Plus jamais

CHAQUE ANNÉE, sans faute, les Canadiens se rassemblent le 11 novembre pour se souvenir des morts et des guerres qui les ont emportés. Bien que nous honorions le courage et l’engagement de ceux qui sont tombés au front par des cérémonies, nous savons que cela ne suffit pas. Le souvenir, dans son essence, exige de passer à l’action. Il est porteur de la promesse que nous apprendrons de nos erreurs, et que les morts ne sont pas morts pour rien.

La guerre gronde encore dans le monde, et le Canada en fait partie. Le grand arc de l’Islam – du nord de l’Afrique au sud de l’Asie – est en pleine ébullition, pour ne pas dire qu’il se fractionne complètement. La Syrie se vide. Des centaines de milliers d’innocents sont morts; ils sont des millions à prendre la fuite.

Cette multitude est un avertissement. Des millions de canaris se sont évadés de leurs cages et s’enfuient de la mine de charbon. La dernière fois que l’Europe a été confrontée à un exode de réfugiés de cette ampleur, c’était lors de la Deuxième Guerre mondiale.

Comme nous nous souvenons de nos camarades tombés au champ d’honneur, le 11 novembre, nous nous souvenons aussi qu’ils se sont battus pour un monde meilleur, un monde libéré d’un tel mal qui fait violence aux foules d’innocents. Ils ont sacrifié leur vie dans l’espoir de mettre fin à la tyrannie et au génocide.

En tant que nation, nous n’oublierons jamais les occasions où nous n’avons pas tenu compte des signes avant-coureurs et où nous ne nous sommes pas engagés fermement, avec l’assurance que la protection des innocents n’est jamais une erreur.

Nous avons la responsabilité d’essayer de protéger ces innocents de ce grand mal. L’histoire nous a fort bien démontré que si nous n’agissons pas, les conséquences risquent d’être désastreuses. Et le chaos d’ailleurs risque de devenir le chaos d’ici.

Editorial

[Eric Harris]

Notre société est une société ouverte et tolérante. Et nous sommes conscients de la grande difficulté qu’il y a à trouver des solutions aux problèmes comme ceux qui se posent au Moyen-Orient. Mais si tolérants que nous soyons, nous ne pouvons pas tolérer les massacres et le chaos.

Le fait qu’il n’y ait pas de solutions faciles ne veut pas dire qu’il n’y en a pas du tout.

Comment répondons-nous? En nous rappelant pourquoi nos soldats se sont battus autrefois. À la suite de deux guerres mondiales, il y avait consensus : plus jamais.

Et pourtant, voilà où nous en sommes, de nouveau.

En mars 1916, un jeune politicien a pris la parole à la Chambre des communes britannique à propos de l’établissement des priorités par le gouvernement en ce qui concernait la bataille avec l’Allemagne. « Il ne suffit pas de dire que nous faisons notre possible, dit Winston Churchill. Il faut réussir à faire ce qui est nécessaire. »

Qu’est-ce qui est nécessaire? Le moment est venu pour les dirigeants que nous avons élus de mener un débat national sérieux, et pour le Canada de se montrer fidèle aux principes pour lesquels ceux qui sont tombés au champ d’honneur se sont battus. Quand sonnera l’heure du souvenir, le 11 novembre, voilà quelle sera notre responsabilité. 

Deux guerres en deux semaines

Pèlerinage du souvenir de 2015 de la Légion royale canadienne

Pil

Coquelicots éclos dans un champ de blé où une attaque couteuse a été menée par le 1st Lancashire Fusiliers de Grande-Bretagne, le premier jour de la bataille de la Somme, contre une fortification du front allemand. [Eric Harris]

Au mois de juillet, des pèlerins de partout au Canada sont allés voir des champs de bataille, des cimetières et des monuments aux morts en France, en Belgique et aux Pays-Bas.

« Si, hier, c’était le jour le plus long, dit Ed Pigeau, aujourd’hui, c’est probablement le jour le plus dur. »

Ces mots, prononcés pendant le compte rendu fait quotidiennement après le souper, concernaient les 3e et 4e jours du pèlerinage du souvenir de 2015 de la Légion royale canadienne. Le jour le plus long, le 3e, c’était celui pendant lequel les pèlerins avaient suivi la voie des forces alliées qui ont traversé la Manche le 6 juin 1944, à l’occasion de la plus grande invasion amphibie de tous les temps, c’est-à-dire le premier jour de l’invasion de la Normandie. Les villes côtières de villégiature de Courseulles-sur-Mer, de Bernières-sur-Mer, de Saint-Aubin-sur-Mer étaient alors des champs de bataille, et la plage Juno est aujourd’hui synonyme de bravoure canadienne.

M. Pigeau est vice-président de la Légion. Il est également chef de mission à l’occasion de ce voyage. Neuf pèlerins parrainés par la LRC (un de chaque division, exceptée de celle de l’Alberta) et 17 compagnons et autres personnes qui paient leurs propres frais font le voyage en autocar : Paris, Caen, Dieppe, Ypres, Arras, avec des arrêts dans des champs, au bord de routes de campagne, sur des plages, devant des champs de bataille, des monuments, dans des musées, des cimetières. Beaucoup de cimetières.

À chaque arrêt , John Goheen, guide, historien militaire et directeur d’école de Port Coquitlam (C.-B.) raconte ce qu’il s’est passé.

« Je vous ai averti hier soir, dit Goheen à la fin du 4e jour. Je vous ai dit que ce serait dur aujourd’hui. Je trouve quelques-uns des endroits où nous sommes allés aujourd’hui presque impossibles, et je pense avoir pris sur moi plutôt bien, cette fois-ci, parce que des fois je n’y arrive pas. Ça ne fait rien combien de fois on y va, ce n’est jamais moins dur. »

Ces endroits, l’abbaye d’Ardenne, le château d’Audrieu, le verger près d’Authie, ont été le théâtre d’incidents troublants à l’extrême.

Pil 2

Les pèlerins suivent leur guide John Goheen. [Eric Harris]

Le 7 juin 1944, au nord-ouest de Caen, 11 Canadiens prisonniers de guerre, dont un était si gravement blessé qu’il était sur une civière, ont été séparés d’un groupe de 50 et emmenés à un jardin à côté d’une abbaye. Ces hommes « ont eu un sort terrible, dit Goheen. Ces Canadiens ont été emmenés un par un de l’autre côté d’une petite porte bleue, la porte qui me hante le plus, à un jardin où les attendait un soldat SS. Selon une expertise médicolégale, les hommes ont été tués d’un coup de feu ou de matraque derrière la tête. Exécutés. Il ne s’agissait pas d’un meurtre réactionnaire au champ de bataille. L’ordre en avait été donné, même si rien n’avait été mis sur papier. »

Vingt prisonniers ont été exécutés à l’abbaye d’Ardenne en juin 1944 : James Elgin Bolt, Ivan Lee Crowe, Walter George Doherty, Charles Doucette, George Vincent Gill, Thomas Haliburton Henry, Reginald Keeping, Roger Lockhead, Hugh Allen MacDonald, Joseph Francis MacIntyre, Hollis Leslie McKeil, George Richard McNaughton, George Edward Millar, Raymond Moore, Thomas Edward Mort, James Alvin Moss, Harold George Philip, George Pollard, Freddie Williams et Thomas Alfred Lee Windsor.

Une route longe un champ de blé qui se trouve à l’ouest de Caen. Rien d’extraordinaire à cela, vu que le paysage normand est une version vallonnée de nos prairies, et que les Français sont très friands de baguettes. Ce qui est étonnant, troublant, c’est ce qui y est arrivé il y a 71 ans, le 8 juin.

Pil 3

Des visiteurs du Mémorial national du Canada à Vimy, en France, où après une cérémonie de commémoration, ils ont posé pour la photo de groupe (ci-dessus). Première rangée : le chef de mission, Ed Pigeau; Donna Clark; la pèlerine de la Division de la Colombie-Britannique–Yukon, Amy Encina; Nancy McNight, William Harold Timms, le pèlerin de la Division de Terre-Neuve-et-Labrador, Charles Piercey; le pèlerin de la Division de l’Île-du-Prince-Édouard, Brian Arsenault; Marsha Wedge; la pèlerine de la Division de Nouvelle-Écosse–Nunavut, Daisy Marie Gavel. Deuxième rangée : le guide du pèlerinage, John Goheen; le coordinateur du pèlerinage, Steven Clark; Gary Springall; la pèlerine de la Division de la Saskatchewan, Shauna Grassing; Lucie Aubuchon; Serge Aubuchon; Kathleen Laskowski; Daphne Piercey. [Eric Harris]

Quelque 150 membres du Royal Winnipeg Rifles avaient été capturés près de là, à l’occasion d’une bataille pour la ville de Putot, et ils ont été séparés en plusieurs groupes et envoyés à divers endroits. Le Waffen-SS lieutenant-colonel Wilhelm Mohnke était furieux qu’il y ait autant de prisonniers. Il n’avait pas le temps de s’occuper de centaines de prisonniers de guerre canadiens, alors il donna l’ordre à ses subalternes de ne plus faire de prisonniers et de se débarrasser de ceux qu’ils avaient. Quarante prisonniers de guerre ont suivi cette route, pensant qu’ils allaient à un centre de détention derrière les lignes, jusqu’à ce qu’une voiture d’état-major allemande où se trouvait Mohnke – selon un témoin – arrive. Il s’est mis à crier sur les soldats allemands qui gardaient les prisonniers. La voiture est repartie et les prisonniers ont continué leur chemin jusqu’à ce qu’une colonne allemande les rejoigne. Un des der-niers semi-chenillés s’est arrêté et des soldats SS en sont descendus. Ils se sont approchés des Canadiens et se sont mis à crier aux gardes d’aller au semi-chenillé remplacer leurs fusils par des mitraillettes. Les Canadiens reçurent l’ordre de s’assoir en demi-cercle dans le champ de blé.

Le lieutenant Reginald Barker du 3e Régiment antichar, Américain de naissance, était l’un d’eux. Il dit aux soldats qui se trouvaient à l’arrière : « Sauvez-vous au premier coup de feu. » Les Allemands se sont approchés des Canadiens et l’un d’entre eux leur a dit « maintenant, vous mourez. » Ils ont fait feu sur les prisonniers, et tous excepté cinq sont morts, Barker inclus. Ceux qui se sont enfuis ont été repris et ont survécu en tant que prisonniers, et à la fin de la guerre, ils ont raconté ce qui s’était passé. Il n’y a pas de monument à cet endroit, mais en 2001, l’Université Queen’s, l’alma mater de Barker, a institué la bourse commémorative Reginald Barker.

Pendant la première semaine de l’invasion alliée, à peu près, plus de 150 prisonniers de guerre canadiens ont été exécutés par des soldats allemands.

Les arrêts du pèlerinage ne sont pas tous aussi troublants, mais il y en a beaucoup qui sont tout aussi émouvants.

Chaque journée est très occupée : un buffet abondant à l’hôtel pour déjeuner, l’autocar qui prend la route à 7 h 30, des questions de jeu-concours, le défilé matinal (le défilé « colonel Bogey » fait siffler tout le monde) et l’arrivée à la première station avant 8 h.

