Terre-Neuve a-t-elle bien fait de se joindre à la confédération?

Les Terre-Neuviens qui ont voté pour la confédération lors des référendums de 1948 l’ont fait pour des raisons pragmatiques. Le pays, surtout la partie au-delà de la péninsule d’Avalon, était indigent, isolé, livré aux caprices de l’industrie de la pêche. La plupart de ses habitants n’avaient jamais mis les pieds au Canada ni rencontré quelqu’un qui y était allé. Ils ne pouvaient pas ressentir de patriotisme pour un pays qu’ils ne connaissaient pas. Toujours est-il qu’ils votèrent pour le Canada, parce qu’ainsi, comme le leur expliquait Joey Smallwood, ils pourraient avoir un peu plus d’argent grâce aux programmes d’aide sociale du Canada, dont l’allocation familiale qui était versée pour chaque enfant. La plupart de ceux qui, à ces mêmes référendums, votaient pour un retour à l’indépendance le faisaient pour des raisons patriotiques. On peut se sentir patriote d’un pays où on a vécu toute sa vie. On peut aimer un tel pays tout en ayant conscience de ses limitations géographiques. On peut légitimement s’y sentir chez soi. Si vous habitiez à l’époque dans la partie la plus prospère de Terre-Neuve, le sacrifice potentiel était bien moindre que celui de vos compatriotes isolés. Il était donc normal pour la grande majorité des gens de St. John’s de voter pour un retour à l’indépendance.

Bien d’autres facteurs entraient en jeu dans les référendums, mais je dirais qu’il s’agissait d’un choix entre le patriotisme et le pragmatisme, et le pragmatisme l’emporta, de peu.

Cependant, on ne peut que répondre par l’affirmative à la question « Terre-Neuve se porterait-elle mieux si elle ne s’était pas jointe au Canada? ».

Depuis qu’elle s’est jointe au Canada, Terre-Neuve est deve-nue la province la plus pauvre de la fédération, et l’a toujours été, excepté durant une petite vague de prospérité où le pétrole se vendait à plus de 100 $ le baril. Si l’on totalise le nombre de chômeurs, les gens qui ne cherchent plus d’emploi et les personnes qui vivent de l’aide sociale, le vrai taux de chômage de Terre-Neuve atteint presque celui des pays du tiers monde. Son hydroélectricité, provenant surtout du Labrador, enrichit le Québec et remplit les coffres du gouvernement fédéral, mais ne rapporte presque rien à Terre-Neuve, dans le cas des projets hydroélectriques de Churchill Falls et de Muskrat Falls. Même en ce qui concerne le pétrole, Terre-Neuve a dû négocier pieds et poings liés parce qu’elle fait partie du Canada. Dans un endroit aussi pauvre que Terre-Neuve l’a habituellement été, il n’y a qu’un seul moyen, semble-t-il, de réaliser un mégaprojet : donner la ressource naturelle (hydro, pétrole) à quelque pays ou entreprise étrangère capable de l’exploiter en échange d’emplois de courte durée pour la construction de l’infrastructure.

Comment Terre-Neuve s’en est-elle tirée? La province a une dette de plus de 12 milliards de dollars, un déficit annuel de presque 2 milliards de dollars et un versement annuel d’intérêts qui gonflera la dette à plus de 20 milliards de dollars d’ici cinq ans : un montant intenable. Sans une nouvelle hausse du prix du pétrole, une faillite de plus est pratiquement certaine.

Si Terre-Neuve était indépendante, l’industrie morutière, ressource durable non polluante, aurait été gérée par les Terre-Neuviens, pas par les politiciens, scientifiques et fonctionnaires fédéraux qui ont permis aux chalutiers congélateurs étrangers de détruire les stocks de morue du Nord.

Une Terre-Neuve indépendante aurait une pêche viable. Elle ne serait pas riche, peut-être pas aussi aisée que le sont les provinces intérieures, mais c’est bien pire dans la province confédérée d’aujourd’hui. Une Terre-Neuve indépendante ne serait pas obligée de mendier sa pitance aux fédéraux et aux entreprises étrangères. Une Terre-Neuve indépendante ne serait pas obligée de supporter la raillerie, le mépris, la condescendance et l’intolérance du terme « Newfie ».

 

La Confédération. Moi non plus je ne l’aime pas. Mais elle a quand même des avantages.

J’habite à Toronto maintenant, mais j’ai grandi à Terre-Neuve. Quand j’étais petit, mes voisins étaient un vieux couple du nom de Shears. M. Shears, né en 1909, travaillait à l’usine de papier. Il avait choisi la vie d’un employé ayant droit à une pension plutôt que la périlleuse vie de pêcheur. Il était terre-neuvien quand il est entré à l’usine, canadien quand il en est ressorti. Et à un mur du sous-sol, il avait accroché un drapeau canadien et un Union Jack l’un à côté de l’autre.

Ici, à Toronto, il y a une maison devant laquelle je passe en prome-nant mon chien. Dans la véranda est affiché un drapeau rose, blanc et vert de Terre-Neuve. Le drapeau officiel de la province comporte une flèche jaune qui représente assez bien sa situation modeste. Mais ce tricolore officieux, lui, possède toute la confiance d’une nation.

Je ne dirai rien sur l’assurance sociale, les pensions, les perspectives professionnelles, l’éducation, ni sur les paiements de transfert, les boissons gazeuses ou les incidences de la religion. Oublions à quel point nous nous insurgeons contre la situation de nos Béothuks et sommes frustrés du malheur des Innus du Labrador. Ne nous penchons pas sur les pouvoirs et les obligations inscrits dans les conditions de l’union que Ches Crosbie refusa de signer ni sur les effets de la pêche à la morue que son fils John a fermée. Je suis en faveur de la confédération parce que bâtir un pays, c’est une notion que l’on met trop souvent en exergue. La seule raison d’être du Canada, le pays le moins nationaliste du monde, c’est de partager les risques d’une économie capitaliste au bord d’un continent. Si nous étions indépendants, nos politiciens auraient vendu le Labrador au plus offrant, c’est sûr.

Je suis régionaliste. Je crois qu’on peut aimer une montagne, un lac ou une rivière. Une île : oui, on l’aime. Mais un continent ne sera jamais aimé de la manière dont on aime une colline. La confédération ne dilue pas l’amour que l’on ressent pour une vallée. Elle empêche le retour à une culture à valeurs fixes. Ou au moins, elle le devrait.

Je suis pour l’idylle, et le territoire ne change pas, pas plus que ne changent les gens à cause d’un contrat. La confédération n’a pas écrasé ce qui fait des Terre-Neuviens des gens pleins de vie. Le roman de Percy James House of Hate commence ainsi « La haine est fille de la peur, et Saul Stone avait eu peur d’une chose ou d’une autre toutesa vie » (traduction). Les pressions de la faim, du désespoir et de la religion : voilà ce qu’a atténué la confédération.

J’accepterai, comme l’a accepté mon voisin M. Shears, le filet de sécurité que le Canada a bâti et la protection que le gouvernement fédéral confère contre les classes mercantiles, politiques ou religieuses qui mettent les gens dans des situations fâcheuses comme celle de Saul Stone.

Il y a un arpent de terre dans l’esprit de chaque Terre-Neuvien. Cet arpent imaginaire, c’est Terre-Neuve. Et je prends fait et cause pour la nation indépendante de l’esprit : une fantaisie bucolique ne manque pas obligatoirement de vrai. Cultivons nos jardins imaginaires, faisons des reproches aux penseurs politiques qui confondent rêve et réalité, profitons de la chance d’avoir des frontières tout en étant assez généreux pour offrir au Canada et au monde l’excédent que nous générons en gagnant notre vie.

Cajolons nos âmes grâce à la joie de vivre spirituelle concrétisée dans un espace physique, célébrons nos liens, que ce soit ceux de la langue, de l’amour ou du temps passé sur la côte est de cette terre glacée et balayée par les vents qui nous sourit.


Wayne Johnston est né et a grandi à Goulds, T.-N.-L. Il est l’auteur de plusieurs romans, dont The Divine Ryans, Baltimore’s Mansion, The Colony of Unrequited Dreams et The Navigator of New York.

Michael Winter a quitté l’Angleterre pour Terre-Neuve avec sa famille quand il avait trois ans, puis il s’est installé à Corner Brook. Ses romans comprennent This All Happened, The Big Why, The Death of Donna Whalen et Minister Without Portfolio.

Sur les pas des disparus

Au sud-est d’Ypres, en Belgique, se trouve le cimetière Maple Copse, lieu du dernier repos de 154 soldats canadiens morts à la Première Guerre mondiale.

Alors que nous passons sous une arche à l’entrée du cimetière Maple Copse, la sérénité qui s’en dégage m’oblige à marquer un temps d’arrêt. Ce cimetière, situé à cinq kilomètres au sud-est d’Ypres, en Belgique, est l’un des nombreux endroits où nous faisons halte pendant le voyage d’une semaine organisé en l’honneur du 100e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy. À part le petit groupe de journa-listes dont je fais partie, il n’y a que deux visiteurs dans le cimetière aujourd’hui, toute une différence avec ce qui nous attend à Vimy.

Maple Copse, où se trouvait un poste de secours avancé au prin-temps et à l’été de 1916, compte 308 tombes, dont la moitié sont celles de Canadiens. Le cimetière est entouré d’érables, nombre de ses pierres tombales sont décorées de drapeaux canadiens, et on peut voir au loin le Mémorial canadien à la colline 62 (Bois du Sanctuaire). On trouve des monuments dédiés aux Canadiens un peu partout en Flandres, partie néerlandophone du nord de la Belgique. Le Canada y est bien représenté, et pour cause.

Au centre d’Ypres, dont la population de 35 000 habitants demeure immensément reconnaissante au Canada de son service pendant la Première Guerre mondiale, la silhouette de la flèche et des tours de la Halle aux draps se distingue à des kilomètres à la ronde. L’édifice médiéval fut détruit pendant la guerre et reconstruit avant la Seconde Guerre mondiale (à laquelle il survécut), et il abrite maintenant le musée In Flanders Fields qui présente aux visiteurs l’histoire de la Grande Guerre en Flandres de l’Ouest.

La Halle aux draps, à Ypres, fut détruite à la Première Guerre mondiale, puis rebâtie.

Il y a 231 marches jusqu’en haut du clocher, d’où l’on a une vue imprenable sur ce qui était durant la guerre la saillie d’Ypres, renflement de la ligne militaire. « On peut voir le renflement là-bas, dit le guide Erwin Ureel en indiquant l’Est. Il était très petit, et il s’avançait et reculait sans cesse au cours des quatre années de la guerre… mais jamais de plus de six ou sept kilomètres. »

Le village de Passchendaele, au Nord, était au cœur d’une autre bataille monumentale de la Grande Guerre. La vue met tout cela en perspective : quatre années de combats, des centaines de milliers de morts, et tout cela pour un si petit lopin de terre.

Une cérémonie a lieu chaque jour à la porte de Menin, à Ypres, en l’honneur des disparus.

À quelques pas de la Halle aux draps, il y a la porte de Menin, arc de triomphe où sont inscrits 54 396 noms de soldat du Commonwealth qui n’ont pas de sépulture connue. Une rangée après l’autre, des noms recouvrent presque toutes les surfaces. Chaque soir, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, une cérémonie de la Dernière sonnerie a lieu ici en l’honneur de ceux dont le nom est inscrit sur ces murs.

Certains de ces noms sont ceux de soldats qui ont rendu l’âme près d’ici le 22 avril 1915, quand les Allemands ont déversé plus de 150 tonnes de chlore gazeux en aval d’une partie de la ligne de front que tenaient deux divisions françaises, ne leur laissant que le choix de s’enfuir ou d’étouffer. Cela exposa le flanc gauche des Canadiens et menaça d’autres positions des Alliés dans la saillie. Les 10e et 16e bataillons du Canada reçurent l’ordre de contrattaquer une position appelée Bois des cuisiniers, dont ils chassèrent les Allemands avec un courage extraordinaire, au prix de presque 800 victimes. Il s’agissait de la première offensive importante de la guerre menée par des soldats canadiens.

Le mémorial à Saint-Julien commémore la participation du Canada à la deuxième bataille d’Ypres, en avril 1915; il fait face à l’endroit d’où les Allemands lancèrent leur première grande attaque au chlore gazeux.

Non loin du Bois des cuisiniers se trouve le Mémorial canadien à Saint-Julien, communément surnommé « Soldat en méditation », et l’un des monuments les plus impressionnants à la saillie d’Ypres. C’est là que les Canadiens subirent eux-mêmes des attaques au gaz, le 24 avril 1915. Le soldat a la tête inclinée et s’appuie sur une arme pointant au sol en signe de respect pour les morts. Il fait face aux champs que le gaz avait recouverts. Le Canada a recensé plus de 6 000 victimes à la deuxiè-me bataille d’Ypres, un tiers de son effectif, mais ses unités tinrent bon jusqu’à ce que les Britanniques les relèvent. C’est à Ypres que le Canada commença à se forger une réputation d’audace et d’intrépidité.

Au nord d’Ypres se trouve la ferme Essex où le médecin militaire John McCrae, qui était alors major, composa « In Flanders Fields » en souvenir d’un ami qui avait été tué près de là le 2 mai 1915. À l’époque, la ferme était un poste de secours avancé, et McCrae était sous-commandant de sa brigade. Les blockhaus qui furent construits par la suite et qui ont
été restaurés par des étudiants donnent encore une idée des con-ditions vraiment pas idéales dans lesquelles McCrae travaillait : dans la pénombre et le froid, dans des salles humides et exigües.

Des symboles du souvenir ont été laissés parmi les blockhaus au cimetière d’Essex Farm, où John McCrae composa In Flanders Fields.

Où que l’on se trouve dans la saillie, des drapeaux canadiens et des coquelicots ornent les pierres tombales et les monuments. Le Mémorial canadien à la colline 62 (Bois du Sanctuaire), situé à Canadalaan – allée du Canada – ne fait pas exception.

Les combats du mont Sorrel et des côtes 61 et 62, prélude de la bataille de la Somme, furent menés au cours de plusieurs mois à l’été de 1916. Les objectifs furent disputés à de nombreuses reprises, notamment au mois de juin. Au cours des premiers jours, les Allemands lancèrent des attaques violentes, capturant leurs objectifs et décimant presque entièrement le Corps canadien. Les Canadiens n’abandonnèrent pourtant pas, et au bout d’un bombardement de quatre jours, ils reprirent le terrain perdu. Le mémorial à la côte 62, bloc de granite au centre d’une place constituée de carreaux de pierre en haut du mont Sorrel, fut érigé en l’honneur de 8 430 victimes. Le panorama est magnifique ici : le bloc de la place est entouré de plaques nominatives et de flèches indiquant l’emplacement d’événements importants de la guerre.

Le soleil perce le brouillard lorsque nous quittons Ypres, le 9 avril, en route vers la crête de Vimy, en France. Il y a des milliers de personnes à notre arrivée : écoliers, enseignants, cadets, anciens combattants, familles d’anciens combattants. Quand l’attaque fut lancée, il y a un siècle, le champ de bataille était un bourbier glacé, et les Canadiens avaient le vent dans le dos. Aujourd’hui, le soleil brille, il fait chaud et les 25 000 Canadiens assemblés ici forment une mer rouge et blanc plutôt que kaki.

« J’avais deux raisons de venir ici, nous dit Tom Rolfe de Toronto. Mon beau-fils est ici avec des camarades de classe de Toronto. Et mon grand-père, Tom Rolfe lui aussi, s’est battu ici, où il a mérité la Médaille militaire. » Le grand-père de Rolfe fut gazé à une autre bataille et renvoyé chez lui, mais il survécut, servit pendant la Seconde Guerre mondiale et, remarquablement, y survécut aussi.

Betty Cunningham est venue ici avec un groupe de Georgetown, Ontario, pour honorer le docteur Claude Williams. « Williams a combattu à Vimy et la Croix militaire lui y a été décernée, dit-elle. Quatre générations de sa famille sont ici. C’était un homme extraordinaire, et nous sommes heureux qu’il soit revenu. » Le docteur Williams survécut à la guerre et exerça la médecine à Georgetown pendant 50 ans.

Quelque 100 000 Canadiens prirent part à la bataille de quatre jours, la première où les quatre divisions canadiennes combattirent côte à côte. Le Canada recensa 7 004 blessés et 3 598 tués à l’issue des combats.

Une des 3 600 paires de bottes déposées près du Mémorial national du Canada à Vimy, qui représentent chaque soldat canadien tombé pendant cette bataille de quatre jours.

Aujourd’hui, le monument et la pelouse qui l’entoure ont une installation supplémentaire, émouvante : le sentier « Sur les pas des disparus ». Des jeunes, canadiens et français, ont déposé 3 600 paires de bottes militaires qu’ont portées des membres des Forces armées canadiennes. Chaque paire représente un soldat qui a donné sa vie ici.

Un salut de 21 coups de canon signale le début de la cérémonie officielle, et à l’arrivée des dignitaires, cinq biplans, reproductions de ceux de la Première Guerre mondiale, passent au-dessus des pylônes jumeaux du monument (qui représentent le Canada et la France). La cérémonie est un mélange raffiné de protocoles traditionnels, de commémoration et de spectacles artistiques contemporains.

