Danger : Engin non explosé

La bombe trouvée par les ouvriers du bâtiment date de 1759, quand les Britanniques assiégèrent la principale ville de la Nouvelle-France. [Lafontaine Inc]

Le chantier où les ouvriers en bâtiment ont déterré cet artéfact au mois de juillet est situé au centre de la ville historique. Ils croyaient qu’il s’agissait d’un boulet de canon; en fait, c’est une bombe de 90 kilogrammes d’il y a 258 ans. Et elle contient encore de la poudre.

C’est probablement un vestige de la guerre de Sept Ans, une des presque 10 000 bombes incendiaires et 40 000 boulets de canon qui ont détruit la ville durant le siège de deux mois à l’été 1759. La bombe n’a pas explosé lorsqu’elle l’aurait dû, et l’humidité et le temps ont fortement réduit le risque d’explosion; mais elle pourrait encore être dangereuse, nous a dit une technicienne spécialiste des munitions de la BFC Valcartier chargée d’enquêter.

« Nous devons certifier que l’article est “libre d’explosifs”, a déclaré la lieutenante (Marine) Éliane Trahan, officière des affaires publiques des Forces armées canadiennes. L’objet sera ensuite retourné à la Ville où il sera préservé. »

Les Britanniques maintenaient le siège dans le but de prendre la forteresse située en haut des falaises bordant le fleuve Saint-Laurent, et où logeaient plusieurs milliers de soldats. Les Britanniques incendièrent les récoltes et détruisirent les fermes tout en assiégeant la ville pour chasser les forces françaises.

Les mortiers jetaient des bombes incendiaires par-dessus les remparts de la ville et en haut des collines qui bordent le fleuve. [BAC/e000943111]

Au début du siège, la flotte britannique de 49 navires comprenait trois navires bombardiers conçus spécialement pour canonner des cibles sur la terre ferme. Les mortiers montés près de la proue lançaient des bombes de 100 kilogrammes ou plus jusqu’à deux kilomètres, au-dessus des murs ou sur les hauteurs. Les Britanniques installèrent aussi des batte-ries de l’autre côté du fleuve, à Pointe-Lévy, directement en face de la ville, malgré le bombardement prove-nant de la garnison et des canonnières des Français durant la construction.

« En tout, 535 maisons ont été incendiées durant le siège, dont toutes celles de l’est de la basse ville […]. Nous avons aussi détruit au moins quatorze-cents maisons de ferme dans la campagne. »

— Un sergent-major du 40th Regiment’s Grenadiers dans A Journal of the Expedition up the River St. Lawrence.

Les bombes étaient en fonte, comme les boulets de canon, mais elles étaient creuses pour pouvoir être remplies de poudre explosive et dotées d’une amorce. On y mettait certains produits chimiques pour en faire des bombes incendiaires.

[Lafontaine Inc]

Le siège commença le 12 juillet et dura tout l’été, les canons et les mortiers ciblant non pas les batteries françaises, mais la ville. La sœur Marie de la Visitation rapporta que plus de 50 maisons de la basse ville furent détruites et, ce qui était pire, des magasins de nourriture. La famine sévit bientôt à Québec.

Le bombardement s’intensifia. La basse ville perdit 167 maisons le 9 aout. À la fin du mois, 29 pièces d’artillerie faisaient pleuvoir plus de 100 bombes et 800 boulets de canon par jour. Le siège sapa progressivement le moral des forces françaises et des résidants de la ville, mais c’est un évènement imprévu qui scella l’issue de la bataille.

La bataille représentée par une vue panoramique. [wikimedia]

La nuit du 12 septembre, un groupe de soldats britanniques grimpa le long d’une falaise de 53 mètres jusqu’à une position mal défendue dont elle soumit les gardes, ce qui permit à 4 500 soldats britanniques commandés par le major-général James Wolfe de prendre position sur le plateau avoisinant la ville. Le marquis de Montcalm mena ses 4 500 hommes, comprenant des guerriers autochtones et des miliciens peu disciplinés, à la bataille des plaines d’Abraham qu’il perdit le 13 septembre 1759. Cette bataille fut un tournant de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne, à la fin de laquelle la France céda ses colonies d’Amérique du Nord.


Le Royal Rifles of Canada à la défense de Hong Kong

Le Royal Rifles of Canada trouve son origine lors des raids des féniens de 1866, au Québec, à l’occasion de la mobilisation du 8th Volunteer Militia Rifles. Le régiment est reconstitué ensuite pour servir à la guerre d’Afrique du Sud puis à la Première Guerre mondiale, et il est dissous en 1917.

Le Royal Rifles est appelé à servir lors de la déclaration de guerre de 1939. Bien que les esprits se tournent surtout vers le théâtre européen, des incertitudes naissent lorsque le Japon révèle avoir des vues sur le Pacifique. En 1941, la Chine est ravagée par de nombreuses attaques japonaises et, pour remonter le moral de sa colo-nie et montrer qu’elle est sérieuse au sujet de sa défense en Extrême-Orient, la Grande-Bretagne décide d’y envoyer des troupes de garnison, pensant prendre facilement le dessus sur le Japon.

Le gouvernement de Mackenzie King accepte la demande officielle de Londres d’envoyer en Asie des troupes canadiennes. Le général et chef d’état-major Harry Crerar est chargé de déployer deux bataillons à Hong Kong. Jugeant que le danger n’est pas immédiat, il sélectionne les francophones du Royal Rifles et les Winnipeg Grenadiers, deux bataillons de garnison ayant servi à Terre-Neuve et en Jamaïque dont les effectifs ne sont pas au complet mais qui pourraient l’être au besoin, pense-t-on.

Le brigadier John Lawson obtient le commandement de la Force C, et les bataillons se rendent rapidement à Hong Kong. Ils y débarquent le 16 novembre et réalisent peu après que la situation est bien plus grave que ce que l’on croyait. De plus, les véhicules destinés aux bataillons, transportés séparément, ne parviennent jamais à Hong Kong et les soldats de renfort sont mal formés.

Les Canadiens rejoignent les 14,000 soldats britanniques et indiens sous les ordres du général C.M. Maltby, commandant général de Hong Kong, et ils reçoivent une formation intensive pendant trois semaines pour se préparer à la défense de Hong Kong. Les unités canadiennes sont chargées de défendre l’île.

Quand l’attaque japonaise a lieu, le 8 décembre, les lignes de défense sont en position. Cependant, les alliés sont rapidement taillés en pièces, et le 11 décembre, les troupes reçoivent la consigne de battre en retraite.

Sur l’île, les deux régiments canadiens sont divisés en deux brigades, le Winnipeg Grenadiers à l’ouest et le Royal Rifles à l’est. L’artillerie lourde japonaise pilon-ne les brigades pour fragiliser leurs défenses. Le 17 décembre, sans renfort en vue, la situation est désespérée et à la tombée de la nuit, le 18 décembre, les Japonais lancent leur invasion en quatre assauts distincts sur les plages du nord de l’île. Le Royal Rifles tente de les repousser, mais il subit de nombreuses pertes et est submergé tôt le 19 décembre.

Le Royal Rifles, dont les effectifs sont complètement épuisés ou gravement réduits, reçoit l’ordre de se replier. Les Japonais continuent de s’avancer pendant les jours qui suivent. Le 21 décembre, le Royal Rifles réussit à attirer les Japonais vers les collines, mais ses munitions diminuent et il ne peut pas rester sur ses positions. Au cours de la soirée du 23 décembre, le Royal Rifles est contraint de se replier, puis forcé de livrer sa dernière bataille, une mission suicide qui a lieu le jour de Noël et dont le but est de reprendre le terrain perdu. Le bataillon subit à nouveau de lourdes pertes, et peu de temps après, l’île tombe aux mains des Japonais.

Les pertes subies par les Cana-diens à la bataille de Hong Kong sont élevées : un taux de pertes de 40 %. Les survivants sont faits prisonniers de guerre par les Japonais qui les brutalisent, carils considèrent que ceux qui se rendent sont des lâches. En 1943, 1 184 Canadiens sont envoyés dans des camps de prisonniers de guerre au Japon, où les mauvais traitements se poursuivent. À la fin de la guerre, 1 418 Canadiens seulement rentrent chez eux. Ceux qui avaient été faits prisonniers sont amers et traumatisés par les trai-tements punitifs et inhumains subis aux mains des Japonais, qui enveniment la situation en refusant de présenter des excuses aux survivants pour les souffrances infligées.

Mettre de l’ordre dans les affaires | 57e congrès de la Division du Québec

La mère de la Croix d’argent, Denise Thibodeau, dépose une couronne. [Tom MacGregor]

La Division du Québec a amélioré sa situation financière grâce à des mesures d’austérité et à un déménagement, ont appris les délégués lors de son 57e Congrès, organisé à Victoriaville du 19 au 22 mai.

« Les deux dernières années ont été ardues à la Division du Québec, à cause de la perte de cinq de nos filiales et d’environ 400 membres par année, a déclaré le président Norman Shelton. Nous avons donc déménagé dans des locaux plus petits, ce qui nous a permis d’économiser près de 27 000 $. De plus, nous avons amputé notre budget de 20 000 $. »

La division est toujours dans le même édifice, au centre de Montréal.

Ces nouvelles ont été bien accueillies au congrès qui a été déclaré ouvert par le président de la Direction nationale, Dave Flannigan, au centre des congrès de l’hôtel Le Victorin. Un défilé et une cérémonie de dépôt de couronnes ont suivi au cénotaphe de la mairie. Les couronnes ont été déposées par Denise Thibodeau, mère de la Croix d’argent, M. Flannigan, M. Shelton, la représentante d’Anciens combattants Canada Charlotte Bastien et des dignitaires locaux.

Les séances, auxquelles assistaient 107 délégués, ont commencé en après-midi.

Mme Bastien, directrice générale des opérations en région pour l’Ontario et le Québec, a fait le survol des activités récentes de son ministère. « Huit des neuf bureaux régionaux fermés ont été rouverts, et un autre a été installé à Surrey, en Colombie-Britannique, a-t-elle déclaré. […] Quatre-cents personnes ont été engagées. »

Elle a aussi observé que le nombre d’ordonnances de cannabis médicinal faites à des anciens combattants avait augmenté. « Nous couvrons actuellement les couts de jusqu’à trois grammes par jour, mais nous voulons aussi tenir compte de certaines circonstances exceptionnelles. »

La présidente du Comité des anciens combattants, des services et des ainés, Madonna Boch, a dit que les officiers d’entraide de Montréal s’occupent des régions situées à l’ouest de Trois-Rivières, tandis que les deux officiers de Québec s’occupent de celles de l’est. À propos de la manière dont la division a utilisé les 5 % des fonds du coquelicot des filiales qu’elle prélève, Boch a déclaré que cela correspondait cette année à 47 000 $; 40 000  $ ont servi à aider des anciens combattants et le reste est allé à la formation d’agents des services.

Le bureau d’entraide a aussi aidé deux anciens combattants de Montréal sans abri à s’installer dans leur propre appartement.

