Le 22e Bataillon et la Grande Guerre

Des officiers canadiens français du premier bataillon canadien francophone à être formé sous la conscription. [BAC/PA-022751]

Le 22e Bataillon (canadien-français) fut autorisé le 7 novembre 1914 grâce à un don de 50 000 $ du Dr Arthur Mignault. C’était le premier bataillon francophone du Corps expéditionnaire canadien. Le bataillon, comptant 36 officiers et 1 097 hommes de troupe, partit pour l’Angleterre à bord du RMT Saxonia en mai 1915. Après avoir passé plusieurs mois à s’entrainer en Angleterre, il partit pour la France, en septembre 1915, où commença son long périple dans les tranchées.

La première grande offensive à laquelle le 22e Bataillon participa fut celle de Courcelette. À 6 h 20 le 15 septembre 1916, l’assaut de deux armées qui devait être mené sur 16 kilomètres fut lancé par sir Douglas Haig. La deuxième vague d’attaques était prévue pour 18 h. Commandés par le Lieutenant-Colonel Thomas-Louis Tremblay, les Van Doos (comme les appelaient affectueusement les anglophones selon leur prononciation de 22) reçurent la consigne vers 15 h 30 d’être prêts au combat à 18 h. Le bataillon rencontra tout de suite une forte opposition des Allemands. Il réussit quand même à atteindre son objectif assez rapidement, mais à cause des soldats allemands cachés dans le village, le nettoyage de ce dernier prit plusieurs jours. Au cours des trois jours et des nuits qui suivirent, le bataillon dut repousser 14 contrattaques, dont sept au cours de la première nuit. L’horrible bataille se termina le 18 septembre 1916 et, bien qu’elle se soit soldée par une victoire, le bataillon avait subi de terribles pertes : 207 victimes, dont la majorité de ses 22 officiers. Tremblay lui-même fut couvert de débris trois fois, mais par chance il en ressortit indemne. Le bataillon avait fait plus de 300 prisonniers allemands et les 22e, 25e et 26e bataillons ensemble en avaient fait plus d’un millier. Grâce à son succès à Courcelette, le 22e Bataillon se fit une réputation, et cette bataille resta son plus grand succès de la guerre.

Les combats avaient marqué les soldats. Tremblay lui-même déclara qu’il ne souhaitait pas de pareille bataille à son pire ennemi, la comparant à l’Enfer. Par surcroit, presque immédiatement après la bataille, Tremblay prit un congé médical en Angleterre à cause d’une affection préexistante. Son absence fut un coup terrible pour le bataillon. Sous le nouveau commandement du major Arthur-Édouard Dubuc, le moral du bataillon souffrait, l’indiscipline et les désertions se multipliaient. Tremblay revint en février 1917 et la confiance revint aussitôt au bataillon.

Il est incontestable que la bataille la plus importante de la guerre pour le Corps expéditionnaire canadien fut celle de Vimy, en France, en avril 1917. Le Corps canadien reçut l’ordre de saisir la crête de sept kilomètres. À 5 h 30, le 9 avril, l’attaque fut lancée par plus de 15 000 soldats canadiens. Le 22e Bataillon avait reçu l’ordre de suivre les attaquants pour nettoyer l’ennemi des points de résistance qu’ils auraient dépassés. Avec le 25e Bataillon, il fit près de 400 prisonniers allemands. Le jour de l’assaut, le bataillon subit 66 blessés et pendant les cinq jours qui suivirent, il en subit 54 autres. Même si le rôle joué par les Van Doos à Vimy était beaucoup plus modeste que celui qu’ils avaient joué à Courcelette, Tremblay était toujours très fier de ses hommes, car ils avaient bien servi leur pays et avaient aidé le CEC à atteindre tous les objectifs qui lui avaient été confiés.

Après Vimy, et jusqu’à la fin de la guerre, le 22e Bataillon continua de se montrer fidèle à la réputation qu’il s’était forgée à Courcelette en prenant part à plusieurs batailles, notamment à la côte 70, à Ypres et à Passchendaele. Quand la guerre prit fin, les pertes du régiment s’élevaient à 1 197 morts et 2 893 blessés. Le bataillon reçut 21 Honneurs de Bataille en tout pendant la guerre. Il fut dissous après la guerre, mais une nouvelle force permanente fut autorisée en 1920. Le titre de Royal fut ajouté au nom du régiment par le roi George V en 1921. La Croix de la crête de Vimy fut remise au Royal 22e Régiment en 1923, sise à côté de la chapelle de la Citadelle de Québec où il est en garnison, afin que sa contribution à la Première Guerre mondiale ne soit jamais oubliée.

Face À Face

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Parfois, les dirigeants politiques font quelque chose de bien pour de mauvaises raisons. En 1963, l’indécision du premier ministre John Diefenbaker concernant l’ajout d’ogives nucléaires aux missiles de défense aérienne Bomarc des É.-U. placés sur le territoire canadien était une étude de cas sur la manière de ne pas gouverner. Elle allait clairement à l’encontre de l’accord signé par son gouvernement conformément au pacte de la Défense de l’Amérique du Nord (NORAD). Elle mena à la démission du ministre de la Défense, divisa son cabinet à tel point qu’une section du parti exigea sa démission et provoqua la colère publique de l’allié le plus proche du Canada. Le premier ministre, acculé, fut obligé de déclencher des élections qui aboutirent à la défaite de son gouvernement quatre ans après qu’il eut obtenu la plus grande majorité de l’histoire canadienne. Le nouveau gouvernement de Lester Pearson accepta les ogives nucléaires pour les Bomarc.

Diefenbaker se retira ridiculisé aux yeux des élites canadiennes, mais en 1965, le philosophe George Grant publia son fameux livre intitulé Lament for a Nation (complainte pour une nation, NDT) où il justifiait la défense de la souve-raineté nationale, vouée à l’échec, mais « noble », de Diefenbaker. Grant admettait que Diefenbaker avait créé tout un gâchis, mais il soutenait que « son incapacité à gouverner [était] liée à l’incapacité de ce pays à être souverain ».

Des Bomarc se trouvaient au Canada à la suite de la décision prise en 1959 d’abandonner le chasseur intercepteur à réaction Avro Arrow fabriqué au Canada. À la place, pour contrer une éventuelle attaque des Soviétiques, le Canada accepta de baser des Bomarc sur son territoire, mais Diefenbaker n’a jamais fait le nécessaire pour les rendre pleinement opérationnels.

Diefenbaker a géré la crise maladroitement,
mais l’histoire dit qu’il avait fort probablement raison

Au début des années 1960, une certaine fébrilité régnait à cause de la domination américaine de la politique canadienne relative à la souveraineté et à la défense, surtout après l’élection de l’impétueux Président américain, John F. Kennedy, qui manifestait un certain dédain envers Diefenbaker.

La crise des missiles de Cuba, en 1962, causa un véritable séisme. Kennedy s’attendait simplement à ce que le Canada fasse ce qu’on lui disait. Le cabinet refusa, par un vote majoritaire, d’élever le niveau d’alerte nucléaire pour ses forces. Le ministre de la Défense de Diefenbaker, Douglas Harkness, refusa l’ordre du cabinet et ordonna aux forces canadiennes d’obtempérer à l’exigence américaine. Cela indiquait une division fatale au sein du cabinet de Diefenbaker entre les bellicistes et les pacifistes.

La faction des « colombes » était dirigée par le ministre des Affaires étrangères, Howard Green, ardent défenseur du désarmement nucléaire. Ce que l’on n’a su que par la suite, c’est que Diefenbaker subissait des pressions en faveur du désarmement nucléaire unilatéral de la part d’une source improbable :
le mandarin parmi les mandarins, Norman Robertson, sous-secrétaire d’État des Affaires étrangères. Le Canada ne pouvait pas à lui seul réaliser le désarmement nucléaire, mais il pouvait prendre position contre la prolifération des armes atomiques sur son territoire.

L’interception de bombardiers soviétiques armés de bombes atomiques par des Bomarc armés d’ogives nucléaires aurait entraîné un holocauste dans l’espace aérien du Canada pour protéger des villes américaines. Mais ces bombardiers étaient en voie de disparition, peu à peu remplacés par des missiles.

En 1968, un nouveau premier ministre, Pierre Trudeau, doutait de l’utilité des Bomarc à ogive nucléaire, et en 1972, les ogives furent retirées. Les armes nucléaires n’ont jamais été permises depuis lors sur le territoire canadien.

 

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Examinons cette question en trois parties, la première concernant les relations entre le Canada et les États-Unis. La défense de l’Amérique du Nord était une responsabilité assumée par les deux nations, et le pre-mier ministre Diefenbaker avait impliqué le Canada dans l’Accord sur le Commandement de la défense aérienne de l’Amérique du Nord (NORAD) en 1958. L’année suivante, il accepta les missiles surface-air Bomarc et annonça au Parlement que des ogives nucléaires étaient nécessaires pour rendre ces armes efficaces. Les Bomarc devaient protéger les villes canadiennes et américaines des bombardiers soviétiques.

Au début 1962, le président John Kennedy n’avait pas les relations les plus cordiales avec le premier ministre Diefenbaker, mais l’hésitation de ce dernier au sujet de la mise en état d’alerte des Forces canadiennes lors de la crise des missiles de Cuba en 1962 fit enrager le dirigeant américain. Lorsque Diefenbaker revint sur la promesse d’armer les Bomarc au début de 1963, les relations canado-étasuniennes furent tendues à craquer.

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John Diefenbaker et Dwight Eisenhower. [Wikimedia commons]

Deuxième partie de l’affaire : les aspects militaires de la question nucléaire. Au début des années 1960, l’opposition du public aux armes nucléaires était encore faible, mais elle grandissait. Les chefs militaires au Canada et aux États-Unis n’ont pas pris cette opposition au sérieux parce qu’ils croyaient que des armes nucléaires étaient nécessaires pour contrer l’avantage numéraire de l’URSS. En plus d’accepter le Bomarc à ogive nucléaire, le Canada s’était engagé à installer des armes nucléaires en Europe.

Si le Canada faisait partie de l’alliance, qu’il s’agisse de NORAD ou de l’OTAN, et acceptait des rôles nucléaires pour finalement revenir sur sa promesse, à qui le tour ensuite?

Enfin, il y avait les enjeux de politique intérieure de la question nucléaire. Les progressistes conservateurs de Diefenbaker avaient obtenu une très forte majorité électorale en 1958. En 1962, une mauvaise gestion économique avait réduit les conservateurs à une minorité, et le mécontentement vis-à-vis de leur chef commençait à gronder dans les rangs.

La décision de Diefenbaker – ou plus précisément son incapacité à prendre
une décision – sur les armes nucléaires a détruit son gouvernement.

La faction antinucléaire du cabinet était menée par le ministre des Affaires étrangères, Howard Green, tandis que l’aile pronucléaire était menée par le ministre de la Défense, Douglas Harkness. Au milieu, vacillant, se trouvait le premier ministre. La crise de Cuba aggrava la division, ajoutant une note d’anti-américanisme flagrant à la question.

Le 30 janvier, l’ambassade des États-Unis au Canada publia une déclaration qui disait sans ambages que « le gouvernement canadien n’[avait] pas encore proposé d’arrangement capable de contribuer efficacement à la défense nord-américaine ».

Cela mit encore de l’huile sur le feu. Pendant que le premier ministre fulminait, les ministres commencèrent à démissionner les uns après les autres, Harkness en tête. Diefenbaker perdit un vote de confiance à la Chambre des communes et le Canada se trouva de nouveau en campagne électorale.

Diefenbaker parvint à empêcher les libéraux dirigés par Lester Pearson d’obtenir une majorité. La décision de Diefenbaker – ou plus précisément son incapacité à prendre une décision – sur les armes nucléaires a détruit son gouvernement. Les conservateurs ne reprendraient pas le pouvoir, à l’exception de quelques mois en 1979-1980, pendant 21 ans.

Lieutenant Jean Brillant VC, MC – le soldat qui n’abandonna jamais

Jean-Baptiste Arthur Brillant est né à Assemetquaghan, Québec, le 15 mars 1890. Son père était Joseph Brillant, employé à l’entretien de chemins de fer, et sa mère était Rose-de-Lima Raiche. Il a étudié au Collège de Saint-Joseph à Memramcook, Nouveau-Brunswick, et a ensuite étudié au Séminaire de Rimouski en 1904-1905. Après ses études, il a été opérateur de télégraphe pour une société de chemins de fer. Il s’est également engagé comme volontaire dans le 89e Régiment (Temiscouata et Rimouski).

