 40, alors qu’on servait le repas du soir, une violente explosion détruisit la salle des machines, plongeant la salle des convives dans l’obscurité, projetant les tables et les chaises d’un côté à l’autre du pont. Le navire commença à s’incliner vers la gauche et la poupe à s’enfoncer. Le sous-marin allemand U-30 avait torpillé l’Athenia.

Pour les Canadiens, les Britanniques et même les Américains, c’est à ce moment-là que commença la guerre. Les Allemands étaient prêts. Une flottille de 19 sous-marins avait pris le large entre le 19 et le 22 aout et se trouvait en poste autour des iles britanniques où la crise relative à l’invasion allemande de la Pologne avait atteint son apogée.

En fait, l’Allemagne s’était engagée par traité à ne pas s’en prendre aux navires transportant des passagers civils, mais ce soir-là, à la tombée de la nuit, le capi-
taine de l’U-30 vit l’Athenia tous feux éteints et zigzaguant à la manière d’un navire militaire cherchant à éviter les sous-marins. Il en conclut qu’il s’agissait d’un croiseur marchand armé. L’U-30 tira quatre torpilles, dont une asséna un coup mortel à l’Athenia.

Des survivants du vapeur Athenia après leur sauvetage le 3 septembre 1939. [Alamy / KKFP4K]

L’Athenia était un navire de la compagnie Donaldson, construit en 1923, qui desservait les ports de Glasgow, Belfast et Liverpool ainsi que ceux de Québec et de Montréal. Contrairement au grand paquebot de luxe Queen Mary qui faisait la navette entre Southampton et New York, l’Athenia et ses navires jumeaux transportaient habituellement des familles qui visitaient des grands-parents en Écosse ou dans le Nord de l’Angleterre, ainsi que des étudiants, des touristes et des immigrants.

La crise internationale du mois d’aout – les négociations infructueuses d’alliance entre la Grande-Bretagne, la France et l’Union soviétique suivies par le pacte de non-agression germano-soviétique du 23 – avait incité un grand nombre de personnes à rentrer chez elles en Amérique du Nord avant le déclenchement des hostilités. L’Athenia transportait donc plus de passagers que d’habitude.

Le vapeur quitta Glasgow le 1er septembre, embarqua d’autres passagers à Belfast ce soir-là, puis se rendit à Liverpool où ses derniers passagers montèrent à bord. Ils étaient 1 102 au total, en plus de l’équipage de 316, quand le navire prit la mer le 2 septembre, à 16 h. L’Athenia contourna l’Irlande en longeant le canal du Nord et se trouvait en Atlantique, bien au large, avant la déclaration de guerre britannique.

Les routines habituelles à bord – offices religieux, affectations de places dans les salles à manger –, avaient suivi leur cours, et l’on avait pris certaines précautions particulières pour parer à toute éventualité : les sa-bords avaient été couverts et les canots de sauvetage préparés pour le cas où l’on en aurait besoin. Néanmoins, l’explosion de la torpille surprit tout le monde.

En attendant d’aller diner, le jeune Donald Wilcox de Dartmouth, Nouvelle-Écosse, s’était rendu au point le plus élevé de la proue du navire et regardait les vagues qu’elle brisait lorsque, tout à coup, le navire s’éleva de plusieurs pieds et retomba brusquement. « J’ai failli être renversé, » s’est-il souvenu des années après.

Toutes les lumières s’éteignirent et le navire s’arrêta soudainement, puis il commença à sombrer par la poupe. La salle des machines, la cuisine, une partie des salles à manger et de nombreuses cabines furent rapidement inondées. Dans l’obscurité, avant que l’éclairage de sécurité s’allume, les familles dispersées cherchèrent leur chemin à tâtons vers les ponts supérieurs. Les membres de l’équipage se servirent d’allumettes et de lampes de poche pour les guider, tandis que dans une partie du navire inondée, James A. Goodson de Toronto, un jeune homme de 18 ans qui avait écourté ses vacances en Europe, plongeait pour aider d’autres passagers qui étaient en difficulté, les guidant vers un escalier dont il ne restait qu’une partie.

