UNE JUSTE APPRÉCIATION

Des anciens combattants handicapés se détendent dans un hôpital de Toronto en 1916. L’écusson (en regard) de la Great War Veterans Association que portaient ses membres.

En 1917, on promit aux combattants du Canada que le gouvernement s’occuperait des survivants et des blessés. Cette promesse mena à la Loi sur les pensions.

Il y a cent ans, l’adoption de la Loi sur les pensions créa un cadre pour l’aide aux anciens combattants handicapés du Canada. Encore aujourd’hui, c’est elle qui régit les prestations offertes aux vétérans de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre de Corée, de la Gendarmerie royale du Canada et de la force régulière qui en ont fait la demande avant 2006.

La Loi sur les pensions comblait un vide, et c’était la façon dont le premier ministre Robert Borden tenait une promesse qu’il avait faite aux militaires du Corps canadien en avril 1917, peu de temps avant la capture héroïque de la crête de Vimy, en France.

« Le gouvernement et le pays considèreront comme leur premier devoir de veiller à ce qu’une juste appréciation de vos efforts et de votre courage soit portée à la connaissance des gens du pays, avait-il dit. Aucun homme, qu’il revienne des Flandres ou qu’il y reste, n’aura de raison valable de reprocher au gouvernement d’avoir abandonné à leur sort les hommes qui ont remporté la victoire et ceux qui ont perdu la vie. »

La promesse avait été faite sans vraiment savoir ce que signifiait « une juste appréciation ». Le gouvernement conservateur de Borden, puis son gouvernement de coalition, après 1917, fut submergé par l’impact de la Première Guerre mondiale sur le Canada. 620 000 hommes et femmes s’enrôlèrent, sur une population de 7,8 millions d’habitants. Environ 66 600 d’entre eux y laissèrent la vie et plus de 172 000 furent blessés ou estropiés.

Des membres supérieurs de l’Association des amputés de la Grande Guerre, qui s’appellera plus tard les Amputés de guerre du Canada, se réunissent à Vancouver, en 1932. [Archives de la ville de Vancouver/99-4257]

Le Canada n’avait pas de processus de pensions officiel. Les vétérans de la guerre de 1812, de la rébellion du Nord-Ouest et des raids des Féniens avaient été payés en certificats qui pouvaient servir à acheter des terres pour créer des fermes dans ce qui semblait être à l’époque une quantité infinie de terres inutilisées au Canada. Les pensions qui existaient dépendaient souvent du grade et de faveurs politiques.

Vu le grand nombre d’hommes qui s’enrôlèrent, les familles qu’ils laissaient au pays furent les premières à se trouver dans le besoin.

En aout 1914, sir Herbert Ames, riche homme d’affaires de Montréal et député, créa le Fonds patriotique canadien pour aider les familles des hommes en service actif et de ceux qui étaient handicapés en revenant de la guerre.

Un réseau de bénévoles fut mis sur pied pour visiter les foyers et évaluer les besoins. Une épouse pouvait recevoir de 5 $ à 10 $ par mois, et de 1,50 $ à 6 $ par enfant.

Ces bénévoles se faisaient travailleurs sociaux et donnaient des conseils, qu’on les leur demande ou pas, sur la préparation d’un budget, les soins aux enfants, la nutrition et l’hygiène. Cela se faisait selon des normes morales élevées. Tout ménage jugé indigne pouvait être exclu du programme, sans appel.

En 1915, le gouvernement créa la Commission des hôpitaux militaires (CHM) pour servir les anciens combattants blessés ou malades. Le sénateur James Lougheed, leader du gouvernement au Sénat, en était le ministre responsable. Des édifices furent acquis et transformés en hôpitaux. Une usine fut construite à Toronto pour produire des prothèses.

Les anciens combattants qui avaient la tuberculose à leur retour furent envoyés à des sanatoriums, souvent à la campagne ou l’air était plus pur, disait-on.

Le public ressentait de la sympathie pour les aveugles et les amputés, mais ceux qui avaient des problèmes de santé mentale, ceux qu’on appelait alors les commotionnés, étaient laissés aux soins de leur famille. S’ils n’avaient pas de famille ou si elle ne pouvait pas s’en occuper, ils étaient envoyés aux institutions pour malades mentaux ou déficients intellectuels.

La véritable préoccupation du gouvernement était de faire en sorte que tous ces soldats qui revenaient puissent réintégrer la vie civile, qu’ils reprennent leur emploi pour gagner leur vie par eux-mêmes.

Il y aurait des pensions pour ceux qui avaient un handicap attribué au service militaire, mais elles ne devaient servir à les aider que pendant qu’ils retournaient à leur ancien travail si possible. Dans le cas contraire, une formation de reconversion serait offerte gratuitement.

La philosophie fut résumée dans une affiche d’information produite par la Commission des hôpitaux militaires intitulée What every disabled soldier should know (ce que tout soldat handicapé devrait savoir, NDT). Elle était pleine de maximes optimistes, et même inspirantes (traductions) :

• Qu’il n’y a pas de mot comme « impossible » dans son dictionnaire.

• Que son ambition naturelle de bien gagner sa vie peut être assouvie.

• Que le Service de santé de l’armée canadienne et la Commission des hôpitaux militaires existent pour l’assister dans cette tâche.

• Qu’il doit leur faciliter le travail.

• Que les soins qu’il aura seront les meilleurs et les plus efficaces dont la science est capable.

• Que si son handicap l’empêche de retourner à son ancien travail, il sera formé gratuitement à un nouveau métier.

• Que sa propre volonté et sa détermination lui permettront de réussir.

Dans la liste de promesses, on lisait aussi « que chaque homme handicapé par le service recevra une pension ou une gratification proportionnelle à son handicap ».

John Todd était chercheur et professeur à l’Université McGill quand il fut nommé, en 1916, commissaire des pensions. [Wikimedia]

Le Canada ne s’étant jamais engagé dans une telle voie, il dut voir à l’étranger ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas. Les États-Unis étaient passés par la guerre civile plus de 50 ans auparavant et ils versaient toujours des pensions. Borden envoya à Washington le lieutenant-colonel George Adami, professeur de pathologie à l’Université McGill de Montréal, et mentor de John McCrae, pour étudier les pensions militaires.

Un des problèmes dont le gouvernement canadien avait peur, c’était les « veuves à pension », c’est-à-dire les femmes qui épousaient un ancien combattant vieillissant et qui avaient donc droit à une pension à vie après le décès de leur mari. Le dernier soldat américain ayant pris part à la guerre de 1812 mourut en 1905, mais le gouvernement payait encore des pensions aux veuves de cette guerre. La dernière veuve d’un vétéran de 1812 mourut pendant la guerre de Corée.

Le major John Todd, médecin et professeur à l’Université McGill, examina les pensions militaires d’autres pays. Pendant la guerre, il fut affecté au Pensions and Claims Board en Angleterre, le comité des réclamations et des pensions que présidait l’homme d’affaires sir Montagu Allan.

Dans une lettre au Canada, Todd écrivit : « La question la plus grave au Canada, à l’heure actuelle, c’est la question des pensions. Si elle n’est pas retirée de la politique et mise entre les mains d’une commission d’environ trois hommes, nous aurons des problèmes en la matière qui, à notre échelle, fera sembler dérisoires ceux des États-Unis. »

Todd apprit que la France permettait à ses anciens combattants de gagner de l’argent en plus de leur pension, ce qui était considéré comme étant une incitation au travail, alors qu’en Grande-Bretagne, le montant des pensions diminuait à mesure que les revenus des bénéficiaires augmentaient. Il considérait cela comme une incitation à l’oisiveté.

Todd croyait que les pensions devaient compenser le handicap et non pas la perte de revenu. Il devait y avoir des lignes directrices pratiques. La France avait mis en place une table des invalidités fondée sur la science. Un handicap de 100 % serait accordé en cas de perte des deux bras ou des deux jambes, ou des yeux. Un seul œil ou le bas d’une jambe, c’était un handicap de 40 %. La perte des organes reproducteurs était évaluée à 60 %.

Todd produisit un rapport suggérant un système dépourvu de considérations émotionnelles et de patronage. Allan l’envoya à Ottawa, où un comité parlementaire était aux prises avec les mêmes problèmes.

Le rapport fut accepté pratiquement dans son intégralité et le 3 juin 1916 fut créé le Bureau des commissaires des pensions qui se composait de trois personnes. Le Bureau était présidé par le millionnaire montréalais JKL Ross, et Todd et le lieutenant-colonel RH Labatt, membre de la famille de la brasserie du même nom, étaient les deux autres commissaires.

La commission mit en place un bureau à Ottawa et embaucha des professionnels de la santé pour examiner les rapports de médecins et les comparer au dossier médical du demandeur. L’historien Desmond Morton fit remarquer que les examinateurs « pourraient également vérifier s’il y avait quelque invalidité avant l’enrôlement ou des indications d’inconduite ». À titre d’exemple, il écrivit qu’on refusait la pension à la veuve d’un soldat qui s’était noyé parce que le soldat avait nagé en dehors des limites. La maladies vénériennes étaient aussi un motif de refus.

« En 1917, Todd avait mis en place un système pour sauver le Canada de son propre ‘mal des pensions’, écrivit Morton. Si le Parlement donnait aux soldats canadiens les taux de pension les plus hauts du monde, Todd rendait cette générosité facile. A peine 5 % des pensionnés bénéficiaient d’un taux de 100 %; la plupart moins de 25 %. »

Les anciens combattants s’aperçurent bien vite que le système les désavantageait.

Les hommes politiques de toutes les allégeances étaient désireux d’obtenir la faveur des anciens combattants, mais ils faisaient face à une myriade d’opinions. Il y avait les Army and Navy Veterans in Canada, précurseurs des Army, Navy and Air Force Veterans of Canada (ANAVETS), mais il y avait aussi des dizaines d’associations régimentaires qui établissaient chacune leurs propres listes de priorités. Les Amputés de guerre du Canada avaient été formés pour s’occuper des besoins particuliers de ceux qui avaient perdu un membre. Dans les sanatoriums, les anciens combattants tuberculeux avaient formé un réseau de chapitres.

En 1917, une commission parlementaire avait entendu divers groupes d’anciens combattants. L’augmentation du montant des pensions était le seul objectif commun à ceux qui avaient comparu.

Plus tôt cette année-là, la Great War Veterans Association (GWVA) avait été formée. Elle devint rapidement la plus grande association d’anciens combattants et elle parvint à unifier plusieurs organi-sations, créant ce qui allait devenir la Légion royale canadienne.

Les affiches montrant des anciens combattants invalides retournant au travail étaient monnaie courante après la guerre. Une bande dessinée (ci-dessous) où un pensionné âgé de la guerre de 1812 et une femme beaucoup plus jeune que lui portant une robe de mariée se rendent à l’église. À la main, ils tiennent un certificat de pension où l’on peut lire, « si je meurs, payer ma veuve ». [MCG/19900076-845; Library of Congress/2012647521]

En 1918, la Commission des hôpitaux militaires devint le ministère du Rétablissement civil des soldats, dont Lougheed était le ministre responsable. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le ministère fut rebaptisé ministère des Anciens combattants.

Après l’armistice, le Parlement conclut qu’il était nécessaire de créer une loi pour entériner son régime de pensions. Un comité spécial fut formé. La GWVA, qui avait pour secrétaire-trésorier le dynamique Grant MacNeil, avait grossi en nombre, et elle obtint la permission d’être entendue, d’appeler des témoins et de les interroger à l’audience.

La GWVA, qui ne reconnaissait pas de grade parmi ses membres, exigeait que les pensions soient égales, sans tenir compte du grade qu’avait l’ancien combattant quand il était en service.

L’avocat de la Commission des pensions Kenneth Archibald rédigea la loi, laquelle était longue de 30 pages et officialisait une grande partie de ce qui était déjà en place. Le projet de loi fut présenté au Parlement en juin et voté avant les vacances d’été, et la loi entra en vigueur le 1er septembre.

Un simple soldat totalement invalide recevrait 720 $ par année, une veuve, 570 $ et un premier enfant 180 $. « Jusqu’en décembre, quand le Congrès américain accrut les taux d’invalidité américains à un maximum de 1 200 $, les taux canadiens étaient les plus élevés dans le monde », écrit Morton.

Le Bureau des commissaires des pensions était devenu la Commission des pensions. Les commissaires avaient toujours le dernier mot. On considérait qu’un tribunal d’appel serait  trop couteux et inutile.

Le lieutenant-colonel John Thompson était le nouveau président, mais il était aussi économe que ses prédécesseurs. Le ton très moralisateur resta intact. Une veuve fut privée de sa pension quand elle accueillit un pensionnaire mâle.

La Loi sur les pensions était loin d’être parfaite. MacNeil accusa la commission d’être biaisée. Lorsque le Parti libéral dirigé par Mackenzie King prit le pouvoir en 1921, il répondit aux plaintes des anciens combattants en créant une commission royale sur les pensions présidée par le ministre et éminent chef de guerre James Ralston. Son rapport accablant, en 1924, conduisit à divers changements, dont la mise en place d’un système d’appel adéquat et la création de ce qui est maintenant le Bureau de services juridiques des pensions.

La Loi sur les pensions, modifiée à de nombreuses reprises, existe depuis 100 ans. Bien que les anciens combattants soient maintenant couverts par la Loi sur le bienêtre des vétérans, la Loi sur les pensions sera toujours considérée comme le point d’origine pour des générations d’anciens combattants et pour ceux qui militent que leur service soit reconnu.

L’épée de Tew

Depuis toujours, les guerriers prennent des trophées à leurs ennemis vaincus : des casques, des casquettes, des écussons, des armes à feu, des couteaux et, les plus prisés, des épées.

Une telle épée, qui avait été portée à la bataille de la guerre civile américaine d’Antietam, au Maryland, le 17 septembre 1862, fut longtemps mais temporairement hébergée au Canada.

Plus de 23 000 hommes furent tués, blessés ou capturés à Antietam, dont le colonel sudiste Charles Courtenay Tew, qui fut atteint d’une balle à la tête quand il se leva pour incliner son chapeau lorsque le commandement d’une brigade lui fut confié après la mort de son général.