« La victoire fut obtenue grâce à une lutte, une détermination et une bravoure incroyables, déclare le gouverneur général, David Johnston. Aujourd’hui, 100 ans après, nous honorons leur sacrifice éternel. Nous les pleurons. Et nous nous souvenons d’eux. »

On a accordé beaucoup d’impor-tance au fait que la victoire à Vimy fut le catalyseur de la naissance d’une nation, le moment où le Canada se forgea une identité en tant que pays fort, indépendant, déterminé à faire la paix. Le premier ministre Justin Trudeau s’attarde sur ce point quand il prend la parole : « Pour leur sacrifice ultime […] les hommes du dominion britannique se sont battus pour la première fois en tant que gens d’un seul pays. Dans ce sens, le Canada est né ici. »

« Ils se sont battus bravement et avec beaucoup d’ingéniosité, dit le prince Charles. Ils ont réussi à prendre le terrain élevé essentiel à Vimy, tâche à laquelle bien d’autres avaient échoué. Toutefois, la victoire fut obtenue à un prix insupportablement élevé. »

La cérémonie est entrecoupée par des acteurs tenant le rôle de soldats au front ou d’épouses, de mères, de pères restés au pays, et par des artistes qui interprètent des chansons : « Hymne à la beauté du monde », « Dante’s Prayer », « Salluit », l’« Élégie », « Dedicated to You », « In Flanders Field », « Crier tout bas ».

Trois anciens combattants cana-diens représentant les peuples canadiens-anglais, canadiens-français et autochtones lisent l’Acte du Souvenir, puis le sergent Guillaume Damour annonce la minute de silence d’un coup de clairon.

Le gouverneur général, le prince Charles, le premier ministre et le président français François Hollande déposent des couronnes à la base du monument et les hymnes nationaux – God Save The Queen, Ô Canada, La Marseillaise – retentissent sur la crête, remplacés ensuite par le vrombissement des chasseurs à réaction des forces armées françaises passant au-dessus de la foule.

« Il fallait que je vienne, » dit Harry Watts de Kitchener, Ontario. Ce vétéran de la Seconde Guerre mondiale est membre de la Légion royale canadienne. « Je n’étais jamais venu ici. J’ai été partout en Europe : en Italie, en Hollande, mais jamais ici. Alors j’ai décidé qu’il était temps. J’ai les larmes aux yeux quand je vois tous ces jeunes gens. Je trouve ça très émouvant qu’ils aient voulu venir ici pour voir cette partie de leur histoire. C’est merveilleux. »

La cérémonie terminée, des membres de l’assistance affluent autour du mémorial afin de mieux apprécier l’énormité de la bataille qu’il représente. Comme à la porte de Menin, il y a une rangée après l’autre de noms sur les murs en calcaire; cette fois-ci, ce sont ceux des 11 285 soldats canadiens disparus et présumés morts en France.

La lune se lève au-dessus du Mémorial de Vimy à la fin d’une poignante journée de commémoration.

Pendant le vol du retour, je réfléchis aux moments remarquables que j’ai passés en Belgique et en France, où j’ai foulé les mêmes champs où les soldats du Canada ont passé quatre années à se battre… et à mourir.

Je pense à Maple Copse et à la destruction du cimetière d’origine à cause des batailles qui ont suivi celle du mont Sorrel en 1916. Dans le cimetière, on n’a localisé que 78 tombes, et 26 dépouilles seulement ont été identifiées. Sur chacune des 230 pierres tombales détruites au point d’en être méconnaissables, on lit les mots « Known To Be Buried In This Cemetery » (« gît en ce cimetière », NDT).

Parmi elles se trouve la tombe du simple soldat Frederick Freeman Laing d’Halifax, âgé de 15 ans à sa mort. Laing était trop jeune pour s’engager : il n’avait que 14 ans quand il embarqua clandestinement à bord du SS Caledonia en aout 1915. Il fut porté à l’effectif du Royal Canadian Regiment, puis entrainé et envoyé au front. Il fut tué le 11 mai 1916, un des plus jeunes Canadiens morts au combat. D’après moi, Laing représente chaque Canadien qui git au saillant d’Ypres ou en France : jeune, résolu, courageux, généreux. Les Canadiens devraient tous avoir l’occasion de visiter ce terrain sacré.

À L’ASSAUT DE LA CÔTE 70

Interruption des combats Des soldats canadiens et des prisonniers allemands prennent du café et des biscuits distribués par le YMCA, à moins d’un kilomètre du front de 1917. Dans la lutte acharnée pour la côte 70, les hommes avaient dû mener des combats rapprochés et subir des contre-attaques au gaz et aux lance-flammes des Allemands. [MDN/BAC/PA-002058]


QUATRE MOIS APRÈS VIMY,
UN AUTRE TRIOMPHE DU CANADA
FUT TOUT AUSSI HÉROÏQUE

Le premier assaut de grande envergure donné par le Corps canadien après Vimy fut une victoire tactique remarquable dans le cadre d’un objectif stratégique plus large. Le but immédiat de l’assaut était de s’emparer des hauteurs occupées par les Allemands au nord de la ville, de les obliger à se replier et de menacer leur contrôle de Lille, un important centre de transport. Mais le plus important était de mobiliser les forces allemandes aux alentours de Lens et de les éloigner de l’offensive britannique en Flandres qui avait commencé le 31 juillet. L’offensive canadienne avait également pour but de causer autant de pertes que possible aux Allemands, pour empêcher l’affectation de renforts en Flandres.

En juin, le lieutenant-général sir Arthur Currie était devenu le premier Canadien promu au commandement du Corps canadien. L’attaque de la côte 70 allait être sa première grande opération à ce poste. Le 7 juillet, son supérieur immédiat, le général britannique sir Henry Horne, commandant de la Première Armée, lui demanda de formuler un plan pour prendre Lens, terrain hostile couvert de maisons en ruines et de rues méconnaissables au milieu d’un dédale de terrils et d’installations minières et ferroviaires.

Il était entendu que la capture de Lens, contre des défenseurs tenaces, bien cachés et campés dans leurs positions, serait difficile et qu’elle coûterait certainement très cher. Currie fit lui-même la reconnaissance du terrain. D’après lui, il n’était pas logique d’attaquer Lens sans avoir d’abord pris la côte 70 d’où les Allemands pourraient observer les Canadiens et les prendre pour cibles faciles. La ville deviendrait alors un piège mortel.

L’attaque à travers le terrain plein
de cratères d’obus fut lancée juste
avant l’aube, à 4 h 25.

Currie demanda hardiment à Horne l’autorisation de saisir la côte 70 plutôt que Lens elle-même, s’attendant à ce que les Allemands abandonnent la ville lorsque cette hauteur serait aux mains des Canadiens. Il avait l’intention de fortifier la côte tout de suite après l’avoir capturée, sachant que l’ennemi avait pour habitude de contrattaquer immédiatement, pour lui infliger de lourdes pertes grâce à son artillerie et à ses mitrailleuses.

L’état-major canadien et britannique choisit les objectifs et prépara l’attaque, tandis que l’entrainement et les simulations, avec reproductions du champ de bataille, permirent aux officiers et aux hommes de se familiariser avec tous les aspects du plan. Des munitions furent avancées jusqu’à la ligne des canons, et des approvisionnements furent transportés par les routes et les chemins de fer à voie étroite qui serpentaient aussi près du front que possible. Les fortes pluies et l’insistance de Currie sur une préparation minutieuse repoussèrent l’assaut au 15 aout, probablement trop tard pour garantir un effet de diversion optimal.

Blessés en marche Des membres du Canadian Scottish Battalion près du front, pendant la bataille de la côte 70, en aout 1917. Les 10 jours de combats firent 8 677 victimes parmi les Canadiens, dont plus d’un quart de tués. [MDN/BAC/PA-001603]

Pendant les jours précédant l’attaque, presque 500 canons canadiens ou britanniques tirèrent presque 800 000 obus qui affai-blirent peu à peu les défenses allemandes, coupèrent les barbelés, entravèrent les communications et écroulèrent des tranchées. Le feu des contrebatteries mit hors de combat 40 des 102 pièces d’artillerie situées dans des positions d’où elles auraient nui à l’assaut. Les gros canons et les canons obusiers bombardaient les arrières pour déstabiliser l’artillerie allemande et réduire les concentrations de soldats ennemis. Cela fut la cause, en plus du feu indirect de 160 mitrailleuses Vickers, de milliers de victimes parmi les Allemands. Des millions de balles de mitrailleuse allaient être tirées durant la bataille elle-même. Les Royal Engineers envoyèrent à Lens 3 500 barils de pétrole lampant et 900 obus à gaz, faisant des ravages et créant un énorme écran de fumée juste avant l’assaut.

Currie avait prévu d’envoyer deux de ses quatre divisions sur un front d’environ 3 700 mètres et sur 1 400 mètres de profondeur pour libérer la côte 70. La charge des Canadiens visait trois objectifs principaux : d’abord, les tranchées du front allemand sur la pente de devant; ensuite, la crête de la colline; enfin, l’autre versant.

La bataille de la côte 70 en aout 1917
fut une énorme boucherie.

L’attaque à travers le terrain plein de cratères d’obus fut lancée juste avant l’aube, à 4 h 25. Plus de 200 canons de 18 livres et 48 canons obusiers de 4,5 pouces firent un barrage mobile de feu et d’acier pour protéger les Canadiens qui s’avançaient. La 1re Division canadienne, du côté gauche, donna l’assaut à la côte 70 elle-même; la 2e, à droite, s’avança par le sud, à travers les ruines d’une banlieue industrielle de Lens. Chaque division avait deux brigades en avant, la force d’assaut initiale étant formée de 10 bataillons – environ 7 000 hommes – renforcée et dépassée tour à tour par d’autres bataillons. En même temps, la 4e Division de la 12e Brigade créa une diversion au périmètre sud de Lens, qui réussit à faire éloigner le feu d’artillerie allemand de la bataille principale.

Dans son journal, Arthur Lapointe de la 2e Division du 22e Bataillon décrivit l’assaut ainsi : « Heure zéro! Un roulement semblable au tonnerre résonne et le ciel est fendu par de grands rideaux de feu […]. Je me rue par-dessus le parapet et […] je suis un des premiers dans le terrain neutre […]. Le vacarme du barrage nous assourdit; l’air bat au rythme des explosions et la terre tremble sous nos pieds […]. Nous atteignons la ligne de front de l’ennemi, qui a été mise en pièces. Des morts gisent à moitié ensevelis par le parapet effondré et des blessés se tordent de douleur. »

Bien que les Allemands aient prédit précisément le moment et le lieu de l’attaque, un grand nombre d’objectifs de la première ligne furent atteints en 20 minutes à peine, mais la longueur de l’attaque ne dit pas tout sur la férocité des combats. Certains hommes atteignirent la deuxième ligne au bout d’une heure, alors que d’autres avaient déjà atteint la troisième. Certaines positions allemandes résistèrent obstinément et le nombre de victimes augmenta à mesure que les soldats canadiens prenaient les emplacements de mitrailleuse d’assaut, saisissaient les cratères d’obus vaillamment défendus ou se faufilaient à travers les décombres.

Aussitôt les premiers objectifs capturés, des détachements de corvée apportèrent munitions, pelles-pioches et autres provisions, des monteurs de ligne posaient les fils jusqu’aux nouvelles positions, et les brancardiers dangereusement à découvert évacuaient les blessés.

L’un d’eux, le soldat Michael O’Rourke du 7e Bataillon, né en Irlande, transporta des blessés presque sans cesse pendant
72 heures, sans se préoccuper des explosions d’obus qui faillirent le tuer à au moins trois reprises. O’Roorke a été décoré de la Croix de Victoria, une des six accordées à des Canadiens à la côte 70 et à Lens.

Les Canadiens réparèrent vite les tranchées allemandes capturées et en renversèrent l’orientation. Ils installèrent des barbelés et remplirent des milliers de sacs de sable, et ils creusèrent des points pour y installer 48 mitrailleuses Vickers et pas moins de 200 mitrailleuses légères Lewis.

Les Allemands tentèrent quatre contre-attaques au début de la matinée, qui furent toutes repoussées grâce au feu des Vickers et des Lewis et qui entrainèrent de lourdes pertes. L’artillerie était dirigée depuis la crête par des officiers observateurs qui utilisaient des téléphones de campagne et, une première pour l’artillerie canadienne, la radio sans fil. Les Allemands furent décimés.

« Les servants de nos canons et de nos mitrailleuses et nos fantassins n’avaient jamais eu de telles cibles, » écrivit Currie dans son journal. C’était une « tuerie par l’artillerie, » raconta le lieutenant-colonel A.G.L. McNaughton, l’officier des contrebatteries canadien le plus haut gradé.

Toutefois, les Allemands continuaient de venir. Ils ajoutèrent sept bataillons de réserve appartenant à deux divisions, dont la 4e Division de gardes aguerrie, aux huit bataillons malmenés qui se mesuraient déjà aux Canadiens. À la fin du premier jour de la bataille, on tira un bilan de 1 056 morts, 2 432 blessés et 39 pri-sonniers dans les rangs canadiens.

La pression de l’ennemi était presque insoutenable : pendant les trois jours qui suivirent, les Allemands contrattaquèrent avec des forces diverses et à divers endroits le long du front de la côte 70. Ils ne croyaient pas vraiment pouvoir reprendre la côte, mais au moins leurs contre-attaques déstabilisaient les Canadiens et les empêchaient de reprendre leur avancée. Ce furent peut-être les combats rapprochés les plus féroces dont les Canadiens firent l’expérience pendant la guerre, durant lesquels ils utilisèrent des armes légères, des grenades, des baïonnettes, des gourdins, leurs poings et tout ce qui leur tombait sous la main. Les Allemands utilisèrent aussi une nouvelle arme terrifiante; le lance-flammes.

Ni un côté ni l’autre ne fit de quartier pendant ces jours sinistres. Quelques-unes des 21 attaques des Allemands aboutirent à des gains temporaires, mais elles finirent toutes par être défaites. Il y eut 1 800 autres victimes chez les Canadiens entre le 16 et le 18 aout, mais ils restèrent maîtres de la côte 70.

Comble de malheur, le champ de bataille était encore plus dangereux à cause de l’utilisation par les deux côtés de gaz toxique. Le gaz moutarde des Allemands, appelé ainsi à cause de son odeur, dont les Canadiens n’avaient pas encore fait l’expérience, était particulièrement horrible. Il aveuglait, brûlait les poumons, causait des cloques et déformait les chairs. Même les Canadiens derrière les lignes n’étaient pas à l’abri : les Allemands tirèrent quelque 15 000 obus à gaz, principalement du gaz moutarde, pour déstabiliser le feu de l’artillerie canadienne. Lorsque les tireurs canadiens portaient leur masque à gaz aux lunettes embuées, ils ne pouvaient pas bien pointer leurs armes ni répondre aux demandes de soutien. Beaucoup ont enlevé leur masque à gaz à cause de cela, et 183 d’entre eux furent victimes du gaz. Leur héroïsme fut des plus admirables tout au long des 10 jours de la bataille de la côte 70 et de Lens.

Pour actes de bravoure Filip Konowal, soldat canadien d’origine ukrainienne, reçut la croix de Victoria après avoir libéré des caves, des cratères et des emplacements de mitrailleuse. Il avait tué au moins 16 soldats ennemis. [A.A. McEvoy/MCG/19710261-0410]

Currie aurait dû s’arrêter là, puisqu’il avait pris le dessus, mais il voulait chasser les Allemands de Lens, comme prévu. Une accalmie
de plusieurs jours prit fin le 21 aout, quand la 4e Division, renforcée par la 2e, lança une attaque d’explo-ration dans la périphérie sud et ouest de Lens. Il s’agissait d’une tentative valable pour convaincre les Allemands d’évacuer la ville. Cependant, le travail de l’état-major de la 4e Division avait été fait à la hâte : il était bâclé, et les attaques furent précipitées et mal conçues. Cela gâcha l’énorme succès de Currie à la côte 70, et le commandant canadien dut en assumer la responsabilité.

Les Allemands, face à un lourd barrage d’artillerie, demeuraient alertes et bombardaient la ligne de départ des Canadiens, ce qui eut un effet dévastateur. Ensuite, ils lancèrent leur propre attaque de désorganisation. Les deux côtés se rencontrèrent dans la zone neutre et de nouveaux combats rapprochés eurent lieu dans le clair-obscur de l’aube. Vu qu’il n’y avait guère d’abris, le nombre de pertes grimpa rapidement, et les Canadiens durent se replier. Peu d’objectifs furent atteints, et il était difficile de creuser dans les décombres pour les consolider. Les mitrailleuses allemandes décimèrent le 47e Bataillon, de la Colombie-Britannique.

Cela aurait dû se terminer là, mais aux premières heures du 23 aout, un assaut nocturne du 44e Bataillon, du Manitoba, planifié à la va-vite contre un terril surnommé le crassier vert, fut un désastre. L’artillerie et les mitrailleuses allemandes firent de très nombreuses victimes parmi les Canadiens. Contre toute attente, les Canadiens, résolus, réussirent à escalader le crassier vert, mais ils ne purent pas en rester maîtres. Le 44e avait subi 257 pertes : presque la moitié de son effectif. La bataille de la côte 70 et Lens se termina, le 25 aout, par des opérations mineures. Au total, la bataille du 15 au 25 aout avait fait 8 677 victimes côté Canadiens, environ 5 400 à la côte 70 et 3 300 à Lens. Il y eut presque autant de victimes canadiennes pendant les 10 jours de la bataille de la côte 70 et de Lens qu’à Vimy, même si moins de soldats y prirent part. On estime les pertes allemandes à entre 12 000 et 15 000.

