Le souvenir chez les jeunes écrivains et artistes

La jeunesse canadienne a relevé le défi du souvenir à nouveau, comme le prouvent si bien les gagnants des concours littéraires et d’affiches annuels de la Légion royale canadienne au moyen d’images et d’idées sur le passé et le présent des conflits et de la paix.

Jan Sobotka de West Vancouver (C.-B.) a remporté le premier prix au niveau sénior des affiches en couleurs grâce à une affiche formidable où des Canadiens sont pris en cible par l’ennemi dans un endroit d’un gris infernal où les explosions — et les hommes — se transforment en coquelicots lors de leur ascension vers un champ vert où ils vont reposer sous un drapeau canadien.

Jack Kinnie, élève d’une école secondaire de Moncton (N.-B.), a eu le premier prix au niveau intermédiaire des affiches en noir et blanc grâce à une œuvre où sont juxtaposées de façon réaliste et artistique la destruction de la guerre et la célébration de la victoire.

« Je n’étais pas là pour les voir survivre à un cœur brisé. Je n’étais pas là pour ramasser les corps brisés, écrit Shea Goreham de Bridgetown (N.-É.) dans I Wasn’t There (Je n’étais pas là), une composition subtile grâce à laquelle elle a remporté le premier prix de poésie au niveau sénior. « Je n’étais pas là  pour voir chaque personne subir l’enfer. / Je n’étais pas à la guerre, mais ça ne veut pas dire que ça m’est égal. / Je me souviens de leurs sacrifices, de ce qu’ils ont payé et, Dieu merci, je n’étais pas là. »

Un des liens les plus sincères qu’a avec l’histoire Michael Sullivan, étudiant du Collège St. Bonaventure de St. John’s (T.-N.), est son grand-père Rolland Paquette (surnommé Rolly), à propos de qui Sullivan a écrit la composition Two Minutes (Deux mi­nutes) grâce à laquelle il a gagné le premier prix de composition au niveau sénior.

Le texte de Sullivan est un exposé sur ce que le souvenir signifie pour lui, et sur ce que cela devrait signifier pour tous les Canadiens.

« Le 11 novembre de chaque année, le pays s’immobilise, écrivait-il. Lorsque je me trouve au mémorial militaire, à St. John’s, il y a un silence assourdissant de deux minutes pendant que la société fait une pause, repoussée par les horreurs des guerres passées et actuelles, se souvenant de ce qu’elle doit aux hommes et aux femmes qui partent au loin soutenir la primauté du droit et maintenir la paix dans le monde. Il est incontestable que le soldat remplit le plus noble office, car sa destinée est irrévocablement liée à la démocratie et à l’humanisme. En réfléchissant à des histoires comme celles […] de mon grand-père Rolland Paquette, les générations à venir peuvent être inspirées par le message vital qu’elles transmettent relativement au prix de la liberté et à la valeur du service.

« Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer [mon grand-père], car il est mort jeune, mais on m’a raconté la bravoure dont il a fait preuve à la guerre de Corée. Membre du légendaire 22e (Royal 22e Régiment), il servait la cause de la liberté en Corée du Sud au volant d’une ambulance. Il avait été attiré par le service; il était mainteneur de la paix de nature. Le rôle de chauffeur d’ambulance lui convenait bien. Le 8 janvier 1952, son infirmier et un soldat blessé étaient dans l’ambulance  qu’il conduisait. Contrairement aux protocoles humanitaires consacrés dans la Convention de Genève, l’ambulance qu’il  conduisait fut bombardée par les forces communistes : ses  passagers furent tués tous les deux Rolly lui-même a survécu, mais il était grièvement blessé et obligé de survivre dans une tranchée au bord de la route. Quand il a été secouru par les forces alliées, une plaque d’acier a dû être insérée dans son épaule gauche et un éclat d’obus a été visible dans un de ses yeux le reste de ses jours. Cette histoire de bravoure et de service dans ma famille, une contribution à la liberté dans le monde, est une des choses qui me poussent vers le service, et vers la réalisation qu’il y a tellement de choses que l’on  tient pour acquis. Je suis fier, encore aujourd’hui, d’avoir le nom de mon grand-père comme second prénom et d’avoir des liens étroits avec un homme qui a témoigné du service et du sacrifice. »

Pour Jonathan Travis Brown, élève de 11e année de Guelph (Ont.), remporter le concours d’affiches en noir et blanc au niveau sénior a été, disons, fondamentalement une surprise. « C’est ma professeuse de beaux-arts qui m’a suggéré de m’inscrire, dit Brown, qui ne s’était jamais inscrit au concours auparavant. C’était une petite classe et elle nous a suggéré à tous de nous inscrire dans diverses catégories. J’y ai réfléchi et j’ai réalisé que je voulais y prendre part, alors je l’ai fait.

Au début, je me disais que ce n’était pas pour gagner que j’y participais. C’était juste, comme, là. Et même en passant d’un degré à l’autre, je ne croyais pas que je pouvais gagner. Ma professeuse en était certaine, elle, dit-il en riant, elle croyait vraiment que je pouvais gagner. Moi, j’étais étonné chaque fois que mon affiche avait tant de succès. »

L’affiche de Brown est une représentation vraiment émouvante de l’idée que les soldats meurent pour la défense de la li­berté et pour créer la paix. Il y a des soldats à la guerre d’un côté de son œuvre et, de l’autre côté d’une route, la paix.  « Leurs sacrifices. Notre liberté », est-il écrit dans l’affiche.

« Vu que je ne suis pas du genre à étudier l’histoire militaire constamment, ce qui me touche le plus, c’est tous ces soldats qui donnent leur vie pour qu’on ait la liberté qu’on a mainte­nant. Ils ont changé nos vies en faisant ça. »

Brown dit aussi qu’il a vraiment hâte de se rendre à Ottawa en novembre, où les trois autres gagnants au niveau sénior et lui vont déposer une couronne de la part de la jeunesse du Canada à l’occasion de la cérémonie du jour du Souvenir. En fin de compte, pour Brown, créer son affiche l’a amené à apprécier les anciens combattants et le souvenir.

« En m’adonnant au processus de création de l’affiche — il est sûr qu’il m’a fallu faire des recherches — il y a une chose que j’ai remarquée : les anciens combattants sont respectés au plus haut point. Je pense que le souvenir de la plupart  des Canadiens n’est plus aussi important qu’avant. Et il devrait l’être. Alors il y a certainement beaucoup à apprendre là. C’est vraiment inspirant de voir qu’ils ont donné leur vie pour nous, et je pense que cela mérite beaucoup de respect et d’honneur. »

Que pourrait-on imaginer comme meilleur résumé des  objectifs des concours littéraires et d’affiches de la Légion? Le concours, organisé pour les écoliers canadiens depuis plus de 50 ans, sert à encourager le souvenir chez les jeunes de tous les âges.

Il s’agit sans doute là du même objectif que celui du ga­gnant de composition au niveau sénior Sullivan, qui a écrit : « C’est ce qui, d’après moi, est le message le plus important que la jeunesse pourrait recevoir le jour du Souvenir : la  liberté à laquelle nous tenons tant est issue des sacrifices et du service d’hommes et de femmes courageux de partout dans le monde. Sans ces gens-là, les droits de la personne fondamentaux que nous connaissons n’existeraient pas. »

Résultats Nationaux de 2010

Niveau senior

Composition
Premier : Michael R. Sullivan, St. John’s (T.-N.)
Deuxième : Roberta Farion, Vegreville (Alb.)
Mention honorable : Jessica Heise, Isabella (Man.)

Poésie
Première : Shea Goreham, Bridgetown (N.-É.)
Deuxième : Ted Brinkman, Craigmyle (Alb.)
Mention honorable : Lara Sandre, Metcalfe (Ont.)

Affiches en noir et blanc
Premier : Jonathan Travis Brown, Guelph (Ont.)
Deuxième : Lenaya MacKay, Lashburn (Sask.)
Mention honorable : Milan Mantle, Surrey (C.-B.)

Affiches en couleurs
Première : Jan Sobotka, West Vancouver (C.-B.)
Deuxième : Caroline Bordignon, Elmira (Ont.)
Mention honorable : Ben Cottrill, Wallace (N.-É.)

Niveau intermédiaire

Composition
Première : Amy Leanne Cox, Victoria
Deuxième : Arnold Davitsky, Kapuskasing (Ont.)
Mention honorable : Emily Cann, Charlottetown (I.-P.-É.)

Poésie
Premier : Damiano Ficca, Terrebonne (Qc)
Deuxième : Janine Deys, Lethbridge (Alb.)
Mention honorable : Fiona Weaver, South River (Ont.)

Affiches en couleurs
Première : Jessica Blackwell, Kitchener (Ont.)
Deuxième : Hermina Paull, Summerberry (Sask.)
Mention honorable : Nanako Emori, Banff (Alb.)

Affiches en noir et blanc
Premier : Jack Kinnie, Moncton (N.-B.)
Deuxième : Kattrina Umbenhower, Windsor (Ont.)
Mention honorable : Monica Facchin, St. Albert (Alb.)

Niveau junior

Composition
Premier : Mackenzie Wynne, Surrey (C.-B.)
Deuxième : Leah Auch, Carmangay (Alb.)
Mention honorable : Brock Thomson, Biggar (Sask.)

Poésie
Première : Andrea Bell, Chaplin Island Road (N.-B.)
Deuxième : Emily Baxter-Dixon, BFC Borden (Ont.)
Mention honorable : Courtney Langmead, Pouch Cove (T.-N.)

Affiches en couleurs
Premier : Riley Hogg, Duncan (C.-B.)
Deuxième : Brandon Cann, Montague (Î.-P.-É.)
Mention honorable : Hunter Jean-Baptiste, Toronto (Ont.)

Affiches en noir et blanc
Première : Natalie Grossi, Woodbridge (Ont.)
Deuxième : Patrick Smith, Cowansville (Qc)
Mention honorable : Holly Abrahamson, Meadow Lake (Sask.)

Affiches primaires

Affiches en couleurs
Première : Delaney Saunders, Marwayne (Alb.)
Deuxième : Geneviève Fournier, St. Brendan’s (T.-N.)
Mention honorable : Olivia Peloquin, Keewatin (Ont.)

Affiches en noir et blanc
Première : Declan Sharkey, Cambridge (Ont.)
Deuxième : Joel Tschetter, Irma (Alb.)
Mention honorable : Seanna Traverse, Gull Island (T.-N.)

43e Congrès national: Lieu de la naissance de la Légion

Le samedi 12 juin, exactement au bon moment, la pluie arrête de tomber sur la rue Smith. Les dignitaires, dont la plupart sont vêtus d’un veston bleu, s’éloignent de l’auvent pour défiler sur la scène. Le soleil se met à briller un peu, rayonnant sur le berceau de la Légion royale canadienne, l’hôtel Marlborough de Winnipeg.

Où gisent les héros – 65 Ans de Libération

Le maire Fred de Graaf, dans le nouveau Omnisportcentrum (un stade de 5 000 sièges à Apeldoorn, aux Pays-Bas) bondé, s’adresse aux anciens combattants canadiens et aux gens qui s’y sont assemblés pour les honorer. « Nous savions que nous ne pourrions plus continuer d’honorer vos camarades disparus. Il fallait qu’on transmette l’information. Il fallait qu’on fasse savoir à la prochaine génération la souffrance que nous avons subie. Et c’est ce que nous avons fait. »

ALORS ET MAINTENANT

Deux soldats canadiens portant un respirateur examinent un Lee-Enfield, en mars 1917. [PHOTO : BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA — PA001027]

MASQUES À GAZ :

DU MOUCHOIR AU RESPIRATEUR

Le pire à la guerre comprend certainement la possibilité de gaz et d’autres armes chimiques mortelles. Les respirateurs et les cagoules ont sauvé des vies, mais on y a chaud et, au champ de bataille, ce n’est pas facile de s’y habituer. Les mouchoirs trempés d’urine ont sauvé des vies à Ypres, en 1915.

MOUCHOIR TREMPÉ D’URINE. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

MASQUE À GAZ AVEC CAGOULE EN TOILE. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

PETIT RESPIRATEUR À BOITIER. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

Un soldat de la Grande Guerre et son cheval (ci-contre) ressemblant à des extraterrestres. [PHOTO : BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA—PA005001]

Un soldat de l’Unité interarmées d’intervention du Canada. [PHOTO : DÉFENSE NATIONALE]


ARMES ÀFEU :

DU ROSS AU FUSILD’ASSAUT MODERNE

Baptisé d’après son créateur, sir Charles Ross, le fusil Ross ne marchait pas bien dans les conditions boueuses des champs de bataille pendant la Première Guerre mondiale, mais beaucoup de gens le trouvaient bon pour le tir à la cible. Il a été abandonné ultérieurement par les soldats qui préféraient le Lee-Enfield britannique. Les fusils de chasse, y compris ceux pour la chasse à l’éléphant, ont servi aux tireurs d’élite à la Grande Guerre jusqu’à ce que les fusils de l’armée soient modifiés. La cible était touchée plus facilement grâce à une meilleure optique et aux pièces de précision. La Lewis, quant à elle, était considérée comme la mitrailleuse la plus efficace de la Première Guerre mondiale.