Un ancien combattant de l’Union rapporta en 1874 qu’il avait enterré Tew et pris une coupe d’argent, cadeau d’élèves officiers de la Hillsborough Military Academy que Tew avait fondée. Il avait remis la coupe à la famille de ce dernier. Par contre, l’épée de Tew, cadeau que lui avaient fait les élèves officiers de l’Arsenal Academy en 1858, avait disparu.

Tew mourut l’épée à la main, dit le capitaine Matthew Manly. « Il l’attira à lui de ses dernières forces, puis […] il tomba, mort. »

L’arme lui aurait été prise par un Canadien : le capitaine John Reid du 8th Ohio Volunteer Army, un voyou qui fut arrêté et emprison-né pour détournement de fonds en 1865. L’épée se retrouva dans une loge des Odd Fellows à Norwalk, Ohio, mais on en perdit ensuite la trace pendant plus d’un siècle.

Le 33e Régiment des transmissions d’Ottawa prenait ses nouveaux quartiers en 2009. Une épée et son fourreau, exposés dans la salle de mess depuis 1963, furent envoyés avec d’autres artéfacts pour évaluation.

« Il s’est avéré que c’était un objet d’une très grande valeur, a déclaré Michael Martin, président de la 33 Signal Regiment Foundation. Inestimable, en fait. Nous avons décidé que le mieux serait de la restituer. » Mais d’abord, il fallait en prouver la provenance.

Amelia Blythe d’Utica, NY, dernière descendante de la famille Sautter, avait donné l’épée à son neveu qui habitait à Ottawa, qui à son tour en avait fait don au régiment, qui s’appelait alors 763 Communications Regiment. Mais comment Amela Blythe s’était-elle trouvée en possession de l’épée?

On a découvert grâce à des recherches rigoureuses qu’un certain Franklin J. Sauter, capitaine du 55th Ohio Regiment, était à Antietam lui aussi. « Nous pensons que l’épée était entre les mains du capitaine Sauter à la fin de la journée », a déclaré Martin. Il l’aurait prise à Reid ou peut-être la lui aurait-il achetée, et l’aurait déposée à la loge, où les soldats des deux régiments se rencontraient souvent. Lorsque Sauter fut tué au combat un an plus tard, l’épée fut probablement envoyée à sa famille (dont le nom s’écrit de diverses façons) à New York.

L’épée a changé de mains pour la dernière fois en 2015. Le régiment canadien et les descendants de Tew l’ont remise au Citadel Military College of South Carolina. Le représentant du collège a déposé une couronne fleurie au lieu de la bataille d’Antietam à l’occasion d’une cérémonie commémorative. Quand il s’est relevé pour saluer, les pétales sont tous tombés à l’endroit où, croit-on, le colonel Tew mourut, l’épée serrée contre sa poitrine.

Les cloches de guerre

Si vous les voyiez, vous vous demanderiez pourquoi les Allemands ont pris la peine de les faire : 127 plâtres, partiels et désordonnés, de cloches classiques volées dans les églises d’Europe, qui ont été fondues pour en faire des armes et des munitions.

Ces plâtres de symboles culturels – figures du Christ, anges, démons, dragons – furent rassemblés par Percival Price et rapportés au Canada, pays de sa naissance, où ils furent déposés dans les archives du Musée canadien de l’histoire.

C’est ce même Price, musicien, compositeur et autorité mondiale en campanologie (étude des cloches), qui a conçu le carillon de la Tour de la Paix située sur la Colline du Parlement. (Il y a été le premier carillonneur national pendant 12 ans.)

Il était membre du corps professoral de l’Université du Michigan à Ann Arbor, entre 1939 et 1972, où il enseignait la composition et la campanologie, et où il était carillonneur.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Price était dans la section d’enquête de l’Armée canadienne sur les sciences et technologie ennemies. Il fut envoyé expertiser plus de 175 000 cloches enlevées aux églises et cathédrales des pays de l’Europe occupée et de ceux de l’Axe.

Quelque 25 000 cloches environ avaient survécu à la guerre, trainant, négligées, dans les glockenfriedhöfe (cimetières de cloches), le plus grand d’entre eux étant celui de Hambourg.

Price fut consultant, pendant deux ans, auprès de la Commission du Vatican pour la restauration des cloches et de la Commission militaire interalliée pour la préservation des monuments artistiques et historiques dans les zones de guerre, dont les membres étaient surnommés Monuments Men (hommes des monuments, NDT). Il aida les commissions des gouvernements autrichien, belge, néerlandais, ouest-allemand et italien à localiser et à rapatrier les cloches.

Le Canadien Percival Price, expert en campanologie, fut envoyé à la fin de la guerre pour documenter les cloches volées d’Europe.

Ce faisant, il entama une étude des qualités sonores des cloches encore en existence qui fit avancer l’art et la science du coulage de cloches, appelé aussi coulée de cloches, comme jamais.

« La concentration, sur le terrain, des quatre dépôts de Hambourg où se trouvaient environ 12 000 cloches [couvrant 700 ans de coulée de cloches] a été une occasion précieuse », écrivit Price dans le rapport de 150 pages qu’il déposa en 1947.

« Bon nombre de ces cloches dataient de plusieurs centaines d’années », nous dit Andrea McCrady, carillonneuse nationale actuelle. Le remplacement des cloches perdues « leur permit de vraiment analyser ce qu’est une cloche euphonique et celle qui frise la cacophonie ».

La majeure partie du travail sur le terrain, l’enregistrement des cloches et l’évaluation de leurs diverses qualités techniques, fut menée par le physicien de l’acoustique allemand Erich Thienhaus.

« Après la Seconde Guerre mondiale, les entreprises hollandaises et belges – les couleuses de cloches – ont tellement appris que, lorsqu’elles ont coulé de nouveaux carillons, elles ont produit des cloches très euphoniques, dit McCrady. C’est pour ça que la voix du carillon moderne est vraiment différente. »

Ce n’était pas la première fois, à la Seconde Guerre mondiale, qu’une armée d’envahisseurs confisquait les cloches des églises à des fins militaires, mais comme le sous-entendait Price avec optimisme, c’était sans doute la dernière.

Lorsque prit fin la Première Guerre mondiale, les cloches retentirent à travers les nations alliées, brisant ce qui pour beaucoup avait été un silence de quatre ans imposé par la règlementation dans certains endroits et, dans d’autres, par la confiscation. Des dizaines de milliers de cloches en bronze – dont certaines avaient fait vibrer « les chants des anges » depuis le 12e siècle – avaient été confisquées partout en Europe et fondues pour faire des armes et des munitions.

Pendant « la Der des Der », comme on avait appelé la Grande guerre, 44 pour 100 des cloches furent perdues rien qu’en Allemagne, beaucoup d’entre elles ayant été données volontairement pour soutenir l’effort de guerre, et d’autres, moins volontiers.

Dans la paroisse de Kusel, en Allemagne du Sud-Ouest, le diacre Karl Munzinger se résigna à l’inévitable après avoir résisté à un décret ordonnant la remise des cloches qui devaient être fondues et transformées en canons et en obus.

Une cloche de carillon livrée à l’édifice du Centre du Parlement en 1927 en vue de son installation dans la Tour de la Paix.

« Leur langage à venir ne sera plus le même, déclara Munzinger dans son sermon du 22 juillet 1917. Elles qui parlent mieux que quiconque de paix et de guérison des cœurs et des âmes, déchireront des corps dans des meurtres macabres et ouvriront des plaies qui ne guériront jamais. »

L’armée du Kaiser ne se contenta pas des cloches de son pays. Au moment où la guerre prit fin, il ne restait en France qu’un seul carillon datant d’avant la révolution. Le métal des cloches était habituellement un alliage composé de quatre parties de cuivre pour une partie d’étain, et il était renommé pour sa dureté et sa rigidité.

Les Allemands brisaient les cloches, puis fondaient et affinaient le métal, séparant le cuivre, l’étain et les autres métaux, comme le plomb, le zinc, même des traces d’argent ou d’or. Une tonne de métal de cloche donnait en moyenne 760 kg de cuivre et 180 d’étain, lequel était plus prisé.

La Seconde Guerre mondiale fut encore plus dévastatrice. En 1941, les autorités nazies avaient classé les cloches allemandes en quatre catégories selon leur âge et leur importance.

• Gruppe A : les cloches mo-dernes, coulées après 1918 et désignées pour transformation immédiate. Elles représentaient 70 pour cent de toutes les cloches en Allemagne.

• Gruppe B : on les estimait plus précieuses que celles du groupe A et on ne devait les traiter que si c’était nécessaire.

• Gruppe C : elles étaient considérées comme étant plus précieuses que les B et on ne devait les traiter que si c’était nécessaire. B et C représentaient 20 pour cent des cloches.

• Gruppe D : elles étaient jugées les plus précieuses et comprenaient les cloches du Moyen-Age et les carillons qu’on ne considérait pas comme modernes. C’était le restant, et elles ne devaient pas être fondues du tout.

Une classification semblable fut faite relativement aux cloches des pays occupés, mais les lignes directrices n’y étaient pas observées de très près. Certaines régions, comme l’Alsace et la Lorraine qui furent annexées par l’Allemagne nazie après la défaite de la France, et quelques pays entiers, dont la Tchécoslovaquie et les Pays-Bas, perdirent presque toutes leurs cloches.

D’autres, comme la Norvège, le Danemark et le Luxembourg, n’en perdirent aucune. Ce fut aussi le cas de la France de Vichy, où le gouvernement collaborationniste du  maréchal Philippe Pétain avait fait un pacte avec le diable, pour ainsi dire, en s’élevant contre la profanation du patrimoine culturel français et offrant les statues de bronze du pays à la place. En réalité, Pétain voulait s’attirer les bonnes grâces de l’Église catholique romaine.

Cependant, cette entente, la fameuse loi d’exception de Vichy, ne suffit pas à sauver toutes les cloches. Comme dans le reste de l’Europe, beaucoup y furent détruites dans les attaques et les bombardements.

Le gouvernement fasciste de Benito Mussolini avait conclu un accord avant la guerre entre l’Italie et le Vatican prévoyant la « mobilisation » des cloches, dont la moitié devait être réservée pour les industries militaires. Comme en Allemagne, au moins une cloche désignée par les autorités locales devait rester dans chaque clocher.

Les cloches étaient brisées en Italie et le métal, envoyé à Hambourg car les fonderies italiennes auraient été submergées par un tel volume.

Les églises étaient des cibles évidentes pour les bombardements aériens, mais pas les clochers. Price fit remarquer que pendant que les églises brulaient, les clochers encore d’aplomb servaient de cheminées. Ils devenaient si chauds que les cloches « fondaient et tombaient en  gouttes, se figeant au sol. Parfois, la masse figée s’oxydait partiellement, laissant une cendre rouge et gris. Dans les courants d’air particulièrement chauds, elles disparaissaient sans laisser de trace.»

Price rapporta que la cathédrale de Rouen avait perdu ses cinq cloches à bascule ainsi que « Jeanne d’Arc » qui, à 20 tonnes, était la plus grosse cloche en France. Il dit qu’elle avait été réduite en tas de cendres légères, dont il ramassa une partie qu’il rapporta chez lui.

Quelques villages et églises prirent des mesures audacieuses pour conserver leurs cloches. Dans la ville belge d’Ath, au sud-ouest de Bruxelles, il n’y avait pas eu de carillon depuis l’incendie qui avait détruit l’église en 1815.

Par définition, un carillon a au moins 23 cloches, généralement fixes plutôt qu’à bascule. Les Allemands avaient ordonné que les carillons soient épargnés dans la première série de confiscations. Ainsi, les gens collectèrent des cloches des alentours et les assemblèrent dans une seule pièce à laquelle ils donnèrent l’apparence d’une salle de carillon.

Ils trouvèrent un vieux guide indiquant qu’Ath avait un carillon et le donnèrent aux autorités allemandes pour en prouver l’existence. Ensuite, pour répondre à l’exigence des Allemands selon laquelle les carillons devaient être entendus afin d’être épargnés, ils installèrent un phonographe et un haut-parleur dans le beffroi pour jouer l’enregistrement phonographique d’un vrai carillon.

« On dit que les Allemands n’ont ni exigé de l’entendre ni découvert la substitution électrique », rapporta Price.

À Seclin, dans le Nord de la France, les Allemands menaçaient d’enlever le carillon quand « un groupe de Français se faisant passer pour des Allemands sont arrivés à l’église avec un camion dans lequel ils ont chargé toutes les cloches sauf celles qu’ils n’ont pas pu sortir de la tour parce qu’elle étaient trop grosses.

« Ils les ont enterrées en secret quelque part, sous une remise, où elles sont restées durant le reste la guerre », écrivit Price. Lorsque Price termina ses recherches, elles avaient été restituées, mais pas encore réinstallées.

A Maribor, qui était alors en Yougoslavie et qui est maintenant la deuxième ville de Slovénie par ordre de grandeur, des partisans empêchèrent l’enlèvement des cloches par les autorités locales qui travaillaient pour le compte des Allemands. Des soldats de la Wehrmacht furent ensuite envoyés pour effectuer la saisie. Les partisans les tuèrent.

Un soldat à côté de la cloche de l’église Saint-Pierre à Ypres, en Belgique, en aout 1916.

Manifestement, les cloches enflamment les passions. L’Église catholique romaine, nota Price, considère les cloches vas sacrum, c’est-à-dire des vases sacrés, et leur enlèvement, un sacrilège. Les églises protestantes ne sont pas aussi sévères. En fait, en Allemagne, il y en avait qui contribuaient à l’effort de guerre volontairement.

Les cloches ont une place particulière dans de nombreuses traditions religieuses et culturelles. Elles soulignent des occasions joyeuses comme les mariages et d’autres plus sombres comme les funérailles. Elles donnent l’heure, annoncent le diner, célèbrent les fêtes, rappellent les étudiants à l’école et les renvoient chez eux après les cours. Elles déclarent les arrivées de train, avertissent les navires des eaux peu profondes et alertent les habitants d’un désastre imminent.

D’après la tradition bouddhiste, la cloche peut représenter la voix céleste éclairée du Bouddha donnant ses enseignements. Elle invoquent la protection ou l’éloignement de mauvais esprits.