Le président de la Division du Québec, Norman Shelton, assiste le président national Dave Flannigan. [Tom MacGregor]

Le président du coquelicot, James Riddell, a dit aux délégués de faire bien attention à qui ils remettent des fonds du coquelicot. « Beaucoup d’organisations semblent aider nos anciens combattants, mais en réalité elles se servent des dons pour leur administration, alors ces dons ne servent pas vraiment aux anciens combattants. Ces organisations se servent des dons pour payer n’importe quoi, des salaires au papier hygiénique, » dit-il.

M. Flannigan a parlé des activités à la Direction nationale où le service de l’adhésion connait une importante évolution. « Un nouveau portail sera bientôt prêt pour l’adhésion, a-t-il dit. Nous allons passer de la carte de membre en papier à une carte en plastique permanente. »

Auparavant, lors d’un rapport sur les dons faits à la Ligue royale des anciens combattants du Commonwealth (LRACC), un délégué avait demandé ce qu’était la LRACC. Flannigan avait alors improvisé une explication des œuvres de la Légion royale canadienne aux Antilles, de la part de la LRACC, pour les anciens combattants nécessiteux.

Le premier vice-président national, Tom Irvine, un des délégués au congrès, a dit qu’il aimerait que la division réinstaure la coutume de faire la quête pour la LRACC en passant la corbeille. À la fin du congrès, le montant recueilli s’élevait à 944 $.

Quant aux résolutions, les délégués se sont fâchés à propos d’une motion qui aurait restreint la durée pendant laquelle un membre pourrait porter des médailles commémoratives, comme celle du 150e anniversaire de la Confédération émise par la Légion. La motion a été défaite.

Une autre motion proposait la fusion des secteurs 4 et 15 en un seul secteur appelé le Secteur de Saint-Laurent–Saint-Maurice. Elle a également été rejetée.

Les délégués ont remis en cause une directive de la Direction nationale selon laquelle les directions divisionnaires devraient adopter la définition de la Légion pour décider qui a droit à une plaque d’immatriculation d’ancien combattant. Le secrétaire national, Brad White, a expliqué que, vu que les plaques sont émises par les gouvernements provinciaux, les directions divisionnaires avaient négocié les critères avec eux. « En conséquence, il existe une dizaine d’ensembles de critères. Une définition d’ancien combattant de la Légion a été votée au Congrès national d’Edmonton. »

Bien que la définition de la Légion ne précise pas de période minimale avant que quelqu’un puisse être considéré comme ancien combattant, au Québec, il faut avoir servi pendant trois ans au sein des Forces armées avant d’avoir droit à la plaque d’immatriculation. Quelques délégués ont dit que la modification dénigrerait leur service. La réunion a été perturbée par un observateur qui s’opposait à la modification. Son opinion a été jugée irrecevable et, en fin de compte, il est sorti de la salle sous escorte.

Après une petite pause, le président des débats, Christopher Wheatley, a annoncé que le président et le secrétaire nationaux avaient accepté de répondre aux questions que les délégués désiraient poser à la Direction nationale.

M. Flannigan a agi à titre de président des élections tout au long du congrès. Les délégués savaient que des postes seraient vacants à la direction, car M. Shelton se retirait après deux mandats consécutifs, et le premier vice-président, James Riddell, avait annoncé qu’il ne se représenterait pas.

Quatre noms ont été proposés pour le poste de président : Ken Ouellet de la filiale Lacolle, le vice-président Claude Racine de la filiale Lt.-Col. Charles Forbes de Loretteville, le vice-président William Howe de la filiale Greenfield Park, et Shelton. Shelton et Racine se sont désistés, ce qui a donné lieu à une élection entre Ouellet et Howe, remportée par ce dernier.

Trois personnes se sont portées candidates au poste de premier vice-président : Racine, Robert Brosseau de la filiale Lacolle et Sylvain Hamel de la filiale Cowansville. Racine a été élu au premier tour.

Le président Ken Ouellet, le premier vice-président, Claude Racine, (debout, de g. à d.) les vice-présidents William Howe, Mike Fitzgerald et Leonard Pelletier, la trésorière, Madonna Boch et le président des débats, Christopher Wheatley. en regard : La mère de la Croix d’argent, Denise Thibodeau, dépose une couronne.

Huit personnes ont posé leur candidature à trois postes de vice-président : Howe, Hamel, le titulaire Eugene Montour de la filiale Mohawk de Kanawake, Leonard Pelletier de la filiale Norris de Gatineau, Mike Fitzgerald de la filiale RMR de Montréal, Luc Fortier de la filiale Chicoutimi, Larry Tremblay de la filiale Terrebonne Heights de Mascouche Heights, et Louis Dufour de la filiale De Lanaudière de Joliette.

À l’issue de cinq tours, les délégués ont élu Howe, Fitzgerald et Pelletier.

Le président des débats, Christopher Wheatley de la filiale Chomedey de Laval, a défait son adversaire Brousseau pour un autre mandat. Madonna Boch de la filiale Hon. John Diefenbaker de Laval a été nommée trésorière par acclamation pour un autre mandat.

M. Ouellet, président de filiale qui n’avait aucune expérience au conseil exécutif divisionnaire, a dit qu’il a « beaucoup appris à ce congrès et [que] ces connaissances devraient être transmises aux filiales ».

Il a remercié Shelton pour tout le travail fourni pendant plu-sieurs années. Les délégués ont manifesté leur accord en ovationnant chaleureusement Shelton.

Ouellet a aussi remercié la filiale Arthabaska qui avait accueilli le congrès à Victoriaville, à 175 kilomètres au nord-est de Montréal, et organisé le transport.

« Maintenant, soit je passe à l’action, soit je me tais, a-t-il dit. Je vais réunir une équipe et rallier le groupe pour trouver des suggestions et des propositions qui mèneront à des solutions. C’est ma façon de faire depuis toujours. »

103 jours enfer

Le village de Passendale porte un joli nom. En flamand comme en français, il coule avec lyrisme sur la langue, évoquant des images de clairières et de verdure luxuriante parsemée de fleurs. Malheureusement, un hasard géographique fit de Passendale un synonyme de massacre insensé.

Pendant la Première Guerre mondiale, le village devint un énorme cloaque où les rêves, les projets et les réputations allaient s’engloutir. Dernier objectif de la troisième bataille d’Ypres, il fut disputé comme s’il s’agissait de la clé de la victoire, alors que sa valeur tactique était douteuse. À l’approche de l’hiver 1917, le Corps devait capturer ses hauteurs, et mettre ainsi fin à l’agonie.

Au milieu de 1917, les dirigeants de la Grande-Bretagne et de la France avaient compris qu’ils ne gagneraient pas la guerre cette année-là. Ils se concentrèrent donc sur des opérations restreintes servant à affaiblir la résistance de l’ennemi, en vue d’une dernière offensive qui serait lancée en 1918, lorsque les Américains seraient là en grand nombre.

Maître de son art La maréchal Douglas Haig, commandant de l’armée britannique en France, a pourtant négligé de tenir compte des conditions météorologiques. [archives de la revue Légion]

Douglas Haig, commandant de l’armée britannique en France, ne voyait pas les choses du même œil. Il ne voulait pas attendre les Américains; il voulait entreprendre une action décisive avant qu’ils n’arrivent pour revendiquer la victoire. Motivé par la prédiction apocalyptique (mais erronée) de la Marine royale voulant que la guerre soit perdue avant 1918 si les ports français et belges de la Manche n’étaient pas interdits aux U-boots, il planifia un coup de maitre près d’Ypres pour reprendre Zeebruges et Ostende. Ensuite, sa cavalerie pourrait libérer la Belgique par l’ouest.

Le premier acte serait une attaque à la crête de Messines, au sud d’Ypres, orchestrée par la Deuxième armée britannique commandée par le maréchal Herbert Plumer. Avec son teint rougeaud et sa moustache gauloise, il ressemblait tout à fait à la caricature du général poussif et sac à vin que le soldat et poète Siegfried Sassoon ridiculisait si férocement, mais ces apparences étaient trompeuses. Plumer était un des meilleurs généraux de la guerre, méticuleux dans ses préparatifs et tout à fait imperturbable. À Messines, il monta une opération « mordre et tenir bon », où il s’agit de lancer une attaque sur un objectif restreint affaibli par une grande quantité d’explosifs, puis d’inviter l’ennemi à subir d’importantes pertes lors de la contre-offensive. Le plan de Plumer tirait le meilleur parti des techniques minières, creusant de longs tunnels sous les lignes allemandes et les remplissant d’ammonal. Quand ils explosèrent le 7 juin, le haut de la crête fut pulvérisé; tout comme la plupart des défenseurs. Les survivants, tourmentés par un barrage d’artillerie dévastateur, étaient trop sonnés pour résister, et ce qui restait de la crête passa aux mains des Britanniques.

La victoire à Messines semblait donner raison à Haig, qui y voyait la preuve qu’une grande offensive en Belgique devait avoir lieu dans la foulée de ce succès. Pour le Cabinet de guerre britannique, qui n’avait jamais fait preuve d’un grand enthousiasme pour les plans de Haig, Messines prouvait au contraire que de petites attaques sur des objectifs restreints étaient de loin supérieures à une grande poussée. Mais les politiciens n’avaient guère envie de se battre avec Haig, et ils lui permirent, bien qu’à contrecœur, de mettre ses plans à exécution. Peut-être espéraient-ils qu’il avait appris les dangers des grandes opérations sans but précis. Si c’était le cas, ils auraient dû s’inquiéter de son changement de cap. À l’avant-garde, la Deuxième armée commandée par Plumer, dont la tactique « mordre et tenir bon » avait fait ses preuves, fut remplacée par la Cinquième armée commandée par Hubert Gough, un vieux de la cavalerie dont la mentalité était d’« avancer coute que coute ».

Imperturbable À Passendale, le Corps canadiens était sous le commandement du maréchal Herbert Plumer, commandant de la Deuxième armée britannique. [Wikimedia]

Dès le début, les couts furent bien plus importants que les avancées. L’offensive fut lancée le 31 juillet et au bout de quatre jours, la Cinquième armée avait avancé de quelques kilomètres, et perdu plus de 31 000 hommes. Haig rapporta que ces résultats étaient « très satisfaisants ». Une deuxiè-me poussée, à la mi-aout, n’accomplit pas grand-chose et à ce moment-là, l’offensive fut victime d’une chose que Haig et son état-major avaient, inexplicablement, omis de prendre en compte : la météo.

La Flandre est une région basse où la nappe phréatique est haute, à certains endroits à peine un mètre ou deux sous terre. Des générations d’agriculteurs belges avaient appris à composer avec la topographie, bâtissant des réseaux complexes de digues et de tranchées pour assécher leurs champs. Mais trois années de combats avaient détruit pratiquement tous les systèmes de drainage naturels ou artificiels. La Flandre était plaisante pendant la saison sèche, mais quand il pleuvait, l’eau restait en surface, transformant les champs en marasmes boueux. Il commença à pleuvoir le deuxième jour de l’offensive.