Au cours de la Première Guerre mondiale, à la suite des lourdes pertes subies par le 22e Bataillon, seule unité d’infanterie canadienne-française à servir au champ de bataille, le 189e Bataillon d’infanterie a été mobilisé pour le renforcer. Le major Philippe-Auguste Piuze, qui a organisé le 189e Bataillon, a fait appel au 89e Bataillon et Brillant a décidé de l’accompagner.

En mars 1916, M. Brillant a quitté son poste d’opérateur de télégraphe, désireux de se joindre au Corps expéditionnaire canadien, et on
dit qu’il aurait déclaré avoir 13 ans de service à son actif. Il a été affecté au 69e Bataillon d’infanterie à son arrivée à Liverpool, au début du mois d’octobre, puis il a été muté au 22e Bataillon à la fin du mois, quand il est arrivé en France.

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Jean Brillant VC, MC [Illustration de Sharif Tarabay]

Bien que le temps qu’il a passé au front ait été relativement calme pour lui au début, il a participé à l’attaque de la crête de Vimy du 9 au 12 avril 1917. Il a été hospitalisé peu de temps après, ayant contracté la fièvre des tranchées. Ensuite, en juillet, il a de nouveau été hospitalisé, cette fois jusqu’en septembre.

En mai, il a écrit à un oncle que les choses s’activaient. Pendant la nuit du 27 au 28 mai, il a été appelé à prendre un avant-poste défendu par deux mitrailleuses et environ 50 hommes. Il est parti aux trousses de cinq hommes qui s’enfuyaient, en a mis quatre hors de combat et a capturé le cinquième qui a fourni au bataillon de précieux renseignements. Il a poursuivi le combat malgré des blessures subies pendant l’attaque. Ses actions lui ont valu la Croix militaire, laquelle lui a été décernée le 16 septembre.

Le matin du 8 aout, au début de la bataille d’Amiens, son bataillon se trouvait près de Méharicourt, en France. Il s’est précipité sur un poste de mitrailleuses ennemi et l’a capturé, tuant deux des défenseurs de ses propres mains. Malgré la blessure qu’il avait subie pendant l’attaque, il a refusé de se replier et a continué de se battre le lendemain, lors de l’attaque de Vrély. Le lieutenant Brillant et deux de ses hommes ont capturé 15 mitrailleuses et fait 150 prisonniers, et il a été blessé encore une fois. Refusant encore de quitter le front, il a mené une charge de plus, courant 600 mètres vers les canons allemands qui tiraient sur son bataillon. Il a été blessé une troisième fois mais a continué sur 200 mètres avant de s’effondrer.

Il est mort le lendemain, le 10 aout, et sa dépouille a été portée en terre au cimetière militaire de Villers-Bretonneux. Il avait 28 ans. La Croix de Victoria lui a été décernée à titre posthume le 27 septembre.

Cette dernière a été présentée à son père, à Rimouski, le 16 décembre 1918, par le duc de Devonshire, gouverneur général du Canada. Aujourd’hui, cette médaille est exposée avec sa Croix militaire et ses autres médailles au musée du Royal 22e Régiment, à la Citadelle de Québec. De la terre de sa tombe est également enfouie dans les murs de la Citadelle, avec de la terre de celle de Joseph Kaeble, le seul autre membre du Royal 22e Régiment à qui a été décernée la Croix de Victoria pendant la Première Guerre mondiale.

Aujourd’hui, on honore la mémoire du lieutenant Brillant partout dans la province de Québec. À Montréal, on trouve le parc Jean-Brillant, où un monument lui est dédié ainsi qu’une filiale de la Légion royale canadienne qui porte son nom.

Souvenir dans la capitale

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Les anciens combattants défilant jusqu’au cénotaphe d’Ottawa pour les cérémonies du jour du Souvenir sont de moins en moins nombreux. [Metropolis Studios]

Quatre réservistes d’Halifax trouvent
que cela vaut le déplacement

Pour Darrel MacDonald, le 11 novembre 2016 tardait beaucoup à venir.

Cet ancien caporal du Nova Scotia’s Princess Louise Fusiliers prévoyait son pèlerinage au Monument commémoratif de guerre d’Ottawa depuis qu’un des siens fut tué en Afghanistan, il y a neuf ans. Le caporal-chef Christopher Paul Stannix perdit la vie en même temps que cinq autres soldats quand son véhicule blindé fut détruit par une bombe au bord d’une route, à l’ouest de Kandahar, le 8 avril 2007.

Il s’agissait des premiers morts au combat de l’Unité de milice, toujours basée au Manège militaire d’Halifax, depuis des dizaines d’années, et du plus grand nombre de soldats canadiens tués au combat en une seule journée depuis la guerre de Corée.

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La Mère de la Croix d’argent, Colleen Fitzpatrick, et son époux, Jim, dans la Chapelle du Souvenir de la Tour de la Paix, ouvrent le Livre du Souvenir à la page où est inscrit le nom de leur fils, le caporal Darren James Fitzpatrick, tué en Afghanistan le 6 mars 2010. [Stephen J. Thorne]

M. MacDonald, qui se déplace en fauteuil roulant depuis un accident survenu à l’entrainement en 1998, avait résolu d’aller au Monument commémoratif de guerre rendre hommage à son compagnon d’armes et à tous les Canadiens morts au champ d’honneur : plus de 117 000 en tout.

« C’est un voyage que je voulais faire depuis longtemps », dit M. MacDonald qui, en 2014, proposa avec succès le nom de Stannix pour un nouveau traversier faisant la navette entre Halifax et Dartmouth. « Le voyage valait la peine. »

Il faisait partie des dizaines de milliers de personnes qui ont assisté à la cérémonie du 11 novembre au cénotaphe de granite dont les soldats, marins et aviateurs en bronze, qui se trainent avec une détermination macabre vers le sommet éternel, semblent plus émouvants encore après une restauration récente.

Les Canadiens sont de plus en plus nombreux à assister aux cérémonies du Souvenir depuis que la participation du Canada à la guerre contre le terrorisme attire de nouveau l’attention sur les mili-taires et leurs sacrifices.

« C’est une recrudescence de la fierté et de la reconnaissance des Canadiens », a déclaré M. Jean-Pierre Riendeau, ainé métis âgé de 68 ans et ancien membre du Royal 22e Régiment.

Il a servi en Europe pendant la guerre froide et au Moyen-Orient après la guerre du Kippour de 1973. Pendant les six derniers mois de 1974, une bonne dizaine de Canadiens ont été tués et encore plus ont été blessés en devoir de maintien de la paix à Chypre et au Moyen-Orient, dont neuf lorsqu’un aéronef canadien fut abattu. M. Riendeau connaissait.

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Le cortège vice-royal au Monument commémoratif de guerre, à Ottawa, le 11 novembre 2016, jour du Souvenir. [Metropolis Studio]

« Les gens pensaient qu’il n’y a que des vieux qu’on voit le jour du Souvenir, dit-il. Mais maintenant, je pense que la foule sait de quoi avaient l’air ces vieux gars lorsqu’ils revenaient des combats. Ils avaient tous l’air jeune, et ils ont tous passé leur jeunesse à combattre. Et je pense que les gens s’aperçoivent que les jeunes gens sont tout aussi engagés que l’étaient les vieux. C’est une bonne chose. »

Le nombre de ces « vieux gars », comme les appelle Riendeau, diminue avec le temps qui passe. Et en les voyant défiler en ce jour du Souvenir, béret sur la tête et médailles à la poitrine, les applaudissements respectueux de la foule n’en étaient que plus émouvants.

John Newell, qui a aujourd’hui plus de 90 ans, faisait partie de ces anciens combattants. Il a été instructeur dans le cadre du British Commonwealth Air Training Plan pendant la Seconde Guerre mondiale, et il attend toujours une forme de remerciement officiel de la part du pays qu’il a servi.

Le programme a servi à former plus de 131 000 pilotes et membres d’équipage entre 1940 et 1945.

« Nous avons perdu beaucoup de pilotes, instructeurs et élèves, dit M. Newell. Et on trouve encore leurs dépouilles aujourd’hui. Roosevelt nous appelait “l’aérodrome de la démocratie”. » Churchill disait que nous soutenions un des plus grands efforts canadiens de la guerre. Pourtant, le Canada ne nous a jamais donné de marque de reconnaissance. L’instructeur et ses élèves, des centaines d’élèves, sont tout aussi morts en volant pour le Canada qu’un pilote de chasse en Angleterre. Lui, il obtient de la reconnaissance; nous, rien. »

Les cérémonies ont quand même une grande valeur pour lui, comme pour tous les anciens combattants qui étaient présents.

À l’arrivée du cortège vice-royal, la Musique centrale des Forces armées canadiennes, dirigée par le major Dave Shaw et le Chœur d’enfants d’Ottawa, dirigé par Jamie Loback et Allison Prowse, ont donné une interprétation émouvante d’Ô Canada alors que le drapeau à feuille d’érable et l’Union Jack claquaient au vent.

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David Flannigan (à g.), président de la direction nationale, et le commandant du district G, Stan Halliday, placent une couronne au Monument commémoratif de guerre au nom de la Légion royale canadienne. Un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale portant l’insigne des Fusiliers Mont-Royal brave le froid devant le Monument commémoratif de guerre. [Metropolis Studios]

Les anciens combattants saluaient. Le sergent d’aviation Fred Paci a joué la sonnerie aux morts à la trompette. Ensuite a retenti le premier des 21 coups de canon tirés par le 30e Régiment de campagne en l’honneur de la 11e heure du 11e jour du 11e mois, moment où s’est terminée la Première Guerre mondiale, lors de la signature de l’armistice entre l’Allemagne et les pays alliés à Compiègne, France, en 1918.

Les cloches de la Tour de la Paix ont sonné 11 fois au début du silence de deux minutes. Des larmes coulaient. Les cloches se sont arrêtées. Le deuxième canon a tonné. Le sergent Ken MacKenzie a joué la complainte à la cornemuse, puis le sergent Paci qui a joué la sonnerie du Réveil. Deux CF-18 sont passés au-dessus des têtes au moment où il finissait, qui ont été suivis par un vol d’hélicoptères.

Le président de la Direction nationale de la Légion royale canadienne, David Flannigan, a lu l’Acte du Souvenir, strophe du poème For the Fallen de Laurence Binyon : « Ils ne vieilliront pas comme nous, qui leur avons survécu. Ils ne connaîtront jamais l’outrage ni le poids des années. Quand viendra l’heure du crépuscule et celle de l’aurore, nous nous souviendrons d’eux. »

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Un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale portant l’insigne des Fusiliers Mont-Royal brave le froid devant le Monument commémoratif de guerre. [Richard Lawrence, gracieuseté de la Direction nationale]

Pendant que le tonnerre des canons continuait, le brigadier-général Guy Chapdelaine a prononcé un mot de réconfort et une prière. « D’un océan à l’autre, nous sommes venus, dit-il, de divers milieux, de croyances et de traditions diverses, mais nous sommes d’abord et avant tout unis par notre devoir de mémoire. »

Sous les regards de plusieurs anciens combattants accompagnés de chiens d’assistance pour TSPT, il a fait un appel poignant au souvenir de ceux qui sont morts au combat et de ceux qui ont été marqués non seulement physiquement, mais mentalement, et il a fait référence aux 70 vétérans d’Afghanistan, au moins, qui se sont suicidé après leur retour chez eux, ainsi qu’à tous ceux qui les ont précédés.

« Nous nous souvenons de tous ceux qui portent en eux les marques de la guerre : sur leur corps, dans leur esprit ou dans leur âme, a-t-il dit.