Les hindous sonnent la cloche du temple pour informer le dieu de leur arrivée plutôt que pour s’y faire appeler. Le son de la cloche est considéré de bon augure, accueillant la divinité et dissipant le mal.

Après les services du Vendredi saint marquant la crucifixion et la mort de Jésus, les cloches des églises chrétiennes qui appellent traditionnellement les paroissiens à la messe restent habituellement silencieuses jusqu’au matin de Pâques, quand elles annoncent la résurrection.

« Le silence des cloches indique clairement que quelque chose va très mal, » déclara le révérend Rüdiger Penczek, pasteur protes-tant basé près de Cologne, au service de radiodiffusion allemande Deutsche Welle.

Pendant les deux guerres mondiales, les saisies réduisirent les clochers au silence dans beaucoup de villes et de villages partout en Europe, et la conflagration qui brisa leur quiétude enleva à nombre de soldats et de citoyens une tranquillité qu’aucun carillon ne pourrait jamais restaurer.

En Grande-Bretagne, les règlements promulgués en vertu de la Defence of the Realm Act (loi sur la défense du royaume, NDT) de 1914 restreignirent le son des cloches en temps de guerre, les reléguant au rôle de dispositif d’alerte. Cela fit taire environ 5 000 clochers aux quatre coins des iles britanniques durant toute la Première Guerre mondiale. Le silence, disait-on, était assourdissant.

La pratique consistant à confisquer et à transformer les cloches des églises en outils de guerre n’avait rien de nouveau, même pour les armées de la Première Guerre mondiale. Selon une longue tradition militaire en Europe, les commandants d’artillerie avaient des droits sur les cloches des agglomérations conquises.

Napoléon, en particulier, savou-rait ce droit et remplissait ses coffres militaires en exigeant des villes vaincues qu’elles rachètent leurs cloches. Si elles ne le pouvaient pas, le général pouvait en disposer à sa guise. La moitié de la recette lui appartenait, l’autre moitié était versée au trésor central. C’était une pratique qu’on appelait « rachat des cloches ».

Au XVIIIe siècle, les cloches approvisionnaient immanquablement les campagnes militaires. Pendant la guerre franco-prussienne (1870-1871), l’évêque de Nancy autorisa les paroisses de son diocèse à démonter toutes leurs cloches sauf une pour faire des canons en défense de la France. Les Conventions de La Haye de 1910 déclarèrent les cloches des églises protégées et intouchables à des fins militaires, mais en vain.

Craignant l’avancée allemande, en 1915, la Russie retira 300 cloches de ses propres églises, les cachant au monastère Nikolsy, près de Moscou, pour empêcher leur destruction.

Le carillon est l’instrument national des Pays-Bas et de la Belgique. Ensemble, les deux pays ont plus de la moitié des 600 carillons du monde, plus de 200 d’entre eux se trouvant rien qu’en Hollande.

La destruction des carillons belges, en particulier, entre 1914 et 1918 a résonné à travers le monde et a été dénoncée par les Alliés comme l’anéantissement brutal d’un instrument de musique démocratique unique créé par un peuple courageux.

Le patrimoine des deux pays fut ravagé pendant la Seconde Guerre mondiale : les nazis prirent les deux tiers des cloches de Belgique; les enquêteurs britanniques affirmèrent que toutes les cloches, sans exception, avaient été enlevées des Pays-Bas, et que 300 seulement survécurent à la guerre, à Hambourg.

Pire encore, les autorités d’occupation allemandes firent couler de petites cloches aux Pays-Bas en l’honneur de la confiscation des cloches d’église européennes. Elles portaient l’inscription « Les cloches aussi se battent pour une Europe nouvelle », et elles servaient de souvenirs donnés aux dirigeants nazis qui avaient joué un rôle clé dans les saisies.

En plus de leur rôle de stimulant de la production militaire, les clochers d’Europe servaient de nids de tireur d’élite et de plate-formes d’observation au cours des deux guerres mondiales, ce qui en faisait des cibles de choix pour l’artillerie, les chars d’assaut et autres moyens de destruction.

Partout en Europe, les cloches d’église qui avaient survécu aux rapines de la Première Guerre mondiale furent souvent utilisées pour annoncer les attaques au gaz, une utilisation, bien entendu, qui entacherait à jamais le son des cloches d’église pour les anciens combattants de toutes les allégeances.

Certaines des cloches tombées ou pillées furent emportées dans les tranchées elles-mêmes, où elles servirent de système d’alerte plus efficace que les gongs improvisés habituels tels que les poêles suspendues à une corde.

Les cloches étaient aussi des symboles puissants dans les campagnes de vente d’obligations et de propagande pendant les deux guerres mondiales. En adhérant aux efforts des Alliés, en 1917, les États-Unis utilisèrent la cloche de la liberté sur les affiches de propagande et les tracts en tant que symbole de la liberté américaine pour promouvoir les Liberty Loans (prêts de la liberté, NDT). L’Allemagne en fit autant.

Les cloches furent utilisées au début de la propagande de la Première Guerre mondiale pour décrier « le viol de la Belgique ». Des rapports selon lesquels les moines d’Anvers avaient refusé de faire sonner les cloches pour célébrer la victoire allemande furent embellis. Quand l’histoire fut rapportée à Paris dans Le Matin, on y lisait que les moines rebelles avaient été pendus dans les cloches pour y servir de battants.

Lorsque les coups de feu s’arrê-tèrent, à 11 heures, le 11 novembre 1918, et que la nouvelle de l’armistice se répandit, les carillonneurs de Grande-Bretagne, du Canada et d’ailleurs dans le monde se mirent spontanément à faire sonner leurs cloches. Là où les cloches d’église avaient disparu, les gens faisaient teinter des clochettes.

McCrady, médecin de Pittsburgh à la retraite et Canadienne d’adoption, a joué 18 morceaux lors du 100e anniversaire de l’Armistice, concluant par la « dernière sonnerie » avant que le bourdon de la Tour de la Paix (la plus grande cloche) sonne 100 fois, au coucher du soleil.

« Pour moi, le jour du Souvenir est la période la plus importante de l’année, dit-elle. Après tout, la Tour de la Paix, c’est la Tour de la Paix, et son carillon est dédié à la paix et à la mémoire de ceux qui ont servi le Canada et qui ont perdu la vie. C’est une leçon d’humilité [que de jouer le 11 novembre], et assez effrayant, aussi. »

Le premier ministre Mackenzie King, lors de la consécration de la structure à l’occasion du 60e anniversaire du Canada, appela le carillon « le fleuron de la tour commémorative et […] le symbole le plus approprié de la paix […] la voix d’une nation s’élevant en tant qu’action de grâce et de louange qui retentira sur terre et mer aux quatre coins de la planète ».

Les notes des 53 cloches du carillon, du bourdon de 10 tonnes à sa petite sœur de 4,5 kilogrammes, furent diffusées sur les ondes de Radio-Canada lors de la première émission d’un océan à l’autre du pays, répandant « un message de paix et de bonne volonté à tous les hommes de tous les pays ».

L’assortiment de cloches exceptionnel avait été coulé en 1926-1927 par Gillett and Johnston de Croydon, en Angleterre. Cette fonderie, située près de Londres, avait été entièrement détruite pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le soutien de la Légion est vital pour les anciens combattants sans abri

Mettre fin à l’itiné-rance chez les anciens combattants exige un plan national coordonné, un financement ciblant les projets de logement, une aide au logement et la participation de la Légion.

« La Légion royale canadienne, de par son réseau national, est tout simplement irremplaçable comme intermédiaire permettant de traduire localement de tels objectifs nationaux », a déclaré le Comité permanent des anciens combattants du gouvernement fédéral présidé par le député Neil Ellis dans son rapport de mai intitulé Vers la fin de l’itinérance chez les vétérans.

L’itinérance chez les anciens combattants n’est pas un problème insurmontable, mais il est complexe.

Bien que les chemins qui conduisent à l’itinérance soient nombreux, ils trouvent souvent leur origine dans des difficultés d’adaptation à la vie civile.

Les foyers d’accueil civils n’offrent pas de logement stable ni de soutien à long terme aux 3 000 à 5 000 anciens combattants sans abri qui doivent refaire leur vie, et nombre d’entre eux les évitent.

Beaucoup d’organismes offrent une aide d’urgence aux anciens combattants sans abri. VETS Canada identifie les anciens combattants sans abri aux quatre coins du pays et les dirige vers les services locaux appropriés, en plus de leur fournir des logements de secours dans quelques villes. Le programme Leave the Streets Behind (laisser la rue derrière soi, NDT) de la Légion – lancé par la division de l’Ontario et qui s’est répandu dans tout le pays durant la dernière décennie – apporte son aide à des centaines d’anciens combattants. Anciens Combattants Canada a un fonds d’urgence, des programmes de transition et des services de santé mentale.   

« Pour sortir ces personnes de la rue, la véritable solution réside dans le passage de l’accueil d’urgence vers des solutions d’hébergement à long terme », lit-on dans le rapport.

Quatre organisations, dont la Cockrell House à Vancouver et la Multifaith Housing Initiative à Ottawa élaborent un modèle canadien pour le logement et le soutien des anciens combattants sans abri, caractérisé par des logements de transition à long terme qui s’accompagnent d’un soutien social intégré.

Les anciens combattants forment l’une des 11 populations vulnérables prioritaires citées dans la stratégie nationale du logement, qui prévoit de distribuer 20,5 milliards de dollars sur 12 ans, auxquels s’ajouteront les contributions des provinces et des territoires.

La division des domaines de compétences fait obstacle au financement. Les provinces et les municipalités rechignent à financer des projets pour l’usage exclusif d’anciens combattants. Certains ont refusé les demandes de financement en disant que le logement des anciens combattants était une responsabilité fédérale. Mais ce financement est nécessaire pour être admissible aux fonds fédéraux. Ayant réussi à obtenir un terrain fédéral où construire un établissement pour 40 anciens combattants et ayant beaucoup de soutien de bénévoles et de nombreux partenariats avec d’autres organismes, la Multifaith Housing Initiative a fait l’objet d’un refus de financement provincial et municipal et a donc dû entreprendre une campagne de financement de 5 millions $, a dit au comité sa directrice générale, Suzanne Le.

Un plan pour régler cette dispute de domaines de compétence est nécessaire.

Et bien qu’en 2016 ACC ait dit développer une stratégie pour mettre fin à l’itinérance, « à ce jour, nous n’avons vu aucun signe de progrès », a dit au comité Ray McInnis, directeur des Services aux anciens combattants de la Légion.

Le rapport contient les recommandations qui suivent :

• qu’ACC travaille avec les groupes communautaires pour maintenir un contact permanent avec les anciens combattants à risque dans le but de prévenir l’itinérance;

• qu’ACC soutienne la recherche, en particulier sur la surreprésentation des femmes et des anciens combattants autochtones dans la population des sans-abri;

• que les vétérans de la GRC aient droit aux fonds d’urgence d’ACC;

• qu’ACC collabore avec la Société canadienne d’hypothèques et de logement pour assurer un financement ciblant les anciens combattants sans abri dans le cadre de la Stratégie nationale sur le logement;

• que le gouvernement fédéral crée un supplément au loyer pour les anciens combattants sans abri;

• que les gouvernements de tous les ordres et les associations d’intercession en faveur des anciens combattants travaillent ensemble pour mettre en œuvre des plans d’action tels que la Stratégie nationale sur le logement.

« L’itinérance est un phénomène complexe dont la solution exige la coordination d’un grand nombre d’interventions dans chacune
des communautés, conclut le rapport. Il est concevable de mettre en œuvre un programme qui permettrait d’éliminer l’itinérance
chez les vétérans. »

FACE À FACE: Faut-il arsenaliser l’espace?

David J. Bercuson dit que OUI

À la fin du mois de mars, l’Inde a annoncé qu’elle avait réussi à abattre un de ses propres satellites à l’aide d’un intercepteur lancé depuis le sol. L’Inde est devenue ce faisant le quatrième pays à avoir cette capacité, les États-Unis, la Russie et la Chine l’ayant précédée. Cette réalisation, succédant aux mesures mises en œuvre depuis le lancement des premiers satellites militaires de communication et de reconnaissance des années 1960, est un pas de plus vers l’arsenalisation de l’espace.

Nonobstant la ferveur avec laquelle beaucoup d’entre nous souhaitions que cela ne se produise pas, c’était presque inévitable. Rares sont les inventions humaines qui ont été menées à bien sans que leurs réalisateurs aient des fins militaires à l’esprit.

Prenons par exemple la militarisation de l’avion. Immédiatement après le premier vol des frères Wright, en 1903, les états-majors de plusieurs pays ont pris conscience du potentiel de reconnaissance des aéronefs à voilure. Après tout, les ballons captifs s’utilisaient depuis des dizaines d’années pour observer les mouvements de l’ennemi et même pour guider le tir d’artillerie. Il était logique d’employer l’avion pour suppléer ces fonctions.

En octobre 1911, pendant la guerre italo-turque, l’aviateur italien Carlo Piazza eut l’idée d’emporter de petites bombes dans son Blériot, avion de construction française, et de les larguer sur l’ennemi. Les pilotes commencèrent peu après à se munir de fusils et de pistolets pour tirer sur les avions ennemis. Ces fusils et pistolets furent supplantés par les mitrailleuses lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, début des combats aériens que l’on associe depuis à la guerre.

AU CANADA, NOUS AVONS TROP DE BIENS SPATIAUX
POUR ÊTRE DÉSINVOLTES
À PROPOS DE L’AVENIR.

Il y a maintenant plus de 60 ans que les Soviétiques ont lancé le premier Spoutnik dans l’espace. Il faut beaucoup plus de temps pour militariser l’espace à cause de l’ampleur des problèmes techniques liés à la conception de satellites pouvant se détruire les uns les autres, sans parler de l’idée fantasque que les satellites pourraient un jour semer la destruction sur la terre.

Pourquoi utiliser des plateformes basées dans l’espace pour attaquer quand toutes sortes de plateformes au sol, dont beaucoup sont guidées par des satellites, peuvent déjà accomplir les mêmes tâches? Les bombardiers, les avions de chasse et les missiles guidés par les satellites de reconnaissance militaires peuvent semer la destruction n’importe où. La militarisation a déjà eu lieu; l’arsenalisation peut-elle être longue à venir?