FUSIL ROSS. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

FUSIL LEE-ENFIELD. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

SNIPER MKIII. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

MITRAILLEUSE LEWIS. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

FUSIL DE TIREUR D’ÉLITE MODERNE. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

FUSIL D’ASSAUT C7A2. [PHOTO : KELLY STUMPF, COLT CANADA]


GRENADES :

DES BOITES À CONFITURE AUX GROSSES EXPLOSIONS

La bombe boite à confiture avait exactement l’air de ce que dit son nom, mais plutôt que d’être pleine de marmelade, la boite était remplie d’explosifs et de vilaines pièces : souvent des billes de roulement. Des boites de conserve pleines de fulmicoton et de ferraille ont aussi été lancées à la Grande Guerre.  Des dizaines de grenades ont été créées pendant la Première Guerre mondiale, la plus commune étant la bombe Mills No 5, introduite en 1915. Elle pesait à peu près une livre et avait un extérieur dentelé pour maximiser la fragmentation. La C13 moderne, sphérique et plus petite, qu’on distribue ordinairement dans l’armée canadienne, a un rayon d’efficacité de 15 mètres.

GRENADE BOITE DE CONFITURE. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

GRENADE MILLS. [PHOTO : MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE]

GRENADE C13. [PHOTO: NATIONAL DEFENCE]

Le combat pour Salavat – Partie 3

Le 1er Peloton entre à Salavat. [PHOTO : ADAM DAY]

Le monde obscur de la contrinsurrection

La présente est la 3e partie de notre série sur les efforts canadiens pour le cœur et l’esprit des gens de Salavat, une collectivité rétive du district mal famé de Panjwai, dans la province de Kandahar.

Nous sommes en octobre 2009 et les hommes du 1er Peloton de la compagnie Alpha du 1er Bataillon de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (PPCLI), sur les lieux depuis à peine plus d’une semaine, commencent à colleter tout un éventail de facteurs qui s’opposent à eux. Presque tout vient à manquer : les renseignements, les alliés, la main-d’œuvre, la coopération des villageois, les approvisionnements, mais personne n’abandonne, même quand on découvre que les camarades de l’armée afghane collaborent peut-être avec l’ennemi.

Pour lire les 1re et 2e parties, consulter legionmagazine.com

VIIe jour : Feu sur les montagnes; conjecture sur Saed

Quelle qu’en soit la raison, les questions importantes ne semblent pas avoir beaucoup de poids au Panjwai. Ou en tout cas, les soldats n’en parlent pas souvent. Ce serait bien de gagner la guerre; ce serait bien d’instaurer la démocratie dans la région; ce serait bien aussi d’éduquer les filles et de vaincre le terrorisme, mais ces questions ne se posent vraiment pas au quotidien.

Les choses qui importent sont plutôt les petites : traficoter honorablement la confusion quotidienne, essayer de ne pas avaler trop de sable, éviter de se faire empoisonner par les animaux, la mission actuelle. Ce sont là les problèmes immédiats, à propos desquels il faut prendre des décisions tout de suite.

Il n’en reste pas moins que la guerre a un autre degré : une bataille enfouie si profondément dans chaque soldat que c’en est presque magique. Voyez-vous, il y a des EEI (engins explosifs improvisés) partout, tout le temps et, après un certain temps, on a l’impression de se trouver dans un jeu non amu­sant de déminage où les enjeux sont des plus élevés. Les calculs funèbres sont constants, troublants; du moindre choix, de la moindre décision peuvent dépendre la vie et la mort : où placer les pieds, où s’asseoir, où se tenir, où regarder, que penser; dans un endroit où la violence est si aléatoire qu’on dirait qu’il s’agit du sort, chaque décision est suspecte.

Mais, même ça, ça n’a pas vraiment d’importance. On n’en parle pas non plus. Tout le monde parle plutôt de la mission actuelle : comment le 1er Peloton va-t-il obtenir le soutien des villageois de Salavat? Comment cela sera-t-il possible pour un groupe de Canadiens armés, quelques interprètes aux capacités langagières rouillées en pathan et un groupe de soldats de l’armée afghane indigne de confiance, de convaincre tant de villageois afghans effrayés et sur leurs gardes qu’ils auraient un meilleur avenir en coopérant avec des soldats étrangers, ou avec leurs mandataires de l’Armée nationale afghane (ANA) et du gouvernement?

Un groupe de filles en balade au centre de la ville. [PHOTO : ADAM DAY]

Personne n’en est tout à fait certain, mais tous vont quand même essayer.

Figurez-vous donc que le premier pas vers la victoire des Canadiens, aujourd’hui, c’est de s’assurer que leurs canons tirent tout droit.

Le soleil est déjà haut dans le ciel, qui brûle douloureusement, quand le 1er Peloton s’agite dans l’enceinte de la petite école, se préparant à grimper dans les VAL pour aller en excursion à travers l’étendue désertique du Sud de Panjwai. Inutile de préciser que c’est quelque chose de dangereux.

Personne ne le précise.

La patrouille d’aujourd’hui est un exercice d’échappement au sort. Le but de la patrouille est simple, logistique : les ca­nons des VAL doivent être réglés, alors on va aller tirer sur une montagne. Tout le monde est tendu, à cause de la bassesse du travail. Les soldats s’occupent de leurs affaires comme des soldats : « J’aime les VAL », dit le soldat Matt Charbonneau, assis, le dos vouté, sur le banc métallique peu rembourré de l’habitacle sans fenêtre du véhicule blindé.

« Pourquoi? réplique le soldat Bruce Hepner. Ce sont des cercueils ambulants. »

Personne ne lui répond.

« Allume le —* », dit un autre soldat.

(Le —* est un dispositif de sécurité secret qui sert à combattre les EEI.)

Charbonneau manipule l’interrupteur un bout de temps pour essayer de faire fonctionner l’appareil exigeant, puis il abandonne. « La lumière verte est pas continue, gars », dit-il.

« Ça fait rien; de toute façon, on va mourir » ronchonne Hepner. Les choix ont tous été faits. Tout le monde a décidé de venir, où s’asseoir. Il ne reste plus qu’à attendre et voir venir.

« Si ma face éclate comme de la viande hachée, tire la broche de ma grenade à frag et éloigne-toi vite », dit Charbonneau, pensivement, à la caporale infirmière Becky Hudson qui est assise en face de lui. « Tout le monde sait ce qui va arriver, poursuit-il. Mes parents diront : “On est si contents que tu sois vivant et on t’aime tellement”, mais après quelques années, l’amour va passer et je serai juste une affaire dans le salon. Ils vont glisser du rosbif et de la bologne sous la porte et je m’en servirai pour essayer de me reconstruire le visage. »

Hepner sourit. Le VAL démarre dans un grondement de moteur et l’attente se lit sur les visages pour voir si on va aller au bout du circuit sans se faire amocher. Les EEI, ça craint!

Auparavant, le capitaine et chef de patrouille Bryce Talsma avait tenu une réunion des commandants de son unité pour discuter des nouvelles révélations concernant le lieutenant Saed, commandant de l’unité de l’ANA qui demeure dans l’enceinte de l’école et qui, depuis la veille, est soupçonné de collaborer avec l’ennemi. La situation est si hasardeuse que des sentinelles ont été plantées — et le resteront — au poste de commandement canadien pour écarter une attaque éventuelle de l’ANA. « On doit aller voir s’il y a des talibans dans la région, au sud, car il se pourrait qu’on y installe une maison de peloton entre Salavat et Nakhonay », dit Talsma aux soldats rassemblés.

Le sergent Dwayne MacDougall (à g.) indique les attractions locales au major Ryan Jurkowski. [PHOTO : ADAM DAY]

« Pourquoi pas demander à Saed », demande le caporal-chef Paul Guilmane, le rigolo de 27 ans qui semble avoir toujours le bon mot. Tout le monde rit.

En arrière-scène, il s’est avéré que les soupçons de Talsma concernant Saed ont été d’abord rejetés par le commandement supérieur, puis confirmés et acceptés. Beaucoup de choses se sont toutefois passées entre ces deux évènements. Talsma a reçu l’ordre de faire des excuses à Saed, de remédier à la situation malgré ses soupçons. L’instruction a été des plus consternantes.

Talsma a été disculpé quand d’autres preuves contre Saed ont été dévoilées et la semonce qu’on lui avait administrée a été oubliée. Le sergent Dwayne MacDougall grommelle : « Soyez discret et incorruptible, le bavardage intempestif vous mènera à la tombe. Il [Talsma] a reçu la consigne de ravaler sa fierté et de faire des excuses à Saed, mais maintenant, c’est [le commandement] qui doit se rabaisser; tout ce qu’a fait Talsma, c’est […] excellent. »

En effet, toute une phalange de gradés se sont dirigés vers la maison du peloton pour régler le problème.

Or, même s’ils doivent arriver aujourd’hui ou demain, il y a des problèmes qui ne perdent pas de temps à se manifester. Le stress, la chaleur, le froid, la mauvaise nourriture, les corvées sans relâche ont un impact évident sur le peloton : les gars vieillissent, et pas qu’un peu. Les nouveaux visages ont pratiquement tous disparu. « Prenez le pouls du peloton; les gars sont en train […] de se renfrogner parce qu’on manque de soutien ici. Ils font de moins en moins confiance au système », dit le sergent Craig Donaldson à Talsma après la réunion.

Et comme de fait, un des principaux ronchonnements des hommes concerne le fait qu’on leur avait dit de faire leurs valises pour trois jours seulement, alors ils n’ont pas assez de bas et de sous-vêtements, entre autres. La situation devient inconfortable et le fait qu’ils n’ont pas espoir que leurs affaires arrivent bientôt n’améliore pas les choses.

En plus de leurs nippes, ils attendent toujours les trousses d’extraction de puits et les fusils C-3 pour leurs tireurs désignés.

Une patrouille suit le bord sud-ouest de Salavat, d’où l’on peut voir Nakhonay. [PHOTO : ADAM  DAY]

Par ailleurs, la patrouille partie tirer sur la montagne est un succès. Non seulement les canons des VAL ont-ils été réglés, la plupart des soldats qui y sont allés ont profité de l’occasion pour faire feu de leurs armes dans la montagne. Il s’agit certainement d’une démonstration d’armement que personne au Panjwai ne peut ignorer.

La dernière tâche en soirée est de se préparer à la réunion du lendemain avec les ainés : la choura. Talsma est excité. Il va rencontrer les hommes de pouvoir, les hommes influents; il aura l’occasion d’amorcer la vraie mission.

Ils attendent des dizaines de personnes et ils sont prêts à tout. Naturellement, l’ennemi pourrait aussi s’y intéresser.

« Quels troupiers veux-tu pour la choura? » demande Donaldson à Talsma.

« Ceux que tu voudras. »

« Ce sont tes gardes du corps. »

« Je fais confiance à tous nos hommes sans exception. »

L’espoir est formidable.

VIIIe jour : Le retour de One-Niner et la patrouille aux œufs

Le major Ryan Jurkowski, commandant de la Compagnie Alpha, mieux connu sous le nom de One-Niner, a quitté la base canadienne de Masum Ghar pour Salavat. Bien que la distance à parcourir ne soit que de 10 kilomètres, le trajet n’est pas facile. En partant de la maison du peloton de Mohajerin, à quelques milliers de mètres à peine, on passe par une route de combat cahoteuse qu’il faut faire nettoyer à la main par les troupes chaque fois qu’un convoi doit l’emprunter. Ce qui prend des heures, bien sûr.

Jurkowski s’en vient pour participer à la choura, mais aussi pour s’occuper de Saed, qui fait preuve de discrétion depuis sa flambée deux jours auparavant.

À l’intérieur des murs blancs de l’enceinte de l’école, le campement grouille d’activités, tout le monde se préparant à recevoir les villageois de Salavat juste de l’autre côté des barbelés entourant la base.

Si la choura est si importante, c’est principalement parce que l’homme important de la place, Hajji Pir Mohammed, doit y assister. Même si les rumeurs à son égard ne sont pas toutes bonnes, c’est quand même quelqu’un. « Est-ce le même Hajji Pir Mohammed qu’on soupçonnait de lancer des obus sur la base? demande un soldat du 1er Peloton. Est-ce qu’il pourrait y en avoir deux? »

« Non, c’est le même », répond le lieutenant Andrew Stocker, le chef de l’Équipe de liaison et de mentorat opérationnel (ELMP).