Après la bataille : Des Canadiens passent à côté de trous à canon allemands détruits aux abords de Lens, France, en septembre 1917. Les Allemands restèrent maîtres de la ville jusqu’à leur retraite finale, en 1918. [MDN/BAC/PA-001817]

Aucune force allemande ne quitta Lens, et des forces de réserve y furent envoyées plutôt que dépêchées en Flandres. Les Allemands considéraient les Canadiens comme la meilleure force d’assaut dont disposaient les Britanniques et ils admirent qu’à la côte 70, « les Canadiens avaient atteint leurs objectifs » et que le « plan de relève des troupes en Flandres avait été bouleversé ». Cependant, Lens resta entre les mains des Allemands.

La bataille de la côte 70 avait été une victoire tactique et un succès stratégique partiel. Le maréchal sir Douglas Haig, commandant de la force expéditionnaire britannique, s’en souvint comme d’une des « meilleures petites opérations » de toute la guerre, tandis que d’après Currie, ç’avait été l’une des batailles les plus « dures », soldée par une « merveilleuse et importante victoire ».

Les comptes rendus dans la presse en aout 1917 comparèrent la côte 70 à Vimy en termes de résultat et de portée. Un titre du Calgary Daily Herald parla même de « rivières de sang allemand sur la côte 70 ».

Vimy a longtemps fait ombrage à la bataille de la côte 70 dans la mémoire collective des Canadiens. Le seul monument au Canada qui rappelle les actes de bravoure de la côte 70 est fort modeste. Il a été érigé dans un parc du hameau ontarien de Mountain en 1925 et rénové ces dernières années. Mais le 22 aout prochain, le Hill 70 Memorial Project, organi-sme de bienfaisance canadien, prévoit dévoiler un obélisque financé par le secteur privé dans un endroit magnifiquement aménagé qui chevauche la ligne de départ de 1917 à Loos-en-Gohelle, France. La bataille de la côte 70 sera enfin reconnue à sa juste valeur.

George-Étienne Cartier : le bras droit de Macdonald

George Etienne Cartier. [McCord Museum]

Les Canadiens savent tous qui était sir John A. Macdonald, notre premier premier ministre et l’un des pères de la Confédération. On comprendra que, 150 ans après, on oublie les autres. George-Étienne Cartier était un de ces fondateurs; celui que beaucoup voyaient comme le bras droit de Macdonald.

D’aucuns pensent que Cartier, né à Saint-Antoine-sur-Richelieu le 6 septembre 1814, était un descendant du fameux explorateur Jacques Cartier, mais il y a lieu d’en douter. Il fut admis au barreau en 1835 et, peu de temps après, il rejoignit les Fils de la Liberté, groupe radical qui combattit les Britanniques pendant la rébellion de 1837. Pour sa part dans cette bataille, il fut accusé de trahison et s’exila aux États-Unis. Mais cet exil fut de courte durée : six mois après, il reprit la pratique du droit au Canada.

Cartier fit son entrée en politique en 1848, lorsqu’il fut élu à l’Assemblée législative de l’Union du Canada, et devint rapidement l’un des politiciens les plus influents du pays. Son premier partenariat avec Macdonald fut noué en 1857, quand ils furent copremiers ministres des parlements de l’Union. C’est alors que Cartier mit en place les bases de la Confédération.

La province du Canada était en proie à l’instabilité politique au cours des années précédant la Confédération. C’est ainsi que Cartier, Macdonald et George Brown, espérant unir les provinces de l’Amérique du Nord britannique, formèrent en 1864 la Grande Coalition.

Pendant les trois années suivantes eurent lieu trois confé-rences cruciales : à Charlottetown, à Québec et à Londres. Cartier et Macdonald participèrent aux trois. La conférence de Charlottetown vit la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, l’Île-du-Prince-Édouard et la pro-vince du Canada accepter, au moins en principe, l’union des colonies britanniques nord-américaines que l’on proposait. La Conférence de Québec déboucha sur 72 réso-lutions qui servirent de base à la constitution canadienne. L’Île-du-Prince-Édouard se retira de l’union proposée lors de la Conférence de Québec. Et finalement, c’est à Londres que le projet de loi sur l’Amérique du Nord britannique fut soumis au Parlement. Après des mois de délibérations, le 29 mars 1867, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique recevait la sanction de la reine Victoria. Le Dominion du Canada naquit le 1er juillet suivant.

Après la Confédération, Cartier continua de jouer un rôle important dans le nouveau gouvernement fédéral de Macdonald, fut nommé ministre de la Milice et de la Défense, et fut souvent premier ministre par intérim, lorsque Macdonald était malade. En outre, la loi de l’époque permettant aux politiciens fédéraux de se présenter aux élections provinciales, Cartier fut élu au gouvernement provincial de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau.

Cartier présida également aux négociations visant l’achat à la Compagnie de la Baie d’Hudson de la Terre de Rupert et du Territoire du Nord-Ouest, négocia la création de la province du Manitoba en 1870 et joua un rôle actif dans les négociations concernant l’entrée de la Colombie-Britannique dans la confédération, en 1871. Il présenta le projet de loi sur la construction du Chemin de fer Canadien Pacifique à la Chambre des communes.

Cartier fut battu lors des élections fédérales de 1872 à Montréal, et on lui offrit tout de suite un siège au Manitoba où il aurait été député de Saint-Boniface à la Chambre de communes. Cependant, il ne se rendit pas au Manitoba. À la place, il se rendit à Londres dans l’espoir de trouver remède à sa maladie rénale chronique. Son voyage fut malheureusement infructueux, et il mourut à Londres, le 20 mai
1873, à l’âge de 58 ans.

Le legs de Cartier perdure encore aujourd’hui. Il était le cerveau du mouvement de la Confédération et la voix principale de la communauté franco-canadienne, et il joua un rôle prépondérant dans l’entrée du Manitoba et de la Colombie-Britannique dans la Confédération. Macdonald a peut-être été le premier premier ministre du Canada, mais Cartier était sa force motrice, et celle du Canada entier.

Le ministre Sajjan sur le maintien de la paix et l’OTAN

Le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, serre la main du secrétaire de la Défense des États-Unis, James Mattis, au Pentagon, le 6 février. [CPLC Jennifer Kusche, Caméra de combat des Forces canadiennes]

Demandez à d’anciens soldats ce qu’ils pensent des missions de maintien de la paix, et il y a fort à parier que leur réponse sera défavorable. Aller dans une zone de conflit en tant qu’arbitre ou policier, c’est avoir une main attachée dans le dos, diront-ils.

Les règles d’engagement strictes – comme celle qui interdit aux Casques bleus de tirer sauf si on leur tire dessus – ont mis les soldats de la paix en danger et restreint leur efficacité.

Le ministre de la Défense nationale Harjit Sajjan, ancien combattant décoré qui a été blessé en service en Bosnie et a passé trois périodes d’affectation en Afghanistan, ne conteste pas les impressions de ses anciens collègues.

« Il faut voir comment le maintien de la paix a commencé, nous dit-il lors de l’entrevue qu’il nous a accordée. Il a été créé dans un contexte de sécurité concernant des accords de paix signés entre les côtés opposés, où l’on plaçait une force d’intervention entre eux pour faire respecter la paix.

« Au fil du temps, les conflits ont changé. Ils n’étaient pas évalués aussi bien qu’ils auraient dû l’être, ce qui a créé [de nouvelles] difficultés. Les règles d’engagement ne convenaient pas, et il n’y avait pas de chaine de commandement établissant clairement l’autorité ultime. »

L’an dernier, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il engagerait jusqu’à 600 soldats dans des opérations de soutien de la paix de l’ONU, mais la décision a été retardée à la suite de l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Mme Nikki Haley, ambassadrice nommée par Donald Trump à l’ONU, donne la priorité absolue à la réforme du maintien de la paix. Les Américains dépensent presque 8 milliards de dollars (USD) chaque année et elle veut passer en revue les 16 missions des É.-U. pour savoir lesquelles réussissent à maintenir la paix et lesquelles échouent.

Trump a déclaré que Washington dépensait beaucoup trop pour la sécurité d’autres pays.

Par ailleurs, Sajjan a rencontré pour la première fois son homologue américain, le général de fusiliers marins à la retraite James Mattis, le 6 février. Le ministre et le secrétaire de la Défense ont discuté de la défense continentale ainsi que de problèmes multilatéraux, dont les engagements concernant la direction de groupements tactiques de l’OTAN en Europe de l’Est et les opérations de l’ONU.

Mais, à l’issue de la discussion, on ne savait toujours pas où ni quand ces engagements envers l’ONU seraient honorés. Le Canada envisa-geait d’envoyer des soldats au Mali.

Quoi qu’il en soit, il est certain que la prochaine mission de maintien de la paix sera administrée de façon très différente de la plupart de celles qui l’auront précédée. L’époque où il y avait deux factions ennemies, une ligne de front, et des formalités diplomatiques est révolue dans bien des cas.

Les facteurs en jeu sont de plus en plus complexes, et il est injuste de placer des soldats dans des situations qui n’ont pas été évaluées rigoureusement, dit Sajjan.

Les temps ont vraiment changé, dit-il, et en ce qui a trait au maintien de la paix, il n’y a pas de solution « taille unique ». Selon lui, le Canada, grâce à sa diversité et à sa vision du monde, est particulièrement bien placé pour les opérations de soutien de la paix des temps modernes.

« Il faut d’abord comprendre le conflit, dit-il. Quand on comprend le conflit, on peut mettre en place le bon mécanisme pour atteindre ses objectifs. Le maintien de la paix d’aujourd’hui n’est pas comme celui d’autrefois. »

Des règles d’engagement robustes, oui, mais souples aussi pour permettre aux commandants sur le terrain de prendre des décisions rapidement pour assurer la sécurité des civils.

La manière novatrice dont le Canada aborde le maintien de la paix ne se limite pas aux options militaires, a-t-il ajouté. Plusieurs ministères travaillent à déterminer où les Canadiens peuvent utiliser au mieux leurs ressources limitées.

En Afrique, par exemple, la pauvreté et le grand nombre de jeunes sans espoir d’avenir sont d’importants facteurs dans le recrutement et la formation d’extrémistes. « Si nous ne leur donnons pas d’avenir, ils trouvent quelque chose d’autre à faire et, malheureusement, ils sont manipulés par la propagande des extrémistes. »

C’est à l’armée qu’on fait le plus attention, mais surtout au rôle d’appui qu’elle joue dans bien des opérations de soutien de la paix, dit Sajjan. « Nous voulons apporter des solutions novatrices qui feront réellement avancer les choses et qui amélioreront l’efficacité [de ces missions] et résoudrons les problèmes qui ont marqué les Nations Unies par le passé. »


Sajjan a aussi rejeté toute suggestion selon laquelle les jours de l’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord seraient comptés.

« Je suis convaincu que les états membres sont tous conscients de l’importance de l’OTAN, a déclaré Sajjan. Je pense que la discussion se concentrera sur la manière dont nous pourrions améliorer l’OTAN. C’est ce que nous cherchons à faire depuis toujours. »

Après avoir pris officiellement ses fonctions, Trump a dit au journal allemand Bild et au London Times que l’alliance de 28 membres était « obsolète » et injuste pour les États-Unis.

Cinq membres de l’OTAN seulement ont respecté la norme de deux pour cent du PIB l’an dernier :la Grèce, l’Estonie, la Pologne, le Royaume-Uni, les États-Unis. La contribution du Canada a légèrement augmenté en 2016, passant de 0,98 % à 1,02 % du PIB.

Le Canada est ainsi passé du 23e au 20e rang parmi les 28 pays membres de l’OTAN en termes du pourcentage du PIB alloué à cette institution, à égalité avec la Hongrie et la Slovénie. Seuls la Belgique, la République tchèque, l’Islande, le Luxembourg et l’Espagne dépensent moins que le Canada en soutien à l’OTAN. Le Canada consacre actuellement environ 20 milliards de dollars (CAD) par année au budget de la défense.

Sajjan a confirmé que le Canada augmenterait ses dépenses militaires à la suite d’un examen de la défense nationale, mais il a ajouté que les budgets nationaux de la défense n’étaient pas liés en soi aux contributions des pays membres à l’Organisation. Le Canada, dit-il, est le sixième contributeur par ordre d’importance, et cette contribution est bien plus élevée que ne le laisserait supposer sa taille.

« En règle générale, oui, si l’on met des fonds dans la défense, on en fait plus, dit-il. Mais on peut injecter autant de fonds qu’on veut dans le militaire, si en fin de compte on n’utilise pas ces ressources pour appuyer l’OTAN, on n’apporte pas vraiment de soutien légitime. »

Parmi les contributions du Canada, il y a la direction d’une mission de l’OTAN en Lettonie, où il a engagé 450 soldats en plus du matériel militaire comme des véhicules blindés légers, afin de prévenir l’agression russe en Europe de l’Est.

« Nous favorisons le multilatéra-lisme, dit Sajjan. Nous sommes l’un des fondateurs de l’OTAN et nous allons y jouer un rôle important.

« L’OTAN joue un rôle crucial pour la paix globale, non seulement en Europe, mais ailleurs dans le monde, du renforcement des capacités à la dissuasion. »

Mattis, qui a été commandant suprême allié Transformation, a téléphoné au général Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, après avoir parlé à Sajjan, et il a insisté sur « le rôle clé que joue l’OTAN dans la sécurité transatlantique », selon le Pentagone.

Sajjan a déclaré que les dépenses militaires à venir du Canada seront « liées directement à ses engagements ».

« Il ne s’agira pas simplement d’une liste de matériel. Il s’agira d’une politique de défense réelle fondée sur nos capacités, qui nous permettra ensuite de savoir quels sont nos besoins : la taille de notre militaire, la structure et les nouvelles capacités que nous devons acquérir. »

Des espions dans le Saint-Laurent

Photos de l’espion allemand Walter Alfred Waldemar von Janowski prises par la police. [Groupe des collections historiques de la GRC, Regina, Sask.]

L’été de 1942 fut bien différent de ceux que le Canada avait connus depuis plus de cent ans : pour la première fois depuis la guerre de 1812, un ennemi s’introduisit dans les eaux canadiennes. Les sous-marins allemands attaquèrent sans pitié les navires tout au long de la bataille du Saint-Laurent, qui faisait partie de la bataille de l’Atlantique, coulèrent pas moins de 23 navires et firent d’innombrables victimes. Ces attaques sous-marines ne furent pas les seules missions de l’Allemagne dans le Saint-Laurent. À deux reprises au moins, Abwehr, agence du renseignement militaire de l’Allemagne nazie, donna la consigne de se rapprocher suffisamment des rives du Canada pour permettre à un espion d’y débarquer.

L’Allemagne ne perdit pas de temps pour implanter ces espions.Elle s’efforça de trouver des hommes capables de s’assimiler à la vie canadienne sans éveiller les soupçons. Le premier fut le lieutenant M.A. Langbein. Ce dernier avait vécu au Canada de 1928 à 1932, et travaillé en Alberta et au Manitoba. Le U-213 fut chargé de le déposer à l’est de Saint John, et de profiter de l’occasion pour tenter de couler un navire. Sa première tâche fut une réussite, mais la deuxième, un échec. Langbein débarqua aux premières heures du 14 mai 1942, sur une rive du fleuve Salmon, au Nouveau-Brunswick. La stratégie était simple : il porterait un uniforme de la marine, de sorte qu’il puisse être traité comme un prisonnier de guerre s’il était démasqué, au lieu de risquer la peine de mort en tant qu’agent civil. Il avait reçu de l’argent canadien et américain, ainsi qu’un émetteur. Une fois à terre, il enterra son uniforme de marin avec l’émetteur et se dirigea vers St. Martins, puis vers Saint John, Moncton et Montréal, pour finir par s’installer à Ottawa. Il logea au Grand Hôtel que fréquentaient beaucoup de fonctionnaires et de politiciens. Fait étrange, Langbein ne recueillit apparemment aucun renseignement pendant sa mission. Il semble qu’il ait profité de l’occasion pour échapper à l’Allemagne nazie. On ne sait pas exactement combien de temps il est resté au Grand Hôtel, mais à la fin de 1944, il ne lui restait ni argent, ni option. Il s’est donc rendu aux autorités canadiennes. Les agents de la GRC doutèrent de son histoire : pourquoi un espion allemand viendrait-il au Canada sans y faire d’espionnage? Cependant il leur montra où il avait enterré son uniforme et l’émetteur. Les fonctionnaires vérifièrent qu’aucun fait d’espionnage n’avait eu lieu, et Langbein passa le reste de la guerre dans un camp d’internement.

