Modèle réduit

Un impact à très haute vitesse lors de son entrée dans l’eau a probablement causé la déformation du nez et les dommages à l’aile de ce modèle réduit d’Avro repêché dans le lac Ontario. [Musée de l’aviation et de l’espace du Canada/CR014577]

L’Arrow d’Avro, chef-d’œuvre aéronautique, a eu la vie courte. L’an dernier, un de ses prototypes a été repêché dans le lac Ontario.

Génération après génération, les Canadiens continuent d’admirer l’élégance de ses ailes delta et l’aspect futuriste de son nez pointu qui semblait percer le ciel. Hélas, l’Arrow d’Avro, objet de cette fascination, a été surnommé meilleur avion à ne jamais voler.

Lorsque le projet Arrow a été annulé, en 1959, le gouvernement fédéral a tenté d’éliminer toute trace de son programme canadien d’intercepteurs supersoniques de la guerre froide, de peur que la technologie ne passe aux mains des Russes. L’ordre fut donné de tout détruire : plans, dessins, maquettes, photographies, matériel de laboratoire. La demi-douzaine d’avions qui faisaient l’objet de vols d’essai, et qui devaient être suivis par au moins cent autres, furent découpés et vendus à la ferraille. Mis à part la grande collection de films conservés en dépit des ordres par des membres du département photo d’Avro Canada, il ne reste que quelques fragments des appareils, du moins sur la terre ferme.

Croquis du fuselage aérodynamique modifié qui fascina tant les Canadiens. [Raise the Arrow; BAC/R15525-111-8-E]

En effet, quelque part sous les eaux du lac Ontario gisent neuf modèles réduits à vol libre dont la taille est un huitième de celle de l’Arrow.

Beaucoup d’excitation a suivi l’annonce, en 2017, que l’un d’entre eux avait été localisé, puis une grande surprise a suivi quand on a vu ce qui a été remonté à la surface en 2018 : un des trois véhicules d’essai caractérisés par l’aile delta emblématique des premiers modèles de l’Arrow.

« Ces modèles et les modèles à vol libre suivants faisaient partie d’un programme qui visait à tester les aspects de la cellule et la conception de l’aile, ainsi que la fonction de la gouverne de profondeur et le comportement en vol, en particulier à très grande vitesse, » a déclaré Mme Erin Gregory, conservatrice adjointe du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, où des restaurateurs travaillent sur le modèle réduit. « Ces pièces racontent le façonnement de ce symbole canadien. »

Le musée possède plusieurs grands artéfacts de l’Arrow : une section du nez d’un avion, le bout des ailes d’un autre, et beaucoup de petits objets. Certains artéfacts sont entre les mains de particuliers, conservés par les concepteurs et les techniciens pour qui il s’agissait « de l’œuvre de toute une vie, de leur plus beau fleuron. »

L’ingénieur Ralph Stafford, concepteur du train d’atterrissage pivotant, eut la consigne de l’enlever de chaque avion, et il obtint l’autorisation d’en garder un, qui fait maintenant partie de la collection du musée, nous dit Mme Gregory.

Les passionnés de l’Arrow d’Avro ont hâte que la recherche des autres modèles à vol libre reprenne, cette année. Les chercheurs de l’équipe de repêchage de l’Arrow ont quatre cibles promet-teuses, a déclaré Mme Gregory.

Le premier Arrow d’Avro est lancé officiellement le 4 octobre 1957. [BAC/PA-210520]

L’Arrow d’Avro témoigne de ce qu’aurait été l’industrie aéronautique canadienne si le programme n’avait pas été annulé, si Avro Canada n’avait pas fait faillite et si le pays n’avait pas perdu quelque 30 000 chercheurs et techniciens au cours du célèbre « exode des cerveaux » qui a suivi le démantèlement du programme, et reste un objet d’admiration et de fascination depuis plus de soixante ans.

Plusieurs employés d’Avro ont plus tard fait carrière à la British Aerospace, et d’autres à la NASA, où ils prirent part à la mise en œuvre des programmes américains Mercury, Gemini et Apollo. L’ancien chef de la conception d’Avro, Jim Chamberlin, de Kamloops, en Colombie-Britannique, devint ingénieur en chef du projet Mercury qui envoya John Glenn en orbite en 1962. Il conçut également la capsule Gemini, fut un des dépanneurs du vaisseau spatial Apollo et prit part à la conception de la navette spatiale.


L’ARROW D’AVRO, CHIFFRES À L’APPUI

3,5 millions $
Cout de chaque Arrow d’Avro en 1957 (environ 31 millions d’aujourd’hui)

26,1 Longueur en mètres

15,2 Envergure en mètres

6,5 Hauteur en mètres

28 319 Poids maximal en kilogrammes

2 453 Vitesse en km/h

1 234,8 Vitesse du son en km/h

58 500 Altitude maximale en pieds

1 330 Autonomie en kilomètres

5 Nombre d’Arrows
(Mark 1 RL-201 à RL-205) à moteurs J75 de Pratt & Whitney

1 Nombre d’Arrows (Mark 2 RL-206) à moteurs Iroquois d’Orenda

4 Nombre de missiles AIM-4 Falcon qu’il pouvait transporter

2 Nombre de missiles Sparrow qu’il pouvait transporter

31 Nombre d’avions en production lorsque le programme fut annulé

Le 25 mars 1958 Date du premier vol

Le 20 février 1959 Date d’annulation du programme

Blessures invisibles

[Robert Carter]

LORSQUE LA CONSCIENCE MORALE
       D’UN SOLDAT EST ATTEINTE,
           LE PROBLÈME ET SA SOLUTION 
  PEUVENT ÊTRE DIFFICILES À CERNER.

 

Depuis près de dix ans, le réser-viste James (pseudonyme) des Forces armées canadiennes est hanté par les souvenirs d’une de ses trois affectations en Afghanistan, hanté par une chose qu’il n’a pas faite. 

Un civil afghan lui avait rapporté qu’un membre des talibans avait mis un dispositif explosif de circonstance (DEC) le long d’une route où passeraient des soldats retournant à la base à la fin d’une patrouille. L’informateur lui avait dit qu’il pouvait voir le terroriste embusqué, prêt à faire sauter le prochain véhicule militaire qui passerait.

Bien qu’il fût en contact radio avec un convoi canadien qui passerait par cette route, James avait reçu l’ordre de ne transmettre de tels renseignements que par l’intermédiaire de la chaîne de commandement, qui les vérifierait et donnerait les instructions en conséquence. On l’avait averti que des accusations seraient portées contre quiconque transmettrait des renseignements autrement. « Ils disaient : “Nous sommes une unité, une organisation […] l’information viendra de nous, pas de vous seuls.” »

Alors c’est ce que James fit. Il transmit les informations à l’état-major. « Et j’ai attendu… et attendu… et attendu. »

Puis il a entendu les mots tant redoutés à la radio : « Contact IED. »

« J’ai tout entendu, seconde par seconde, minute par minute. » Il entendit que les munitions dans le VBL commençaient à cuire. Il entendit les cris de camarades qui tentaient désespérément de leur porter secours. « Je me suis toujours demandé si ce délai, à cause de l’orgueil de certains, à cause des sacro-saintes règles, si ça a couté des vies. […] Dans des situations comme celle-là, dans les situations de vie ou de mort, câlice, on s’en fiche, rien de tout ça compte. »

« Je dois vivre avec ça tous les jours. Chaque fois que je vois les photos de ces gars aux nouvelles, chaque fois que je pense à cette affectation, ça me bouleverse. Ces gars-là seraient peut-être encore avec nous; s’ils ne le sont pas c’est parce que j’ai suivi les règles. J’ai obéi aux ordres. Je me sens coupable. »

James, qui souhaite rester anonyme, est toujours en service. Il reçoit des soins pour stress post-traumatique, mais ces sentiments de culpabilité qui perdurent indiquent un autre genre de blessure, aussi vieux que les conflits armés.

La blessure morale. C’est une blessure non pas physique, ni psychologique, mais morale. C’est une atteinte à la conscience profonde ou même, pour certains, à l’âme.

La blessure morale peut coïncider avec une blessure de stress posttraumatique, mais elle est tout à fait distincte. Les gens qui ont un TSPT n’ont pas tous une blessure morale et inversement, les gens qui ont une blessure morale n’ont pas tous un TSPT. Mais certains ont les deux.

Les anciens combattants qui ont une blessure morale peuvent être hantés par quelque chose qu’ils n’ont pas fait, comme de n’avoir pas pu sauver quelqu’un ou empêcher des actes répréhensibles, ou par quelque chose qu’ils ont fait, comme avoir été contraint de choisir quelle vie sauver, ou avoir tué accidentellement un allié. Elle peut aussi être causée par le fait d’avoir été témoin ou d’avoir eu connaissance d’un acte qui allait à l’encontre de convictions profondes, comme le meurtre de civils ou d’enfants, un massacre, ou l’exécution par l’ennemi d’un civil qui avait coopéré, des vies inutilement sacrifiées, par l’ordre reçu de violer les règles d’engagement, les codes de déontologie militaires ou la Convention de Genève, par le mensonge ou autre conduite déshonorante d’une source qu’on croyait digne de confiance.

« La trahison est l’une des causes les plus fréquentes de blessure à l’âme, dit le psychologue Marv Westwood, de Vancouver. Se sentir abandonné par des camarades ou par des supérieurs alors que “j’assure tes arrières” est un mantra du service, être humilié et fui par les gens pour qui on était prêt à mourir. »

Au fil des ans, nous avons interviewé de nombreux anciens combattants qui ont subi des blessures morales. Un tireur d’élite en Croatie en 1993, qui avait observé le massacre de tout un village sans pouvoir intervenir à cause des règles d’engagement. Un sous-marinier qui avait survécu à l’incendie du NCSM Chicoutimi en 2004, et qui en avait conclu que la vie des marins n’avait guère d’importance aux yeux du commandement, et que la santé des survivants avait été mise en péril inutilement.

Un jeune soldat, pendant la crise d’octobre 1970, qui a vu sa foi en l’armée et son propre sens moral ébranlés par la possibilité de recevoir l’ordre de tirer sur ses concitoyens, ce qui le mène à se demander, aujourd’hui encore, s’il aurait appuyé sur la gâchette.

Une soldate, au début des années 2000, qui avait signalé l’agression sexuelle, en garnison, d’un officier dont le devoir était de la protéger, et qui subit en conséquence les moqueries et accusations de ses camarades et de ses supérieurs.