Quelques instants après, un soldat de l’ANA se présente à la terrasse du quartier général et, sans cérémonies, dit que la choura est annulée. Les villageois ne veulent pas venir. Talsma secoue la tête et rentre au poste de commandement.

Un tournoi de baby-foot en fin de soirée. [PHOTO : ADAM DAY]

Un peu plus tard, Jurkowski fait ressentir sa présence dans le camp en soulevant des objections relativement aux projets que les sapeurs sont en train d’exécuter autour du camp, comme la reconstruction des latrines.

« Est-ce que quelque chose ne tourne pas rond? » demande-t-il à Talsma.

Talsma regarde autour de lui, essayant de deviner ce qui ne va pas.

« Oui, mon major, on devrait faire travailler des fantassins, ici. »

« Non, on devrait faire travailler les gens de la place. »

Merde, pense Talsma, presque.

Talsma part à la recherche de l’adjudant Dan Eisan pour lui dire de suspendre les travaux qui ne concernent pas la défense jusqu’à ce qu’ils puissent recruter des ouvriers locaux pour le faire à leur place.

Eisan lui jette un regard furieux. Il n’y en a pas, de volontaires locaux.

« Je ne peux rien faire. Je ne peux rien faire du tout » dit Eisan, tout en dansant sur place.

Peu après midi, Jurkowski rassemble le peloton pour faire la mise à jour officielle sur la situation, le plan et tout.

« C’est l’effort principal du groupement tactique, dit-il en regardant autour du camp. Le front, c’est nous. Il n’y a rien entre nous et Nakhonay actuellement.

« Ils s’attendent à une attaque (à Nakhonay); on va leur faire croire que ça s’en vient toutes les 72 ou 96 heures, mais ça s’en vient pas avant trois semaines.

« L’ennemi ne sait pas quoi faire en ce qui nous concerne. Mais ne prenez pas ça pour une garantie, ne croyez pas que vous êtes en sécurité. Quand vous allez en patrouille, que vous marchez le long de la principale, sans casque, que vous serrez les mains, n’oubliez pas qu’il y a des tueurs dans les environs, prêts à vous descendre.

« Quelle est la mission? Ça s’appelle resserrer la prise, et c’est comme ça que la merde s’étale. Le progrès qu’il y a eu au district Dand se propage à travers l’Afghanistan du Sud. On doit faire la même chose ici. C’est pour ça qu’on est ici.

« C’est un plan de campagne mis de l’avant par le général Stanley McChrystal et adopté par le brigadier-général Jonathan Vance. Notre espace de bataille a diminué, alors on peut se concentrer sur la population plutôt que simplement livrer bataille. La mission, c’est la protection inébranlable de la population.

« Le 2e Peloton mène des opérations offensives par ici pour actualiser les plans de votre commandant. Ensuite, on va proba­blement faire le bond suivant, pour créer une base de patrouille (au sud) et vous déménagerez pour devenir la force d’assaut.

« Ne vous attendez pas à rester quelque part plus de trois ou quatre semaines. On veut remettre ces endroits aux forces de sécurité afghanes pour pouvoir sacrer notre camp. »

Le sergent MacDougall s’assied sur un cheval lors de la patrouille aux œufs. [PHOTO : ADAM DAY]

Après le discours, c’est le temps de la première vraie offensive du 1er Peloton à la bataille de Salavat; le sergent Dwayne MacDougall, qui est en train de mériter rapidement son sur­nom de « système de pacification de village à homme unique, » prendra la tête de la patrouille au magasin du village avoi­s­inant pour acheter une grande quantité de ravitaillements, surtout des œufs. Il s’agit d’une idée qu’il a eue quelques jours avant : un mouvement par la base pour se faire des alliés en commençant par adhérer à la collectivité.

Ainsi, pour ce qui semble être la millième fois, une patrouille de soldats canadiens et afghans s’introduit dans l’enceinte. Ils font la queue dans l’enceinte poussiéreuse, attachent leur casque bien serré, logent une cartouche dans la chambre et se préparent à traverser les barbelés.

Toutefois, ce n’est pas une longue marche. Le magasin ne se trouve qu’à quelques centaines de mètres du camp. En chemin, la patrouille passe à côté du PO soviétique, la butte artificielle où a eu lieu une attaque dévastatrice à l’EEI contre les gars du 22e quelques semaines auparavant et un objectif stratégique du 1er Peloton au début, mais qui n’a plus d’importance actuellement.

Les Afghans du magasin savaient que les Canadiens allaient venir et une grande foule attend la patrouille. Il y a plus d’Afghans que prévu, mais MacDougall n’hésite pas. En lançant son cri habituel en pachtou (manana!), il s’enfonce dans la foule méfiante sans hésiter et se met à serrer des mains et à distribuer des bonbons.

Personne ne peut lui résister. Le marchandage n’est pas très dynamique parce que ça ne lui fait rien de payer deux ou même trois fois le prix : il ne s’agit que de deux ou trois dollars.

Après l’emplette, MacDougall monte sur un cheval qui est apparu d’on ne sait où et parade devant le magasin, ce qui amuse les Afghans et chagrine ses soldats qui s’efforcent de rester alertes malgré une atmosphère devenue carnavalesque.

Lorsque la patrouille se prépare à partir, le jusqu’au-boutiste revêche surnommé La punition du nord arrive d’un pas nonchalant devant le magasin et lance des coups d’œil menaçants tour à tour aux Canadiens et aux Afghans.

« On va l’écraser », dit MacDougall en le regardant s’éloigner.

Au moment où la patrouille passe au nord de Salavat, une autre maison de peloton canadien, A-10, à environ un kilomètre à l’est, subit une attaque. Le son des mitrailleuses lourdes retentit fortement même à 1 200 mètres.

Le feu dure un certain temps, ne finissant que lorsque le tir des canons M-777 canadiens de Sperwhan Ghar entrent en jeu. « C’est étrange, dit pour rire le caporal-chef Shave Stackpole au retour à la base, mais c’est une des affaires que j’aime le plus ici, d’entendre les M-777, les explosions et le feu des mitrailleuses. Ouais. Ça rappelle la liberté. »

Par la suite arrive le rapport qu’un insurgé solitaire armé d’un AK-47 a attaqué la base. Le barrage extrême du tir canadien, il faut le dire, est certainement une manière d’exploiter au maximum la théorie habituelle de la contrinsurrection. Les villageois de Salavat, quant à eux, ne semblent pas du tout impressionnés par cet étalage de destruction.

Pendant ce temps, à l’école, le commandement canadien commence à se faire une idée de Saed. En un mot : ce que Saed manigance n’importe pas vraiment parce qu’il n’y a personne pour le remplacer et qu’on n’y peut rien, sauf faire preuve de prudence. « Les Afghans et les Pachtous ont une manière bien à eux d’opérer et d’assurer leurs propres intérêts », dit Jurkowski, assis à la terrasse derrière le poste de commandement après le repas, « et je ne dis pas ça de manière négative. Je ne reprocherais jamais à qui que ce soit de faire le nécessaire pour nourrir sa famille et éviter qu’elle soit tuée. Ce qui veut dire que ce qu’il faut qu’il fassent, il faut qu’ils le fassent. »

S’il y a une chose à laquelle les Afghans excellent, poursuit-il, c’est qu’ils n’étalent pas leurs cartes tant qu’ils n’ont pas pris de décision; ils jouent sur les deux tableaux jusqu’à ce que leur sécurité soit assurée. Dans le monde obscur de la contrinsurrection, il y a des choses qu’on ne peut qu’accepter. Il faut s’occuper de sa propre sécurité et être disponible pour le peuple quand il le demande, et même quand il ne le demande pas. »

Bien qu’aux yeux d’un Canadien, être officier dans l’ANA ressemble à de l’engagement, pour Saed, comme ce sera bien­tôt évident, cela veut simplement dire qu’il s’engage à servir dans l’armée afghane sans tenir compte de qui est au pouvoir à Kaboul. C’est toute une distinction.

Le lieutenant Andrew Stocker, âgé de 23 ans, le chef de l’ELMP au centre de l’orage concernant Saed, le dit plus brutalement que Jurkowski. « C’est une guerre où tout le monde connait un taliban; c’est la nature des guerres civiles et des guerres tribales, dit-il. La perception et la possibilité [que Saed collabore avec les talibans] sont de vrais problèmes, parce que la perception détruit la confiance, qu’elle soit fondée ou pas, et si elle est fondée, elle sape tout l’effort militaire.

« Saed est un très bon commandant qui n’a pas pris de repos depuis trop longtemps, alors il a perdu quelque peu le sens de la mesure, dit Stocker. L’absence sans permission et la désertion, c’est problématique. L’ANA a 30 gars ici et 20 à Mohajerin; pourtant l’effectif est de 140 hommes sur papier. Et leur commandant (un capitaine) devait revenir de permission il y a trois semaines. »

Saed n’est pas parti. Bien que les soupçons relativement à ses raisons et à son honorabilité ne diminuent pas — Talsma ne lui fait ouvertement pas confiance — il n’y pas de mécanisme pour le remplacer, même s’il y avait quelqu’un pour ce faire.

Cette même soirée-là, le 1er Peloton organise son premier tournoi de baby-foot. Les membres des Forces canadiennes dans l’ensemble, surtout ceux de la PPCLI, sont des joueurs fanatiques de baby-foot et, on ne sait trop comment, il y a une table dans cet avant-poste, ce qui n’a vraiment rien de surprenant. « Il y a deux bonnes raisons pour venir en Afghanistan : le sexe d’apitoiement avant et le baby-foot pendant », dit un soldat près de la table.

Le sergent-major de compagnie arrive et arrête le tournoi sans fanfare ni trompette. Les lampes frontales des joueurs pourraient désigner l’endroit de la base à l’ennemi, dit-il. Quand il est parti, les soldats se moquent de son argument, mais le tournoi est quand même terminé. « La seule chose qui nous différencie des talibans, c’est le baby-foot », dit un soldat qui s’enfonce dans la nuit en grommelant.

Au prochain numéro : Saed tente un coup de force, Talsma survit à un combat au couteau avec un serpent afghan et les villageois de Salavat semblent abandonner tout espoir relativement à l’OTAN.

Les Chemins De La Victoire

John Gray, officier du renseignement, est un des premiers libérateurs canadiens à Rotterdam après la reddition allemande. En sortant de la mairie, où il a demandé où se trouvaient les chefs de la résistance de la ville, il voit une dizaine de Hollandais autour de sa jeep. « En m’apprêtant à monter, j’ai vu le reste de notre repas dans une boite en carton : des sandwichs et une tarte. Si ces hommes avaient faim, est-ce qu’on m’en voudrait? » Gray demande alors à un des hommes si la nourriture les intéresse. Le Hollandais « m’a dévisagé d’un air incrédule : si elle les intéresse? » Il s’assoit sur le capot de la jeep où il rompt les sandwichs en petits morceaux pour en donner une petite poignée à chacun. Les hommes mangent lentement, avec un plaisir évident, et lèchent leurs mains pour en recueillir les moindres miettes. Certains ont eu du sandwich; d’autres, de la tarte, et tous s’en lèchent les lèvres… « Beaucoup de soldats, dit Gray, ont fait une expérience semblable le premier jour […] et pour beaucoup de Hollandais, le gout même de la liberté a été pendant longtemps une bouchée de bon pain ou de pâtisserie comme ceux qu’ils avaient presque oublié. »

Le Combat Pour Salavat – Partie 2

Le soldat Brian Makela (devant) et l’adjudant Dan Eisan en patrouille à Salavat. [PHOTO : ADAM DAY]

LE 1er PELOTON ACCULÉ DANS LES CORDES

Le présent article est la deuxième partie de notre série sur les hommes et les femmes du 1er Peloton de la compagnie Alpha de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (PPCLI) qui foncent à corps perdu dans leur nouvelle mission en vue de conquérir la ville de Salavat, au fin fond du fameux district de Panjwai. Le 1er Peloton, basé dans la petite enceinte d’une école réquisitionnée, comprend maintenant ce qu’on appelle des quartiers de peloton : la cheville ouvrière d’une nouvelle stratégie procédant de Kaboul dans le cadre de laquelle les soldats de l’OTAN quittent leurs grandes bases et vont dans les villages.

Toutefois, étant donné l’arrivée du major commandant de compagnie, Ryan Jurkowski et de l’unité tactique de son poste de commandement (la compagnie Alpha du 2e Peloton commence à arriver aussi), des rumeurs circulent comme quoi il va y avoir des combats dans les environs, à Nakhonay. Les quartiers du peloton d’autrefois semblent donc se transformer rapidement en une sorte de base d’étape improvisée et grandement surpeuplée, pour la bataille à venir. Quant à ce qui a brièvement été un effort contrinsurrectionnel, il risque de se transformer en une partie de frappe-les-taupes, le jeu mortel où les Canadiens pourchassent les ennemis fantômes à travers un territoire infesté de bombes.