Navire de défense du port de Saint John 15 patrouillant pendant la Seconde Guerre mondiale. [MDN]

Le deuxième espion allemand s’avéra tout aussi inutile, mais pour d’autres raisons. Werner von Janowski arriva au Canada à bord du U-518, qui avait reçu des ordres semblables à ceux du U-213. Von Janowski devait se rendre à Montréal le plus rapidement possible. Comme Langbein, il avait vécu au Canada pendant plusieurs années, ayant immigré en 1930, mais il était retourné en Allemagne peu avant la guerre. Son voyage jusqu’au Canada fut bien plus long que celui de Langbein : Janowski passa 44 jours à bord du sous-marin, et il était atteint de la « puanteur sous-marine » causée par l’humidité et le diesel dans les sous-marins. Il débarqua à la Baie-des-Chaleurs, au Québec, aux premières heures du 9 novembre 1942, avec quelque 5 000 $ canadiens en poche, en vieux billets. Il se changea rapidement et, comme Langbein, enterra son uniforme de marin. Il était cependant beaucoup plus fidèle à sa cause, et il garda son émetteur. Il attendit la lumière du jour et se rendit à un hôtel de la ville où il s’inscrivit sous le nom de William Branton. Il dit au personnel qu’il ne resterait pas longtemps, qu’il n’était là que pour manger un morceau et prendre un bain. La brièveté de son séjour, son odeur, ses vieux billets et ses vêtements firent toutefois naitre les soupçons des gens de l’hôtel. Janowski avait également dit à un client qu’il était arrivé en ville en autobus, alors que le premier autobus n’arrivait pas avant midi ce jour-là. Quand Janowski quitta l’hôtel pour aller prendre le train à la gare de Montréal, le fils du directeur de l’hôtel en informa la police. À l’arrivée des policiers, Janowski s’empressa de se rendre et leur montra où il avait enterré son uniforme, dans l’espoir d’être fait prisonnier de guerre. La GRC tenta sans succès d’en faire un agent double. Janowski fut envoyé en Grande-Bretagne, où il a passé le reste de la guerre dans un camp d’internement.

On oublie souvent que les sous-marins allemands firent de telles incursions en territoire canadien, au point où ils ont réussi à y faire débarquer des espions dans le plus grand secret. La bataille du Saint-Laurent fut une grande préoccupation pour les défenses canadiennes, et les sous-marins firent des ravages partout où ils allaient. Heureusement, les deux espions que l’Allemagne réussit à placer au Canada ne collectèrent pratiquement aucun renseignement d’importance, et leur rôle fut négligeable dans l’issue de la bataille, dont le Canada sortit victorieux.

LA PREMIÈRE GUERRE DU CANADA À L’ÉTRANGER

Les soldats boers, dont ce groupe de commandos, étaient experts en guérilla, et les Britanniques avaient de la peine à les battre. [Domaine Public]


Le 11 FÉVRIER 1900, le contingent canadien de 1 039 soldats envoyé peu avant en Afrique du Sud se joignait à une puissante colonne britannique à Graspan, à la frontière entre le cap des Tempêtes et l’État libre d’Orange des Boers. Le lendemain, sous un soleil de plomb où la température s’éleva jusqu’à 46 °C, le 2e Bataillon (de service spécial) du Royal Canadian Regiment (RCR) traversa 20 kilomètres de veld dans une épaisse poussière rouge jusqu’aux ruines de Ramdam, domaine néerlandais qui avait été incendié par des éclaireurs britanniques. 30 000 soldats, 7 000 non-combattants, 14 000 chevaux et 33 000 mules et bœufs épuisés tirant 600 wagons et plusieurs pièces d’artillerie y firent halte. Entre Ramdam et leur objectif, Bloemfontein, il y avait 200 kilomètres de campagne accidentée et aride.

Le raid malheureux de 1895, dirigé par le Britannique Leander Starr Jameson, fut l’un des nombreux évènements qui menèrent à la deuxième guerre d’Afrique du Sud qui eut lieu de 1899 à 1902. [Alamy/E1GG2T]

Une force boer d’environ 5 000 combattants qui avait assiégé Mafeking, la ville la plus septentrionale du cap des Tempêtes, se repliait vers le sud accompagnée de quelques dizaines de femmes et d’enfants, de plus de 400 wagons et de plusieurs milliers de chevaux devant l’avancée des Britanniques. Le général Piet Cronjé, commandant des Boers, espérait contourner les Britanniques et établir une force de blocage pour protéger Bloemfontein jusqu’à l’arrivée de renforts.

Les Boers se firent aussi discrets que possible, mais rien ne pouvait empêcher les nuages de poussière. Le 16 février, les Boers de Cronjé furent remarqués par des éclaireurs britanniques et des échauffourées éclatèrent. À quelques kilomètres à l’est du gué de Paardeberg (Horse Mountain, ou Montagne des chevaux), sur la rivière Modder, Cronjé croyait encore qu’il lui serait possible de s’échapper. S’attendant à traverser la rivière facilement le lendemain matin, puis à atteindre la route de Bloemfontein pour poursuivre le retrait ordonné, Cronjé fit bivouaquer sa force.

Ce fut une décision fatidique pour les Boers, car elle permit aux Britanniques d’obtenir leur première victoire décisive en Afrique du Sud; et c’est là que des soldats canadiens prirent part à leur premier combat à l’étranger.

LES ORIGINES de cette guerre remontaient à 1835. Quelque 15 000 Voortrekkers désireux d’empêcher les Britanniques d’étendre leur autorité sur les colons hollandais qui se sentaient de plus en plus marginalisés traversèrent le fleuve Orange pour quitter le cap des Tempêtes et établir des républiques indépendantes. Le Transvaal et l’État libre d’Orange établis par les conventions de Sand River en 1852 et de Bloemfontein en 1854 furent reconnus respectueusement, mais à contrecœur, par la Grande-Bretagne.

Les deux républiques étaient des tentatives de la part des colons hollandais de continuer le mode de vie agraire de leurs aïeux qui s’étaient établis en Afrique du Sud au XVIIe siècle, et qu’ils croyaient menacé depuis que les Britanniques avaient saisi le cap, en 1795. En 1814, la mainmise sur le cap des Hollandais par les Britanniques fut rendue officielle au Congrès de Vienne. Le mouvement des Voortrekkers était l’expression d’un rejet de l’influence britannique qui se propageait. La plupart des Boers étaient de fervents croyants : ils pratiquaient un calvinisme strict et ne toléraient aucune autre foi. Après presque 200 ans de guerre avec les tribus africaines, ils étaient aguerris et rompus à l’art de la guérilla qui reposait sur leurs talents de cavaliers, leur grande adresse au tir et une utilisation tactique superbe du terrain. Tous les hommes adultes appartenaient à une formation militaire de type « commando ».

Les Boers espéraient que leur fuite leur permettrait de rester libres de l’influence des Britanniques et de l’empiètement de ces derniers sur leurs nouvelles terres, mais la découverte de diamants en 1867 poussa les Britanniques à annexer le Transvaal en 1871. En décembre 1880, les efforts des Boers visant le renversement de l’annexion ayant échoué, ils recoururent à la résistance armée. À Majuba Hill, le 27 février 1881, ils infligèrent une cuisante défaite à un grand contingent de réguliers britanniques, défaite qui donna lieu à la convention de Pretoria quelques mois plus tard. Bien que la convention ne servît pas à rétablir l’indépendance totale, elle accordait aux Boers un contrôle important de leurs affaires et de leurs terres.

Le premier contingent du Canada à la guerre d’Afrique du Sud, le Royal Canadian Regiment, monta à bord du navire de Sa Majesté Sardinian à Québec le 30 octobre 1899. [Wikimedia Commons]

En 1886, les relations anglo-boers se détériorèrent à nouveau à cause de la découverte dans le Transvaal de la plus grande réserve d’or de la planète. Le président du Transvaal, Paul Kruger, voulant minimiser le danger que les chercheurs d’or représentaient pour l’identité nationale du « peuple de Dieu », comme il appelait les Boers, adopta une législation servant à réserver le droit de vote aux hommes habitant le Transvaal depuis au moins 14 ans, c’est-à-dire, dans la pratique, aux Boers. Il imposa aussi des taxes que les Britanniques jugèrent prohibitives pour protéger la voie ferrée du Transvaal qui allait jusqu’à Johannesburg de l’empiètement des chemins de fer du Cap.

De l’autre côté se trouvait le premier ministre du cap des Tempêtes, Cecil Rhodes, qui cherchait non seulement à agrandir ses intérêts aurifères personnels, mais aussi à unifier toute l’Afrique du Sud sous la couronne britannique. En 1895, après en avoir informé le secrétaire britannique Joseph Chamberlain, il tenta un coup qui échoua lamentablement. Rhodes fut obligé de démissionner, mais le gouverneur et haut-commissaire du cap des Tempêtes, sir Alfred Milner, continua d’exiger que la condition de résidence pour l’admission au droit de vote soit limitée à cinq ans.

Pendant les négociations de mai 1899, Kruger proposa de se mettre d’accord sur sept ans de résidence, ce que Milner refusa. La Grande-Bretagne commença à se préparer à la guerre dans la hâte et à composer un ultimatum que Kruger devança en lançant son propre ultimatum le 9 octobre 1899, exigeant le retrait de tous les soldats britanniques de la frontière. Deux jours plus tard, les Boers lançaient une attaque visant à désorganiser les troupes britanniques qui se rassemblaient à la frontière de Natal, et la deuxième guerre d’Afrique du Sud commença.

Parmi les personnages clés du conflit se trouvaient le général sud-africain Piet Cronjé (à d.) et Paul Kruger, président du Transvaal de 1883 à 1900, le major-général britannique E.T.H. Hutton qui divulgua le projet d’une force canadienne. [Frederick S. Lee/BAC/e002505778, Topley Studio/BAC/PA-028142]

LE SOUTIEN MANIFESTÉ en faveur de l’écrasement de la révolte des Boers était ferme partout dans l’Empire britannique. Les Boers étaient vus comme des paysans diaboliques qui opprimaient les colons et les chercheurs d’or anglophones. Une telle oppression, déclarait-on dans un éditorial du Province de Vancouver, « par une horde de fermiers hollandais ignorants » était une insulte à l’Empire. Les Boers étaient méprisés et on s’attendait à ce que la victoire soit rapide. Après tout, comment une bande de fermiers hollandais pouvait-elle s’opposer à la plus grande puissance mondiale? Il s’agissait du plus haut point du nouvel impérialisme :
les puissances européennes rivalisaient pour étendre leur pouvoir dans le monde, la Grande-Bretagne en tête. Les récompenses étaient des marchés captifs, l’accès à de vastes ressources naturelles, le blocage de la croissance des nations rivales. L’Afrique était au centre de cette lutte : la France, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et la Grande-Bretagne s’y disputaient tous des colonies.

Au Canada, le premier ministre Wilfrid Laurier ne voulait rien savoir de la guerre ni du chauvinisme impérial qui la motivait. Au pouvoir depuis trois ans, il croyait qu’une guerre impériale risquait de fracturer l’union délicate entre le Canada anglais et le Canada français. Seulement, l’appétit pour la guerre était grand dans la population. En 1897, le dominion avait fastueusement célébré le jubilé de diamant de la reine Victoria, et la plupart des Canadiens anglais considéraient que le Canada avait le devoir d’aider la mère patrie. Partout sauf au Québec, on réclamait de passer à l’action. Le cabinet de Laurier était divisé. Cependant, la pression continuait, à laquelle prenait part l’officier général commandant du Canada, le major-général britannique E.T.H. Hutton, le gouverneur général lord Minto et le Bureau colonial. Hutton dressa des plans à la demande du Bureau colonial pour lever une force canadienne de 1 200 hommes et en divulgua des parties aux journaux du pays. De nombreux officiers de la milice furent aussi mis au courant du plan, bien que Laurier fût laissé dans l’ignorance. Lorsqu’il apprit l’existence du plan, il n’avait plus d’autre choix que d’accéder aux demandes de la presse et du public. Un dernier recours, invoquant l’interdiction en vertu de la Militia Act pour les soldats canadiens de servir outre-mer, échoua lorsque la guerre éclata le 11 octobre. Laurier s’avoua vaincu et autorisa un budget de 600 000 $ pour enrôler, équiper et transporter un contingent en Afrique du Sud. La Grande-Bretagne serait ensuite chargée des coûts de son entretien.

La force devait se composer de 1 000 soldats, chacun d’eux acceptant de servir durant un an. Il y avait tant que volontaires que l’on institua un processus de sélection fondé sur la santé, l’adresse au tir et le service militaire antérieur. Malgré le désaccord concernant la guerre au Canada français, les soldats de la compagnie F étaient tous des francophones du Québec, du Nouveau-Brunswick et de l’Ontario, et la moitié de ses officiers et de ses sous-officiers étaient également francophones. Le bataillon fut organisé en huit compagnies de 125 hommes selon leur région : une du Canada de l’Ouest, trois de l’Ontario, deux du Québec et deux des Maritimes (dont le conglomérat francophone). Soixante-dix pour cent des recrues étaient nées au Canada et la plupart des autres étaient venues de Grande-Bretagne. Leur commandant était le lieutenant-colonel William Otter qui s’était distingué pendant la Rébellion du Nord-Ouest.

Le 2nd RCR fut admis à la force permanente et quitta Québec le 30 octobre 1899 à bord du navire de Sa Majesté Sardinian. Plus de 50 000 personnes s’étaient assemblées le long des quais pour lui souhaiter bon voyage.

ET LE VOYAGE SERAIT LONG : 11 000 kilomètres à parcourir en 30 jours. Le Sardinian, transporteur de bovins converti, était si petit que les gens « se marchaient sur les pieds ». Il n’y avait assez de lits de camp que pour la moitié du contingent, et les autres dormaient dans des hamacs. Otter, qui savait que ses hommes n’avaient vraiment pas la formation nécessaire et qu’ils manquaient de cohésion, espérait profiter du temps passé en mer pour leur donner un entraînement rudimentaire. Les quartiers exigus, le mauvais temps et une épidémie de dysenterie écartèrent cette idée. Le Sardinian jeta l’ancre à Cape Town le 30 novembre 1899. Les nouvelles du front étaient affligeantes. Les Boers avaient pris l’initiative et assiégeaient Ladysmith au Natal et Kimberley et Mafeking au cap des Tempêtes.

Un grand nombre de Boers étaient armés du fusil Mauser allemand de sept millimètres qui avait une portée de 1 800 mètres, utilisait une poudre sans fumée permettant au tireur de rester caché et avait un chargeur de cinq cartouches. Bien que le nouveau Lee-Enfield britannique eût un magasin de 10 cartouches, ces dernières devaient être chargées une à une. La rapidité de tir des fusils des Boers, la qualité inattendue de leur artillerie et leurs tactiques téméraires semaient la confusion au sein du commandement britannique.

Le 16 décembre, Londres accepta une offre faite auparavant par le Canada de fournir un deuxième contingent de fantassins et d’une artillerie de campagne montés. La première unité s’appelait 1er Bataillon du Canadian Mounted Rifles quand elle quitta le Canada, mais en août 1900, elle fut renommée Royal Canadian Dragoons (RCD). Ce contingent fut suivi peu après par le 2e Bataillon du Canadian Mounted Rifles (CMR) et la Royal Canadian Field Artillery (RCFA). Le deuxième contingent se composait de 1 289 hommes : 750 fantassins portés et 539 artilleurs.

Pendant que ces unités se préparaient à quitter Halifax apparut du soutien pour un autre contingent canadien, celui de Donald Smith, lord Strathcona and Mount Royal. Ce célèbre bienfaiteur, cofondateur du Chemin de fer Canadien Pacifique et haut-commissaire canadien au Royaume-Uni de 1896 à 1914 déboursa 500 000 $ pour lever un autre régiment de fusiliers montés. Le Strathcona’s Horse comprenait trois escadrons de vachers (dont beaucoup apportaient leur propre cheval) recrutés au Manitoba, bien encadrés par des gendarmes. Son commandant était le légendaire surintendant de la Gendarmerie à cheval du Nord-Ouest, Sam Steele. Ses 28 officiers et 512 hommes d’autres rangs avec leurs 599 chevaux, 3 mitrailleuses Maxim, 500 cartouches par fusil et 500 000 cartouches par Maxim furent embarqués le 16 mars 1900. « Rares sont les offres plus généreuses faites par un sujet de ce pays », fut-il écrit dans un rapport.

Le besoin d’une telle munificence s’était fait douloureusement sentir quelques semaines plus tôt : les Boers avaient infligé de cuisantes défaites à Stormberg, Magersfontein et Colenso entre le 10 et le 15 décembre, la
« Black Week » [semaine noire, NDT]. À ces défaites vint s’ajouter la bataille désastreuse des 23 et 24 janvier à Spion Kop, où 8 000 Boers avaient forcé 20 000 Britanniques à reculer. Les Boers tuèrent 243 Britanniques et en blessèrent 1 250, et il ne leur en avait couté que 67 morts et 267 blessés.

En Grande-Bretagne, la semaine noire avait provoqué la consternation. Le gouvernement décida qu’il lui fallait une force écrasante pour défaire les Boers et un effort militaire massif fut fourni, à la suite duquel 500 000 soldats de l’Empire seraient déployés contre environ 88 000 Boers.

Un bataillon d’infanterie et d’artillerie porté, le Royal Canadian Dragoons, faisait partie du deuxième contingent canadien. [BAC/C-000171; Notman Studio of Halifax]

LE RCR ARRIVA deux semaines avant la semaine noire, mais il ne prit pas part aux combats. Il passa le mois de décembre à s’entrainer et à apprendre les nouvelles tactiques de tir et de manœuvres pour vaincre les tireurs et mitrailleurs boers. Les jours des assauts ordonnés en rangs et des tirs de volée étaient à jamais révolus.