« Nous sommes peinés que certains aient dû mettre fin à leurs jours pour mettre fin à la lutte contre la douleur atroce qu’ils ressentaient. »

Pendant que le chœur chantait Au champ d’honneur, le cortège vice-royal s’est mis à déposer des couronnes, d’abord le gouverneur général, David Johnson, puis la Mère  de la Croix d’argent, Colleen Fitzpatrick (de la part des mères du Canada), suivie du premier ministre, Justin Trudeau et de son épouse Sophie Grégoire-Trudeau (de la part du gouvernement du Canada), du président du Sénat, George Fury (de la part du Parlement du Canada), du ministre des Anciens combattants, Kent Hehr, du général Jonathan Vance, du chef d’état-major de la défense et, enfin, au nom de la jeunesse du Canada, des quatre gagnants des concours littéraire et d’affiches de la Légion royale canadienne : Olivia Zeng de Coquitlam, Colombie-Britannique, Casey O’Neill de Belleisle Creek, Nouveau-Brunswick, Shane Pendergast de Mount Stewart, Île-du-Prince-Édouard et Ethan Harry Edstrom d’Edmonton.

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Les lauréats du concours littéraire et d’affiches de la Légion royale canadienne — Shane Pendergast, Casey O’Neill, Olivia Zeng et Ethan Harry Edstrom — déposent une couronne au nom de la jeunesse canadienne. [Richard Lawrence, gracieuseté de la Direction nationale]

M. Flannigan a déposé une couronne de la part de la Légion avant le corps diplomatique et d’autres parties, suivis par des dizaines d’autres, puis ensuite par une foule de gens qui ont déposé leur coquelicot sur la Tombe du Soldat inconnu.

Pour Colleen Fitzpatrick, dont le fils, le caporal Darren James Fitzpatrick est mort il y a six ans quand il a mis le pied sur une mine en Afghanistan, la cérémonie émouvante était le point culminant du tourbillon d’entrevues et d’activités qui accompa-gnent le titre de Mère de la Croix d’argent.

Elle a cependant pu faire une pause de quelques minutes le jeudi, lorsque, les larmes aux yeux, elle est entrée dans la Chapelle du Souvenir, à l’intérieur de la Tour de la Paix, pour voir et toucher le Livre du Souvenir où est inscrit le nom de son fils.

Son cœur ne guérira jamais, et voir le nom de son fils parmi ceux des disparus ne lui sera jamais facile, a-t-elle dit.

En entrant dans la salle, elle se sent « un peu submergée, a-t-elle ajouté. C’est très émouvant. On se sent plonger dans le calme quand on entre. Et même si je me sentais prête quand je suis entrée, quand j’ai vu le nom de Darren dans le Livre du Souvenir, je me suis sentie accablée. C’est à ce moment-là qu’on doit faire une pause pour penser aux milliers de parents qui ont été touchés. Alors, nous sommes ici pour Darren, oui, mais je pense à tous les êtres chers, les fils et les filles, que nous avons perdus, et à toutes les mères et à tous les pères qui se souviennent chaque jour, pas seulement le jour du Souvenir. Ils ressentent cela tous les jours de leur vie. »

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Après la cérémonie officielle, de nombreuses personnes ont déposé leur coquelicot sur la Tombe du Soldat inconnu. [Metropolis Studio]

L’aumônier honoraire de la Légion, le rabbin Reuven Bulka, a dit lors de sa bénédiction ponctuée de ses « 10 bravos », que
se souvenir de manière significative, c’est « exprimer notre gratitude non pas humblement, mais plutôt énergiquement; non pas en général, mais de façon spécifique ».

« Comment dire merci sans cesse à nos anciens combattants? En les embrassant […] En enseignant à nos enfants ô combien nous leur sommes redevables. Et en disant à l’unisson, fort et haut pour qu’ils nous entendent : Bravo! »

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Cinq batailles qui ont façonnée Canada

LA GUERRE A FAÇONNÉ LE CANADA. Cette petite phrase ne vient pas souvent à l’esprit des Canadiens, habitués à vivre dans un royaume pacifique, mais elle est certainement vraie. L’avenir de l’Amérique du Nord britannique fut décidé dans les plaines d’Abraham en 1759 et confirmé pendant la guerre de 1812, où le Canada survécut tout juste à l’invasion américaine. Deux grandes guerres mondiales ont montré que le Canada ne plierait devant rien pour vaincre les desseins expansionnistes des kaisers et des dictateurs de l’Axe. Des Canadiens et Canadiennes ont été déployés au combat contre les islamistes qui menaçaient, et menacent encore, les démocraties. Le Canada n’était pas une grande puissance, mais ses militaires, au cours du siècle passé, ont joué un rôle important aux côtés de leurs alliés.

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L’artiste Hervey Smith dépeint en un seul tableau tous les aspects de la bataille. [Collection d’œuvres canadiennes Peter Winkworth/BAC/R9866-2102]

LE CANADA ALLAIT-IL ÊTRE COLONIE FRANÇAISE OU BRITANNIQUE? La guerre de Sept Ans (1756-1763) régla la question, et la bataille déterminante fut livrée à Québec le 13 septembre 1759. Cet affrontement opposa le général James Wolfe, qui commandait des troupes régulières britanniques au marquis de Montcalm, qui avait des forces plus nombreuses mais mixtes de réguliers, de guerriers des Premières Nations et de miliciens. Les préparatifs de l’engagement décisif furent longs; la bataille devait être brève.

James Wolfe, né en 1727, était officier de l’armée depuis 1741, et il avait servi sur le continent, en Écosse et à la prise de Louisbourg en 1758 où, en tant que brigadier, il s’était distingué. Il fut promu major-général et on lui confia le commandement des forces terrestres de l’expédition de Québec le 12 janvier 1759. Son commandement englobait 10 bataillons d’infanterie formés de quelque 8 500 soldats réguliers. L’expédition avait le soutien de 49 navires, dont 22 de 50 canons ou plus.

Wolfe avait des problèmes d’estomac et des rhumatismes, et bien que très compétent, il avait du mal à gérer ses subordonnés.

À son arrivée au large de Québec, le 27 juin, Wolfe prévoyait accoster à l’est de la ville, sur la rive nord du Saint-Laurent, mais prévoyant cette manœuvre, Montcalm avait fortifié la rive. Le commandant britannique, sûr de gagner s’il pouvait obliger Montcalm à accepter le combat, se trouva donc forcé de revoir ses plans. S’il ne pouvait pas obliger les Français à se battre, l’hiver le contraindrait à se replier sur Louisbourg jusqu’à la fin du printemps de 1760.

Que faire? Wolfe modifiait ses plans sans arrêt, sa mauvaise santé empirant les choses. Il plaça ses canons en face de Québec et bombarda la ville; il lança une attaque juste à l’ouest de la rivière Montmorency le 31 juillet et subit de lourdes pertes; il donna l’ordre d’incendier les habitations à l’est et à l’ouest de Québec. Finalement, ne sachant comment procéder, il écrivit à ses trois brigadiers pour leur demander de « penser à la meilleure façon d’attaquer l’ennemi ». Ils lui suggérèrent d’envoyer l’armée en amont de la ville, sur la rive nord. Ils dirent que, si les voies de communication vers Montréal et l’intérieur de la Nouvelle-France étaient bloquées, « le général français devrait se battre selon [leurs] propres conditions ». Wolfe accepta et, le 8 ou le 9 septembre, il fit faire une reconnaissance vers l’aval et décida de tenter un débarquement à l’Anse-au-Foulon, où une piste montait la falaise.

Le 13 septembre à 4 h, plusieurs compagnies d’infanterie légère grimpèrent la falaise et mirent en déroute la petite force qui se trouvait là. Au matin, les réguliers de Wolfe s’alignaient dans les plaines d’Abraham et Montcalm, attendant peut-être des renforts de l’ouest, décida quand même de se battre. Il forma ses colonnes et lança ses hommes à l’assaut des lignes britanniques à 10 h. Wolfe laissa les Français s’approcher à moins de 80 coudées et deux salves les décimèrent. Montcalm fut blessé pendant le premier quart d’heure de la bataille et fut transporté à Québec où il mourut. Wolfe, atteint trois fois, mourut dans les plaines. Le reste de la force française partit vers l’ouest peu après en contournant les Britanniques. La ville de Québec se rendit le 18 septembre.

La conquête de la Nouvelle-France n’était pas encore achevée. La Marine royale devait quitter le Saint-Laurent peu après la victoire, et la garnison britannique, où le scorbut faisait rage, avait peine à survivre. À la fin du mois d’avril 1760, les Français attaquèrent et remportèrent une importante bataille à Sainte-Foy, à l’ouest de Québec, mais les Britanniques se replièrent à l’intérieur des murs de la ville. Le succès éventuel dépendait alors de l’arrivée des navires ravitailleurs : s’ils étaient français, la Nouvelle-France pourrait survivre; s’ils étaient britanniques, la colonie était condamnée. La Royal Navy arriva à la mi-mai, et la conquête fut effectivement totale. Montréal capitula en septembre, et le traité de Paris de 1763 donna la Nouvelle-France à la Grande-Bretagne.

Le fait français demeurait au Canada, mais l’avenir de la colonie était entre les mains de Londres. Wolfe n’avait pas été un grand capitaine, mais il avait gagné la bataille décisive. Le sort d’empires, la destinée du Canada, avaient dépendu d’un sentier montant une falaise dans une anse qu’on surnomme maintenant Wolfe’s Cove.

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Les derniers mots du major-général Isaac Brock furent : « Continuez, volontaires de York! » [John David Kelly/Collection Beaverbrook d’art militaire]

LA GUERRE DE 1812 MIT EN PÉRIL L’EXISTENCE DE L’AMÉRIQUE DU NORD BRITANNIQUE. Les Canadas pourraient-ils survivre à l’assaut des États-Unis numériquement supérieurs et plus riches? Pour ce faire, il faudrait un commandant aguerri. Heureusement, au début de la guerre en juin 1812, les forces britanniques en avaient un : le major-général Isaac Brock.

Ce dernier avait une tâche colossale à accomplir pour défendre le Haut-Canada. La loyauté d’un grand nombre des colons arrivés des États-Unis au cours des 30 dernières années était naturellement suspecte, et ils étaient au moins quatre fois plus nombreux que les colons loyalistes. L’organe législatif, peu coopératif, refusait de dresser des plans sérieux pour la guerre. Le nombre de soldats britanniques réguliers n’était que de 1 600. En outre, pour s’assurer la loyauté des Premières Nations, il fallait leur montrer que les défenseurs britanniques aient une chance crédible de victoire. Brock savait qu’il devait frapper le premier.

Tout de suite après avoir appris que la guerre avait commencé, et après une petite indécision qui ne lui ressemblait pas, Brock donna l’ordre au capitaine Charles Roberts du Fort St. Joseph, situé à la tête du lac Huron, de s’emparer de Michillimakinac. Roberts déplaça 600 hommes, des autochtones, quelques soldats et un petit nombre de commerçants de fourrures, sur 80 kilomètres jusqu’à Michillimakinac, dit au commandant américain surpris que la guerre avait été déclarée, et accepta sa reddition le 18 juillet. Cette petite victoire mit les Premières Nations du secteur supérieur des Grands Lacs du côté des Britanniques.

Cependant, tout n’était pas encore dit. Le 12 juillet, le brigadier-général William Hull quitta Détroit à la tête de forces américaines et entra au Canada. Le long de la frontière, les miliciens désertaient pour se joindre aux Américains ou s’enfuyaient. Brock était découragé, et il s’inquiétait que le moral du public défaillît, que tout le monde eût peur que le Haut-Canada soit condamné. Mais les troupes britanniques tenaient encore Fort Amherstburg, alors Brock rassembla réguliers, Autochtones et miliciens et s’y rendit le 13 aout. Il s’aperçut que Hull, commandant pompeux et faible, était déjà reparti à Détroit avec ses 2 000 hommes. Brock disait que l’« état de la province [du Haut-Canada] n’exigeait rien de moins que des mesures désespérées ». La Marine provinciale avait capturé un navire américain où se trouvait la correspondance entre le général Hull et le secrétaire de la Guerre à Washington. Il était clair, dit Brock, que la « confiance accordée au [général Hull] n’était plus, et il est évident que le découragement règne partout ».

Cette intuition poussa Brock à prendre la décision d’attaquer Détroit. Le 16 aout, il fit traverser la rivière Détroit à ses 1 300 hommes, dont 600 membres des Premières Nations commandés par Tecumseh, chef shawnee, et 400 miliciens, et invita Hull à se rendre. Le danger que les Premières Nations échappent « à tout contrôle au moment où commenceraient les hostilités », comme l’écrivit Brock à Hull, fut suffisant et le général américain déposa les armes, livrant hommes, provisions, 35 canons et autre matériel de guerre.