La blessure morale viole les valeurs
personnelles fondamentales 
du bien et du mal.


Honte et culpabilité
sont les maitres mots de la blessure morale, des émotions négatives qui deviennent les bruits de fond de la vie, des pensées intrusives et obsédantes, combinaison de souvenirs et d’autoaccusations que l’on a sans cesse à l’esprit. Elles conduisent à l’automédication par les drogues et l’alcool, et à des comportements nommés « parasuicidaires » dans les livres de psychologie. On peut devenir tellement abattu que l’on rejette tout ce qui pourrait remonter le moral, si désespéré et incertain qu’on ne peut faire con-fiance à personne. La honte et la culpabilité entrainent beaucoup de tentatives de suicide, et trop d’entre elles réussissent.

La blessure morale viole les va-leurs personnelles fondamentales du bien et du mal, du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste.

« Porter les armes est une profession hautement morale de par sa nature, dit Megan M. Thompson, chercheuse à Recherche et Développement Canada. Du déploiement de l’armée, à la planification stratégique des opérations et jusqu’aux actes du soldat au combat, les décisions à tous les niveaux concernent la justice, l’équité et le bien. Il s’agit d’enjeux extrêmement importants, de valeurs profondément ancrées, et du bien-être d’autrui. »

L’éthique distingue le combat et la guerre de l’assassinat et du massacre, et exige un comportement exemplaire chez les soldats, les marins et les membres de la force aérienne, qu’ils soient en uniforme ou non. Les militaires canadiens sont guidés par des règles écrites, et ils reçoivent une formation à l’éthique. « L’éthique est un principe fondamental de la culture de nos hommes et de nos femmes en uniforme, » affirme la porte-parole du ministère de la Défense nationale Ashley Lemire.

L’énoncé éthique de la Défense exige que les membres des Forces armées respectent la dignité de toute personne, servent le Canada avant eux-mêmes, et obéissent à l’autorité légale et l’appuient, agissent avec intégrité, loyauté et courage et veillent à l’utilisation efficace des ressources « en tout temps et en tout lieu ». C’est la pierre angulaire du Code de valeurs et d’éthique du Programme d’éthique de la défense, qui exige que les membres se comportent « d’une manière qui puisse résister à l’examen public le plus approfondi ».

Le code donne de nombreux exemples, mais dit que « les comportements attendus ne visent pas à tenir compte de toutes les questions de nature éthique pouvant se poser au quotidien. » Il encourage également les membres à demander aide et conseil à « des sources appropriées au sein de leur organisation ».

L’ancien aumônier Jim Short a été une de ces sources pendant 26 ans. La blessure morale « existe depuis le début des temps, le début de la guerre », dit-il.

Mais le terme n’était pas en usage au début de sa carrière, dans les années 1990, quand l’armée était aux prises avec les retombées d’une mission de maintien de la paix au cours de laquelle un citoyen somalien avait été battu à mort par des membres du Régiment aéroporté canadien, qui fut démantelé par la suite; ni en Bosnie, où des soldats canadiens ont été témoins de massacres, de génocides et d’autres atrocités; ni au Rwanda, où ils ont été confrontés à la réalité des enfants soldats. L’attention s’est portée pendant les années 1990 sur la nécessité d’une formation en éthique, dit M. Short. C’est aussi pendant cette décennie que le diagnostic, le traitement et la prévention du stress posttraumatique ont été développés.

Cependant, « quand j’étais en Afghanistan, les gens étaient angoissés, sans qu’on puisse cerner un incident traumatique particulier » comme dans le cas du stress posttraumatique. Parmi les âmes troublées, il y avait des soldats confrontés à des dilemmes moraux et éthiques liés à la mise à mort de l’ennemi, ou qui se sentaient coupables et honteux de célébrer la mort d’insurgés.

Bien que les aumôniers ne soient pas des combattants, ils font partie des déploiements, accompagnant parfois les soldats jusqu’aux bases d’opérations avancées pour donner aide et soutien à ceux qui se trouvent dans le feu de l’action. « Nous ne sommes pas armés, dit M. Short. Et nous ne donnons pas d’ordres. Notre profession nous donne accès à tous les rangs sans distinction. Un soldat anxieux ne peut pas simplement frapper à la porte d’un major et lui dire, “eh, j’ai besoin de parler”, mais à celle d’un aumônier, oui. Nous sommes disponibles. » Ils aident tous les soldats, quelle que soit leur confession ou leur religion, ou même s’ils n’en ont pas.

Les aumôniers savent déterminer les besoins de ceux qui ont vécu un traumatisme moral, et ils sont souvent les premiers à intervenir sur le long chemin du mieuxêtre. « Vous ne pouvez pas simplement leur dire ‘à la guerre comme à la guerre’. Parfois, ils ont besoin de retourner aux sources religieuses, ou de parler de leur concept du bien et du mal et de Dieu. Ils peuvent avoir besoin de parler à des gens qui ont vécu la même chose qu’eux. »

M. Short le sait parce qu’il l’a vécu : il a subi une blessure morale, et il reçoit des soins pour un trouble de stress posttraumatique.

De nombreux aumôniers ont une formation de thérapeute et travaillent au sein d’équipes de soins psychologiques, en clinique ou ailleurs. « L’identification du problème et l’aiguillage sont des fonctions vraiment importantes. »

La confidentialité est clé. « Les soldats savent que s’ils s’adressent au personnel médical, c’est consigné quelque part. » Les aumôniers reconnaissent qu’ils « peuvent être en difficulté même s’ils sont encore capables de fonctionner, alors il ne faut pas en faire des victimes », ni pendant leur déploiement, ni après.

Mais que peut-on et que doit-on faire pour aider les personnes qui souffrent d’une blessure morale? La question est brouillée par les divergences d’opinions au sujet de ce qu’est la blessure morale, du meilleur traitement, des mesures de prévention, du rôle des décideurs et responsables. La question est-elle juridique ou spirituelle? Quelle est la méthode de formation déontologique la plus efficace? Les recherches ne sont pas concluantes, en particulier au Canada, où soldats et chercheurs sont peu nombreux.

Les mesures de prévention et les soins fondés sur des preuves sont lents à venir, car il n’y a, pour l’instant, aucun critère diagnostique concernant les blessures morales. Certains font valoir que c’est une bonne chose, parce qu’il ne s’agit pas d’un trouble médical.

« Le problème, c’est : que peut-on faire pour soigner ou prévenir ces troubles quand ils n’ont même pas encore été définis, remarque le colonel Rakesh Jetly, psychiatre principal des FAC. Il serait risqué d’imposer un modèle médical sur ce qui n’est peut-être pas une maladie. Cela ne signifie pas que les gens ne souffrent pas, mais il est peut-être prématuré de parler de maladie quand il s’agit peut-être d’une partie sombre de la condition humaine. »

D’aucuns croient qu’une blessure morale est une maladie en soi; d’autres, que la culpabilité et la honte sont des complications d’une autre maladie ou affection, comme le TSPT. « Il y a des gens qui croient que cela expliquerait pourquoi beaucoup de gens ne vont pas mieux avec la thérapie traditionnelle [pour le TSPT], » dit le colonel Jetly. Les résultats de recherches effectuées récemment aux États-Unis indiquent que, bien que les symptômes se soient améliorés chez la plupart des patients à l’issue des deux thérapeutiques les plus répandues, ils persistent suffisamment pour justifier un diagnostic de TSPT chez les deux tiers d’entre eux.

Certains jugent que les traitements du TSPT où l’on rappelle le traumatisme à maintes reprises afin de normaliser la réaction de peur peuvent en fait aggraver une blessure morale. D’autres rapportent avoir adapté avec succès la thérapeutique du TSPT pour les personnes ayant une blessure morale.

Le MDN et les FAC sont très impliqués dans les recherches internationales qui ont pour but de définir la blessure morale militaire, d’établir un moyen de la mesurer, d’identifier les événements pouvant endommager la conscience morale, et de favoriser la prévention et la thérapie. Les recherches ont jusqu’à présent établi une relation entre l’éthique, la morale et la santé mentale, a déclaré Jetly. Souffrir de troubles de santé mentale augmente le risque de blessure morale, et les blessures morales peuvent causer des problèmes de santé mentale.

Pendant que le débat militaire international se poursuit, que les chercheurs tentent de donner un sens à tout cela, les soldats, les marins et le personnel de l’Aviation royale canadienne sont aux prises avec les effets des blessures morales et des situations qui les provoquent.

Selon les données de l’enquête des Forces canadiennes sur la santé mentale de 2013, 58 pour cent des effectifs déployés à l’étranger entre 2001 et 2013 avaient été exposés à des événements qui augmentaient les risques de blessure morale; 39 % n’avait pas pu secourir des femmes ou des enfants blessés; 32 % s’étaient sentis responsables du personnel canadien ou allié; 6 % avaient eu du mal à distinguer les civils des combattants.

« Nous demandons à nos soldats de prendre les bonnes décisions dans des circonstances qui, parfois, mais pas toujours, posent un dilemme éthique, » dit Mme Thompson. En dehors des facteurs habituels de stress – les intempéries, les conditions de vie difficiles, la privation de sommeil, la faim, la soif, la peur –, les militaires doivent prendre des décisions rapidement, sous de fortes pressions et souvent sans informations suffisantes. La bonne décision à prendre peut ne pas être évidente à première vue. Certaines valeurs s’opposent à d’autres, et ils se trouvent dans une situation où, quelle que soit leur décision, elle aura un cout, même si leur décision est de ne rien faire. La mission peut avoir plusieurs objectifs de combat concurrents et incompatibles : combat, stabilisation de zone, composante humanitaire. »

Les conflits modernes présentent des difficultés particulières, affirme Mme Thompson. Les insurgés ne portent pas d’uniformes. Leurs codes moraux diffèrent grandement de ceux des forces occidentales, et ils profitent de cette différence pour provoquer des réactions disproportionnées.

Ces réactions disproportionnées, ainsi que d’autres inconduites et manquements à l’éthique qui entrainent une blessure morale, peuvent être limitées, réduisant les comportements déshonorants et les problèmes de santé mentale à long terme, y compris le suicide, a dit le colonel américain Christopher Warner lors d’un séminaire de l’OTAN sur les blessures morales.