Le mois d’aout battit des records de pluie, et la détérioration du champ de bataille obligea Haig à modifier ses plans. Vu l’état du terrain, une grande poussée n’avait plus rien de raisonnable, et il n’était pas question d’avancer le long de la côte à cause d’un revers de situation au nord. Ainsi, la campagne deviendrait un volet de sa stratégie d’usure et d’affaiblissement de l’ennemi jusqu’à ce qu’il ne puisse plus résister. Haig opta pour de petites attaques à objectif limité, redonnant la tête des opérations à Plumer et à la Deuxième armée. C’était la bonne décision, mais l’un de ses effets indésirables fut une réorganisation massive du front qui fit perdre trois semaines de temps sec.

Longue marche: Deux soldats canadiens et un soldat allemand tentent de ne pas s’embourber pendant la bataille de Passendale. [MDN/BAC/PA-003737]

Lorsque l’offensive reprit, le 20 septembre, la pluie était revenue. Plumer était quand même enthousiasmé par son plan qui comprenait une grosse concentration de fantassins et de pièces d’artillerie sur un petit front en vue d’un objectif qui n’était qu’à 1 500 mètres devant lui. Il fut entièrement couronné de succès, comme le furent les attaques au bois de Gattigny, le 26 septembre et à Broodseinde, le 4 octobre. Il n’y avait cependant pas moyen de se cacher la dure vérité : après deux mois, la plupart des objectifs du premier jour étaient toujours entre les mains de l’ennemi.

Des critiques maintiennent toujours que l’offensive aurait dû être annulée à cause de la pluie. Toutefois, la stratégie d’usure de Haig s’était précisée et il donnait maintenant trois raisons de continuer : soutenir une attaque imminente des Français en Champagne, occuper l’ennemi pendant les préparatifs de l’offensive de Cambrai et assurer de meilleures lignes pour l’hiver en haut de la crête de Passendale. On décida d’une pause pour améliorer les réseaux routiers, dans l’espoir que la pluie prenne fin, mais la campagne se poursuivrait.

En route vers le front: Des officiers mènent le 8e Bataillon vers la ligne de front à Passendale en octobre 1917. Les 7e et 8e Bataillons capturèrent Vindictive Crossroads, au nord du village, le 6 novembre. [MDN/BAC/PA-0020635]

Haig était suffisamment réaliste pour savoir que l’offensive ne pourrait pas reprendre sans de nouvelles troupes, et ses pensées se portaient déjà sur le Corps canadien. Arthur Currie, commandant du Corps depuis juin 1917, n’était pas ravi à la perspective de s’engager dans une campagne si peu prometteuse, mais au moins, il était satisfait de la chaine de commandement. Il ne cacha pas sa réticence à placer le Corps sous le commandement de Gough, mais il avait confiance en Plumer, avec qui il avait beaucoup de choses en commun. Les 3e et 4e divisions canadiennes prirent position le 18 octobre, relevant le II ANZAC Corps.

Le chemin vers le front aurait ébranlé les plus aguerris. L’auteur d’un journal du bataillon rapporta que des milliers de « chevaux et de mules morts gisent sur les quatre miles qui précèdent la ligne de tir; un grand nombre de cadavres d’hommes qui ont été déterrés par les explosions de gros obus soulignent l’horreur dans laquelle est plongée la région ».

Le Néo-Écossais Frank Iriam, qui avait parcouru le même chemin en 1915 en tant que membre du 8e Bataillon, s’est rappelé par la suite que « la voie unique qui traversait la mer de boue était un désastre, un charnier et un parfait exemple de ce à quoi devait ressembler l’enfer ».

Renforts: Le général Arthur Currie entouré de ses officiers à Passendale en novembre 1917. Currie avait exigé que le Corps canadien serve avec la Deuxième armée britannique sous le commandement de Plumer. [MDN/BAC/PA-002150]

Les Canadiens étaient maitres de deux emplacements plus élevés. Juste à gauche du centre, un éperon bas s’étendait vers le sud-ouest, vers Ypres, et aboutissait au hameau de Bellevue. À droite, il y avait la ligne principale de la crête de Passendale-Wytschaete. Entre les deux se trouvait un terrain véritablement désert : la vallée de la rivière Ravebeek. Les berges de ce cours d’eau avaient disparu depuis longtemps, transformant toute la région en marécage de centaines de mètres de large par endroits. Presque la moitié du secteur canadien était trop détrempé pour être utile, et l’autre moitié était encombrée par les déjections des combats que les Australiens n’avaient pas pu nettoyer. C’était de cela que Currie devait s’occuper en premier lieu. Les autres tâches essentielles étaient de dégager des dizaines de pièces d’artillerie pour les réparer et de creuser des trous à canon convenables. Currie était décidé à dépenser des munitions plutôt que des hommes, alors il fallait permettre aux canonniers d’exercer leur métier.

La première attaque des Canadiens fut la première étape de la progression par à-coups vers le village de Passendale. Elle fut soutenue par plus de 400 pièces d’artillerie de tous calibres des batteries canadiennes, britanniques et néo-zélandaises, lesquelles se tenaient prêtes dans les trous à canon creusés laborieusement par les équipes des unités de soutien. Le travail avait semblé interminable à ces fantassins-pionniers. Il est rapporté dans le journal militaire du 75e Bataillon que les « hommes commencent à donner des signes de fatigue, mais ils continuent dans la bonne humeur […] de la boue partout, je n’aurais jamais imaginé qu’il y avait autant de boue dans le monde. »

À l’abri: Des soldats canadiens blessés se réfugient derrière une casemate endommagée à Passendale. [MDN/BAC/PA-002139]

J.H. Becker du 75e aurait été d’accord. Accroupi dans un trou d’obus, de l’eau jusqu’aux genoux, il attendait il ne savait que trop avec un compagnon d’armes : « La pluie tombait à verse et nous restions assis là, le dos contre la terre vers les Allemands, à écouter le sifflement et les explosions d’obus autour de nous, nous étions aussi misérables qu’on peut l’imaginer […]. Nous ne savions ni où nous étions, ni qui était à la ligne de front avant nous, ni même où se trouvait cette ligne. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de rester assis, à nous poser toutes sortes de questions. »

Les premiers bataillons prirent le départ juste avant 6 heures, le 26 octobre, dans un brouillard épais qui tournerait bientôt à la pluie. Dans les tranchées, à l’extrême gauche du front canadien, le lieutenant Ray Warne du 4e bataillon du Canadian Mounted Rifles attendait le moment de passer à l’attaque. Ses hommes « étaient presque congelés, trempés jusqu’à l’os, et la pluie tombait à verse […]. Enfin [le barrage] prit fin et nous prîmes le départ. C’était une scène inoubliable. Des hommes tombaient tout le long de la ligne, mais les autres peinaient à travers la boue vers les abris fortifiés […] où les mitrailleuses crachaient une grêle de mort […]. C’était terrible de voir les blessés lever les bras en suppliant qu’on les aide sans pouvoir leur porter secours. »

Les 43e et 58e bataillons à leur droite, les fusiliers montés s’avançaient lentement vers leur objectif malgré le feu punitif des Allemands. La plupart d’entre eux finirent par atteindre l’endroit prévu, mais ils en furent repoussés par des tirs venant de leurs flancs. Il n’y eut qu’une exception : une petite escouade du 43e Bataillon qui s’accrochait au bout sud de l’éperon de Bellevue. Elle tint bon durant les heures cruciales qu’il fallut pour organiser une autre attaque, et en milieu d’après-midi, le 52e Bataillon avait repris la ligne intermédiaire. Le lendemain matin, les unités de devant se trouvaient à quelques centaines de verges de leurs objectifs ultimes.

Héroisme: Le major George Pearkes, photographié en décembre 1917, a été blessé cinq fois pendant la guerre; on lui a remis la Croix de Victoria. [PA-002364; PA-040138]

En attendant, la confusion régnait dans l’opération au sud de Ravebeek. Le taillis Decline, qui chevauchait la ligne séparant les secteurs canadien et australien, était un point vulnérable quelle que soit la tactique choisie. Le 46e Bataillon l’avait capturé, mais l’inefficacité des communications avec l’unité de relève permit aux Allemands de reprendre des parties de leur ligne. Les deux côtés livrèrent un amer combat pour le taillis dévasté pendant des heures, et ce n’est que le lendemain soir que les derniers Bavarois en furent chassés. Une journée d’attaques avait été suivie par trois journées de refoulement des Allemands qui contrattaquaient, mais les lignes finirent par être reconquises.

Le 30, la deuxième attaque canadienne saisit ce qui finirait par être la ligne de départ de l’attaque du village de Passendale lui-même. C’était une journée claire, mais froide et venteuse, qui finit par tourner à la pluie en après-midi, ce qui ne surprit personne. Il est noté dans les documents officiels que l’avancée se fit sans à coup. Avec le sang-froid dont seul un auteur de journal de bataillon peut faire preuve, celui du 78e rapporta que « toute la brigade s’avançait à couvert du barrage comme dans un défilé ».

En fait, le barrage était inégal, et l’avancée des 78e et 85e bataillons n’avait rien d’un défilé, s’affaiblissant et s’arrêtant même ensuite sous le feu nourri de l’ennemi. Mais l’immobilisation ne fut que temporaire. Le plus haut gradé du 85e encore en vie fit avancer sa compagnie de réserve, et l’assaut reprit grâce à ce regain d’énergie, les hommes rampant dans la boue et tirant vers les positions de l’ennemi. La même chose se passa chez le 78e : une immobilisation temporaire, une intervention décisive par un officier survivant et un nouvel effort portant fruit. Les deux bataillons se mirent à consolider leurs nouvelles positions dans les 90 minutes suivant l’heure zéro.

Le succès des hommes du 72e Bataillon semblait encore plus improbable. La Crest Farm qui se trouvait devant lui était si bien protégée qu’il n’y avait qu’une brèche étroite par où les compagnies attaquantes pouvaient passer. On aurait parié contre elles, mais profitant d’un barrage d’artillerie irréprochable, elles traversèrent le terrain marécageux à une vitesse étonnante. Leur capture de la Crest Farm impressionna même Haig, et l’on pardonne à l’auteur du journal de guerre son ton triomphal : « Les Boches couraient dans tous les sens, et ils étaient complètement démoralisés, c’est certain. »

Au nord, les perspectives tactiques étaient peu réjouissantes. Les unités attaquantes – la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry et les 49e et le 5e bataillons canadiens de fusiliers à cheval – devaient grimper pour avancer, et le soutien de l’artillerie était très inégal, trop peu d’obus n’atteignant leur cible. Le Patricia subit de lourdes pertes pour prendre le hameau de Meetcheele et le 49e, qui ne s’avança que jusqu’à Furst Farm perdit encore plus d’hommes. À l’extrême gauche, le 5e BCFC eut une peine énorme à atteindre son objectif, et aucune unité ne protégeait ses flancs.

