Lancement du service

Les membres de l’équipage du NCSM Niobe prennent une pose pour une photographie prise avant la Grande Guerre. [PHOTO : BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA — PA139190]

Il y a 100 ans, le 12 janvier 1910, le gouvernement du premier ministre Wilfrid Laurier présentait le projet de loi du service naval. Après une troisième et dernière lecture, le 4 mai, le projet de loi recevait la sanction royale et Laurier, qui avait été premier ministre depuis 1896, réalisait un de ses rêves les plus précieux : l’institution d’une marine canadienne.

D’après le plan de Laurier, la flotte aurait cinq croiseurs et six destroyers torpilleurs. C’était une belle petite flottille capable de patrouiller au large des côtes canadiennes et assez grande aussi pour établir un service canadien, avec un chantier naval pour construire et maintenir la flotte, des bases d’opérations, des postes de recrutement, des écoles de formation et un collège naval. Un siècle après sa fondation, Laurier serait vraiment heureux de sa « belle petite flotte » grâce à laquelle le Canada est si bien servi.

Le vieux croiseur Niobe est en cale sèche à Halifax après le 6 septembre 1910, quand il a été mis en service dans la Marine canadienne. [PHOTO : NOTMAN STUDIO, BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA — PA028497]

Le chemin vers ce service naval national, toutefois, n’était certainement pas sûr, et le Canada a appris à la dure qu’il n’y a que la marine canadienne qui peut s’occuper de sa sécurité maritime. L’ambition de Laurier relativement à la construction d’un grand service national distinct a sombré lors de l’élection générale de 1911. Son projet était trop grandiose pour les isolationnistes du Québec, et trop chétif pour les Canadiens anglais impérialistes. Le nouveau gouvernement conservateur de sir Robert Borden essaya de canaliser les fonds vers la construction de cuirassés britanniques avant 1914; et la marine trainait. Il n’y avait que l’institution elle-même, le Royal Naval College of Canada (RNCC), et deux vieux croiseurs, le Niobe et le Rainbow, obtenus en 1910 pour servir à la formation, qui survivaient. Heureusement, les navires venaient avec des officiers et des équipages britanniques qui se languissaient de la patrie lointaine. Sans eux, la marine se serait effondrée, car le nombre de Canadiens qui désertaient la Marine royale canadienne était supérieur, avant 1914, à celui des marins qui y servaient. Au fur et à mesure que la MRC s’atrophiait, et que le Niobe pourrissait au quai d’Halifax, seul le Rainbow, assez petit pour qu’on l’utilise, avait une vie active, le maintien de l’ordre dans l’industrie du phoque au large de la côte ouest.

La Première Guerre mondiale prouva qu’on avait besoin d’une marine cana-dienne. En aout 1914, quand la puissante flottille asiatique de l’Allemagne — cinq croiseurs modernes — menaçait de tomber sur la Colombie-Britannique, seul le Rainbow était prêt à la combattre. Son capitaine, le commandant Walter Hose, reçut la consigne de l’intercepter et on lui conseilla de « se rappeler de Nelson et de la marine britannique ». Rainbow s’est peut-être approché d’un des croiseurs légers ennemis d’une cinquantaine de milles au large de San Francisco. Mais les Allemands « s’échappèrent » et le Rainbow fut sauvé d’une fin glorieuse et vaine. La flottille allemande avait mis cap au sud, où elle détruisit la force de l’amiral Kit Craddock, au large du Chili, en novembre; une bataille où moururent quatre aspirants : les premières pertes navales du Canada. Les Britanniques finirent par la détruire au large des Maldives.

Cependant, la côte de la Colombie-Britannique était gardée par les premiers sous-marins du Canada, achetés par le gouvernement provincial, en mer, à la noirceur de la nuit, à un chantier naval de Seattle, avec un chèque qui équivalait au budget naval entier, et par l’arrivée d’un navire de combat japonais.