Les explications détaillées de Goheen inspirent la compréhension de la signification de chaque endroit, petit ou grand; qu’il s’agisse de la magnificence du Mémorial national du Canada à Vimy ou des menus détails comme les marques dans un mur de pierres à Norrey-en-Bessin, lesquelles ont été faites par le char d’assaut commandé par le lieutenant George Gordon quand il a heurté l’édifice en empruntant un passage étroit.

Kathleen Laskowski, une pèlerine, debout à côté du mur, parle de son père, Mike, qui s’est battu là le 17 juillet 1944, lors de la sortie de Caen, en tant que membre du 59th (Newfoundland) Heavy Regiment de l’Artillerie royale.

« Papa a vu que des Allemands tiraient sur un dépôt de munitions proche, et que son unité risquait d’être endommagée s’il explosait, dit-elle, alors il leur a tiré dessus avec son fusil Long Tom jusqu’à ce qu’ils arrêtent. » On lui a décerné la Médaille de l’Empire britannique pour service méritoire, et sa fille est applaudie par les autres pèlerins.

Aux abords d’Authie, à un kilomètre au nord-ouest de l’abbaye, il y a la ferme en grès de Denise et Daniel Collet. Ce vieux couple qui respire l’hospitalité normande affectionne les Canadiens. Au cours d’une collation bien arrosée de cidre fabriqué par un cousin de Daniel, ils parlent de la vie sous l’occupation allemande. Daniel avait 12 ans pendant la guerre, et il habitait dans un village près d’Authie. Les soldats allemands faisaient sortir les gens de leurs maisons, ne leur donnant que cinq minutes pour faire leurs valises, dit-il. Sa mère en avait préparé une, et ils sont arrivés à Caen à un moment où la ville était prise pour cible par des bombardiers alliés. Lors d’une attaque particulièrement intense, se souvient-il, la ville a été incendiée en plusieurs endroits et il y a eu de nombreuses victimes parmi les civils. Au bout d’une conversation d’une heure et après la présentation de cadeaux, ils nous font adieu de la main jusqu’à ce que l’autocar disparaisse à leur vue.

Pil 8

Au cimetière militaire canadien de Bretteville-sur-Laize (ci-dessous, à d.), les pèlerins Timms et Piercey déposent une couronne sous les yeux de Pigeau et de Raspberry. Il s’y trouve 2 958 tombes de la Seconde Guerre mondiale, dont la plupart sont celles de Canadiens. [Eric Harris]

Le 5e jour concerne surtout la consolidation du nord de la Normandie et la fermeture de la Poche de Falaise. Les alliés avaient prévu prendre Caen, un des plus grands centres de la Normandie, le jour J, mais ils ont été obligés de livrer une série de batailles durant les mois de juin et de juillet avant que la ville en ruines tombe entre leurs mains.

Alors que les Allemands se préoccupaient de la défense de Caen, la First United States Army a fait une brèche dans leurs défenses au Sud-Ouest, dans le cadre de l’opération Cobra qui a eu lieu du 25 juillet au 8 aout. Cela a donné la Poche de Falaise, où les Alliés encerclaient les Allemands qui se repliaient vers la Seine. L’effondrement de l’armée allemande au nord-ouest de la France s’en est suivie.

Le rôle des Canadiens n’y avait pas été négligeable : de leur attaque malheureuse à l’aéroport de Caen-Carpiquet, du 4 au 8 juillet, jusqu’à leur avancée sous le commandement inspiré du major David Currie, VC, qui commandait un groupe de bataille formé de blindés, de pièces d’artillerie et de fantassins à Lambert-sur-Dives, ils étaient résolus à empêcher les Allemands de s’enfuir de la poche. 300 soldats allemands ont été tués, 500, blessés et 2 100, capturés sous son commandement. Sur une photographie bien connue, Currie accepte la reddition des troupes allemandes, le 19 aout, et plusieurs pèlerins sont ravis de reconstituer cette scène devant une collection d’appareils photo et de caméras.

Pil 7

Les pèlerins explorent la plage rocheuse du village de Puys à l’est de Dieppe, où, piégés entre la plage et la digue, le Royal Regiment of Canada et le Black Watch (Royal Highland Regiment) of Canada ont été décimés par le tir d’enfilade des Allemands. [Eric Harris]

Deux heures sur les routes nous font reculer de deux ans, jusqu’au désastre qui a eu lieu à Dieppe. Le 6e jour commence au cap de l’Ouest, promontoire surplombant une scène pittoresque comprenant une plage de chert, une digue et un château du 15e siècle.

Dieppe, où se trouvent les plages les plus près de Paris, était le Saint-Tropez du pauvre. Elle était très prisée aussi des artistes et des touristes anglais, et on peut se demander comment il est possible que les stratèges militaires britanniques n’aient pas su que la plage n’était pas de sable, et que leurs chars s’enliseraient dans le chert.

Bien d’autres questions ont été soulevées à propos de la prudence du raid. À l’origine, l’opération Rutter, dont le plan avait été dressé au printemps, devait avoir lieu au mois de juillet. On avait choisi Dieppe parce que c’est un port assez près de l’Angleterre pour que cette dernière puisse assurer la couverture aérienne de l’attaque. Rutter devait durer 15 heures, c’est-à-dire le temps de deux marées, et avoir plusieurs sauvegardes : des centaines de bombardiers pour pilonner les défenses côtières, des croiseurs et des cuirassés armés de canons de 16 pouces, des chars, des parachutistes à l’Est et à l’Ouest pour prendre les emplacements de canons par surprise; et on supposait que les défenses allemandes y étaient relativement faibles.

Le temps étant exécrable en juillet 1942; l’opération fut annulée. Le raid de Dieppe, dont le nom fut changé pour devenir l’opération Jubilee, finit par avoir lieu le 19 aout, mais la plupart des facteurs importants avaient été modifiés. La RAF pensait que les bombardiers lourds tueraient trop de civils, alors ils furent supprimés. Les amiraux n’aimaient pas l’idée d’envoyer de gros cuirassés près de la côte, alors ils les remplacèrent par des contretorpilleurs armés de canons de 4 pouces. La géo-graphie donnait aux défenseurs un grand avantage : du haut des falaises, ils pouvaient voir la plage d’un bout à l’autre, et chaque personne qui la traverserait. Et il y avait quatre fois plus de soldats allemands que prévu.

Les deux attaques de flanc ont été lancées en premier, avant le jour, une à l’Ouest, à Pourville (la plage verte) et l’autre à l’Est, à Puys (la plage bleue). L’assaut de front, à la tête duquel se trouvait le Royal Hamilton Light Infantery, a commencé à la plage principale de Dieppe (la plage rouge) à 5 h 20. Il devait avoir l’appui du régiment de chars de la 14e Armée, mais ce dernier est arrivé à la plage en retard. Lorsqu’il est arrivé, 15 des 29 chars seulement ont réussi à traverser la digue. Douze s’étaient enlisés dans la plage rocheuse et deux avaient coulé.

En tout, quelque 5 000 Canadiens, 1 000 Britanniques et 50 Américains ont mis pied à terre lors du raid. Presque 60 pour cent de ceux qui ont atteint la plage ont été tués, blessés ou capturés. « Tout s’est mal passé ce jour-là »,
dit Goheen.

Le 8e jour, nous passons aux Pays-Bas, où la Première Armée canadienne, force internationale de soldats canadiens, britanniques, polonais, américains, belges et
hollandais, a mené la bataille de l’Escaut du 2 octobre au 8 novembre 1944

L’autocar s’arrête au canal Léopold, importante ligne de la défense allemande située le long de ce qui avait  été la frontière belgo-néerlandaise. « C’est une des pires batailles auxquelles ont pris part les Canadiens en Europe du Nord-Ouest, dit Goheen. Une bataille petit format dans un petit endroit difficile. »

La fermeture de la Poche de Falaise, à la fin du mois d’aout, avait servi à battre la plus grande partie de l’armée allemande qui se trouvait en Normandie. Les 50 000 qui s’en sont enfuis étaient dans la confusion et détalaient vers la Seine, Britanniques et Canadiens à leurs trousses. La 11e Division britannique entra à Anvers, mais la capture du plus grand port européen ne suffisait pas. L’Allemagne contrôlait encore les deux côtés de l’estuaire de l’Escaut, les 80 kilomètres d’eau profonde reliant le port à l’océan.

L’opération Market Garden, assaut aéroporté immense derrière les lignes allemandes, avait échoué à la fin du mois de septembre.

Les Alliés faisaient face à une bataille difficile qui ne se terminerait pas avant Noël, comme on l’avait espéré, et il leur fallait un port où ils seraient en sécurité. L’approvisionnement était encore débarqué aux plages et aux ports normands et transporté en camion sur des centaines de kilomètres vers le Nord. On donna la priorité
à Antwerp et à l’Escaut.

Les Canadiens, qui se mirent à se surnommer « l’armée Cendrillon » parce qu’on leur donnait les tâches les plus dures et qu’on ne leur donnait guère de gloire, écopèrent de la tâche de nettoyer l’estuaire. Avant de partir, les Allemands avaient inondé le terrain bas sillonné de canaux et de fossés de drainage, chacun étant un obstacle naturel pour les chars. L’opération Switchback, planifiée par le lieutenant-général Guy Simonds, commandant par intérim de la Première Armée canadienne, prévoyait deux attaques le 6 octobre : une qui traverserait le canal Léopold, l’autre où des péniches de débarquement traverseraient l’anse Braakman, un grand goulet de marée. Le but était de chasser les Allemands des deux côtés.

À l’approche du 6 octobre, le nombre de péniches de débarquement était insuffisant pour l’attaque traversant l’anse, mais il fut décidé de lancer l’attaque au canal pour en retirer les Allemands, et celle à Braakman aurait lieu 36 heures plus tard. Les 36 heures sont devenues 60 et, en face de l’endroit où se tiennent les pèlerins, les soldats qui avaient traversé le canal se sont accrochés au rivage pendant presque cinq jours sans assistance.

Un bunker d’avant la guerre, construit par les Néerlandais avant l’arrivée des Allemands se trouve encore enfoui dans la berge à environ 100 mètres en amont. Le canal faisait partie de la ligne de défense néer-landaise en 1940, mais les Allemands s’en emparèrent et s’installèrent dans les bunkers. Cliff Chadderton, secrétaire de direction et directeur général des Amputés de guerre du Canada, y a été touché par un éclat de grenade et une de ses jambes a été amputée en dessous du genou.

La traversée de la Braakman réussit. Les Allemands, n’ayant pas de voie de repli, se sont rendus en masse; plus de 41 000 ont été faits prisonniers. Mais les
pertes des Alliés avaient été extrêmement lourdes : 12 873 morts, blessés ou disparus, dont 6 367 parmi les Canadiens.

Le matin du 3 novembre, un capitaine de la 3e Division d’infanterie canadienne a écrit ceci dans le journal des opérations de l’état-major : « L’opération SWITCHBACK est terminée. » Un autre officier, qui lisait par-dessus son épaule a rajouté avec son propre stylo « Dieu merci ».