Un jeune garçon est transporté en bas de la passerelle du Knute Nelson à Galway, en Irlande. [Melanie Brooks]

Les 26 canots de sauvetage furent tous mis à l’eau, bien qu’il fût difficile d’y faire monter un grand nombre de femmes et d’enfants. Heureusement, les signaux de détresse avaient été captés par des navires raisonnablement proches. Le cargo norvégien Knute Nelson arriva sur place peu après minuit, suivi par le vapeur suédois Southern Cross, qui appartenait au millionnaire Axel Wenner-Gren d’Electrolux. Ils acueillirent les survivants qui se trouvaient dans les canots de sauvetage à leur bord, soignèrent les blessés et offrirent à tous nourriture et boissons chaudes.

À mesure que la nuit s’avançait, trois contretorpilleurs de la Marine royale, l’Electra, l’Escort et le Fame arrivèrent sur place. Ils prirent également des survivants à leur bord et leur dispensèrent de la nourriture et des vêtements secs. Le cargo à vapeur américain City of Flint arriva sur les lieux en matinée et prit des gens du Southern Cross et des contretorpilleurs à son bord, puis il mit le cap sur Halifax, de l’autre côté de l’Atlantique. Le Knute Nelson se rendit au port irlandais de Galway, et les contretorpilleurs retournèrent en Écosse, où ils envoyèrent leurs passagers à Glasgow. Vers 11 h, le lundi, l’Athenia chavira et coula par la poupe.

La survie de 1 306 personnes tenait quelque peu du miracle, en grande partie due à la formation et la discipline du personnel de l’Athenia qui mit tous les canots à l’eau, à la proximité de plusieurs navires de sauvetage et aux flots relativement calmes. Malheureusement, 112 personnes périrent, certaines à cause de l’explosion initiale et d’autres pendant les opérations de sauvetage.

Parmi elles se trouvait Margaret Hayworth de Hamilton, Ont., une fillette âgée de 10 ans qui, frappée à la tête par un fragment lors de l’explosion de la torpille, mourut six jours plus tard malgré les soins qu’elle reçut à bord du City of Flint. Elle fut enterrée à Hamilton à l’occasion de funérailles publiques.

L’hélice du Knute Nelson scia un des canots de sauvetage pendant les opérations de secours. Parmi les victimes de cet accident se trouvait William Allan, pasteur presbytérien de Toronto qui animait une émission populaire à la radio. Hanna Baird de Verdun, Québec, assis-tante à bord de l’Athenia, ne survécut pas non plus, et on la considère aujourd’hui comme étant la première victime de la marine marchande du Canada à la Seconde Guerre mondiale. La mort de ces Canadiens était un début choquant de la guerre.

Pour beaucoup de survivants, en particulier les familles séparées en descendant dans les canots, les épreuves n’étaient pas encore terminées. Georgina Hayworth réussit à descendre dans un canot de sauvetage avec sa fille mortellement blessée, Margaret, mais Jacqueline, sa fille cadette qui s’accrochait à sa jupe, lâcha prise, et elle fut placée dans un autre canot.

« Ce fut le pire jour de ma vie, d’être séparée de ma mère », se souvint Jacqueline des années plus tard.

David Cass-Beggs, qui avait accepté un poste d’enseignant en génie électrique à l’Université de Toronto et son épouse, Barbara, voyageaient avec leur fille Rosemary, âgée de trois ans. Ne sachant pas s’il y aurait assez de place pour tous les passagers dans les canots de sauvetage, ils mirent leur enfant dans le bateau-hôpital. Ils montèrent à bord d’un canot de sauvetage par la suite et furent pris par le Knute Nelson puis emmenés à Galway, tandis que la petite Rosemary fut placée à bord du City of Flint, qui mit le cap sur Halifax. Heureusement, Winifred Davidson de Winnipeg, que Rosemary appelait « auntie » (tantine, NDT) s’occupa d’elle jusqu’à ce que des amis de sa famille la recueillent à Montréal.