Il y a dix ans, des recherches avaient montré que moins de la moitié des soldats américains servant en Irak et en Afghanistan croyaient que les non-combattants devaient être traités avec dignité et avec respect. Un tiers d’entre eux décrivaient les populations locales en termes désobligeants. Un sur dix avait endommagé des biens de civils, et cinq pour cent avaient frappé des civils. Un tiers d’entre eux croyaient que la torture était acceptable pour sauver un camarade. Moins de la moitié auraient signalé le comportement contraire à l’éthique d’un membre de leur équipe. « Une réduction de presque tous ces indicateurs comportementaux » a suivi l’institution de la formation éthique obligatoire, y compris pour les haut-gradés, sur les manières de préserver l’éthique au combat, dit le colonel Warner.

Le Canada investit dans la for-mation en éthique tout au long de la carrière militaire, dit Mme Lemire. La trousse pédagogique En route vers la préparation mentale vise également à améliorer la performance à court terme et la santé mentale à long terme.

Mais rien n’avait préparé Tim Garthside aux dilemmes moraux et éthiques auxquels il a été confronté en Afghanistan.

« La pièce importante de la blessure à l’âme, c’est la profondeur de la blessure, dit M. Garthside qui était opérateur de transmission au cours d’une journée d’échanges de tirs à Panjwaye, le 3 aout 2006, où environ 90 talibans furent tués au prix de quatre Canadiens morts et au moins 10, blessés.

Son travail, en cette très, très longue journée, était de relayer des messages entre l’infanterie qui se trouvait à Panjwaye et le quartier général des FAC. Son quart commença par un incident d’EEI.

« Il y a des gens blessés et un mort, et on leur tire dessus, nous a-t-il raconté. L’évacuation sanitaire n’aura pas lieu tant qu’ils sont sous le feu de l’ennemi; il faut une zone d’atterrissage sécurisée. D’une oreille, j’écoute l’infanterie qui demande l’évacuation sanitaire de toute urgence et de l’autre, le QG qui me dit que personne ne va les secourir. »

Ailleurs, les talibans étaient délogés et éliminés à l’aide de frappes aériennes dirigées par une source de contre-espionnage afghane sur place. Un pilote signala un homme sur un toit armé d’un fusil lance-grenades propulsées par fusées. Garthside demanda au commandement quoi faire et relaya l’ordre de tuer. « Ils l’ont coupé en deux, et dans les cinq secondes qui suivirent, le renseignement dit que son téléphone ne sonnait plus. Alors, en fait, j’avais tué un gars qui nous aidait à sauver des vies canadiennes. »

A la fin de son quart de travail, un officier lui demanda s’il allait bien. « J’ai dit que oui, » nous dit M. Garthside, ce qu’il a continué de dire pendant des années. Mais il n’allait pas vraiment bien.

À son retour chez lui, il avait du mal à dormir. « Je n’étais pas dans l’infanterie, et je n’étais pas aux premières lignes. Je croyais que je n’avais aucune raison d’aller mal, parce que je n’avais pas été la cible
de coups de feu ni d’explosions. » 
L’insomnie se transforma en dépression, en douleur physique et psychologique, en isolement, en automédication par l’alcool et les drogues.

« Il m’a fallu six ans pour arriver au point où je voulais me suicider, »nous dit-il. Il a alors obtenu un soutien immédiat à une filiale de la Légion royale canadienne, où il a rencontré un ancien combattant qui l’a aiguillé vers un psychologue et le Programme d’aide à la transition pour les anciens combattants, programme de soutien par les pairs qui aide des centaines d’anciens combattants atteints du TSPT depuis 20 ans.

« Ça m’a vraiment sauvé la vie, » dit-il. Tant et si bien qu’il est devenu bénévole pour le programme, participant à des vidéos de formation par dramathérapie. Au cours d’une séance, il s’est « aperçu [qu’il se sentait] coupable de la mort de cet Afghan. » Il appelle cela une blessure à l’âme. « C’était comme si j’étais coupé en eux, et cette souffrance allait au plus profond de moi. »

« Le degré de douleur qu’ils éprouvent est lié au degré de bonté », dit M. Westwood, cofondateur du programme qui a été modifié pour accueillir ceux qui ont une blessure morale. « Bien que les militaires qui souffrent de ce type de blessure morale se voient souvent comme des nullités, en réalité, ce que leur angoisse prouve, c’est à quel point ils sont honorables. »

Ce programme a aidé M. Garthside à combattre ses démons, mais peu d’essais contrôlés randomisés comparant l’efficacité des divers trai-tements ont été effectués, et aucune liste pratique de thérapies fondées sur des preuves n’a été établie.

« En fin de compte, il se peut qu’il n’existe aucun traitement qui soit efficace dans toutes les situations », a écrit Mme Thompson dans un rapport pour le compte des FAC. Étant donné que la blessure morale est sans frontières, un essai de contrôle randomisé multinational pourrait identifier les meilleures pratiques pour la prise en charge des blessures morales, qui pourraient être adaptées selon les pratiques nationales et culturelles et selon les besoins individuels.

Le soutien individualisé a aidé M. Garthside à reprendre sa vie en main. Il se prépare à un diplôme de travailleur social, et au moment où nous mettons sous presse, il s’apprête à devenir papa. Il consulte encore un thérapeute une fois par semaine pour son stress posttraumatique, et sa blessure morale lui cause encore des souffrances.

« Je ne pouvais réellement rien faire, à part de dire aux gars que personne n’allait venir. D’une certaine façon, je les trahissais. Même si c’est le quartier général qui avait pris la décision, c’est moi qui leur parlait. Et que j’aie bien fait mon travail ou que j’aie fait une erreur, le fait est que l’Afghan est mort. C’est ce qui me déchire l’intérieur, encore aujourd’hui. »

Pourtant, il a pris un peu de recul : « j’agissais pour le bien commun. Je ne suis pas guéri, mais j’ai beaucoup plus d’outils pour faire face. J’ai plus de profondeur de caractère où puiser des forces. Ce changement de perspective me permet de renouer avec la vie. Au lieu de revivre sans cesse ces situations, c’est plutôt comme si je regardais une photo. »

 

Une journée de guérison

Semblables à celles qui furent utilisées tout de suite après la Première Guerre mondiale, ont été placées par le cortège vice-royal. [Metropolis Studio]

Lors du 100e anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, des couronnes blanches ont évoqué le premier jour de l’Armistice à Ottawa

Les premières personnes d’une foule qui allait en rassembler 35 000 sont arrivées dès 7 heures pour le service du jour du Souvenir dans la capitale nationale. Beaucoup sont venues en l’honneur du 100e anniversaire de l’armistice qui mit fin à la Première Guerre mondiale; d’autres, apportant médailles, photos et souvenirs, pour honorer leurs parents ou leurs amis; d’autres encore, par estime envers les 117 000 militaires morts au service dans l’histoire du Canada, et en reconnaissance des vivants qui servent actuellement et des anciens combattants qui continuent de souffrir.

Une couronne spéciale représentant ceux qui ont servi pendant la Grande Guerre a été déposée pendant la cérémonie par John Goheen, directeur d’une école de Port Coquitlam, en Colombie-Britannique. « L’ombre funeste de la Grande Guerre a pesé sur tant de familles, dont la mienne », a déclaré M. Goheen, qui dirige aussi le pèlerinage du Souvenir de la Légion royale canadienne. Son grand-oncle Charles Goheen, tué en France avec d’autres membres de son unité dans des logements à proximité d’une gare de trains bombardée par les Allemands, est enterré au cimetière Communal de Wanquetin. Le cousin de Charles, Walter Goheen, fut atteint par le feu d’une mitrailleuse le 1er octobre 1918, et son corps n’a jamais été récupéré; son nom est inscrit sur le Mémorial national du Canada à Vimy, en France.

Des couronnes blanches avec des coquelicots rouges. [Metropolis Studio]

Le grand-père de M. Goheen, Francis Niles, était membre du 26e Bataillon qui combattait au sud d’Ypres en mars 1916, et comme il avait menti sur son âge, il était au front lors de son 18e anniversaire. « Une explosion lui a déchiqueté l’arrière d’une jambe quelques semaines après. C’était un fermier avant la guerre, et il ne put pas retourner à ses occupations. Sa vie en fut changée à jamais, et il en fut de même pour notre famille. Il était fermier durant la Grande Dépression, même s’il ne se déplaçait qu’à grand-peine. »

L’anniversaire « donne aux Canadiens l’occasion de se pencher sur la Grande Guerre pour savoir ce qu’il en était, ce qui s’est passé pendant ces quatre années, et comment le Canada s’en est trouvé transformé. Dans un pays d’un peu plus de 7,3 millions d’habitants, 600 000 personnes revêtirent l’uniforme, et sur les 345 000 d’entre elles qui servirent au front occidental, il y eut 173 000 victimes, dont 60 000, mortes au combat et 8 000 autres, au cours des deux ou trois années suivantes.

« Trois sur dix s’en sont tirés indemnes physiquement, mais qu’est-ce que cela leur fait, à eux et à leur famille? Mon grand-père en a porté les séquelles toute sa vie. »

Des couronnes sont déposées par (de g. à d.) le président national de la Légion royale canadienne,Tom Irvine, pour les anciens combattants du Canada, la Mère de la Croix d’argent, Anita Cenerini, pour les mères du Canada et M. John Goheen, en l’honneur de ceux qui ont servi à la Grande Guerre. [Metropolis Studio]

Les anciens combattants et les militaires en service de toutes les époques, ainsi que les membres de leur famille, ont été honorés tout au long de l’émouvante cérémonie qui s’est tenue rue Wellington, au Monument national de guerre.

Le Chœur d’enfants d’Ottawa, dirigé par Mme Allison Prowse, a ouvert la cérémonie en chantant Ô Canada, puis le sergent de l’ARC Frédéric Paci a joué la dernière sonnerie à la trompette. Quand, à la 11e heure, les cloches de la Tour de la Paix se sont fait entendre, le 30e Régiment a annoncé le début du silence de deux minutes, puis sa fin, en faisant feu des obusiers C3 placés derrière l’édifice de l’Est de la Colline du Parlement.

Pendant que les notes lugubres de L’élégie, jouée par le sergent Malcolm Odell, emplissaient l’atmosphère, cinq CF-18 Hornet de la BFC albertaine Cold Lake ont traversé le ciel en formation en hommage aux disparus, leurs moteurs faisant vibrer les fenêtres du centre-ville. Le sergent Paci a ensuite joué Le Réveil.

L’Acte du souvenir a été récité en anglais par le président national de la Légion royale canadienne, Tom Irvine, en français par le grand président de la Légion, Larry Murray, et en michif par l’ancien combattant autochtone Guy Mandeville, ponctué par les premiers des 21 coups de canon qui retentissaient à intervalle d’une minute.