Pil 11

Les défenseurs allemands situés sur le promontoire de l’Ouest voyaient clairement la plage de Dieppe, et chaque soldat qui y prenait pied. [Eric Harris]

La deuxième semaine, les pèlerins ont remonté le temps jusqu’à la Première Guerre mondiale, 1914-1918. Il s’agit d’un grand saut, un voyage vers un temps plus dur, plus noir sur blanc, plus formel; un temps où l’artillerie était tirée par des chevaux et où les chars d’assaut étaient expérimentaux.

Le trajet de trois heures entre Dieppe et Ypres comprend une pause au sud de Calais, au cimetière de la commune de Vimereux, où 2 847 soldats du Commonwealth et membres du Queen Alexandria’s Imperial Military Nursing Service, sont enterrés.

Parmi les 219 tombes de Canadiens se trouve celle du lieutenant-colonel du Service de santé de l’armée canadienne, John McCrae. Nul n’ignore, bien sûr, qu’il s’agit du poète qui a composé In Flanders Fields. La mort de son ami Alexis Helmer à la deuxième bataille d’Ypres, le 2 mai 1915, lui a inspiré ce célèbre poème, une tentative d’évoquer l’horreur de la guerre.

« Nous devions apprendre le poème par cœur à l’école, » dit Edmund Raspberry, le pèlerin de l’Ontario.

Les pierres tombales sont posées à l’horizontale, car elles sont trop lourdes pour rester droites sur le sol sablonneux. Au départ de Wimereux, les hautparleurs remplissent l’autocar de voix enfantines qui récitent le poème, ce qui baigne de larmes les yeux des pèlerins.

Près de Calais, sur l’accotement de l’autoroute, une file de camions longue de plusieurs kilomètres est à l’arrêt. C’est un des plus importants ports entre la France et l’Angleterre, et le terminus Sud du lien ferroviaire du tunnel sous la Manche. Des milliers de migrants fuyant la violence en Syrie, en Somalie et en Afghanistan campent à Calais et essaient de s’embarquer clandestinement dans les camions qui vont prendre un traversier ou un train à destination de l’Angleterre. Les agents de la sécurité ont presque complètement immobilisé la circulation des poids lourds. L’horreur de la guerre a vraiment des ramifications immenses.

À l’arrivée à Ypres, les pèlerins Laskowski, Daphne et Charles Piercey, et Helen et David Eastaugh vont prendre un diner tardif Au Miroir, café en plein air dans le marché de Grote situé sur la Grand Place de la ville. La Halle aux draps, grand édifice dans le secteur du textile qui était le noyau de l’économie médiévale de la ville – jusqu’à ce que l’artillerie la détruise pendant la Grande Guerre – domine l’architecture de l’agglomération autrefois assiégée.

Les pèlerins commandent des croque-monsieur, des gaufres et de la bière de Passendale. « En ouvrant une bouteille de Passendale, lit-on sur l’étiquette, prière d’observer une minute de silence en souvenir de ceux qui sont tombés au champ de bataille. »

Pendant six jours bien remplis, les pèlerins retracent le baptême du feu du Canada. Entre Ypres et Arras, parmi les dizaines de sites et cimetières de la Grande Guerre qui servent de points de repère pour les excursions dans les régions où ont eu lieu les hécatombes, Passendale, Beaumont-Hamel, la Somme et les Cent jours sont comme des titres de chapitre. C’était une catastrophe, le pire que l’humanité ait à offrir, et 7 millions de civils et 9 millions de combattants y ont perdu la vie, dont 67 000 Canadiens.

Chaque chapitre a ses paragraphes et des mots qui en émergent et qui se mêlent : St-Julien, le chlore gazeux; le cratère Hawthorne, les explosifs à l’ammonal; Sunken Lane, les mitrailleuses; la trêve de Noël, l’impasse; la porte de Menin, les tombes d’inconnus.

Et chaque pèlerin avait une mission particulière. Plu-sieurs mois avant le voyage, le nom d’un soldat mort à la Première Guerre mondiale avait été donné à chacun d’eux, et ils devaient faire des recherches pour pouvoir faire un compte rendu sur lui à côté de sa tombe. Il en a résulté neuf oraisons dans neuf cimetières.

Dans le cas de beaucoup d’entre eux, les renseignements étaient rares. Pour certains, l’histoire d’une vie écourtée a pu être retracée en partie. Kenneth Milenko, le pèlerin de la Division du Manitoba–Nord-Ouest de l’Ontario, a repéré la maison qu’a habitée Frederick Driver avant de s’engager dans le 78e Bataillon (Winnipeg Grenadiers), et il en a pris une photo. Le sergent Driver est mort au combat, à la crête de Vimy, le 9 avril 1917; il avait 22 ans.

« Je ne sais pas si des parents du sergent Driver sont venus voir sa tombe et présenter leurs respects ou le re-mercier, dit Milenko. Mais ce que je fais aujourd’hui, c’est exactement ça, et c’est de la part de tout le Canada que je prononce ces quelques mots. » Milenko termine son compte rendu et dépose la photo, un coquelicot et un drapeau canadien sur la pierre tombale.

Pendant le tour de deux semaines, il y a eu les huit autres comptes rendus, neuf cérémonies solennelles et plusieurs dépôts de couronne tout simples, gestes de commémoration émouvants.

Encore un champ de blé, encore un champ de bataille. Le dernier jour, en chemin vers Paris, l’autocar s’arrête aux abords de Beaumont-Hamel et s’engage lentement à reculons dans une impasse étroite. Les talus qui longent la ruelle sont couverts de broussailles qui donnent presque l’impression de se trouver dans un tunnel.

Il s’agit de Sunken Lane (ruelle en contrebas, NDT), un point de départ de la bataille de la Somme. Quelque 500 membres du 1st Battalion Lancashire Fusiliers
britannique s’étaient cachés là bien avant l’aube du 1er juillet 1916. Le lieutenant Geoffrey H. Malins, cinématographe militaire britannique, était là aussi, et il
les a filmés moins d’une minute avant qu’ils aillent à l’assaut, à 7 h 30 : l’heure zéro.

Ils étaient entièrement à découvert devant le feu des mitrailleuses allemandes. La plupart ont été tués ou blessés dans les 20 premières minutes. À midi, il ne restait qu’un officier et 25 soldats en vie.

Les pèlerins se rassemblent pour faire une reconstitution, et à la suite des deux coups de sifflet militaire donnés par Goheen, ils se lancent à l’assaut sur les traces fatales.

Avant le compte rendu qui suit le souper, on demande aux pèlerins, un par un, de résumer leur expérience en deux minutes. Il y en a qui parlent un peu plus, d’autres, un peu moins, mais ils parlent tous avec éloquence des fortes impressions qu’ils ont ressenties.

« Ce que nous avons vu, les choses que nous avons faites, aller à l’assaut aujourd’hui à Sunken Lane, con-templer les tombes, les marques à travers les terres, la Normandie, Dieppe, Vimy, ce sont des endroits sacrés où il y a eu une bravoure incroyable, dit Pigeau. Savoir que leur Armageddon se trouvait de l’autre côté de la colline, je n’arrive pas à m’imaginer à quel point les gens qui y sont allés avaient du cran. »

« Je suis venue sans savoir à quoi m’attendre. Je pensais que nous allions voir des lieux de bataille et apprendre un peu d’histoire, dit Krista Blake, pèlerine de la Division du Nouveau-Brunswick. Ce qui m’a le plus frappée, ce sont les cimetières avec toutes leurs pierres tombales. Tous les noms et les âges de 19 ou 20 ans. Ma fille a 21 ans, et je ne peux m’imaginer ses amis partir pour ne plus jamais revenir. J’ai étudié l’histoire canadienne à l’école, mais ce n’était pas du tout comme ce que nous avons appris ici. »

« Il y avait une couple de jeunes au Mémorial de Vimy, et je leur ai donné des épinglettes à drapeau canadien, dit le pèlerin de la Nouvelle-Écosse, Gary Springall. Et j’ai donné un drapeau canadien à leurs parents. Je leur ai dit d’où je venais et je leur ai parlé du pèlerinage; puis je leur ai demandé d’où ils venaient. Ils m’ont dit qu’ils étaient venus de Dusseldorf, en Allemagne. »

« Dans les années 1940, nous nous battions contre eux. Ils étaient nos ennemis. Dans les années 1970, je suis allé à Hambourg, en Allemagne, voir le cimetière militaire canadien avec l’OTAN. Ce moment-là, à Vimy, ça a été pour moi un rappel que nous faisons tous partie de la famille humaine, et j’espère qu’un jour il y aura la paix, plus de guerre. » 

Annonce Classée

LIVRES ET PUBLICATIONS


LES ARTILLEURS DU CANADA VOLUME III, 1967 – 2012

Ce nouveau livre, le troisième d’une série relatant l’histoire du régiment Royal de l’Artillerie Canadienne sera publié en 2017 et sera vendu par la boutique de l’ARC à Shilo au Manitoba. On pourra y retrouver l’histoire de l’artillerie de la Force Régulière et de la Réserve ainsi que l’artillerie de campagne, défense anti-aérienne, l’acquisition de cibles, de repérage et l’artillerie aéroportée de cette période.

Le prix du livre sera de $44,95 (taxes et livraison en sus) mais pour un temps limité à partir du 12 septembre 2015 le livre sera offert au prix de $29,95 (taxes et livraison en sus), soit une économie de 33%. Le livre sera posté dès la publication.  Cette offre exceptionnelle se terminera le 31 janvier 2017.

Pour commander votre livre vous devez contacter la boutique de l’ARC sur le web : www.rcakitshop.net, ou par courriel à : info@canadianartillery.ca; ou par téléphone à : 1-204-765-3000 extension 3533 or 4038; ou encore par Poste Canada à: Les Artilleurs du Canada Vol III, QG Régimentaire de l’ARC édifice N118, BFC Shilo, Boite postale 5000 Stn Main, Shilo, MB, R0K 2A0.

Votre commande doit comprendre : Votre nom, adresse postale, votre préférence du livre français ou anglais et le nombre d’exemplaires.  Les commandes en ligne par carte de crédit seront traitées immédiatement. Pour ceux ou celles qui commanderaient par courrier et paieraient ainsi, la boutique de l’ARC vous contactera pour vous donner le montant exact qui inclura les taxes et la livraison. Les chèques ou mandats posteaux doivent être fait en argent canadien au nom de : The RCA Kitshop.

 

Un système fissuré, partie deux: Manquement à la parole

Adam Day and Sharon Adams
Photographie de Louie Palu

Les anciens combattants canadiens perdus, et le litige qui a ébranlé le gouvernement

Il s’agit d’une simple histoire millénaire. Il y a des soldats et des anciens combattants partout au Canada qui ont été blessés en Afghanistan et ne sont pas encore guéris. Ils sont dans la zone d’incertitude entre la guerre et la paix, et ils subissent les conséquences d’un conflit qui maintenant semble lointain.