En toute justice, la flotte impériale a fourni une couverture de la côte est pendant les premiers mois de la guerre, quand les risques des croiseurs ennemis étaient les plus grands. Le Niobe a participé à ces croisières jusqu’en 1915, quand son équipage était nécessaire pour armer une flotte de navires plus petits développée pour affronter le danger grandissant des sous-marins. Quand les U-boots sont arrivés dans les eaux canadiennes, en 1917 et 1918, la flotte impé­riale n’a rien fait pour l’aider : elle ne communiquait même pas des renseignements opportuns. Les Américains ont envoyé une aide modeste. Le Canada, toutefois, était presque entièrement seul, et la patrouille de la côte est de la MRC — une flotte de chalutiers, de dériveurs et d’ex-yachts — ne pouvait rien pour stopper les croiseurs allemands quand ils fauchaient la flotte de pêcheurs. Ce faisant, ils ont convaincu sir Robert Borden de l’importance de la marine.

En 1918-1919, Borden planifiait une flotte considérable et il espérait que l’amiral et lord John Jellicoe, engagé en 1919 pour planifier la marine, lui en donnerait un bon modèle. Mais la marine de Borden ne s’est jamais réalisée. Après la Grande Guerre, personne ne voulait payer pour les armes, et la conférence sur le désarmement à Washington, en 1921-1922, semblait éliminer le besoin de grandes forces navales. La récession de l’après-guerre et un changement de gouvernement firent le reste.

En 1922, le premier ministre Mackenzie King a taillé dans le budget de la défense jusqu’à la moelle. La plus grande partie de la flotte, le collège et l’école des équipages étaient relégués aux oubliettes. Pendant les deux décennies suivantes, la MRC professionnelle n’était guère mieux qu’une appendice de la flotte britannique. Il était même presque impossible de convaincre les Canadiens de s’y engager. Dans les années 1920, 75 p. 100 des membres du personnel étaient des britanniques détachés. La formation, les exercices à bord des navires et le développement de carrière typique d’un officier dépendaient de ses relations impériales. Le Canada est peut-être devenu indépendant en 1931, mais la marine épousait toujours le concept britannique « un drapeau, une flotte ».

Heureusement que pendant l’entre-guerres, tout n’était pas que noirceur : il y a eu deux développements vraiment importants. Le premier concernant l’institution de la Réserve navale des volontaires de la MRC en 1923. La RNVMRC, une idée de Walter Hose qui était alors directeur du Service naval, amena la Marine à 15 villes canadiennes et eut beaucoup de succès. Sous Hose, la Marine a atténué ses ambitions et s’est concentrée sur la construction d’une flotte de destroyers : les bâtiments qu’il fallait en 1917-1918 pour combattre les U-boots. Il s’agissait d’une flotte que le gouvernement canadien appuierait, et les premiers navires de guerre construits pour la MRC, le Saguenay et le Skeena, ont été commandés en 1927. Quand Mackenzie King a repris le pouvoir en 1935, la Marine a prospéré. Cela commença par l’achat de cinq destroyers britanniques à la fin des années 1930, et aboutit à la politique navale de King de janvier 1939.

Le plan naval de 1939 était assez grand pour établir un service naval national. Il comprenait deux nouvelles bases (Sydney (N.-É.) et Prince Rupert (C.-B.)) et nombre de nouveaux navires: neuf des­troyers — dont huit de la puissante classe Tribal — huit navires anti-sous-marins, huit torpilleurs, 12 dragueurs de mines et deux navires d’entreposage. Cela allait faire augmenter la MRC de 1 600 marins à 6 000, et il allait falloir planifier leur entrainement, ainsi que des écoles et de nouveaux établissements au pays.

La guerre a vite dépassé les plans de Mackenzie King, mais la petite flotte batailleuse de destroyers à l’acquisition de laquelle il avait participé pendant l’entre-deux-guerres a bien servi le Canada au cours des journées funestes qui ont suivi.

La Seconde Guerre mondiale s’est faite l’expérience navale formative du Canada. Le gouvernement de King a appuyé l’élargissement naval du tout début, et développé l’industrie et les chantiers navals pour la soutenir.

Entre 1939 et 1945, la Marine a grandi énormément, d’une force d’avant la guerre d’à peine 1 800 marins professionnels et une douzaine de navires, à presque 100 000 personnes et plus de 400 bâtiments à son terme. Profitant principalement de vaisseaux construits au Canada, la Marine fit bâtir de nouvelles bases, écoles, chantiers navals et établissements permanents au pays et à l’étranger.