« Nous rendons hommage à ceux dont nous connaissons les noms et à ceux dont les noms sont connus de Dieu seul, » a déclaré le major-général et aumônier général des Forces armées canadiennes, Guy Chapdelaine.

Au son d’une interprétation chorale d’In Flanders Fields, la cérémonie de dépôt de couronnes blanches et de coquelicots rouges (d’inspiration séculaire) par le cortège vice-royal a débuté. Le cortège était constitué cette année de la gouverneure générale, Julie Payette, de la Mère de la Croix d’argent, Anita Cenerini (représentant les mères du Canada), du ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, de la députée et ancienne combattante Karen McCrimmon (représen-tant Anciens Combattants Canada), du chef d’état-major de la défense, Jonathan Vance, du sénateur Peter Harder, de Mme Sophie Grégoire Trudeau (pour le gouvernement du Canada), et du président national, Tom Irvine (pour les anciens combattants du Canada). Sadie Vogel, Hannah Christensen, Maria Singson et Emma Cervinka, gagnantes des concours littéraires et d’affiches séniors de la Légion, ont déposé une couronne au nom de la jeunesse du Canada. Le cadet de l’armée Markus Valtonen, le cadet de la marine Shane Watson, la cadette de l’Air Angelica Filipe et la ranger juniore canadienne Shayden Younker ont porté des couronnes.

A partir d’en h. à g. : Un ancien combattant brave le froid; le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, serre la main d’un élève officier du Collège militaire Royal; une petite fille ajoute son coquelicot aux milliers qui recouvrent la Tombe du Soldat inconnu. [Metropolis Studio]

Dans le cadre de sa prière pour la paix et la tolérance, le général Chapdelaine a plaidé pour le souvenir de ceux qui sont revenus blessés des guerres passées, que ces blessures soient visibles ou invisibles, et en faveur de la « compassion pour nos frères et sœurs qui, pour des raisons connues ou inconnues, ont envisagé de mettre fin à leurs jours. Puissions-nous faire preuve de compassion envers les familles et les amis touchés par ces tragédies. »

Pour la première fois, la Mère de la Croix d’argent est mère d’un soldat qui s’est donné la mort. Mme Anita Cenerini avait visité la Chapelle du Souvenir dans la Tour de la Paix la veille, et elle y avait vu le nom de son fils, le soldat Thomas Welch, qui avait été ajouté à un Livre du Souvenir après une lutte de 13 ans pour que les FAC reconnaissent que sa mort, en 2004, résultait de son affectation en Afghanistan. Le nom de son fils ne devrait pas être le dernier inscrit dans les Livres, dit-elle.

« Quand je pense aux 117 000 hommes et femmes morts au service de notre pays, je ne peux que ressentir le chagrin, la douleur causée par la perte de vies prématurée, comme la ressentent les familles, et les frères d’armes, et les amis, qui pleurent et se lamentent, » ainsi que ceux dont le contact avec la famille militaire a également été rompu par le suicide. « Quand vous êtes mère d’un soldat, vous êtes mère de tous les soldats, » dit-elle. Depuis 13 ans, « il y a eu un abîme entre ma famille et l’armée, » des années où « j’étais coupée de ma famille militaire aussi. »

Mme Cenerini continuera son œuvre de protectrice de la santé mentale. « J’ai fait résonner la voix de Thomas au-delà de sa mort, et cela n’a pas été une tâche facile. Mais c’est une tâche importante, grâce à laquelle on peut espérer que les gens seront en mesure de parler de leur propre voix et que leur voix sera entendue. »

Elle a remarqué que, cette année, le sacrifice du lieutenant-colonel Samuel Sharpe, vétéran de la Première Guerre mondiale et député qui s’est suicidé, a enfin été officiellement honoré, un siècle après sa mort.

« La guérison a commencé, » dit-elle. Il s’agissait là un thème récurrent pendant la journée.

« Nous nous souvenons d’eux, alors nous leur sommes reconnaissants, » eux qui risquent leur avenir pour nous, sachant que certains d’entre eux reviennent du service entiers de corps, mais confrontés à des problèmes comme le trouble de stress posttraumatique, a dit dans sa bénédiction le rabbin Reuven Bulka, aumônier honoraire de la Direction nationale de la Légion royale canadienne. « Que ceux qui sont morts restent dans les cœurs; que ceux qui ont été blessés soient guéris dans le corps et dans l’esprit. »

« Comment montrer notre reconnaissance aux anciens combattants, en vérité les premiers intervenants contre le mal? » a-t-il demandé, et il a répondu ainsi à sa propre question : « En exprimant notre soutien […] en tout lieu et en tout temps; en enseignant à nos enfants que nous leur serons toujours grandement redevables. »

En plus de la cérémonie, il y a eu l’affichage de milliers de photos de soldats tombés au combat au Mur virtuel d’honneur et de souvenir; la pluie de 117 000 coquelicots représentant les morts projetée sur l’édifice du Centre et la Tour de la Paix, ainsi que sur la tour de verre du Centre national des Arts; et au crépuscule, la carillonneuse nationale Andrea McCrady a joué la Sonnerie aux morts avant que la cloche de la Tour de la Paix ne sonne 100 fois en l’honneur du centenaire de la signature de l’armistice qui mit fin à la Première Guerre mondiale.

Face à Face: Est-il temps de repenser et de remplacer l’uniforme de combat de l’Armée canadienne?

[Combat Camera]

Stephen J. Thorne dit que OUI.

En 2002 et en 2003, une tempête dans un verre d’eau a sévi à Ottawa à propos des tenues de combat que les Canadiens portaient à quelque 10 600 kilomètres de là.

Dans les climats arides de l’Afghanistan, nos soldats étaient, Ô scandale, vêtus de vert. Selon les pontes et les hommes politiques qui n’avaient d’ailleurs jamais mis les pieds en Afghanistan ni en quelque endroit qui y ressemblât un tant soit peu, l’uniforme était une source d’embarras.

Ces arguments, a répliqué un vétéran de l’Afghanistan, « étaient plus politiques que tactiques ».

Le fait est qu’au moins la moitié des armées de la coalition, y compris celles du Moyen-Orient, portait du vert.

Et, par un heureux hasard, les tenues pimpantes des Canadiens décolorées après deux ou trois lavages se sont révélées idéales dans une bonne partie du terrain afghan.

Les pilotes d’hélicoptère américains qui assuraient la couverture aérienne et l’approvisionnement disaient qu’il était très difficile de repérer les Canadiens. Beaucoup plus difficiles à repérer, disaient-ils, que les soldats américains. En outre, les uniformes canadiens étaient pratiquement invisibles pendant la nuit, tandis que l’uniforme pâle des Américains faisait tache.

Les uniformes canadiens étaient, en fait, un triomphe, même si c’était par hasard, et les soldats n’avaient pas peur de les porter. Les Canadiens ont fini par obtenir leurs treillis pour le désert commandés avant même que la controverse ne pointe son nez. Plus foncés que l’uniforme américain, ils se sont montrés efficaces dans les divers environnements où les Canadiens ont été appelés à servir.

UN DEMI-MILLIARD DE DOLLARS? SI
C’EST LE PRIX À
PAYER,
SERRONS LES DENTS
ET REMPLAÇONS LES UNIFORMES DE NOTRE ARMÉE
.

Au cours des années qui ont suivi, le treillis a été remanié. Les poches ont été déplacées pour s’adapter aux nouvelles vestes pare-balles. Le pantalon pouvait être scellé, et on pouvait y insérer des genouillères. La chemise a été ajustée; le col, retaillé. Et tout cela s’est fait d’après les conseils des soldats qui avaient l’expérience du terrain.

L’ennui, c’est qu’il se décolore encore. En fait, la différence entre une tenue canadienne neuve et une tenue usagée est si grande qu’on pourrait douter qu’il s’agit du même uniforme.

Le treillis doit être bon, efficace et plaisant, sans quoi le moral des troupes fléchit. L’habillement est fondamental pour l’efficacité opérationnelle dans la plupart des métiers et professions.

Le fait est que les soldats et les pilotes savent mieux que quiconque ce qui fonctionne. Si les soldats canadiens disent avoir besoin de nouveaux uniformes, qu’on leur en donne.

Certes, la décoloration de la tenue a eu des avantages inattendus, mais elle n’est plus acceptable aujourd’hui. Comme le chef d’état-major de la défense l’a observé récemment, les soldats canadiens ne devraient pas porter un uniforme miteux. La mission actuelle du Canada au Mali avait à peine commencé que les tenues de camouflages étaient déjà décolorées.

Il y aurait des avantages à acheter le Multicam américain. Le graphisme et les coloris conviennent à tous les environnements. Les modifications nécessaires seraient simples, l’approvisionnement serait facile, l’investissement en recherche-développement serait moindre, et le tout pourrait être une aubaine. Et sur le terrain, on repèrerait facilement qui est de notre côté.

Les treillis de combat ne sont pas un enjeu politique. Il s’agit d’une question de respect fondamental, de confort, de commodité et même de sécurité pour nos soldats. Un demi-milliard de dollars? Si c’est le prix à payer, serrons les dents et remplaçons-les.


David J. Bercuson dit que NON.

L’Ottawa Citizen a rapporté l’été dernier que le général Jonathan Vance, chef d’état-major de la défense, voulait remplacer l’uni-forme vénérable à dessin de camouflage canadien (DCamC) par un nouveau camouflage selon le modèle américain appelé Multicam. Le projet pourrait couter jusqu’à 500 millions $, soit environ le prix de huit avions de combat F-35. Nous n’avons pas besoin de nouveaux treillis et nous n’avons pas besoin de dépenser un demi-milliard de dollars pour en acquérir.

Les Forces canadiennes ont acquis le DCamC pour régions boisées tempérées à la fin des années 1990 pour remplacer les uniformes vert foncé que les soldats canadiens portaient pendant la guerre froide. Un autre coloris a été commandé en même temps pour le désert ou les tropiques et, à l’exception de leur premier déploiement en Afghanistan, en 2002, les soldats canadiens l’ont porté pendant toute la durée de la mission canadienne. Les Canadiens portent actuellement ce même DCamC pour régions désertiques au Mali.

Lorsque le modèle de graphisme numérique a été adopté, il était en avance sur la plupart des modèles de camouflage utilisés par les États-Unis et par d’autres pays de l’OTAN. Spécialement conçu pour le rendre beaucoup plus difficile à discerner par l’ennemi dans les régions vertes ou désertiques, il a donné un avantage aux soldats canadiens par rapport à leurs alliés et à leurs ennemis sur le terrain.