Le major George Pearkes était le commandant d’une petite bande de survivants occupant Vapour Farm. S’étant avancés plus profondément que toute autre unité de la division, ils n’étaient pas disposés à abandonner. Les messages que Pearkes avait envoyés tout au long de la journée donnent une idée de la précarité de sa situation. À 7 h 45, il rapporta n’avoir « plus qu’environ 50 hommes des [compagnies] C et D. Il nous faut de l’aide des deux côtés. Boches à 200 verges. Je campe sur mes positions ». À 13 h, la situation avait empiré :
« Mes deux flancs sont à découvert. Il faut que la brigade de gauche arrive. Presque plus de m. p. c. [munitions de petit calibre] mais je m’accrocherai. » À 14 h 45, la pression se faisait vraiment sentir : « Tous vraiment épuisés. Munitions touchent à leur fin. Ne pense pas pouvoir tenir bien longtemps sans relève. » Trois heures après, il reprenait « Ne pense pas pouvoir tenir jusqu’au matin. » Mais ils tinrent jusqu’à la relève qui arriva au crépuscule. La Croix de Victoria fut décernée à Pearkes dont le pantalon était taché de sang à cause d’une blessure dont il avait fait fi pendant des heures.

Après cette attaque, une avancée de mille verges qui leur avait couté plus de 2 300 hommes, les 3e et 4e divisions avaient terminé leur travail à Passendale; elles furent envoyées aux lignes de réserve et les 1re et 2e divisions prirent leur place.

Brancardiers : Des brancardiers canadiens transportant un blessé allemand contournent un trou d’obus rempli d’eau. [PA-002364; PA-040138]

Une opération en deux étapes les attendait. La première, prévue pour le 6 novembre, serait la capture du restant du village de Passendale; la deuxième, la saisie de la crête de l’autre côté du village.

Ce serait l’épreuve la plus dure pour les Canadiens. Bien que le terrain sur lequel les fantassins s’avançaient peu à peu fût un peu plus élevé et plus sec, il consistait alors en une mosaïque de trous d’obus pleins d’un affreux mélange d’eau de pluie, de produits chimiques et de chair humaine.

« Ici, au champ de bataille, les choses sont horribles, écrivit Napoléon Gagné à son épouse, à Pointe-Gatineau, Québec, le 6 novembre. Ce qu’on lit dans les journaux au pays, ce n’est rien par rapport à ce que nous voyons au front. Nous sommes démoralisés […]. Je suis si fatigué de cet état misérable. Il pleut tout le temps et l’hiver arrive. »

Les positions de l’artillerie n’avaient de trous à canon que le nom, et les canons s’enfonçaient un peu plus à chaque salve. Leurs servants travaillaient à découvert, comptant sur l’épaisse boue qui les entourait pour atténuer le choc des explosions rapprochées, mais leurs nerfs en prenaient un coup.

« Il pleut toute la journée, » écrivit le Néo-Brunswickois Harry Mollins de la 2e Batterie de campagne dans son journal. « La boue est innommable. Les trous d’obus sont tous pleins d’eau. Je suis trempé et couvert de boue. Tout me dégoute. »

Repos: Des soldats canadiens épuisés par les combats prennent un temps de repos dans une maison en ruines après la bataille de Passendale.[MDN/BAC/PA-003694]

La situation des hommes qui devaient transporter les provisions jusqu’au front n’était guère meilleure. Les routes restaient praticables grâce aux réparations incessantes, mais à peine. Howard Stevens, jeune officier du 107e Bataillon des pionniers, décrivit cette scène dans une lettre à sa famille publiée dans le journal local de Bracebridge, Ont. : « C’est la pire boue que j’aie jamais vue. Des chevaux s’enlisent dans les trous d’obus et comme on ne peut pas les en sortir, il faut les abattre. J’ai vu des dizaines de chevaux et d’hommes morts étendus le long des routes, à l’endroit où ils étaient tombés, tués par des explosifs ou des éclats d’obus qui avaient explosé au-dessus de leurs têtes. On les avait tirés d’un côté de la route et laissés là. Pas le temps de les enterrer parce qu’il fallait que les munitions parviennent au front. »

Le barrage commença le 6 novembre à 6 heures, et les premières unités s’élancèrent lors d’une avancée où il fallait, selon Frank Iriam « nager et ramper, effort misérable à travers le marasme sous le crachin froid et la pluie d’hiver ». Malgré le terrain inhospitalier, ils s’avancèrent étonnamment vite, et ils suivirent le barrage de si près qu’ils le rejoignaient parfois. Sautant méthodiquement d’un trou d’obus à l’autre, les fusiliers de cinq bataillons évoluèrent résolument vers Passendale, se servant de leur baïonnette autant que des balles et des bombes. Le village fut pris dans les trois heures sui-vant l’heure zéro, et les bataillons de soutien s’avancèrent au nord vers la crête. Ils avaient encore une longue journée devant eux, car les Allemands essayaient de les déloger des ruines fraichement conquises, mais ils ne lâchèrent pas. Passendale et ses environs étaient fermement entre les mains des Canadiens, au prix de 2 200 pertes, dont 734 morts.

La dernière mission – la capture du terrain au nord de Passendale, dont le point le plus élevé s’appelait à bon propos Vindictive Crossroads (carrefour vindicatif, NDT) – eut lieu le 10 novembre, sur un front encore plus étroit. Le gros du travail fut fait par deux bataillons, les 7e et 8e, dont le front devint rapidement encore plus étroit. À 6 heures, sous la pluie battante habituelle, les premiers bataillons prirent le départ et parvinrent à s’avancer. En peu de temps, une compagnie du 8e rapporta qu’elle avait atteint « son objectif et [qu’elle était] appa-remment très contente de la situation ».

Au flanc gauche, cependant, l’attaque des Britanniques vacilla puis stoppa, obligeant le 8e Bataillon à défendre son flanc pendant que le 10e Bataillon venait les aider à tenir la nouvelle ligne de front. Le front des Canadiens ayant été raccourci de presque un tiers, l’artillerie des Allemands – appartenant à cinq corps – pouvait concentrer son feu aisément. Ces derniers bombardaient les tranchées qu’ils avaient occupées tout récemment, et ils savaient donc ajuster leur tir, tandis que le feu des contrebatteries canadiennes était gêné par la mauvaise visibilité.

D’heure en heure, les obus pleuvaient sur les Canadiens et leurs effectifs s’amenuisaient. La pluie et la boue abîmaient leurs fusils, dont beaucoup devinrent inutilisables. Mais ils résistèrent, sombrement, avec acharnement, et ils finirent par consolider leurs gains. Les blessés chancelaient et trébuchaient vers les postes de secours régimentaires. Un officier
du 10
e Bataillon dit à propos de ces hommes qu’ils faisaient « peine à voir ». Et pourtant, ils étaient les plus chanceux du lot, car beaucoup ne s’en sortirent jamais. L’auteur du journal de guerre du 8e Bataillon rapporta que deux hommes se noyèrent dans le Ravebeek, « n’ayant pas la force de traverser le petit cours d’eau ».

Après cette dernière bataille, l’écrivain du 10e Bataillon observa ironiquement que « l’unité n’avait pas eu l’occasion de prendre des mesures inspirées ». Ce commentaire pourrait s’appliquer au Corps canadien tout entier à Passendale. Ce ne fut pas un chef-d’œuvre tactique, car les conditions ne le permettaient guère. La campagne fut plutôt marquée par une détermination inébranlable, des préparatifs méticuleux, le poids écrasant de l’artillerie, et d’innombrables actes héroïques. Si l’on peut qualifier certaines batailles d’inspirées, Passendale elle, fut tout en travail acharné et en endurance quasi-surhumaine.

Les historiens décortiqueront longtemps la campagne de 103 jours : qu’a-t-elle accompli? Valait-elle la peine? Mais Currie et le Corps canadien ne pouvaient pas se permettre d’ouvrir un tel débat. Ils avaient une tâche à accomplir, et c’est tout. Currie pouvait remanier quelque peu les plans et les dates pour faire pencher la balance en faveur de ses hommes, mais il ne pouvait pas refuser l’ordre. Lorsqu’on le mit au défi de prendre Passendale, il prédit que cela couterait 16 000 pertes. En fin de compte, il n’était qu’à quelques centaines de ses prévisions.

Un siècle plus tard, Passendale a retrouvé son apparence bucolique : taillis verdoyants, champs fertiles, paysage paisible et ordonné. Chaque printemps, on y organise une récolte de fer où les agriculteurs, en labourant leurs champs, récoltent les débris de la guerre qui remontent à la surface pendant l’hiver. Les traces des tranchées et des cratères sont encore visibles du ciel, et on voit encore des casemates allemandes au cimetière de Tyne Cot. À Crest Farm, un bloc de granite canadien porte une épitaphe dont la concision elle-même est évocatrice : « Après avoir franchi sous un feu meurtrier la redoutable fondrière qu’était alors ce vallon, l’armée canadienne s’empara de cette crête et s’y maintint en octobre – novembre 1917. »

 

MÉDICAMENT ou MALÉDICTION?

Dave Bona, un vétéran du Régiment aéroporté canadien s’est demandé la même chose tous les jours au réveil pendant plus de 20 ans : « Est-ce aujourd’hui que je vais me suicider? »

Il s’est joint aux Forces armées canadiennes (FAC) en 1984 et a servi à Chypre en 1988-1989 et à la première guerre du Golfe en 1990-1991. Mais au retour de ses missions en Somalie en 1992 et au Rwanda en 1993-1994, il ne se sentait plus lui-même.

Il avait des cauchemars pénétrants, des visions de mort d’enfants terribles, la rage à fleur de peau, le vertige, la nausée, des convulsions, une insomnie si grave qu’il ne pouvait s’endormir qu’au bout de plusieurs jours et après s’être complètement enivré.

Les symptômes – et l’ivresse – ont persisté quand il est revenu au Canada, aboutissant à une comparution en cour martiale en 2000, au renvoi de l’armée et à la fin de son mariage. Un trouble de stress posttraumatique (TSPT) fut finalement diagnostiqué.

Les traitements s’enchainaient. Les ordonnances se multipliaient. « Les médicaments ne marchaient pas. » Au contraire, ils aggravaient les problèmes, dit-il.

Et puis, il y a quelques années, un psychologue lui a demandé s’il avait déjà pris de la méfloquine. La lumière se fit enfin. Les traitements visant certains des symptômes du TSPT échouaient parce que le TSPT n’en était pas la cause.

Les symptômes non liés au TSPT qui se manifestaient chez lui sont inclus dans la liste de certains chercheurs comme étant des signes de toxicité de la méfloquine. Cette liste comprend l’anxiété, la dépression, les pensées suicidaires ou d’homicide, la paranoïa, les délires et les hallucinations. Le diagnostic d’une lésion cérébrale acquise provoquée par la méfloquine fut posé récemment dans le cas de Bona.

Bona est l’un des 900 soldats déployés en Somalie, en 1992, lors de la mission où Shidane Arone, un adolescent de 16 ans, fut battu à mort, ce qui mena à la dissolution du Régiment aéroporté canadien. On prescrit de la méfloquine aux soldats déployés, alors que Santé Canada n’en avait pas encore autorisé la vente.

On a souvent dit que le médicament était donné aux soldats dans le cadre d’une étude, mais que les protocoles concernant le suivi d’une telle étude ne furent pas respectés. Le vérificateur général a conclu en 1999 que les FAC et le ministère de la Défense nationale (MDN) n’avaient pas surveillé, consigné ni rapporté les effets indésirables.