La frontière haute, comme d’aucuns l’appellent, est mainte-nant le siège de systèmes mondiaux de communication et de reconnaissance qui relient les systèmes de radar aux avions de chasse, aux avions de reconnaissance stratégique, aux bombardiers, aux plateformes navales et aux forces expéditionnaires militaires.

L’arsenalisation de l’espace – c’est-à-dire l’installation dans l’espace d’armes pouvant détruire ces liens vitaux – est déjà en cours. Peut-on douter que les puissances militaires du monde soient en train d’étudier des moyens de détruire les satellites depuis l’espace? L’arsenalisation « concrète » de l’espace est inévitable. Au Canada, nous avons trop de biens spatiaux pour être désinvoltes à propos de l’avenir. Tout comme nous avons besoin d’intercepteurs à réaction, nous aurons besoin d’armes spatiales pour nous défendre.

Ernie Regehr dit que NON

L’exploitation sécuritaire et ininterrompue de satellites est devenue une condition sine qua non de la vie civile et des opérations militaires contemporaines. La communication, l’observation de la Terre, la navigation, le positionnement et les progrès scientifiques et techniques sont fortement tributaires de satellites, lesquels sont de plus en plus en danger à cause de débris spatiaux et à la merci d’éventuels agresseurs.

Au cours des deux dernières années, de nouveaux satellites ont été lancés au rythme de plus d’un par jour, qui ont rejoint les plus de 2000 satellites déjà opérationnels, les plus de 3000 satellites défunts, et les centaines de milliers de débris en orbite autour de la planète.

La militarisation de l’espace désigne des armes au sol dirigées vers l’espace et des armes basées dans l’espace. La première partie est déjà bien entamée et la secon-de, envisagée avec circonspection. Les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde ont démontré des capacités d’arme antisatellite (ASAT), alors que les deux Corées, le Japon, l’Iran et Israël ont exprimé leur intérêt.

Toute arme située dans l’espace devient une cible parfaite, car sa trajectoire est prévisible et elle est incapable d’éviter les attaques.

Arsenaliser l’espace accroitrait fortement l’insécurité partout dans l’espace en raison de l’éruption de tests et de déploiement d’ASAT qui s’ensuivraient certainement.

LE CONTRÔLE DES ARMEMENTS DEVIENT BIEN PLUS ATTRACTIF
LORSQUE L’ARME EN QUESTION EST EXTRÊMEMENT COÛTEUSE.

La sécurité des biens situés dans l’espace est subordonnée en fin de compte aux normes et aux instruments politiques et juridiques qui servent à contraindre les deux formes de militarisation, ce qui explique pourquoi la non-militarisation de l’espace est un objectif international largement soutenu depuis Spoutnik.

Le Traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967 interdit le déploiement d’armes nucléaires dans l’espace. Ce traité et le Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique de l’Organisation des Nations Unies énoncent les principes destinés à préserver l’espace à des fins exclusivement pacifiques.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que compte tenu du peu de désir de contrôler les armements, ces sentiments admirables ne sont pas sur le point d’être transformés en traités contraignants. Mais il est encore possible de fixer des normes et d’encourager des pratiques sûres. Par exemple, on devrait convaincre les États qui ont toujours l’intention d’effectuer des tests d’ASAT d’éviter les frappes directes sur des cibles solides dans l’espace, car cela conduirait au rajout de débris dangereux en orbite.

Cependant, cela ne suffirait pas pour prévenir la militarisation de l’espace. Il faudrait mettre un terme au développement d’armes destinées à l’espace et mettre en veille le désir de faire sortir les armes basées dans l’espace de la science-fiction pour les rajouter aux arsenaux militaires réels. Même dans le climat politique actuel, le contrôle des armements devient bien plus attractif lorsque l’arme en question est extrêmement couteuse, qu’elle n’a pas été testée et qu’elle est très vulnérable aux contrattaques. Et cela décrit assez bien les armes basées dans l’espace.

Il existe une autre condition favorable au contrôle des armements. Ni l’une, ni l’autre des formes de militarisation de l’espace n’est encore largement pratiquée, alors il est encore temps de décider de ne pas emprunter cette voie périlleuse.

La vie au Front

Un sergent non identifié du Royal Hamilton Light Infantry porte un harnais modèle 1937, qui fut remplacé pour le Débarquement par le modèle 1942, dont la capacité était supérieure. [Collection W.E. Storey/Metropolis studio; capitaine Laurie A. Audrain/MDN/BAC/PA-211474]

Ce qu’on portait, disait et mangeait au front pendant la Seconde Guerre mondiale

Sept-cent-cinquante-mille Canadiens ont porté l’uniforme kaki à la Seconde Guerre mondiale. Des hommes de toutes les régions du pays se sont soudainement retrouvés dans des baraquements où ils apprenaient à devenir soldats. La transition n’était pas facile, ils devaient apprendre à défiler, à tirer et à combattre. Les dizaines de milliers d’entre eux qui ont pris part aux combats ont dû s’habituer à la violence et à la mort. Voici un aperçu de ce qu’ils portaient, mangeaient et disaient au front.

CE QU’ILS PORTAIENT

Tout d’abord, ils mirent leurs vêtements civils de côté. Tout comme en 1914, il n’y avait pas suffisamment d’uniformes pour les premières unités se préparant à partir pour l’étranger. Les bottes étaient en nombre insuffisant, et certaines unités n’avaient que des uniformes de la Grande Guerre sous la main. Toutefois, à partir de la fin de 1939, les soldats pouvaient porter une tenue canadienne qui était une version améliorée de la tenue de combat de conception britannique. Tous les soldats ont fini par en avoir une peu après. La chemise en serge de laine avait deux poches à la poitrine et un col boutonné. Le pantalon assorti avait des boucles pour la ceinture, des boutons pour les bretelles et des poches pour les cartes et le pansement de combat.

Bien repassé, et orné du rang, de l’unité et des insignes de formation, et agrémenté du nouveau béret réglementaire porté sur le côté, l’uniforme donnait belle allure. Les officiers supérieurs dont la tenue était faite sur mesure étaient encore plus élégants; et certains d’entre eux optaient même pour le barathéa, un tissu plus doux.

Bien que de bonne qualité, la tenue de combat était trop chaude en été et pas assez chaude par temps froid. Au combat, elle absorbait la saleté et la boue, et elle était trempée par temps pluvieux. Les militaires pouvaient la couvrir d’une capote ou d’une parka en hiver, parfois même d’un pourpoint en cuir, d’une veste en peau de mouton ou de survêtements de ski blancs.

Les tireurs d’élite du Régiment de la Chaudière portent des vêtements de camouflage d’hiver britanniques, aux Pays-Bas, en janvier 1945. [Lieutenant Barney J. Gloster/MDN /BAC/PA-137987]

Pendant les opérations, une unité de bain et blanchisserie mobile (MBLU) réussissait parfois à s’avancer suffisamment pour distribuer de nouveaux vêtements et permettre aux soldats en sueur, crasseux et parfois infestés de poux de se laver. Le major Stewart Bull de l’Essex Scottish Regiment a décrit l’arrivée d’une MBLU dans son unité, en Normandie : « et là, oh bonheur, il y avait une douche […]. Il y avait du savon à foison, et nous avons enfin pu nous sentir propres. Certains d’entre nous [avons reçu] des vêtements, des sous-vêtements et des chaussettes propres, et nous les avons mis […] c’était un vrai luxe, ce jour-là. »

À partir de 1943, les hommes portaient un béret sur le terrain, kaki pour la plupart, noir pour les unités blindées et brun rougeâtre pour les unités aéroportées. Au combat, les soldats portaient un casque d’acier avec mentonnière et filet de camouflage. Le casque, lourd et incommode, ne conférait aucune protection à la nuque (excepté contre la pluie) et rebondissait quand on courrait.

Les soldats à l’entrainement portaient des salopettes kaki ou en denim, comme en portaient les unités de blindés et celles qui s’occupaient des véhicules et des machines. L’uniforme d’été se composait habituellement d’une chemise et d’une culotte courte kaki. En hiver, les Canadiens s’habillaient pour être au chaud sur le terrain, beaucoup d’entre eux se procurant un pourpoint en cuir ou une veste en peau de mouton.

La tenue de combat était TROP CHAUDE EN ÉTÉ et PAS ASSEZ CHAUDE par temps froid.

Chaque homme avait un harnais à sangles modèle 1937, dont l’entretien exigeait l’application régulière du produit de nettoyage Blanco. À la ceinture et aux sangles sur les épaules, il y avait diverses poches pour les munitions, un petit paquet de premières nécessités, un étui de masque à gaz (souvent abandonné, car les soldats se sont aperçus que le gaz ne serait probablement pas utilisé contre eux), des sachets utilitaires pour des munitions supplémentaires, un brandebourg pour baïonnette et un compartiment pour pelle-pioche. Les officiers avaient un étui à jumelles, un étui à boussole et un étui à pistolet. Le gros havresac du soldat, conçu pour être porté sur le dos, mais généralement abandonné à l’arrière avec les véhicules de transport de l’unité, servait au matériel de couchage, aux couvertures, à la capote et au reste du matériel jugé inutile au combat.

Des contenants d’eau en fer blanc à bouchon en liège étaient distribués par la Marine royale du Canada. [MCG/19750011-043]

Dans le feu de l’action, les soldats adaptaient leur matériel à ce qui fonctionnait le mieux. Chacun portait une charge de quelque 20 kilogrammes. Le simple soldat avait un fusil 0,303 Lee-Enfield No. 4 Mk I et une ou deux cartouchières en bandoulière contenant 50 cartouches chacune. Il portait habituellement un ou deux chargeurs de 30 cartouches pour les trois ou quatre mitrailleuses Bren de son peloton, au moins deux grenades n° 36 ou n° 69, et probablement des bombes de 2 livres pour le mortier de 2 pouces ou des projectiles de 3 livres pour l’arme antichar de la compagnie. Une bouteille d’eau et une baïonnette étaient accrochées à sa ceinture de toile; beaucoup portaient également un couteau.

Portant de quoi se nourrir et combattre pendant deux jours, les soldats canadiens débarquent sur la plage Juno en juin 1944. [Lieutenant Ken Bell/MDN/BAC/PA-132655]

Les servants de mitrailleuse Bren devaient trimballer leur arme qui pesait environ 10 kilogrammes, et les radios portaient l’encombrant appareil avec l’antenne révélatrice qui le surmontait. La plupart des sous-officiers avaient une mitraillette Sten; les officiers, une Sten et un révolver. En Italie, ce sont des Tommy (mitraillettes Thompson) qu’on utilisait.

Dans le petit sac du soldat se trouvait un tapis de sol, quelques boites de nourriture prélevées dans les paquets de rationnement, des biscuits de mer pour les urgences, des cigarettes, un briquet, une paire de chaussettes, une trousse de couture (surnommée « housewife » [ménagère, NDT]), des lunettes de secours, du cirage, des lacets, un nécessaire de rasage, une brosse à dents, un préservatif ou deux au cas où une occasion se présente-rait, des gamelles en aluminium, une tasse, un couteau de poche, une cuillère, une fourchette, le courrier, quelques photos, un jeu de cartes et un livret de solde.

Marcher, et même courir, en portant de telles charges, nécessitait une excellente condition physique et une grande endurance.

CE QU’ILS DISAIENT ET CHANTAIENT

Les soldats canadiens ont dû maîtriser le langage étrange de l’armée. Il y avait des abréviations militaires, comme SMR (sergent-major régimentaire), SQMC (sergent quartier-maître de compagnie), CO (commandant), SMC (sergent-major de compagnie) et adj (adjudant) – il s’agissait des officiers et des sous-off (sous-officiers) qui contrôlaient leur vie au jour le jour.

Il y avait des termes argotiques comme « Aldershit, » variante peu flatteuse du nom du camp d’entrainement Aldershot (shit signifiant merde, NDT) en Angleterre. Les Italiens étaient des « Eyties », les Allemands étaient des « Jerries » ou des « boches », et il y avait aussi le « Jerrican » qui servait au transport de l’essence ou de l’eau (parfois même, sans nettoyage intermédiaire). Les soldats espéraient qu’ils seraient « LOB » (laissés hors de la bataille, NDT) quand leur unité passerait à l’attaque. Un homme « LOB » était censé faire partie du noyau autour duquel une unité décimée serait reconstituée. « Snafu » était l’acronyme de Situation Normal : All Fucked Up (ou Fouled Up) (c’est-à-dire Situation normale : c’est la merde, NDT); « recce » se disait pour la reconnaissance; le « meathead » (tête de viande, NDT) était un prévôt ou un policier militaire; le « zombie » était un conscrit pour la défense au pays; un « ring knocker » (anneau heurtoir, NDT) était un diplômé du Collège militaire royal qui profitait de ses relations pour monter en grade.

Les jurons habituels étaient en usage constant, si bien qu’en Sicile, en aout 1943, l’aumônier des Seaforth Highlanders of Canada a tenté de choquer les soldats – pour qu’ils épurent leur langue –, en prononçant un juron particulièrement offensant dans le titre du sermon qu’il a prononcé lors d’un rassemblement pour service religieux obligatoire. Dans une lettre envoyée au pays, il est dit que cela avait donné lieu à « quelques rires nerveux », mais que rien n’avait changé à la longue :« La plupart des hommes mêlent des jurons à leur parler aussi naturellement qu’ils aspirent de l’air dans leurs poumons, et même peut-être sans vouloir mal faire. »

Au défilé, les soldats marchaient au rythme de la musique militaire. Certaines unités avaient apporté des instruments en cachette (il était interdit de les emporter outre-mer), puis ils les avaient sortis en Angleterre, quand la voie était libre. Les régiments de Highlanders avaient leurs cornemuseurs, bien sûr, et à Dieppe et le jour J, certaines unités ont débarqué au son des cornemuses. Cependant, dans les casernes, la plupart des soldats écoutaient les big bands de Benny Goodman ou de Glenn Miller à la radio, pleuraient discrètement quand Vera Lynn chantait The White Cliffs of Dover, ou fantasmaient sur l’extraordinaire Lili Marlene, qui était populaire chez les Alliés comme chez les Allemands. Parfois, le sentiment qu’ils se trouvaient à un front oublié faisait écrire des paroles ironiques aux soldats, comme « We are the D-Day Dodgers in sunny Italy (Nous sommes les tire-au-flanc du jour J, sous le soleil de l’Italie, NDT) ».