Les États-Unis ont adopté peu après le graphisme de camou-flage numérique, dans une grande variété de tons de base, pour les diverses branches de ses forces armées. En fait, il y avait tant de variétés de camouflage que le Congrès américain a exigé que l’armée réduise le nombre de modèles à trois ou quatre.

En ce qui concerne les dépenses pour la défense, le Canada n’a pas les mêmes moyens que les États-Unis, loin s’en faut. Où trouverait-on un demi-milliard de dollars pour rhabiller nos soldats? L’argent ne tombe pas du ciel, et chaque dollar dépensé ici est un dollar qui ne peut pas être dépensé ailleurs. Les plaintes au sujet du coût des F-35 ont, à toutes fins utiles, mis un terme à ce projet au Canada. Treize autres pays ont passé leur commande et plusieurs d’entre eux sont déjà en train d’intégrer les nouveaux avions dans leurs flottes. Le Canada, lui, ne prendra pas sa décision finale sur cet approvisionnement avant au moins quatre ans, tant la controverse est vive, mais nous aurions un demi-milliard de dollars à consacrer à de nouveaux uniformes?

Le DCamC que le Canada a adopté à la fin des années 1990 est un très bon modèle, et il n’a rien d’obsolète. Il était alors en avance sur son temps, et il reste l’égal des motifs de camouflage numériques qu’utilisent d’autres pays. Une tenue de camouflage supérieure contri-buerait certainement à améliorer un peu la sécurité de nos soldats, mais de quel autre équipement les priverait-on en contrepartie?

Le MDN devrait peut-être se tourner vers les Forces de défense israéliennes. L’armée israélienne, qui a pris part à de nombreuses guerres au cours des 50 dernières années, utilise le même uniforme brun-vert depuis au moins qua-rante ans. Les bottes ont changé, les casques ont changé, le filet de camouflage a changé, mais l’uniforme est toujours le même. Si Israël peut se passer de nouveaux uniformes, pourquoi seraient-ils une nécessité chez nous?


STEPHEN J. THORNE est photographe, rédacteur et journaliste primé. Il a fait des reportages sur la chute de l’apartheid en Afrique du Sud et sur le front au Kosovo et en Afghanistan.

David J. Bercuson, auteur de notre rubrique « Eye on defence » (Œil sur la défense, NDT), est directeur du Centre for Military and Strategic Studies de l’Université de Calgary.

La symétrie de Mons

Un poste de secours avancé du Canada (ci-dessous) à l’ancienne ligne allemande à l’est d’Arras, en septembre 1918. Le 42e bataillon défilant dans la Grand-Place de Mons, en Belgique (en regard), le matin du 11 novembre 1918. [MDN/BAC/PA-003248]

LA REPRISE DE LA VILLE OÙ LA GRANDE-BRETAGNE
ET L’ALLEMAGNE S’AFFRONTÈRENT POUR LA PREMIÈRE FOIS

Le 4 aout 1914, l’armée allemande mit en œuvre son plan Schlieffen contre la France. Conformément au plan, les deuxième et troisième armées allemandes passèrent par la Belgique pour rejoindre la frontière française. Le 23 aout, elles entrèrent en contact avec le corps expéditionnaire britannique (CEB) à Mons, en Belgique. Le CEB avait débarqué en France six jours auparavant et s’était déplacé vers l’est, où il avait pris des positions le long du canal de Mons.

Il résista pendant une journée contre des forces ennemies beaucoup plus nombreuses mais fut contraint d’amorcer une retraite longue et difficile vers Paris. L’avancée allemande fut stoppée à la Marne, et le conflit devint une guerre de tranchées. Mons allait demeurer aux mains des Allemands jusqu’à la fin de la guerre.

Le Corps canadien fut chargé de libérer la ville les 10 et 11 novembre 1918. Les soldats du Corps savaient qu’ils avaient infligé d’importantes défaites à l’ennemi lors des grandes batailles qu’ils avaient menées depuis leur avancée du 8 aout à Amiens. Ils savaient que les Allemands étaient prêts à se rendre, mais rares étaient ceux qui faisaient confiance à un ennemi qui avait mené une guerre brutale, utilisé du gaz toxique, s’était livré à une guerre de sous-marins sans restriction et avait brutalisé les civils dans les territoires qu’il avait occupés. De plus, les ordres des états-majors étaient clairs : maintenir la pression jusqu’à ce que l’ennemi capitule.

Rien ne semblait indiquer une reddition imminente des Allemands. Ils s’étaient battus férocement à la ligne Drocourt-Quéant et au canal du Nord en septembre, et leurs mitrailleurs avaient souvent résisté jusqu’à leur dernier souffle en octobre et en novembre. L’ennemi était en pleine déroute à la première semaine de novembre, mais il essayait toujours de freiner les Canadiens.

Les cornemuses de la paixLe corps de cornemuses du 42e bataillon joue dans les rues de Mons, en Belgique, le 11 novembre, annonçant aux citoyens que la guerre était finie. Plus tard ce jour-là, le corps mena les soldats à leurs casernements, puis il prit part à un défilé. [MDN/BAC/PA-003523]

Le lieutenant-général Arthur Currie, commandant canadien, avait reçu l’ordre de prendre Mons, et il en chargea le Royal Canadian Regiment (RCR) et le 42e Bataillon (Royal Highlanders of Canada) de la 3e division le 9 novembre. La ville était entourée de canaux et les artilleurs allemands couvraient les endroits où l’on pouvait les traverser.

« La garnison ennemie, la nuit du 10 novembre, se composait uniquement de tireurs d’élite et de mitrailleurs postés aux étages des maisons et aux autres endroits où ils avaient vue sur les routes et les approches, écrivit le lieutenant-colonel C. Beresford Topp du 42e Bataillon. L’avancée a commencé en plein jour et les Highlanders ont tout de suite été pris en cible, en particulier par les mitrailleuses, et il était évident qu’une tentative d’entrer dans la ville pendant le jour serait couteuse. Tout déplacement a été remis au soir, et Mons a finalement été prise par un peloton de la compagnie D qui a traversé la gare ferroviaire à pied et qui est entré dans la ville sans tirer un seul coup de feu. »

À 23 heures, le 10 novembre, des éléments du 42e et une compagnie du RCR qui avaient traversé le canal se trouvaient dans la ville. Deux compagnies du RCR s’y introduisirent plus tard.

« La ville était extrêmementcalme, écrivit Topp. Rien ne bougeait, rien n’indiquait la présence de civils, et aucun coup de feu n’a été tiré. On n’entendait que le crépitement provenant des quelques bâtiments incendiés par des explosions d’obus. »

À 7 heures, le 11 novembre, le corps de cornemuses du 42e défila à travers la ville pour réveiller les 60 000 citoyens qui descendirent vite dans la rue en brandissant des drapeaux pour acclamer leurs libérateurs. « De grandes célébrations, écrivit le soldat Harold Davey dans son journal. Tout le monde se réjouissait. Flânait […]. »

L’état-major du Corps canadien avait appris à 6 h 30 que les Allemands avaient accepté les conditions des Alliés et que l’armistice devait entrer en vigueur à 11 h. Certaines unités ne furent mises au courant du cessez-le-feu qu’après 9 h, alors que les civils et les soldats faisaient déjà la fête. Le dernier Canadien tué, le soldat George Lawrence Price, mourut d’une balle tirée par un tireur d’élite quelques instants à peine avant 11 h.

Currie avait compris qu’il y avait une importante symétrie dans la libération de Mons. Quatre ans et trois mois après que le CEB avait été forcé de battre en retraite, les Canadiens, soldats de la colonie – des hommes dont les efforts avaient forgé une nation – libérèrent la ville belge. La Grande Guerre avait changé le monde et avait aidé le Canada à se réinventer.

Comment nous y avons mis fin

Les troupes canadiennes revenant d’Europe à Halifax à bord du paquebot affrété Olympic,en 1919. [BAC/PA-135768; Archives de la Ville de Toronto]

PERSONNE NE S’ATTENDAIT À UNE TELLE GUERRE AU DÉBUT, ET PERSONNE N’AURAIT IMAGINÉ QUE LES CANADIENS JOUERAIENT UN RÔLE AUSSI DÉTERMINANT POUR Y METTRE FIN.

« Quel soulagement pour les parents des garçons en service! » écrivit le Lieutenant Walter Thomas Robus de Norwood, en Ontario, quelques jours après que la Première Guerre mondiale s’était terminée par la reddition de l’Allemagne le 11 novembre 1918. « Et quel soulagement de savoir que les massacres et la souffrance sont terminés. »

Robus s’était enrôlé dans le 2e Bataillon (Régiment de l’est de l’Ontario) du corps expéditionnaire canadien en aout 1914. Il fut blessé quatre fois. « Les Canadiens ont fini à merveille, écrivit-il, Mons a enfin été capturée. »

Pour Robus, et pour le Canada, le conflit avait été long et dur.

Déclenchée par le nationalisme impérialiste qui s’était répandu dans toute l’Europe, par les traités qui assuraient des alliances de défense mutuelle et finalement, par l’assassinat de l’archiduc Franz Ferdinand d’Autriche lors de sa visite à Sarajevo, la guerre opposa la Triple-Alliance entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie à la Triple-Entente entre la Grande-Bretagne, la France et la Russie. Et le Canada se mit de la partie dès le début.

Le Canada n’avait pratiquement pas d’armée quand la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne, le 4 aout 1914. La 1re Division fut rapidement constituée et elle était encore relativement inexpérimentée quand elle subit l’attaque au gaz des Allemands, à Ypres, en avril 1915. D’une façon ou d’une autre, elle réussit à maintenir sa position et commença ainsi à se faire une réputation. À mesure que l’engagement du Canada augmentait, ses lauriers grandissaient. La force de deux, puis de trois et enfin de quatre divisions se battit à la Somme en 1916, captura la crête de Vimy, la Côte 70 et Passendale en 1917, et enfin, reconnue en tant que corps d’élite, elle combattit durant les cent jours de la campagne qui mit fin à la guerre.

Les Canadiens avaient appris à se battre et à s’imposer sur le champ de bataille, et ils avaient produit des dirigeants extraordinaires. Sir Arthur Currie était l’un d’entre eux. Ce promoteur immobilier de Victoria s’était distingué en tant qu’officier de milice, et il fut nommé commandant de brigade dans le premier contingent canadien. Currie prouva alors qu’il pouvait apprendre dans le feu de l’action, et quand le Corps canadien fut formé, en septembre 1915, il obtint le commandement de la 1re Division. Après la victoire à la crête de Vimy, et après que le lieutenant-général britannique, sir Julian Byng, fut promu au commandement de la Troisième armée britannique, le lieutenant-général Currie fut le premier Canadien nommé au commandement du Corps.