Parmi les passagers recueillis par le Knute Nelson et transportés à Galway se trouvaient Rudolph et Anni Altschul qui avaient fui Prague en mars 1939, lorsque les Allemands avaient envahi la Tchécoslovaquie. Anni, en état de choc, répétait sans cesse à son mari qu’elle avait une cousine en Irlande. Dans cette situation chaotique, un tel détail semblait hors de propos à Rudolph, mais quand ils débarquèrent à Galway et furent accueillis par un groupe de travailleurs humanitaires organisé à la hâte, Anni appela simplement « Edith! », et sa cousine apparut parmi les bénévoles comme par miracle.

Les autorités de Galway et de Glasgow reçurent les survivants avec beaucoup de gentillesse et de générosité. Des soins leur furent fournis, les hôtels leur ouvrirent des chambres, des vêtements collectés leur furent distribués, et le téléphone et le télégraphe furent mis à leur disposition. Les gouvernements canadien et américain adressèrent des remerciements officiels aux gouvernements irlandais et britanniques, en particulier à ceux des villes de Galway et de Glasgow, pour leur aide. Vincent Massey, haut-commissaire du Canada au Royaume-Uni, demanda des fonds au gouvernement du Canada, et le premier ministre, tout comme la Croix-Rouge canadienne autorisèrent des fonds d’assistance.

Massey fit le nécessaire pour que des navires du Canadien Pacifique ramènent les gens à Halifax ou à Montréal. Le vapeur Duchess of Atholl prit le départ le 13 septembre, avec 104 survivants à son bord et le vapeur Duchess of York en emporta 163 le 14 septembre; les vapeurs Duchess of Richmond et Duchess of Bedford prirent la mer un peu plus tard. L’ambassadeur des États-Unis au Royaume-Uni, Joseph P. Kennedy, envoya son fils John F. Kennedy, âgé de 22 ans, au nord de Glasgow pour s’occuper des survivants américains. Les Américains envoyèrent également des fonds pour aider leurs survivants, et le ministère d’État affréta le vapeur Orizaba pour les rapatrier.

La douleur, l’horreur, le soulagement et la joie se répandirent lors de l’arrivée des survivants au Canada. Le City of Flint fut rejoint en haute mer par deux navires de la garde côtière améri-caine et escorté jusqu’au port d’Halifax le 13 septembre. Une grande foule accueillit le navire, dont le premier mi-nistre de la Nouvelle-Écosse, Angus L. Macdonald, le ministre de la Santé, le maire d’Halifax, des représentants de la Marine royale du Canada, de la GRC, de la Croix-Rouge et des scouts, des médecins et des infirmières, 40 journalistes et le consul général américain.

Des services avaient été préparés pour les survivants : vêtements, bain, repas, transport jusqu’à Montréal puis jusque chez eux. Une photo-graphie du cercueil fabriqué à la hâte de la petite Margaret Hayworth mit en lumière la cruauté de la guerre.

Des survivants du vapeur Athenia après leur sauvetage le 3 septembre 1939. [Getty Images / 534277070]

La destruction de ce paquebot aux premières heures de la guerre forma l’opinion publique dans tous les coins du monde anglophone. Compte tenu du décalage horaire, le Winnipeg Tribune imprima des éditions spéciales le soir du 3 septembre, avec à la une : NAVIRE BRITANNIQUE COULÉ PAR UNE TORPILLE ENNEMIE. Le lendemain, les gros titres du Globe and Mail annoncèrent ATHENIA TORPILLÉ, NAVIRE À DESTINATION DU CANADA, 1400 À BORD, COULÉ AU LARGE DES HÉBRIDES. L’article à la une du New York Times annonça PAQUEBOT ATHENIA COULÉ PAR UNE TORPILLE; 1400 PASSAGERS À BORD, 292 AMÉRICAINS. À Londres, le Times affirma  L’ATHENIA TORPILLÉ SANS AVERTISSEMENT; VIOLATION GRAVE DES CONVENTIONS ET TRAITÉS. Dans le port d’attache de l’Athenia, le Glasgow Daily Record & Mail déclara « la nature allemande n’a pas changé ».