En fait, deux marines canadiennes ont été bâties pendant la guerre, et elles se sont battues côte à côte pour des objectifs plutôt différents. La MRC professionnelle tira profit de la guerre pour faire progres­ser ses vieux plans d’acquérir une flotte convenable — avec des porte-avions en plus des croiseurs. En 1945, la MRC avait deux croiseurs (l’Ontario et l’Uganda), deux petits porte-avions, une couple d’escadrons aériens navals et une flottille de destroyers modernes, et le porte-avion Navire Canadien de Sa Majesté Warrior était en construction.

Entretemps, les réservistes navals — un personnel des « hostilités seulement » — armaient la flotte auxiliaire et prenaient part à la bataille de l’Atlantique. La « sheep dog navy » (marine chien berger) — qui se servait de petits navires construits principalement au Canada et basés au Canada — a contribué grandement à la victoire des Alliés.

Les officiers britanniques se lamentaient souvent des marins et des navires canadiens, mais les hommes de la Sheep Dog Navy avaient pour objectif de ga­gner la guerre, non pas de tracer un schéma de carrière. Au point culminant de sa puissance en temps de guerre, presque 92 000 des 96 000 membres de la Marine étaient ceux des « hostilités seulement ».

En été 1944, les capacités d’escorte et anti-sous-marines des Canadiens étaient si vastes que les Britanniques considéraient retirer pratiquement tous leurs navires anti-sous-marins et d’escorte de l’Atlantique et les envoyer en Extrême-Orient.

Le NCSM Iroquois lance un missile de défense aérienne Sea Sparrow en tournant rapidement au large de Porto Rico en 1976. [PHOTO : FORCES CANADIENNES]

Cette expérience navale nationale et les ambitions de la MRC se sont affrontées pendant l’après-guerre et puis se sont assemblées pour produire la Marine canadienne moderne. En 1945, le gouvernement était prêt à laisser la MRC garder un porte-avion et plusieurs escadrons d’avions, deux croiseurs et quelques destroyers, mais Mackenzie King n’était pas d’accord. Et pour armer cette flotte plus grande, la Marine aurait dû garder son personnel des « hostilités seulement », qui n’étaient pas férus de la discipline et des manières de la Marine régulière. Brooke Claxton, ministre de la Défense nationale à la fin des années 1940 se souvient que « Les officiers supérieurs de la Marine étaient complètement aliénés non seulement du sentiment canadien, mais aussi du sentiment des officiers subalternes et des matelots à propos de notre nouvelle Marine ».

La confrontation a atteint un point critique en 1948 quand il y eut une série de mutineries. Elles étaient toutes des réactions aux tentatives d’imposer de vieilles traditions de gestion du personnel à la nouvelle Marine, et elles étaient toutes un arrêt de travail aux ponts inférieurs. La Commission d’enquête, sous la direction du contre-amiral Rollo Mainguy, prit la part de la « nouvelle » Marine. L’adversaire principal était le contre-amiral Harold T. Grant, qui était alors chef d’état-major de la marine. Grant avait ordonné d’enlever l’insigne d’épaule « Canada » des uniformes, les boutons où était inscrit « Canada » des manteaux des officiers généraux, et la grande feuille d’érable des cheminées des navires. Les insignes d’épaule « Canada », dit Grant à la Commission Mainguy, « ont l’air du diable sur n’importe quel officier […] ». Le Conseil de la Marine institua à nouveau les insignes d’épaule « Canada » pour les ponts inférieurs le 4 janvier 1950, mais Claxton dut intervenir pour élargir l’ordre aux officiers, y compris à Grant. « Il existe une opinion, parmi beaucoup de matelots et certains officiers, que la “tradition Nelson” est exagérée, a conclu la Commission, et qu’il y a encore une tentative qui passe la mesure sur le chapitre de faire de la Marine canadienne, une pâle imitation de la Marine royale. »

En conséquence de la commission Mainguy, la Marine a embrassé l’expé­rience du temps de la guerre de la Sheep Dog Navy comme étant formatrice. En octobre 1950, le jour de Trafalgar a été remplacé par le dimanche de la bataille de l’Atlantique comme jour férié officiel de la MRC, et la date de sa célébration a changé, en 1951, au premier dimanche du mois de mai en l’honneur de la victoire de 1943 contre les U-boats.