L’effet du bluff et de l’audace de Brock sur la population du Haut-Canada fut vite évident. Il écrivit à sa famille que « la milice a été inspirée par notre récent succès; les mécontents ont été réduits au silence ». Personne ne pensait plus que la défaite britannique était inévitable.

La guerre était cependant loin d’être terminée, et Brock lui-même fut tué lors de la première grande bataille sur la péninsule du Niagara, à la victoire de Queenston Heights en octobre 1812. Les défenseurs des Canadas ne seraient pas toujours aussi bien dirigés qu’ils l’avaient été par Brock, mais la fin de l’impasse de deux ans de guerre fit que les Canadas, rien qu’en survivant, avaient remporté une grande victoire. Ils étaient restés britanniques, et l’expansionnisme américain avait été bloqué. Brock est encore vu comme le héros de la guerre, le chef capable et charismatique qui comprenait l’impact des victoires sur l’opinion publique, même les plus petites.

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Les Canadiens bâtissent un pont sur le Canal du Nord, en septembre 1918.[MCG/19970051-001]

CENT ANS APRÈS, LE DOMINION DU CANADA ÉTAIT À NOUVEAU EN GUERRE. Sa relation avec les États-Unis s’était améliorée depuis des dizaines d’années, malgré les craintes de guerre occasionnelles. Les Canadiens avaient combattu les Boers en Afrique du Sud au début du siècle, mais la population n’était pas du tout prête à un conflit outre-mer.

La Grande-Guerre commença pour le Canada le jour où la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne du Kaiser, le Canada étant alors une colonie britannique. Les hommes répondirent à l’appel diligemment, et ils continuèrent de le faire jusqu’à ce que le nombre des victimes dépasse celui des volontaires, à la fin de 1916. Les soldats canadiens qui partirent en guerre, surtout de récents immigrants britanniques, apprirent sur le tas. Ils tinrent bon à la première attaque au gaz majeure, à Ypres, en avril 1915. Ils se battirent à la Somme en 1916, ils prirent la crête de Vimy auparavant imprenable en avril 1917, et ils avancèrent avec obstination à travers les horreurs de Passchendaele dans le froid de l’automne de 1917. Les batailles les plus importantes, celles des cent jours entre le 8 aout 1918 et l’armistice, les attendaient encore.

En aout 1918, les Canadiens menèrent une attaque de grande envergure à Amiens, s’avançant de jusqu’à 15 kilomètres le premier jour. Alors commandé par des Canadiens, et la moitié de ses effectifs étant nés au Canada, le Corps canadien avait une réputation bien méritée de corps d’élite, et le lieutenant-général sir Arthur Currie, son commandant, avait gagné l’admiration du grand état-major britannique. Malheureusement, ses propres soldats ne l’aimaient pas.

Après Amiens, les quatre divisions canadiennes partirent à Arras, au nord. Les effectifs étaient au complet et, grâce à Currie, ils avaient plus d’ingénieurs, de camions, de canons et de fantassins que les corps d’armée britannique. Le Corps canadien fit une brèche dans la ligne Drocourt-Quéant à l’issue de luttes couteuses, obligea les Allemands à se replier et prit la voie de l’ouest vers le Canal du Nord inachevé. Sa tâche, la plus importante de la guerre, était de le traverser.

Mais comment? Les berges étaient élevées, le canal était large et le côté allemand bien fortifié. Les postes de mitrailleuses ennemies sur la berge étaient nombreux, il y avait des lignes successives de tranchées à l’arrière, ainsi que les canons et le gaz. Currie fit sa reconnaissance lui-même, comme il le faisait toujours, et décida que le meilleur endroit pour attaquer était le tronçon inachevé de 3 600 mètres. Il lui fallait l’élément de surprise pour réussir, et parvenir à envoyer 50 000 hommes à travers une petite brèche et les déployer sur un front de 15 à 20 kilomètres. Il lui faudrait construire rapidement des ponts pouvant supporter ses chars et ses camions, une bonne communication et assez de munitions, de fil de fer et de nourriture pour soutenir ses soldats lorsque l’ennemi contre-attaquerait. Le plan que produisirent les officiers d’état-major, presque tous canadiens, était complexe, mais bien conçu.

Les supérieurs britanniques de Currie doutaient qu’il réussisse à mettre en œuvre un plan si audacieux. Son ami le général sir Julian Byng lui demanda s’il pensait pouvoir le faire. « Oui, répondit Currie. S’il y a moyen de le faire, les Canadiens peuvent le faire. » Byng enchaina, « mais si tu échoues, on te renvoie chez toi. »

Les canons canadiens ouvrirent le feu le 27 septembre à l’aube, et les fantassins des 1re et 4e divisions s’avancèrent. Les ingénieurs canadiens fournirent rapidement des ponts pour l’infanterie et des rampes pour les canons et les véhicules. La 4e Division fut l’objet d’un feu d’enfilade, mais elle atteignit quand même son objectif, le bois de Bourlon. La Première Division, se dirigeant vers la gauche, prit le contrôle des villages le long du canal. Le front était alors d’environ 15 kilomètres, et une division britannique traversa le canal. L’ennemi envoya des renforts à la hâte, et les combats se poursuivirent jusqu’au 1er octobre, quand Currie annula l’avancée. Le chemin de Cambrai, route principale et voie ferrée servant au transport du matériel allemand dans le nord de la France, était alors leur point de mire.

À ce moment-là, les Canadiens de Currie étaient au milieu de ce qu’on appelle depuis les Cent jours du Canada. Ils allaient pulvériser les positions allemandes au front occidental et écraser un quart des divisions ennemies sur le terrain. Entre le 8 aout et le 11 novembre, jour de la capture de Mons, en Belgique, les quatre divisions de Currie jouèrent le rôle le plus important jamais joué par des soldats canadiens. Le prix fut terrible – 45 000 morts, blessés et prisonniers, c’est-à-dire 20 p. 100 du total des pertes canadiennes à la guerre de 1914-1918 –, mais les gains de territoire et les coups portés à l’ennemi étaient réels et extrêmement importants. L’objectif des Allemands, contrôler l’Europe, avait été bloqué par les Alliés, et le Corps canadien avait joué un rôle disproportionné par rapport à son effectif.

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Les troupes canadiennes traversent l’Escaut à bord de véhicules amphibies Buffalo. [Donald I. Grant/MDN/BAC/PA-136754]

Le Corps canadien avait montré que les civils inexpérimentés de 1914, devenus fiers Canadiens grâce au succès sur les champs de bataille, étaient devenus les soldats qualifiés, techniquement compétents et déterminés des Cent jours. Ils avaient aussi montré qu’ils pouvaient apprendre à se battre sur le tas, bâtir une excellente réputation et se forger une renommée. Et sir Arthur Currie était devenu le plus grand soldat canadien, un commandant à l’imagination fertile qui s’occupait bien de ses hommes et qui faisait partie des tout meilleurs de la Première Guerre mondiale.

LES LEÇONS DE LA GRANDE GUERRE FURENT MALHEUREUSEMENT VITE OUBLIÉES AU CANADA. Les gouvernements laissèrent les forces armées s’amoindrir presque au point de disparaitre, les armes devinrent vite obsolètes et une fois de plus, le Canada allait partir en guerre sans y être préparé.

Le Canada entra en guerre le 10 septembre 1939, non plus en tant que colonie comme en 1914, mais en tant que dominion qui avait le contrôle de sa politique inté-rieure et étrangère. Le Canada décida tout de même
de suivre la Grande-Bretagne dans la guerre contre l’Allemagne hitlérienne. Pendant que la guerre faisait rage, pendant que la Grande-Bretagne subissait une défaite après l’autre, l’effort principal du Canada était de lever une Première armée canadienne de cinq divisions et deux brigades blindées pour la Grande-Bretagne. Une division fut envoyée se battre en Italie en 1943, puis une deuxième. Les trois autres divisions traversèrent la Manche en juin et juillet 1944 où elles prirent part aux féroces combats en Normandie et, en aout, au « breakout ». La Première Armée canadienne accomplit une partie importante des efforts des alliés contre les nazis.

À la fin de septembre, le deuxième Corps de l’Armée canadienne était en Belgique où il se préparait à sa principale lutte de la guerre. Le lieutenant-général Guy Simonds, commandant du corps, remplaçait temporairement le général Harry Crerar, qui avait de graves problèmes d’estomac, en tant que commandant de l’Armée. Il avait pour tâche de nettoyer l’estuaire de l’Escaut que le maréchal Bernard Montgomery, commandant du 21e Groupe d’armées, avait oublié, on ne sait comment, afin que les provisions indispensables puissent atteindre le grand port d’Anvers, capturé intact par les alliés, mais à 80 kilomètres à l’intérieur des terres.

Les Allemands avaient été nettement battus en Normandie, mais ils avaient récupéré à une vitesse incroyable, et ils étaient en train de fortifier la péninsule du Beveland-Sud et l’ile de Walcheren. Les en déloger serait pour les Canadiens la tâche la plus difficile de la Seconde Guerre mondiale. Le temps était misérable, froid, humide. Le champ de bataille était en grande partie au-dessous du niveau de la mer, et seules les digues permettaient de se déplacer sans trop de difficultés; ces digues, étant bien entendu, exposées au feu de l’ennemi.

Simonds se replia dans sa roulotte, réfléchit au problème et établit son plan. La 3e Division d’infanterie canadienne, renforcée par la 4e blindée canadienne et la 52e Division britannique, nettoierait la rive sud de l’Escaut qu’on appelait la poche de Breskens. Pendant ce temps, la 2e Division canadienne libèrerait le Beveland-Sud. Pour terminer, Walcheren, d’où l’on contrôlait l’entrée de l’estuaire de l’Escaut, serait attaquée par la route sur digue menant au Beveland-Sud. Le concept était simple, et Simonds devait persuader le Bomber Command de l’Aviation royale d’attaquer les digues qui tenaient la mer à l’écart du sol fertile de Walcheren. Il présenta son point de vue brillamment aux maréchaux de l’air, et son argument l’emporta.

Les combats furent féroces. Dans la poche de Breskens, les Allemands étaient très compétents et bien approvisionnés, et il fallut des lance-flammes, un feu d’artillerie implacable et beaucoup de courage pour les chasser de leurs tranchées d’où ils défendaient les nombreux canaux. Les Canadiens utilisèrent leurs blindés, leurs Buffalo sur chenilles, leurs véhicules de transport de personnel et leurs mortiers pour l’emporter. Il lui fallut tout le mois d’octobre et une partie du mois de novembre, mais la Première Armée canadienne finit par contrôler la rive sud de l’Escaut.

Les choses n’étaient pas plus faciles au Beveland-Sud, où la 2e Division traversait les polders inondés avec beaucoup de difficulté et se battait avec les parachu-tistes allemands fanatiques. Le Black Watch fut mis en pièces le 13 octobre, et le Royal Hamilton Light Infantry, trois jours après. Ce n’est que le 24 octobre que l’isthme fut coupé et que le Beveland fut finalement libéré. C’était alors le tour de Walcheren.

Le bombardement des digues effectué par l’AR commença le 3 octobre et l’ile fut rapidement inondée, isolant l’ennemi. Les commandos et soldats britanniques sous les ordres de Simonds attaquèrent par la mer et la résistance cessa le 8 novembre. Pour détourner l’attention de l’attaque amphibie, les Canadiens avaient été obligés de poursuivre leur attaque sur la route sur digue fortement défendue qui reliait Beveland à Walcheren. Les assauts répétés décimèrent un bataillon après l’autre, mais les combats durèrent jusqu’au
8 novembre. En tout, 6 367 Canadiens, et autant de Britanniques, perdirent la vie, furent blessés ou capturés pour reprendre le contrôle de l’Escaut. Mais les approvisionnements pouvaient dorénavant se rendre à Anvers, et la défaite de l’Allemagne nazie était désormais inévitable.