Le 12 janvier, le RCR prit le chemin de Paardeberg, où le général Piet Cronjé allait prendre sa décision fatidique de bivouaquer à l’est de la Modder. Le matin du 17 février, les Boers de Cronjé étaient piégés dans un méandre de la Modder à l’est du gué, la cavalerie britannique ayant coupé leur voie de repli. Bien que la ligne boer s’étirât sur quelque huit kilomètres de long, le cœur de la position avait un mur de wagons de trois côtés et la rivière de l’autre. Les femmes, les enfants, les chevaux et les bœufs y étaient abrités. Le major-général britannique Herbert Kitchener, 1er comte de Kitchener, avait 15 000 soldats pour affronter environ 5 000 Boers.

Ce 18 février serait bientôt connu sous le nom de Bloody Sunday (dimanche sanglant, NDT). La bataille débuta sous un jour favo-rable lorsque Kitchener décida de prendre les tranchées boers d’assaut, ses fantassins arrivant de l’ouest, du sud et de l’est sous le couvert du feu de l’artillerie. Mais vu le terrain accidenté, la cohésion se fissura vite, et l’attaque fut menée de manière désorganisée. Le feu meurtrier des Boers causa la mort ou les blessures à 1 300 hommes dans les rangs britanniques, qui ne firent eux que 300 victimes boers. Pour les Britanniques, il s’agissait de la journée la plus meurtrière de la guerre.

Le RCR, partie de la 19e brigade que commandait le brigadier Horace Smith-Dorrien, avait parcouru 37 kilomètres pour atteindre le champ de bataille. Vu les pertes causées par la maladie et la fatigue, son effectif s’élevait à 872 hommes. Kitchener ordonna à la 19e brigade de traverser la Modder et d’occuper un terrain élevé du nom de Gun Hill au nord-est des Boers. La rivière avait à peu près 80 mètres de largeur et, au milieu de la matinée, les Royal Engineers avaient fixé une corde pour la traverser. Les Canadiens, après avoir pris à la hâte un café, un gâteau sec et leur ration de rhum, entrèrent dans l’eau jusqu’à la poitrine et atteignirent l’autre rive à 10 h 15. Ils avaient réussi l’exploit de faire traverser une mitrailleuse. Ils se joignirent aux troupes britanniques en haut de la Gun Hill et pointèrent leur mitrailleuse vers les Boers qui campaient le long de la rive.

À ce moment-là, le RCR prit la tête de l’avancée de la 19e Brigade contre la ligne boer. Le terrain séparant les Canadiens des tranchées ennemies était totalement ouvert sur environ 1 650 mètres. Les hommes furent obligés de se tapir à terre au bout de 200 mètres à cause de l’intensité des tirs. Durant l’heure qui suivit, les soldats s’avancèrent par petits groupes ou seuls en courses précipitées de 20 ou 30 mètres, ou en rampant. Le flanc gauche s’approcha à quelque 800 mètres des Boers, tandis que le flanc droit s’en approcha à 400 mètres avant d’être immobilisé par les coups de feu. Au milieu, l’avancée était pratiquement nulle. Les hommes se tenaient couchés sous le soleil de feu, le plus petit mouvement attirant des balles, jusqu’au milieu de l’après-midi, quand une courte pluie torrentielle empira leur misère.

Peu après arrivèrent trois compagnies de la Duke of Cornwall Light Infantry commandées par le lieutenant-colonel William Aldworth. Ce dernier, disant à Otter qu’on l’avait envoyé « finir l’affaire » à la baïonnette s’il le fallait, ordonna une charge à 17 h 15. Beaucoup de Canadiens se joignirent aux Cornwalls, mais l’attaque fut repoussée par une vive fusillade.

Les survivants se replièrent jusqu’au gué à la nuit tombée, tandis que les Boers retournèrent à leur campement principal. Le Bloody Sunday avait été la pire journée de combats de la guerre d’Afrique du Sud pour les Canadiens : 21 morts et 60 blessés. Les trois quarts des victimes tombèrent pendant la charge. Quant aux Cornwalls, ils avaient perdu 56 hommes, presque tous tués pendant la charge.

Face à l’échec de ces charges frontales, les Britanniques décidèrent d’avoir recours à un siège, lequel dura jusqu’au 26 février. Croyant qu’il ne restait que peu de provisions aux Boers et que leur moral chancelait, les Canadiens reçurent l’ordre de mener une attaque nocturne. Le 27 février à 2 h, sous un ciel étoilé, baïonnette au fusil, le RCR rampa silencieusement en deux lignes espacées de 4,5 mètres. Aucun mouvement ne fut décelé dans les tranchées boers jusqu’à ce que le bataillon s’en approche à 100 mètres à peu près. Soudainement, les Canadiens étaient à découvert sous un feu meurtrier. Six hommes furent tués et 21, blessés en quelques secondes. Ils s’allongèrent par terre et la première ligne riposta tandis que la deuxième continua son avancée. Au bout d’un échange de tirs de 15 minutes, un Boer cria à la force de se replier. Quatre des six compagnies tombèrent dans le panneau et se retirèrent. Deux compagnies de Néo-Écossais, de Néo-Brunswickois et de Prince-Édouardiens ne furent pas dupes, et elles résistèrent jusqu’à l’aube. Un drapeau blanc apparut au-dessus des tranchées boers à 5 h 15. Les deux compagnies continuèrent de tirer jusqu’à ce qu’un émissaire boer émerge à 6 h pour se rendre sans condition.

Quelque 4 000 Boers, dont Cronjé, furent faits prisonniers. Le RCR avait perdu 33 hommes, 13 morts et 21 blessés, mais la voie de Bloemfontein était libre.

APRÈS LA DÉFAITE DE PAARDEBERG, le commandement boer évita les combats réglés où la supériorité britannique en effectif et en puissance de feu garantissait pratiquement leur défaite. À la place, il formait des unités de commandos allant de quelques hommes à plusieurs milliers. Tirant parti d’un vaste réseau de dépôts pour leur réapprovisionnement et grâce à l’aide des Boers sympathisants, les commandos ne se déplaçaient qu’avec peu d’armes et bagages, frappaient rapidement les réseaux de communication britanniques et se volatilisaient avant que les Britanniques puissent réagir. Cette guérilla réduisait à néant les efforts que faisaient les Britanniques pour capturer le territoire afrikaner. Il leur fallait aussi des milliers d’hommes pour protéger les réseaux de routes et de voies ferrées dont ils dépendaient pour se réapprovisionner et faire venir des renforts.

Le deuxième contingent, se composant de troupes montées, était fort bien adapté à ce nouveau mode de combat, mais cela signifiait que les hommes de l’unité ne servaient que rarement ensemble, surtout dans le cas de la RCFA, dont même les batteries furent réparties entre diverses colonnes britanniques qui poursuivaient les commandos boers.

La RCD et les batteries D et E furent les premières à être affectées à la « chasse aux rebelles ». Du 4 mars au 14 avril, des sections de ces deux unités accompagnèrent les soldats britanniques sur plus de 1 100 kilomètres de terrain difficile entre Victoria West et Upigton, sans engager le combat avec des Boers.

Le 10 avril, le Strathcona atterrissait à Cape Town. En chemin, 27 p. 100 de ses chevaux avaient succombé à la maladie, principalement la pneumonie. Ceux qui survivaient étaient en piètre état. Les hommes n’étaient guère plus vaillants, 63 d’entre eux s’étant portés malades pendant les deux premières semaines du déploiement.

PENDANT CE TEMPS, le 7 mars, le RCR se joignait à la grande avancée des Britanniques vers Bloemfontein. Le 15 mars, après une marche épuisante dans la chaleur
où les hommes faisaient en moyenne 25 kilomètres par jour, la colonne s’introduisit dans la capitale de l’État libre d’Orange sans résistance. Une épidémie de typhus frappa peu après, emportant six hommes. Le 20 avril, le régiment quitta Bloemfontein pour nettoyer une unité de commandos boers à l’est de la ville, laissant quatre officiers et 150 hommes à l’hôpital.

Le 25 avril, les Canadiens traversèrent un terrain à découvert sous la protection de l’artillerie britannique pour prendre le village de Thaba ‘Nchu et deux kopjes (petites collines sur un terrain plat) adjacentes. Le feu nourri des fusils boers tua un homme, en blessa deux autres, et stoppa net l’avancée de la ligne. Otter fut blessé d’une balle au menton et au cou pendant qu’il essayait d’organiser ses hommes, et il fut mis hors de combat pour un mois. La bataille d’Israel Poort, comme on l’a appelée par la suite, fit rage pendant trois heures, jusqu’au repli des Boers. Il n’y eut pas d’autres pertes du côté des Canadiens.

Le Royal Canadian Regiment et le 1st Gordon Highlanders, ayant traversé la rivière Modder à gué, arrivèrent à temps pour se joindre à la journée de combats la plus meurtrière pour les Britanniques. Malgré cela, lorsque l’offensive prit fin le 27 février, la Grande-Bretagne avait remporté sa première victoire contre les Boers, un tournant décisif. [Reinhold Thiele/BAC/C-014923]

Le lendemain, une autre attaque était lancée contre les Boers qui avaient réoccupé un village pour bloquer la route de Pretoria. La bataille mouvementée de quatre jours se termina quand des Canadiens et des Gordon Highlanders, ayant gravi la face abrupte du plateau de Thaba ’Nchu, chassèrent les Boers de cet emplacement stratégique. Malgré la férocité du feu des Boers, les Canadiens n’y perdirent qu’un seul homme. Cette victoire ouvrit la voie vers Pretoria.

Le RCR, dont les effectifs avaient été réduits par la maladie, reçut heureusement 103 volon-taires en renfort juste avant de reprendre son avancée, mais n’eut pas le temps de les former ni de les intégrer dans l’unité. Le 10 mai, il atteignit la rivière Zand, où la bataille du gué se poursuivait. Quatre compagnies de Canadiens essayèrent de prendre un point élevé qui surplombait la rivière à l’extrême droite de la ligne britannique, tandis que les autres compagnies appuyèrent une brigade qui combattait au flanc gauche. Aussitôt que les compagnies atteignirent la colline, elles se trouvèrent dans la mire d’environ 800 Boers. Le sommet de la petite colline étant exigu, une seule compagnie pouvait y former une ligne de feu, alors une autre se plaça en réserve et les deux dernières retournèrent à la brigade principale pour moins s’exposer au feu de l’ennemi. Finalement, une section d’artillerie vint les rejoindre et débloqua la situation en dispersant les Boers. Deux Canadiens avaient été tués et deux, blessés.

Le contingent du Strathcona’s Horse de Samuel Steele – 540 hommes et 599 chevaux – mirent le cap sur l’Afrique du Sud à bord du Monterey. [BAC/PA-028434]

Le 26 mai, Otter reprit le commandement et le RCR, dont l’effectif s’élevait à 443 hommes, traversa la rivière Vaal et fut le premier bataillon britannique à entrer au Transvaal. Il atteignit la rivière Klip trois jours plus tard et y découvrit des Boers retranchés en haut de la colline Doornkop. Le RCR et d’autres bataillons de la 19e Brigade s’avancèrent à 13 h 45, les Canadiens et les Gordon Highlanders en tête. Les Boers incendièrent le veld, et les vêtements et les cheveux de quelques soldats roussirent lorsqu’ils contournèrent les flammes. Le feu imprécis de l’artillerie boer commença lorsque la ligne frontale était à 1 800 mètres de la ligne défensive. Les Boers retranchés, de leur position élevée à 1 000 mètres des Canadiens, prirent ces derniers dans un feu croisé lorsqu’ils s’engagèrent dans le terrain noirci par l’incendie devant la colline. Les Canadiens se mirent à couvert, mais les membres du Gordon continuèrent. Juste avant la tombée de la nuit, ils chargèrent la position des Boers à la baïonnette. Vingt soldats du Gordon furent tués et 70, blessés, mais ils avaient nettoyé la colline avec l’appui des Canadiens. Sept Canadiens avaient été blessés.

Le 5 juin, les 437 hommes du RCR arrivèrent à Pretoria, qui était sans défense. Après Pretoria, le RCR se consacra à des activités de garnison à plusieurs gares ferroviaires jusqu’à la fin de sa période d’affectation. Le 1er octobre, 11 mois après son arrivée à Cape Town, il repartit au Canada.

Le RCR n’est pas le seul régiment canadien à avoir pris part à la marche vers Pretoria. Dans une autre colonne, trois escadrons du CMR et la RCD faisaient partie de la 1re Brigade de fantassins portés. Leur marche de 33 jours emprunta une voie différente de celle qu’avait empruntée le RCR. Ils livrèrent plu-sieurs combats intenses, notamment au gué de Coetzee, le 5 mai, participèrent aux batailles de la rivière Zand et de Doornkop, et entrèrent dans Pretoria le 6 juin. Deux Canadiens seulement furent blessés pendant ces engagements.

Pendant la marche du RCR et des régiments de fantassins portés vers Pretoria, des batteries de la RCFA se joignirent à la relève de Mafeking. Le plan des Britanniques était de s’avancer sur Mafeking en venant du nord et du sud. Au nord, il n’y avait qu’un seul régiment, le Rhodesian Regiment dont l’effectif s’élevait à 800 hommes et qui n’était pas assez puissant pour défier les Boers. La batterie C de la RCFA et une force de campagne rhodésienne de 5 000 hommes prirent la mer pour leur venir en renfort, atterrissant à Beira, en Afrique de l’Est portugaise. Un voyage pénible de 1 600 kilomètres, en partie en train et le reste à pied, amena la colonne par le nord à Mafeking. Le 15 mai, la force de campagne se joignit à une colonne s’approchant du sud à Jan Massibi et tomba sur une force de siège boer vers midi le 16 mai.

La batterie canadienne se livra à un combat de trois heures avec les canonniers boers à la gare de Sanie et elle parvint à libérer la route. Vers 4 h, le 17 mai, les éléments de tête entrèrent dans Mafeking où ils furent accueillis chaleureusement par les défenseurs épuisés. La batterie C resta au Transvaal du Nord-Ouest jusqu’à son retour à Cape Town, le 20 novembre, puis elle partit pour le Canada le 13 décembre. Pendant ce temps, elle s’était livrée à de nombreux petits combats, poursuivant les insaisissables commandos boers qui occupaient les villes et détruisaient les voies ferrées dans une quasi-impunité. Ailleurs en Afrique du Sud et dans les États afrikaners, la même tâche ingrate fut confiée aux autres unités d’artillerie canadiennes.

Le chef de la rébellion boer, le général et politicien Christiaan de Wet, échappa à la capture jusqu’à la toute fin de la guerre. [Alamy/BGCY99]

LES DEUX RÉGIMENTS canadiens finirent par entrer au Transvaal par le Nord-Est et furent contraints de poursuivre la stratégie de la terre brûlée, incendiant les fermes et emprisonnant la population boer, pour priver les commandos d’aide. Le 6 novembre, une colonne commandée par Smith-Dorrien s’apprêta à frapper les commandos boers dans la région de Carolina. Le CMR, la RCD et la batterie D prirent part à l’assaut. Après une série d’escarmouches qui ne réussit pas à réprimer les Boers, Smith-Dorrien décida à Leliefontein de se replier et de retourner à Belfast. C’est la RCD qui servit d’arrière-garde.

Au début du repli, le 7 novembre, deux unités de commandos de quelque 200 hommes passèrent à l’attaque. La RCD repoussa les Boers avec l’aide des deux canons de la batterie D tout en effectuant un retrait ordonné. Il semblait de plus en plus probable que les canons seraient capturés, à mesure que les Boers redoublaient d’efforts. Ce n’est que grâce à une embuscade improvisée par le lieutenant Richard Turner et 12 hommes que les Boers échouèrent. L’action fit trois morts et 11 blessés en tout à la RCD. Turner et deux autres, le lieutenant Hampden Zane Churchill Cockburn et le sergent Edward James Gibson Holland, obtinrent la Croix de Victoria. C’est à Leliefontein qu’eut lieu la dernière bataille importante du deu-xième contingent. La plupart de ses soldats retournèrent à Halifax le 8 janvier 1901.

Le Strathcona, en tant que partie de la force de campagne de Natal, reçut aussi la consigne de Kitchener de suivre la stratégie de la terre brûlée. Le 1er septembre 1900, le Strathcona partit avec Buller vers Lydenburg à la poursuite d’une unité de 2 000 commandos. Une bataille intermittente et en constant déplacement s’ensuivit, les Boers fuyant la force de campagne de Natal qui essayait de les contenir. La poursuite fut abandonnée au bout d’un mois, et la force de campagne de Natal fut divisée à la mi-octobre. Le Strathcona se prépara à revenir au Canada.

Cependant, l’action des Boers fut ravivée contre toute attente, sous le commandement du général Christiaan de Wet. Cela surprit les Britanniques, et Kitchener rappela le Strathcona le 24 octobre. Trois jours après, Steele et sa force de plus en plus démoralisée retournèrent au combat. Le Strathcona avança et recula dans les secteurs de l’État libre d’Orange et du Transvaal. Bien qu’il y eut plu-sieurs batailles, de Wet échappa à la capture, et la poursuite fut abandonnée le 9 janvier 1901. Le Strathcona prit la mer à la fin du mois pour retourner au pays. Vingt-trois de ses membres avaient trouvé la mort en Afrique du Sud.