La Marine décida de changer d’une marine fondée sur les forces de frappe basées sur des porte-avions, à une marine d’escorte de convois et anti-sous-marine moderne. La guerre froide et la naissance de l’OTAN participèrent à la fusion de ces deux traditions. À la fin des années 1940, le Canada était rentré dans une alliance pratiquement identique à celle qui s’était battue à la Seconde Guerre mondiale, et le gouvernement accepta de se baser là-dessus pour bâtir une nouvelle flotte. Le porte-avion, chargé du nouveau rôle défensif aérien dans une flotte anti-sous-marine, fut gardé, et seuls les croiseurs furent perdus au milieu du brassage. La nouvelle flotte serait composée de 24 frégates anti-sous-marines : la classe Saint-Laurent.

La polyvalence et la portée d’une marine capable ont été fort bien illustrées en été 1950 quand les communistes ont envahi la Corée du Sud. La Marine est la première qui a réagi, envoyant trois destroyers. Après quelques combats à la côte ouest, les destroyers de la Marine en Corée se sont faits une réputation de « pourfendeurs de trains », détruisant les trains nord-coréens quand ils passaient par les voies de la côte est.

Entretemps, la flotte de la guerre froide croissait rapidement, la MRC acquérant des navires treize à la douzaine. En plus des Tribal de la Deuxième Guerre mon­diale et des nouveaux Saint-Laurent en construction, les frégates de classe River étaient récupérées aux biens de la Couronne et modernisées pour devenir des escortes de « Classe Prestonian », on construisait de nouveaux dragueurs de mines et on acquérait des chasseurs à réaction pour le nouveau porte-avion, le Bonaventure. Lors des célébrations du 50e anniversaire de la Marine, en 1960, la MRC disposait de 100 navires de divers types et de 10 000 personnes.

L’avènement des armes nucléaires, des missiles balistiques et de la propulsion nucléaire ont changé la situation en mer du tout au tout. En particulier, les sous-marins porte-engins à propulsion nucléaire constituaient un danger d’anéantissement et il fallait suivre leurs traces, mais même les nouveaux Saint-Laurent n’en étaient pas capables.

Une dizaine d’années après les mutineries de 1948, William Pugsley remarquait que « La “distance artificielle” [entre les officiers et les hommes] que le rapport Mainguy mentionnait existe encore aujourd’hui ». Cette barrière était heureusement perméable, la moitié des officiers de la MRC ayant été puisés dans les ponts inférieurs. Toutefois, le service est resté le plus « britannique » des trois. Charles Westropp, un des nombreux officiers recrutés en Angleterre pendant les années 1950, a été surpris à quel point la MRC était « britannique ».

Rien de tout cela n’aurait probablement été important si le gouvernement n’avait pas mis en cause la loyauté de la Marine. En 1952, les diplomates canadiens en Turquie n’ont presque pas réussi à empêcher le porte-avion Magnificent de prendre le large immédiatement quand « tous les navires britanniques » ont reçu la consigne de mettre le cap sur Malte, lorsque l’Égypte a renversé le roi Farouk. Son capitaine attendit un jour et puis il partit quand même. La guerre pour le canal de Suez entre la Grande-Bretagne et l’Égypte fut évitée en cette occasion-là, heureusement. Un cas d’action navale « indépendante » plus familière eut lieu lors de la crise des missiles de Cuba, en novembre 1962, quand la Marine est allée en renfort des États-Unis. Pendant que le gouvernement Diefenbaker hésitait, l’officier général de la côte atlantique donna l’ordre à la flotte de renforcer la United States Navy. Pendant des années après, la MRC s’est dite fière « d’être allée en guerre » pendant que le gouvernement hésitait, mais c’était un jeu dangereux. Diefenbaker ne fit rien contre la MRC. Les libéraux de Lester Pearson, eux, agirent peu de temps après leur élection.