Les batailles de l’Escaut avaient eu leur importance. Le deuxième Corps canadien qui s’y était battu se composait entièrement de volontaires; un million d’hommes et femmes s’étaient portés volontaires pour combattre l’axe à la Seconde Guerre mondiale, prouvant que les Canadiens comprenaient le danger du régime monstrueux d’Hitler pour leur démocratie. L’armée, mal formée, mal équipée et mal dirigée en septembre 1939, était devenue la meilleure petite armée au monde, capable de battre les SS et la Wehrmacht. Et le général Simonds, le seul commandant supérieur canadien en qui les Britanniques et les Américains avaient entièrement confiance, avait montré qu’il pouvait planifier et mener une grande opération militaire cruciale, et faire en sorte que ses Canadiens en sortent victorieux. Tout comme à la Grande Guerre, les Canadiens savaient alors qu’ils pouvaient accomplir les travaux les plus exigeants.

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Des membres du Royal Canadian Regiment vont au combat près de Chalghrow, au Panjwaye, en 2010. [Adam Day]

LES MILITAIRES CANADIENS N’AVAIENT PAS PRIS LES ARMES DEPUIS LA FIN DE LA GUERRE DE CORÉE, EN 1953. Ils avaient été pris pour cibles lors de plusieurs missions de « maintien de la paix » et avaient subi des pertes, mais la guerre? Les combats contre une force ennemie? Cela n’était pas arrivé jusqu’en 2006, en Afghanistan.

Le Canada a participé de plusieurs manières à la guerre d’Afghanistan qui a débuté après l’attaque d’Al-Qaïda le 11 septembre 2001 à New York et Washington, et ce, jusqu’au retrait en 2012. Ce qui est sûr, c’est que plus de Canadiens ont servi en Afghanistan qu’en Corée, une guerre fort différente, où le nombre de victimes avait été beaucoup plus important.

Le Canada répondit vite au 11 septembre, envoyant en Afghanistan et dans ses environs des navires, des avions et des soldats des Forces spéciales, et au début de 2002, un bataillon de fantassins. Les Américains et les forces alliées firent prendre la fuite à Al-Qaïda rapidement, mais les militants islamistes, les talibans, se reformèrent peu après. Le Canada poursuivit le rôle majeur qu’il avait dans la Force internationale d’assistance à la sécurité de l’OTAN à Kaboul. En 2006, on se concentrait surtout sur Kandahar, lieu de naissance des talibans, et sur la création d’une équipe provinciale de reconstruction (ÉPR) qui devait faire avancer la réforme, bâtir des institutions pendant que les soldats se battaient contre les islamistes. Pour protéger l’ÉPR, le Canada envoya un groupement tactique du 1er Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry. On pensait que les militants talibans, dont le nombre, pensait-on, s’élevait à 200, pouvaient au pire enfouir des bombes le long des routes.

Ce n’était pas du tout le cas. En juillet, il y avait au Kandahar des milliers de talibans empressés de se mesurer aux Canadiens, et le PPCLI dut faire face à une force bien équipée qui se déplaçait rapidement. Les Canadiens, dotés de VBL III, établirent vite des bases d’opérations avancées, « vivant parmi les gens du pays, […] dans leur VBL ». Cela signifiait que leur réaction était plus rapide, mais l’approvisionnement des soldats qui se battaient en sous-unités plus difficile. Le premier combat important du PPCLI eut lieu en mai, au village de Pashmul, où fut tuée la capitaine Nichola Goddard, observatrice avancée d’artillerie. C’était la première militaire canadienne jamais tuée au combat.

Deux mois après, le PPCLI prit part à une grande bataille dans la région de Panjwaye où une importante force de talibans engagea le combat. C’était une erreur pour l’ennemi, car les Canadiens lui infligèrent de lourdes pertes. Les talibans commirent la même erreur en aout, quand le PPCLI se préparait à quitter le théâtre et que le 1er Bataillon du Royal Canadian Regiment prenait sa place. Les islamistes subirent des centaines de pertes, mais ils réussirent à tuer quatre Canadiens et à en blesser onze. L’assaut de Pashmul qui avait menacé Kandahar avait été défait à un coût très élevé pour l’ennemi.

Les combats se poursuivirent. Le groupement tactique du RCR fit face peu après à une attaque de grande envergure au Panjwaye, laquelle fut déchiquetée par les avions et l’artillerie et, selon un officier, « des combats désespérés et improvisés âprement livrés ». Des attaques semblables mais plus modestes continuèrent jusqu’à ce que les dernières unités de combat canadiennes reviennent au pays, à la fin de 2011. Une mission de formation resta en Afghanistan jusqu’en 2014.

Si l’objectif avait été de protéger Kandahar, on pourrait dire que le rôle canadien en Afghanistan fut une réussite. Mais si le but était de permettre aux villageois afghans de vivre leur vie à l’abri des talibans, il faut bien dire que la guerre fut pour le moins un échec partiel. Les talibans n’ont pas disparu, les efforts de l’ÉPR ont été restreints, et la paix et la sécurité sont encore du domaine du rêve.

Mais le général Rick Hillier, chef d’état-major de la défense pendant cette période des plus cruciales, avait eu un autre objectif. Il avait servi en ancienne Yougoslavie et avait été consterné des règles qui bridaient les Canadiens là-bas, règles tellement strictes que les militaires des autres nations modifièrent le terme « Canbat », en « Can’tbat » (« can » voulant dire « pouvoir » et « can’t » voulant dire « ne pas pouvoir », NDT). Cela l’avait piqué au vif, et il se promit de rendre ses soldats aptes au combat à nouveau. Le gouvernement libéral de Paul Martin et le gouvernement conservateur de Stephen Harper lui donnèrent les fonds et le matériel, et les réguliers canadiens, leurs rangs renforcés par des réservistes jusque-là méprisés, firent leurs preuves au champ de bataille.

Le public canadien n’était pas très favorable à la guerre en Afghanistan, mais il appuyait avec ferveur les soldats. Il y avait les « vendredis en rouge » où les civils portaient des vêtements rouges pour montrer leur soutien, des autocollants pour pare-chocs et des épinglettes. Et, plus émouvant encore, chaque fois qu’un des 158 soldats canadiens tués en Afghanistan arrivait à Trenton, le cortège vers Toronto était accueilli par des milliers de personnes longeant les ponts de l’autoroute 401, laquelle a été rebaptisée Autoroute des héros. Hillier avait réussi à modifier l’image de soldats du maintien de la paix en celle de soldats combattants, au moins temporairement.

L’Afghanistan, comme les plaines d’Abraham, la guerre de 1812 et les deux guerres mondiales, a façonné le Canada à sa manière. La population canadienne n’a jamais eu un esprit militariste, mais ses soldats étaient qualifiés et féroces au combat, une fois bien entrainés et bien équipés. Cela a toujours pris du temps et de l’argent, mais heureusement, le Canada avait des alliés et, le plus souvent, le temps de se préparer. Toutefois, cela ne sera peut-être pas toujours le cas, et les Canadiens, chanceux de vivre dans un pays paisible, devraient à tout le moins penser aux pires des scénarios auxquels ils ont souvent échappé. Le temps ne sera peut-être pas toujours de leur côté.

La ménagère

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Le bombardier: G.M. Hart, de l’Artillerie royale canadienne, répare son uniforme à Ossendrecht, aux Pays-Bas, 1944. [BAC PA-143931]

À l’école navale, on nous disait : “si nous voulions que vous ayez une ménagère, nous vous en donnerions une”, se souvient le vétéran de la Marine Jim Ross. Et c’est ce qu’ils ont fait. » Pendant les six mois de 1958 qu’il a passés à la Base des Forces canadiennes Cornwallis, en Nouvelle-Écosse, Ross s’est familiarisé intimement avec sa ménagère : la trousse de couture contenant tout ce qu’il lui fallait pour entretenir impeccablement son uniforme.

« Nous devions coudre nos noms sur tout ce qu’on nous distribuait, dit Ross, qui habite près de Charlottetown. Ce n’était pas rien. Ça prenait beaucoup de temps, parce que nous avions tant de vêtements : des uniformes d’été, des uniformes d’hiver, des shorts, des sous-vêtements et tout. Des chapeaux. »

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Un sergent coud ses propres galons sur son uniforme dans ce dessin du sergent Ralph Stein illustrant un article explicatif paru dans YANK, The Army Weekly, en 1943. [Army Weekly]

Cette ménagère bleu marine, ses nom et matricule brodés en rouge sur le rabat, se trouve maintenant au Veterans Memorial Military Museum, à Kensington, à 50 kilomètres à l’ouest de Charlottetown. En quelques minutes, le président du musée, Dean Cole, trouve aussi des ménagères qui ont été distribuées à des soldats de la Grande Guerre ou de la Deuxième Guerre mondiale.

Comme les recrues tout au long de l’histoire, Ross a vite appris qu’il était chargé de maintenir son uniforme en bon état. Les anciens soldats avaient un sac de cuir contenant les outils et fournitures nécessaires. La trousse de couture de poche surnommée « la ménagère » (« Housewife » en anglais) a fait son apparition au milieu des années 1700. À une époque où les femmes se pâmaient d’admiration devant les uniformes rutilants, les mères, les conjointes et les petites amies offraient souvent à leurs héros des trousses de couture où elles mettaient en valeur leurs propres compétences en travaux d’aiguille. Elles avaient des poches pratiques où les soldats rangeaient des souvenirs personnels. Aux États-Unis, pendant la guerre civile, qui précédait l’invention des plaques d’identité militaires, ces souvenirs étaient souvent le seul moyen d’identifier les victimes.

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Un soldat de l’Union répare un uniforme dans ce stéréogramme de la vie quotidienne dans un campement pendant la Guerre civile américaine. [Library of Congress 1s02987]

« La chaussette à l’endroit, mettre un “œuf”
(une grenade ferait tout aussi bien l’affaire)
en dessous du trou. »
Instructions pour repriser
une chaussette dans l’article
« Needle Pointers »
(« Brodeurs », NDT),
Yank, The Army Weekly, février 1943.

Les trousses distribuées aux Canadiens au cours des guerres mondiales contenaient divers boutons et insignes, un dé, du fil pour raccommoder les vêtements déchirés et pour coudre les boutons et les insignes, du fil plus gros pour repriser les chaussettes et les gants, et de la cire d’abeille pour imperméabiliser les fils et les pièces de tissu. Des groupes de femmes et les proches des soldats continuaient de confectionner des trousses de couture pour le front ou pour les colis de la Croix-Rouge.

Une de ces trousses a procuré un réconfort familier au lieutenant de l’Aviation royale canadienne George Sweanor de Port Hope, en Ontario. Jeune marié lorsqu’il s’enrôla, son avion fut abattu en 1943 alors qu’il servait dans le Bomber Command. Il fut ensuite envoyé dans un camp de prisonniers de guerre. « Mon anniversaire, en novembre, ne fut que plus mémorable lorsqu’arriva le colis de Joan […]. Je chérissais la trousse de couture parce qu’elle l’avait faite du même tissu que celui qu’elle avait utilisé pour faire sa robe de chambre », a-t-il écrit dans ses mémoires, It’s all Pensionable Time : 25 Years in the Royal Canadian Air Force. (« Tout ce temps ouvre droit à pension : 25 ans dans l’Aviation royale du Canada », NDT).

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La ménagère utilisée par un lieutenant d’infanterie pendant la Première Guerre mondiale est exposée au Musée canadien de la guerre. [Adam Day]

Le soldat australien Henry John Harris raconte avoir utilisé sa trousse de façon plutôt créative, dans ses mémoires sur la Première Guerre mondiale publiées sur le site Web www.ww1.canada.com : « Comme il faisait tellement froid et qu’il y avait des sacs de sable dans la casemate, j’ai décidé d’en coudre plusieurs ensemble pour m’en faire une couverture, et croyez-moi, ces sacs nous ont tenus au chaud, à mon camarade et à moi pendant les quatre nuits qu’on a passées dans la casemate. »

Dans les années 1990, une de ces trousses a été très utile au sergent Ryan Davidson de la Direction d’histoire et patrimoine du ministère de la Défense nationale : « J’ai dû coudre mes propres insignes quand j’ai été promu sur le terrain. »

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Une tache de rouille rappelle l’aiguille autrefois contenue dans cette trousse de couture, utilisée en mer pendant la Guerre froide par Jim Ross, vétéran de la Marine. [Sharon Adams]

Comme beaucoup d’autres anciens combattants, sans doute, Ross admet qu’il n’est plus très habile avec du fil et une aiguille.
Il a un petit rire lorsqu’il dit « J’ai une vraie ménagère maintenant » : Marion, son épouse depuis 52 ans.