Pendant ce temps, le combat pour l’appui des villageois en est encore à ses balbutiements et la tentative faite pour s’adjoindre à Saed, le commandant de l’armée nationale afghane de la localité, va baisser à son point le plus bas. Pour lire la partie 1, consulter legionmagazine.com

Le problème avec la guerre

Dans cette partie de l’Afghanistan, on dirait que tout est barbelé, pointu, piquant, acéré, empoisonné, débilitant, difficile et s’oppose généralement à l’existence des autres choses d’une façon ou d’une autre. La poussière a l’air d’être mortelle. Les plantes font saigner. La terre aride et chaude assèche les gens par osmose. Leurs pensées sont agressives sous un épais nuage de mauvaise information et d’ignorance.

Tout cet endroit-ci, au bord du désert, procède d’une époque médiévale, sauf les téléphones cellulaires, les Toyota et un très grand nombre d’AK-47. C’est un endroit de mysticisme inflexi-ble, où notre rationalité souriante ne risque pas de battre en brèche les croyances.

Les enfants de la localité font voler des cerfs-volants quand une patrouille passe près d’eux et des hommes illettrés arrivent à tuer des Canadiens avec une bombe à 10 $. Les Forces canadiennes se servent de satellites et d’armes téléguidées par laser, et certains de leurs officiers ont des doctorats.

À qui l’avantage?

L’ennemi poursuit un objectif qui n’a rien de compliqué — débarrasser le pays des étrangers — et il a tout le temps pour le faire ainsi que des millions d’endroits où se cacher.

Les soldats du 1er Peloton en patrouille à Salavat. [PHOTO : ADAM DAY]

Pour confronter l’ennemi, les Canadiens doivent entrer dans son monde, ils doivent tisser des liens, bâtir la confiance. En d’autres mots, pour gagner leur combat, les Canadiens doivent mettre en œuvre une stratégie de contrinsurrection.

Cette situation ne convient pas à tout le monde se trouvant au Kandahar en octobre 2009. Beaucoup de soldats rêvent encore de résultats obtenus par les armes. Mais il est improbable que les armes aient la haute main sur la situation.

Presque exactement comme en 2008, c’est de Nakhonay que tout le monde parle. L’ennemi s’y trouve en grand nombre, disent les tireurs avec une ferveur évidente.

Mais ce n’est pas vrai. Si l’ennemi s’établissait dans des emplacements fixes, ici, il serait mort avant la fin de la semaine.

Nos armes sont meilleures, mais ils se montrent plus futés. Quant aux villageois, ils veulent simplement survivre.

IVe jour — Opération Deep Thrust (grande poussée)

Le matin, un mini-conflit éclate à propos de qui a le droit de boire quel sachet de café instantané et qui, de manger les rations fades de quelle pile de rations fades. L’adjudant et gardien général du 1er Peloton, Dan Eisan, accroche une affiche à la tente des approvisionnements : « Voir l’adjudant Eisan pour les rations ou pour l’eau, s’il vous plait. Ne vous servez pas tout seul. » Les soldats du poste de commandement élèvent le ton : le café et l’eau qu’ils boivent viennent de leurs propres véhicules.

Plus tard cette journée-là, Eisan éprouve une grande frustration quand des provisions qui arrivent à la base incluent des produits comme l’eau Perrier et des croustilles Doritos, mais pas certains articles comme les sacs chauffants pour les rations ou les accessoires d’hygiène qu’on appelle communément « sacs à merde » et sans lesquels l’hygiène serait pénible.

Quiconque a essayé de stocker un appartement ou une maison sait ce qu’Eisan ressent. Même dans un petit ménage, il y a toujours des choses qui se cassent, qui ne fonctionnent plus et qu’il faut réparer, des provisions qu’il faut remplacer. Imaginez-vous que vous dirigez un ménage de 100 jeunes soldats agressifs en plein désert. « Les provisions que nous demandons, ce ne sont pas des souhaits, ce ne sont pas des friandises pour nous, dit Eisan. Il y a plus de 100 gars dans cette petite enceinte et si on ne reçoit pas les sacs à merde bientôt, ça va aller très mal bientôt. »

Les soldats du 1er Peloton en patrouille à Salavat. [PHOTO : ADAM DAY]

Le caporal John Little, jeune homme moustachu de 24 ans qui, de bien des façons, est l’ambassadeur et l’amuseur général du peloton, est nettement décontenancé depuis que le personnel du poste de commandement est arrivé. Il admet qu’il ne se sent plus aussi vivace. « Je n’y peux rien; les mauvais chenapans se sont emparés du camp », dit-il.

Avec le temps, l’ambassadeur devient une sorte de créature binaire : il est soit contrarié, soit amusant; soit qu’il abandonne l’idée que la vie est une farce, soit que sa raison de vivre est d’inventer des farces.

Par exemple, Little a inventé un nouveau concept de jeu vidéo. Il est fondé sur la contrinsurrection et, d’après lui, il y a « un million de façons de perdre et aucune façon de gagner ».

Bien que l’ambassadeur ait été houspillé trois fois pendant ces dernières 24 heures, d’après ce qu’on nous a dit, cela ne le dérange pas. « En’oye, dit-il en se penchant en arrière, en plein soleil et en écartant les bras. Renvoie John Little chez lui! »

« P’tit Jean est triste », dit le sergent Dwayne MacDougall qui vient d’arriver et s’aperçoit que Little est mécontent. « Étreins le rêve. Étreins la saleté », dit MacDougall d’un air d’encouragement.

Toutefois, il faut dire que le mécontentement à ce niveau-là semble faire partie de l’uniforme des soldats de la PPCLI; c’est comme une tradition. Il nous semble que si l’on pouvait extraire l’essence d’un biffin de la PPCLI, on découvrirait qu’elle consiste de deux tocades à parts égales : « le réflexe à conneries » et « voyons voir si on peut faire des ennuis à quelqu’un ».

Comme si c’était une tradition, les premiers mots prononcés par le chef du peloton, le capitaine Bryce Talsma, à l’occasion d’une séance d’information, sont accueillis par le refrain « c’est d’la bullshit » ou des fois, peut-être pour ne pas perdre de temps, simplement « bullshit ».

Cette même matinée-là, je m’assoie au soleil pour discuter de la guerre avec un inconnu, une de ces figures qui vont et viennent dans les zones de combat sans qu’on sache exactement qui ils sont.

Omar (ce n’est certainement pas son vrai nom) se présente en tant que conseil culturel canadien-afghan. Et bien qu’il soit né près de Kaboul, qu’il ait l’air afghan et qu’il parle pathan comme un indigène (vraisemblablement avec le même accent), il a grandi principalement au Canada et parle anglais comme si c’était sa langue maternelle.

Omar observe de près la situation en Afghanistan depuis longtemps. « La société est en morceaux, dit-il pour commencer. Les relations entre les gens, leurs relations avec le gouvernement, avec l’économie… tout est brisé.

« Les gens de Salavat ont besoin d’emplois […] Les talibans ne pourraient plus leur faire faire des choses s’ils pouvaient pas les payer.

Un jeune Afghan et un soldat canadien se mesurent l’un l’autre. [PHOTO : ADAM DAY]

« Mais en fin de compte, si on veut vraiment apporter la paix, c’est ce qu’on doit faire. Je suis sûr qu’on peut. On avait la paix et la démocratie avant, en Afghanistan, on avait la démocratie depuis belle lurette. Ce qu’on appelle Loya Jirga. »

À 11 h 25, l’air se transforme soudainement en une vague qui frappe et aspire à cause de grosses bombes qui explosent au nord, dans le district de Zhari. Il est à noter que la bande sonore naturelle de la guerre est envahissante, une symphonie technique, furieuse et brise-tympan. Il y a le hurlement insensé d’un chinook qui passe à 10 pieds au-dessus de nos têtes, le grondement diesel des VAL et, comme toujours, à tout moment, les explosifs puissants qui retentissent intensément dans notre fiole.

L’après-midi, l’ambassadeur Little, étant arrivé à un stade de tristesse encore plus profonde, s’assoit sur le sable et lit de la poésie aux soldats qui passent. « Un singe effrayé pilote mon bateau dans les rapides », crie-t-il à un soldat qui s’enfuit : ce n’est pas un amateur du poète Gary Michael Dault ou de son œuvre The Milk of Birds (Le lait des oiseaux).

Dans l’esprit de la poésie de Little, le lieutenant Andrew Stocker, chef de l’Équipe de liaison et de mentorat professionnel (ELMP) attaché à l’unité de l’armée nationale afghane logée au même endroit, lance une strophe célèbre du poème de Rudyard Kipling The Young British Soldier (Le jeune soldat britannique).

« Quand tu es blessé et abandonné dans les plaines d’Afghanistan,

Et que les femmes sortent couper ce qui reste,

Roule vers ton fusil et fais-toi éclater la cervelle

Et va retrouver ton dieu comme un soldat.

Vas, vas comme un soldat…. »

Un soldat qui passe observe Stocker réciter des poèmes, et puis il le regarde d’un air désapprobateur, dirait-on. « Quoi? demande Stocker. Je viens de t’épargner six heures d’exercices de comportement après capture. »

Les projets de la journée sont une patrouille à l’est de Salavat, établir un poste de contrôle et rester après la tombée de la nuit.

Les rumeurs à propos de la nature exacte de la patrouille circulent toute la journée. Il s’agit d’une question très importante, alors les rumeurs se propagent plus vite que la pensée, semble-t-il.

En se préparant à sortir, la patrouille d’incursion minimale habituelle se transforme en patrouille bien plus profonde. « Maintenant, grogne le sergent Craig Donaldson à 13 h 30, on a une bonne patrouille. On va pas s’asseoir quelque part sur une route pendant des heures, on va au centre-ville, et il hausse les épaules. Pourquoi pas? »

La patrouille d’aujourd’hui est dûment renommée opération Deep Thrust (grande poussée).

« Quel interprète emmenez-vous? » demande le sergent C.J. Flach.

« Mania », dit Donaldson.

« Est-ce qu’il parle anglais? », demande Flach avec incrédulité.

« Pas vraiment, mais je pense pas qu’il parle pathan non plus, alors y a pas de problème », répond Donaldson.

À la tombée de la nuit, quand la patrouille se met à chercher un endroit pour faire une pause, la caporale Becky Hudson, âgée de 25 ans, se lie d’amitié avec une bande de gamins afghans.

Bien que la plupart des soldats se méfient un peu des enfants à ce point-ci, Hudson, non. C’est une curieuse qualité qu’elle a. En patrouille, quand les autres tressaillent autour d’elle, quand la confusion et la peur s’installent peu à peu dans leurs yeux, Hudson a l’air profondément sereine.

Par la suite, lorsque les fusées éclairantes explosent dans le ciel nocturne, Hudson nous explique son calme : « Je me suis enrôlée parce que j’aime les défis. J’aime faire ce que les gens disent que je suis pas capable de faire, dit-elle. Ça fait longtemps que je veux être assistance médicale dans une zone de guerre. Dans le désordre, les gens se tournent vers moi pour trouver le calme. C’est étrange, mais si ma figure est la dernière que vous allez voir, je ne veux pas que vous y voyiez la peur, vous comprenez? C’est comme ça même avec les gars, les gros machos que rien ne touche; quand quelque chose arrive, ils redeviennent des petits garçons. Il y a beaucoup de gens qui me demandent c’est quoi mon but, et je pense que je l’ai découvert, je sais pourquoi je suis ici. »

Peu après, n’ayant pas vu d’ennemi, la patrouille prend le chemin du retour dans le noir.

À un moment donné, un Afghan plutôt effrayant sort d’une allée, à quelques pieds de nous et nous dévisage, tournant la tête, un drôle de sourire aux lèvres.

Le caporal Jesse Evanshen pointe calmement son fusil sur lui. « Je ne prends pas peur facilement », dit Evanshen avec un sourire quelque peu effrayant aussi. Puis il baisse son arme et me regarde directement : « Il vous arrive d’avoir peur? » me demande-t-il. Je marmonne quelque chose à propos de mon audace au clavier et on n’en parle plus.

À l’issue de la patrouille, tard ce soir-là, un des soldats se dit consterné des nombreux retards que l’on subit parce que Talsma et l’interprète parlent aux villageois. « Il faut pas s’arrêter, dit-il. Si on s’arrête, on est des cibles faciles. »

Talsma a une curieuse expression quand un membre de la patrouille après l’autre émet son opinion. Beaucoup d’entre eux veulent que la patrouille circule, mais pas tous. « La raison qu’on est ici, c’est pour parler aux villageois, s’exclame Little finalement, quand le débat traine. Il faut qu’on laisse le capitaine faire ce qu’il faut. »

La discussion est intéressante en ce qu’elle met au jour les priorité des uns et des autres; les tactiques qui sont logiques en contrinsurrection ne le sont pas à la guerre classique et c’est là la difficulté.