En avril 1963, les libéraux prirent le pouvoir en promettant « 60 jours de décisions » sur les problèmes de l’intérieur, de l’économie et de la défense. Pearson poursuivit une politique distinctement Le Canada d’abord pendant que la population faisait de plus en plus de pression pour l’augmentation des dépenses sociales et qu’il y avait une révolution tranquille au Québec. Les changements sociaux, la pleine intégration du Canada français dans la fédération et un nouveau drapeau étaient parmi les premières en lisse. Le resserrement du crédit de la défense et le besoin de différencier les Forces cana-diennes des britanniques, l’ancienne puissance coloniale, l’étaient aussi.

Le NCSM Uganda a été rebaptisé NCSM Québec le 14 janvier 1952. [PHOTO : ARCHIVES DE LA REVUE LÉGION]

Nous ignorons ce que le ministre de la défense Paul Hellyer pensait exactement de la Marine avant d’accepter son portefeuille, mais, en été 1963, quand le commodore James Plomer décrivait publiquement la MRC comme un « parti démocrate américain en uniforme » dirigé par des officiers qui voyaient la Marine comme « leur propre domaine particulier », Hellyer jugea que c’était son devoir de « chercher à savoir si la situation était aussi mauvaise qu’on le disait ».

Malheureusement, il alla visiter le contre-amiral Jeffry Brock, qui prenait plaisir à la grande pompe du commandement d’un amiral. « L’hospitalité du vieux monde n’était possible qu’en traitant les matelots ordinaires comme des laquais », racontait Hellyer dans ses mémoires.

La bataille à propos de l’unification qui s’est ensuivie entre la MRC et Hellyer a été amère. Hellyer commença par faire prendre sa retraite « prématurément » au chef d’état-major de la marine, l’amiral Herbert S. Rayner, à la fin juillet 1964 et par renvoyer Brock le 5 aout. D’autres officiers, comme le commodore Fraser Harris natif de Grande-Bretagne, le chef adjoint de l’état-major de la marine (guerre aérien­ne), prirent simplement une retraite anticipée. En contrepartie, la Marine nomma Bill Landymore pour remplacer Brock. Cela allait être la punition de Hellyer.

Le 15 février 1965, la MRC remplaçait ses pavillons blancs par le nouveau drapeau canadien à feuille d’érable. La plus grande partie du personnel naval accepta ce changement de bonne grâce, mais la perspective d’unification — la fusion des trois services en un — amena la Marine à se quereller ouvertement avec le gouvernement. L’annonce faite par Hellyer en juin 1965 comme quoi un nouvel uniforme et une nouvelle structure de grades uniques seraient en place le 1er juillet 1967 — le centenaire du Canada — éclata dans la Marine comme une bombe. Landymore conseilla à son personnel de soulever leurs préoccupations auprès du public, par le truchement d’une vieille clique qui martela le gouvernement sans cesse au Parlement et dans les médias.

La position de Hellyer sembla se radoucir au début de l’été 1966, quand on annonça que les régiments de Highlanders de l’armée garderaient leur uniforme officiel distinctif. Landymore se rendit à Ottawa en juillet pour soulever la question en personne auprès de Hellyer. Rien n’y fit. En fait, Hellyer ordonna à Landymore de prendre sa retraite. Landymore se fit dire, quand il refusa, qu’il serait limogé dans quatre jours. En quittant le bureau de Hellyer, Landymore rencontra le commandant de la côte ouest, le contre-amiral Mickey Stirling, qui attendait pour offrir sa démission. Le 16 juillet 1966, Landymore recevait des adieux de héro à Halifax.

Hellyer dévoila le nouvel uniforme en aout : une imitation vert bouteille de l’uniforme de la United States Air Force. Personne ne savait pourquoi les Highlanders pouvaient garder leur kilt mais la Marine devait se débarrasser de ses uniformes distinctifs. La question des uniformes éclata à Halifax en septembre, quand Hellyer essaya de défendre ce qu’il avait fait dans un carré plein d’officiers en service. Il y eut presque une émeute quand il dit à la Marine qu’elle devait croire que leur uniforme était décrété par Dieu.