Cracks 1

Qu’ils aient été au combat ou pas, que leur esprit ait été blessé ou leurs jambes arrachées, qu’ils aient servi pendant 4 ou 34 ans, il s’agit d’une histoire aussi vieille que la guerre : on demande aux soldats
de tout donner, puis on les oublie lorsque cessent les coups de feu.

Le système servant à indemniser ces anciens combattants et à les soigner n’est pas parfait; il a des brèches; il est même peut-être brisé. Et bien que tout le monde sache qu’il y a un problème – les dirigeants militaires, les politiciens, les bureaucrates, le public –, le problème persiste.

Afin de bien comprendre l’enjeu, voici où nous en sommes : dans bien des cas, les anciens combat-tants blessés reçoivent un paiement forfaitaire pour leur blessure et puis presque plus rien. Des fois, ce système fonctionne parfaitement. En d’autres occasions, les soldats souffrent de graves blessures et ils reçoivent un petit pourcentage de ce que donneraient d’autres systèmes liés aux invalidités, comme l’indemnisation des accidentés du travail et les régimes d’avantages des employeurs privés.

Dans d’autres cas, les soldats handicapés à vie reçoivent une indemnité permanente, mais cette indemnité est calibrée de manière à ce qu’un mode de vie de classe moyenne soit pratiquement impossible à atteindre. Imaginez la vie d’un ancien combattant invalide qui ne peut se permettre d’acheter une maison, d’aller en vacances, de payer les frais scolaire de son enfant. Imaginez des décennies de vie, en fait, près de la pauvreté.

En ce qui concerne le nombre de personnes concernées, ce n’est pas un problème immense. Quelque 2 000 soldats ont été blessés en Afghanistan, et bien que beaucoup plus aient des blessures mentales invisibles, le nombre de ceux qui ont besoin d’aide ne crée pas un problème insurmontable. En ce qui a trait à l’argent, le montant qu’il faudrait pour réformer l’indemnisation aux anciens combattants n’est qu’une fraction infime du budget fédéral.

Pour arranger cela, et facilement, il suffirait d’en avoir la volonté.

Chacun se bat à sa propre guerre

Une des horreurs indicibles de la guerre, c’est qu’en fin de compte, les vieilles expressions sont justes :

Il n’y a pas d’histoire de guerre qui soit vraie. Toutes les histoires de guerre sont mensongères.

Si vous n’y étiez pas, vous ne saurez jamais comment c’était.
Même si vous y étiez, vous ne pourrez peut-être pas le décrire.

En fin de compte, seuls les endroits et les dates ont quelque dignité. Onze septembre, Kandahar, Masum Ghar, Panjwaye

En voici une autre : 

On se souvient des héros et des morts, mais les blessés sont laissés pour compte.

Les soldats acceptent les risques de mort ou de blessure, en particulier lorsqu’ils sont dans une zone de combat. Ce qu’il est plus dur d’accepter, toutefois, et ce à quoi ils ne pensent guère dans les zones de combat, c’est quelle sera leur vie au pays en cas de blessure. Ils s’attendent, au moins, à ce qu’on les traite avec des égards et avec respect.

Maintenant, pensez à l’Afghanistan, au conflit de 12 ans : la mission n’a pas vraiment eu un grand impact sur la vie au jour le jour de la plupart des Canadiens. Ce n’est pas vraiment que les Canadiens ne doivent jamais oublier les sacrifices de ces soldats; c’est plutôt qu’ils ne les ont jamais vraiment compris. On ne peut pas oublier quelque chose qu’on n’a jamais su.

L’isolement, ce n’est pas simplement ce qui se passe entre les soldats et la population pour laquelle ils se sont battus, c’est aussi ce qui arrive entre les soldats eux-mêmes. Chaque période d’affectation était différente, chaque unité avait sa propre expérience; à part des gars à vos côtés, personne ne comprenait bien ce que vous faisiez. Chacun faisait sa propre guerre. Il en résulte une collectivité d’anciens combattants isolés, qui critiquent souvent le gouvernement et d’autres groupes d’anciens combattants, et beaucoup d’entre eux n’obtiennent pas les soins qu’on leur doit à moins de dérailler, à moins de se perdre. Et à ce moment-là, il est trop tard.

Une bombe qui change une vie

Le major à la retraite Mark Campbell est un dur à cuire, pourrait-on dire. Même maintenant, il sourit encore quand il se rappelle à quel point il était alors implacable.

En 2008, un de nos auteurs a été introduit dans une opération en Afghanistan, commandée par Campbell. Il était alors un des chefs de l’effort du Canada servant à guider l’armée afghane, et l’opération, appelée Ateesh Bazi, était aussi rude que possible. La force opérationnelle qui se composait de relativement peu de Canadiens et d’un grand nombre d’Afghans réticents a passé une nuit dans le territoire ennemi en bordure
du désert du Régistan, couchés sur le sable infesté de scorpions, de serpents et d’araignées, puis le lendemain ils ont marché presque
30 kilomètres jusqu’aux abords de ce qui était alors la capitale des insurgés : Nakhonay.

Campbell exhortait ses soldats pendant toute l’opération en proférant des jurons, en prenant la tête de l’attaque, en mangeant des sucettesau petit-déjeuner (au sens propre) et, en règle générale, en agissant comme s’il était intouchable.

C’est un homme dont l’agressivité était évidente et à l’occasion, alarmante. Ses dernières exhortations, faites à ses sous-chefs avant d’arriver aux abords de Nakhonay, étaient simples et brutales : « C’est pas pour rire, dit-il en grognant. Ne. Manquez. Pas. Votre. Coup. »

Cette opération s’est bien passée, mais quelques mois après Ateesh Bazi, tout s’est foutu dedans pour Campbell.

C’étaient soit les talibans, soit des soldats afghans traitres fatigués des manières d’affrontement d’un Campbell coriace, ou d’un mélange des deux, ce qui est le plus probable.

Il était debout sur une bombe, et quelqu’un l’a fait exploser. Il a sauté par en haut et en arrière; il se souvient d’avoir atterri, d’avoir vu des jets de sang rouge vif sortant de ses artères fémorales. Une jambe était complètement arrachée et l’autre ne tenait qu’à des fils. Le bas de son corps était déchiqueté.

À ce moment-ci, prenez un moment pour imaginer comment se sentait Campbell, s’il vous plait. Guerrier toute sa vie, agressif au plus haut point, le genre de gars qui porte un écusson « Team Canada » à côté de celui qui indique son groupe sanguin. Maintenant, il est par terre, les organes génitaux mutilés, du liquide jaune coulant de ses oreilles, du sang giclant sur le sol.

C’est assez pour abimer quelqu’un. Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est incroyable que Campbell ait survécu. Dans aucune des guerres précédentes auxquelles des Canadiens ont participé n’existait-il une technologie permettant de le sauver, et il serait mort. Aujourd’hui, Anciens combattants Canada évalue son invalidité à plus de 150 %.

Il n’est pas exactement empressé de raconter son histoire, mais il accepte de parler dans certaines circonstances. Ainsi, après un long vol jusqu’en Alberta et une longue route jusqu’à la banlieue nord d’Edmonton, nous avons découvert laquelle des grandes maisons était la sienne en procédant par élimination.

La porte de devant s’ouvre et quelques secondes après, Campbell nous dit, d’une voix caractéris-tique, ce qu’il faut faire à propos du chien qui court vers la porte. (« Ne le laissez pas sortir. »)

Puis Campbell nous apparait sur son fauteuil roulant. Cet ancien officier supérieur d’un des bataillons canadiens les plus durs, un vrai guerrier, est vouté dans son fauteuil. Il nous regarde en souriant. « Bienvenue », dit-il.

Fissures du système

Cracks 2

Une lutte est engagée. Nous l’appelons la révolte des anciens combattants. C’est une vague de dépit et d’indignation visant le gouvernement fédéral et la législation qui régit le traitement des anciens combattants.

En y regardant de près, ACC est extrêmement complexe : les taux d’indemnisation varient selon le pourcentage d’invalidité; les avantages superposés sont tellement individualisés qu’il n’y a probablement pas deux anciens combattants qui reçoivent les mêmes indemnités ou services; ils reçoivent des avantages sociaux qui ne divergent que d’après leur volonté de se battre avec ACC ou de se faire entendre par les médias.

D’un autre côté, le système est si vague que même ceux qui le comprennent en parlent en utilisant des termes qu’on pourrait presque qualifier de mystiques. Mais mettons cela de côté, car le vague est en réalité très simple, et la complexité n’est que de la poudre aux yeux. La seule chose qui compte, ici, c’est que les anciens combattants devraient être bien traités, étant donné qu’ils l’ont mérité.

Tout de même, il vaudrait mieux jeter certaines bases. Les membres des Forces canadiennes sont des employés fédéraux, bien qu’ils soient distincts à cause des contrats qu’ils signent et qui permettent au gouvernement et aux dirigeants militaires de les envoyer au danger, peut-être même à la mort, et de mettre fin à leur emploi s’ils sont blessés en faisant une chose qu’ils sont tenus de faire par contrat.

La première clause, « jusqu’à la mort », s’appelle responsabilité illimitée. Si un peloton de soldats a reçoit l’ordre de faire quelque chose qui risque d’être mortel, comme de se lancer à l’assaut d’une mitrailleuse ou de traverser un champ que l’on sait miné, c’est exactement ce qu’ils sont tenus de faire, par contrat. Les autres employés fédéraux ne signent pas de contrat comme celui-là.

Si les soldats sont rendus infirmes en faisant leur devoir, ils peuvent être libérés de leur devoir militaire en vertu d’une clause appelée universalité du service, ce qui signifie que si un employé du ministère de la Défense nationale n’est pas en assez bonne santé pour pouvoir combattre, qu’il ne peut pas être envoyé au combat, il peut être libéré. En conséquence, lorsqu’un soldat devient invalide, sa carrière militaire est le plus souvent terminée.

Le système est implacable, et il est lent aussi. Des années peuvent passer avant qu’un soldat blessé soit officiellement libéré de l’armée. À ce moment-là, la responsabilité passe entièrement du MDN à ACC, où les règlements concernant la manière dont les anciens combattants sont traités et indemnisés sont divisés entre deux lois fédérales – la Loi sur les pensions pour ceux qui ont été blessés avant avril 2006 et la Loi sur les mesures de réinsertion et d’indemnisation des militaires et vétérans des Forces canadiennes (appelée communément la Nouvelle Charte des anciens combattants) pour ceux qui ont été blessés après avril 2006.

C’est là que commencent les problèmes.