Il y avait aussi des spectacles produits par l’armée et mettant en vedette des artistes canadiens. Les comédiens Wayne et Shuster, par exemple, ont fait carrière au Canada, en Grande-Bretagne et près du front en Europe du Nord-Ouest avec le spectacle « The Army Show », fastueuse revue musicale et humo-ristique qui a eu beaucoup de succès.

Des membres de la 9e Brigade d’infanterie canadienne mangeant dans des gamelles à bord d’un engin de débarquement se dirigeant vers la France au jour J. [Lieutenant Ken Bell/MDN/BAC/PA-190144]

CE QU’ILS MANGEAIENT

Les soldats étaient bien nourris, mais l’armée n’aspirait pas à la gastronomie. La plupart des soldats canadiens, ayant grandi pendant la dépression, n’avaient jamais connu la bonne chère et ils se contentaient probablement bien de la « bouffe » de l’armée.

Si les cuisiniers de compagnie ne pouvaient pas leur apporter leurs rations sur le terrain, les soldats se nourrissaient grâce au Composite Ration Pack : une caisse contenant assez de nourriture pour 14 hommes pendant 24 heures. Ces rations « compo », emballées en Grande-Bretagne, étaient constituées de biscuits durs, de margarine cireuse, de boites de viande et de légumes, de fromage, de thé, de confitures et de bonbons durs. Un des mets les plus convoitées était un pouding imbibé de mélasse. Il y avait également des allumettes, sept cigarettes pour chaque homme, de l’alcool solidifié, et six feuilles de papier hygiénique par soldat. Les rations n’étaient pas très bonnes, a raconté un soldat par la suite, « mais cela faisait l’affaire et nous survivions ».

Par contre, les bons cuisiniers de compagnie furetaient ici et là pour trouver de quoi enrichir les rations qu’on leur fournissait. Le SQMC faisait transporter la nourriture au front dans de grandes marmites de fer qui tenaient la nourriture au chaud. Le régime des hommes comprenait habituellement beaucoup de pain, de pommes de terre, de haricots et de viande et visait à leur donner au moins 3 000 calories par jour. Bien sûr, a écrit un canonnier avec un gros soupçon d’amertume au sujet de son service : « Nos intendants, les malheureux… se servaient toujours les premiers. »

La stérilisation de l’eau à l’aide de comprimés était un processus en deux étapes qui durait 30 minutes. [MCG/19850419-022]

Les soldats mangeaient « quand ils le pouvaient », a raconté un sergent des Cameron Highlanders. « Si vous aviez l’occasion de prendre un repas chaud, vous le faisiez … mais s’asseoir manger tranquillement, ça, non, ça n’arrivait jamais. Parfois vous aviez à peine le temps de prendre une bouchée et les boches se mettaient à vous bombarder, alors fini, le petit-déjeuner. »

Les soldats fouillaient aussi les maisons des civils à la recherche de nourriture, s’appropriant les comestibles (et autres objets de valeur) qu’ils y trouvaient. Un officier a écrit en Allemagne qu’il avait vu une estafette avec une dizaine de poulets attachés à l’arrière de sa moto, et « deux soldats tirant et poussant un cochon pendant qu’un autre affutait un couteau à une meule. »

Les officiers mangeaient parfois bien quand ils étaient à l’arrière, mais au front, leur ration était la même que celle de leurs hommes. Hal MacDonald du North Shore (New Brunswick) Regiment a écrit, le 22 juillet 1944 : « mon ordonnance est en train de faire frire des galettes de viande : Bully Beef, oignons, pommes de terre et biscuits de mer émiettés. »

La nourriture du mess des officiers, s’il était situé assez loin du front, était meilleure, les suppléments étant payés par le « fonds du mess » de ses membres, et il pouvait même y avoir un diner régimentaire à l’occasion.

Une boîte de beurre Maple Leaf de l’époque la Seconde Guerre mondiale. [MCG/19850419-022 ]

Les colis provenant du pays étaient très prisés. Le soldat Geoff Turpin du Régiment royal de Montréal a écrit en Normandie : « J’ai énormément apprécié votre colis, comme vous vous en doutez certainement. C’était celui où il y avait l’assortiment […], le chocolat de Cunninghams, les barres de chocolat […] et les Life Savers […]. McBride (mon compagnon de trou) et moi faisons fondre le chocolat et y trempons les biscuits : des biscuits au chocolat! Ça fait aussi du bon chocolat chaud. »

Mais Turpin avait encore besoin de plusieurs choses de chez lui : « Le problème, en ce moment, ce sont les cigarettes parce que nous ne pouvons acheter que 60 anglaises par semaine. Très bon marché à 20 francs les 60. Mais ce sont toujours mes Winchester que j’affectionne. »

Les organismes de bienfaisance canadiens collectaient des fonds pour envoyer des cigarettes outre-mer, et les proches des soldats pouvaient envoyer 300 cigarettes pour seulement 1 $. Les cigarettes servaient de monnaie d’échange aux Pays-Bas et en Allemagne occupée, où un carton pouvait acheter presque n’importe quoi : des bijoux, des appareils photo Leica, même une prostituée.

Quelques âmes délicates NE POUVAIENT PAS SE RÉSOUDRE À BOIRE À MÊME LE GOULOT.

Parfois, l’armée faisait vraiment preuve d’initiative. À Arnhem, Pays-Bas, pendant l’hiver 1944-1945, quand la guerre semblait interminable, un officier de l’état-major du général Guy Simonds du IIe Corps canadien a organisé « The Blue Diamond », cantine dirigée par l’armée. « La boulangerie produira 2 000 petits pains, 100 tartes et 4 000 beignets par jour, » a écrit l’officier, et « le boucher va hacher assez de viande pour faire 2 000 hamburgers par jour; on utilise 700 livres d’ognons par semaine ». En fait, la cantine a connu un tel succès qu’elle a servi près de 6 000 hambur-gers par jour durant le premier mois.

Le sergent C. Orton du Highland Light Infantry of Canada prend une gorgée de cidre, en France, deux semaines après le jour J. [Lieutenant Ken Bell/MDN/BAC/PA-133113]

L’autre préoccupation constante était l’eau. L’infrastructure locale d’approvisionnement en eau avait souvent été détruite et l’on craignait partout l’empoisonnement des réservoirs. Sur le terrain, les cours d’eau étaient bien souvent pleins de cadavres d’êtres humains et d’animaux. Les comprimés de purification donnaient à l’eau un fort mauvais gout. La seule eau véritablement potable provenait des camions-citernes du Corps de l’intendance de l’Armée, mais elle avait toujours un gout de chlore.

Les soldats recevaient de la bière à l’occasion, mais il n’y en avait jamais assez, et ils étaient toujours à la recherche d’alcool, s’appropriant les bouteilles qu’ils trouvaient dans les caches de l’ennemi ou dans les fermes et les maisons. Ils buvaient directement au goulot, se passant la bouteille entre camarades. Quelques âmes délicates ne pouvaient pas se résoudre à boire à même le goulot, et au moins un soldat a raconté qu’il rangeait soigneusement un gobelet de verre lourd dans son sac, l’enveloppant dans ses chaussettes supplémentaires, pour pouvoir boire avec un minimum de bienséance.

À la fin de la guerre, les soldats canadiens sont redevenus des civils. Est-ce qu’ils mangeaient mieux que dans l’armée? Pour la plupart, oui. Est-ce qu’ils juraient moins? Peut-être. Ont-ils oublié leur temps dans l’armée? Certains ont essayé, mais peu ont réussi à le faire. Ce qui est certain, c’est que le service en temps de guerre a marqué tous ceux qui y sont passés.

Bras Bioniques

Le prothésiste Mike Stobbe, la Dre Jacqueline Hebert et l’amputé Larry Hayes-Richards rient pendant la mise en place d’une nouvelle emboiture de bras prothétique. [Sharon Adams/Revue Légion]

« C’est   incroyable », dit Larry Hayes-Richards en regardant les doigts de son bras bionique se plier, une prouesse qu’il réalise par la seule pensée.

À 72 ans, cet ancien combattant de Sherwood Park, en Alberta, est un pionnier de l’utilisation des prothèses de bras myoélectriques au Canada. Nous nous trouvons au laboratoire Bionic Limbs for Improved Natural Control (BLINC) de l’Université de l’Alberta à Edmonton, où le prothésiste Mike Stobbe et la docteure Jacqueline Hebert rajus-tent l’emboiture de sa prothèse.

L’étonnant, c’est à quel point la science a avancé depuis que son bras droit a été amputé, en 2005. Il est passé d’une prothèse retenue par un harnais de sécurité, qu’il contrôlait par les mouvements de son torse et de son épaule, à une prothèse qui s’ajustait sur son moignon et contrôlée par les flexions musculaires de ce dernier et maintenant, à un bras expérimental qui réagit à ses pensées.

Il essaie un prototype qui « apprend » ses mouvements afin de les rendre plus fluides, moins robotiques. Et il attend avec impatience de mettre à l’essai un modèle de pointe dont les capteurs placés au bout des doigts lui permettront, espère-t-il, de sentir les objets qu’il touche.

« Nous sommes à l’avant-garde, aux balbutiements de l’intégration des sensations », déclare la Dre Hebert, elle-même pionnière de la technologie médicale qui rend possibles les prothèses commandées par la pensée. Elle est également directrice du laboratoire BLINC. « Ça se passe encore entièrement dans le laboratoire. »

En fait, c’est dans de nombreux laboratoires que cela se passe. La docteure travaille avec des équipes de recherches dirigées par Jon Sensinger de l’Institute of Biomedical Engineering de l’Université du Nouveau-Brunswick et par Paul Marasco du Lerner Research Institute de la Cleveland Clinic. Ils font tous partie d’un vaste effort international qui a pour objet de créer un meilleur remplacement du bras humain, des recherches mobilisant beaucoup de matière grise. Reproduire les fonctions de la main, dit-elle, « c’est extrêmement difficile ».

Une foule d’obstacles ont été surmontés pour produire des prothèses myoélectriques commandées par la pensée humaine, notamment la manière dont le cerveau communiquerait avec un bras artificiel, la conception d’une prothèse pouvant capter ces messages et les traduire en action, et le fonctionnement du « partenariat »entre la personne amputée et la prothèse. Et ce n’est là qu’un début.

Le prochain grand défi consistera à restaurer le sens du toucher dans un bras artificiel, étape nécessaire pour « faire en sorte que les personnes amputées arrivent au point où elles sentent que leur
prothèse fait partie de leur corps. »

Cela nécessite le développement de techniques chirurgicales :la réinnervation musculaire ciblée (TMR ou Targeted Muscle Reinnervation) pour la commande de la prothèse et la réinnervation sensorielle ciblée (TSR ou Targeted Sensory Reinnervation) pour la transmission du sens du toucher provenant de la prothèse.

Tout cela, c’était de la science-fiction quand M. Hayes-Richards a rejoint le Black Watch (Royal Highland Regiment) au milieu des années 1960, des années avant que La Guerre des étoiles popularise l’idée des bras de rechange parfaits.

Son service militaire de huit années lui a donné confiance en lui, le gout de l’athlétisme et un sentiment d’engagement. Mais il a aussi causé des problèmes de santé persistants à cause de l’exposition à l’agent Orange, une névrose posttraumatique et des blessures morales lors de son affectation à Chypre, et des blessures physiques qui ont endommagé ses articulations. Les opérations chirurgicales qui ont suivi ont créé les conditions propices à une infection staphylococcique résistante aux antibiotiques qui a abouti à l’amputation de son bras droit, et lui ont coûté le plein usage sans douleur de ses jambes et de son dos. En tout, M. Hayes-Richard a subi plus de douze opérations, dont celles qui ont servi à remplacer les articulations du coude et du genou, puis à les enlever quand elles se sont infectées et bien sûr, une amputation.

En 2006, l’année suivant celle où M. Hayes-Richards a perdu le bras, la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) des États-Unis a entrepris de créer un bras prothétique commandé par le cerveau qui fonctionnerait comme un vrai.

« Les technologies qui s’en dégageront pourraient améliorer la réhabilitation des combattants, rétablir la fonction et l’indépen-dance […] et offrir aux soldats blessés la perspective de porter
à nouveau l’uniforme », lit-on sur le site Web de la DARPA à propos du programme Revolutionizing Prosthetics [révolutionner les prothèses, NDT]. Un de ses programmes finance maintenant des recherches « pour créer une prothèse de main qui bouge et procure des sensations comparables à
celles d’une main naturelle ».

Les injections de fonds de la DARPA ont stimulé les recherches, souvent coopératives, dans les domaines des neurosciences, de l’ingénierie, de la conception, de la chirurgie et de la réadaptation. Chacun de ces domaines se penche sur une pièce d’un casse-tête très complexe. « Nous essayons de collaborer entre plusieurs sites, déclare la Dre Hebert, parce que nous avons tous de très petites populations. »

En dix ans, le bras myoélectrique commandé par la pensée est passé de la planche à dessin à la fabrication. Ces prothèses révolutionnaires ont d’abord été adaptées à d’anciens combattants américains en 2017, et plusieurs modèles sont maintenant en vente ou en cours de développement. Les anciens combattants et militaires ne représentent qu’une petite partie des 100 000 amputés en Amérique du Nord (dont quelque 10 000, au Canada), mais la commercialisation profitera également aux milliers de civils qui ont perdu un bras à cause d’une maladie vasculaire, du diabète, du cancer, d’un traumatisme ou d’une infection.

La Dre Hebert a parlé à M. Hayes-Richards des prothèses opérées par la pensée peu de temps après son amputation, ainsi que de la technique chirurgicale mise au point par Todd Kuiken à l’Université Northwestern de Chicago qui les rend possibles. Le Dr Kuiken cherchait des volon-taires pour des essais cliniques.