Le gouvernement allemand nia officiellement avoir des sous-marins dans la région et accusa les Britanniques d’avoir détruit le navire eux-mêmes afin d’inciter les États-Unis à prendre part à la guerre. Cependant, le public des trois pays était fermement convaincu que le navire avait été coulé par les Allemands. Cette conviction fut confirmée lors des attaques contre des navires militaires ou marchands au cours des semaines qui suivirent.

Le choc du naufrage poussa les gouvernements à l’action. Winston S. Churchill fut appelé au gouvernement du premier ministre Neville Chamberlain, le 3 septembre, en tant que premier lord de l’Amirauté. Le lundi, il transmit au Parlement les renseignements sur le naufrage de l’Athenia et expliqua les obligations de l’Allemagne en vertu de l’accord naval anglo-allemand de 1935.

Le soir, il rencontra l’amiral de la flotte sir Dudley Pound et l’état-major de l’amirauté chargé d’évaluer la situation des sous-marins et la disposition des navires marchands britanniques. Poussé par les nouvelles de l’Athenia et de ses survivants, le cabinet se réunit tous les jours pour en discuter. Le soir du 6 septembre, Churchill et l’état-major de l’amirauté convinrent d’ordonner aux navires marchands de circuler en convois à partir du lendemain matin.

Dans un premier temps, l’ordre s’appliquait aux navires naviguant le long de la côte est après avoir quitté la Tamise, mais ils furent rapidement étendus à tous les grands ports et aux navires qui arrivaient. (Lors de la Première Guerre mondiale, on n’organisa pas de convois avant Juin 1917.)

Le capitaine Joseph Gainard du City of Flint réconforte Elizabeth Campbell, une des jeunes survivantes. [Avec l’aimable autorisation de Francis M. Carroll]

Le dimanche soir précédent, les Canadiens avaient appris que la Grande-Bretagne avait déclaré la guerre. Aux premières heures du lundi matin, le premier ministre William Lyon Mackenzie King fut informé du torpillage de l’Athenia. Il réunit le conseil des ministres et reconvoqua le Parlement le jeudi 7 septembre. La question de la déclaration de guerre contre l’Allemagne occupait tous les esprits et le sort de l’Athenia fut l’un des arguments en sa faveur.

Ernest Lapointe, ministre de la Justice et lieutenant de King au Québec, fit valoir que, au moment même où certains prétendaient que le Canada n’avait aucun intérêt à une telle guerre, « un sous-marin ennemi torpillait le paquebot Athenia qui transportait plus de cinq cents passagers canadiens, lesquels auraient pu y perdre la vie ».

Parlant au nom de l’opposition, Thomas L. Church, député de Broadview, à Toronto, déclara que les passagers à bord de l’Athenia n’avaient pas eu l’occasion de voter pour ni contre la déclaration de guerre lorsque leur navire fut torpillé. « Nous avons un devoir envers ces passagers, ce soir », dit-il. Le Parlement vota pour la guerre le samedi 9 septembre et la déclaration fut télégraphiée au Haut-Commissaire Massey, à Londres, pour qu’il demande au roi George VI de la signer le dimanche matin.