Jusqu’à la toute fin de la guerre, le Corps canadien se composait en grande partie d’hommes nés en Grande-Bretagne qui avaient immigré au Canada. Vers la fin de 1918, les quatre divisions de Currie étaient commandées par des officiers canadiens et les officiers d’état-major, hormis les plus hauts gradés, étaient canadiens. Les commandants de brigade et de bataillon étaient presque tous des Canadiens, tout comme leurs officiers subalternes.

Il est à noter que le Corps canadien et son superbe dossier militaire eurent une forte influence de « canadianisation » : où qu’ils fussent nés, les soldats se savaient excellents,
et ils se savaient canadiens.

À l’été de 1918, les rangs des bataillons canadiens étaient complets et leurs renforts étaient soit déjà à l’entraînement, soit en chemin vers la Grande-Bretagne. Le Corps eut la chance de pouvoir tenir ses positions au printemps, près de la crête de Vimy, malgré les offensives musclées des Allemands qui frappèrent durement leurs compagnons d’armes un peu plus au sud et un peu plus au nord. À ce moment-là, les Canadiens avaient déjà suivi un entraînement exigeant aux nouvelles tactiques de la guerre ouverte et de la coordination avec les corps blindés et l’Aviation royale. L’artillerie était devenue très habile dans la localisation et la destruction des canons ennemis, et dans l’utilisation de puissants barrages roulants qui permettaient aux fantassins de s’avancer jusqu’à leurs objectifs. Le Corps canadien était fin prêt à arracher ses plus grandes victoires.

Et il y en eut, des victoires. Ayant quitté leurs lignes près d’Arras en secret, les Canadiens, rejoints par des formations australiennes, britanniques et françaises, pulvérisèrent l’ennemi à Amiens le 8 aout. Il en résulta des gains de terrain inouïs, d’innombrables prisonniers et le désespoir chez l’ennemi.

Le jour de l’armistice, à Toronto, Mme J. Fraser, Joseph Fraser Jr., Mlle Ethel James, Frank James et Norman James (de g. à d.) lisent les bonnes nouvelles. [Archives de la Ville de Toronto]

« Le jour noir de l’armée allemande », dit le général Erich von Ludendorff. Après Amiens, il n’y avait plus d’espoir de victoire pour l’Allemagne. Les soldats allemands continuèrent cependant à se battre courageusement. Au front d’Arras, les Canadiens attaquèrent de nouveau à la fin du mois d’aout, passant par les tranchées et les bunkers devant la ligne de Drocourt-Quéant. Les combats furent acharnés, les pertes très lourdes, mais le corps fit une brèche dans la ligne, ce qui obligea les Allemands à battre en retraite vers l’est, de l’autre côté du canal du Nord. Currie en dit que c’était « une des plus belles performances de la guerre » et il écrivit dans son journal qu’il s’agissait d’une victoire encore plus grande que celle d’Amiens.

La traversée du canal du Nord était le nouvel objectif de Currie, et il concocta pour l’atteindre un plan audacieux. Le canal serait franchi à un endroit sec, et l’infanterie se disperserait ensuite au nord et au sud. Ses supérieurs britanniques avaient des doutes, mais Currie persista, et ses soldats prouvèrent qu’il avait raison, franchissant l’obstacle et poussant plus avant. C’étaient, écrivit Currie : « les combats les plus féroces que nous ayons jamais connus […] ».

Dans une autre lettre, il écrivit qu’il n’avait « jamais vu le boche se battre plus fort. Il est comme un rat acculé. » Les Canadiens finirent par l’emporter et peu après, ils libérè-rent Cambrai, important centre d’approvisionnement et carrefour ferroviaire et routier des Allemands au Nord de la France. Les troupes du Kaiser battaient alors en retraite.

Il y eut une dernière attaque programmée à Valenciennes, juste à l’ouest de la frontière belge. Le mont Houy, qui surplombe la ville, tomba au bout d’un puissant barrage d’artillerie et d’une attaque menée par une seule brigade. L’avancée, devenue poursuite, continua grâce à la progression par dépassement des bataillons d’infanterie qui s’efforçaient de maintenir le contact avec l’ennemi en déroute. La cavalerie, enfin utile, passa devant tandis que les autocars blindés des brigades de mitrailleuses motorisées mettaient leur puissance de feu à contribution. Le 9 novembre, les Canadiens étaient aux abords de Mons, en Belgique, où le corps expéditionnaire britannique s’était mesuré aux Allemands pour la première fois en aout 1914.

Les envoyés allemands négociaient alors les conditions de leur reddition avec le maréchal Ferdinand Foch, commandant en chef des forces alliées. Quand ils signèrent l’armistice – en réalité la capitulation des Allemands – tôt le matin du 11 novembre, les Canadiens avaient déjà libéré Mons. Les armes se turent à 11 h précises.

Un prisonnier allemand traverse un canal à Valenciennes, en France, en novembre 1918. [MDN/BAC/PA-003383]

Les tragédies de la guerre semblaient interminables. La pandémie de grippe espagnole ravageait les rangs, faisant des dizaines de milliers de malades et en en tuant un grand nombre. Des soldats qui avaient survécu aux combats en mouraient, et des parents et amis y succombaient aussi au pays.

Le Canada avait pris part à la Grande guerre sans réserve, et ses citoyens-soldats étaient devenus de féroces guerriers. Leurs victoires étaient légion; leurs pertes, énormes : plus de 66 000 morts, presque 175 000 blessés. Malheureusement, la guerre ouverte des 100 derniers jours fut terriblement couteuse : 45 000 victimes — près de 20 pour cent du total — furent tuées ou blessées lors de ces combats acharnés qui durèrent un peu plus de trois mois. Néanmoins, ces batailles avaient été indispensables pour gagner la guerre, et elles étaient certainement les plus grandes réussites militaires canadiennes. Le corps d’armée canadien de Currie mérite sa place distinguée dans l’histoire du pays.

[Pillard/National Trust/836535; MDN/BAC/PA-003248]

Signataires à l’étroit

Les signataires alliés et allemands se réunirent dans une voiture de chemin de fer sur une voie d’évitement au nord-est de Paris. De g. à d. : le capitaine allemand Ernst Vanselow, le comte allemand Alfred von Oberndorff, le major-général allemand Detlof von Winterfeldt, le capitaine britannique Jack Marriott, le secrétaire d’État allemand Matthias Erzberger, le contre-amiral George Hope, l’amiral britannique Rosslyn Wemyss, le maréchal Foch (debout) et le général Maxime Weygand.


QUI A SIGNÉ L’ARMISTICE?

Les deux signataires des Alliés étaient :

• le maréchal français Ferdinand Foch, commandant en chef des forces alliées
• l’amiral Rosslyn Wemyss de Grande-Bretagne, chef d’état-major de la Marine

Les six autres membres de la délégation étaient :

• Maxime Weygand, chef d’état-major de Foch. Il lut les conditions de l’armistice aux Allemands
• le contre-amiral George Hope, sous-chef d’état-major de la Marine
• le capitaine Jack Marriott,adjoint naval au chef d’état-major de la Marine

Les quatre signataires de l’Allemagne étaient :

• Matthias Erzberger, secrétaire d’État et chef de la délégation allemande
• le comte Alfred von Oberndorff, ministère des Affaires étrangères
• le major-général Detlof von Winterfeldt, armée
• le capitaine Ernst Vanselow, marine

Le clairon de Mons

[Musée militaire du Loyal Edmonton Regiment]

« Il y a foule dans la Grande Place
de Mons. Ici, à 11 h… alors que sonne
le Cessez-le-feu, le maire présente
les clefs de la ville, en l’honneur
de sa reconquête ce matin, au
brigadier-général J.A. Clark de la 7e Brigade
d’infanterie canadienne. »

— J.F.B. Livesay, journaliste et écrivain canadien

Le cor en laiton qui a sonné la fin des combats en 1918 est aujourd’hui la précieuse propriété du Loyal Edmonton Regiment.

L’appel des clairons annonça le début ainsi que la fin des combats de la Première Guerre mondiale à Mons, en Belgique.

« Les clairons sonnaient l’appel aux armes […]. Les Allemands s’étaient avancés soudain à distance de frappe », écrivait Daniel Desmond Sheeham dans The Munsters at Mons. Surpassés en nombre et en puissance de feu lors de leur première bataille, le 23 aout 1914, les Britanniques et les Français se replièrent, et Mons fut occupée par les Allemands pendant plus de quatre ans. Le Corps canadien la leur reprit le tout dernier jour de la guerre.

Le 49e Bataillon (Régiment d’Edmonton) se rassembla à Mons le matin du 11 novembre 1918 au milieu d’une foule transportée. « Nous avons attendu pendant des heures, debout, l’arrivée du roi des Belges, écrivit par la suite le soldat Neville Jones. Le clairon a sonné après les discours », à 11 h. La guerre s’était enfin terminée.

Un clairon figure sur la couverture d’une partition de la Première Guerre mondiale. [Université McMaster]

Le nom du soldat qui a sonné le cessez-le-feu s’est perdu dans le brouillard de l’histoire, mais son instrument, précieux artéfact, se trouve dans le musée du Loyal Edmonton Regiment qui perpétue la mémoire du 49e Bataillon.

Rapporté au Canada, le clairon a orné le mess des officiers pendant des années, puis il a été remis au Musée régimentaire en 1982. Il servait à sonner les repas lors des réunions régimentaires.

Pendant des siècles avant l’apparition des montres-bracelets abordables, le clairon (ou la trompette) sonnait la routine de la journée en garnison ou les ordres sur le terrain. Il y avait des sonneries distinctes pour le réveil des troupes, l’appel au repas, le début ou la fin des corvées, le rassemblement et, le dimanche, la messe. Sur les champs de bataille, on se servait de cors et de tambours pour communiquer à cause du vacarme des combats et des longues distances. Ils signalaient le moment et la direction des déplacements, quand faire feu ou cesser de tirer.

Une inscription sur le clairon du 49e Bataillon indique qu’il a sonné à Mons lors d’une cérémonie de l’armistice. [Musée militaire du Loyal Edmonton Regiment]

Pendant les escarmouches qui ont suivi la bataille de Mons, dit le soldat britannique George Holbrook, « nous savions toujours quand les Allemands venaient parce qu’ils sonnaient un clairon. » À la bataille du Cateau, en 1914, des clairons allemands sonnèrent le cessez-le-feu britannique, mais la ruse échoua.