M. Hayes-Richards et l’agent forestier Rob Anderson de Grande Prairie, en Alberta, qui avait perdu un bras et une jambe en 2006 dans un accident d’hélicoptère, se sont portés volontaires. En 2008, ils étaient les premiers Canadiens à subir une intervention chirurgicale de TMR servant à détourner les nerfs du bras amputé pour leur permettre de fléchir leurs muscles de manière à commander des prothèses spécialement conçues à cet effet.

Après l’amputation d’un bras, le cerveau continue d’envoyer des signaux au bras et à la main, mais les nerfs qui transmettent les commandes étant tronqués, ces signaux aboutissent à une impasse. La chirurgie de TMR redirige les nerfs tronqués vers les muscles du haut du bras ou de la poitrine. En quelques mois, les nerfs se développent dans les nouveaux muscles, et ces derniers réagissent aux commandes du cerveau comme s’ils déplaçaient la main, le poignet, les doigts ou le coude.

Les muscles répondant à chaque nerf sont localisés individuellement et cartographiés, et les électrodes sont placées sur la prothèse en conséquence. « Lorsque la cartographie est faite correctement, dit M. Hayes-Richards, on peut installer l’emboiture de manière à ce que ces électrodes s’alignent parfaitement. »

Quand M. Hayes-Richards pense à « fermer la main, » le cerveau envoie un signal au nerf qui actionne le muscle correspondant, ce qui produit un petit signal électrique qui est capté par les électrodes de la prothèse, amplifié, et transmis par un processeur aux moteurs qui commandent la prothèse, et la main artificielle se ferme, le tout en un clin d’œil.

M. Hayes-Richards a participé à des essais de logiciels qui peuvent reconnaître les signaux nerveux modulés d’un mouvement particulier et qui peuvent les « apprendre » afin que l’utilisateur n’ait pas à toujours penser au fonctionnement de la main.

Ces logiciels fonctionnent de la même manière que le processus d’apprentissage chez les humains quand ils apprennent, par exemple, à jouer d’un instrument de musique ou à maitriser la dactylographie. Au début, nous devons réfléchir à la façon de bouger les mains et les doigts, mais avec la pratique, ces mouvements deviennent automatiques et notre attention se porte sur la musique, ou sur les mots à l’écran, et non pas sur la façon dont chaque doigt bouge.

Les logiciels de reconnaissance de formes reproduisent cet apprentissage par répétition, ce qui permet aux utilisateurs d’« enseigner » des mouvements à leurs bras. Le logiciel enregistre la manière dont les muscles bougent pour produire un certain geste, et quand cette séquence est reconnue, le logiciel dirige la prothèse pour poursuivre le mouvement sans que l’utilisateur soit obligé de penser à chaque étape.

« La reconnaissance de forme me permet de faire fonctionner le bras plus facilement, dit M. Hayes-Richards. Et si ça ne fonctionne pas correctement, je peux rectifier les choses en quelques secondes. »

Bien que Hayes-Richards ait pris part aux essais de cette nouvelle technologie, sa prothèse n’en est pas encore équipée, car elle n’est disponible au Canada que depuis peu.

Chaque nouveau développement nous rapproche d’une prothèse qui ressemblera au bras naturel et se comportera comme lui. La Dre Hébert ne pense pas qu’on arrivera un jour à l’idéal de La Guerre des étoiles, où le bras artificiel est impossible à distinguer du vrai, « mais il y a un point où l’on a l’impression qu’il fait partie de soi, » dit-elle.

Nous savons que nos doigts font partie de nous parce que notre cerveau détecte où ils sont et comment ils bougent, même dans l’obscurité ou lorsque nous ne les regardons pas. Cela nous permet, par exemple, de nous toucher le bout du nez avec un doigt dans le noir. Nous savons que nous sommes responsables du mouvement de la main. Notre cerveau commande, et la rétroaction sensorielle nous renseigne sur les mouvements. On sent que le doigt touche la peau du nez.

Les amputés savent qu’ils sont responsables de la façon dont le bras bouge, mais il n’y a pas de sensation leur indiquant la position ni le mouvement. C’est un peu comme utiliser un outil, un crayon, une scie, une souris d’ordinateur : nous les commandons, mais ils ne font pas vraiment partie de nous.

La réinnervation sert à produire cette rétroaction sensorielle. En chirurgie TSR, les nerfs sensoriels tronqués du membre amputé sont acheminés vers des nerfs situés dans la peau du bras ou de la poitrine. Lorsque l’on touche la peau à cet endroit, on a l’impression qu’on nous touche la main (manquante).

Une fois les terminaisons nerveuses correspondant à chaque doigt cartographiées, un stimulateur tactile (dispositif ressemblant à une antenne qui transmet la sensation tactile) peut être placé sur la peau réinnervée pour relayer au cerveau l’information transmise par les capteurs situés dans la main prothétique. Lorsque la main prothétique touche un objet, les sensations transmises donnent l’impression à la personne amputée qu’elle fait partie de son corps. Les chercheurs appellent cela l’« incarnation ».

Les chercheurs peuvent aussi procurer une sensation de mouvement en faisant vibrer le muscle environnant, ce qui donne l’impression que les doigts et la main fantômes bougent. Lorsque la personne amputée fait fonctionner le bras myoélectrique en même temps, la sensation correspondante est transférée à l’action, ce qui leur fait savoir qu’ils sont les auteurs de cette action.

Dans les essais, les amputés ont pu réaliser des saisies complexes avec une prothèse, aussi bien que des gens utilisant leurs propres membres, dit la Dre Hebert.

M. Anderson compare l’utilisation de son bras prothétique, avant les essais des prothèses myoélectriques, à l’utilisation d’une paire de pinces longues. Il y a un décalage entre
« ce que vous êtes en train de toucher physiquement et ce que votre corps est en train de faire », a-t-il dit lors d’un entretien accordé à CBC News.

« C’était un peu surréaliste, dit-il au sujet de l’essai. Je pouvais voir la main se tendre. Je touchais quelque chose, je la serrais et j’avais l’impression que ma main fantôme se fermait sur quelque chose qu’elle la serrait […]. C’était très étrange d’avoir cette sensation, parce que je ne l’avais pas sentie depuis 10 ans ».

« Il y a un point où l’on en arrive à avoir l’impression qu’il fait partie de soi. »

L’incarnation est importante, dit M. Sensinger, parce que « cela vous permet d’accomplir beaucoup plus de choses et de prendre con-fiance beaucoup plus vite, ce qui augmente la probabilité que vous continuiez d’utiliser l’appareil. »

Environ un quart des personnes amputées abandonnent leur prothèse à cause de la douleur résiduelle ou fantôme du membre, de l’inconfort, ou de la déconnexion psychologique. D’autres préfèrent les appareils plus rudimentaires parce que les modèles plus avancés ne conviennent pas à leur mode de vie (par exemple, ils ne sont pas pratiques pour un agriculteur qui aurait du mal à tenir sa prothèse loin de l’eau ou des salissures) ou parce qu’ils ne reproduisent pas assez fidèlement les mouvements naturels, ce qui cause des frustrations.

Les recherches à l’Université Case Western Reserve de Cleveland, en Ohio, indiquent que les amputés utilisent les prothèses qui reproduisent le sens du toucher plus souvent et plus longtemps que les autres types de prothèses.

Prouver que la technologique fonctionne et démontrer qu’elle améliore la vie des amputés est important, dit la Dre Hebert. « Tout ce que nous faisons s’applique à une population relativement peu nombreuse et il y a souvent une certaine réticence à offrir des dispositifs avancés aux gens parce qu’ils n’en voient pas les avantages. »

Les régimes de santé publics ou privés ne couvrent habituel-lement pas les prothèses de pointe, ou limitent leur accès, à cause de leur coût et des scénarios fantaisistes d’Hollywood.

« Nous pensons que les Canadiens seraient choqués d’apprendre que si vous perdez un membre, les prothèses nécessaires au rétablissement des fonctions ne sont pas adéquatement couvertes », déclare Mme Alexis McConachie, responsable de la communication et gestionnaire de cas chez les Amputés de guerre. « Pour les civils, la différence entre ce qui est couvert et ce dont ils ont besoin peut varier entre quelques centaines et quatre-vingt-mille dollars. »

Une des prothèses de membre supérieur que la DARPA finance est nommée Life Under Kinetic Evolution (vie sous évolution cinétique, NDT) formant l’acronyme LUKE en référence au héros de La Guerre des étoiles Luke Skywalker, dont le bras est tranché par un méchant et remplacé par une prothèse qui fonctionne exactement comme l’original. LUKE a des articulations motorisées, y compris une articulation de l’épaule qui permet aux amputés de saisir des objets au-dessus de leur tête, et une articulation du poignet qui leur permet de maintenir la main à l’horizontale. Les doigts ont de multiples positions de saisie complexes afin de se conformer à différents objets. Elle procure une sensation tactile limitée.

Et elle coute à peu près 150 000 $.

Au Canada, un bras cosmétique coute moins de 5 000 $, et le prix d’un bras équipé d’une pince double est d’environ 10 000 $. « Pour le dispositif myoélectrique le plus simple, dit la Dre Hebert,
la main coute probablement 20 000 $, le membre entre 50 000 $ et 60 000 $ et le coude peut couter jusqu’à 80 000 $. Le prix monte rapidement quand on ajoute
des parties. »

Même si davantage d’unités sont vendues et que les progrès technologiques, tels que l’impression 3D, réduisent les couts de fabrication, les prothèses myoélectriques sont faites sur mesure pour chaque amputé, alors elles coutent très cher.

Les assureurs et les régimes d’avantages sociaux tentent de maitriser leurs couts en imposant certaines limites : remboursement au pourcentage, types de prothèses couvertes ou restriction du nombre et de la fréquence des remplacements. Les prothèses myoélectriques sont souvent totalement exclues. Certains régimes ne couvrent qu’un seul membre à vie, bien qu’« en moyenne, une personne amputée nécessite une nouvelle prothèse tous les trois à cinq ans », dit Mme McConachie, car les composants vieillissent et le corps change.

De plus, la publicité faite à la recherche de pointe et les repré-sentations fictives à la télévision et au cinéma donnent l’impression que les prothèses peuvent faire beaucoup plus que ce qu’elles peuvent faire en réalité. Même les prothèses les plus perfectionnées sont encore loin de reproduire exactement les fonctions d’une main humaine, mais les assureurs n’approuvent souvent que les « prothèses de base », comme le simple bras équipé d’une pince double et actionné par le corps. On est loin de la dextérité nécessaire pour accomplir aisément des tâches quotidiennes comme attacher ses lacets ou boutonner sa chemise.

À ce jour, les prothèses ne permettent aux amputés que de ressentir un nombre restreint de sensations : chaud et froid, rugo-sité de surface, douleur « bien que nous ne provoquions pas celle-là intentionnellement, plaisante M. Sensinger. Nous ne sommes toujours pas au point où les sensations sont à 100 pour 100 naturelles », même si certains amputés disent qu’elles le sont. Mais « c’est beaucoup mieux que la stimulation électrique, par exemple, ou qu’un bourdonnement. Il y a encore beaucoup de détails pratiques à régler, mais les fondements scientifiques semblent robustes ».

En plus d’améliorer immédia-tement la qualité de vie, une prothèse réduit l’incidence d’autres pathologies qui risquent de se manifester après une amputation. Selon une recherche américaine récente, les amputés sans prothèse de bras surchargent le bras qu’il leur reste, ce qui mène à un surmenage qui leur cause des blessures comme l’arthrose, les tendinites, les entorses et les fractures de stress. L’utilisation d’une prothèse appropriée réduit le cout de tels traitements, réduisant ainsi les charges du système de soins de santé. « C’est une bonne mesure économique », dit
Mme McConachie.

Les régimes publics de soins de santé couvrent le cout total du remplacement du genou et de la hanche, « de véritables prothèses internes », déclare-t-elle, mais les amputés doivent « assumer les charges financières, les problèmes de santé et de fonctionnalité ». Les amputés du Canada, peu nombreux, pourraient acquérir des membres artificiels appropriés, précise-t-elle, pour « beaucoup moins que ce que coute le remplacement des genoux et des hanches. »

Pourtant, une étude réalisée par le ministère américain des Anciens combattants estime que le cout des prothèses, pendant toute une vie, pour un seul bras amputé à la guerre en Irak ou en Afghanistan s’élève à 823 299 $ US.

« Je me suis toujours senti chanceux », déclare M. Hayes-Richards, dont les prothèses ont été payées par Anciens Combattants Canada. « Chanceux qu’à mon âge, on m’ait permis d’avoir un bras, et qu’on ait permis de l’améliorer. Le bras et la main que j’ai maintenant coutent 150 000 $. C’est comme si on m’avait donné une Lamborghini. »

« Bien que leur cout initial soit élevé, les membres artificiels ne sont pas des articles de luxe », ajoute Mme McConachie.

Entre 2013 et 2018, Anciens Combattants Canada a fourni des prothèses à 35 anciens combattants, qui ont couté 617 000 $ en tout. Il n’y a aucune limite sur le prix des prothèses, nous dit Emily Gauthier des relations avec les médias d’ACC.

Les anciens combattants dont l’amputation est liée au service ont droit à un dispositif principal pour usage quotidien, à un membre de secours, à des dispositifs particuliers concernant les activités de la vie quotidienne (comme la douche) et à des dispositifs leur permettant « de participer à des activités sportives, récréatives, de loisirs, etc. ». ACC prend en charge les frais de réparation et de remplacement, estimant la durée de vie des prothèses de bras à cinq ans, pourvu qu’il n’y ait pas de dommages ni de perte.

Les prothèses de M. Hayes-Richards ont été remplacées à plusieurs reprises au fil des années, avec une amélioration régulière de leurs fonctions. Il mentionne par exemple le fait de ramasser le courrier. Une fois qu’on l’a en main, si on a un membre naturel, on cesse de penser qu’on l’a dans la main. Mais « avec mon premier bras myoélectrique … il fallait rester concentré ». Avec le dernier bras « je n’avais pas peur de laisser tomber les choses que je ramassais. Je savais que je les tenais assez serrées rien qu’en pensant à fermer la main ».