Selon un rapport rendu au mois de juin par le médecin-chef des FAC, 96 militaires faisaient bien partie d’une étude de sécurité de la méfloquine en 1991-1992, mais la mission en Somalie n’en faisait pas partie, « car les directives de l’étude n’étaient pas compatibles avec les exigences opérationnelles du déploiement en Somalie ».

Toutefois, Michele Brill-Edwards, chef du processus d’approbation des médicaments entre 1987 et 1992, dit à l’Edmonton Journal en 2016 que le MDN avait insisté pour qu’on le laisse utiliser la méfloquine conformément aux règles des essais cliniques, mais avait négligé d’en surveiller les effets indésirables. En outre, dit-elle, Santé Canada n’avait pas fait le nécessaire pour que le MDN respecte le protocole des essais cliniques.

« Les renseignements précieux sur l’innocuité et l’efficacité du médicament dans des conditions réelles n’ont pas été recueillis », a déclaré la vérificatrice générale adjointe Maria Barrados devant le comité permanent des comptes publics en 1999.

Les vétérans de la Somalie disent qu’on leur a parlé de la méfloquine et des effets secondaires de cette dernière, mais que personne ne leur avait dit d’arrêter d’en prendre en cas de mauvais effet, et qu’ils n’avaient pas subi de test de dépistage des contre-indications.

La méfloquine est l’un des rares médicaments efficaces contre le pa-ludisme. Sans protection, les FAC prévoyaient 27 cas de paludisme par mois, et plusieurs morts pendant le déploiement. En ce temps-là, on croyait que la méfloquine n’avait pas de conséquences de longue durée sur la santé mentale, et que les réactions indésirables cessaient si l’on arrêtait d’en prendre. La dose était hebdoma-daire plutôt que quotidienne, et sa protection était meilleure.

Mais certains soldats, dont Bona, ont ressenti des effets négatifs dès la première dose. « Je me suis presque aussitôt senti malade, » dit-il. Au début, les symptômes n’apparaissaient que le jour où il prenait sa dose hebdomadaire, mais par la suite, ils devinrent chroniques, et certains surviennent encore à l’improviste.

Les rêves très réalistes et le vertige sont des effets secondaires courants. Cependant, certains soldats avaient des effets indésirables plus graves, y compris les cauchemars, l’insomnie, la dépression, l’anxiété et la paranoïa. Quelques-uns avaient des hallucinations. Les soldats appelaient les jours où ils prenaient leur dose « psycho Tuesdays » (mardis marteaux, NDT) ou « wacko Wednesday » (mercredis mabouls, NDT), qui étaient caractérisés par des « meflomares » : cauchemars horribles qui semblent réels.

Santé Canada n’était cependant pas au courant de ces réactions indésirables chez les soldats. Le médicament fut breveté au Canada en 1993, et en fin de compte, les FAC en donnèrent à 18 000 soldats.

Le lieutenant-général à la retraite Roméo Dallaire a dit au Comité permanent des anciens combattants cette année qu’il avait demandé d’arrêter de prendre le médicament pendant la mission au Rwanda parce qu’il affectait sa mémoire et sa capacité de penser. Il reçut l’ordre de continuer malgré tout, sous peine de cour martiale.

Le paludisme est causé par un parasite transmis par les moustiques de certaines espèces. Ils infestent le foie et envahissent les cellules sanguines qui transportent l’oxygène et les nutriments. Elles deviennent rigides et visqueuses, entravant le flux sanguin vers les organes, surtout le cerveau, et font battre le cœur plus rapidement.

Les parasites peuvent rester inactifs dans le foie durant des années, puis, sans traitement, ils passent soudainement à l’action, par poussées, tout au long de la vie du malade.

La maladie cause des frissons incontrôlables, de la fièvre, une fatigue écrasante, des maux de tête et de l’hypoglycémie. Si elle n’est pas traitée, elle peut mener à des difficultés respiratoires, à des convulsions, au coma, à l’insuffisance rénale ou hépatique, et même à la mort.

Le paludisme est un fléau pour les militaires, alitant très vite les soldats par ailleurs prêts au combat. Certains en meurent.

La maladie se propage facilement parce que toute personne infectée devient porteuse et transmet le parasite aux moustiques sains. Des centaines de millions de personnes contractent la maladie chaque année, et environ un demi-million d’entre elles en meurent.

Le paludisme a modifié le cours de l’histoire, fauchant empereurs, rois et généraux, privant les armées de l’énergie nécessaire au combat. Napoléon inonda la campagne hollandaise en 1809 et déclara : « Il ne faut opposer aux Anglais que la fièvre, qui bientôt les aura dévorés tous ». Quelque 40 % des 39 000 soldats britanniques furent frappés par la maladie. Durant la Première Guerre mondiale, le paludisme immobilisa des armées en Macédoine. « Je regrette, mais mon armée est hospitalisée à cause de la malaria », répondait un général français à une demande britannique d’attaquer; presque 80 % de ses hommes étaient à l’hôpital.

L’approvisionnement en quinine et en quinquina dont on se servait pour prévenir ou soigner le paludisme fut interrompu pendant la Seconde Guerre mondiale. Un demi-million de militaires américains contractèrent la maladie. Le général Douglas MacArthur déclara : « Cette guerre va être longue si, pour chaque division que j’ai pour faire face à l’ennemi, je dois compter une division hospitalisée à cause du paludisme et une autre en convalescence. »

Le paludisme a infecté plus de 40 000 soldats américains au Vietnam, ce qui a mené à des recherches militaires entre 1963 et 1976. La méfloquine était le numéro 142 490. C’est toujours l’un des rares médicaments efficaces contre le paludisme.

Malgré l’absence d’une étude d’innocuité et de tolérance de troisième phase, la méfloquine a été brevetée – et utilisée par les militaires – dans beaucoup de pays, dont les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Irlande, les Pays-Bas et l’Australie.

Les médicaments contre le paludisme ont été autorisés « en se fondant sur une base de connaissances incomplète, et à un stade trop précoce du cycle de développement de médicament », et les organismes d’attribution des permis ont été influencés « peut-être de manière subliminale » par les groupes de pression militaires-industriels-gouvernementaux, a écrit le lieutenant-Colonel Ashley M. Croft du Corps de santé royal canadien en 2007 dans le Journal of the Royal Society of Medicine. Pendant des années, dit-il, des rapports de réactions indésirables ont été rejetés comme étant des faits rares, et ensuite comme étant des résultats d’autres facteurs, puis comme étant un battage mené par les médias.

Dès le début, le fabricant avait signalé que la méfloquine pouvait avoir des effets nocifs. Les avertissements devinrent de plus en plus musclés au fil du temps, et mainte-nant, ils comprennent des symptômes psychiatriques qui pourraient être permanents. Un encadré américain en 2013 disait que les effets secondaires neurologiques pouvaient devenir permanents.
La Medicines and Healthcare Regulatory Authority britannique avertit que les cauchemars, l’anxiété et la dépression pourraient être des signes avant-coureurs d’effets plus graves, et que des cas de suicide ont été rapportés. Les organismes de réglementation européens avertissent aussi du risque de dommages neurologiques irréversibles.

En 2016, Santé Canada a fait inscrire sur l’étiquette : anxiété, paranoïa, dépression, hallucinations, comportement psychotique.

La méfloquine a été liée à des meurtres et à des suicides dans presque tous les pays où elle a été donnée aux soldats. Les anciens combattants de plusieurs pays se sont mis à l’appeler la « pilule du suicide ». Les États-Unis l’ont déclarée médicament de dernier recours en 2013. Les forces spéciales de beaucoup de pays, dont les Navy SEALS et les Green Berets américains, en ont interdit l’usage.

Dans un rapport publié en 2017, le médecin-chef des FAC recommande de ne pas utiliser la méfloquine en première ligne de défense contre le paludisme, mais en autorise la prescription aux gens qui l’ont tolérée auparavant. Il y note aussi qu’elle s’utilise de moins en moins depuis 2004; en 2016, 20 ordonnances seulement ont été délivrées.

En 2006, la méfloquine s’est avérée neurotoxique chez les animaux. Les chercheurs de plusieurs pays ont vite été convaincus que certains symptômes chez l’être humain étaient causés par des dommages au cerveau. Ils appellent cela une lésion cérébrale acquise, appellation disputée dans certains cercles militaires.

En 2016, le comité des affaires des anciens combattants de la Chambre des communes a mené une enquête, et on trouve dans son rapport le témoignage du médecin-chef des FAC, Hugh MacKay, qui disait qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves scientifiques pour soutenir que la méfloquine avait des effets néfastes à long terme. « Les effets neuropsychiatriques indésirables graves n’ont été liés que rarement à son utilisation. »

En 2017, lors d’une étude portant sur l’innocuité de la méfloquine, Santé Canada n’a trouvé que très peu d’indices confirmant que la méfloquine avait des effets neurologiques et psychiatriques indésirables de longue durée ou permanents.

L’ironie veut que les FAC soient en partie responsables de ce manque de preuves, n’ayant pas fait d’étude de sécurité sur les
900 soldats envoyés en Somalie en 1992. « Si elles l’avaient fait […] nous aurions pu éviter des probl-èmes à la génération montante », dit le major à la retraite Remington Nevin, boursier de recherches postdoctorales à la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health.

Bien que la méfloquine ait été donnée à des millions de personnes au cours des 30 dernières années, on n’en sait pas beaucoup sur la manière dont elle tue les parasites ou sur ce qu’elle fait à l’intérieur du corps humain.

Des chercheurs en Angleterre et en Australie ont découvert il y a peu qu’elle adhère (imparfaitement) aux ribosomes des cellules du parasite où elle perturbe la production de protéines. Il existe d’autres études où l’on s’est concentré sur l’amélioration de cette adhérence afin de rendre le médicament plus efficace et, espère-t-on, moins toxique pour les humains.

Les effets indésirables ne se produisent pas dans tous les cas, et ils sont habituellement éphémères. Malheureusement, il est impossible de prédire qui sera gravement touché. Des chercheurs ont suggéré au début que des variations génétiques sont la cause de ces différences d’une personne à l’autre. Les recherches récentes semblent indiquer que cette variation soit liée aux enzymes. Ces enzymes activent le médicament, puis elles l’éliminent avant l’accumulation des sous-produits toxiques. On pense toutefois que certaines personnes n’ont pas les enzymes nécessaires à l’élimination. Les symptômes qui en résultent sont neurologiques et psychiatriques, mais le dommage est physique.

Lors de la première étude randomisée de la méfloquine chez des voyageurs en 2001, 67 % des participants ont rapporté des effets secondaires, dont 6 % étaient assez graves pour nécessiter une intervention médicale. Si ces renseignements avaient été obtenus au début des années 1990, a écrit Croft, « il est certain que […] les autorités nationales qui délivrent les permis […] n’auraient pas approuvé ce médicament à l’époque ».

En 2002, des chercheurs britanniques ont découvert que la méfloquine endommageait le foie et la thyroïde chez certaines personnes. L’effet est aggravé par la déshydratation, ce qui est courant dans les pays chauds où l’on déploie souvent les soldats, et la consommation d’alcool.