Le point de vue de Campbell sur cette situation 

Pendant une entrevue qu’il nous a accordée en exclusivité au mois d’avril, le ministre des Anciens combattants, Erin O’Toole, a pris grand soin de nous expliquer qu’ACC évoluait afin d’améliorer la manière dont il servait ses clients – centrée sur l’ancien combattant, disait-il –, et il nous a donné quelques explications concernant l’insatisfaction de certains anciens combattants au Canada :

« En ce qui concerne l’examen des demandes, il faut aussi faire face à certains mythes : on entend dire qu’il y en a qui sont extrêmement frustrés par un refus, dit O’Toole. Mais plus de 70 pour cent des réclamations à ACC sont acceptées en premier ressort. On s’en étonnerait en voyant le dialogue sur Facebook. Mais nous avons la responsabilité envers l’ancien combattant et la société de veiller à ce que notre système soit juste, rapide et moins stressant, mais qu’il soit toujours fondé sur des preuves. Parce que, par exemple, les personnes qui sont dans les Forces armées canadiennes et en fin de compte, les anciens combattants, sont un échantillon représentatif des Canadiens, alors il y a les gens qui ont déjà des problèmes de santé mentale au moment où ils s’engagent. »

La réaction de Campbell, confiné à un fauteuil roulant dans la cuisine de sa maison du nord d’Edmonton, quand il entend cette citation, est physique, viscérale. Tout d’abord, Campbell déclare laconiquement : « Ce n’est pas vrai, il s’agit d’une tranche de la société canadienne basée sur la sélection ». Et il a raison : pour entrer dans l’armée du Canada, il faut en passer par une sélection, selon des caractéristiques de base concernant la santé mentale et physique.

Il se penche en arrière et réfléchit à ce qu’il va dire ensuite. « C’est une bonne façon d’essayer de défendre ce qui se passe à Anciens combattants, dit-il. Mais en fait, je ne crois pas du tout à ces statistiques, étant moi-même un des clients dont les réclamations légitimes ont été refusées. »

‘Au mieux, l’indemnisation inadéquate pour les soldats est une mesure d’austérité imprudente; au pire, c’est un abandon inconsidéré de l’obligation du gouvernement.’

— Poursuite d’Equitas

Et le problème ne concerne pas seulement l’approbation ou le refus, dit-il, il y a la lutte incessante avec la bureaucratie. Par exemple, ACC a récemment modifié la manière de calculer l’indemnisation dans le cadre de ce qu’on appelle le Programme d’autonomie des anciens combattants (PAAC), qui paie les services comme le ménage et l’entretien du domicile. « Des choses arbitraires me sont arrivées, dit-il, comme lorsqu’ils ont adopté le nouveau processus d’octroi pour le PAAC. Ils ont déclaré que j’obtiendrais un octroi de 5 800 $ l’an prochain. Un instant! Vous me donniez 12 000 $ par année, 1 000 $ par mois, pour l’entretien et le ménage, avant le nouveau processus d’octroi, alors pourquoi réduisez-vous ça de plus de 50 %? »

Campbell a pu se plaindre de cela à grands cris, et assez fortement pour qu’ACC rétablisse sa prestation au degré précédent. « Ils ont réglé mon cas en rebroussant chemin et en pratiquant une sorte de magie vaudou du côté administratif, dit-il. Mais combien d’autres anciens combattants ont vu leur PAAC coupé et ne s’en sont pas aperçus ou ont été incapables d’y faire quoi que ce soit? »

(La Revue Légion a contacté le ministère des Anciens combattants du Canada pour lui donner l’occasion de répondre aux déclarations des personnes interrogées pour cet article, mais aucune réponse n’avait été fournie à l’heure où nous mettions sous presse.)

Là où Campbell s’offusque de la statistique d’O’Toole, c’est que même si une demande reçoit une réponse affirmative, « vous ne gagnez pas nécessairement », dit-il.

L’exemple de Campbell à ce sujet concerne ce qu’on appelle l’allocation vestimentaire. « Tout d’abord, on ne m’avait pas parlé de cet avantage, dit-il. Deux années avaient passé où Anciens combattants s’occupait de mon cas avant que ma femme apprenne que j’avais droit à une allocation vestimentaire. Ce n’est que 170 $ par mois, pas une fortune, mais le fait est que je ne l’obtenais pas et que j’y avais droit. Il se trouve qu’il y a trois degrés d’allocation vestimentaire. Alors ACC m’a dit “Oui, M. Campbell, vous avez droit à une allocation vestimentaire, mais malheureusement, elle n’est rétroactive que pour un an, et vous êtes au degré le plus bas”. 

« Pourquoi suis-je au degré le plus bas? Il me manque les deux jambes, ce qui veut dire que j’ai des problèmes de transfert. Je déchire le fond de mon pantalon tout le temps. Je dois tout me faire faire sur mesure, sinon je dois replier les jambes de mon pantalon en dessous tout le temps. Alors je n’arrive pas à croire que je suis au degré le plus bas. Ça consisterait en quoi un plus haut degré? Alors nous nous battons là-dessus, ça va et vient jusqu’à ce qu’ils augmentent mon allocation vestimentaire au degré deux. Je ne sais toujours pas qui obtient le degré le plus haut, ou comment on s’y prend; peut-être faut-il avoir une griffe à la place de la main qui déchire le pantalon chaque fois qu’on se gratte le derrière? Je ne sais pas. Mais même quand on gagne, on ne gagne pas. »

En fait, il est difficile de concilier les positions adoptées par O’Toole : être axé sur l’ancien combattant, et en même temps se fonder sur les preuves, cela pose problème. Cette déclaration est peut-être en dessous de la vérité. En ce qui concerne les origines de la Loi sur les pensions, on avait l’intention de donner le bénéfice du doute à l’ancien combattant en ce qui concerne les demandes d’indemnisation. Comme le font remarquer les vétérans d’Afghanistan et l’ombudsman des vétérans, Pat Stogran, l’intention concernant le bénéfice du doute ne signifie pas que la prestation doit être accordée à l’ancien combattant dans la moitié des cas; « il signifie que s’il est possible que ce que dit l’ancien combattant soit vrai, l’indemnisation doit être versée. De ce point de vue, on a toujours eu l’intention qu’ACC soit axé sur l’ancien combattant, mais pas nécessairement fondé sur des preuves.

À la place, Campbell et d’autres anciens combattants s’aperçoivent que lorsqu’ils font une demande à la suite d’une blessure comme la perte de l’ouïe ou la douleur au dos, ils sont obligés de prouver que cette blessure résulte sans l’ombre d’un doute du service militaire.

« Il y a des années, on nous a dit qu’ACC avait modifié sa politique et reconnaissait l’usure causée par les métiers des armes. Mais cela ne semble pas se produire, dit Campbell. Le gouvernement n’a pas nécessairement obtenu le meilleur marché au monde quand il a acheté mes jambes, car mes genoux et mes chevilles étaient en purée. Il y a un clic dans ma hanche et le bas de mon dos est foutu. Je n’en ai que des ennuis. Il est foutu parce que je portais des sacs à dos et à cause de quelques mauvais aterrissages en parachute. J’ai des radiographies où on voit les vieilles fractures par tassement, mais je n’obtiens rien pour ça parce qu’il faut je prouve que mon mauvais dos résulte de quoi? De l’usure, d’avoir été fantassin. »

À moins que la réclamation puisse s’accompagner de preuves incontestables, dit Campbell, la méthode d’ACC « semble être de refuser au premier abord afin d’éviter de consentir des ressources […] et de garantir que seules les réclamations légitimes passent. Eh bien, tout ce qu’ils réussissent à faire, c’est que seules celles des gens qui insistent le plus passent. »

Si vous ne partagez des morts la foi rebelle

Les critiques soulevées par les anciens combattants à l’endroit d’ACC indiquent qu’il y a un bon nombre de mécontents sur Facebook qui rouspètent contre la performance journalière du ministère, comme le disait O’Toole. Campbell, par exemple, est un des plaignants de la poursuite du groupe Equitas. Aux nouvelles de temps à autre depuis quelques années, ce recours collectif contre le gouvernement fédéral intenté par un groupe de six anciens combattants est une nouvelle très, très importante dans le monde insulaire des anciens combattants au Canada.

Selon sa principale allégation, l’indemnisation pour blessure au Canada est inéquitable (d’où Equitas) et en règle générale les anciens combattants les plus nouveaux se font passer un sapin. Pour démontrer cela, comparons le degré d’indemnisation actuel pour les anciens combattants blessés à soit la norme fixée par la vieille Loi sur les pensions, soit aux normes d’indemni-sation relative aux blessures au travail dans le secteur privé, cette dernière étant habituellement fixée par les tribunaux.

Les avocats du gouvernement prétendent que la poursuite est sans mérite : ils se battent pour la faire casser, et ce faisant, ils ont dépensé des centaines de milliers de dollars. Mais les tribunaux ne sont pas d’accord. La poursuite est passée par le système judiciaire jusqu’à ce que, lorsque nous mettons sous presse, elle semble se diriger vers une épreuve de force devant la Cour suprême du Canada.

La poursuite civile déposée à la Cour suprême de la Colombie-Britannique en termes crus en 2012 résume ce qu’ont subi les plaignants.

M. [Daniel Christopher] Scott a été frappé par nombre de balles de métal de la mine, dont une qui a traversé son armure et sa poitrine. Une côte gauche de M. Scott a été fracturée, son poumon gauche, collabé, et son rein, son spleen et son pancréas, endommagés. Les chirurgiens lui ont enlevé le rein, le spleen et le bout du pancréas. M. Scott a perdu 1,5 litre de sang.

Les blessures subies par M. [Gavin] Flett sont le fémur gauche brisé et l’astragale (cheville) droit écrasé. L’astragale a été fracturé en plusieurs endroits; trop pour qu’on puisse les compter sur les radio-graphies. M. Flett a été évacué d’Ashakay (Afghanistan) par pont aérien selon la priorité Alpha (blessures mettant la vie en danger).

L’explosion a arraché les deux jambes de M. [Mark] Campbell au-dessus du genou et causé des blessures considérables. Il a perdu le testicule droit et subi de nombreuses déchirures au reste de ses organes génitaux. Il a aussi des cicatrices à l’abdomen et le tympan droit perforé. M. Campbell a dû être réanimé sur la table d’opération.

À la suite de l’exercice de ses fonctions, M. [Kevin] Berry a les
genoux endommagés, dont, entre autres, le syndrome fémororotulien douloureux et l’ostéoarthrite.

M. [Bradley] Quast […] a retiré difficilement sa botte droite pour faire place à l’enflure, et il a vu des os qui avaient traversé la peau.

M. [Aaron] Bedard a subi un traumatisme au cerveau et un traumatisme cervical lorsqu’une mine antichar a explosé…

Le fait qu’à cause de la législation relative à la protection de la vie privée, il soit difficile d’obtenir des chiffres exacts nous empêche de comprendre parfaitement la situation lamentable dans laquelle se trouvent les anciens combattants modernes au Canada. Cependant, les chiffres ci-dessous servent d’exemple expliquant pourquoi le procès a du mérite aux yeux des tribunaux.

Anciens combattants Canada a versé 41 500 $
à M. Scott d’après ceci :

1) Perte du spleen = 0 %

2) Pneumothorax gauche = 0 %

3) Douzième côte gauche fracturée = 0 %

4) Ulcère gastrique = 0 %

5) Pancréas endommagé = 0 %

6) Perte du rein gauche = 13 %

7) Souffrances et douleurs = 0 %

8) Stress posttraumatique = 0 %

9) Qualité de vie inférieure = 2 %

Ce que M. Scott a reçu en versement forfaitaire revient à 15 % de 275 000 $. Selon les renseignements d’une banque canadienne sur un calcul fait en 2011, lorsque converti à une pension pendant 25 ans, ce règlement revient à un paiement d’à peu près 140 $ par mois, indexé à 3 % par année, mais imposable. L’Equitas Society a communiqué avec WorkSafe BC en 2011 et appris que le programme d’indemnisation des travailleurs de la province de la Colombie-Britannique paierait pour la même invalidité le montant de 1 400 $ par mois, qui ne seraient pas imposables et qui seraient indexés selon l’inflation à long terme.