Des centaines de millions de dollars ont été dépensés pour le développement de prothèses de bras ultra sophistiquées actuellement à l’essai; une somme qu’on ne pourrait peut-être pas justifier en ne tenant compte que du petit nombre de personnes qui en bénéficieront, mais il s’agit aussi de l’engagement des gouvernements à faire de leur mieux pour les militaires blessés, et du fait que les nombreuses percées scientifiques auront d’autres applications, civiles ou militaires.

« Il n’y a pas que les utilisateurs de prothèse qui bénéficient de ces nouvelles connaissances sur la façon d’intégrer cette technologie au fonctionnement du cerveau, dit la Dre Hebert. Les exosquelettes motorisés pour les lésions de la moelle épinière, la roboti-que à distance et les systèmes virtuels pourraient bénéficier de la rétroaction sensorielle. »

Les innovations pour un meilleur contrôle des prothèses grâce à des interfaces cerveau/machine, par exemple, font avancer les recherches sur la technologie qui pourrait aider à rétablir la mobilité et le sens du toucher chez les victimes de lésion cérébrale, d’accident vasculaire cérébral ou de paralysie, à contrôler des robots qui font un travail trop dangereux pour l’homme, comme le déminage, à améliorer la communication silencieuse au champ de bataille ou les expériences de réalité virtuelle pour le vaste secteur des jeux sur console ou ordinateur et, bien entendu, à améliorer la formation militaire.

Tandis que l’équipe de la Dre Hebert cherche à intégrer un mécanisme de vibration dans les emboitures de prothèse pour améliorer la sensation et l’incarnation chez les amputés, des chercheurs suédois essaient de créer des nerfs artificiels qui amélioreraient les capteurs tactiles dans les prothèses pour enrichir les sensations en y incluant celles de la texture et de la pression, et pour communiquer ces renseignements au cerveau de manière à ce qu’il les reconnaisse.

Une technique chirurgicale qui consiste à transplanter des greffons musculaires autour de terminaisons nerveuses à l’endroit de l’amputation, moins invasive que celle qui consiste à relocaliser ces dernières, est en cours d’essai.

Une autre technique consiste à greffer des muscles opposés autour du nerf, de façon à ce que lorsque l’un se contracte, envo-yant un message à la prothèse, l’autre s’étire, envoyant un signal au cerveau. En prime, les muscles émettent des signaux électriques proportionnels à la stimulation, ce qui se traduit par des sensations plus intenses selon à la position, la vitesse et la force, et par une plus grande précision des mouvements pour l’amputé.

« L’extraction des signaux est l’autre défi majeur », nous dit la Dre Hebert. On utilise actuellement des électrodes cutanées, mais à l’horizon de la recherche se profilent des électrodes pouvant être implantées autour des nerfs, dans les muscles, ou même dans le cerveau.

Les recherches enrichissent les fonctions des bras et des mains prothétiques, et peut-être arrivera-t-on un jour à créer des mains articulées ou chaque doigt peut bouger individuellement, à des poignets plus souples et à l’intégration véritable de la rétroaction sensorielle.

Des chercheurs au Royaume-Uni sont en train d’intégrer la visionique aux prothèses de main. Lorsque la main prothétique se rapproche d’un objet, une caméra montée sur le poignet envoie des informations à un ordinateur qui évalue la meilleure façon de le saisir, puis il prépare la main en conséquence.

Des techniques d’insertion de greffons osseux auxquels des membres artificiels permanents pourraient être attachés sont à l’étude dans l’espoir d’obtenir une communication supérieure entre les muscles, les tendons et le système nerveux pour aider les amputés à situer leur membre artificiel dans l’espace. De nombreux défis restent à relever, comme la régénérescence des os et de la peau dans le matériau de l’implant et l’étanchéité du point de contact entre la peau et la partie saillante de l’implant, ce qui est crucial pour prévenir les infections.

Des chercheurs aux États-Unis tentent de développer une peau artificielle pour les prothèses afin d’améliorer la sensation tactile et de communiquer diverses sensations au cerveau. Cette technologie améliorerait le sens du toucher chez l’amputé, et pourrait servir à la création de capteurs portatifs qui détecteraient des choses comme la pression artérielle ou le rythme cardiaque.

M. Hayes-Richards est un bénévole enthousiaste. « Je me suis senti chanceux tout le long. Chanceux d’avoir l’opération [TMR], chanceux d’avoir pu aller à Chicago pour apprendre comment faire fonctionner le bras. Et puis je me suis mis à penser, eh bien, ce n’est pas vraiment de moi qu’il s’agit. Il s’agit de tous les gens qui auront le même problème à l’avenir et qui pourront obtenir un bras tout de suite et l’utiliser dès le début. »

Il y a dix ans, les anciens combattants amputés ne pouvaient que rêver à des prothèses aussi performantes que celles qui existent aujourd’hui. Pour atteindre le résultat imaginé par La Guerre des étoiles, il va falloir poursuivre des idées dont on n’a pas encore rêvé.

Échoués sur la grève

Des Banshee de la MRC en vol. [MDN]

Un pilote de la marine canadienne s’écrase au large de la Floride en 1958. En 2017, une partie de son équipement s’échoue sur une plage après le passage de l’ouragan Irma.

Quelque part au large de la côte de la Floride, le 25 février 1958, le lieutenant Barry Troy de Campbellton, Nouveau-Brunswick, âgé de 29 ans, dis-parut en mer.

Il faisait partie de l’Escadron 871 de la base NCSM Shearwater, qui était alors la base de l’aviation navale en Nouvelle-Écosse. Il avait décollé avec trois autres pilotes de la Naval Station Mayport près de Jacksonville, en Floride, aux commandes d’un McDonnell F2H Banshee. Leur objectif était d’apponter sur le porte-avions canadien NCSM Bonaventure, à environ 64 km au large.

« Beaucoup de bénévoles du musée connaissaient Barry Troy. Il fait toujours partie de notre communauté; il est toujours dans nos souvenirs. » — Christine Hines (ci-dessous), conservatrice, Musée de l’aviation de Shearwater. [Joanna Calder/ARC]

Les quatre pilotes furent surpris par un banc de brouillard; trois pilotes virèrent à droite et en ressortirent sains et saufs. Le lieutenant Troy, qui volait à quelque 150 mètres d’altitude seulement, vira à gauche, sans doute pour éviter d’entrer en collision avec ses camarades. Pilotant à l’aveugle, il interpréta peut-être mal les indications de ses instruments et s’écrasa en mer. Quelques débris furent récupérés peu après, mais les recherches n’aboutirent à rien de plus. Sa dépouille ne fut jamais retrouvée.

Le Bonaventure participait à des exercices d’entrainement naval conjoints Canada-États-Unis, au cours desquels les pilotes apprenaient à se poser sur le porte-avions, compétence essentielle pour les pilotes de la marine. Troy venait toute juste de réussir le 1000e appontage sur le Bonaventure, en service canadien depuis un an.

Un gilet de sauvetage font partie des artéfacts récupérés sur une plage de Floride, en 2017. [Joanna Calder/ARC]

Les deux premiers porte-avions du Canada furent mis en service au cours de la Seconde Guerre mondiale en tant que navires de la Royal Navy, et les pilotes de la Marine canadienne servaient sous les couleurs du Royal Navy Fleet Air Arm. En 1946, la MRC créa sa propre force aéronavale, mit en service le porte-avions NCSM Warrior, et forma deux escadrons aériens. Un an plus tard, la force fut rebaptisée Service aéronaval de la Marine royale du Canada (RCNAS). C’est au sein de ce RCNAS, qui a presque été relégué aux oubliettes de l’histoire, que servait Troy.

Après la seconde Guerre mondiale, le Service exploitait trois porte-avions, deux escadrons de chasse et un escadron d’hélicoptères anti-sous-marins, qui fut le premier au monde à apponter sur de petits navires de surface : des contretorpilleurs modernisés dans les années 1960 à l’aide de plateformes d’atterrissage pour hélicoptère. Les aéronefs utilisés par le RCNAS comprenaient le Hawker Sea Fury, le Firefly Fairey, l’Avenger Grumman, le Sikorsky Sea King et le Banshee.

Le lieutenant Barry Troy, pilote de la Marine canadienne (droite), avait accompli le 1000e appontage sur le porte-avions NCSM Bonaventure peu de temps avant sa disparition lors d’un vol d’entrainement. [Corps des cadets de la ligue navale de Chambly]

Le NCSM Shearwater à Dartmouth, Nouvelle-Écosse, servit de base jusqu’à ce que le Service aéronaval disparaisse à la faveur de l’unification des Forces armées canadiennes, en 1968. Le Bonaventure, dernier porte-avions du Canada, fut démobilisé en 1970.

Les ouragans qui ravagèrent la côte de la Floride en 2017 ramenèrent à la surface un parachute et d’autres articles appartenant au lieutenant, qui furent retrouvés sur une plage. Soixante ans et un jour après sa disparition, les objets sauvés des eaux – des morceaux de longeron d’aile de la taille d’un clavier d’ordinateur et quelques articles personnel, dont un gilet de sauvetage, des restes de parachute, et une sangle de harnais portant le nom du lieutenant – furent remis à l’Armée de l’air canadienne.

Un harnais portant le nom de Troy. [Joanna Calder/ARC]

« Il est toujours considéré comme l’un des nôtres », a déclaré Christine Hines, conservatrice du Musée de l’aviation de Shearwater, où certains des objets seront exposés après avoir été nettoyés, restaurés et stabilisés. « Il avait une équipe qui travaillait avec lui, qui s’entrainait avec lui, des camarades. Beaucoup de bénévoles du musée connaissaient Barry Troy. Il fait toujours partie de notre communauté; il est toujours dans nos souvenirs. »

Au parc Point Pleasant à Halifax, l’ancre et le câble du Bonaventure font partie d’un monument commémoratif où le nom de Troy figure parmi ceux des hommes et des femmes de la marine qui sont morts en temps de paix.

Face à Face: Le Spitfire est-il l’avion le plus élégant jamais construit?

Spitfire à Les Ailes d’Époque du Canada. [Stephen J. Thorne]

Hugh A. Halliday dit que NON

L’élégance, comme la beauté, est une notion très subjective. Qu’il s’agisse d’avions, de scotch, de vin ou de voiture, les goûts et les couleurs ne se discutent pas, comme on dit. C’est pourquoi il vaut mieux éviter les superlatifs tels que « le plus », « toujours » et « jamais »lorsqu’on parle de préférences personnelles. De plus, les pilotes (comme les marins) sont en général très attachés à leurs appareils.

Le Spitfire était sans aucun doute un avion attrayant, surtout avant que ses ailes ne soient enlaidies par l’ajout de canons de 20 millimètres, puis raccourcies et équarries pour le vol à basse altitude. Mais était-il « le plus » quoi que ce soit? Il n’était certainement pas le plus confortable : de nombreux pilotes se sont plaints de son habitacle étroit et ont exprimé leur bonheur en prenant les commandes d’avions de chasse américains aux dimensions plus généreuses. « On aurait pu faire l’arbre droit dans l’habitacle d’un Thunderbolt, » nous dit l’un d’eux.

Mais revenons à la question de l’esthétique. Les photos de planeurs profilés flottant à travers les nuages sont parmi les plus envoutantes. Ne sont-ils pas élégants? Un simple coup d’œil suffit pour conclure que le Rutan 76 Voyager est un avion incroyablement élégant, fortement inspiré par la technologie du planeur qui, en 1986, lui a permis de faire le premier vol sans escale autour du monde.

Les avions de la Seconde Guerre mondiale – dont le Spitfire – captivent les amateurs d’aéronautique, dans une large mesure parce qu’ils précèdent l’ère du numérique et parce qu’ils évoquent des événements historiques et des actes héroïques. Même un appareil franchement laid, comme le Vought F4U Corsair, a des airs romantiques, en partie grâce à son nom qui évoque la piraterie, mais le Hawker Sea Fury – un bel avion, malgré son moteur radial – arriva tout simplement trop tard pour prendre part à des conflits d’une envergure comparable. Sa réputation, méritée ou non, de chasseur à moteur à pistons le plus rapide, suscite à peu près autant d’intérêt aujourd’hui qu’une discussion au sujet de la performance et du confort des calèches de jadis.

Quand je pense à l’esthétique aéronautique, c’est plutôt l’Albatross de Havilland, un nom parfait pour un avion de ligne d’une beauté manifeste pour son époque, qui me vient en tête. Sa carrière fut écourtée par le début de la Seconde Guerre mondiale. Sept seulement furent construits avant que la compagnie ne se consacre à la fabrication d’avions de combat. Que serait devenu l’Albatross si on avait permis son développement (comme ce fut le cas pour le Douglas DC-3)? Et à propos d’avions de ligne, la forme du Constellation de Lockheed et celle du Comet de Havilland n’étaient-elles pas élégantes elles aussi, surtout quand on les compare à l’utilitarisme grossier du Boeing 747?

À peine aurez-vous qualifié tel ou tel appareil du plus ceci ou du meilleur cela qu’un expert, parfois autodésigné, sortira des buissons pour vous contredire. Dites qu’une chose est « l’une des seules » à posséder telle ou telle qualité, et vous sèmerez surtout la discorde et la confusion. Il en va de même ici. Dire que « le Spitfire est l’avion le plus élégant jamais construit » revient à reléguer aux oubliettes beaucoup d’autres appareils méritoires et leurs concepteurs pour des raisons essentiellement subjectives.


Dave Hadfield dit que OUI

Est-il convenable de dire qu’une machine de des-truction est élégante? Le Spitfire ne fut pas conçu pour les spectacles aériens ni pour les photographes. La forme élancée et le moteur Merlin n’avaient qu’un seul but : défendre la patrie en grimpant comme une fusée pour bombarder l’ennemi aussi férocement et efficacement que possible.

Mais le Spitfire est plus que cela.

L’été dernier, j’ai fait un vol de 9 700 kilomètres dans le seul Spitfire qui fonctionne encore au Canada, l’aller-retour de Gatineau (Qc) à Comox (C.-B.). L’avion a été vu par environ un million de personnes au cours de cinq spectacles aériens.