AINSI PRIT FIN la contribution militaire du Canada à la deuxième guerre des Boers. Environ 280 des 7 368 Canadiens qui servirent en Afrique du Sud y moururent. La maladie et les accidents avaient fait plus de victimes que les combats.

Le 31 mai 1902, les Boers acceptèrent la perte de leur indépendance et signèrent un accord de paix avec la Grande-Bretagne. Pour le Canada, les contingents envoyés en Afrique du Sud avaient établi un précédent important, car la plupart demeurèrent des unités commandées par des officiers canadiens. Pour un grand nombre de Canadiens, toutefois, la guerre avait laissé un gout amer. Même Otter en dit que ç’avait été « du sang et du sable, et tout ce qui est désagréable, et tout cela pour un ruban de terre et une pièce d’argent ».

Face à face: Le Canada devrait-il envoyer l’armée de terre en Syrie?

Selon le site Web du gouvernement du Canada, le conflit en Syrie est « la pire crise humanitaire que connaisse actuellement le monde ». On y cite des chiffres de l’ONU : 13,5 millions de personnes en Syrie ont besoin d’une aide urgente, plus de 250 000 morts, des centaines de milliers de blessés, quelque cinq millions de réfugiés.

C’est une catastrophe qui empire de jour en jour. Les efforts déployés pour l’endiguer reviennent à essayer de faire rentrer un génie dans sa lampe.

« À ce jour, en réponse à la crise qui sévit en Syrie, le Canada s’est engagé à verser près de 1 milliard de dollars au titre de l’assistance humanitaire et de l’aide au dé-veloppement et à la sécurité, » dit Affaires mondiales Canada.

Le problème, c’est que le Canada – tout comme la communauté internationale – agit trop peu et trop tard pour avoir un impact réel en Syrie et dans la région. Le génie est sorti de sa lampe et personne ne sait quels ravages il causera encore.

Sans aucun doute, le Canada devrait répondre à la crise des réfugiés et prendre part aux efforts humanitaires, mais de telles mesures seraient inutiles si le Canada et ses alliés avaient agi résolument dès le début pour mettre fin aux excès du président Bachar al-Assad, à l’essor de l’ÉI et à l’engagement de la Russie.

Le Canada devrait être présent,
partout où les combats le mèneront,
car l’ÉI est notre ennemi à tous.

Cela dit, il est encore possible d’enrayer la vague de misère et de destruction. Le Canada devrait être présent, partout où les combats le mèneront, pour affaiblir l’ÉI, car ce dernier est notre ennemi à tous.

Le conflit en Syrie, découlant des protestations de 2011 contre le gouvernement, n’est plus une guerre civile. C’est maintenant une insurrection comprenant un embrouillamini de combattants dont les motifs et les buts comprennent des intérêts ethniques, religieux et politiques qui risquent de plonger toute la région, déjà fort instable, dans le chaos.

Les principaux combattants ont pratiquement tous le même ennemi : l’État islamique dont l’objectif déclaré est de contrôler le monde, ni plus, ni moins. Il n’y a pas moyen de négocier avec de tels fanatiques, rejetons d’al-Qaïda.

Leurs méthodes – décapitations filmées, esclavage et immolation de captifs, sont encore plus cruelles et barbares que celles d’al-Qaïda.

Si l’on se débarrassait des extrémistes, il y aurait sûrement moyen de trouver une voie vers la paix, si difficile soit-elle. Le président de la Russie, Vladimir Poutine, profitant de l’apathie des alliés occidentaux et prétendant apporter une solution, s’est précipité pour combler le vide. Ses bombardements aveugles ont tué ou blessé des milliers de civils innocents tout en minant délibérément les objectifs de l’Ouest.

Pour être partie prenante à la solution, le Canada doit contribuer davantage à la lutte. Nous assumons actuellement les conséquences du manque d’engagement décisif de la part de la communauté internationale. Mais si le Canada est effectivement un leader et un exemple, comme le croient les Canadiens, il ne peut pas tourner le dos à une tragédie que l’on aurait pu prévenir.

Une action militaire déterminée sauvera la vie à des innocents, préservera les sites anciens et les antiquités, découragera l’opportunisme de Poutine et servira à stabiliser une situation qui s’envenime.

L’armée canadienne est loin d’être la plus nombreuse ou la mieux équipée. Cependant, il n’y a pas de meilleurs soldats que les siens, et elle accomplit souvent bien plus que sa taille le laisserait présumer.

Le Canada a déjà mis la main à la pâte dans la région. Bien qu’il ait mis fin à ses bombardement en Iraq et en Syrie, ses forces d’opérations spéciales sont en train de former et de conseiller les troupes iraquiennes dans des opérations militaires contre l’ÉI, et elles se battent à leurs côtés.

Il peut, et doit, faire davantage.

Syria en destruction, 2015.

Le Canada devrait retirer son armée du théâtre de Syrie/Iraq et arrêter de déployer ses soldats en nombre dérisoire dans certains points chauds choisis autour du monde. Vu qu’il n’y a pratique-ment aucun danger près de nos frontières, nous envoyons des soldats se battre à l’étranger depuis la guerre d’Afrique du Sud de 1899 pour assumer les responsabilités liées à nos alliances. Cependant, nous devrions veiller à ce que nos engagements militaires soient assez conséquents pour faire une différence concrète. Nous n’accom-plissons ni l’un, ni l’autre, lorsque nous dispersons trop notre petite armée de terre régulière d’un peu moins de 22 000 hommes et femmes de-ci de-là pour des objectifs symboliques.

Depuis son élection en octobre 2015, le gouvernement libéral a mis fin à la participation du Canada aux attaques aériennes contre l’ÉI, mais il a déployé à peu près 600 soldats pour « former » les forces kurdes qui se battent contre l’ÉI. En outre, le gouvernement a annoncé que 400 soldats seront déployés en Lettonie et on s’attend à ce que 600 autres soient envoyés en Afrique. Cela fait déjà environ 1 500 soldats en tout, ce qui est dangereusement près des quelque 2 500 qui constituent la ligne de combat de notre armée de terre.

Pendant la guerre froide, la plus grande partie de l’armée de terre déployée était constituée du 4e Groupe-brigade mécanisé du Canada, déployé en Allemagne. Les trois autres brigades du Canada n’étaient pas conçues pour être « mobilisées » et envoyées
à l’étranger.

Pourquoi ce nouveau gouvernement
administre-t-il les soldats à la petite cuillère?

Les coupures budgétaires importantes du début des années 1990 ont éliminé la 4e Brigade et retiré environ 5 000 soldats à l’armée de terre. Lorsque le Canada déployait des soldats en mission de maintien de la paix, les groupements tactiques envoyés étaient essentiellement des bataillons formés de sapeurs de combat, de spécialistes des communications et d’autres soldats de métier auxiliaires. L’armée de terre était à la limite de ses capacités à cause de tous ces déploiements.

Lorsque des terroristes ont attaqué les États-Unis le 11 septembre 2001, le gouvernement libéral du premier ministre Jean Chrétien et le ministre de la Défense nationale, Art Eggleton, s’en sont tenus à l’idée de ne pas envoyer de petits groupes de soldats canadiens se battre contre al-Qaïda et les talibans. C’est pour cela qu’ils ont refusé de se joindre à la mission menée par les Britanniques qui visait à assurer le service de police à Kaboul, capitale afghane, après que les talibans en avaient été chassés cet automne-là. Les Britanniques voulaient quelques centaines de spécialistes, mais Ottawa a refusé. Si le Canada devait prendre part au combat de l’OTAN, il enverrait une grande formation, sinon, rien du tout. Les Canadiens voulaient y prendre part alors le gouvernement a envoyé au Kandahar le 3e Groupement tactique du PPCLI. Les déploiements suivants à Kaboul, en 2003 et au Kandahar, en 2005, ont tous été des groupements tactiques.

Alors pourquoi ce nouveau gouvernement administre-t-il les soldats à la petite cuillère? Le monde est dangereux ces jours-ci à cause des conflits tragiques et sanglants en Afrique et des guerres sans merci qui risquent d’exploser ailleurs. Ne devrions-nous pas plutôt préparer une contribution importante à l’OTAN plutôt que d’essayer de sauver le monde à l’aide de soldats dont le nombre ne remplirait pas plus que le stade de hockey d’une petite ville? Si nous voulons sauver des peuples opprimés ou nous tenir avec nos alliés de manière qui vaille la peine, augmentons le budget de la défense et accroissons notre armée, surtout l’armée de terre; sinon, ne nous leurrons pas sur nos réelles capacités.

Appui aérien pour le Corps canadien à Vimy

Les soldats célèbrent leur victoire en quittant le champ de bataille de Vimy. [BAC/e010696454]

Le Corps canadien, dans ses préparations à l’attaque de la crête de Vimy, était appuyé par la I Brigade du Royal Flying Corps. Les avions de quatre escadrilles du Corps aidaient à dresser les cartes des défenses allemandes et à localiser les batteries de l’ennemi. Le 9 avril 1917, 180 des 212 batteries avaient été localisées précisément et leurs coor-données, indiquées sur les cartes. La I Brigade avait aussi quatre escadrilles de chasseurs pour défendre les avions du Corps et décourager la reconnaissance de l’ennemi au front. C’était une tâche sombre, car l’aviation allemande comprenait des chasseurs Albatross supérieurs armés de mitrailleuses qui étaient supérieurs à la plupart de leurs homologues du RFC. Les escadrilles du Corps se composaient d’avions de reconnaissance biplaces BE-2; même les modèles les plus nouveaux frisaient l’obsolescence.

L’escadrille No 16 avait reçu l’ordre d’appuyer directement le Corps canadien. L’unité prit part à la reconnaissance préliminaire des systèmes de tranchées de l’ennemi et dirigea le feu de l’artillerie, mais elle dût aussi se spécialiser en patrouilles de contact lorsque l’attaque commença. L’amère expérience avait montré que lorsque les troupes avaient quitté leurs tranchées pour passer à l’attaque, les commandants n’avaient guère de renseignements pour savoir jusqu’où elles s’étaient avancées. Les fils de téléphone étaient facilement coupés, les pigeons étaient trop lents et il n’existait pas de radio à laquelle on puisse se fier. Alors les avions alliés descendaient à travers la fumée et les obus pour surveiller le progrès de l’infanterie et faire état des positions ennemies. La communication entre l’infanterie et les équipes d’aviateurs s’effectuait au moyen de lampes de signalisation, de klaxons, de fusées éclairantes et de messages largués. Jusqu’au 7 avril, l’escadrille No 16 inscrivait à ses registres des « patrouilles d’exercices de contact » avec les brigades canadiennes qui duraient 90 minutes en moyenne.

Fait surprenant, rares furent les appareils de l’escadrille No 16 qui furent attaqués par les avions ennemis juste avant ou pendant l’action à Vimy, probablement parce que les éclaireurs du RFC tenaient
les chasseurs Albatross occupés.

À partir du printemps de 1917, une douzaine de ses pilotes et de ses observateurs étaient Canadiens, ainsi qu’au moins un mécanicien (Harry Towson de Vancouver). Le lieutenant Cecil George Durham, sur-nommé « Bull », était l’un des observateurs. Né en Angleterre, il habitait à Drumheller, en Alberta, lorsqu’éclata la guerre, et il s’enrôla dans le 19th Alberta Dragoons, puis fut transféré au Lord Strathcona’s Horse. Il fut blessé en 1916, reçut la Médaille militaire et fut muté au Royal Flying Corps. Ses collègues disaient de lui que c’était un « personnage » qui roulait ses cigarettes avec du tabac Bull Durham (d’où son surnom). Il lui arrivait souvent de réciter The Shooting of Dan McGrew. Il était observateur dans l’escadrille No 10, puis dans la No 16, et la Croix de guerre lui a été décernée par la France.

L’escadrille No 16 eut des pertes canadiennes même avant la bataille. Le lieutenant Duncan John McRae de Prescott (Ont.), un observateur, fut tué le 1er février 1917, quand son BE-2E fut abattu. Un pilote canadien, le lieutenant James William Boyd de Toronto, mourut de ses blessures le 5 février 1917. Le Lieutenant Geoffrey Joseph Brichta de North Battleford (Sask.), observateur lui aussi, fut tué le 6 mars 1917; son pilote et lui furent abattus par Manfred von Richthofen. Richard Hilton Lloyd de Wingham (Ont.) fut blessé le 28 mars 1917. Le 6 avril, faisant un vol de reconnaissance au-dessus d’un secteur saturé d’obus d’artillerie et de balles de mitrailleuses allemandes, un BE-2E abattu par le feu antiaérien emporta deux Canadiens : le sous-lieutenant Ubalde Hormisdas Séguin d’Ottawa et le lieutenant Osbert Richmond Knight, CM, qui bien que né en Grande-Bretagne, s’était enrôlé dans le CEC en 1914.

Fait surprenant, rares ont été les appa-reils de l’escadrille No 16 qui furent attaqués par les avions ennemis juste avant ou pendant l’action à Vimy, probablement parce que les éclaireurs du RFC tenaient les chasseurs Albatross occupés. Quoi qu’il en soit, le lieutenant Frederic Lawrence Baker de Vancouver et son observateur britannique furent attaqués par deux chasseurs allemands, le 2 avril, pendant qu’ils dirigeaient le feu d’une batterie de siège. Son réservoir avant fut percé et il dût rebrousser chemin sans terminer le « tir ».

Le sous-lieutenant Frederick Baguley de Toronto eut une expérience éprouvante le 7 avril alors qu’il essayait de voir les canons au sol.

Son pilote britannique rapporta : « pendant qu’on cherchait des bandes au sol, un Nieuport à cercles étranges est passé à côté d’un ballon et s’est approché à moins de 100 verges de nous. Nous l’avons évité en plongeant et lui avons fait signe de la main. En retournant, nous avons vu deux parachutes descendre du ballon et le ballon derrière Saint-Éloi s’est enflammé. Nous avons viré de bord et suivi l’appareil qui s’éloignait. Un chargeur-tambour de l’affut du pilote fut tiré de loin. L’appareil plongea à environ 1 500 pieds en traversant les lignes devant Roclincourt. Des obus antiaériens ont explosé près de lui. La dernière fois qu’on l’a vu, il s’éloignait vers l’est au sud de Bailleul. »  Le « Nieuport » était de toute évidence un appareil ennemi que ni Baguley, ni son pilote n’avaient reconnu.

Les vols de reconnaissance se poursuivirent jusqu’au dernier moment. Le 9 avril, premier jour de l’attaque, le redoutable « Bull » Durham et son pilote britannique, le lieutenant C.M. Crow, furent envoyés examiner les barbelés de l’ennemi. Leur rapport était encourageant : beaucoup de barbelés détruits et quelques tranchées anéanties.

Les opérations du 9 avril furent restreintes à cause des nuages bas, de la brume, de la neige et même de la grêle. Bien qu’il y eût des patrouilles de contact, elles ne furent pas aussi essentielles que prévu, car les transmetteurs du Corps canadien réussirent à maintenir le contact téléphonique et visuel entre le front et l’arrière durant l’assaut. Les pertes du RFC furent causées principalement par le feu terrestre. Le 13, la 4e Division canadienne trouva deux officiers britanniques de l’escadrille No 16 blessés dans un abri allemand. On leur avait tiré dessus le 9 pendant une patrouille de contact.

Les aviateurs de l’escadrille No 16 n’étaient pas les « chevaliers de l’air » tant aimés par les auteurs de Hollywood. C’étaient des pilotes et des observateurs dont la tâche était de faire des sorties banales jour après jour, dans des avions modestes, faisant de leur mieux pour les pauvres fantassins.

La battaille de la crête de Vimy

“The Taking of Vimy Ridge, Easter Monday 1917” fut paint par le premier artiste militaire officiel du Canada, Richard Jack, deux ans après la bataille. [MCG/19710261-0160]

VIMY
1917-2017


Lorsque les Britanniques se préparaient
à renforcer l’avancée des Français, le
général Julian Byng prédit, avec raison,
que l’on demanderait aux Canadiens de
prendre la crête stratégique de Vimy.


Il n’y a probablement pas d’endroit
en France où il y a eu autant d’hommes tués par mètre carré que sur ce terrain pentu », racontait le lieutenant-colonel Joseph Hayes du 85e Bataillon à propos du champ de bataille de la crête de Vimy. Cette crête, au nord-est de la France, était un endroit élevé crucial dominant la campagne environnante. Dans la guerre des tranchées statique du front occidental, elle offrait des avantages énormes à qui l’occupait.

La Sixième armée allemande avait vaincu les forces françaises en octobre 1914 et capturé cette crête longue de sept kilomètres. À 145 mètres au-dessus du niveau de la mer en son point le plus haut, elle permettait aux Allemands de voir au loin jusque dans les tranchées des soldats français. Leur artillerie faisait des ravages. Les Français essayèrent de reprendre la crête lors de trois batailles majeures en 1914 et en 1915, mais ils furent repoussés chaque fois.