En se basant sur l’évaluation préliminaire d’indemnisation aux travailleurs, le règlement offert en vertu de la NCAC telle que modifiée par le projet de loi C-55 est de moins de 10 % de ce qui serait versé d’après le programme d’indemnisation des travailleurs de la province. Après une conversion en espèces [M. Scott] aurait reçu 630 000 $ de moins en vertu de la NCAC.

Les auteurs de la poursuite résument la situation par cette phrase qui est peut-être la plus pertinente :

« Au mieux, l’indemnisation inadéquate pour les soldats est une mesure d’austérité imprudente; au pire, c’est un abandon inconsidéré de l’obligation du gouvernement. »

Le gouvernement est tout à fait au courant de cela et d’autres lacunes dans la NCAC. De multiples études menées au cours des quelques années passées recommandent des modifications à la NCAC. Dans certains cas, comme celui du rapport du Comité permanent des anciens combattants de la Chambre des communes intitulé « La nouvelle charte vivante des anciens combattants » à l’heure de la mise au point (juin 2010), les modifications recommandées sont pratiquement les mêmes que celles que la poursuite d’Equitas s’efforce d’obtenir.

En général, la NCAC est une façon d’économiser de l’argent par rapport à la Loi sur les pensions qu’elle a remplacée. Comme le dit Campbell, « Je pense que c’est une mauvaise politique obtenue par des calculs. Je pense que, tout d’abord, Anciens combattants Canada ou le gouvernement, à quelque niveau que ça ait commencé, avait le désir de réduire fondamentalement les couts et de faire plus avec moins. »

Dans l’intervalle, les vétérans d’Afghanistan pris en charge par la NCAC espèrent que la poursuite d’Equitas se soldera par un succès, et qu’il en résultera une réforme palpable.

La poursuite a toutefois été mise en veilleuse en juin. Le gouvernement, O’Toole en tête, travaille dur pour convaincre les plaignants et leur équipe juridique que le meilleur règlement ne se fera pas par les tribunaux. En termes juridiques, la poursuite est en suspens jusqu’au 15 mai 2016.

« Le ministre nous a dit que ce qui a été fait pour l’instant, en période préélectorale et dans le budget actuel, n’est qu’un début, dit Campbell. Maintenant, il faut voir s’il va y avoir une volonté politique d’en faire davantage après la campagne électorale. Et nous n’en sommes pas convaincus. C’est ce qu’on attend.

« On ne la ferme pas avant d’avoir eu ce qu’on veut et, très honnêtement, ce qu’on veut, c’est collaborer avec le gouvernement en sachant que les ressources auront été mises en place pour régler ces problèmes tout de suite. On ne veut pas aller en cour pendant les sept prochaines années plus que d’autres, parce que quand on aboutit à la victoire, il y aura encore toute sorte de problèmes à régler, et c’est ça l’important, régler les problèmes. »

M. Franklin ne rigole pas

Crack 3

Paul Franklin est un des premiers vétérans d’Afghanistan gravement blessés devenu célèbre au pays, et il est encore un des plus reconnus et de ceux qui mâchent le moins leurs mots. Aux tout premiers jours de la guerre en Afghanistan, Franklin, technicien médical, se trouvait dans un VUS traversant la ville de Kandahar lorsqu’un attentat suicide a fait sauter son véhicule.

L’explosion était forte à tous points de vue. La jeep a été déchiquetée, Franklin a été déchiqueté, et l’effort militaire du Canada axé sur la reconstruction en Afghanistan du Sud a été déchiqueté à cause de la mort du diplomate canadien Glyn Berry qui se trouvait aussi dans le véhicule.

À la suite de la mort de Berry, on a interdit à la plupart des employés du ministère des Affaires étrangères dans la zone de guerre de quitter la base; les employés du ministère n’ont pas la même sorte de contrat à responsabilité illimitée. La zone de guerre était devenue trop dangereuse, alors les plans prévoyant que ces civils auraient un rôle important dans la stratégie du Canada ont été annulés.

Tout comme Campbell, Franklin a laissé une grande quantité de sang provenant de ses artères fémorales dans le sable afghan. Maintenant, comme il se plait à le dire, il n’a pas de genoux, bien qu’ils lui fassent encore mal.

Franklin est passé aux nouvelles surtout au prin-temps dernier, relativement à une fulmination de Rick Mercer diffusée par la CBC, et concernant le fait qu’ACC lui demandait encore de prouver qu’il n’avait plus ses jambes. Il les a perdues le 15 janvier 2006. Elles ne repousseront pas.

cracks 4 new new

[DND]

À part ses blessures et son appui aux cas d’anciens combattants au Canada, ce qui distingue Franklin, c’est qu’il est l’un des rares Canadiens blessés en Afghanistan qui sont indemnisés en vertu de la vieille Loi sur les pensions plutôt que de la NCAC. En conséquence, son mode de vie est relativement libre de pression financière, bien qu’il ne soit pas exempt de frustration face à la manière dont ACC traite les anciens combattants.

Par exemple, en 2014, après un accident à Banff, en Alberta, où il a été frappé par une automobile, Franklin s’est rendu chez un détaillant pour s’y procurer un nouveau fauteuil roulant. ACC a refusé de payer et le détaillant a demandé à Franklin de le lui rapporter, ce qu’il a fait. Le détaillant lui a dit qu’ACC n’avait pas donné son accord à l’achat parce que Franklin n’avait pas les bons documents.

Ce n’est pas qu’il n’avait pas besoin du fauteuil roulant, ni qu’il avait enfreint quelque loi le rendant coupable de fraude; c’est que ses documents n’étaient tout simplement pas en ordre. Et plutôt que de l’aider à y remédier, ACC a exigé que le fauteuil soit retourné. Après l’avoir fait, Franklin, en fureur, a appelé au téléphone quelques personnes en très haut lieu et a récupéré le fauteuil.

C’est contrariant pour Franklin parce qu’il y a « beaucoup de gars qui n’ont pas mon pouvoir.  Que font-ils aux gars qui ne passent pas dans les médias, qui n’ont pas de relations? »

« Les anciens combattants n’aiment pas la contestation. Nous nous sommes engagés, pour la plupart, parce que nous croyons au gouvernement du Canada. Quand le gouvernement nous traite de menteurs, de tricheurs, ça fait mal. Et je n’ai pas vraiment envie de me battre, mais je m’y sens obligé. »

La solution de Franklin est simple, et Campbell y fait écho : le système fonctionne de travers. La charge devrait incomber à ACC de prouver que l’ancien combattant est un falsificateur ou qu’il fait une demande frauduleuse. Cela devrait être basé sur la confiance, comme c’est le cas pour les impôts, en grande partie.

« Il n’y a pas de raison pour que quelqu’un qui était fantassin, au combat, soit obligé de prouver quoi que ce soit, dit Franklin. C’est à Anciens combattants Canada de prouver le contraire. Quand il dit : “j’ai sauté d’un avion pendant 20 ans et maintenant, j’ai mal au dos”, ça devrait suffire. C’est sûr qu’il a mal au dos. Mais il n’a pas de preuve médicale, parce qu’à l’époque, c’était pas grave. »

Le problème, dit Franklin, se trouve dans les statistiques qu’O’Toole a données plus haut, à propos des 30 % des demandes qui ne sont pas approuvées. « Traitez-vous réellement 30 % de tous les anciens combattants de truqueurs? De menteurs? Le problème, ce n’est pas nous. C’est eux. Si vous voulez prouver que je suis un truqueur, allez-y. Si vous pensez que nous sommes des tricheurs, inculpez-nous. Nous croyons tous à la loi. Je suis prêt à me défendre n’importe quand; n’importe quel bon soldat est prêt. »

Franklin croit aussi que le vieux système qui consiste à verser les pensions d’invalidité aux blessés est bien plus logique que la méthode de versement forfaitaire de la NCAC, et à ce propos, il voit la poursuite d’Equitas comme étant une des initiatives d’anciens combattants les plus importantes depuis des années. « Je n’arrête pas de dire à ACC que le paiement forfaitaire sera leur perte. Ça n’a aucun sens. »

Franklin croit que la tentation du gouvernement d’économiser aux dépens des anciens combattants finira pas être vaincue par le désir qu’ont les Canadiens de traiter leurs anciens combattants avec respect. « Ce n’est rien de nouveau, dit-il. C’est un [budget] facile à couper parce que nous ne sommes qu’un petit nombre. Mais ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que nous avons quand même un certain pouvoir. Ce qu’ils ont oublié, c’est que l’obligation sacrée est réelle. »

Un manque de direction

Pour les personnes qui ont répondu à nos questions pour cet article, la cause fondamentale est claire : c’est un manque de leadership. Que ce soit au niveau du premier ministre, du ministre d’Anciens combattants Canada ou du chef d’état-major de la défense, il est évident pour les anciens combattants sur le terrain, ceux qui souffrent, qu’aucun dirigeant ne s’efforce de régler la situation.

« Est-ce qu’un vrai dirigeant admettrait, sciemment, de son plein gré, que les soldats soient libérés dans une détresse financière? demande Campbell. Qu’est-il arrivé au deuxième principe du leadership : connaissez vos hommes et promouvez leur bienêtre. Quand a-t-on entendu un haut dirigeant des Forces armées canadiennes élever sa voix contre la Nouvelle Charte des anciens combattants et ce qu’elle fait à nos anciens combattants? Jamais. Il y a un grand manque de direction parmi les niveaux élevés des Forces armées canadiennes en ce qui concerne le traitement des blessés. C’est tout un fiasco. »

Il y a eu un afflux d’anciens militaires dans le personnel d’ACC au cours des derniers mois, probablement dans l’intention d’éliminer cette impression. L’ancien chef d’état-major de la défense Walter Natynczyk a été nommé à un poste de fonctionnaire supérieur : sous-ministre. (Il ne nous a pas accordé d’entrevue.) Sa nomination à ACC est généralement perçue comme étant encore une manœuvre du gouvernement servant à réprimer la révolte des anciens combattants avant qu’elle ne devienne un enjeu électoral cet automne.

De toute façon, les problèmes auxquels font face les anciens combattants lorsqu’ils reviennent au Canada – et les échecs systémiques relatifs à leur prise en charge –, n’ont pas seulement provoqué un sentiment de trahison, ils ont aussi inspiré des réponses positives. Partout au pays, les anciens combattants interviennent pour se prendre en charge.

Au plus fort du conflit en Afghanistan, le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry a organisé une Regimental Veterans Care Cell (cellule de soins aux vétérans du régiment, NDT) peu connue, mais très efficace. Elle fonctionnait tellement bien que le Royal Canadian Regiment y a envoyé une équipe pour se renseigner et a mis sur pied une entreprise semblable.