Talsma est d’accord avec Little et il dit qu’il est important de se lier avec les villageois, mais il concède aussi que les haltes devraient être le plus court possible par mesure de sécurité.

Ve jour —  La patrouille aux réclamations de Flach

« Bien le bonjour Bryce, comment s’est passée la patrouille? » demande le major Jurkowski en arrivant au patio où Talsma mange une omelette avec de la salsa et de la sauce Tabasco arrosée de thé glacé Snapple.

Il trace les grandes lignes des principaux renseignements qu’il a obtenus : les gens de la place ne sont pas contents des tirs d’éclairage parce qu’ils ont peur des douilles qui revolent, et ils ont aussi peur des fusées d’éclairage mal réglées qui retombent au sol avant de s’éteindre et qui causent souvent des feux.

Jurkowski fait oui de la tête. Il dit à Talsma de ne pas oublier de tirer des cartouches éclairantes dans les secteurs où il n’y a pas de soldat en patrouille, pour que l’ennemi ne puisse pas prévoir le circuit.

Jurkowski passe alors à ce qu’on pourrait appeler la partie « réprimande » de la conversation. Il aurait entendu un soldat du 1er Peloton qui, au téléphone satellite, disait qu’il enseignait aux gamins à faire un doigt d’honneur et à jurer en anglais.

« Est-ce que nous protégeons inéluctablement la population si nous leur enseignons à jurer? » demande Jurkowski.

Talsma bafouille un peu.

« Je ne suis pas venu m’immiscer dans vos affaires, dit Jurkowski. Je suis ici pour vous appuyer. »

Talsma et Jurkowski, il faut le dire, souffrent d’une de ces relations étranges où aucun des deux n’est à son meilleur en présence de l’autre. Ce n’est pas qu’ils se rendent pires l’un l’autre, mais on peut dire, sans avoir peur de se tromper, qu’ils s’énervent de manières étranges.

Malgré tout, ils se mettent à discuter de ce qu’il faut faire pendant la journée. Il semblerait qu’il existe des renseignements comme quoi l’ennemi a une maison secrète à Salavat. « Je veux savoir où se trouve cette maison secrète des tali­bans, ensuite je veux que vous commenciez à l’interdire et dans quelques jours, on ira la frapper », dit Jurkowski.

Ce dernier est tout à fait conscient, bien sûr, que les soldats de l’ANA affectés aux quartiers du peloton de Salavat se sont avérés un facteur restrictif jusqu’à présent. « Je fais preuve d’un peu de patience là-dessus, dit-il, pour comprendre les particularités de la situation avant qu’on commence à chercher des moyens de pression. Je pense qu’il faut vraiment bâtir la con­fiance, et on le fera en discutant, en donnant des explications et en faisant des démonstrations.

« Les soldats afghans se sont restreints eux-mêmes et nous allons dépasser ces restrictions pour leur montrer ce qu’il est possible de faire. »

Tout de suite après que la patrouille s’est introduite profondément dans le sud de Salavat, un villageois bien habillé s’arrête en motocyclette à côté de nous. Il a un morceau de papier avec lequel il gesticule. Il a l’air sérieux.

Après avoir parlé à l’interprète, Mania, pendant un certain temps, il ressort que l’homme tient une demande d’indemnisation signée par quelqu’un d’une patrouille canadienne dont le char d’assaut a détruit une partie de son champ. Il cherche à se faire payer.

« Dites-lui de se rendre aux quartiers du peloton », dit Flach à l’interprète.

Les deux Afghans parlent entre eux. « Il dit qu’il ne veut pas aller là-bas parce que les talibans vont le voir », dit Mania.

Flach fait oui de la tête. « Dites-lui de passer par l’ainé du village, Hajji Pir Mohammed », dit Flach.

Ils se parlent un bon moment. « Il ne peut pas, dit Mania. Il dit que les ainés gardent l’argent. »

Flach fait oui de la tête. « Dites-lui de se rendre au centre du district. »

La discussion se poursuit. « Il refuse, dit Mania. Il dit qu’on ne peut pas faire confiance au chef du district pour quoi que ce soit. »

Flach fait oui à nouveau. Sa figure s’endurcit. Il est à bout de patience. « Eh bien, c’est pas nous qui avons détruit son champ et je ne peux rien y faire. »

Le fermier hausse les épaules.

« Bonne journée », dit Flach et il donne l’ordre à la patrouille d’avancer.

Par la suite, en ce qui concerne la rencontre avec le villageois, Flach pense que c’est une occasion manquée de créer un nouvel allié dans le village, et peut-être même d’obtenir des renseignements. « Notre mission principale était la reconnaissance des chemins autour de Salavat, dit-il. Et je croyais qu’on était restés trop longtemps au même endroit. Je lui ai montré trois façons de faire [relativement à sa demande d’indemnisation]; que pouvais-je faire d’autre? C’était une occasion, mais ce n’était ni le moment ni l’endroit. »

Ni Flach ni Talsma ne le savaient alors, mais un « jour des revendications » a lieu périodiquement à la base de l’Équipe provinciale de reconstruction du Canada à Kandahar, spécialement pour régler des problèmes tels que celui soulevé par le fermier lors de la patrouille de Flach.

Bien plus tard, Talsma lui-même dit regretter que personne ne les avait mis au courant du « jour des revendications ». « Le circuit des informations est rompu. Nous œuvrons dans notre petite bulle. Nous n’entendons par grand-chose par rapport au reste du monde. C’est un phénomène intéressant. En peu de temps, on ne voit plus que sa propre chambre. Le circuit des informations, c’est de la merde. Et je pense que ça commence à décourager les gens. On est ici depuis des années et ce n’est toujours pas mieux. »

De retour à l’enceinte, sans incident, la patrouille apprend que Jurkowski et la plus grand partie de la section de l’état-major doivent rentrer à Masum Ghar immédiatement, car les communications, ici, ne sont pas assez stables, ou pas assez sûres.

Une fois le commandant de la compagnie parti, les gars sortent de leur cachette pour célébrer leur liberté recouvrée; il y a des cris dans l’enceinte, des soldats sans chemise entourent le poste de commandement pour bavarder et ils jouent au baby-foot très tard, toujours sans chemise malgré le froid.

Très tard ce soir-là, un évènement clandestin, indescriptible parce qu’organisé par un homme clandestin que l’on ne peut pas décrire, fomente un peu de tension dans l’unité quand deux gars sont détachés de la 2e Section pour participer à l’opération. Ils sont assis au poste de commandement en tenue de combat, attendant l’ordre du départ, quand un autre soldat commence à leur poser des questions.

« Qu’est-ce que vous faites, les gars, demande-t-il en voyant leur tenue.

« Rien, on passe le temps, répond l’un d’eux, faisant comme s’il n’avait pas compris le fond de la question.

« Mais pourquoi vous êtes en tenue complète? » persiste-t-il.

« Occupe-toi pas de ça », répond le soldat.

« Non, mais vraiment, qu’est-ce qui se passe? » demande-t-il.

« Écoute, tu poses trop de questions », lui répond le soldat.

« Bon, d’accord », dit-il avant de jurer et de s’enfoncer dans le noir.

VIe jour — Un allié pénible

« Il me faut des sacs à poubelle », sont les premiers mots que j’entends au réveil le samedi matin. C’est la voix d’un jeune soldat contrarié et je suis prêt à parier que la personne à qui il parle, au poste de commandement, ne va pas lui donner une réponse qui le satisfasse.

« Les demandes concernant les provisions se font à l’adjudant », dit Talsma dédaigneusement.

« Je laisse les ordures par terre, alors », dit le soldat frustré.

« D’accord, assez bavardé », répond Talsma, mi-figue mi-raisin.

En descendant de mon lit de camp, je fais une découverte horrible. Depuis que le peloton s’est installé dans l’enceinte, l’abondance de résidus de cuisine et de déchets a attiré les rongeurs en très grand nombre. On dirait qu’une des créatures a décidé de se blottir à côté de moi pour se réchauffer pendant la nuit et je l’aurais écrasée en me retournant.

« Ouais, vous allez mourir, c’est sûr » dit l’assistante médicale, Hudson, d’un air moqueur quand je lui montre la souris morte que je tiens par la queue en faisant des jérémiades à savoir si je vais attraper quelque maladie infectieuse.

La patrouille de cet après-midi, c’est la bonne. Tous les soldats disponibles se préparent à entrer au centre du village de Salavat. Et il va y avoir une coordination telle que la patrouille se sépare en trois sections, chacune entrant au village par un endroit différent.

Pendant la première heure de la patrouille, Omar s’entretient avec un commerçant de l’est de Salavat. « Le village est vide, dit le commerçant. En vérité, ils sont partis à cause de vous. »

Les Canadiens font le contrôle de toutes les motocyclettes qu’ils voient parce que la main droite du commandant local des insurgés est mal en point et il a modifié sa moto de manière à ce que l’accélérateur soit à gauche.

Les soldats afghans font flipper tout le monde en permettant aux villageois de se mêler à la patrouille sans les fouiller.

Avant d’arriver au centre du village, La punition du nord (cf. partie 1) apparait de nouveau et dit aux Canadiens de ne pas entrer dans le village. « C’est un intégriste », dit Omar, dédaigneusement.

Lors du retour vers la base, MacDougall s’arrête à un ma­-ga­sin où il planifie l’achat de légumes et d’œufs.

De bien des façons, MacDougall est devenu le centre d’intérêt des Afghans. Non seulement semble-t-il trouver moyen de prendre part à toutes les patrouilles, sans exception, il tend aussi à se trouver devant où il lance constamment des Manana! (« bonjour » en pachto) à pleine voix, de tous côtés et avec affabilité. Les villageois se sont mis à lui crier la même chose quand ils le voient.

D’une façon ou d’une autre, MacDougall tend à donner tant de conseils tactiques pénétrants qu’il devient le chef de facto de beaucoup de patrouilles. Et, il faut le dire, il n’obéit pas exactement aux ordres. Ses patrouilles ont leur propre circuit, leur propre objectif. Il s’écarte du plan s’il pense que cela vaut mieux, mais son agression brailleuse, tapageuse à souhait, ne déguise pas ses inquiétudes réelles, son désir évident de faire ce qu’il faut, pour ses hommes autant que pour les Afghans.

Quand la patrouille est revenue à la base, quelques sergents tiennent une séance de stratégie avec Talsma. « Nous cherchions des moyens de nous intégrer à la collectivité, dit MacDougall relativement à son nouvel effort qui est d’acheter des produits locaux. « Jai remarqué le bazar à la première patrouille et je me suis dit tout de suite qu’il fallait contribuer en achetant des produits agricoles locaux, ou même une chèvre si on peut.

« Nous avions comme idée de faire les achats au bazar pour la grande fête qu’on a eue. Mais on a laissé les soldats de l’ANA s’en occuper; on leur a donné l’argent et ils sont allés au Bazaar-e-Panjwai parce que le marché y est meilleur, mais c’est pas ce qu’on voulait.

« Alors je suis entré dans leur magasin, au bazar, et on a eu une interaction, une rencontre de commerce et même un moment de liaison amicale. Les hommes poussaient leurs gamins pour qu’ils viennent me voir, et même si ça fait seulement une semaine, on peut déjà voir les fruits de nos labeurs; ça commence à paraitre.

« Le propriétaire m’a dit qu’il est désolé de ne pas avoir les œufs qu’il me faut, mais qu’il en aura demain matin. C’est comme quand on établit les relations chez nous.

« Je pense que ça commence. Mes jeunes gars essaient d’apprendre la langue à la base. On commence à se faire des relations.

« Quand on s’entrainait et qu’on parlait de venir ici, on n’a rien dit de tout ça; il n’y a pas eu beaucoup de préparation, s’il y en a eu, pour une mission comme celle-ci. Mais on s’adapte. »

MacDougall passe ensuite à un autre problème. Étant donné qu’une grande opération se prépare à Nakhonay, le peloton va probablement quitter Salavat; bientôt, peut-être. « On devrait pas être déracinés. Ça serait nul; je pense qu’on a commencé à avancer ici. On fait des progrès même si on n’en est qu’au début. »

Les longues discussions sont interrompues parce qu’un gamin malade est arrivé à l’entrée. Le poste de commandement se met en branle soudainement, et Talsma, Eisan, Hudson et Omar vont voir l’enfant. Peu après, ils l’introduisent dans l’infirmerie. C’est un moment important : la première fois qu’un villageois ose venir demander de l’aide à la base.