Le clairon a perdu de son importance dans le règlement de la vie militaire à mesure que les techniques de communication se sont améliorées et que les montres sont devenues abordables. Pourtant, on entend encore des appels de clairon (pour la plupart enregistrés) à certains moments de la journée dans les casernes et bases militaires américaines, pour promouvoir la discipline, maintenir la fierté et favoriser l’unité. « Ils offrent aux soldats et à leur famille l’occasion de se réunir plusieurs fois par jour pour saluer le drapeau qu’ils défendent », dit-on sur un site Web de l’armée américaine.

Un vitrail représentant un claironneur sonnant la Dernière sonnerie dans un monument aux morts du Collège militaire Royal. [Musée du Collège militaire royal]

Au Canada, la sonnerie de clairon la plus connue est probablement le Dernier appel, que l’on joue aux cérémonies commémoratives avant les minutes de silence. On l’appelait autrefois Setting the Watch (monter la garde, NDT), et il indiquait la fin des tâches de la journée. Au XIXe siècle, on commença à l’entendre lors de funérailles, pour signifier la fin des tâches de la vie. Il est traditionnellement suivi par le Réveil qu’on jouait autrefois pour faire sortir les soldats de leur lit. Aux cérémonies du Souvenir, il représente le réveil des morts dans un monde meilleur, et invite les vivants à retourner à leurs occupations.


LE CLAIRON EST UN DES INSTRUMENTS DE LAITON LES PLUS SIMPLES.

Il n’a ni piston ni moyen de modifier le ton à part les lèvres, les muscles faciaux, la langue et les dents du claironneur sur l’embouchure.

Les appels de clairon habituels ne se composent QUE DE CINQ NOTES.

Le clairon a d’abord été utilisé par les régiments d’infanterie, en remplacement du tambour, pour TRANSMETTRE LES INSTRUCTIONS DES OFFICIERS AUX SOLDATS PENDANT LA BATAILLE.

En moyen anglais, LE MOT « BUGLE »(cor, NDT) SIGNIFIE BOEUF. Les cornes de bœuf utilisées pour les signaux de chasse s’appelaient bugle-horns (cornes de bœuf, NDT); on s’en servait également pour boire et comme instruments de musique.

Face à Face: Les Alliés auraient-ils dû mettre un terme aux attaques le 10 novembre?

Terry Copp dit que OUI


Le 28 septembre 1918, le général Erich Ludendorff, commandant de l’armée allemande, admit qu’il avait perdu la guerre. « Si nous avions le pouvoir de redresser la situation dans l’Ouest, bien sûr, tout ne serait pas encore perdu, dit-il. Mais nous n’avions aucun moyen pour ça […]. Nous ne pouvions nous attendre qu’à nous faire repousser sans cesse. »

Insistant sur le fait que « chaque heure qui passe est dangereuse »,le général concentra ses efforts sur la création d’un nouveau gouvernement en Allemagne et l’arrêt immédiat des hostilités. Le prince Maximilien de Bade fut nommé chancelier le 4 octobre, et, affirmant qu’il souhaitait « éviter de nouveaux bains de sang », il demanda au président américain Woodrow Wilson de négocier un armistice immédiat.

M. Wilson répondit le 8 octobre qu’il exigeait le « retrait des forces dans tous les territoires envahis »sans délai. Le 12 octobre, les Allemands acceptaient d’évacuer les territoires occupés, pourvu qu’une commission internationale supervise le processus. Cette tactique dilatoire fut rejetée par Wilson.

La coterie de décideurs allemands demeurait divisée et incertaine. Le général voulait éviter la responsabilité d’une reddition militaire tandis que Rupprecht, prince héritier de Bavière, insistait pour « faire la paix avant que l’ennemi n’entre en Allemagne ».

Le 6 novembre, les Canadiens traversèrent la frontière
entre la France et la Belgique, en direction
de Mons, «
sans opposition ».

Le 26 octobre, le gouvernement turc envoya des émissaires signer un accord de paix distinct. L’empereur d’Autriche suivit peu après. Le 5 novembre, le maréchal français Ferdinand Foch fut autorisé « à recevoir des représentants du gouvernement allemand et à leur faire part des conditions de l’armistice ».Les conditions furent posées le 8 novembre dans un wagon de chemin de fer, dans la forêt de Compiègne, au nord-est de Paris. Les délégués allemands avaient 72 heures pour signer l’armistice.

Les longues négociations n’eurent guère d’impact sur les opérations militaires alliées, ce qui pose question quant au bienfondé de la poursuite des combats alors que la guerre était pratiquement gagnée.

Le problème devint particulièrement important pour les Canadiens après que le Lieutenant-général sir Arthur Currie fut critiqué pour la mort inutile de ses soldats aux dernières heures de la guerre. Les rumeurs, les insinuations et les atteintes à sa réputation, particulièrement par sir Sam Hughes, aboutirent en 1928 au mémorable procès en diffamation à Port Hope, en Ontario, où sir Currie défendit sa réputation et où on lui donna raison. Pourtant, encore aujourd’hui, il y a des doutes sur la légitimité de ses actes.

Après la prise de Valenciennes le 3 novembre, les ordres de la Pre-mière armée britannique au lieute-nant-général étaient d’agir « vigoureusement […] afin d’empêcher les Allemands d’établir une nouvelle ligne ». Le 6 novembre, les Canadiens traversèrent la frontière entre la France et la Belgique, en direction de Mons, « sans opposition ».

Pendant la soirée du 9 novembre, sir Currie avait une décision à prendre : attendre 36 heures pour voir si les Allemands avaient accepté les conditions ou donner l’ordre
de prendre Mons. Il décida que « le dossier des combats des troupes canadiennes devrait se solder par la capture de Mons », et il leur ordonna de s’avancer. Il en couta au Canada 18 officiers et 262 militaires du rang tués, blessés ou disparus durant les deux derniers jours de la guerre, des pertes d’autant plus tragiques qu’elles étaient inutiles.


Geoffrey Hayes dit que NON

Les combats qui mirent fin à la première guerre mondiale en Europe de l’Ouest auraient-ils dû se terminer avant l’armistice du 11 novembre 1918? Les gens qui le croyaient à l’époque contribuèrent à créer une vision de la guerre qui gagna en popularité dans les années 1960 :des ânes impitoyables sacrifiant toujours plus de jeunes lions au cours des dernières heures de la guerre pour des gains douteux. 

Le sujet fut rapidement politisé au lendemain de la guerre. Aux États-Unis, les républicains cuisinèrent sans relâche le général John Pershing et ses collaborateurs sur la mort d’Américains au cours des derniers jours de la guerre pour marquer des points contre les démocrates de Woodrow Wilson. Les batailles furent moins partisanes au Canada, mais tout aussi perfides.

En mars 1919, Sam Hughes, ancien ministre de la Milice et de la Défense, accusa le lieutenant-général Arthur Currie, commandant du Corps canadien, d’avoir gaspillé des vies en lançant des troupes à l’assaut de Mons durant la matinée du 11 novembre. Ces hommes, maintenait Hughes, n’étaient morts que pour un symbole dérisoire : c’est à Mons que les Britanniques avaient été mis en déroute en 1914.

Hughes, assoiffé de vengeance à l’égard du lieutenant-général, fut protégé par le privilège parlementaire jusqu’à sa mort, en 1921. Toutefois, quand un journal de Port Hope, en Ontario, répéta ses accusations en 1927, le lieutenant-général lui intenta un procès en diffamation. Sir Currie eut gain de cause, mais la tension occasionnée contribua probablement à sa mort prématurée en 1933.

Les rumeurs d’un cessez-le-feu imminent
ne changeaient pas les ordres.

La politique d’après-guerre et le recul rendent ces dernières victimes particulièrement tragiques. Mais il ne faut pas oublier qu’au début de 1918, les Allemands étaient sur le point de gagner la guerre. Après avoir battu la Russie, l’Allemagne n’avait pas grand avantage à négocier une paix fondée sur les 14 points du président américain Woodrow Wilson. Elle voulait une victoire militaire. Les importantes poussées allemandes du printemps avaient créé un fossé entre les forces britanniques et les forces françaises. Les Allemands avaient fait des milliers de prisonniers et, à toutes fins utiles, détruit la Cinquième armée britannique. Les canons allemands avaient atteint Paris. Il s’en était vraiment fallu de peu.

Les Alliés avaient repris le dessus pendant l’été, quand le général Foch mena une série de contrattaques visant à repousser les Allemands hors de France et de Belgique. Le haut commandement allemand refusait de se soumettre à l’inévitable. Le 4 octobre, la colère en Allemagne contre le kaiser et l’armée, et l’effondrement de leurs alliés poussa les généraux à demander aux Américains la cessation des combats selon les 14 points.

Les Allemands n’en avaient pas totalement fini : le 8 octobre, les Canadiens trouvèrent la ville française de Cambrai en flammes. Deux jours plus tard, un sous-marin allemand coula le paquebot britannique Leinster. Les Britanniques (et les Canadiens) faisaient encore face à des combats difficiles. La fin prit tout le monde par surprise.

Ce n’est qu’avec le recul et dans un contexte de partisannerie politique que l’on peut considérer ces derniers sacrifices comme vains. Les soldats morts le 11 novembre 1918 ont péri de la même manière que le demi-million de leurs compagnons d’armes tombés au cours des dernières semaines de la guerre, alors que les généraux allemands s’efforçaient de rejeter la responsabilité d’une guerre qu’ils avaient presque gagnée, mais qu’ils avaient fini par perdre.


TERRY COPP est directeur émérite du Laurier Centre for Military and Strategic Disarmament Studies de l’Université Wilfrid Laurier. Il est l’auteur de nombreux
livres et articles sur le rôle du Canada aux deux guerres mondiales.

GEOFFREY HAYES est professeur d’histoire agrégé près de l’Université de Waterloo. Sa concentration concerne l’histoire militaire canadienne, le maintien de la paix, l’Afghanistan et le commandement militaire canadien. Il siège également au conseil d’administration de la Fondation canadienne des champs de bataille.

FACE À FACE: Le raid de Dieppe était-il un raid comme les autres?