Des élèves réfléchissent aux sacrifices du Canada

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Les gagnants aux catégories d’affiches séniors sont Olivia Zeng (couleurs) de Coquitlam, C.-B. et Casey O’Neill de Belleisle Creek, N.-B.

Si l’on s’en tient aux chiffres, ce concours d’art est sans doute l’un des plus importants et des plus anciens du Canada.

Depuis plus de 50 ans, des élèves canadiens inscrivent des affiches, des compositions et des poèmes aux concours annuels littéraire et d’affiches de la Légion royale canadienne. Il y a eu plus de 100 000 inscriptions cette année. Les quatre gagnants séniors des concours viendront à Ottawa, à l’occasion du jour du Souvenir national, déposer une couronne au nom des jeunes Canadiens.

Les concours ont un but essentiel : maintenir la tradition du souvenir chez les jeunes Canadiens.

Il n’y en a pas de meilleur exemple que le poème Why the Poppy? (Pourquoi le coquelicot? NDT) d’Ethan Edstrom, élève de 10e année à Edmonton, qui a soumis son œuvre par l’entremise de la filiale Strathcona de cette ville. Voici la traduction de ce poème, assez courte pour que nous puissions la reproduire dans son intégralité :

Sur les tombes de soldats dans les champs de Flandres,
Il y a des fleurs qui veillent au repos des héros,
Et même si leurs cercueils sont scellés,
Nous arborons fièrement le coquelicot.

Cette fleur éclatante est à l’image
De la bravoure de ceux qui sont allés à la guerre.
Les Canadiens qui ont offert leur vie
Pour que nous puissions vivre libres à tout jamais.

Porter le coquelicot, c’est proclamer haut et fort
Que nous n’oublierons pas leurs sacrifices.
D’un océan à l’autre, nous sommes profondément fiers
De ceux qui, confrontés au vice, ont fait preuve de vertu.

La liberté dont nous jouissons dans ce beau pays
Nous l’avons reçue en héritage, pour très longtemps
Des mains de ceux qui se sont battus pour que le Canada reste
Un pays indépendant, grand et libre.

Ainsi, en novembre, mettez à votre col ce coquelicot
Et sachez que ces soldats sont encore parmi nous,
Dans chaque liberté qu’ils ont gagnée pour leurs pairs,
Et dans nos cœurs qui battent pour eux. Ne les oublions pas.

M. Edstrom dit que son intention « était de rappeler les raisons pour lesquelles nous portons cette fleur chaque année, parce que parfois le message se perd un peu. Alors je voulais attirer l’attention des gens sur ce que le coquelicot signifie vraiment ».

L’inspiration de ce poème lui est venue avant même qu’il connaisse l’existence du concours de la Légion. Il a assisté à la cérémonie du jour du Souvenir de sa ville, l’an dernier, et cela l’a fait penser à l’importance de se souvenir de ceux qui se sont sacrifiés pour le Canada.

« Il y a des membres de ma famille qui ont servi : deux de mes grands-oncles, dit Edstrom. Alors le respect pour les forces armées et les anciens combattants m’a été inculqué très jeune. Chaque jour du Souvenir, nous réfléchissons aux sacrifices de ceux qui servent, et je voulais juste mettre ce genre de sentiment sur papier, et c’est comme ça que j’ai fini par écrire le poème. »

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Les gagnantes aux catégories intermédiaires desaffiches (ci-dessus) sont Lauren Cheslock (noir et blanc) de Stittsville, Ont. et Juliana Jiang de Richmond Hill, Ont.

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Il a montré son poème à un enseignant, puis au directeur adjoint de l’école Tempo, à Edmonton; et on connait la suite.

« Les choses dont nous nous souvenons, les sacrifices de nos forces armées et de nos anciens combattants, c’est crucial pour nous en tant que Canadiens, dit-il. Si nous perdons contact avec ces événements, avec ces valeurs, nous perdrons une partie de nous-mêmes. C’est donc important de se souvenir, et d’honorer ceux qui ont fait ces sacrifices. »

Il a hâte de venir à Ottawa, à l’automne, participer à la cérémonie nationale du jour du Souvenir à laquelle il assistera pour la première fois. « C’est un grand honneur, dit-il. Je ne réalise pas encore très bien, mais je suis certain que ça viendra quand j’arriverai à Ottawa et que je prendrai part aux cérémonies. C’est incroyable de représenter toute une tranche de la population canadienne. Ça va être super bien. J’ai vraiment hâte. »

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Les gagnants aux catégories juniors des affiches sont Johnny Rivas-Gonzalez (couleurs) de Hamilton, Ont. et Alastair Capstick de Bloomfield, N.-B.

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Olivia Zeng de Coquitlam, en Colombie-Britannique, a également hâte de faire le voyage. Elle a obtenu la première place dans la catégorie séniors pour l’affiche en couleurs qu’elle avait soumise par l’intermédiaire de la filiale Port Coquitlam.

Cette élève de 12e année dit être « extrêmement excitée d’avoir gagné. Vraiment très heureuse. » C’est la première fois qu’elle participait au concours d’affiches, et elle est reconnaissante à ses enseignants et à ses amis qui l’ont aidée à finaliser le concept de l’image émouvante d’un légionnaire sur fond de silhouettes de vieux soldats. « Pour moi, c’est surtout ce que mes professeurs m’ont appris. Comme ma famille a immigré ici, nous n’avons pas d’ancien combattant canadien. Alors une grande partie de ce que j’ai appris sur l’histoire vient de mes professeurs et d’un ami qui est dans les cadets. »

Mlle Zeng a l’intention de devenir artiste professionnelle après l’école secondaire; elle n’a donc pas ménagé ses efforts pour réaliser son œuvre.

« Pour cette image, l’exactitude était vraiment importante, dit-elle. Je voulais vraiment représenter mes sentiments sur l’histoire. Alors j’ai fait beaucoup de recherches, j’ai parlé à des gens qui s’y connaissent en uniformes et en armes. La manière dont ces fantômes reculent, eh bien, c’est un processus de recherche graduel qui m’a servi à composer cette image. »

 

Les choses dont nous nous souvenons,
les sacrifices de nos forces armées et de
nos anciens combattants, c’est crucial
pour nous en tant que Canadiens

 

La composition de Shane Pendergast, inscrite par la filiale Morrell de l’Île-du-Prince-Édouard, est une des plus belles soumissions chez les séniors. Il s’agit d’un aperçu lyrique du rôle prépondérant joué par la musique dans l’expérience militaire canadienne. Mais ce n’est pas seulement un synopsis, car M. Pendergast ouvre des perspectives aussi, comme cette section sur l’humour noir en temps de guerre :

« Il y avait, parmi les chansons sorties des tranchées canadiennes, We’re all Waiting for a Shell (Nous attendons tous un obus, NDT) et Hanging on the Old Barbed Wire (Pendus au vieux fil barbelé, NDT). Ça m’a étonné de trouver des thèmes si noirs, car je supposais que les chansons des tranchées auraient une nature plus joyeuse, qu’elles leur permettraient de se divertir. Mais peut-être qu’en des temps si terribles, la seule façon de rester sain d’esprit, c’était de faire des blagues. Comment pourrait-on comprendre le mal terrible de la guerre sinon par la comédie? »

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Les gagnantes aux catégories primaires des affiches (ci-dessus) sont Kayla Jackson (couleurs) de Dartmouth, N.-É. et Kadie Lynn Hofer de Camrose, Alb.

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La composition vaut certainement la peine d’être lue en entier.

L’affiche en noir et blanc de Casey O’Neill, élève de 10e année de Belleisle Creek, au Nouveau-Brunswick, qui a présenté son œuvre par l’entremise de la filiale Norton, vaut aussi la peine d’être contemplée.

Il s’agit de la représentation émouvante des conflits au cours des âges, où l’on voit des soldats de diverses époques en uniformes distincts sur une toile de fond sinistre de fantassins marchant au combat. La citation Loved and were loved (aimaient et étaient aimés, NDT) du célèbre poème In Flanders Fields de John McCrae, est inscrite sur l’affiche.

Vous pouvez voir beaucoup d’œuvres gagnantes des autres catégories d’âge dans nos pages, et si cela ne vous suffit pas, toutes les œuvres récompensées se trouvent à http://www.legion.ca/wp-content/uploads/2016/04/ContestWinners_2016.pdf.

Et n’oubliez pas que les quatre gagnants séniors assisteront à la cérémonie du jour du Souvenir à Ottawa. Ils se tiendront fièrement devant le Monument commémoratif de guerre du Canada, symboles vivants de la jeunesse canadienne.

Au champ d’honneur (Version 1)

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Quel qu’en soit le prix

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Juste après un tir ami ayant fait plusieurs victimes le 4 septembre 2006. [MND]

Le récit sans concession par les officiers
qui l’ont dirigée de l’opération Méduse,
la plus grande bataille de l’histoire militaire
canadienne des 60 dernières années,
à l’occasion de son dixième anniversaire.


Un jour, on fera un film sur les premières heures
de cette bataille : l’atmosphère est lourde. Un convoi de véhicules canadiens franchit un cours d’eau et traverse un champ. Les soldats sont inquiets, leurs commandants incertains de ce qui les attend. Puis soudain, le feu des mitrailleuses, des grenades tirées au lance-roquettes, et pire encore.

En quelques secondes, des Canadiens gisent morts sur le champ de bataille. De nombreux autres sont blessés.

Les premiers coups de feu de la plus importante bataille du Canada en Afghanistan viennent d’être tirés.

Les États-Unis viennent de quitter le Kandahar, laissant le soin à l’OTAN de sécuriser et de reconstruire un endroit relativement tranquille, jusque-là.

Mais l’ennemi, lui, n’est pas de cet avis. À ses yeux, la superpuissance américaine a battu en retraite et l’OTAN est faible. Ses rangs sont presque aussi nombreux que lors de l’invasion initiale de l’Afghanistan, en 2001. Il entend faire la preuve de l’impuissance de l’OTAN et reprendre Kandahar.

La riposte fut l’opération Méduse.

L’ennemi massé finit par livrer combat au groupement tactique canadien presque au grand complet, soit quelque 2 800 militaires : trois compagnies d’infanterie, mais aussi l’escadron de reconnaissance, un escadron du génie de combat, des soldats de la Force opérationnelle internationale 2, des Américains, des Danois et beaucoup d’appui aérien.

L’ennemi ne l’emporta pas, mais il connut plusieurs petites victoires. Comme cette première bataille, lorsque les Canadiens furent massivement et dramatiquement repoussés après avoir franchi l’Arghandab dans l’intention de prendre l’objectif Rugby.

Le repli de la compagnie Charles sous le feu de l’ennemi le 3 septembre 2006 fut l’un des moments les plus noirs de l’opération. Quatre hommes y trouvèrent la mort : Frank Mellish, Shane Stachnik, William Cushley et Rick Noland.

Le lendemain matin, ce fut encore pire. La compagnie Charles fut accidentellement prise pour cible par un avion de combat américain. Il y eut un mort, Mark Graham, et tant de blessés que la compagnie entière dut être retirée de l’ordre de bataille. La compagnie Charles était anéantie.

Il y aurait beaucoup plus à en dire, mais en fait, il n’est pas vraiment possible de raconter toute l’histoire.

Même aujourd’hui, l’opération Méduse reste une énigme. S’ils devaient livrer la bataille à nouveau, compte tenu de ce qu’ils savent maintenant, aucun des commandants ne ferait la même chose. D’un autre côté, ils n’y changeraient pas grand-chose non plus.

Ce fut l’assaut le plus marquant des 60 dernières années de l’histoire militaire canadienne.

Pensez à ce que cela signifie : entre la guerre de Corée et Méduse, des générations d’officiers et de soldats ont engagé leur vie pour le Canada sans vraiment avoir à se battre. Après l’opération, même chose.

Mais les gars de l’opération Méduse, eux, ont dû se battre. Ils se sont avancés en territoire ennemi par le sud, puis par le nord, dans une zone de feu à volonté. Ils ont utilisé toutes les armes qu’ils avaient. Ils se sont battus, et ils sont morts. Jusqu’à la victoire. Ils n’ont pas abandonné.