La cellule d’Edmonton a mis fin à ses activités depuis lors, mais dans le domaine numérique – avec encore moins d’assentiment officiel –, de multiples groupes de soutien par les pairs apparaissent. Parmi les plus remarqués et durables se trouve Send Up The Count (faire le décompte, NDT). Cette organisation a été fondée par quelques anciens combattants de Shilo, au Manitoba, notamment le caporal-chef Dan McInnis, après le suicide d’un de leurs amis militaires.

‘Maintenant, il faut voir s’il va y avoir une volonté politique d’en faire davantage après la campagne électorale.’

— Mark Campbell

« Il s’est avéré, dit McInnis, qu’il avait cherché de l’aide auprès de plusieurs personnes au téléphone. Mais il était très tard, alors personne n’a répondu à l’appel. »

C’est ainsi qu’une idée est née : un groupe de soutien sur Facebook pour les membres des Forces canadiennes, en service ou à la retraite, et ils ont dorénavant un endroit où ils peuvent demander de l’aide, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Le site, auquel se sont inscrits 10 000 militaires, est un cas de réussite remarquable.

C’est un réseau national de personnes qui prennent soin les unes des autres et qui correspondent entre elles. Par exemple, il y a un certain temps, un billet qui ressemblait à ceci a été écrit sur le site :
« Comment dire à quelqu’un qu’on a des pensées suicidaires? On vous dit d’être fort, mais je suis fatigué. Je veux simplement mourir et avoir la paix.

Je sais que je suis faible, mais je suis navré, je ne peux plus continuer. »

Quelques moments après que le message a été écrit, le réseau s’est mis à l’œuvre. Des centaines de messages de soutien ont afflué, et en même temps il y avait des appels à l’action, pour trouver la personne qui avait écrit le billet et l’aider avant que n’advienne le pire. Cette personne a fini à l’hôpital, et elle a survécu.

Les perdus

Quoi qu’il advienne à propos de la poursuite d’Equitas, en ce qui concerne les solutions financières pour colmater les brèches qu’il y a dans la NCAC, les plaignants recherchent aussi quelque chose d’autre : reconnaitre que le gouvernement du Canada, quel qu’il soit, a une obligation absolue de prendre en charge les anciens combattants, une obligation si grande qu’on pourrait la qualifier de sacrée, quelque chose de si important que la violer est impensable, inadmissible.

Il y a des soldats qui se sont battus pour le pays et qui se sentent maintenant abandonnés. Le lien de causalité est évident, c’est une réaction en chaine à partir du moment de leur blessure en Afghanistan, en passant par leur libération du militaire et jusqu’à leur situation actuelle. Ils souffrent, même s’ils ne sont pas invalides. Leur carrière est terminée, ils se sont retrouvés isolés de leurs pairs, et leur avenir, où ils vivent avec leurs blessures et le legs de leur service, s’étend au loin. Ils ont tout donné. La dette collective que les Canadiens ont maintenant envers eux est sacrée.

Pendant les journées qui ont précédé la bataille de la crête de Vimy, en 1917, le premier ministre Robert Borden s’est adressé aux soldats et les a assurés que leurs sacrifices ne seraient pas oubliés. « Le gouvernement et le pays considèreront comme leur premier devoir de prouver aux anciens combattants qu’ils apprécient à leur juste valeur les services inestimables rendus à la nation et à l’Empire et aucun homme, qu’il revienne des Flandres ou qu’il y reste, n’aura de raisons valables de reprocher au gouvernement d’avoir abandonné à leur sort les hommes qui ont remporté la victoire ou ceux qui ont perdu la vie. »

Ils se sont battus; ils sont morts; ils ont gagné. À la crête de Vimy, ces soldats ont servi à la création de l’identité nationale du Canada. Ils se sont donnés sans compter, jusqu’au sommet. Rien de cette victoire, inspirée par ce discours, ne devrait jamais être perdu.

Et bien que la situation actuelle soit désas-treuse – poursuites judiciaires, suicides, colère – une chose est évidente : personne ne veut ce qui se passe à l’heure actuelle.

Il n’y a pas de fonc- tionnaire qui dise : « Je veux incarner le pire d’un système bureaucratique sans visage. Je veux être la paperas-serie qui ligote et cause des retards. Je veux que tous les anciens combattants se battent pour chaque cent qu’ils obtiennent. »

Il n’y a pas de civil qui dise : « Une équipe d’avocats devrait rendre le système qui sert à s’occuper de l’indemnisation des anciens combattants aussi rigoureux et difficile que possible. Ne vous fiez pas à ce qu’ils disent, et donnez-leur aussi peu d’avantages sociaux que possible. »

Il n’y a pas de politicien qui pense : « La meilleure façon de me faire réélire, c’est de ponctionner nos anciens combattants. »

Et il n’y a certainement aucun Canadien qui dise : « Nos anciens combattants mutilés devraient vivre dans la misère. »

Et pourtant, nous en sommes là. 

MARK CAMPBELL PREND LA PAROLE…

Nous lui avons demandé ce qui était le plus difficile, se battre avec les talibans ou se battre avec le gouvernement?

Cracks 5

Pas de discussion. Se battre avec le gouvernement du Canada est bien plus pénible sur le plan émotionnel et psychologique que d’être blessé et de passer par tout le processus de réadaptation et de rétablissement. Je ne peux pas dire que mon expérience soit la même que celle de n’importe qui d’autre; je pense qu’elles sont toutes différentes. J’ai été formé en vue de supporter l’adversité tout au long de ma carrière. On m’a fait subir des défis de plus en plus difficiles pour voir si je pouvais les relever, pour voir si je méritais de passer au grade suivant. Ma vie dans les Forces était pleine d’adversité vraie ou fabriquée, pourrait-on dire, alors je suis formé pour pouvoir composer avec l’adversité.

« Honnêtement, me faire arracher les jambes, c’était le summum des situations conflictuelles, alors d’une certaine façon, j’ai été formé pour ça. Sur le plan psychologique, au moins. L’idée, c’était un peu comme : ‘Eh merde; ça craint, mais je m’en tirerai’. Alors le rétablissement n’a jamais été en doute dans mon esprit. C’était : jusqu’à quel point vais-je pouvoir me remettre? C’était ça la seule question.

« Ce sur quoi je n’avais vraiment pas compté, c’est le fait que la pire de mes batailles m’attendait chez moi : avec le gouvernement que j’avais servi. Ça m’a renversé sur le plan psychologique, mental, émotionnel, même physique. C’était pénible et c’était difficile de m’en remettre. Je m’en suis trouvé dans une dépression clinique, de laquelle je suis heureux d’être sorti, parce que c’était une période de ma vie horrible, horrible, horrible. Mais j’attribue cette dépression directement au fait que j’étais mêlé et que je me battais avec le gouvernement, et à cette époque, j’étais frustré parce que j’avais l’impression que je ne faisais aucun progrès, à cause de l’immensité du problème, du combat. Avant de me joindre à Equitas, c’était un gros effort démoralisant. Au moins, avec Equitas, on sait qu’on a accompli certaines choses. »

Les héros de Montréal

L’été 1940 a été une période sombre en Europe. Les forces hitlériennes avaient traversé la plus grande partie de l’Europe de l’Est, occupaient la France et envisageaient d’envahir la Grande-Bretagne. Toutefois, avant de lancer une invasion de grande envergure contre la Grande-Bretagne, Hitler devait en contrôler l’espace aérien. La première vague d’attaques pour ce faire a débuté le 10 juillet 1940 et vu que la Grande-Bretagne refusait toute négociation avec l’Allemagne, Hitler a officiellement lancé l’opération Sea Lion le 16 juillet 1940.

56e congrès du Québec

Les finances au cœur des préoccupations au congrès de la Division du Québec

Les délégués des filiales québécoises, réunis à Laval du 15 au 17 mai, à l’occasion du 56e congrès de la Division du Québec, ont montré qu’ils voulaient vraiment remettre leur division sur une solide assise financière.

Questions au ministre O’Toole

Le 23 avril, le personnel de rédaction de la Revue Légion a rencontré Erin O’Toole, ministre des Anciens combattants et député de Durham, pour lui poser des questions sur Anciens combattants Canada. Ce qui suit est une version condensée de l’entrevue.

À votre service : Juillet/Aout 2015

De nombreux membres de la Gendarmerie royale du Canada et de leurs familles sont sensibles au travail accompli par la Légion royale canadienne pour les anciens militaires et leurs familles, mais rares sont ceux qui sont au courant de l’important travail qu’elle fait aussi pour eux.

Un système fissuré

Une litanie de plaintes concernant la manière dont Anciens combattants Canada traite les vétérans a conduit à une « révolte d’anciens combattants ». Une nouvelle direction à ACC pourra-t-elle inspirer un changement de culture, ou bien le système devrait-il être entièrement rebâti?

Le don de liberté du Canada

Bouleversée par l’occupation allemande de sa patrie, une famille néerlandaise a failli ne pas pouvoir reconstruire sa vie

Un garçon hollandais, seau vide en main, sur un pont en Hollande pendant le hongerwinter (hiver de la faim) de 1944-1945. [KRYN TACONIS/BAC/MIKAN-3604599]

À trois ans, je ne comprenais pas vraiment les circonstances horribles qui m’entouraient. Une grenade à main qu’un soldat nazi avait négligem-ment laissé tomber a attiré mon attention. Je jouais devant mon domicile aux Pays-Bas, en 1944, quand je l’ai vue par terre dans la cour. Je l’ai ramassée et je l’ai étudiée un instant. Une poignée en bois et une partie ronde en métal : on aurait dit un presse-purée.

Je me suis mis à en frapper un mur de briques. Le claquement a surpris ma mère qui s’est précipitée à la fenêtre de la cuisine, a vu ce qu’il se passait et m’a crié d’arrêter immédiatement et de mettre cet objet dangereux par terre. Je ne voyais pas pourquoi, mais j’ai obéi, bien qu’à contrecœur. Il n’y avait pas de jouets pour m’amuser, et maintenant que j’en avais trouvé un, il fallait que je le laisse.

Quelques mois après, en janvier 1945, un traineau de fortune m’a transporté sur une neige nouvellement tombée vers la ville de Roermond, dans le Limbourg, la province la plus au sud du pays. Mon père qui avait alors dans les trente-cinq ans tirait le traineau. Il avait le corps miné comme à peu près tous les Néerlandais, hommes ou femmes qui avaient survécu au Hongerwinter (hiver de la faim) de 1944-1945.

Le x indique l’endroit où était située la maison des Triesman avant le bombardement de Rotterdam par la Luftwaffe allemande. [AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE GERARD TRIESMAN]]

Les parents de l’auteur, Gerard et Marie Triesman, le jour de leur mariage, le 26 mars 1940, six semaines avant  l’invasion de la Hollande par les nazis. [AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE GERARD TRIESMAN]

Ma sœur Paula qui n’avait alors que 10 mois était dans le landau que notre mère poussait sur la route accidentée, emmitouflée dans des couvertures. Papa lui aurait volontiers pris ce fardeau, mais il devait tirer le lourd traineau. J’étais assis sur les lattes en bois de ce dernier, et tout ce dont ma famille allait avoir besoin pour le long voyage y était aussi chargé.