L’Amérique n’avait pas pris part directement aux crises tchécoslovaque et polonaise de 1939, bien que le président Franklin D. Roosevelt eusse alors tenté de réviser les lois sur la neutralité pour permettre aux États-Unis de soutenir les démocraties en cas de guerre. Le sentiment anti-interventionniste du Congrès était trop fort pour apporter des modifications aux restrictions existantes. Cependant, vu le déclenchement de la guerre le 3 septembre, le torpillage de l’Athenia transportant des Américains, les articles dramatiques de journaux concernant le cargo américain City of Flint qui avait ramené des survivants canadiens, américains et européens à Halifax, et la popularité nationale du vaillant capitaine du navire, Joseph A. Gainard, le Congrès américain adopta, en novembre 1939, une nouvelle loi sur la neutralité en vertu de laquelle il était permis de vendre des munitions et du matériel stratégique aux belligérants sur le principe de la clause « Cash and Carry » (comptant sans livraison, NDT).

Le torpillage de l’Athenia fut vite éclipsé par les tragédies qui suivirent, qui furent bien pires. Néanmoins, ce naufrage marqua le début de la guerre en Occident. Dû à une possible méprise de la part du commandant de l’U-boot, il toucha les Canadiens, les Américains, les Britanniques et les Européens quelques heures à peine après la déclaration de guerre. Ce fut le début de la guerre pour le Canada. Quatre-vingts ans plus tard, les survivants sont encore hantés par cette épouvantable épreuve.

Les traditions des Highlands exposées au Musée de la guerre

Le son aigu de la cornemuse retentit au Musée canadien de la guerre, à Ottawa, pendant une nouvelle exposition consacrée aux soldats des Highlands (hautes terres écossaises, NDT) et aux unités qu’ils ont formées pendant le XXe siècle. L’exposition, Gerriers des Highlands, inaugurée le 7 juin, se déroulera jusqu’au 12 janvier. Elle comprend plus de 200 artéfacts du Musée de la guerre et des musées de Glasgow, en Écosse.

« Vous avez des artéfacts merveilleux, ici, au Musée canadien de la guerre, en particulier votre art militaire », a déclaré le conservateur de l’exposition, Allan Carswell, qui a été conservateur du National War Museum of Scotland à Édimbourg.

L’exposition est divisée en trois parties. La première porte sur les clans d’Écosse et leurs traditions. La seconde explique comment l’armée britannique leva des régiments dans les Highlands pour ses guerres en Europe. La troisième partie traite de l’expérience écossaise au Canada.

Au Moyen Âge, les Highlands, régions sauvages du Nord-Ouest de l’Écosse, s’organisaient autour des familles, des clans. Ces derniers s’affrontaient souvent entre eux, jusqu’au XVIIe siècle, quand quelques clans finirent par dominer de vastes territoires.

Le guerrier des Highlands idéal était brave, fort et adroit.

L’arme la plus souvent associée aux guerriers est l’épée à garde en panier. Les Écossais étaient très habiles forgerons et fabriquaient les poignées, mais les lames étaient importées d’Allemagne. Les pistolets et les mousquets s’ajoutèrent ensuite à l’arsenal du guerrier.

Après l’échec des rébellions jacobites, tentatives de restauration de la famille Stuart au trône d’Angleterre, des lois furent promulguées qui interdisaient une grande partie de la culture des clans, y compris l’emploi des armes et même le port du tartan.

Néanmoins, l’armée britannique, reconnaissant la valeur des guerriers écossais des hautes terres, levait des régiments parmi eux pour les guerres en Europe, en particulier contre l’armée redoutable de Napoléon, en France, au début du XIXe siècle.

Comme les mœurs écossaises commençaient à disparaitre, nombre d’anciens soldats des Highlands acceptèrent de s’installer dans les nouveaux territoires de l’Empire britannique. Ils prisaient beaucoup le Canada, en particulier la Nouvelle-Écosse.

Après la ratification de la Confédération, au Canada, la Grande-Bretagne en retira ses garnisons et un système de milice y fut institué. La plupart des unités de la milice prirent des noms des Highlands et en adoptèrent les traditions, en particulier le tartan et la cornemuse.

Les soldats des Highlands jouèrent un rôle important pour repousser les invasions des Féniens au XIXe siècle.