L’Organisation mondiale de la santé recommande toujours la méfloquine, car les avantages surpassent les risques lorsqu’elle est prise conformément aux prescriptions. Mais elle avertit depuis le début des années 1990 qu’il pourrait y avoir des effets neurologiques ou psychiatriques. Elle recommande que le médicament ne soit pas utilisé par les gens ayant un emploi exigeant une grande dextérité, comme les pilotes.

Il faut cesser de prendre le médicament aux premières indications de réaction indésirable. « Et, la plupart du temps, c’est tout simplement impossible quand il faut déployer un grand nombre de soldats soudainement », dit Julian Lewis, chef du comité de la défense des Communes britanniques qui enquêtait sur la méfloquine chez
les militaires.

« La méfloquine n’est pas compa-tible avec les activités militaires », dit Nevin.

Les soldats eux-mêmes risquent d’écarter les symptômes, croyant qu’ils sont dus au stress du déploiement : chaleur, traumatismes, longues périodes en service, déshydratation. Il y en a qui ne rapportent pas leurs symptômes psychologiques par crainte de stigmatisation. Après le déploiement, les symptômes qui persistent peuvent être attribués par erreur au TSPT ou à un traumatisme cérébral dont les symptômes sont similaires à ceux de la toxicité de la méfloquine.

L’armée pourrait aussi améliorer ses tests de dépistage pour identifier les soldats qui souffrent déjà d’un trouble et l’observation d’effets indésirables. La tenue des dossiers lors du déploiement peut ne pas être régulière et ils peuvent être perdus. Les comptes-rendus peuvent être fragmentaires, incohérents ou mal préparés pour l’enregistrement des renseignements dont on a besoin pour cerner les problèmes causés par la méfloquine.

Beaucoup d’anciens combattants britanniques ont rapporté ne pas avoir subi de tests de dépistage d’affection préexistante ni avoir
été
renseignés sur les effets indésirables permanents potentiels. De plus, « certains soldats se débarrassent [de leur méfloquine] plutôt que d’en risquer les effets secondaires », dit Lewis.

Les anciens combattants, leurs familles et leurs défenseurs se battent depuis des dizaines d’années pour que les armées reconnaissent les dommages causés par la méfloquine et qu’elles fassent quelque chose pour aider ceux qui en souffrent.

La Légion royale canadienne a écrit au ministre de la Défense et à celui des Anciens combattants en novembre 2016 pour les exhorter à entreprendre des recherches sur la méfloquine et d’en cesser l’utilisation pendant ces recherches.

« Nos marins, soldats et aviateurs méritent de connaître les effets se-condaires et d’obtenir un diagnostic convenable afin de se faire soigner comme il faut », ainsi que de l’aide pour relier leur affection au service et faire une demande de prestations d’invalidité, écrivait le président de la Direction nationale, Dave Flannigan.

Des recours ont été intentés par des vétérans de la méfloquine dans plusieurs pays. En 2013, le Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law a publié un article donnant un aperçu des questions pouvant être soulevées dans ces recours.

L’International Mefloquine Veterans’ Alliance sensibilise le public et plaide pour que les gouvernements enquêtent. Les membres canadiens de l’alliance veulent que l’armée admette que la méfloquine cause des dommages, identifie les gens qui ont subi des effets indésira-bles, veille à ce qu’ils obtiennent de l’aide, et appuie les recherches sur les moyens d’établir des diagnostics et les traitements. Ils veulent aussi qu’elle établisse un point de contact unique pour les gens qui ont des symptômes liés à la méfloquine, comme cela s’est fait en Grande-Bretagne en 2016.

Un seul de ces désirs a été inclus dans le rapport des FAC en 2017, où il est recommandé que la méfloquine « soit considérée comme étant un agent moins privilégié ». Trois des quatre recommandations concernaient l’amélioration des tests, de l’éducation et de la vérification des remèdes contre le paludisme par les FAC.

Le rapport remarquait que les effets indésirables étaient plus courants qu’on ne le pensait au début (entre 25 et 50 %), mais on y lit aussi que « nous n’avons pas recueilli de preuve [répondant à nos critères d’inclusion] d’effet de longue durée sur la santé mentale ni neurologique de la méfloquine par rapport à la doxycycline ou à l’AP [atovaquone/proguanil] ».

Neuf études, concernant quelque 400 000 militaires, satisfaisaient aux critères d’inclusion; et comparaient les effets indésirables des autres médicaments antipaludéens à ceux de la méfloquine.

Le rapport faisait aussi état de dossiers de militaires canadiens à qui le médicament avait été prescrit entre 2013 et 2016, et on y constatait que la documentation relative aux tests de dépistage pour contre-indication n’existait que dans 38 % des 111 cas. En outre, le médicament avait été prescrit à 12 % des militaires qui étaient atteints d’affections qui auraient dû en contrindiquer l’emploi.

Des études de cas, des études concernant la méfloquine uniquement, et des études dans la population civile étaient exclues.

« Le rapport [des FAC] devrait être considéré comme faisant partie d’une stratégie visant à semer le doute de la part d’une bureaucratie sur la défensive en ce qui concerne la question de la méfloquine, dit Nevin. Les conclusions […] contredisent à l’évidence celles de plusieurs autres pays. »

L’Australie, par exemple, a constaté que le médicament est une cause plausible d’un syndrome chronique de toxicité dans le système nerveux central, et selon un rapport provenant de la Grande-Bretagne, le médicament comporte un risque inacceptable d’effets secondaires graves pour les soldats, dit-il.

Bien que les anciens combattants disent que le rapport des FAC ne répond pas à leurs préoccupations, un rapport publié en juin par le comité des affaires des anciens combattants de la Chambre des communes le fait : « Les risques d’une persistance à long terme d’effets psychiatriques sont suffisamment reconnus par la communauté scientifique pour être ajoutés aux mises en garde intégrées aux livrets d’information accompagnant le médicament. »

Le rapport de la Chambre des communes recommande aussi qu’Anciens combattants Canada (ACC) communique avec les vétérans de la Somalie et du Rwanda afin de s’assurer qu’ils reçoivent les services et le soutien en santé dont ils ont besoin, ainsi que les avantages et programmes d’ACC auxquels ils ont droit. Et il recommande qu’ACC collabore avec les programmes de recherches sur la méfloquine.

Par ailleurs, ACC dit que les anciens combattants peuvent demander des prestations pour une affection liée à la prise de méfloquine pendant leur service.

L’ombudsman des vétérans, Guy Parent, pense toutefois que certains anciens combattants pourraient ne pas pouvoir démontrer le lien entre leurs symptômes et le diagnostic posé.

« C’est une question qui exige une approche pangouvernementale », dit-il, notant que d’autres gouvernements, dont ceux des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Australie et de l’Allemagne, fournissent des services liés à la toxicité de la méfloquine, y compris une aide aux demandes de prestations et le financement de recherches, et qu’ils ont inscrit la méfloquine sur la liste des agents toxiques où se trouvent l’agent Orange et l’amiante.

Investir en recherche est particulièrement important, dit Bona, car il n’existe que peu de traitements pour combattre la toxicité de la méfloquine.

Sa vie a changé il y a trois ans, quand il a commencé l’analyse tomodensitométrique à basse résolution, appelée neurofeedback LORETA. La thérapie sert à cerner les régions endommagées et entraine d’autres voies cérébrales à compenser. « Elle écrase la dépression inguérissable qui est un des effets secondaires [de la méfloquine], dit Bona. On reprend gout à la vie. »

Il a toujours un trouble de stress posttraumatique et une lésion cérébrale acquise, mais les conséquences en sont atténuées. Des crises surviennent encore, mais « le rétablissement se mesure en minutes ou en heures, plutôt qu’en jours, en semaines, ou en mois ». Et le suicide n’est plus la première chose à laquelle il pense au réveil. « Quand ils sont bien soignés, les gens peuvent reprendre leur vie. Si vous pouviez faire passer ce message, au moins… »

À votre service: Respecter sérieusement la vie privée

Les officiers d’entraide sont-ils tenus par le secret professionnel?

La réponse, en bref, c’est « non ». Un tel privilège ne s’obtient que lorsqu’on engage un avocat. Les officiers d’entraide offrent cependant un degré de confidentialité aux clients sollicitant des services de consultation et de représentation professionnels concernant une demande de prestations d’invalidité adressée à Anciens combattants Canada (ACC) ou au Tribunal des anciens combattants (révision et appel), ou des questions connexes.

L’accès des officiers d’entraide aux renseignements des clients est régi par ACC en conformité avec la Loi sur la protection des renseignements personnels. Par exemple, ils ne peuvent accéder aux renseignements pertinents qu’après avoir obtenu l’autorisation écrite et signée du client. En outre, le client peut restreindre ou annuler cet accès à son dossier à tout moment en envoyant un simple avis à un bureau d’ACC.

La Légion et ACC participent à un processus de vérification des antécédents et d’autorisation de ses agents pour assurer la confidentialité des renseignements personnels de ses clients en tout temps. Les employés de la Légion chargés de ce type de dossier suivent une formation obligatoire à la Direction nationale. Ils doivent aussi signer le formulaire d’ACC concernant la Politique sur les pratiques d’utilisation acceptable d’Internet, ainsi que celui de l’Acceptation des responsabilités en matière de sécurité de la LRC et d’ACC.

Lorsqu’un client signe le formulaire autorisant un officier d’entraide à le représenter dans sa demande d’indemnisation, une relation confidentielle s’établit. L’officier d’entraide n’a accès au dossier du client qu’une fois la demande reçue par ACC.

« Un dossier ne peut être consulté que sur la base du besoin de connaître, » déclare M. Ray McInnis, directeur du Bureau des services de la Direction nationale. « Comme le personnel d’ACC, nous prenons la confidentialité très au sérieux. »

« Les membres des Forces armées canadiennes, les anciens combattants, le personnel de la GRC et leurs proches qui ont besoin d’aide pour déposer une demande ou résoudre un problème lié à une demande ont plusieurs options pour se faire représenter, mais pourquoi payer pour ce service alors que nous le fournissons gratuitement? Il n’est pas nécessaire d’être membre de la Légion pour bénéficier de ce service, dit-il. Nous croyons fermement en notre service confidentiel gratuit. La formation approfondie des agents et les vérifications de sécurité d’ACC assurent la protection de la vie privée de nos clients. »


À votre service est écrit par des officiers d’entraide des directions de la Légion. Pour communiquer avec un officier d’entraide, composez sans frais le 1-877-534-4666, ou visitez le site Web d’une direction. Consultez www.legionmagazine.com pour les archives des trois dernières années.

La jeunesse se souvient

PREMIÈRE place AFFICHES SÉNIOR

Les affiches primées dans la catégorie sénior sont celles de Hye In (Grace) Park de Langley, C.-B. (couleur) et de Keyu Chen de Vancouver (n. et b.)

Les écoliers canadiens participent chaque année, depuis les années 1960 et d’un océan à l’autre, aux concours littéraires et d’affiches de la Légion royale canadienne. Leurs compositions, leurs poèmes et leurs affiches honorent les anciens combattants canadiens et ceux qui sont tombés au champ d’honneur, validant ainsi la pertinence du souvenir pour les jeunes d’aujourd’hui.