Les commentaires que j’ai entendus étaient merveilleux. Les gens étaient attirés par le Spitfire, voulaient le toucher et, quand ils pouvaient le faire, ils étaient touchés en retour. Pendant les jours où il restait au sol, j’ai dû cesser de m’inquiéter. Il n’y avait pas moyen d’empêcher les gens de s’approcher de l’appareil et demander si c’était bien un Spitfire, puis de caresser de la main le métal du bord de fuite ou du stabilisateur de l’aile.

L’avion n’avait que 20 heures de vol. La peinture et la finition étaient parfaites. Son propriétaire y avait mis des millions de dollars. J’étais hyper vigilant, craignant la moindre éraflure. Mais j’ai vite vu que le contact se faisait toujours dans le respect. Femmes, hommes, enfants – quand ils entendaient le mot « Spitfire » et se rendaient compte qu’ils pouvaient s’approcher suffisamment pour sentir l’huile chaude et l’échappement, jeter un coup d’œil au cockpit, parler au pilote qui transpirait encore – voulaient simplement mieux connaitre l’avion et faisaient preuve d’une grande révérence à son égard.

D’après moi, c’est cela, l’élégance : le pouvoir qu’a la forme d’affecter les gens. La réaction est émotionnelle, subjective.

« J’ai vu un ange dans le marbre et je l’en a libéré », a dit Michel-Ange. La conception d’avions militaires est moins romantique, mais les lois de la physique et les matériaux imposent leurs contraintes dans les deux cas. Peaufiner sans cesse, réduire l’œuvre ou la machine à sa plus simple expression, tout cela aboutit à la beauté dans la forme, sans pour autant tout expliquer. Parfois, une courbe devient parfaite. Parfois, une forme n’est pas qu’utilitaire.

L’élégance, c’est une caractéristique forgée dans l’action. Le Spitfire n’est pas une œuvre d’art statique. Sa puissance de 1 600 chevaux au décollage, son accélération impressionnante et la fluidité de ses manœuvres sont captivantes à elles seules. Faites baisser le nez, maintenez le régime, et vous atteindrez 400 milles à l’heure en quelques secondes.

Et pourtant, le Spitfire est d’une rare indulgence. Ce fut ma plus merveilleuse découverte à son sujet. À faible vitesse, il ronronnait doucement comme un chat. Même si, au cours d’un spectacle aérien, je tirais trop fort sur la manette, il n’y avait pas de secousse réprobatrice; juste un bourdonnement dans la gouverne qui semblait dire « N’en demande pas trop ». Alors je relâchais un peu la pression et tout rentrait dans l’ordre. Et même après un atterrissage trois points, il allait tout droit sur la piste comme s’il était sur des rails. Pas de brusqueries d’étalon indompté. Non, au contraire : une politesse rassurante.

Le lieutenant-colonel à la retraite James Edwards (surnommé Stocky), le pilote de chasse qui a le meilleur score parmi les pilotes canadiens encore en vie, a volé avec moi, en 2009, dans un Curtiss P-40. On a eu du bon temps. Mais après, il m’a dit :« Attends de piloter un Spitfire! »

Il avait raison. Le Spitfire allie puissance et grâce : le summum de l’élégance.

La guerre de Pépère

Henry Goulet (à d.) et Ephrem Tremblay de Biggar, Saskatchewan, deux amis qui se sont rendus à Montréal s’enrôler dans le 22e bataillon. [Avec l’aimable courtoisie de Michelle T. Lambert]

Hormidas Odilon Goulet s’enrôla dans le 22e bataillon, à Montréal, en 1914. En entendant son nom, l’officier lui dit : « On vous appellera Henry ». Henry combattit en France et en Belgique jusqu’à ce qu’il soit blessé, en 1916. Il fut réformé en 1917. Son journal a été adapté pour le présent mémoire par sa petite-fille, Michelle T. Lambert.

Nous sommes en 1914. Je suis tanné de la ferme et de préparer mes propres repas. Pas de blonde. Un vieil homme me parle de la guerre. Elle ne peut pas durer très longtemps, me dit-il. Le gouvernement canadien recrute.

Je parle à mon bon ami Ephrem Tremblay et nous allons à Saskatoon pour nous enrôler. De retour avant le printemps, pensons-nous. On nous refuse. « Le nombre d’offres dépasse les besoins, mais vous êtes Canadiens-Français. Allez à Montréal. On y lève un bataillon canadien-français. »

Nous retournons chez nous, juste au sud de Biggar (Saskatchewan). Ephrem vend du blé et je vends du bétail. Assez pour les billets de train et la bière. Le billet coute 50,50 $. Nous remplissons une valise de nourriture et prenons un train de la Grand Trunk Railway pour Winnipeg. Ensuite, nous passons par les États-Unis jusqu’à Chicago, puis nous retournons au Dominion du Canada, et après, au Québec. À Montréal, nous sommes incorporés dans le 22e Bataillon (canadien-français) du Corps expéditionnaire canadien. Nous sommes le 2 novembre 1914.

On nous emmène à Saint-Jean-sur-Richelieu, pas très loin au sud-est de Montréal, où nous nous entrainons pendant l’hiver. La solde est d’un dollar et dix cennes par jour, et l’ordinaire, la lessive et les vêtements sont compris. Nous sommes dans un grand bâtiment de Saint-Jean où nous avons trois planches à peu près à six pouces du sol pour dormir. J’entends parler des gars qui ont fait de la prison : l’armée ou la prison. Quel choix.

Je comprends vite que je dois obéir aux ordres. L’entrainement est dur, et la pitance est mauvaise, mais ce n’est pas la faute du gouvernement. J’ai entendu dire que le major empoche de l’argent des denrées. Soupe et pain. Nous allons en ville la nuit, où le whisky coute cinq cennes le verre; haricots ou macaroni : même prix.

Au printemps 1915, nous partons pour Amherst, en Nouvelle-Écosse, puis pour Halifax, où on nous fait garder des prisonniers. Le 20 mai, nous sommes environ 2 000 à bord du Saxonia, à destination de l’Angleterre. Encore l’entrainement.

La côte est vraiment belle avec toutes ces fleurs. Je n’ai jamais vu autant de belles fleurs. Comme je parle anglais, je suis des cours de poseur de lignes. Vient ensuite l’appel au service actif. Le 15 septembre 1915, nous embarquons à Douvres : cap sur la France. Places debout seulement pendant cinq heures : protection contre les sous-marins, nous dit-on. J’aimerais être de retour chez nous.

Des médecins soignant les blessés dans une tranchée, en septembre 1916, près de Courcelette, en France, lors de la bataille de Flers-Courcelette. Le soldat Goulet a été blessé pendant la bataille. [William Ivor Castle/MDN/BAC/PA-000627]

Nous débarquons au port de Calais, dans le nord de la France, en chemin vers les tranchées. Nous nous battons dans la 5e Brigade d’infanterie, 2e division canadienne, en France. Il fait mauvais temps. On doit dormir dans la boue.

Ephrem, mon meilleur ami, est tué aujourd’hui, le 2 octobre 1915. Il était en haut d’une tranchée à placer des sacs de sable. Un tireur d’élite allemand l’a atteint. Il avait 10 ans de plus que moi, et pour moi il était comme un père. Il veillait sur moi.

En juillet 1916, je suis envoyé aux premières lignes près d’Ypres, en Belgique. Maudites attaques, et tellement de rats. Lourdes pertes canadiennes.

Au début de septembre, je suis à Ypres, puis à St-Eloi, en France, dans une équipe qui se prépare à un assaut à la baïonnette. On nous dit de prendre un cratère entre nos tranchées et celles des Allemands. Plusieurs hommes y passent. Il pleut tellement. Pied des tranchées. Une nuit, j’ai dû enterrer quatre hommes sous moi. Un gars découvre un puits profond. Nous le remplissons de soldats morts.

Je reçois très peu de lettres dans l’armée. Il y en a qui reçoivent des colis avec leurs lettres. Ma famille est très pauvre, et mes sœurs ont des familles nombreuses. Je ne reçois jamais de colis.

Je suis transféré ailleurs en Belgique, où je dois panser le cheval du major Georges P. Vanier. La bataille est féroce. Les Britanniques lancent une vaste offensive. Il y a 50 gros chars qui traversent les tranchées et les fils de fer barbelés. Beaucoup d’avions au-dessus de nos têtes, et tellement d’artillerie lourde. J’entends de plus en plus mal. Les bombes nous tombent dessus. Lourdes pertes. Un tiers des soldats britanniques sont tués. Il y a des cadavres partout, des blessés qui crient au secours. Des régiments de 900 ou 1 000 hommes où il n’en reste qu’une centaine. Des soldats en état de choc, d’autres qui prient à haute voix. C’est l’enfer.

Nous saisissons le village de Courcelette, au nord de la France. Nous sommes le 15 septembre 1916. Nous sommes quatre dans un cratère d’obus. Et puis un obus explose derrière nous. Deux officiers sont tués. Un soldat est blessé, et il fait l’erreur de se lever. Il est tout de suite atteint d’une balle. Impossible de compter les blessés. Je voudrais rentrer chez nous.

Une plaque de reconnaissance du service présentée à Henry Goulet en juillet 1919. [BAC; avec l’aimable permission de Michelle T. Lambert]

J’ai 61 blessures, des éclats d’obus partout dans le corps, surtout du côté gauche. L’épaule et le bras gauche grièvement blessés. Je me sers de mon fusil comme d’une canne. Je tombe dans un trou et y reste jusqu’à ce qu’une estafette, un vieil Écossais, m’aide à en sortir. Le sang me fait froid. D’abord, j’ai chaud; ensuite, j’ai froid. Suis-je en train de mourir?

Maintenant, je me réveille tout en sueur, en pensant à la bataille de Flers-Courcelette, aux soldats enterrés, et à mon ami mort à côté de moi.

Les hommes sont transportés deux par deux dans des charrettes à deux roues poussées par quatre soldats. On panse nos blessures et on nous donne une cigarette. On nous hisse dans des camions; sanglés pour ne pas tomber. Le trajet est pénible parce que le conducteur doit éviter les trous d’obus. Nous jurons sans cesse.

Enfin, on arrive à une ambulance, sous la tente, au nord de la Somme, entre Arras et Albert. Il neige! L’offensive de la Somme s’enraie le 18 novembre 1916, après cinq longs mois de combats.

Certains sont envoyés à l’hôpital en France. Le lendemain, je suis sur une civière dans un bateau en partance pour l’Angleterre. Je suis transporté jusqu’à Londres, à un hôpital du parc Richmond. C’est là qu’est le Corps médical britannique. Je suis le seul non-Britannique. On m’appelle le colonial.

Mes blessures prennent beaucoup de temps à guérir, et mon bras est ankylosé. Les infirmières me font des massages. Le docteur me dit d’exercer le bras, mais je ne le fais pas parce que je ne veux pas retourner aux tranchées. On m’envoie à une maison de convalescence. L’endroit est agréable, le manger est bon et il y a beaucoup de divertissements.

Après quelques semaines, on m’envoie dans le Kent, au village de Sandgate, près de Folkestone. Là, je suis en service réduit : je sers le café. Au moins, je ne suis pas dans les tranchées. L’arrière du bâtiment donne sur la mer, alors je vais à la plage me dégourdir les jambes. Je rencontre une jolie fille aux cheveux roux. Je pense qu’elle m’épouserait, mais je ne la vois pas vivre dans une maison de ferme.

Le public canadien fait du tapage parce que l’armée garde tant d’estropiés en Angleterre, et parce qu’il est obligé d’envoyer trop de nourriture. D’un autre côté, les sous-marins allemands sont encore très actifs.

Encore un examen médical. Beaucoup sont renvoyés en France. D’autres obtien-nent six mois de service réduit, et puis ensuite, c’est les tranchées en se faisant dire :
« Bonne chance, mon pote ». Quand c’est mon tour : « Quant à vous, c’est le Canada ». Je n’en crois pas mes oreilles! J’ai tellement hâte de retourner chez nous!

Quelques jours après, je suis à bord d’un bateau qui retourne au Canada. Nous sommes 15 seulement. Plusieurs jours près de la côte d’Irlande; faut attendre de pouvoir voyager en sécurité.

Des notes du dossier médical du soldat Goulet décrivent ses multiples blessures, causées par des éclats d’obus. [BAC; avec l’aimable permission de Michelle T. Lambert]

Accostage à Québec. Là, je prétends que je ne parle pas Français, et j’ai beaucoup de plaisir avec les serveuses. Parce que j’ai été blessé à l’épaule gauche; ça ne se voit pas, bien sûr. Dans le train, une dame fait une remarque comme quoi les bons garçons ne reviennent pas, mais les mauvais, oui, et je lui dis que je suis un des plus mauvais, que j’étais là-bas depuis 1914. J’ai été parti très, très longtemps.

Je suis dans un groupe envoyé à Moose Jaw, en Saskatchewan. Nous sommes reçus comme des héros! C’est bon d’être de retour, mais j’ai de la misère à dormir. Maintenant, je me réveille en sueur, en pensant à la bataille de Flers-Courcelette, à l’enterrement de soldats, et à mon ami qui meurt à côté de moi.

On nous dit que nous pouvons suivre des cours. Je suis pressé de quitter l’uniforme et de revoir ma maison. Je parle de ma ferme au médecin principal, et je lui dis que je veux retourner chez nous. Après un bon moment, le bon docteur parle : « Vous pouvez rester ici jusqu’au printemps. Mais si vous voulez la réforme, vous l’obtiendrez bientôt. » Il organise un examen médical et recommande une petite pension du gouvernement.

Enfin de retour chez nous, sur ma terre. Ma petite pension prend beaucoup de temps à me venir d’Ottawa. Mon épaule me fait mal, et je ne peux pas m’arrêter de penser. Je finis par m’endormir. Je me réveille en sueur, en pensant à la bataille de Flers-Courcelette, à l’enterrement de soldats, et à mon ami qui meurt à côté de moi.

Épilogue : Mon pépère, Hormidas Odilon Goulet (surnommé Henry), s’est dévoué à la Légion royale canadienne jusqu’à sa mort, en 1978. Il allait à la filiale assidument, pour en soutenir les causes et parler avec ses vieux copains, et il n’en disait que du bien. Chaque année, le jour du Souvenir, beau temps, mauvais temps, il revêtait son uniforme et allait au cénotaphe. Il ne disait jamais où il allait, ni pourquoi.