Malheureusement, Hudson ne peut pas faire grand-chose pour aider le gamin qui, d’après elle, souffre d’un trouble neurologique.

Quand la séance de stratégie reprend, Talsma dirige la conversation sur un problème récurrent : celui de la route de combat reliant les quartiers du peloton au principal axe de ravitaillement que les constructeurs canadiens ont fait passer à travers un des principaux fossés d’irrigation de Salavat — plutôt inconsidérément — retranchant ainsi une section importante de l’approvisionnement en eau du village. « Je comprends la nécessité militaire, dit Talsma en secouant la tête, mais si on leur enlève l’eau, à une communauté du désert, c’est pas mal sûr qu’ils seront furieux. On est comme un aveugle avec les culottes à terre […].

« De plus, on aurait jamais dû venir ici. On aurait dû bâtir les quartiers du peloton au [vieux] PO (poste d’observation) soviétique. C’était juste plus facile ici. Mais, comme ça, on leur a aussi enlevé la seule école du village.

« On dirait qu’on veut aller vite plutôt que de régler la situation à long terme. On dirait que tout le monde pense “j’ai six mois pour faire quelque chose de marquant”, mais ça ne suffit pas, il nous faut un modèle de 25 ans.

« Ça va être difficile de se battre avec un ennemi qui planifie une campagne de 100 ans. Ça va être difficile de battre ça avec une stratégie de six mois. »

À ce moment-là, Stocker arrive au pas de gymnastique. Il a l’air mal à l’aise.

« Ouais, tu peux t’attendre à te faire passer un savon », dit-il à Talsma. Saed serait « furieux » parce qu’il pense que la partie ouest de la patrouille s’est désorientée, qu’elle a dévié du plan et qu’elle est allée voir Hajji Pir Mohammed chez lui.

« Pourquoi serait-il furieux qu’on soit allés chez Hajji? » demande Talsma.

« Parce que c’était pas prévu », dit Stocker.

« Non. Non », Talsma n’accepte pas ça. « Il y a autre chose. Il est furieux parce qu’il ne veut pas qu’on ait des contacts avec Pir Mohammed. »

Stocker n’a pas l’air convaincu. « Je pense que c’est à cause du vieux système soviétique dans lequel il a été formé; on suit le plan ou on se fait tirer. »

« Il ferait mieux de suivre le programme; on va pas suivre le vieux modèle soviétique. Il peut manger de la merde s’il veut… »

« Bon, espérons que son commandant sera bientôt ici », dit Stocker.

Et, là-dessus, il y a une pause dans la conversation. Talsma et MacDougall se regardent d’un air entendu à quelques reprises. Stocker regarde surtout le sol.

« Non; c’est une affaire de contrôle », dit Talsma. « Je pense qu’il veut profiter de la force canadienne pour s’établir en tant que seigneur de guerre. »

Stocker continue de fixer le sol. « C’est possible », dit-il.

« On serait naïfs de ne pas voir ça comme une possibilité, dit Talsma. Chaque fois qu’un ainé s’approche, Saed s’en va avec lui pour s’assurer qu’on ne sait pas ce qu’ils disent. Il y a beaucoup de contrôle ici que je vais devoir sonder davantage. »

« Eh bien, s’il explose ce soir, je vais faire venir mon commandant ici pour qu’il démêle tout ça, parce que ce n’est plus logique ici », dit Stocker.

« S’il veut se biler pour ça, ça va être un long tour parce qu’on n’est pas prêts de partir, dit Talsma, qui est évidemment agité. Je vais combattre le feu par le feu par rapport à ça; on verra. Il va s’apercevoir que les Canadiens ont le sourire facile, mais pas s’il essaie de nous manipuler. »

Eisan, en plein milieu du dortoir, lance un cri d’encouragement : « Houah! »

L’entretien entre Saed et Talsma ne se passe pas bien. Ils ne parviennent pas à s’entendre et l’acrimonie entre les alliés s’aggrave plus que jamais.

Ce n’est pas peu dire; c’est même beaucoup dire et Talsma double la garde des VAL stationnés dans la section du camp de l’ANA et poste une sentinelle armée devant le poste de commandement et dans son dortoir. Pour nous protéger de l’ANA.

VIIe jour — La confusion règne

La journée commence tôt par un accès de désordre à nouveau. Les soldats afghans devaient aller à Masum Ghar pour une journée de formation, mais ils n’ont pas fait les arrangements pour qu’une patrouille du 1er Peloton les précède pour fouiller les ponceaux à la recherche d’IED. Ils attendent dans leurs camions qu’une patrouille soit improvisée pour leur gratifier un passage sécuritaire.

À la sortie de la patrouille, par le portail principal, Talsma convoque une assemblée à laquelle tous les personnages principaux du peloton vont être instruits des révélations d’hier soir. « Nous avons découvert que l’ANA nous cache des renseignements et nous empêche de prendre contact avec les ainés du village », dit Talsma. Quand Saed a cru que nous sommes allés voir Hajji Pir Mohammed, hier, il a perdu la tête. Il se pourrait qu’il ait partie liée avec les talibans et c’est pour ça que tout est si calme actuellement. Il a certainement le numéro de téléphone du commandant taliban dans son téléphone. [Jurkowski] va venir aujourd’hui pour examiner le problème, ainsi que toute la direction de l’ELMP et de Kandak.

« Pendant que les gars du 22e étaient ici, ils n’ont remarqué aucun problème, et nous, en une semaine, nous avons remarqué quelque chose qui pourrait compromettre notre mission complètement », dit MacDougall à la foule.

À la fin de la réunion, Talsma tire une conclusion inquiétante. « Tous nos rapports relatifs au renseignement sont en train de se faire réexaminer d’après la nouvelle situation, dit-il. Et deux hommes seront de faction pour tenir constamment l’ANA à l’œil. Les gens font des folies quand ils se font prendre la main dans le sac, et je veux pas me faire trancher la gorge à cause de ça. »

La journée ne faisait que commencer.

Au prochain numéro : Le capitaine Talsma et Saed parviennent à une nouvelle entente et les villageois de Salavat commencent à montrer leur jeu.

Souvenir d’Italie

Des anciens combattants et des étudiants au cimetière de la Moro après une cérémonie aux chandelles. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

Son corps gisait depuis 65 ans au cimetière militaire canadien de la Moro, près d’Ortona (Italie), sous une pierre portant l’inscription Known unto God (connu de Dieu seul). C’est à Ortona et dans ses environs qu’ont eu lieu certains des combats les plus terribles qu’ont endurés les Canadiens à la Seconde Guerre mondiale. Comme en témoignent les 1 614 autres tombes du cimetière.

En fait, bien que le corps git encore là-bas, il n’est plus inconnu.

Les membres du pèlerinage d’Anciens Combattants Canada, organisé en l’honneur du 65e anniversaire de la campagne d’Italie, et des élèves canadiens de l’école CCI Renaissance de Lanciano ont participé à la dédicace d’une nouvelle pierre tombale pour le sergent suppléant John Aubrey Matthew, lors d’une simple cérémonie des Forces canadiennes. Celle qu’elle remplaçait portait l’inscription suivante :

Un soldat de la guerre de 1939-1945
Un sergent du Hastings and Prince Edward Regiment

Grâce aux recherches approfondies de la famille de Matthew et de la Direction de l’histoire et du patrimoine du ministère de la Défense nationale, il a été démontré catégoriquement que les restes ne peuvent être que ceux de Matthew, de Stayner (Ont.). Des témoins ont rapporté que Matthew avait été blessé au combat, le 30 janvier 1944, quand deux compa-gnies des Hastings soutenues par l’aviation et l’artillerie et par six chars d’assaut du Calgary Regiment ont essayé de traverser la plaine d’Arielli en plein jour. Cependant, à cause des combats, Matthew ne put être évacué.

Quand les porteurs de civière sont retournés, ils ne l’ont pas trouvé. Huit mois après, en septembre, le corps a été trouvé par d’autres Canadiens qui n’ont pu déterminer que son grade et son régiment.

Le capitaine aumônier Claude Lussier a dit des prières et puis le colonel John Mitchell, accompagné par l’infirmière Betty Brown, vétérane de la campagne d’Italie de 92 ans, a déposé des fleurs au pied de la nouvelle pierre tombale.

Une cérémonie à la chandelle a commencé au coucher du soleil. Chacun des délégués et des étudiants avait reçu une bougie en arrivant au cimetière. Les anciens combattants du voyage, Betty Brown, Henry Beaudry de la Saskatoon Light Infantry, Roland Demers du Corps royal du génie canadien, David Morton de l’Aviation royale du Canada et William Miller, surnommé Dusty, de la Marine royale canadienne, ont allumé les bougies des participants qui défilaient devant eux.

Les mots obsédants de Amazing Grace, sur une mélodie lancinante, ont été chantés par les élèves Brittany Tummers et Kay Petryk, pendant que les participants contemplaient les pierres. La sonnerie aux morts, le réveil et la complainte ont suivi. Les jeunes se sont rassemblés pour réciter l’Engagement au Souvenir :

Ils étaient jeunes, tout comme nous,
Avec amour, ils ont servi leur patrie.
Nous nous engageons envers eux à défier le temps qui passe,
Et à tenir bien haut le flambeau du Souvenir.

La cérémonie était l’un des évènements les plus touchants du pèlerinage dirigé par le ministre des Anciens Combattants Greg Thompson du 26 novembre au 5 décembre. Les sénateurs Michael Meighen et Wilfrid Moore et les députés Rob Oliphant, Peter Stoffer et Guy André se sont joints aux anciens combattants et à leurs gar-diens. Parmi les dirigeants des principales organisations d’anciens combattants se trouvaient la première vice-présidente de la Légion royale canadienne Pat Varga, Robert Ross du Conseil national des associations d’anciens combattants et Gordon Marsh des Army, Navy and Air Force Veterans in Canada.

La délégation s’était rassemblée au Sunnybrook Health Sciences Centre, à Toronto, la ville canadienne où se trouve le plus grand nombre de personnes qui parlent italien, pour souhaiter bon voyage aux vétérans de la campagne d’Italie, aux anciens combattants du Sunnybrook et aux élèves de l’école secondaire Leaside.

Thompson rappela à l’audience que c’est Lady Nancy Astor qui a inventé le terme D-Day Dodgers (resquilleurs du jour J) pour décrire les soldats qui se battaient en Italie, comme s’ils avaient choisi de se battre là-bas plutôt qu’en Normandie. « Lady Astor était complètement dans l’erreur. […] 93 000 Canadiens y ont servi […]; les combats, qui ont duré 20 mois, ont été les combats terrestres les plus longs de la Seconde Guerre mon­diale; trois Canadiens y ont mérité la Croix de Victoria; et 6 000 Canadiens y ont fait le sacrifice ultime : nos pertes les plus nombreuses de tous les pays […] à la guerre », dit-il.

Les anciens combattants Dusty Miller et Roland Demers bavardent en attendant que commence la cérémonie. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

Brown et le résident de Sunnybrook Don Stewart ont raconté leurs expériences aux élèves et puis ils ont répondu à leurs questions. Brown se souvenait du débarquement en Sicile. « On portait les uniformes des hommes et les gars ont trouvé des fournitures médicales que l’ennemi avait abandonnées. On a réussi à établir un hôpital en attendant qu’on nous apporte d’autres fournitures. »

La délégation a pris l’avion pour Rome à Toronto et puis l’autocar jusqu’à Cassino, à quelques heures plus loin. La première fois qu’il est allé en Italie, David Morton de Gibsons (C.-B.) ne s’y est pas rendu aussi vite. En tant qu’électricien d’aéronef de l’Aviation royale du Canada, il a suivi les troupes partout en Italie, mais c’est le voyage en bateau dont il se souvient le mieux. « Les quartiers étaient serrés. Il y avait des tables où deux gars se couchaient sur la longueur. Et puis il y avait des hamacs au-dessus », racontait-il.

La délégation n’est pas allée en Sicile, mais le début de la campagne d’Italie a été décrit lors des présentations de deux représentants de la jeunesse, Nolan Hill de Calgary et Mélanie Morin de Drummond (N-B.). Ils avaient participé tous deux à la semaine Le Canada se souvient dans le cadre du programme Rencontres du Canada, à Ottawa.

Bien avant le voyage, Hill et Morin avaient fait des recherches sur un soldat mort en Sicile dont la tombe est inconnue. Leurs présentations ont été faites à la première cérémonie du voyage, qui a eu lieu au monument de Cassino, au cimetière militaire du même nom.

L’élève Hill de l’école secondaire Bowness de Calgary, âgé de 16 ans, a raconté l’histoire de William Albert Gair, un jeune agriculteur de Strome (Alb.) qui s’est engagé dans le 49th Edmonton Regiment (dont le nom a changé à Loyal Edmonton Regiment par la suite).