L’amertume et l’acrimonie du débat grandirent alors que le projet de loi C243 était adopté à la Chambre, en mai 1967 et mis en vigueur, le 1er février 1968. Ce jour-là, la Marine royale canadienne (ainsi que l’ARC et l’Armée) cessèrent d’exister. Elles furent remplacées par un service unifié et une série de commandements fonctionnels, et la flotte se trouvait dans ce qu’on appelait le Commandement maritime. Les uniformes navals disparurent officiellement le 1er juillet 1970. La Marine ne sauva que de rares vestiges de son ancienne identité. Le prénom « NCSM » fut maintenu pour les navires et les branches qui allaient en mer furent épargnées l’embarras de la structure de grades de l’armée (selon laquelle les navires auraient été commandés par des lieutenants-colonels).

L’humiliation de l’unification eut lieu en parallèle avec une diminution du budget pendant les années 1960. La modernisation demandée à la fin des années 1950 pour affronter les nouvelles menaces fut en partie réalisée en transformant quelques Saint-Laurent en porte-hélicoptères (les classes DDH) et en adoptant le Sea King avec son sonar immergé pour répondre aux sous-marins plus rapides. Les vieux navires de la Seconde Guerre mondiale, y compris les destroyers, furent remplacés par quatre nouveaux bâtiments de classe DDH 280 : les Tribal. Trois sous-marins de classe O furent acquis pour l’entrainement et trois navires ravitailleurs furent terminés dans les années 1970. Pour sauver la flotte, la Marine fut obligée de se débarrasser de ses porte-avions. En règle générale, le nouveau gouvernement de Pierre Trudeau voyait les forces armées comme des engagements symboliques envers l’OTAN et les laissa dépérir.

Les années 1970 furent donc des années d’hémorragie pour la Marine canadienne. Ses membres déprimés à cause des réductions et de l’unification, et de l’uniforme vert, la flotte vit ses capacités opérationnelles s’engouffrer rapidement. À la fin de la décennie, le seul potentiel de première ligne qu’il lui restait était celui de la guerre anti-sous-marine. Cependant, l’avènement des missiles à trajectoire rasante signifiait qu’à la fin des années 1970, même le golfe du Saint-Laurent n’était pas sûr pour les navires de guerre canadiens. Pour utiliser leur capacité anti-sous-marine résiduelle en sécurité, les forces navales cana­diennes devaient être escortées par des navires des autres marines de l’OTAN.

Heureusement que dans les années 1970 a aussi eu lieu le début de la renaissance navale qui a résulté en la construction de la deuxième flotte de la guerre froide et les évènements qui ont mené la Marine au 21e siècle. Au milieu de la décennie, le mauvais état des forces classiques de l’OTAN empirait le danger d’une attaque préventive des Soviétiques. En mer, cela voulait dire la modernisation de la Marine et, en décembre 1977, le gouvernement annonçait qu’il allait acquérir une flotte opérationnelle de 24 grands navires de surface. Il faudrait du temps pour mettre ces bâtiments à l’eau et en 1978 fut mis en marche le Programme de prolongation de la vie des destroyers (DELEX). Un projet de remplacement de l’hélicoptère Sea King fut aussi annoncé en 1977. D’autres annonces eurent lieu dans les années 1980, y compris celle d’un programme pour actualiser les sous-marins de classe O, de sous-marins pour la formation, à des sous-marins opérationnels, et un plan de réarmer les quatre DDH 280.

La renaissance navale se poursuivit jusqu’à la fin de la guerre froide. Parmi les plans les plus ambitieux, il y avait ceux d’une flotte de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire. Apparemment, ils devaient servir de réponse aux activités soviétiques en Arctique canadien. Un deuxième lot de FCP fut aussi commandé dans le cadre de cette expansion.

Bien entendu, les éléments de l’explosion de la construction navale de la guerre froide n’ont pas tous été réalisés. Le contrat des FCP a été attribué en 1983, le programme DELEX a été exécuté, et l’actualisation des sous-marins et des Tribal aussi. Mais le projet de sous-marins nucléaires s’est effondré à la fin de la guerre froide et les nouveaux hélicoptères sont demeurés un rêve insaisissable pendant les 30 années qui ont suivi. La bonne nouvelle, en 1990, c’était que la Marine avait une grande quantité d’équipement mo­derne et qu’une grande partie de la formation se faisait grâce aux nouveaux systèmes, de sorte que la flotte existante pouvait être modernisée, avant qu’une force opérationnelle démarre à la première guerre du Golfe, en automne 1990.