Il y avait des ennemis par centaines (peut-être par milliers), retranchés dans leurs cachettes et dans leur aveuglement extrémiste, prêts à détruire les agresseurs canadiens en se servant de toutes les armes qu’ils réussissaient à passer en contrebande du Pakistan.

Mais les choses n’ont pas tourné en leur faveur. Leurs croyances ne leur ont pas suffi pour gagner ce combat.

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Des soldats attendent près de la rivière Arghandab pendant l’opération Méduse. [MDN]

Major-GÉneral Omer Lavoie

Si l’on demande au major-général Omer Lavoie, qui commandait le groupement tactique pendant la bataille, qui a gagné et si l’opération a réussi, il répond franchement, comme on pouvait le prévoir, que l’opération Méduse fut un succès.

Cela ne signifie pas qu’aucune erreur n’ait été commise, mais ces erreurs n’ont pas modifié l’issue
de la bataille.

En 2006, il était lieutenant-colonel, et il commandait le groupement tactique canadien sous les ordres du brigadier-général David Fraser.

« C’était au moment où le commandement passait des Américains à l’OTAN, dit-il. Les talibans étaient convaincus que l’OTAN hésiterait à se battre. Nous, on y va, on reprend cette région. Et c’était une région d’importance emblématique pour les talibans. Alors d’après ces critères, on peut dire que c’était un énorme succès, parce que tout ce qu’on a demandé à mes troupes, elles l’ont fait.

« Est-ce qu’on a libéré les districts de Zhari et de Panjwai des talibans? Bien sûr que non, dit-il. Mais la raison pour laquelle nous sommes allés là-bas, c’est que les talibans menaçaient Kandahar. Il fallait faire quelque chose pour que la ville ne tombe pas. Et mes soldats ont de quoi être fiers d’avoir accompli cela.

« Professionnellement, ça m’a changé. Ça me sert d’azimut quand je commande. Nous avons perdu notre sergent-major régimentaire [l’adjudant-chef Robert Girouard]. Nous avons perdu 19 gars. Alors c’est difficile de ne pas penser à ça tous les jours. C’est ce qu’il y a de plus difficile quand on commande.

« Mais notre unité est la seule à qui on a décerné la citation du gouverneur général pour une opération, et cet honneur est ce qui importe le plus, c’est ce qui nous unit en tant que frères d’armes. »

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Vue de l’objectif principal, le 3 septembre 2006. [MDN]

Major Trevor Norton

Pendant l’opération Méduse, le major Norton était capitaine de véhicule blindé léger de la compagnie Charles; il était l’un des surveillants de la bataille le 3 septembre.

« D’une certaine façon, c’était un moment décisif pour moi. Quand j’y pense, c’était le seul moment de l’engagement du Canada en Afghanistan où les talibans se sont vraiment massés et ont cherché un combat traditionnel. Et nous leur en avons livré un, dit-il. Mais à l’époque, ce n’était pas un évènement majeur à mes yeux. Maintenant, je sais que c’était vraiment remarquable, mais à ce moment-là c’était juste une partie de la mission. C’était juste une autre journée au Kandahar. »

Un aspect de la première bataille de l’opération le fait encore réfléchir, dix ans après.

« Avant le 3 septembre, on se tenait d’un côté de la rivière et on essayait de ronger l’ennemi de l’autre côté de la rivière par des tirs directs. J’avais mis en place une ligne de tir et on tirait à chaque fois que l’ennemi s’exposait. Je disais à mes gars “Ceux que nous éliminons aujourd’hui, on ne leur fera pas face demain.” Le lendemain, nous avons traversé la rivière; on ne savait pas trop où on allait faire une brèche dans les défenses de l’ennemi. Mais on ne tirait pas, et ça a permis à l’ennemi de nous surprendre.

« Depuis, j’ai essayé de faire comprendre à mes gars à l’entrainement qu’il faut absolument se fier aux tactiques traditionnelles. Si tu penses à quelque chose, dis-le. Si ça te semble mal ficelé, dis-le aussi. Je m’en sers comme exemple d’initiative. [Quelqu’un aurait dû] nous recommander de continuer à tirer, parce que [ne pas le faire] a vraiment donné un avantage aux talibans. »

Major Jeremy Hiltz

En 2006, le major Hiltz commandait le peloton 8 de la compagnie Charles. Il a franchi la rivière le 3 septembre, au cœur des combats.

« Pour moi, et pour beaucoup de soldats avec lesquels je garde le contact, je crois que les souvenirs, bons ou mauvais, de notre participation à l’opération Méduse demeurent une source de grande fierté, dit-il. Aujourd’hui encore, je me souviens des 3 et 4 septembre comme si c’était hier. Sur le coup, on ne pensait pas beaucoup aux conséquences à long terme, ni pour les Afghans, ni pour l’OTAN.

« Quant à moi, je vois l’opération dans son ensemble comme un moment très important, où le Canada a accompli quelque chose qui n’avait pas été fait depuis un bon bout de temps. Pour la compagnie Charles, pour le rôle que nous y avons eu, en dépit des conséquences de ces jours-là pour beaucoup, nous avons été cimentés davantage en tant que compagnons d’armes. La détermination des soldats de mon peloton après avoir perdu Frank Mellish et vu un grand nombre de nos frères blessés était incroyable. Quel que soit le danger, ils étaient toujours prêts à reprendre le combat. Et même après les tirs de l’A-10 américain sur notre position, ils ont continué.

« Je me souviens d’avoir entendu dire que le haut commandement ne pensait pas que la ville de Pashmul et le district de Panjwai pouvaient être pris. Nous avons fait quelque chose que beaucoup de nations ont essayé de faire sur un terrain semblable. Nous avons battu un ennemi redoutable, retranché et préparé, sur son propre terrain. En tant que 8e Peloton, nous avons relevé le défi, nous avons été renversés, mais nous nous sommes relevés tout de suite. »

Lieutenant-Colonel Mark Gasparotto

En 2006, le lieutenant-colonel Gasparotto était commandant du 23e Escadron de campagne du 2e Régiment de génie d’assaut.

« Je savais qu’il s’agissait de la plus grande opération de l’histoire de l’OTAN. Une certaine mythologie entoure encore Méduse, à cause du nom lui-même ou à cause de la violence de l’engagement. Il est certain qu’aux yeux des ingénieurs, ce qu’a fait le 23e Escadron de campagne mérite d’être remarqué. Je sais que ça a représenté un sérieux défi pour l’escadron dans toutes ses capacités. Quant à notre adaptation et à notre improvisation, nous avons fourni au groupement tactique l’appui dont il avait besoin malgré le matériel restreint dont nous disposions. À cet égard, Méduse nous a donné l’occasion de démontrer à quel point les ingénieurs sont créatifs quand il s’agit de résoudre les problèmes dans un champ de bataille.

« Le degré de violence qui a suivi Méduse était parlant, en termes de feu direct. Mais je ne sais pas vraiment à quel point cela a influencé les combats suivants par rapport à ceux de 2006. Et si les combats ont été moins sévères cette année-là, qu’en était-il des années qui ont suivi? Alors, est-ce que nous avons empêché l’ennemi de prendre Kandahar? Je ne sais pas. Et je ne le savais pas vraiment à l’époque, même si c’était ce qu’on se disait. Nous l’avons au moins retardé. Les talibans faisaient un effort concerté à l’époque. Aurions-nous pu en tuer beaucoup plus? Prendre plus de leurs dirigeants, ce que nous n’avons pas fait à cause de la manière dont l’attaque s’est déroulée, qui a permis à beaucoup de s’enfuir?

« Je me souviens certainement de ce que nous avions esquissé sur la carte. Si j’avais su alors ce que je sais maintenant, j’aurais fait attention à d’autres choses ce jour-là. Je pense que nous nous sommes fait prendre à notre propre cycle décisionnel en essayant d’éclaircir les ordres, parce que les choses n’allaient pas dans le sens du plan de manœuvre qui nous semblait le plus logique. Il y avait bien un groupement tactique, mais l’attaque du 3 septembre n’a pas été une attaque de groupement tactique.

« Il n’en reste pas beaucoup. À la fin de la période d’affectation, il y avait à peu près 130 soldats dans l’escadron, qui est assez grand. Mais en ce qui concerne ceux qui sont encore dans les forces : les officiers sont encore là, mais le nombre de sous-officiers a vraiment baissé. Il y en a beaucoup qui ont servi une fois ou deux de plus en Afghanistan, et je pense que leur service leur a couté cher, qu’ils ont des difficultés à surmonter aujourd’hui. »

En effet, selon les chiffres officiels d’Anciens combattants, presque 10 % des 39 000 Canadiens qui ont servi en Afghanistan ont reçu un diagnostic de TSPT. Ce chiffre comprend des milliers de militaires des groupes professionnels qui n’ont jamais pris part aux combats; le pourcentage de soldats ayant combattu atteints d’un TSPT est donc probablement beaucoup plus élevé.

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L’objectif Rugby, principal objet des opérations du 3 septembre 2006. [MND]

Major Edward Stewart

Pendant l’opération, le major Stewart était officier des affaires publiques. Il était alors capitaine, chargé de l’attention médiatique que la bataille suscitait dans le monde.

« Méduse est la plus grande opération à laquelle j’ai été attaché et à laquelle je serai probablement jamais attaché, dit-il. Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à penser à un autre cas où tous les gens que je connaissais s’occupaient de la même chose. Je me sens véritablement privilégié d’avoir eu l’occasion de jouer un petit rôle dans quelque chose d’aussi grand, et aussi d’avoir travaillé à côté de quelques personnes assez impressionnantes.

« Je dirais que c’était l’apogée d’un énorme changement concernant la manière dont l’Armée canadienne était perçue. Je pense que Méduse a confirmé que oui, les soldats canadiens étaient encore des combattants lorsqu’il le fallait.

« L’opération a été un succès, je pense qu’on peut le dire sans porter à controverse. Mais il est important de remettre ce succès dans son contexte, comme pour toutes choses. Par exemple, je ne pense pas qu’on puisse prétendre que Méduse ait “gagné la guerre” ni quoi que ce soit de semblable, parce que les huit groupements tactiques suivants ont tous fait face à des défis, à des épreuves et à des pertes considérables, mais c’était un moment d’une grande portée dans l’ensemble de la campagne.

« Les raisons pour lesquelles on a déclenché Méduse quand Kandahar risquait d’être perdue ont été suffisamment établies, alors pas besoin de les répéter. Ce que je peux dire, d’après ma propre expérience, c’est que lorsque le groupe dont je faisais partie est allé sur le terrain, le 30 août, notre convoi a traversé une ville fantôme. Kandahar avait l’air abandonnée. Sur le chemin du retour, après Méduse, même pas quatre semaines après, notre convoi était constamment coincé en raison du nombre de personnes qui étaient rentrées en ville.

« Qu’est-ce que tout cela voulait dire? Je ne sais pas vraiment, car j’avais un tout petit rôle parmi des milliers. Tous les gens que je connais pensaient avoir pris part à quelque chose d’assez important, et avoir fait quelque chose de vraiment bien, et ils en éprouvaient une certaine satisfaction. Pourtant, le groupement tactique a perdu 12 de ses 19 morts après Méduse, alors on pourrait peut-être dire que l’opération montre à quel point, à la guerre, l’euphorie est éphémère… En fin de compte, le temps des célébrations a été étonnamment court, puis on est passé à autre chose. »

« Nous défendrons notre île, quel qu’en soit le prix.
Nous nous battrons sur les plages.
Nous nous battrons sur les terrains de débarquement.
Nous nous battrons dans les champs, et dans les rues.
Nous nous battrons dans les montagnes.
Nous ne nous rendrons jamais! »

– Winston Churchill

Ne jamais se rendre

À l’issue de l’opération, le groupement tactique canadien a atteint tous ses objectifs. Il lui a fallu plus longtemps que prévu, et cela a été bien plus difficile que ce qu’on espérait; mais les yeux du monde étaient tournés vers eux, et il était hors de question que les Canadiens perdent ce combat.

Il est probable que les civils ne comprendront jamais vraiment ce que la guerre coute. Sacrifier des vies pour un bout de terrain est incompréhensible, voire même odieux. Mais c’est pour cela que nous avons des armées, et c’est ce que les soldats canadiens ont fait durant l’opération Méduse.