Il dit que la mort de Gair a été rapportée comme ayant eu lieu, au combat, dans la ville de Piazza Armerina, le 16 juillet 1943 : huit jours avant son 25e anniversaire.

Après les présentations, les délégués ont pris part à une cérémonie commémorative à la Croix du Sacrifice du cimetière. Sur les plus de 4 200 pierres tombales, 855 sont celles de Canadiens. L’endroit était couvert de brume pendant toute la matinée. Elle s’est dissipée en même temps que le sergent cornemuseur William MacDougall des Cameron Highlanders d’Ottawa jouait la complainte et la magnifique abbaye tout en haut du Monte Cassino paraissait à nos yeux. La construction originale a été détruite pendant la guerre.

La délégation a lié connaissance avec le professeur Gianni Blasi un peu plus tard. Né en Italie, il a grandi en Ontario et il est retourné en Italie où il est devenu professeur. Il se passionne pour l’histoire de la région et les contributions qu’y ont apportées les Canadiens pendant la guerre. Le professeur a guidé le groupe au musée avoisinant et, le lendemain, lui a montré où se sont battus les Canadiens. « Les Allemands s’étaient rendus maitres du terrain élevé et les Canadiens ont dû s’y battre », dit-il en pointant le doigt vers les montagnes des deux côtés de la vallée de la Liri. Sa voix trahissait l’amertume quand il parlait des troupes coloniales françaises qui se sont battues dans les montagnes et qui étaient notoires non seulement pour leur férocité au combat, mais aussi pour leur rapine et le viol des gens du coin. Il dit que sa mère et sa sœur s’étaient enfuies à l’arrivée des Marocains. Elles n’étaient pas assez bien chaussées. Elles sont tombées sur des soldats canadiens. « Un des Canadiens a attrapé sa sœur, ma tante, une femme pas très grande et l’a emmenée sous une tente. Ma mère était terrifiée et elle se demandait pourquoi les autres soldats canadiens ne manifestaient aucune inquiétude. Quand ils sont revenus, peu après, ma tante portait des bottes de soldat. C’est comme ça qu’on se souvient des Canadiens. On se souvient de leur bonté. »

Le sergent cornemuseur William MacDougall joue sur les murs de Pontecorvo, au-dessus de la vallée de la Liri. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

À Ortona, la délégation est allée voir le monument Le Prix de la paix à la Piazza del Plebiscito, une place centrale qui a été un terrain d’abattage pendant les combats. Le monument représente un soldat qui soigne un camarade blessé.

C’est à Ortona que les Canadiens ont inventé la sorte de combat qu’on appelle le percement de trous de communication. Ils entraient dans un édifice et le débarrassaient des soldats ennemis. Ensuite, ils faisaient un trou dans un mur qui communiquait avec la maison voisine, au moyen d’explosifs et puis ils y entraient pour la nettoyer. Les soldats n’étaient donc pas obligés de descendre dans la rue où ils auraient été pris en cible. « C’est à Ortona que le courage et la détermination des Canadiens ont fusionné en une victoire vraiment remarquable : une victoire terriblement couteuse qui a été obtenue contre toute attente. C’est aussi l’endroit où l’Italie a subi l’une de ses pires dévastations, dit Thompson. Le prix de notre victoire est inscrit non loin, où presque 1 400 Canadiens sont enterrés. »

Francesca et Maria LaSorda, deux sœurs, s’étaient cachées près de la place avec 24 autres Italiens pendant l’occupation allemande. Depuis le dévoilement du monument, en 1999, elles y déposaient des fleurs lors d’un rituel quoti­dien. Maria est décédée en janvier 2009.

Thompson, l’ambassadeur du Canada en Italie James Fox et les dignitaires de la région ont déposé des couronnes de fleurs lors de cette cérémonie spéciale. Ensuite, Francesca LaSorda a été invitée à déposer la première fleur.

Dans la foule se trouvaient ce jour-là deux soldats en permission, les caporaux Kyle Yarston et Matt Swanston des Seaforth Highlanders of Canada d’aujourd’hui, qui servaient en Afghanistan. « On voulait venir à Ortona parce que les Canadiens, dont Smokey Smith [décoré de la Croix de Victoria], s’y sont tellement distingués », nous a expliqué Yarston.

Le lendemain, le groupe a pris le chemin de Rimini, mais sans oublier de faire une halte à la Casa Berardi. C’est là, le 14 décembre 1943, que le capitaine Paul Triquet, à la tête d’une compagnie du Royal 22e Régiment, a traversé le secteur qu’on appelait le ravin pour prendre le hameau de Casa Berardi et établir une tête de pont.

D’après la citation liée à la Croix de Victoria publiée dans la London Gazette, Triquet, la moitié de sa compagnie morte ou blessée, s’écria : « L’ennemi est devant nous, derrière nous et des deux côtés; le seul endroit sécuritaire, c’est l’objectif. »

Une plaque en son honneur est fixée à un mur extérieur de la maison de la famille Berardi et un monument en l’honneur du régiment est situé à quelques pieds de là, où la délégation a été reçue par le colonel Lanfranco Berardi. « Mon grand-père offrait aux soldats et aux officiers, en signe d’amitié, un excellent vin rouge qu’il tirait d’un grand tonneau. Ils tachaient souvent leurs vêtements, alors ils remplaçaient les uniformes tachés par des propres et jetaient les vieux. Ma mère ramassait ces uniformes […] des vêtements pour mon frère et pour moi. Je peux donc dire que j’avais l’honneur de porter l’uniforme canadien quand j’avais cinq ans. »

La première vice-présidente de la Légion Pat Varga dépose une couronne au cimetière militaire de Cassino, assistée par la  représentante de la jeunesse Mélanie Morin. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

La délégation a fait deux autres haltes pour commémorer les Canadiens qui ont obtenu la Croix de Victoria à la campagne d’Italie. Elle a honoré le major John Keefer Mahony du Westminster Regiment. Il avait traversé la rivière Melfa en plein jour avec sa compagnie, sous le feu nourri de l’ennemi et établi une tête de pont cruciale. Mahony a organisé ses hommes sans cesse pour résister aux contrattaques pendant plusieurs heures, même après avoir été blessé, une fois à la tête et deux fois à la jambe.

Avant de s’arrêter à Rimini, la délégation a fait une visite à Cesena et déposé une couronne devant une plaque dédiée au simple soldat Smokey Smith, à la Piazza del Popolo. La nuit du 21 au 22 octobre 1944, les Seaforth Highlanders of Canada ont traversé la rivière Savio grossie par les pluies torrentielles. Pendant les combats, Smith et deux autres soldats sont tombés sur des chars ennemis. Un de ses camarades ayant été blessé, Smith se leva et immobilisa un des chars, à 30 pieds seulement de ce dernier, en tirant dessus avec un PIAT (lance-bombes antichars d’infanterie). Quand des soldats sautèrent du char et coururent vers Smith, il fit feu de sa mitraillette Thompson, tuant quatre d’entre eux et dispersant les autres. « Presque immédiatement, est-il dit dans la citation de la Croix de Victoria de Smith, un autre char a ouvert le feu et d’autres fantassins se sont dirigés vers lui. Il a trouvé des magasins à Thompson abandonnés dans un fossé et a protégé ses camarades avec sa mitraillette jusqu’à ce qu’ils finissent par renoncer et qu’ils se retirent dans le désordre. »

La première vice-présidente nationale Pat Varga a eu le grand bonheur de le connaitre. « C’était un homme merveilleux qui a bien servi son pays », dit-elle.

La dernière cérémonie du voyage a eu lieu au cimetière militaire de la crête de Coriano, près de Rimini, où 427 Canadiens reposent parmi les 1 940 tombes du Commonwealth. Rimini était cruciale pour la défense allemande car ce port de mer était relié au nord industriel par la voie ferrée. Pour l’atteindre, il fallait faire une brèche dans la ligne Gothic. C’est pourquoi les Canadiens ont dû traverser une demi-douzaine de rivières, comme s’en souvient Roland Demers de Tecumseh (Ont.), ancien du Corps royal du génie canadien âgé de 87 ans. « Pour pouvoir construire les ponts, il fallait d’abord déminer. Quand on trouvait une mine, on la sortait de l’eau et on la neutralisait en lui enlevant le détonateur. Bien entendu, après un certain temps, l’ennemi s’est mis à les attacher deux par deux. Quand on tirait sur une d’elles, l’autre explosait. »

La ligne Gothic était fortement défendue depuis la crête. Deux divisions blindées, la 1re britannique et la 5e canadienne, se sont battues pendant une semaine pour pouvoir prendre la crête. Quand Rimini a finalement été rejointe, les Allemands s’en étaient enfuis, mais elle avait été presque détruite et plus de 1 000 de ses habitants avaient été tués. « La semaine passée, nous avons retracé les pas de Canadiens vraiment remarquables. Nous avons suivi le chemin de 93 000 Canadiens qui méritent vraiment qu’on les compte parmi les héros de notre pays, dit Thompson.

Un évènement inattendu a eu lieu lors de la lecture de l’Acte du souvenir : Pat Varga de la Légion et Ron Griffis de l’Association canadienne de Vétérans des forces de la paix des Nations Unies avaient accompagné au podium Henry Beaudry, résident de 88 ans de la réserve des Premières nations Sweetgrass (Sask.) et ancien prisonnier de guerre. La première vice-présidente nationale a d’abord lu l’Acte en anglais; ensuite, Griffis l’a lu en français et puis Beaudry a demandé à Varga s’il pouvait prendre la parole. Il s’est approché du microphone pour remercier le Créateur et le gouvernement de l’occasion de retourner à un pays où il a perdu tant de camarades.

La foule, surprise, s’est levée pour l’acclamer.

Les mots de Beaudry ont servi à résumer l’importance du long voyage et le besoin de ne jamais oublier ceux qui ont servi et ceux qui ne sont pas revenus de la campagne d’Italie.

Le représentant de la jeunesse Nolan Hill à côté du monument Le Prix de la paix. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

Ma rencontre avec l’histoire

Nolan Hill

Au début d’un voyage en l’honneur du 65e anniversaire de la campagne d’Italie, l’ambassadeur de la jeunesse de Rencontres du Canada, Nolan Hill de Calgary, a été invité à écrire un compte rendu des expériences qu’il a eues pendant le pèlerinage d’Anciens Combattants Canada.

Mon voyage en Italie, pour commémorer le 65e anniversaire de la campagne d’Italie, a été une expérience inoubliable. J’ai vu l’incidence de la Seconde Guerre mondiale sur le Canada, de mes propres yeux. L’occasion de parler avec des anciens combattants et d’écouter leurs histoires a été incroyablement instructive et enrichissante. J’ai entendu des histoires de camaraderie, de bravoure et de chances impossibles surmontées. Tout cela est encore présent à mon esprit.

Mes conversations avec les anciens combattants font partie des expé­rien­ces les plus enrichissantes que j’ai eues pendant le pèlerinage d’Anciens Combattants Canada, qui a eu lieu du 26 novembre au 5 décembre. Ils étaient si ouverts et honnêtes, et cela m’a donné un aperçu incroyable sur comment c’était en ce temps-là. J’ai plus appris sur l’histoire lors de mes conversations avec eux que dans n’importe quel livre d’histoire. Je n’oublierai jamais les anciens combattants et leurs histoires. Ils ont vraiment changé ma vie.

Mon expérience la plus mémorable a été la visite au cimetière militaire de Cassino, le deuxième cimetière en importance de la Seconde Guerre mondiale en Italie. Sur le panneau 15 du monument de Cassino, j’ai trouvé le nom du soldat William Albert Gair qui a été tué le 16 juillet 1943 en Sicile. J’avais fait des recherches sur lui avant de partir et j’ai eu le triste privilège, devant le panneau 15, au cimetière, de parler de sa vie et de son service. La cérémonie a été très émouvante, pour moi et pour tous les autres de la délégation.

Mes expériences en Italie seront gravées dans ma mémoire à tout jamais. Elles ont renforcé mon sentiment de responsabilité à « porter le flambeau » et j’ai l’intention de le faire. Je n’oublierai jamais les D-Day Dodgers (resquilleurs du jour J).

Souvenir Royal

La mère de la Croix d’argent Della Morley bavarde avec le prince Charles, flanquée de la gouverneure générale Michaëlle Jean (à g.) et de la duchesse de Cornwall. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

C’est la première fois qu’Arthur Dewar de London (Ont.), âgé de 91 ans, porte ses médailles, et c’est la première fois qu’il assiste à la cérémonie nationale du jour du Souvenir à Ottawa. Personne ne lui a jamais serré la main pour le remercier de son service pendant la guerre. Du fait, c’est le prince de Galles qui est le premier à le faire.