Les régiments de Highlanders du Canada se distinguèrent aux deux guerres mondiales. En plus de la cornemuse de James Richardson, qui naquit en Écosse et grandit au Canada, l’exposition comprend la Croix de Victoria qui lui fut décernée. Quand il servait dans le 16e Bataillon (Canadian Scottish) du Corps expéditionnaire canadien à la bataille de la Somme, Richardson fit preuve d’une grande bravoure en jouant de sa cornemuse pour encourager ses camarades. Plus tard ce jour-là, il retourna au front pour récupérer sa cornemuse, mais on ne le revit jamais vivant.

« Aujourd’hui, il y a plus de régiments de Highlanders au Canada que dans l’armée britannique », a déclaré Carswell.

L’exposition montre la tradition écossaise jusqu’à nos jours, et comprend une chemise de camouflage et des médailles décernées au lieutenant-colonel Nicholas Calder du Royal Regiment of Scotland, en Afghanistan, en 2008.

FACE À FACE: Le Canada a-t-il bien fait d’entrer en guerre en septembre 1939?

[Globe and Mail Archives]

J.L. Granatstein dit que NON

Le Canada fut la seule nation indépendante d’Amérique du Nord à déclarer la guerre à l’Allemagne en 1939. Membre du Commonwealth britannique, le Canada était néanmoins indépendant en matière de politique étrangère et de défense, et ce, depuis le Statut de Westminster de 1931. Les colonies britanniques des Antilles et d’Amérique du Sud, elles, entrè-rent en guerre automatiquement avec la Grande-Bretagne, le 3 septembre. Le Canada, lui, attendit le 10 septembre pour déclarer la guerre. Il n’aurait pas dû le faire.

Pourquoi? Parce que les intérêts nationaux du Canada n’étaient pas en jeu. Il était protégé contre tout débarquement important des forces allemandes par l’océan Atlantique; pour les mêmes raisons, aucun avion ni missile capable de l’attaquer depuis l’Europe n’existait. Et même si de telles attaques avaient été possibles, les États-Unis seraient venus tout de suite à sa défense. Les investissements et le commerce au Canada venaient de plus en plus des États-Unis et, en tant que pays neutre, son commerce avec la Grande-Bretagne en matériel non militaire n’aurait probablement pas été interrompu par la guerre, à l’instar des navires de fret américains qui continuèrent pendant un temps à sillonner les mers sans être inquiétés. En fait, la guerre aurait sans doute accru de tels échanges.

La sécurité des Canadiens n’était pas non plus menacée. Les principaux intérêts nationaux – la sécurité du territoire, des habitants et de l’économie – étaient saufs si le Canada demeurait en paix.

D’autres facteurs entraient en jeu. La Première Guerre mondiale avait été terriblement couteuse pour le Canada, en vies et en fonds, et elle avait causé maintes dissensions. Le nombre de victimes – 66 000 morts et plus de 172 000 blessés – avait été énorme, et les améliorations technologiques dans le domaine des armements depuis 1918 laissaient deviner le pire en cas de nouveaux combats.

Et puis il y avait le Canada français, toujours meurtri par la conscription et l’élection raciste de 1917 qui avait opposé les francophones aux anglophones. Les choses avaient-elles vraiment changé? Pourquoi risquer une unité nationale déjà fragile au nom d’une autre guerre lointaine?

Cela dit, il n’y avait aucun doute que l’Allemagne nazie posait un grave danger. Les nazis avaient enfreint des traités, annexé l’Autriche et la Tchécoslovaquie, terrorisé les citoyens non aryens et, le 1er septembre, envahi la Pologne. L’Holocauste, tentative d’extermination des Juifs d’Europe par les nazis, était encore un secret bien gardé en 1939. Hitler était donc un danger pour l’Europe, mais pas pour le Canada. Le premier ministre britannique, Neville Chamberlain, espérait éviter la guerre même après que les panzers eurent franchi la frontière polonaise. Si son cabinet ne s’était pas révolté, la Grande-Bretagne aurait trahi sa promesse faite aux Polonais.