Des soldats canadiens traversent les enchevêtrements de barbelés pendant la bataille de la crête de Vimy, en avril 1917. [MDN/BAC/PA-0001087]

Quelque 400 000 Français et Allemands avaient été tués ou estropiés pendant ces combats, et les attaques et contrattaques successives avaient réduit les innombrables cadavres en bouillie. Le major C.A. Bill du 15th Royal Warwickshire Regiment, régiment britannique qui passa un peu de temps sur le front de la crête en 1916, raconta : « dans l’herbe rêche derrière nos lignes, j’ai vu une longue ligne de zouaves qui avaient été fauchés comme une rangée de maïs en s’avançant à découvert, et vu la condition de leurs corps, ils devaient être là depuis un an ». L’odeur des corps en décomposition donnait des haut-le-cœur à des kilomètres à la ronde.

Les Allemands fortifiaient sans cesse la crête, qui servait de rempart dans cette partie du pays, et qui protégeait la région de Lens, importante productrice de charbon, au nord-est. Des kilomètres de tranchées zigzagantes étaient ancrés par des casemates où s’abritaient les servants de mitrailleuses MG-08. Ceux des canons et des mortiers avaient fait le tracé des voies d’avancée. On comprend que les Allemands aient été sûrs de pouvoir tenir la crête contre toute attaque.

Le lieutenant-général britannique sir Julian Byng commandait le Corps canadien à Vimy. [MDN/BAC/PA-001284]

Le Corps canadien était la principale formation de combat du pays au front occidental. À la fin de 1916, lorsque les Canadiens arrivèrent au front de Vimy, l’effectif du Corps s’élevait à 100 000 hommes. Il était composé de quatre divisions d’environ 20 000 fantassins chacune, les autres étant les soldats attachés au Corps, et à sa tête se trouvait le général britannique sir Julian Byng. Les soldats canadiens se firent vite appeler les Byng Boys (gars de Byng, NDT), allusion à un spectacle populaire à Londres et à la popularité du commandant du Corps. « Les hommes l’adoraient », écrivait le lieutenant-colonel Andrew McNaughton.

 

Il s’agissait de l’unité de combat identifiable du Canada.
Les Canadiens et leurs représentants politiques plaidèrent pour que les divisions du dominion, dont le nombre finit par s’élever à quatre, combattent ensemble, et pour ne pas les séparer en les joignant à d’autres
corps d’armée britanniques.


La plus grande partie de la division d’infanterie consistait en 12 bataillons de 1 000 hommes, bien que leur effectif fût rarement au complet à cause des pertes continuelles au front. Les unités de mitrailleuses, d’artillerie, de génie, les bataillons de travail, les ambulances et nombre d’autres
unités de soutien formaient le reste de la division, commandée par un major-général.

Un régiment monte à bord d’un convoi à la crête de Vimy en avril 1917. [MDN/BAC/PA-001197]

La performance au combat des Canadiens avait été inégale jusqu’à la fin de 1916. Bien qu’ils eussent répondu avec enthousiasme à l’appel en août 1914, des milliers ayant afflué vers les drapeaux, il avait fallu du temps et des efforts considérables pour transformer les unités de miliciens et les groupes d’hommes en unités de combat ordonnées. Une grande partie du premier contingent de Canadiens, comme on appelait les quelque 30 000 premiers qui partirent outre-mer, avait une certaine expérience de la milice ou du service à la guerre d’Afrique du Sud. Quoi qu’ils aient été avant la guerre, ils étaient tous Canadiens lorsqu’ils se battaient sous le symbole de la feuille d’érable.

La Division canadienne se fit remarquer à la deuxième bataille d’Ypres en avril 1915, quand elle résista aux premières attaques au chlore gazeux et aux forces allemandes écrasantes. La bataille fit 6 000 victimes, mais les Canadiens furent louangés dans tous les coins de l’empire.

Ils résistèrent pendant l’été, l’automne et l’hiver, et une nouvelle division arriva en septembre 1915 pour créer le Corps canadien. Il s’agissait de l’unité de combat identifiable du Canada. Les Canadiens et leurs représentants politiques plaidèrent pour que les divisions du dominion, dont le nombre finit par s’élever à quatre, combattent ensemble, et pour ne pas les séparer en les joignant à d’autres corps d’armée britanniques. Cela permit aux Canadiens de servir et de combattre ensemble.

Les Canadiens, comme toutes les forces armées, avaient été gravement touchés à la Somme, dont ils étaient repartis avec 24 000 hommes de moins.

Ils furent redéployés au secteur relativement calme de Vimy, où ils s’installèrent dans les vieilles tranchées des Français qui avaient récemment abrité des Britanniques. Les nouveaux soldats qui remplissaient les rangs des bataillons décimés parlaient d’évincer les Allemands, mais les anciens tenaient leur langue. La forteresse Vimy ne tomberait qu’au bout d’une lutte titanesque.

Des soldats canadiens construisent une route pour préparer la bataille à venir. [MDN/BAC/PA-001226]

Au début de 1917, pendant un des hivers les plus froids de mémoire d’homme, sir Julian Byng évalua la crête de Vimy. Il n’aima pas ce qu’il vit. Les survivants de la Somme étaient habitués aux champs plats des fermes locales. Les rares petites crêtes, collines et buttes de la Somme n’étaient rien comparées à la crête qui les dominait comme un énorme amas de terre brulée et de débris putréfiés.

Le terrain montait régulièrement du sud-est au nord-ouest, le point culminant étant à la côte 145 qui était bien fortifiée. Au nord de la côte 145 se trouvait une zone basse marécageuse dominée par le Pimple (bouton, NDT), position élevée percée de tunnels pour créer des tranchées et des abris renforcés. Les défenseurs qui s’y trouvaient pouvaient balayer une grande partie des lignes canadiennes au sud et au sud-ouest. « Les Allemands ont capturé Vimy en octobre 1914 et y ont érigé de solides défenses, raconta le canonnier canadien Allan Cole. Ils considéraient que la crête était imprenable […]. Les pièces d’artillerie et les mitrailleuses étaient parsemées dans la zone et ils avaient pris leurs dispositions pour se défendre. »

Les Canadiens faisaient partie de la Première armée, commandée par le général Henry Horne, et Byng soupçonnait – avec raison, s’est-il avéré – que le Corps canadien recevrait l’ordre de capturer la crête. Il demanda aux officiers de son état-major et à ses commandants supérieurs de dresser un plan.

L’insigne de casquette d’un soldat du 107e bataillon (Winnipeg), CEC. [MCG/19920166-1734]


Des routes furent construites et reconstruites
à mesure qu’elles se morcelaient sous les sabots
de quelque 50 000 chevaux et mules.

Il n’y avait pas moyen de prendre la crête de Vimy par surprise. L’attaque ne pouvait être que frontale, contre une position préparée.

Le plan de feu complexe fut organisé par le major Alan Brooke, militaire professionnel de 34 ans à l’esprit aiguisé. Il conçut un plan de bombardement incessant des défenses allemandes le long de la crête puis, le jour de la bataille, un barrage rampant d’obus qui ratisserait les lignes de l’ennemi, morcèlerait les défenses allemandes et obligerait les défenseurs à se réfugier dans leurs abris.

Andrew McNaughton, officier de contrebatterie canadien, était chargé des canons assiégeants de l’artillerie lourde du brigadier Roger Massie – les obusiers à calibre de plus de 6 pouces –, pour harceler, détruire et réprimer les canons de l’ennemi.

Le pilonnage et les tirs des contrebatteries seraient effectués par les canonniers britanniques et canadiens. En fin de compte, il y avait 983 canons et mortiers pour fracasser les lignes ennemies. Les Canadiens avaient 1,6 million d’obus pour alimenter les canons. De nouveaux chemins de fer furent construits par des unités du génie, des voies ferrées et de l’infanterie. Des routes furent construites et reconstruites à mesure qu’elles se morcelaient sous les sabots de quelque 50 000 chevaux et mules. Les animaux étaient surchargés de travail et manquaient de fourrage. « Il y a des carcasses de ces pauvres bêtes partout », se lamentait le major Karl Weatherbe de la 6e Compagnie de sapeurs canadiens.

L’attaque du Corps canadien à  Vimy n’était pas isolée. Elle faisait partie de l’offensive des Britanniques sur Arras qui était menée en renfort de l’offensive dirigée par les Français au front de l’Aisne. Le général français Robert Nivelle, récemment nommé commandant des armées françaises à la suite de son succès lors de la bataille de Verdun l’année précédente, avait promis aux politiciens, à ses soldats, à toute la France qu’il obtiendrait la victoire. Sa fierté et sa vantardise frôlaient le mensonge, et ses plans n’avaient rien de différent des autres charges menées à l’aveuglette, excepté que sa maitrise sur l’opération proposée était pathétique. Les Allemands avaient capturé ses plans, et savaient donc exactement où il avait l’intention d’attaquer. Ils se préparèrent en conséquence, se repliant même le long du front vers de meilleures tranchées à 30 kilomètres, ce qui permit de regrouper d’autres formations de réserve et d’artillerie.

Le charme de Nivelle réussit aussi à convaincre le nouveau premier ministre, David Lloyd George, qu’il avait trouvé une solution à l’impasse du front occidental. M. George s’était tourmenté sans fin à cause des pertes subies à la Somme, et n’était que trop heureux de laisser les Français mourir lors d’une nouvelle offensive. Mais il méprisait son commandant, le maréchal sir Douglas Haig. Il donna l’ordre à Haig de prêter main-forte à Nivelle, même si le Britannique se méfiait du plan français.

La Troisième armée, commandée par le général Edmund Allenby et la Première armée, commandée par le général Henry Horne attaqueraient une semaine avant les Français pour amenuiser les réserves allemandes. Le point d’appui de la crête de Vimy se trouvait dans le secteur britannique, et Haig en avait peur, car il était au courant de ce qui était arrivé aux armées françaises. Mais Vimy devait tomber; sinon, l’assaut britannique serait probablement repoussé. La pression exercée sur les Canadiens de Byng était extrême.

Un masque à gaz porté par un soldat canadien, le lieutenant-colonel Thain MacDowell, à qui fut décernée la croix de Victoria à la bataille de la crête de Vimy. [MCG/19720102-061]

Après la somme, Byng ordonna une étude détaillée de ses réussites et de ses échecs. Le nombre de ces derniers était supérieur à celui des premières. Byng choisit aussi son meilleur commandant, le major-général Arthur Currie, pour aller en tournée d’étude avec les Français et les Britanniques. Currie avait été officier dans la milice et promoteur immobilier à Victoria, mais il comprenait la guerre. Il avait beaucoup lu et il était disposé à admettre qu’il n’avait pas réponse à tout en ce qui concernait l’énigme des tranchées. Et il acceptait volontiers d’apprendre.

Quand il retourna au Corps, son rapport détaillé devint le pivot qui révolutionna la manière de combattre des Canadiens.

Les leçons françaises apprises à Verdun montraient l’importance de décentraliser le commandement et de mieux armer les fantassins. Il leur fallait une puissance de feu supérieure. Le peloton de quelque 50 hommes fut réorganisé en quatre sections : carabiniers, grenadiers, grenadiers à fusil et servants de mitrailleuse Lewis.

L’infanterie collabora aussi davantage avec les canonniers qui devaient effectuer le barrage rampant. Les fantassins s’exercèrent derrière les lignes, se déplaçant vers des drapeaux représentant un barrage imaginaire, s’avançant de 100 verges toutes les trois minutes. Pendant l’avancée, les officiers devaient se coucher comme s’ils étaient morts afin que les grades subalternes soient obligés de les remplacer. Ensuite, ils étaient « tués ». La progression devait continuer malgré tout. Des photographies aériennes et des modèles à grande échelle, certains de plus dix mètres de largeur, furent étudiés. Quelque 40 000 cartes furent aussi distribuées, de sorte que presque tous les hommes en avaient une.

Des soldats allemands capturés aident un Canadien blessé. [MDN/BAC/PA-002060]

L’entrainement fut mis en pratique sous forme de raids menés contre des tranchées allemandes. Les attaquants se débarrassaient de la plus grande partie de leur équipement encombrant, s’armaient de couteaux, de matraques et de pistolets, et traversaient le terrain neutre pour faire un prisonnier allemand ou lancer quelques grenades dans une tranchée.

Ces opérations éclair propageaient l’agitation au front, et bien avant la bataille de Vimy, les Allemands avaient appris à craindre les Canucks. Byng aimait les raids, dont 60 furent menés au cours d’une période de trois mois précédant la bataille de Vimy, parce qu’il pensait qu’ils inculquaient l’agression et les compétences tout en portant sur les nerfs de l’ennemi et qu’ils permettaient de recueillir des renseignements. Cependant, certains des officiers supérieurs, comme Currie, pensaient que les Canadiens menaient un trop grand nombre de raids, causant trop de pertes parmi les meilleurs soldats. Il y avait des victoires spectaculaires, mais aussi des remontrances sévères, comme le raid mal préparé du 1er mars mené par la 4e Division, où quatre bataillons d’attaquants comptant sur le gaz plutôt que sur l’artillerie subirent 687 morts et blessés.

Il y eut encore plus de pertes à cause des obus allemands. Robert Edwards écrivit ceci à des amis de sa famille, au village de Malahide :« C’est une guerre terrible. […] Même quand ils sont dans les tranchées, ils font face à la mort sans arrêt, car on ne sait jamais s’ils peuvent les voir et faire feu sur le groupe, et les tuer tous. »

L’artillerie alliée intensifia les bombardements pendant la dernière semaine de mars, et leur férocité empira à nouveau le 2 avril. Plus d’un million d’obus furent tirés. Les lignes allemandes étaient pulvérisées par le bombardement massif, les défenseurs étant tués ou obligés de se tapir dans leurs abris profonds. Le nouveau détonateur du 106 servait à détruire les barbelés, car il permettait à l’obus d’exploser au contact plutôt que de s’enfouir dans le sol. Ces détonateurs étaient l’une des plus importantes évolutions techniques de la guerre et les barbelés furent détruits systématiquement. « Nos munitions et nos canons semblent ne pas avoir de limite maintenant », écrivit le capitaine Victor Tupper du 16e Bataillon quelques jours seulement avant de mourir au combat. « On est en train de mettre les chleuhs en pièces. »

Environ 15 000 fantassins canadiens appartenant à 21 bataillons de la première vague s’infiltrèrent vers le front pendant la nuit du 8 au 9 avril. Les chanceux passèrent par les 13 tunnels. Ces derniers étaient sombres et confinés, et certains d’entre eux semblaient sans fin, comme le Goodman qui mesurait 1 722 mètres, mais ils conféraient une certaine protection contre les obus et les intempéries. Les premières heures du 9 furent affreuses, la température étant tombée au-dessous de zéro et des bourrasques de neige déferlant de la crête.

Les Canadiens reposés étaient prêts. Même si les raids et les obus de l’ennemi avaient fait plusieurs milliers de morts et de blessés au cours des trois mois de préparation, la plupart des fantassins se sentaient plus prêts que jamais. Mais cela ne veut pas dire qu’ils étaient naïfs. Personne ne s’attendait à ce que la forteresse allemande tombe facilement.

Les hommes parlaient de leur sort. La plupart ne faisaient que peu de cas de la mort, disant qu’ils mourraient « quand ce serait leur tour ». Cependant, personne ne voulait mourir. Leur apparence calme dissimulait les batailles qui faisaient rage en leur for intérieur. Ils écri-vaient une dernière lettre à leurs êtres chers, ou dans leurs journaux au cas où leurs corps seraient trouvés. Le soldat Jack McClung du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, fils de l’auteure et activiste Nellie McClung, avait 19 ans. Jack avait quitté l’Université de l’Alberta pour s’enrôler l’année précédente, et il se trouvait devant la grave incertitude du combat pour la première fois. Il confia ses pensées à son journal : « la nuit du dimanche de Pâques et nous passons à l’assaut demain matin à 5 h 30.

J’imagine qu’on a plus de sentiments et de sensations durant cette courte nuit que durant toute la vie. […] Nous essayons tous de cacher notre état d’esprit réel. Je sais à quel point je pense à maman, à papa et à tous les enfants. »

L’état-major de Byng, plus en arrière, mais non moins anxieux, étudiait les cartes et espérait que les renseignements étaient fiables. Les Allemands avaient trois divisions le long du front : la 1re Division de réserve bavaroise au sud (jusqu’à Thelus), la 79e Division de réserve prussienne au centre (couvrant la côte 145 et un secteur au sud en face de la 3e Division d’infanterie canadienne) et la 16e Division Jaeger d’infanterie bavaroise au secteur nord. Il y avait à peu près 8 000 fantassins sur la crête ou immédiatement à l’est, tous retranchés dans de profondes tranchées ou dans des abris. Malgré l’évidence des préparations, les Allemands n’avaient pas fait venir de renforts. Il n’y avait pas beaucoup de place où loger d’autres hommes, et la crête devait pouvoir tenir pendant plusieurs jours. Il était prévu que les formations de réserve se mettent en marche aussitôt que la bataille s’engagerait, alors les Canadiens devraient mener l’attaque vigoureusement et rapidement.