« Il m’a remercié. Oh, mon dieu, je ne sais quoi dire, » dit Dewar, qui a servi dans la 43rd General Transport Company pendant la Seconde Guerre mondiale, en Sicile et ailleurs en Italie, puis en Europe du Nord, à la fin de la guerre.

À la fin de la cérémonie nationale Dewar fait partie de la dizaine d’anciens combattants qui sont reçus par les dignitaires, dont le prince Charles et son épouse Camilla, duchesse de Cornwall. Il y a aussi, parmi ces anciens combattants, Don Sheardown d’Ottawa, pilote du 429e Escadron à la Seconde Guerre mondiale. « Je suis membre du Caterpillar Club, dit-il, car j’ai sauté en parachute quand on s’est fait abattre et j’ai survécu. » Il y a également le caporal-chef cul-de-jatte Paul Franklin d’Edmonton, et sa famille, dont un fils de 10 ans, Simon. Franklin a été blessé en 2006, lors d’un attentat suicide à la bombe, en Afghanistan. Ron Wills, membre depuis 60 ans de la filiale Galt de Cambridge (Ont.) est là aussi, qui vient tous les ans en souvenir de ses nombreux camarades qui ont péri en service dans les Princess Louise Dragoon Guards, en Europe, pendant la Seconde Guerre mondiale.

La 90e cérémonie nationale du jour du Souvenir est solennelle et digne, et sa familiarité réconforte. Mais c’était aussi une journée de premières : la première fois que le prince était là et la première fois que la gouverneure Michaëlle Jean, commandante en chef des Forces canadiennes, assistait à la cérémonie en uniforme vert de l’armée.

Une foule plus grosse que jamais s’avance pour mieux voir le Monument commémoratif de guerre du Canada après le service du 11 novembre. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Sous un ciel brillant, le soleil conquérant le froid peu à peu, une foule record, qui d’après les organisateurs était composée d’à peu près 55 000 personnes, applaudissait les dignitaires à leur arrivée, mais elle a réservé ses applaudissements les plus forts pour la mère de la Croix d’argent, Della Marie Morley de East Saint Paul (Man.). Son fils, le caporal Keith Ian Morley, de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, avait été tué, à l’âge de 30 ans, en même temps que trois de ses collègues, lors d’un attentat suicide à la bombe, perpétré par un cycliste en Afghanistan le 18 septembre 2006.

Tout le monde faisait face au Monument commémoratif de guerre du Canada où, pendant toute la cérémonie, cinq sentinelles représentant l’armée, la marine, l’aviation, la Gendarmerie royale du Canada et les Nursing Sisters étaient de garde, la tête baissée et le fusil renversé. Les dernières notes de la dernière sonnerie vibraient encore quand a tonné le premier coup de la salve de 21 coups d’artillerie et puis le funeste glas de la Tour de la Paix a annoncé le début du silence; un silence qui s’est terminé quand a tonné le deuxième coup de canon suivi par la complainte et par la diane.

Le président national Wilf Edmond a fait une pause pour le défilé aérien honorifique du 425e Escadron d’appui tactique de la BFC Bagotville (Qc), et a continué de lire l’Acte du souvenir, qui a été répété en français par le grand président honoraire de la Légion et général à la retraite Charles Belzile et puis, en cri, par la capitaine Catherine Askew, aumônière des Forces canadiennes.

Le brigadier-général et révérend David Kettle, aumônier général des Forces canadiennes, a prié pour ceux qui ont servi en « ces temps terribles de grand conflit », pour les membres des Forces armées pour qui ces souffrances ne sont pas des souvenirs, mais une réalité actuelle, pour ceux qui ont été tués en Afghanistan, et pour les familles « qui vivent chaque jour avec un siège inoccupé aux repas ».

Les voix du Chœur des enfants d’Ottawa ont chanté les mots du Champ d’honneur pendant que le groupe vice-royal déposait des couronnes devant la Tombe du Soldat inconnu : la gouverneure générale d’abord, puis le prince Charles. C’est de la part de toutes les femmes qui ont perdu un enfant au ser­vice du pays que la mère de la Croix d’argent a déposé sa couronne. Ensuite sont venus le premier ministre Stephen Harper, le président du Sénat, Noël Kinsella, le président des Communes, Peter Milliken, le ministre des Anciens combattants, Greg Thompson, et le général et chef d’état-major de la défense, Walter Natynczyk.

le président national de la Légion Wilf Edmond au salut pendant la cérémonie. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Les gagnants séniors des concours littéraires et d’affiches de la Légion — Sam Loewen de Lethbridge, en Alberta, âgé de 18 ans (affiche en couleurs), ­Natalie Lloyd de Guelph, en Ontario, âgée de 18 ans (affiche en noir et blanc), Stephanie Adams de Newport, en Nouvelle-Écosse, âgée de 17 ans (composition), et Hailey Cervo de Nobleford, en Alberta, âgée de 17 ans (poésie) — ont déposé une couronne de la part de la jeunesse canadienne.

Les lauréats des prix du Cadet de l’année de la Légion, dont la cadette de la marine maitresse de première classe Anastasia Burtnick de Winnipeg (Man.), le cadet de l’armée adjudant Maxime Charron de Victoriaville (Qc) et le cadet de l’aviation sergent de section Jonah Todd de Whitehorse (Yn), faisaient partie des porteurs de couronne.

Le premier ministre Stephen Harper salut les anciens combattants. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Le président national Edmond a déposé une couronne de la part de la Légion royale canadienne, qui a ensuite été entourée par les dizaines de couronnes qu’ont déposées les représentants du corps diplomatique, les dignitaires, les associations d’anciens combattants et les autres associations.

Ces gestes commémoratifs sont « un principe sacré […] une obligation irrévocable, permanente », dit le rabbin Reuven Bulka, aumônier honoraire de la Direction nationale, lors de la bénédiction. « Quand on voit nos anciens combattants, on voit le tout meilleur du Canada […] ceux qui sont allés à la guerre pour nous, qui ont tout lâché et risqué leur vie afin d’élimi­ner la tyrannie et défendre la liberté; ce sont des héros de classe mondiale [qui] méritent qu’on les célèbre, qu’on les louange, qu’on les vénère et qu’on les applaudisse.

L’ancien combattant John Sheardown (à g.) et le caporal-chef Paul Franklin. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

« Que ceux qui ont trouvé la mort soient commémorés avec amour. Que ceux qui ont été blessés soient guéris dans le corps et dans l’esprit. Que ceux qui ont servi et qui servent actuellement puissent passer leur vie dans un monde libre de terreur et en toute quiétude, poursuivait-il. Nous qui bénéficions des actes de nos héros ne pouvons mieux les remercier qu’en nous tenant prêts à préserver les valeurs qu’ils continuent de défendre, en nourrissant une culture de respect, d’harmonie, d’inclusion, qui embrasse tout le Canada; un grand pays qui mérite leurs grands sacrifices. »

Après le service, le groupe vice-royal a salué les anciens combattants et s’est dirigé vers la rue Wellington, au nord du Monument commémoratif de guerre du Canada. Là, ils ont observé le défilé des anciens combattants, des Forces cana­diennes, de la Gendarmerie royale du Canada et des cadets. Ensuite, acclamés par la foule, le prince Charles et la duchesse de Cornwall sont partis en limousine.

Des élèves officiers du Collège militaire royal du Canada. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Les barricades ont alors été enlevées, une heure après le début de la cérémonie officielle, pour laisser les milliers de témoins s’approcher du Monument. Certains ont attendu leur tour patiemment et respectueusement pendant plus d’une heure et puis ils ont déposé un coquelicot, une couronne personnelle ou un souvenir sur la Tombe du Soldat inconnu. Il y en a qui étaient venus pour honorer ceux qui servent, d’autres pour commémorer ceux qui ont servi et qui ont fait des sacrifices, et d’autres encore afin de dire merci pour leur liberté.

Shirley Monkhouse et Mary Stuart en faisaient partie, deux amies de Kanata (Ont.) qui ont apporté des bouquets de fleurs et des souvenirs. « Mon oncle, Francis Hunter Dupont, a rendu l’âme, dit Monkhouse. Ceci, c’est en son honneur. » Dupont, d’Ottawa, avait pris part au jour J. Stuart est là pour honorer son père, qui est parti outre-mer en 1939, quand sa sœur était bébé et cette dernière avait six ans quand il est revenu. Étant donné qu’elle ne savait pas encore lire, il lui envoyait des dessins dans ses lettres.

Le président national de la Légion Wilf Edmond dépose une couronne avec l’aide du commander du district G de l’Ontario, Ron Goodwin. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Dave Conkin et Betty Woods des amis à la retraite de Winnipeg, sont venus réali­ser un rêve. Woods retient ses larmes en se rappelant son père, qui est resté au pays malgré lui quand ses amis sont partis en guerre. L’un d’entre eux, vétéran de Hong Kong, en est revenu changé à jamais. « Mon père devait aller le calmer parce qu’il avait des récurrences horribles. »

« Je viens (à la cérémonie nationale) depuis des années », dit Douglas Lapierre de Hull (Qc). Ses grands-pères ont servi à Passchendaele, à la Somme et à d’autres endroits en France. Mais il est là aussi pour honorer les membres des Forces cana­diennes d’aujourd’hui qui continuent de défendre la liberté du Canada. « Il y a encore des gars qui ont été tués en Afghanistan. C’est un temps de tristesse, mais aussi un temps pour célébrer leur vie et ce que nous avons (grâce à leurs sacrifices). »

Des cadets de l’Aviation royale du Canada. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Ce n’est pas la première fois qu’Adam Mackenzie de Behchoko (T. N.-O.) vient à une cérémonie nationale, mais c’est la première fois qu’il vient à la cérémonie du jour du Souvenir. « Je ne venais pas avant, dit-il. Mais dorénavant, c’est sûr que je vais venir. »

Le service, le sacrifice et le souvenir sont des valeurs dont les participants ont beaucoup parlé comme prélude à la cérémonie. En effet, honorer le sacrifice était le thème du discours d’Edmond à la cérémonie où il a présenté la mère de la Croix d’argent, au cimetière Beechwood d’Ottawa, le lundi d’avant le jour du Souvenir. « La présence de la mère de la Croix d’argent […] qui représente toutes les femmes du Canada, celles d’hier et celles d’aujourd’hui, qui ont perdu des enfants pour la liberté », est inévitable à la cérémonie nationale, dit-il.

« Nos enfants sont nos héros », disait Morley le lendemain, après la visite à la Chapelle du Souvenir, à la Tour de la Paix de la Colline du Parlement, où elle avait vu le nom de son fils dans le Livre du Souvenir et où on lui avait remis une copie encadrée de la page. Elle était accompagnée par des membres de sa famille : sa fille Shannon et son petit-fils Keith Cole McCaffrey, qui est né sept mois après la mort du caporal Morley et dont le nom a été choisi en son honneur.

Les gagnants des littérature et affiches (de g. à d.) Hailey Cervo, Sam Loewen, Stephanie Adams et Natalie Lloyd déposent une couronne avec l’aide du cadet de l’Armée de l’année, l’adjudant Maxime Charron. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Son fils, ceux qui ont servi et ceux qui servent encore, le font « pour tenir l’ennemi à l’écart, dit-elle. J’ai parlé à d’autres personnes qui ont perdu un enfant; nous sommes tous fiers de nos enfants, qui sont des héros à nos yeux.

« J’aimerais que les gens se souviennent de mon fils en tant que Canadien ordinaire et en tant que héro », dit-elle. Elle a été encouragée, dernièrement, en regardant, en ligne, la page commémorative où est honoré son fils. Un jeune homme, Nathaniel, y avait affiché un commentaire. « Je ne sais pas quel âge il pouvait avoir, mais il a écrit “Je suis en train de faire des recherches sur ta vie”. » Elle est fière du legs de son fils. « Mon fils continue d’inspirer d’autres jeunes gens. »

Des membres du Chœur des enfants d’Ottawa. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Le service, le sacrifice et le souvenir sont des valeurs caractéristiques du Canada, disait le secrétaire national de la Légion, Brad White, à un dîner donné  mardi en l’honneur de la mère de la Croix d’argent, des cadets et des étudiants. « On n’en parle plus, de servir, dit-elle. Les gens ne parlent pas de servir leur pays, de servir leur collectivité, de servir l’huma­nité. » Mais c’est une valeur qui sert de lien entre les générations : dans la même pièce se trouvaient des anciens combattants qui ont servi à la guerre, d’autres qui ont servi aux opérations de la guerre froide et de maintien de la paix et d’autres qui servent encore, ainsi que des représentants de la jeunesse, la génération « de l’espoir et de l’innocence ».

« Nous servons ceux qui ont servi, dit-elle et « nous sommes fiers de reconnaitre les sacrifices qui ont été faits pour nous. »