Avancer vers l’ennemi. Avancer jusqu’à la mort. C’est ça, la guerre.

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Face à face

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La mission du Canada à Kandahar a été un succès parce que l’Armée canadienne et les civils en fonction à ses côtés ont atteint leurs objectifs.

Lorsque les Forces armées du Canada sont allées au Kandahar en 2005, elles devaient accomplir trois missions connexes : instituer une équipe provinciale de reconstruction (ÉPR), former les forces de sécurité afghanes grâce à des équipes de liaison et de mentorat opérationnels (ÉLMO), et assurer la sécurité des équipes susmentionnées et empêcher les insurgés talibans de reprendre la province ou ses villes principales, surtout Kandahar. Ce dernier point devait être assuré par un groupement tactique canadien (remplacé tous les six mois) qui devait opérer à partir de l’aérodrome de Kandahar et établir des bases de patrouille et des bases d’opérations avancées dans la partie nord de la province, et défendre les routes et les voies principales.

La mission de l’ÉPR était de renforcer l’administration civile locale par le biais de mentorat et de fournir des services médicaux, une formation pour la police et une infrastructure de soutien pour la population de la province.

En bref, les objectifs officiels du Canada étaient de sécuriser la province pour le gouvernement de Kaboul, de réprimer la résurgence des talibans, de jouer son rôle dans la Force internationale d’assistance à la sécurité dirigée par l’OTAN (FIAS) qui devait diminuer les talibans et donner les moyens à Kaboul d’exercer un contrôle effectif sur l’ensemble du pays. Son but officieux – qui était peut-être son objectif le plus important – était de remplacer les forces américaines qui quittaient Kandahar à l’été 2006 pour aller en Iraq.

Son but officieux
– qui était peut-être son objectif
le plus important – était de remplacer les forces
américaines qui quittaient Kandahar
à l’été 2006 pour aller en Iraq.

Le Canada n’a jamais déployé suffisamment de personnel militaire pour sécuriser l’ensemble de la province en tout temps. Au début, il n’avait pas assez d’hélicoptères pour le réapprovisionnement ni pour aider les soldats sur le terrain, et l’effort fourni dépendait donc étroitement des routes. La force de frappe du VBL III (véhicule blindé principal utilisé pour le transport des troupes) dont étaient équipés les groupements tactiques canadiens était vulnérable aux gros dispositifs explosifs improvisés, et sa mitrailleuse à chaine de 25 mm était incapable de pénétrer les murs de boue épais. Heureusement, des chars d’assaut ont été envoyés en renfort. Par la suite, des hélicoptères Chinook américains ont été obtenus, et des Griffon canadiens armés ont été dépêchés au Kandahar pour escorter les Chinook.

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[Adam Day]

Le Canada est parti de Kandahar en 2011 à cause du compromis politique auquel étaient parvenus le parti conservateur au pouvoir et l’opposition libérale en 2008. Il est vrai que le Canada n’est pas resté jusqu’à la « victoire » contre les talibans au Kandahar ou en Afghanistan en général. Mais la petite armée du Canada, épaulée par l’Aviation et la Marine, a tenu les parties principales du Kandahar hors des mains des talibans et a réussi à maintenir les routes ouvertes en général.

La guerre n’est pas encore finie, mais la plupart des combats avec les talibans sont actuellement menés par les militaires afghans avec l’aide des États-Unis. La guerre se poursuivra peut-être pendant des années. Mais le Canada ne s’est jamais engagé à rester au Kandahar jusqu’à ce que l’ennemi dépose les armes, tout comme, en tant que membre de l’ONU, il n’a pas obtenu de « victoire » contre les forces communistes, en Corée, en 1953. Cela ne signifie pas que le Canada n’a pas mené à bien la mission qui lui avait été confiée au Kandahar en 2005. Aujourd’hui comme alors, il n’y a pas de victoire possible, au sens habituel, contre les talibans. Mais les objectifs du Canada ont bel et bien été atteints.

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La majorité des Canadiens ont appuyé leurs soldats durant leur déploiement en Afghanistan, mais on ne peut pas en dire autant de leur mission. Les doutes des Canadiens sur la mission en Afghanistan augmentaient au fur et à mesure que son cout humain et financier grimpait. Elle s’est terminée par un épuisement économique, politique et moral qui a tempéré l’exubérance des interventionnistes. La mission était schizophrénique dès le début : visait-elle simplement à contenir une menace ou à faire de l’Afghanistan un endroit meilleur? Dans le premier cas, la plupart des citoyens alliés n’ont jamais accepté l’idée que l’Afghanistan représentait un véritable danger, et dans le deuxième, nous avons appris à la dure que le militaire n’est certainement pas le meilleur instrument. Les soldats se sont trouvés au milieu d’une mission peu enviable avec des objectifs en évolution constante et sans fin de partie évidente.

Entre 2005 et 2011, le porte-étendard de la mission militaire du Canada, c’était l’équipe de reconstruction provinciale (ÉRP) dont le mandat était d’aider à la sécurité, au développement et à la gouvernance. Le Kandahar a toujours été problématique : ç’a toujours été la région la plus dangereuse du sud de l’Afghanistan.

Le rapport Manley, produit par un groupe d’experts indépendant en 2008, a fourni des conseils au Parlement au sujet du rôle du Canada en Afghanistan. Il y était recommandé que le Canada prenne part aux « démarches énergiques auprès des pays voisins de l’Afghanistan, notamment le Pakistan, afin de réduire les risques rattachés à la stabilité et à la sécurité régionales au lendemain des événements survenus récemment dans ce dernier pays ». Bien que les militaires canadiens ou alliés s’efforcent de décapiter le serpent proverbial, la sécurité en Afghanistan est depuis longtemps compromise par les talibans et les réseaux de terroristes affiliés à Al Qaïda.

Les soldats canadiens se sont trouvés au milieu
d’une mission peu enviable avec des objectifs
en évolution constante et sans fin de partie évidente.

La mission de développement de l’ÉRP a été entravée par le manque de collaboration entre les chargés de la défense, de la diplomatie et du développement. Le barrage du Dahla, qui a coûté plus de 50 millions de dollars au Canada et qui reste inachevé, en est un exemple éloquent. L’Agence canadienne de développement international a accordé le contrat à un conglomérat canadien (SNC-Lavalin) qui a engagé une firme locale de sécurité. Cette dernière aurait apparemment acheté les talibans pour assurer la protection du site.

Une des responsabilités essentielles de l’ÉRP était de faciliter la gouvernance en maintenant la sécurité. La Gendarmerie royale canadienne (GRC) et Services correctionnels Canada (SCC) ont été chargés d’y former la police et d’y superviser les prisons. Cependant, le rapport Manley a constaté que « des lacunes persistent généralement dans les secteurs de la sécurité et de la justice ». Les talibans ont fait une incursion dans la prison de Sarposa, un des plus grands établissements de la région, en juin 2008, presque six mois après la publication du rapport. Quelque 1 000 détenus s’en sont évadés, dont 400 talibans. Il est évident que les recommandations prémonitoires du rapport Manley n’ont pas été suivies.

L’ironie liée au fait que des fonds provenant des contribuables canadiens aient servi à acheter les talibans qui poursuivaient leurs opérations n’a pas échappé aux Afghans. Il semblerait que ni le Canada ni ses Alliés ne se risqueront de sitôt à une telle entreprise; cela en dit long sur leur mission en Afghanistan.

La crise d’octobre

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Journaliste Tim Ralfe question Premier Ministre Pierre Trudeau sur la Loi sur les mesures de guerre et Trudeau avait dit “Just watch me”, Oct. 13, 1970. [PHOTO: PETER BREGG, THE CANADIAN PRESS]

Le Canada a évolué rapi-dement au cours des années 1960. Le Québec en particulier a fait l’objet d’une vague de changements lors de l’élection du Parti libéral du Québec, en 1960. La Révolution tranquille, comme on a appelé cette mutation sociale, a fleuri partout au Québec. Des groupes socialistes, notamment le Parti québécois, sont apparus dans toute la province, dont ils cherchaient à obtenir l’indépendance.

Le Front de libération du Québec était un de ces groupes. Il avait pour objectif de parvenir à l’indépendance du Québec par tous les moyens. Conformément à son approche des plus radicales, le FLQ a célébré son inauguration, en février 1963, en jetant un cocktail Molotov dans une fenêtre de CKGM, une station de radio anglaise à Montréal.

Pendant le reste des années soixante, le FLQ a commis des braquages de banque, des cambriolages, et plus de 200 attentats à la bombe, dont celui de la Tour de la Bourse de Montréal en 1969. Dès 1970, de nombreux membres avaient été arrêtés et emprisonnés pour ces actes de terrorisme, le plus notable étant Pierre-Paul Geoffroy, qui a plaidé coupable à plusieurs chefs d’accusation d’attentat à la bombe (y compris celui de la Bourse), et qui a reçu 124 peines d’emprisonnement à perpétuité, la sentence la plus lourde jamais prononcée dans le Commonwealth britannique.

Le 5 octobre 1970, deux hommes se sont présentés à la résidence du délégué commercial britannique à Montréal, James Cross, et dit à la domestique qui leur a répondu qu’ils avaient un cadeau d’anniversaire pour M. Cross. Les deux hommes ont alors obligé M. Cross à monter dans une voiture qui est partie en direction du centre-ville. C’était le début de la crise d’octobre.

Cinq jours après, le 10 octobre, Pierre Laporte, ministre québécois du Travail, jouait au ballon devant chez lui à Montréal avec sa famille lorsque des membres d’une autre cellule du FLQ l’ont obligé à monter dans une voiture.

Ces otages devaient servir d’échange pour la libération de membres du FLQ qui étaient derrière les barreaux.

Est-ce que
la Loi sur les mesures de guerre
était la bonne réponse aux
attaques terroristes du FLQ?

 

Le premier ministre du Canada, Pierre Trudeau et celui du Québec, Robert Bourassa, ont vite pris la situation en main. La police a organisé une des plus grandes chasses à l’homme de l’histoire du Canada. À Ottawa, l’armée a été déployée pour protéger les maisons de politiciens et des bâtiments importants. Le 15 octobre, M. Bourassa et le maire de Montréal, Jean Drapeau, ont demandé que des soldats patrouillent dans les rues de Montréal.

Le 16 octobre, à 4 h du matin, le gouvernement fédéral a décrété un état d’« insurrection appréhendée » et proclamé la Loi sur les mesures de guerre. La police de Montréal a immédiatement mené des perquisitions sans mandat et arrêté des gens sans porter d’accusation. En vertu des règles d’urgence, le FLQ a été déclaré association illégale. Au total, 497 personnes ont été arrêtées et plus de 3 000 perquisitions ont eu lieu.

Le lendemain, le FLQ a révélé où se trouvait le corps de M. Laporte. Le cadavre a été trouvé dans le coffre d’une voiture près de l’aéroport de Saint-Hubert.

La police a trouvé la cachette des assassins le 6 novembre. Les policiers ont appréhendé Bernard Lortie, mais trois hommes ont réussi à s’enfuir. Ces derniers,
Paul Rose, Jacques Rose, et Francis Simard, ont été retrouvés dans le tunnel d’une ferme et arrêtés à la fin du mois de décembre. Paul Rose et Francis Simard, trouvés coupables de l’assassinat, ont écopé des peines les plus sévères; Lortie a été jugé coupable d’enlèvement et Jacques Rose de complicité.

À la fin du mois de novembre, des policiers avaient retrouvé M. Cross et ses ravisseurs. Ils ont décidé de négocier pour prévenir la violence. La libération de James Cross a eu lieu le 3 décembre, et ses ravisseurs se sont exilés à Cuba. Un sixième ravisseur, resté à Montréal, a été arrêté en 1980 et condamné pour enlèvement. Tous les ravisseurs ont fini par revenir au Canada, et ils ont été reconnus coupables de leurs crimes. Le FLQ a cessé ses activités en 1971.

Est-ce que la Loi sur les mesures de guerre était la bonne réponse aux attaques terroristes du FLQ? Pendant la crise d’octobre, plus de 85 % des Canadiens anglais et français ont donné raison au gouvernement de l’avoir appliquée.