Les concours se classent en deux divisions – poésie et composition du côté littéraire, et couleur et noir et blanc du côté des affiches – et en quatre catégories : primaire, junior, intermédiaire et sénior. Plus de 100 000 jeunes ont pris part au concours cette année, la compétition a donc été intense. Les soumissions sélectionnées par les filiales sont soumises au concours régional, puis au concours national, où les gagnants sont choisis par la Direction nationale, à Ottawa.

L’affiche de Keyu Chen, gagnante du concours d’affiches en noir et blanc dans la catégorie sénior, montre un ancien combattant âgé coiffé d’un béret, et dont une pupille a la forme d’une croix blanche. Le mot Remember (souvenir, NDT) est inscrit au bas de l’affiche.

Chen, qui suit des cours d’arts visuels à Vancouver, s’est inspirée des livres sur la Seconde Guerre mondiale qu’elle avait lus peu avant pour concevoir une affiche dont le message inciterait fortement à ne pas reproduire les erreurs du passé. « Je n’en reviens pas de voir à quel point il est facile de refaire les mêmes erreurs, alors dans mon affiche, je voulais avertir les gens que, si l’on oublie, il y a des conséquences, » dit-elle. Les membres de sa famille qui ont fait leur service militaire en Chine avant de s’installer au Canada l’ont aussi inspirée.

La gagnante en composition dans la catégorie sénior, Megan Miller de Moncton, Nouveau-Brunswick, s’est aussi inspirée de membres de sa famille qui ont été militaires. Dans sa rédaction, elle commence par demander « pourquoi portons-nous le coquelicot? », puis elle se penche sur la manière dont on commémore les disparus, sur ce que l’histoire nous apprend, et sur ce que le souvenir veut vraiment dire. « Il y a des militaires dans ma famille, dit-elle, et je pensais à
eux en écrivant. »

Miller dit que sa classe d’anglais s’inscrit aux concours au grand complet chaque année, et que chaque élève choisit la catégorie qu’il veut. Elle exprime avec éloquence l’aspect personnel du souvenir dans sa composition, montrant comment les familles, les amis et les collectivités se rallient à leurs êtres chers, et attendent leur retour. Elle explique qu’en écrivant, elle réfléchissait à ce que le souvenir pouvait bien signifier pour ses amis qui ont des parents militaires, et pour les gens de sa collectivité qui ont servi ou qui servent actuellement. Elle répond à sa question en conclusion : « Et nous continuons de porter nos coquelicots. Nous continuons d’honorer les hommes et les femmes qui ont donné leur vie pour nous, et de soutenir les familles qui continuent de servir notre pays […]. Parce qu’oublier, ce serait une insulte à ceux qui se sont battus : c’est pour cela que nous nous souvenons. »

« Le souvenir, ajoute-t-elle, c’est prendre le temps de bien réfléchir à la manière dont le passé a affecté les gens […] à la manière dont il affecte encore les gens aujourd’hui, et à son influence chaque année. »

PREMIÈRE place AFFICHES INTERMÉdiaire

Dans la catégorie intermédiaire, les affiches gagnantes étaient celles d’Ariella Amancio de Newmarket, Ont. (couleur), et de Grace Gao d’Ottawa (n. et b.)

Bien que la gagnante de la catégorie sénior des affiches en couleurs, Hye In (Grace) Park de Langley, Colombie-Britannique, soit allée à Ottawa une fois, elle a hâte d’y retourner. Le souvenir, dit-elle, nous sert à ne pas trop nous habituer à notre confort, à ne pas oublier les souffrances des guerres passées, souffrances avec lesquellles elle a un lien personnel. Sa grand-mère s’est enfuie de la Corée du Nord pendant la guerre de Corée et a refait sa vie en Corée du Sud. « Les histoires qu’elle m’a racontées sur la guerre étaient tellement tragiques, [mais] elles sont aussi une source d’inspiration. Je voulais faire savoir aux autres les souffrances causées par la guerre », dit-elle. Sa grand-mère a fait la connaissance de son grand-père après la guerre, et sa famille a ensuite immigré au Canada.

C’était la deuxième fois que Hye In s’inscrivait au concours, nous dit-elle. L’an dernier, elle avait grimpé jusqu’au niveau provincial.  Cette année, elle était bien décidée à faire mieux. « J’ai mis beaucoup de temps à planifier l’affiche, nous explique-t-elle. J’ai fait des recherches […] et j’ai vu la photo d’une vieille dame qui avait perdu sa famille à la guerre. C’est son expression et l’ambiance de la photo qui m’ont vraiment poussée à faire de mon mieux pour exprimer la tristesse de la guerre. » Son affiche montre une vieille femme, la tête baissée, un drapeau canadien sur les épaules. Deux anciens combattants sont représentés de l’autre côté d’un cours d’eau, et le Mémorial de Vimy se dessine au loin.

PREMIÈRE place AFFICHES junior

Les affiches primées chez les juniors sont celles de Roisin Mullende Mount Stewart, Î.-P.-É. (couleur) et de Karen Ki de Scarborough, Ont. (n. et b.)

Beth Kirby de Cornwall, Île-du-Prince-Édouard, s’était aussi inscrite pour la deuxième fois à un concours littéraire de la Légion. Dans son poème What a poppy brings to mind (ce qu’évoque le coquelicot, NDT), elle examine attentivement ce qui passe par l’esprit de quelqu’un qui pense au souvenir. « Pour le poème, je voulais me pencher sur tout ce à quoi les gens pensent quand ils ont le jour du Souvenir en tête », nous a-t-elle dit.

PREMIÈRE place AFFICHES primaire

Les affiches gagnantes de la catégorie primaire étaient celles de Scarlett Robinson de Lake Country, C.-B. (couleur) et de Charlie O’Hearn-Stone (n. et b.)

Quand je m’épingle une fleur rouge à la poitrine

Et qu’elle pèse de tout son poids, là, sur mon cœur,

Je pense à ceux qui ont offert leur avenir pour leur pays

Chacun avec ses propres motivations, mais tous avec le même objectif.

Je pense au sacrifice, à l’humanité et à sa perte.

Je pense aux tombes anonymes qui ne rendent pas justice à ceux qui y gisent.

Je pense aux larmes d’une mère et à l’angoisse d’un père.

Je pense à un petit frère qui s’accroche au souvenir de plus en plus flou de son plus grand modèle.

La bataille de la Châteauguay

Lors de la guerre de 1812 qui débuta le 18 juillet, les six colonies de l’Amérique du Nord britannique furent confrontées aux États-Unis pendant presque trois ans. Les Canadiens, anglophones ou francophones, ainsi que leurs alliés autochtones, combattaient aux côtés de l’armée et de la marine britanniques, refusant de battre en retraite devant l’invasion américaine.

Pendant la première année de la guerre, les Américains traversèrent la rivière Détroit dans l’intention d’envahir le Haut-Canada, tandis que le major-général britannique Isaac Brock attaquait par les Grands Lacs. Les deux parties remportèrent des victoires remarquables, et le moral des Canadiens était bon. Cependant, à la bataille de Queenston Heights, en octobre, un coup énorme fut porté au Canada quand mourut Brock.

À l’automne de 1813, les Américains portèrent leur attention vers Montréal. Le général américain Wade Hampton, soutenu par le général James Wilkinson, avait l’intention d’envahir le Bas-Canada et de capturer la ville. Le plan était simple : Hampton attaquerait le long de la rivière Châteauguay et Wilkinson passerait par le fleuve Saint-Laurent.

Les Britanniques avaient choisi le lieutenant-colonel Charles de Salaberry comme chef d’état-major de la milice. Né au Bas-Canada d’une famille militaire, de Salaberry s’était enrôlé à l’âge de 14 ans et avait servi en Europe, aux Antilles et en Jamaïque avant de revenir au Canada en 1810. En 1812, il fut nommé commandant d’un nouveau corps de bénévoles composé principalement de Canadiens français, sans Britanniques (ce qui était extraordinaire à l’époque). Il s’agissait des Voltigeurs canadiens.

Alors que les Voltigeurs étaient essentiellement des miliciens, de Salaberry leur donna une formation semblable à celle des soldats réguliers. Il déboursa même pour leur équipement lui-même. Il avait donc le respect de ses troupes qui lui furent très fidèles.

Du 21 au 23 octobre, les Américains s’avancèrent vers la frontière et campèrent au bord de l’eau. Leur déplacement ne s’était cependant pas passé sans heurts : jusqu’à 1000 soldats avaient refusé de suivre Hampton au-delà de la frontière. On prévoyait recruter sur place des guides pour obtenir des renseignements sur les hommes de Salaberry et pour guider le colonel Robert Purdy, avec ses 1 500 hommes, qui devaient passer par la rive sud de la Châteauguay afin d’encercler le poste britannique. Les hommes du brigadier général George Izard attaqueraient de front.

Ayant appris le 21 octobre que les Américains s’avançaient, de Salaberry commença immédiatement ses préparatifs. Il donna l’ordre à sa force, composée de Voltigeurs, de réguliers britanniques, de miliciens locaux et de Mohawks, d’établir des dispositifs de défense en fil de fer barbelé dans les ravins et les sentiers, d’élever des fortifications à l’aide d’arbres abattus, de creuser des tranchées et de dresser d’autres obstacles. De Salaberry stationna ses hommes dans les bois environnants à la faveur de l’obscurité. Il demanda aussi à ses hommes de crier les ordres et de parler entre eux en français, car d’après lui, les Américains ne comprendraient probablement pas.

Les Américains passèrent à l’attaque le 26 octobre. Les guides embauchés par Purdy ne firent qu’entraver l’avance de son armée, et ils se perdirent lors de leur déplacement vers la rive sud. Hampton, sans contact avec Purdy, lança son attaque sans attendre et essaya d’assiéger les hommes de de Salaberry et il fut accueilli par des coups de feu. Grâce aux préparatifs et aux attaques minutieuses, quoique non conventionnelles, de de Salaberry, les Américains furent rapidement submergés. Avant l’attaque, de Salaberry avait également stationné des clairons dans la forêt environnante qui jouèrent sans cesse de leur instrument pour faire croire aux Américains qu’il y avait plus de troupes cachées qu’il n’y en avait réellement.

Retenus à cause des obstacles et des tactiques d’attaque non conventionnelles de de Salaberry, les Américains furent forcés de se retirer au bout de quatre heures seulement. La bataille de la Châteauguay était finie.

On ne sait pas exactement combien de soldats prirent part à la bataille. Du côté des Canadiens, il y avait 300 à 400 hommes, et il y en avait au moins 1 000 en réserve, alors que du côté des Américains les chiffres varient entre 2 600 hommes et plus de 5 000 hommes. Les chiffres concernant les victimes sont un peu plus faciles à trouver, et extrêmement bas. Les Canadiens ne subirent que 22 pertes, alors que les Américains en subirent 85. Après la bataille, Hampton aurait déclaré qu’il pensait s’être battu contre 7 000 hommes.

La victoire de la Châteauguay, avec la victoire britannique à Crysler’s Farm en novembre, obligea les Américains à abandonner leur campagne au Saint-Laurent. Montréal ne fut pas réellement en danger pendant le reste de la guerre, ce qui fait de la bataille de la Châteauguay une des plus importantes de la guerre de 1812.