Les quatre divisions canadiennes passeraient à l’assaut ensemble pour la première et la dernière fois de la guerre. La 1re Division, commandée par Currie, était à droite. À côté se trouvait la 2e, commandée par le major-général Henry Burstall. Ces deux divisions avaient le plus de distance à parcourir sur le champ de bataille irrégulier, les hommes de Currie devant traverser 4 000 mètres. Étant donné que la crête de Vimy rétrécit, à partir du sud-est, jusqu’à un point élevé à la côte 145, et constitue un axe inégal allant du sud-est au nord-ouest, les Canadiens attaquant à droite avaient une plus grande distance à parcourir que ceux du côté gauche. La 3e Division, commandée par le major-général Louis Lipsett, se trouvait devant une partie plus élevée de la crête, et le terrain était parsemé de dizaines de profonds cratères à cause des mines qui avaient explosé pendant les années de guerre souterraine. Au flanc gauche, la 4e Division, commandée par le major-général David Watson, se trouvait en face du point le plus élevé de la crête, la côte 145 (où se trouve aujourd’hui le monument de Vimy). La 4e Division avait 700 mètres à parcourir, et presque chaque pas se ferait en montant.

Les 15 000 fantassins canadiens suivraient un barrage rampant, et des milliers d’autres les suivraient en vagues successives. Il s’agissait donc d’une opération limitée dans le temps. Vu la distance à droite, les 1re et 2e divisions avaient quatre objectifs, les lignes noire, rouge, bleue et brune. Chacune devait être attaquée à un moment précis, à partir de 5 h 30, et les troupes devraient faire une pause à la ligne pendant que l’artillerie bombarderait les Allemands, puis le barrage rampant recommencerait. Les 3e et 4e divisions faisaient face à un front plus étroit et plus élevé, et elles n’avaient que deux lignes à capturer. Il était prévu que les combats dureraient jusqu’en début d’après-midi : au moins huit heures de combats intenses.

Les fantassins fixaient une baïonnette à leur fusil Lee Enfield sur toute la longueur du front alors que les aiguilles des montres synchronisées de centaines d’officiers s’approchaient de l’heure de l’assaut. Ceux qui se trouvaient dans les tunnels se rassemblaient vers l’est, attendant les explosions qui leur donneraient des débouchés, et les hommes dans les tranchées frissonnaient de froid et frappaient le sol pour se dégeler les pieds. Deux minutes avant l’heure zéro, heure de passer à l’attaque, 230 mitrailleuses Vickers ouvrirent le feu sur les lignes ennemies, balayant le front de milliers de balles de calibre 303. Il ne s’agissait pas tant de tuer des Allemands que de les obliger à rester dans leurs abris.

À 5 h 30, alors que le ciel sombre était lourd de neige, une tempête d’acier s’abattit sur l’ennemi. 983 pièces d’artillerie de campagne et de canons assiégeants, renforcés par les mortiers, lancèrent des bombes et des obus sur les lignes ennemies. Une série de mines explosèrent aussi sous les défenseurs. L’artillerie lourde de McNaughton ciblait les batteries ennemies, aidée par les avions d’observation qui faisaient des cercles au-dessus du front à la recherche de canons que leur tir trahirait.

L’infanterie canadienne sortit des tranchées et des tunnels. Le bruit était assourdissant. Les officiers criaient des ordres, mais on ne pouvait les entendre à cause du vacarme des obus qui faisaient un bruit ressemblant à des trains passant sans arrêt au-dessus des têtes.

Le lieutenant Gregory Clark du 4th Canadian Mounted Rifles s’était engagé à 26 ans, abandonnant un emploi de journaliste au Toronto Star. Il écrivit ceci à propos du tir d’obus : « J’avais vu la terreur, le grand et terrible tumulte de la bataille qui paralyse : quelque chose de si éloigné de l’humanité qu’on aurait dit que tous les dieux et tous les diables étaient devenus fous et se battaient entre eux, oubliant les faibles mortels sous leurs pieds. »

Des prisonniers allemands désarmés conduits vers les arrières, gardés par des Canadiens. [MDN/BAC/PA-001128]

Les Canadiens s’avançaient vers les explosions. Le barrage rampant se rapprochait des lignes ennemies de 100 verges toutes les trois minutes. Il était efficace sur presque toutes les parties du front, déchiquetant les lignes ennemies et forçant les Allemands à se terrer dans leurs abris. Des centaines moururent dans les explosions; d’autres furent enterrés vivants.

Certains des pelotons durent se battre pour atteindre la ligne noire, d’autres marchèrent simplement jusqu’à leur objectif. Le prix du sang fut habituellement payé lorsque quelques mitrailleuses allemandes ayant survécu tiraient sur les Canadiens qui s’approchaient d’elles. La ligne noire, à quelque 700 mètres à l’est, fut capturée vers 6 h 10.

Les Canadiens occupèrent les tranchées démolies des Allemands et laissèrent l’artillerie accomplir son travail mortel contre les positions ennemies au moyen de barrages fixes durant à peu près une demi-heure. Le barrage recommença à ramper à 6 h 45.

Les bataillons au front des 1re et 2e divisions atteignirent leur deuxiè-me objectif, la ligne rouge, vers les 7 h 15. Ils coururent parmi les corps d’Allemands, mais laissèrent aussi derrière eux une vague de cadavres en uniforme kaki et d’hommes blessés. Malgré le barrage, des Allemands continuaient de tirer alors que les obus faisaient rage partout.

Les rapports officiels contiennent des notes sur la lutte déterminée des troupes bavaroises. Ils « combattirent jusqu’au dernier, remarquait un officier canadien, ne donnant aucun signe qu’ils étaient prêts à se rendre. »

Des compagnies suivaient les premières vagues pour nettoyer les points forts qui avaient été dépassés par les unités de tête.

On appelait cela « nettoyer » l’ennemi, dont la plupart se terrait dans des abris profonds. Les Allemands reçurent l’ordre de quitter leurs cavernes sombres. Ceux qui ne gravissaient pas les escaliers rapidement, mains levées et armes baissées, étaient souvent tués par des grenades.

Les soldats désarmés, parfois en groupes de plusieurs dizaines, étaient envoyés aux arrières, mais cela était dangereux pour les Allemands qui risquaient d’être tués par leurs propres obus ou par des Canadiens effrayés ou vengeurs. Les prisonniers apprirent que leur vie valait plus s’ils portaient des Canadiens blessés, et des centaines d’entre eux se portèrent volontaires pour le travail éreintant.

Pendant que les 1re et 2e divisions se prépa-raient à attaquer les deux autres lignes d’objectifs au-delà de la ligne rouge, la 3e Division se démenait pour atteindre ses derniers objectifs en 90 minutes environ de combat et se retranchait pour tenir ses nouvelles positions. Comme à d’autres fronts divisionnaires, les servants de mitrailleuse Vickers se ruèrent à l’avant, des barbelés furent déroulés et des sacs de sable furent remplis pour bâtir de nouveaux systèmes de tranchées. Après la dure bataille arrivait le dur labeur pour se protéger des contrattaques qu’il fallait prévoir.

La 4e Division avait l’objectif le plus difficile de la crête : le point d’appui ennemi de la côte 145. Des soldats prussiens d’élite défendaient la position et ils avaient dressé la carte de toutes les voies d’accès, nettoyé les obstacles pour avoir de bons champs de tir et planté des piquets pour le tir des mortiers.

Les bataillons de la première vague de la division, quatre en tout, furent en difficulté immédiatement à l’heure zéro. Le barrage rampant avait pulvérisé une bonne partie de la ligne allemande, mais une tranchée à 365 mètres environ des Canadiens avait été laissée indemne intentionnellement. Le brigadier Victor Odlum, commandant de la 11e Brigade et officier respecté, prit la mauvaise décision d’interrompre le feu de l’artillerie. Il espérait que la tranchée serait capturée et qu’il pourrait s’en servir de base d’opérations avancée.

« Ils avaient des mitrailleuses et ils nous massacraient », s’est souvenu par la suite un Canadien. Le feu des armes légères était dé-vastateur. D’autres défenseurs allemands, plus haut sur la côte 145, avaient survécu au barrage et tiraient dans les rangs des Canadiens qui s’avançaient. Selon un rapport allemand, les « corps [de Canadiens] s’empilaient en petites buttes kaki ». Au bout de 90 minutes de bataille féroce, les soldats de Watson étaient éparpillés dans la boue du terrain neutre, et les Prussiens tenaient encore la plupart des positions. La situation était précaire.

Plus au sud, les 1re et 2e divisions avaient terminé leurs progrès vers leurs positions finales aux 3e et 4e lignes à partir de 9 h 35. Elles avaient eu un objectif difficile à la côte 135, mais les pioupious de renfort de la 13e Brigade britannique avaient envahi la position et la tenaient férocement. Les huit chars affectés à la 2e Division n’avaient pas pu traverser le terrain plein de cratères et étaient tous en panne ou endommagés par l’artillerie. Les 1re et 2e divisions s’étaient ruées sur leurs derniers objectifs, les lignes bleue et brune, et avaient lutté de manière acharnée jusqu’à 14 h, quand la résistance s’effondra enfin.

Alors que les divisions au sud atteignaient leurs objectifs, la 4e Division était en difficulté. Ses bataillons étaient coincés et égrenés dans la boue au bas de la côte 145. Le général Watson n’avait plus qu’un bataillon d’infanterie à jeter dans la bataille. Le 85e Bataillon, de la Nouvelle-Écosse, était relativement nouveau au front. Deux compagnies reçurent la consigne de s’avancer en après-midi pour tenter de sauver la situation. L’inquiétant, c’était que les Allemands réussissent à tenir la côte 145 même si le reste de la ligne tombait entre les mains des Canadiens, et qu’ensuite ils lancent des contrattaques pour dégager le flanc sud. La forteresse de la côte 145, tout comme le point élevé au nord, le Pimple, devait tomber, sinon les Allemands risquaient de remporter la victoire au dernier moment.

Les deux compagnies de Néo-Écossais s’infiltrèrent à travers le front. À leur insu, en étudiant la situation et en consultant l’artillerie, le général Watson et le commandant du bataillon, le lieutenant-colonel A.H. Borden, se sentirent obligés d’interrompre le barrage de soutien. Le front était trop instable, avec des soldats éparpillés partout dans le champ de bataille, à moitié immergés dans les cratères ou dans la boue. Les bombardements intensifs tueraient trop de Canadiens. Une estafette fut envoyée informer les commandants de compagnie du 85e Bataillon, mais un seul en fut informé avant l’attaque.

Quelques minutes avant 18 h, les fantassins fixaient leur baïonnette. Les épaules s’arrondissaient à mesure que les aiguilles des montres s’approchaient de l’heure zéro. Pas de son. Pas d’obus. Mener l’assaut contre une tranchée fortifiée sans barrage à ce stade de la guerre, c’était du suicide. Mais le point d’appui devait tomber. Les officiers mirent lentement le sifflet à leurs lèvres. Le son strident de l’attaque retentit. Les fantassins sautèrent des tranchées grossières pour attaquer les tranchées ennemies.

De l’autre côté du terrain neutre, les Prussiens faisaient une pause dont ils avaient grand besoin. Ils s’étaient battus toute la journée et avaient été la cible d’obus sans relâche. La bataille semblait gagnée. Des soldats épuisés, assoupis ou l’œil dans le vague, nombre d’entre eux dans des abris profonds, furent secoués par les signaux d’alarme des sentinelles, puis par quelques coups de feu de Mauser et les rafales des mitrailleuses lourdes Maxim MG-08.

Les Néo-Écossais se lancèrent à travers le terrain plein de cratères bourbeux. Ils furent balayés par les balles, leurs cris d’agonie s’entendaient dans l’étrange silence du champ de bataille sans tir d’obus. Mais le 85e ne fléchit pas. Ses soldats lancèrent un cri de guerre, puis ils foncèrent à travers des lignes allemandes, baïonnettes en avant. Une agitation confuse de coups de feu et de poignards laissa des dizaines de Canadiens et de Prussiens morts ou agonisants. Quelques-uns des défenseurs prirent la fuite, et la contagion se répandit chez les autres qui les suivirent. En quelque 10 minutes, c’était la débâcle chez les Prussiens.

La côte 145 tomba et le dernier point d’appui de la crête était aux mains de Canadiens au coucher du soleil. Le 10 à 15 h 15, après une nuit misérable dans le froid, dans la neige et sous le pilonnage, les 44e et 50e bataillons repoussèrent les Allemands lors d’un affron-tement violent, mais court.

La victoire avait coûté cher. Le sergent Ernest Black a raconté la scène effroyable vue d’en haut de la crête : « Ce n’était qu’un désordre de canons et de chariots défoncés, de chevaux morts et de cadavres d’hommes ». Lorsque les compteurs de corps eurent fini leur macabre besogne, on apprit que 7 700 Canadiens avaient été blessés ou tués les 9 et 10.

Les blessures des survivants étaient épouvantables. Les balles et les éclats d’obus avaient déchiré les chairs et broyé les os. La plupart des trous ensanglantés étaient pleins de boue et de tissus sales, le tout grouillant de microbes. Les plaies purulentes étaient difficiles à nettoyer à cette époque d’avant les antibiotiques, et les chirurgiens aux arrières coupaient souvent la chair déchiquetée dans l’espoir de prévenir les infections. Un nombre de soldats, incertain, mais important, moururent de leurs blessures ou d’infections pendant les semaines et les mois qui suivirent la bataille. Ces pertes ne sont pas officiellement comptées comme faisant partie de la bataille de Vimy.

Le 12, les Canadiens complétèrent leur victoire contre les Allemands à leur front. Trois bataillons canadiens réduits et fatigués attaquèrent le point d’appui du Pimple au nord de la crête. Des soldats prussiens avaient été amenés à la hâte pour renforcer la position, dans l’espoir de sauver au moins une partie cruciale de la crête. Ils étaient prêts à subir une attaque. Toutefois, l’assaut des Canadiens, lancé à 5 h dans une forte tempête de neige, derrière un barrage rampant encore plus fort, fracassa les forces d’élite allemandes de la 4th Guards Infantry Division.

Le commandant de la 6e Armée donna l’ordre de se replier jusqu’aux tranchées situées à environ sept kilomètres de Vimy et hors de portée de l’artillerie alliée. La défaite était complète.

Les soldats célèbrent leur victoire en quittant le champ de bataille de Vimy. [BAC/e010696454]

Depuis le tout début, les soldats canadiens eurent conscience d’avoir accompli une chose extraordinaire. De nombreux fantassins s’effondrèrent simplement de sommeil après leur calvaire et leur récompense de rhum et de repas chaud, d’autres prirent le temps de raconter leurs impressions dans leur journal ou d’écrire à leur famille.

Les butins de guerre furent énormes : plus de 4 000 prisonniers allemands, et des milliers d’autres tués, blessés ou forcés à fuir. Il y avait parmi les armes capturées 63 canons, 104 mortiers et 124 mitrailleuses.

Quatre croix de Victoria furent décernées à des Canadiens pour haute vaillance, dont trois à titre posthume. Des centaines de médailles furent aussi distribuées pour actes insignes de bravoure. Mais beaucoup d’actions courageuses passèrent inaperçues.

La célébration était mêlée de chagrin. La bataille de quatre jours avait fait 10 602 victimes, dont 3 598 morts. En fait, le premier jour des combats, où la plus grande partie de la crête fut surmontée, fut le jour le plus sanglant de l’histoire militaire canadienne. Cependant, Vimy n’a jamais été dépeinte comme étant un bain de sang insensé. La capture de la crête après les défaites des Français justifia l’exultation et la fierté.

Bien que la 1re Armée britannique eût fourni la moitié de l’artillerie, deux bataillons de combattants et des milliers de soldats employés à la logistique, les Britanniques furent rapidement effacés de l’histoire de Vimy. Vimy fut affichée comme étant une victoire canadienne. Il est pourtant bon de se rappeler que ce sont les fantassins et les mitrailleurs canadiens, soutenus par des unités de médecine et de génie, qui ont mené la plus grande partie des combats, et qui ont subi le plus grand nombre de victimes. Même sir Julian Byng, le général britannique qui commandait les Canadiens, fut oublié pendant la période qui suivit la Seconde Guerre mondiale. Il n’était pas rare, et ce ne l’est toujours pas, d’entendre que c’était Arthur Currie qui commandait le Corps à Vimy. C’est faux, mais cela semble plausible aux yeux de bien des gens parce que Vimy est présentée comme étant un événement emblématique dans l’histoire du Canada.

Dans notre souvenir collectif, Vimy est plus qu’une bataille. L’érection du magnifique monument de Walter Allward à la crête de Vimy en accroît l’importance. Son dévoilement par le roi Édouard VIII, le 26 juillet 1936, devant plus de 6 000 anciens combattants canadiens, cimenta sa valeur de symbole.

Des livres sur Vimy ont été publiés à l’occasion de son 50e anniversaire, au milieu des années 1960, et on entend plus communément depuis que Vimy fut la « naissance de la nation ». Les Canadiens, venus de tout le pays, y avaient combattu côte à côte, ils y avaient fait quelque chose de grand, ensemble.

Chaque nation choisit ses symboles, et Vimy est un symbole important pour le Canada. Des dizaines de milliers de Canadiens sont retournés au site de la bataille en pèlerinage officiel ou personnel. Se tenir devant le monument du Canada sur la crête, en France, comme des milliers de Canadiens le feront cette année à l’occasion du 100e anniversaire, c’est ressentir le poids de l’histoire, l’écho du choc des combats, et les voix distantes de ceux qui y ont servi et s’y sont sacrifiés.