Je suis né à Rotterdam, le 8 avril 1941, deuxième année de la Seconde Guerre mondiale. C’était presque un an après le blitz de Rotterdam, le bombardement allemand sur la ville portuaire qui avait eu lieu le 14 mai 1940. La ville était encore en ruines. La maison de mes parents avait été complètement détruite, et il ne leur était resté que les vêtements qu’ils avaient sur le dos.

Pendant l’occupation allemande, il était terriblement difficile aux Hollandais de se nourrir. La fourniture de vivres était du ressort du ministère de l’Agriculture et des Pêches, et mon père faisait partie de l’équipe qui cherchait des aliments et les distribuait de façon équitable. Il avait été muté à Roermond, une petite maison de deux étages qu’on nous avait trouvée dans le petit village pittoresque de Maasniel, sur la rive Est de la Meuse, à moins d’un kilomètre de la frontière allemande.

Les Américains ont libéré le sud du Limbourg en septembre 1944, mais les Allemands ont rapidement préparé des positions d’artillerie le long de la Meuse, en aval. De grandes tranchées ont été creusées afin d’optimiser ces lignes de défense et d’empêcher les chars américains de s’avancer davantage. Étant donné qu’il fallait réaliser d’autres travaux pour renforcer ces fortifications, tous les hommes âgés de 15 à 65 ans de Roermond et de ses environs ont été appelés au « devoir de retranchement ».

La plupart des hommes, mon père inclus, sont rapi-dement entrés en clandestinité, forçant les Allemands à choisir une autre approche. Des milliers d’esclaves russes, hommes et femmes, ont été amenés d’Allemagne pour effectuer le travail. Ces tristes gens aux habits miteux ont fait l’éreintant travail manuel qu’était le creusement de tranchées et le montage de barricades de barbelés.

La pénurie alimentaire a empiré. Pour pallier cette situation grave, les autorités civiles ont mis en place des soupes populaires, mais il y avait à peine assez de nourriture pour tout le monde, et la qualité en était déplorable. Pour aggraver les choses, Paula a contracté la coqueluche, une maladie infectieuse bactérienne. Elle a été emmenée au petit dispensaire de Maasniel, où les infirmières lui prodiguaient une abondance de soins attentionnés, mais disposaient de maigres quantités de médicaments.

Ma mère et moi devions aller par bois et par champs jusqu’à la soupe populaire, passage difficile à cause des mesures de défense allemandes. Il n’y avait qu’un moyen de franchir les tranchées profondes et larges : y descendre d’abord et grimper de l’autre côté ensuite.

Un jour, comme nous cheminions ainsi, des explosions et des éclats d’obus ont soudainement envahi l’espace autour de nous. Ma mère m’a poussé à terre et m’a couvert de son corps. La tête basse et tremblant comme une feuille, elle m’a abrité jusqu’à ce que le barrage prenne fin. Quand nous sommes enfin rentrés chez nous ce jour-là avec les rations de nourriture, ma mère épuisée s’est agenouillée et a remercié le ciel de nous avoir préservés tous deux.

Les Américains ont atteint la rive Ouest de la Meuse en novembre, à peu près en même temps que la Première Armée canadienne libérait l’estuaire de l’Escaut. De l’autre côté du fleuve et toujours aux mains des Allemands, Roermond a été pilonné sans relâche, mais les paras d’Hitler avaient fortifié la ville et ses environs. Les Allemands étaient déterminés à ne pas perdre ce bastion.

Un soldat du Stormont, Dundas and Glengarry Highlanders distribue des bonbons à des habitants de Bathmen, ville de  l’est des Pays-Bas, le 9 avril 1945. [MDN/BAC/PA-137908]

Alors qu’ils renforçaient la défense de Roermond, les Allemands ont vu la présence de la population néerlandaise (surtout des femmes, des enfants et des vieillards) comme leur faisant obstacle. Leur solution a été d’évacuer les civils. Cela a commencé à la mi-janvier 1945. Douze-mille personnes ont été envoyées au nord. Mon père est sorti de sa cachette et nous a préparés au voyage. Bébé Paula, bien que toujours très malade, a été ramenée à la maison.

Fatigués de la marche ardue dans la neige entre Maasniel et Roermond qui nous avait donné si froid, nous nous sommes joints à d’autres personnes qu’on évacuait, dans la grande salle qui servait aux ventes aux enchères agricoles, et nous avons passé la nuit sur le béton glacé recouvert de paille ici et là. Tôt le lendemain matin, des soldats allemands bruyants nous ont menés par les chemins boueux et glissants de l’autre côté de la frontière. Près du village de Brüggen, juste à l’intérieur de l’Allemagne, un long train tiré par une énorme locomotive à vapeur nous attendait.

Mes parents et moi, et Paula dans son landau avons été placés dans un compartiment. Beaucoup d’autres, moins chanceux que nous, sont montés dans des wagons à bovins. Blottis dans des couvertures et des manteaux d’hiver usés, nous attendions tous tranquillement le départ. Des voix sourdes et de faibles cris parvenaient jusqu’à nous. Le seul Allemand autour du train qui ne portait pas d’uniforme était un médecin qui passait parmi les passagers pour s’occuper des malades. Il a aussi examiné Paula. Il ne pouvait rien pour elle, et il a gentiment dit quelques mots à mes parents pour les rassurer.

La machine à vapeur s’est mise à tirer et le train, à s’avancer par secousses au fur et à mesure que les attelages se transmettaient le tirage à chacun son tour. Un coup de sifflet aigu a retenti dans l’air humide du matin, étouffant presque le crissement des roues. Les sons ont accru notre anxiété, nous faisant oublier un instant nos ventres vides. Le train a pris de la vitesse, des nuages de suie sale, malodorante passaient devant les fenêtres du compartiment.

Les forces alliées voulaient détruire autant de moyens de transport que possible utilisés pour les soldats allemands et pour leurs provisions militaires. Tout ce qui bougeait était pris pour cible, ce qui est vala-ble comme stratégie, mais regrettable pour les gens qu’on évacue. Notre train roulant vers le Nord du côté allemand de la frontière, il a été perçu comme une tentative du troisième Reich chancelant de déplacer des soldats et du matériel, et les avions de l’Aviation royale britannique l’ont rapidement attaqué.

Craignant pour leur vie, les passagers priaient pour que le raid prenne vite fin, mais les projectiles meurtriers continuaient de tomber. Au moment où le train s’arrêtait, j’ai sursauté parce que la fenêtre de notre compartiment a été fracassée, et des éclats de verre sont tombés dans la poussette de Paula. Ma mère s’est penchée sur ma petite sœur, tremblant de peur et a de nouveau remercié Dieu. Elle n’avait pas été blessée.

Au cours d’une accalmie, tout le monde est allé se réfugier, à 20 mètres, sous un train de marchandises en stationnement sur une autre voie. Soudain, un obus a explosé à proximité et le souffle en a fait rouler les wagons, ce qui a provoqué la panique. Mon père et les autres hommes ont mis les mains aux essieux et ont réussi à le retenir.

Quand les bombardements ont pris fin et que les avions de la RAF sont partis, la fumée s’élevait encore de quelques wagons. Ils avaient néanmoins l’air en assez bon état, et le périlleux voyage a repris.

Trois jours et environ 300 kilomètres après, notre train endommagé a franchi la frontière entre l’Allemagne et les Pays-Bas. Au village de Parrega, dans la province de Frise, nous avons été logés dans des maisons privées. Mes parents et Paula ont été accueillis par un capitaine frison et son épouse. Pour m’empêcher de contracter la maladie de Paula, j’ai été placé provisoirement dans une ferme juste en dehors du village. Au bout de quelques semaines, cependant, j’ai été réuni avec mes parents dans la petite maison du capitaine Feenstra, mais pas avec ma petite sœur. Sa santé s’était détériorée rapidement et il avait fallu l’hospitaliser. Paula a succombé le 28 février.

Le 8 avril, jour de mon anniversaire, le message provenant d’Angleterre tant attendu, « De fles is leeg » (la bouteille est vide) a été prononcé à la radio. Ce message en code transmis aux Hollandais signifiait que la guerre serait très bientôt finie et que la résistance devait mettre en train le sabotage prévu des opérations allemandes. Les premiers blindés canadiens qui sont arrivés en Frise venaient de régions qui avaient déjà été libérées. Le peuple néerlandais applaudissait les soldats canadiens lorsque, une ville après que l’autre, il se faisait libérer. La province a été entièrement libérée des Allemands le 18 avril, et des célébrations exubérantes ont éclaté partout.

La liberté et la paix retrouvées avaient couté extrêmement cher. Des combats acharnés, causant de lourdes pertes aux forces alliées, et en particulier à l’armée canadienne avaient mis fin aux souffrances du peuple néerlandais. Plus de 7 600 courageux soldats canadiens ont fait le sacrifice ultime lors de la libération des Pays-Bas. Aujourd’hui encore, les Néerlandais ressentent la reconnaissance la plus sincère et le respect le plus profond envers les libérateurs canadiens. Il n’est pas surprenant que des liens d’amitié solides aient été noués entre les deux pays.

Après la guerre, nous sommes retournés à Maasniel dans des camions de l’armée américaine et par transbordeur sur la Meuse. Tout ce que les troupes allemandes n’avaient pas pris avait été endommagé ou, soupçonnait-on, pillé par des voleurs civils. Notre maison avait été complètement mise à sac pendant notre absence de presque cinq mois. Mes parents devaient recommencer leur ménage. Mais avec une ferme volonté et beaucoup de détermination, ce commencement d’une nouvelle vie leur a donné espoir. Mon père a repris son travail de comptable au bureau de Roermond du ministère de l’Agriculture et des Pêches, et ma mère était heureuse d’être femme au foyer à nouveau. L’été de 1945 a été splendide. Maman était gaie et chantait souvent dans la maison, et elle ne se fatiguait jamais des nombreux bouquets de fleurs sauvages que je cueillais pour elle.

La vie n’était certainement pas un long fleuve tranquille pour mes parents. C’était une lutte, de nombreuses nécessités étant encore rares, mais ils étaient heureux. Il n’y avait pas non plus de pénurie de nourriture. Les agriculteurs locaux faisaient le nécessaire. Le bonheur a rempli notre maison encore plus quand, au début de l’automne de notre première année entière de liberté, mon frère Robbie est né.

Bien que la vie soit revenue lentement à la normale, mes parents portaient des cicatrices mentales causées par les horreurs de la guerre. À un réveillon, longtemps après la guerre, le bruit de feux d’artifice a fait sursauter ma mère. Elle a paniqué pendant quelques instants, tremblant de peur comme si nous étions bombardés. Pendant de nombreuses années, quand des amis de mes parents venaient leur rendre visite, on racontait l’histoire de mon dangereux jouet : la grenade. L’occupation allemande était toujours le sujet de conversation. J’ai l’impression que c’était thérapeutique pour eux.