Le raid de Dieppe. [LAC]

Terry Reardon dit que OUI

Le début de 1942 était une période sombre pour les Alliés. Les États-Unis étaient entrés en guerre, mais la situation était précaire. L’armée soviétique arrivait à peine à repousser les assauts de l’Allemagne qui menaçait Moscou, et le premier ministre soviétique, Joseph Staline, demandait – ou plutôt, il exigeait – l’ouverture d’un second front en Europe de l’Ouest.

Le ministre des Affaires étrangères, Vyacheslav Molotov rencontra le président Franklin D. Roosevelt qui, de peur que la Russie ne fasse la paix avec l’Allemagne, promit un deuxième front en 1942.

C’était une promesse irresponsable, car il ne disposait pas de suffisamment de troupes ni de péniches de débarquement. Malgré tout, il fallait faire quelque chose, et Roosevelt écrivit au premier ministre britannique Winston Churchill pour lui demander d’agir, ce qu’il fit en chargeant son chef des opérations combinées, lord Louis Mountbatten, de planifier une attaque majeure sur la côte nord de la France.

S’ensuivit le raid amphibie le plus important depuis la campagne de Gallipoli de 1915. La cible était Dieppe, port de la Manche, et les objectifs étaient d’encourager Hitler à détourner des troupes de la Russie et d’obtenir des renseignements pour une invasion future de la France.

Churchill arriva à Moscou le 12 aout 1942 pour donner à Staline la désagréable nouvelle : il n’y aurait pas de deuxième front cette année-là. Leur échange se calma quand Churchill annonça que, pour inquiéter les Allemands, un raid de reconnaissance majeur serait organisé.

« Ils resteront une nuit et un jour, tueront autant d’Allemands que possible et feront des prisonniers, promit Churchill. Et puis ils se replieront […]. L’objectif sera d’obtenir des renseignements et de donner l’impression d’une invasion. »

LES ANALYSES DU RAID DE DIEPPE QUI SE CONCENTRENT UNIQUEMENT SUR CETTE OPÉRATION SECRÈTE MASQUENT AVEUGLÉMENT LES OBJECTIFS POURTANT CLAIRS ET ÉVIDENTS DU RAID

Au début de 1942, les Alliés avaient énormément de difficultés à recueillir des renseignements. Jusque-là, ils pouvaient déchiffrer les messages allemands parce qu’ils avaient décrypté le code de l’Enigma à trois rotors, mais une machine à quatre rotors adoptée depuis confondait les experts (voir page 30).

Un peloton de commandos du Special Operations Executive s’était glissé parmi les attaquants du raid de Dieppe. Leur mission était de s’introduire dans le quartier général de la marine allemande, de mettre la main sur (idéalement) une machine de chiffrage de la marine et (au moins) sur des codes et d’autres documents secrets. Pour cela, il avait fallu une planification détaillée et la participation de la British Naval Intelligence Division.

Les analyses du raid de Dieppe qui se concentrent uniquement sur cette opération secrète masquent aveuglément les objectifs pourtant clairs et évidents du raid. Cette théorie révisionniste prétend que 245 navires et péniches de débarquement transportant 6 100 soldats qui débarquèrent sur six plages avec 58 chars d’assaut et l’appui de 74 escadrons aériens comprenant 1 000 avions ne devaient servir qu’à détourner l’attention de l’opération des commandos. Quel formidable excès de zèle!

Bien que cette nouvelle théorie ait fait l’objet de beaucoup de pu-blicité, elle ne résiste même pas à un examen relativement superficiel, et elle a été rejetée par nombre d’historiens canadiens respectés. Certes, il serait réconfortant de justifier le raid désastreux et les tragiques pertes humaines par une motivation plus importante que son objectif réel; hélas, cela serait tout simplement faux.


David O’Keefe dit que NON

Aucun raid n’est un raid « comme les autres ». Cette notion contredite par l’histoire nous vient d’une affirmation délibérément trompeuse du capitaine John Hughes-Hallett – architecte du raid de Dieppe pour le compte du Combined Operations Headquarters (COHQ [quartier général des opérations combinées, NDT]) de lord Louis Mountbatten – selon laquelle le COHQ faisait un raid « parce qu’il faut en faire ». Comme on l’a appris lors de l’ouverture d’archives classées en 2012, ce subterfuge avait pour but de maintenir la couverture d’une opération secrète : la saisie de matériel et de documents qui aideraient les cryptographes de Bletchley Park à déchiffrer les messages allemands.

Les ressources se faisant rares, notamment les contretorpilleurs et péniches de débarquement, seuls des objectifs vitaux et conformes à l’intérêt immédiat pouvaient justifier l’organisation d’un raid de cette envergure. À ce moment-là, la maitrise des voies maritimes qui étayaient l’effort de guerre des Alliés, l’établissement d’un deuxième front et l’approvisionnement des Soviétiques étaient tous considérés comme des objectifs valables.

Les navires alliés étant affligés par les torpilles des sous-marins allemands en 1941, le décryptage était venu à la rescousse à la suite de raids qui avaient permis de comprendre le fonctionnement de la machine Enigma à trois rotors. Cela avait fait basculer la bataille de l’Atlantique en faveur des Alliés. Quand une machine à quatre rotors a été adoptée par les Allemands au début de 1942 – d’abord dans les U-Boots, puis dans les navires de surface –, ces derniers ont repris le dessus et les Britanniques pensaient que l’obtention de renseignements et peut-être une machine était leur seul espoir.

Toutefois, les Alliés étaient alors sur la défensive, et la seule force pouvant effectuer un tel raid était le COHQ de Mountbatten qui, avec l’aide du renseignement naval britannique, avait établi la politique de toujours organiser ce type d’opération sous couvert de grands raids où « les objectifs doivent toujours être d’une envergure suffisante pour laisser penser à des objectifs normaux ».

LE PLAN AVAIT TOUTES LES CARACTÉRISTIQUES DES AUTRES RAIDS DE SAISIE.

L’opération de Dieppe était différente des opérations planifiées en ce temps-là pour détourner les ressources allemandes du front de l’est. Elle était la cinquième opération de son type, après les raids réussis dans les iles de Lofoten et de Vågsøy en Norvège, et deux autres à Saint-Nazaire et à Bayonne, en France, qui avaient échoué.

Le 13 mars 1942, on obtint confirmation que des navires fréquentant Dieppe transportaient les machines Enigma à quatre rotors. La cible appartenait à la catégorie A1 qui, selon la politique du moment, justifiait la conduite d’opérations spéciales et des pertes humaines élevées s’il le fallait.

La planification commença après cette confirmation et elle fut effectuée par le même atelier du COHQ qui avait orchestré les raids précédents. Dans le plan schématique, tracé avec l’aide du renseignement naval, la saisie du matériel de codage était primordial, et le reste de l’opération devait être organisé autour.

Le plan avait toutes les caractéristiques des autres raids de saisie : effet de surprise, rapidité et effet de choc, voie directe vers la cible, puissance de feu répressive plutôt que destructive, plans de secours multiples pour saisir le matériel; voie précise pour l’acheminer à bon port, plan de destruction pour camoufler la mainmise, couverture médiatique orchestrée pour faire diversion. Il semble impossible de prétendre plus longtemps que le raid de Dieppe était un raid « comme les autres ».

Le 22e et les cent derniers jours

Le 22e Bataillon bivouaquant derrière la ligne de combat durant la bataille d’Amiens. [BAC/PA-002860]

Entant que membre de la 5e Brigade d’infanterie de la 2e Division canadienne, le 22e Bataillon (canadien-français) a joué un rôle essentiel dans les efforts du Canada au cours des 100 derniers jours de la guerre.

Le 22e Bataillon commença à livrer combat, dans le cadre de l’offensive des Cent Jours du Canada, à la bataille d’Amiens. Il assista à un barrage d’artillerie intensif aux côtés de la 1re Division canadienne le 8 aout 1918. Il se lança alors dans la bataille, à 5 h 20, espérant surprendre l’armée allemande. Une forte canonnade fut tirée pendant quatre minutes avec l’appui de chars d’assaut, ce qui entraina un retrait hâtif et désordonné de l’ennemi, la capture d’un grand nombre de prisonniers et l’abandon de beaucoup de matériel. Le bataillon, qui avait atteint ses objectifs en début d’après-midi, aida au nettoyage et à la consolidation d’une ligne de front près de Wiencourt-L’Équipée. La bataille lui avait couté cinq morts et 34 blessés.

Le lendemain, le bataillon reprit son attaque des positions ennemies et atteignit Caix. Il s’empara de Vrely, puis d’une partie
de Rosiers et du village de Méharicourt, malgré la résistance féroce des Allemands. Le bataillon avait fait de grands progrès, mais il avait subi des pertes importantes : 23 morts, 155 blessés et quatre disparus au combat.

C’est au cours de cette bataille que le bataillon reçut sa deuxième Croix de Victoria de la guerre. Bien qu’il eût été blessé le premier jour de la bataille, le lieutenant Jean Brillant mit hors combat une position de mitrailleuse allemande, tuant deux de ses servants. Il mena ensuite une attaque contre cinq mitrailleuses et réussit à capturer 150 soldats, mais il fut blessé de nouveau. Le lieutenant mourut de ses blessures le 10 aout, et la Croix de Victoria lui fut décernée à titre posthume.

Le bataillon continua de se déplacer le long du front pour prendre la relève d’autres troupes, subissant peu de pertes. Cependant, à la fin du mois, il fut lancé dans la bataille de nouveau, cette fois-là à Chérisy. Au cours des combats qui durèrent cinq jours, il subit plus de 25 morts et 250 blessés. Le major Georges Vanier fut l’un de ces blessés, et il fallut lui amputer une jambe, ce qui mit fin à son service au front.

Après la bataille de Chérisy, le bataillon se rendit à Neuville-Vitasse et y passa le mois de septembre à parcourir le front et soutenir la ligne Hindenburg, puis il se mit en chemin vers le Canal du Nord. À partir d’octobre, le bataillon repoussa les attaques ennemies le long de la ligne du Canal du Nord, remplissant tous ses objectifs, puis il fut envoyé à Tilloy. Il reprit sa progression le long du front, participant à des exercices d’entraînement et résistant aux petits bombardements ennemis pendant lesquels il subit des pertes mineures.

Le 7 novembre, le bataillon prit part à sa dernière attaque de la guerre, à Blouges, atteignant son objectif cette nuit-là au prix de quatre morts et 31 blessés avant la relève. Pendant l’entraînement, le 11 novembre, le bataillon apprit qu’un armistice avait été signé et, le 15 novembre, 62 hommes du bataillon prirent part à l’entrée officielle de l’armée canadienne à Mons, en Belgique, où il célébra la fin de la guerre.