La guerre sur deux roues

Le modèle WLC (les lettres WL concernaient le type de moteur et le C, le modèle canadien) de Harley-Davidson était une des motocyclettes des estafettes et de la police militaire canadiennes durant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée. [MCG/19910090-001]

Les motocyclettes furent indispensables durant les deux guerres mondiales

Les Canadiens n’avaient qu’une poignée de motocyclettes quand ils partirent pour l’Europe, mais avant la fin de la guerre, ils en avaient utilisé des milliers.

Les poseurs de lignes s’en servaient pour vérifier les fils télégraphiques, les officiers, pour le transport et les fantassins, pour la reconnaissance. Elles servaient aussi à livrer des fournitures médicales et à évacuer les blessés.

Quelques-unes avaient un side-car armé d’une mitrailleuse. Cependant, leur rôle le plus important était le transport des messages entre le quartier général et les unités éloignées en Angleterre, et les bataillons et les batteries au front. Les estafettes livraient même des pigeons voyageurs dans des paniers d’osier qu’ils portaient sur le dos.

L’écusson de l’estafette se portait au bas de la manche durant la Seconde Guerre mondiale. [filiale de la LRC 641 de Barrhaven]

Les motocyclettes allaient partout où allaient les soldats canadiens, jusqu’à Vladivostok, sur la côte pacifique de la Russie. Au front occidental, les estafettes apprirent à régler leur vitesse en fonction de la fréquence des explosions d’obus.

Les Canadiens préféraient les Hendee Indian fabriquées au Canada, mais ils utilisaient aussi des Triumph, des Clyno-Vickers et des Douglas britanniques. Elles tombaient souvent en panne, et il fallait beaucoup de savoir-faire pour les réparer. « Une motocyclette ne durait pas deux mois », déclara le caporal Bert Bennes au Winged Wheel Patch.

Bennes se souvient d’avoir participé au vol et au démontage de deux motocyclettes d’officiers qui les avaient imprudemment laissées sans surveillance devant un bar. Une roue arrière fut prise par une estafette, les guidons, une roue avant et une boîte de vitesses furent distribués à d’autres. « On biffait les numéros à la lime, on jetait nos pièces brisées dans le canal et on avait de nouvelles pièces. C’est comme ça qu’on entretenait nos motocyclettes. »

À Falaise, France, en 1944, le caporal suppléant Bill Baggott (en haut) fait un somme sur une motocyclette dont le réservoir porte des traces d’usure parce que les Canadiens s’asseyaient dessus. [BAC/PA-161885]

Selon Clive M. Law, auteur de The Canadian Military Motorcycle, pendant les 100 derniers jours de la guerre, les motocyclettes servaient à la reconnaissance pour les troupes d’assaut et à identifier les points d’appui que les canons, la cavalerie et les fantassins de la brigade devaient démolir.

« Le premier soldat allié sur le territoire allemand après la déclaration de la trêve chevauchait une motocyclette », écrivaient Max Burns et Ken Messenger dans The Winged Wheel Patch.

La vitesse, l’adaptabilité et la puissance brute de la motocyclette étaient inestimables; les Alliés en produisirent plus de 700 000.

« Après l’adresse au tir, la capacité de conduire une motocyclette était proba-blement la qualification militaire qu’on obtenait le plus souvent », écrivit Law, et on donnait des cours de sécurité, de lecture de cartes et d’entretien. D’aucuns disaient que la seule raison pour laquelle les cours de conduite de motocyclette étaient moins dangereux que le combat, c’était l’absence de coups de feu.

Des motocyclettes furent affectées à chaque régiment, et elles furent utilisées par les corps des transmissions, du renseignement et de la reconnaissance, par la police militaire et par les troupes d’invasion. Elles servirent à poursuivre les avions ennemis qui s’écrasaient pour en capturer l’équipage. Une douzaine furent modifiées et équipées d’un tuba pour le raid de Dieppe, mais aucune estafette ne franchit la plage.

Un motard d’une unité de mitrailleurs de la Première Guerre mondiale embourbé (ci-dessus) reçoit un coup de main de soldats du Canadian Scottish Regiment. [BAC/PA-000714]

Là où les camions étaient bloqués par la circulation ou le mauvais temps, les vaillantes motocyclettes faisaient leur devoir. Les estafettes servaient de guides à la brèche de Falaise, fusaient autour des plages de Normandie au lendemain du Débarquement et franchissaient les régions boueuses et les rivières en Italie.

La posture des estafettes canadiennes, assises, le dos droit, sur le réservoir d’essence (et risquant ainsi des mesures disciplinaires), leur valut le surnom de Crazy Canucks (les Canadiens cinglés, NDT).

Les estafettes avaient un rôle des plus dangereux : livrer des renseignements que l’ennemi désirait ardemment saisir ou détruire. Elles empruntaient des chemins non balisés, parfois sous les coups de feu, souvent sans phare durant la nuit, ce qui augmentait le risque d’accident. Elles escortaient les convois, zigzaguant entre les véhicules.

Les pertes, tant humaines que matérielles, étaient élevées. « J’ai démoli neuf motocyclettes […] en Italie, » dit Darrell White lors d’une entrevue qu’il accorda au Projet Mémoire. Le propagandiste nazi Lord Haw Haw disait qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter des Canadiens. « Donnez-leur simplement une bouteille de whisky et une motocyclette, et ils se tueront eux-mêmes. »

Un club dont personne n’espère faire partie

Le capitaine Brian Bews s’éjecta de son CF-18 Hornet quelques instants avant qu’il n’explose. [THE CANADIAN PRESS, LETHBRIDGE HERALD, IAN MARTENS]

Le capitaine Brian Bews, pilote de chasse, s’exerçait en vue d’un spectacle aérien à Lethbridge, Alberta, le 24 juillet 2010, lorsqu’un moteur de son CF-18 Hornet tomba en panne. Il s’éjecta à 90 mètres seulement du sol; deux secondes après, son avion était une boule de feu et lui, flottait vers le sol.

Le capitaine venait d’obtenir son droit d’entrée au Caterpillar Club, cercle exclusif auquel personne n’aspire appartenir : celui des gens qui ont survécu en sautant en parachute d’un appareil qui s’est ensuite écrasé.

Franz Reichelt, pionnier du parachutisme, avant sa chute fatale du haut de la tour Eiffel, en 1912. [Wikimedia]

Personne ne sait exactement combien de personnes ont eu la vie sauve grâce à un parachute, mais on sait que ceux de l’Air Chute Company (Irvin Aerospace par la suite et actuellement Airborne Systems) en ont sauvé plus de 100 000 à eux seuls.

Les parachutes étaient rares pendant la Première Guerre mondiale, et habituellement rangés de façon peu pratique à bord de ballons d’observation et d’avions. L’inventeur du parachute portable, le tailleur Franz Reichelt, trouva la mort lors d’une démonstration de saut du haut de la tour Eiffel en 1912. En 1919, Leslie Irvin, que l’on surnommait Sky-Hi Irvin, mit à l’essai le parachute portable à câble d’ouverture conçu par la U.S. Army Parachute Section et décida de les fabriquer.

Une carte de membre du Caterpillar Club. [archives du National Air and Space Museum 80-2393]

Irvin créa le Caterpillar Club en 1922 pour distinguer les survivants d’un écrasement qui s’étaient servi d’un de ses parachutes. Le cercle, dont le nom évoque le ver à soie qui fournit le textile utilisé pour fabriquer les premiers parachutes, remettait à ses membres des cartes et des épinglettes à chenille en or et aux yeux de rubis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les nouvelles chenilles étaient dorées et leurs yeux faits de grenats, puis on les fabriqua en or 10 carats avec des yeux en émail. « Le nombre de demandes que nous recevons actuellement, et j’en suis très heureuse, est très petit : deux ou trois par année, » dit Maureen Udy de l’entreprise anglaise Airborne Systems Limited.

D’autres entreprises se sont vite mises à distribuer des souvenirs aussi : la Pioneer Parachute Company, remet des plaques; le Roo Club d’Australie, des épinglettes à kangourou; la Switlik Parachute Co., qui a équipé l’amiral Richard Byrd et Amelia Earhart, des épinglettes en or et en argent. Earhart sauta en parachute en public pour la première fois de la tour d’entrainement des parachutistes de 50 mètres appartenant à l’entreprise. Elle dit à propos de la descente que c’était « très amusant! »,opinion qu’ont encore aujourd’hui beaucoup de parachutistes sportifs.

Leslie Irvin (à d.), inventeur du Irvin Air Chute, regarde le sergent-maitre Ralph Bottriell de l’U.S. Army Air Corps (au c.) se préparer à faire un saut d’essai, accompagné du pilote James Ray. [Wikimedia]

Le premier membre du Caterpillar Club, admis le 20 octobre 1922, fut le lieutenant Harold Harris, pilote d’essai de l’Ohio. Selon Harold Skaarup, auteur de Canadian Warplanes (avions militaires canadiens, NDT), le premier membre canadien fut Jack Caldwell qui sauta de la Vedette qu’il mettait à l’essai au-dessus de l’usine canadienne Vickers, le 17 mai 1919, à cause d’une panne de moteur. L’aviateur renommé Charles Lindbergh et l’astronaute John Glenn en ont aussi été membres.

Plus de 13 000 aviateurs de la Royal Air Force et de l’ARC ont demandé à en être membre au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ceux qui sont admissibles n’en font pas tous la demande, y compris des aviateurs de la Luftwaffe qui portaient un parachute conçu par Irvin provenant d’une usine achetée par les nazis en 1936.

Aucune demande accompagnée de preuves n’est refusée. Le critère clé, c’est le sort de l’aéronef. Les sauts volontaires ne sont pas permis : un parachutiste sportif dont l’avion s’écrase plus tard n’est pas admissible, mais le pilote de l’avion qui saute juste avant l’écrasement, si.

Ironie du sort, Sky-Hi Irvin, qui a effectué plus de 300 sauts en parachute, n’a jamais été admissible au club qu’il a fondé.

Le 9 avril 1958
Date du plus haut saut d’urgence en parachute, selon le Livre des records Guinness, à l’occasion du vol d’essai funeste d’un bombardier à réaction English Electric Canberra de la Royal Air Force.

3 048 mètres
Hauteur à laquelle le pilote de Canberra John de Salis et son navigateur Patrick Lowe déployèrent leur parachute.

17 070 mètres
Altitude à laquelle leur Canberra explosa.

8 848 mètres
Hauteur du mont Everest.

Le 26 juillet 1959
Date à laquelle le lieutenant-colonel William Rankin de l’U.S. Marine Corps abandonna son chasseur F-8 Crusader.

14 326 mètres
Hauteur à laquelle le moteur du chasseur de Rankin tomba en panne.

40 minutes
Le temps qu’il fallut à Rankin pour descendre, à cause des courants d’air ascendants d’un orage.

11 minutes
Durée d’une descente normale.

Les Canadiens peuvent encore adhérer au Caterpillar club.

Les formulaires de demande sont disponibles auprès de Yvonne.wade@airborne-sys.com.