Alors, après avoir attendu une semaine pour afficher son « indépendance », pourquoi le Canada décida-t-il de déclarer la guerre? C’était une question d’allégence. Le Canada, indépendant en vertu de la loi, entra en guerre pour une seule raison : la Grande-Bretagne était en guerre. L’état d’esprit colonial de 1914 était encore intact en 1939.


John Boileau dit que OUI

Lorsque le Canada déclara la guerre à l’Allemagne, le 10 septembre 1939, sept jours après la Grande-Bretagne, c’était un geste calculé du premier ministre, Mackenzie King, pour affir-mer l’indépendance du pays.

Vingt-cinq ans auparavant, lorsque la Grande-Bretagne avait déclaré la guerre à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, le 4 aout 1914, le Canada n’avait pas eu le choix. En raison de son statut colonial comme l’avait dit le premier ministre, sir Wilfrid Laurier, en 1910, « quand la Grande-Bretagne est en guerre, le Canada est en guerre. Il n’y a pas de distinction. »

Les seules choses que le pays pouvait décider étaient l’ampleur et la nature de sa contribution à l’effort de guerre.

Le Statut de Westminster signé en 1931 entérina l’indépendance législative complète du Canada et de certains autres membres du Commonwealth britannique (Australie, Nouvelle-Zélande et Afrique du Sud), sauf dans les cas où ces nations choisissaient  de rester subordonnées à la Grande-Bretagne.

Alors, pourquoi le Canada déclara-t-il la guerre à l’Allemagne alors qu’il aurait pu tout simple-ment demeurer à l’écart et éviter les plus de 45 000 morts, 55 000 blessés et un coût de plusieurs milliards de dollars?

On a fait grand cas de la fièvre conquérante d’Hitler et de son fascisme particulièrement odieux, mais cet argument a été formulé a posteriori, pendant la guerre : ce ne fut pas un facteur déterminant de la décision prise en 1939.

Le Canada déclara la guerre principalement pour une raison : parce que la Grande-Bretagne, la mère patrie aux yeux de la plupart des Canadiens, notre meilleure amie et notre alliée la plus proche à l’époque, était en guerre, et parce qu’il fallait lui venir en aide. Le fait que la France, autre nation fondatrice du Canada, était elle aussi entrée en guerre contre l’Allemagne, venait renforcer le sentiment.

Lorsqu’un ami a besoin d’aide, on ne se pose même pas la question : on l’aide par tous les moyens possibles.

Le Canada n’était certes pas dans l’obligation de faire la guerre à l’Allemagne, pour la majeure partie de la population,  si la Grande-Bretagne était en guerre, ne pas lui prêter main forte était tout simplement inconcevable.

L’ampleur de la contribution canadienne à la seconde Guerre mondiale témoigne de cet état d’esprit. Les effectifs de l’armée canadienne, qui étaient d’environ 9 300 réguliers et 53 000 réservistes avant la guerre, passèrent à plus d’un million : environ une personne sur 11 portait l’uniforme. En outre, un dixième de la population travaillait dans l’industrie
de guerre. Étonnamment, ce pourcentage de la population dans les forces armées ou ayant un emploi dans une industrie connexe ne fut dépassé que par celui de l’Allemagne nazie.

Le Canada aurait pu se tenir à l’écart de la guerre en septembre 1939, mais la décision du gouvernement était portée par l’opinion publique. Il ne fait aucun doute que le Canada a bien fait d’aller en guerre en septembre 1939. Comment aurait-il pu en être autrement?


J.L. GRANATSTEIN, ancien directeur général du Musée canadien de la guerre, a écrit des dizaines de livres, dont Who Killed Canadian Military History? et Canada’s Army: Waging War and Keeping the Peace.

JOHN BOILEAU est colonel de l’armée de terre à la retraite et auteur de 14 livres et de centaines d’articles sur l’histoire militaire canadienne. Récemment, il a écrit 6•12•17 The Halifax Explosion à l’occasion du centenaire de cette tragédie. Il habite à Halifax.