En plus de reconstruire la flotte, les gouvernements des années 1980 recons­truisirent le moral du service. En 1983, le Quartier général de la Réserve navale déménageait à Québec pour mettre en valeur la présence de la Marine dans la province et pour y encourager un milieu accueillant pour les francophones. La manœuvre eut un succès remarquable : la Marine devint fonctionnellement bilingue et les francophones se mirent à monter en grade. La Marine retrouva aussi ses uniformes bleus — et blancs en été — en 1985, en tant que cadeau à l’occasion de son 75e anniversaire.

Quand le mur de Berlin s’est écroulé, en 1989, la renaissance de la Marine cana­dienne était bien en train. La deuxième flotte de la guerre froide était au pilori, la flotte existante se faisait moderniser, le moral avait été remonté, et la collectivité francophone du Canada se sentait chez elle dans le service. Les jours noirs de l’uniforme vert l’avaient purgée de toute notion qu’elle était autre que canadienne. Dans une mesure considérable, le rêve de Laurier s’était réalisé.

Les victimes au foyer

. [ILLUSTRATION : FRED SEBASTIAN]

Susan Binnie est sur un fauteuil de dentiste et elle demande si elle pourra y rester quand le dentiste aura fini — juste pour profiter de la quiétude. Elle habite à St. Albert, au nord-ouest d’Edmonton, avec ses deux filles de neuf et 14 ans, et son mari, un ancien combattant qui souffre de trouble de stress post-traumatique (TSPT) depuis 15 ans. Binnie sait très bien que si une personne souffre de TSPT, la famille au complet en souffre. Alors elle s’imprègne de quiétude quand elle peut.

Angelle Peacock de Morinville (Alb.), a deux petits garçons. Elle aussi supporte un TSPT. Son époux militaire, Ted, s’en fait soigner et, à l’occasion, elle a le sentiment d’avoir trois petits garçons, surtout quand elle doit rappeler à son mari de manger ou de prendre une douche.

Les deux femmes décrivent d’autres occasions où un comportement ty­pi­quement infantile a déclenché des accès de colère ou des rappels d’images chez leur mari. Elles se démènent toutes les deux avec le travail à temps plein et les problèmes familiaux qui exigent d’elles une attention à temps plein.

Ces femmes — et des centaines d’autres au Canada — ne peuvent pas se tourner vers les collègues au travail ou vers des amis, pour obtenir de l’aide parce que les gens qui ne vivent pas dans l’ombre du trouble de stress post-traumatique ne comprennent tout simplement pas. « Ils me demandent “pourquoi ne parts-tu pas?” » dit Binnie. Et Peacock ajoute : « Il m’est arrivé, en me réveillant la nuit, de voir que mon mari a enlevé une fenêtre et qu’il est dans la cour en train de “se battre avec les méchants”. Comment pourrait-on dire, le lendemain, au travail, à la pause café, “ Vous savez ce qu’il se passe chez moi? ” ».

« On n’entend pas des “Oh, comment faits-tu ou des Oh, tu devrais le quitter” » aux réunions régulières de groupes du réseau de soutien aux familles du Programme de soutien social des blessures de stress opérationnel (SSBSO), dit Binnie.

« On ne se fait pas prendre en pitié », dit Peacock. Et ces femmes n’ont que faire de la pitié : elles veulent de l’aide et elles en obtiennent auprès des gens qui ont été à leur place. « Ce qu’elles disent, c’est “Au secours. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui a vécu comme ceci?” Puis les histoires et les stratégies sortent », ajoute Elizabeth Atkins, coordonnatrice de la région occidentale du réseau de soutien par les pairs à l’intention des familles à Edmonton. Les réunions servent à obtenir des renseignements sur d’autres ressources collectives, les programmes d’Anciens combattants Canada (ACC) et des Forces cana­diennes, ainsi que sur la Légion royale canadienne et son bureau d’entraide. Et les membres s’échangent leurs numéros de téléphone, de sorte qu’il y a toujours quelqu’un à l’autre bout du fil si l’on passe un mauvais quart d’heure.

« Les femmes de militaires sont des fournisseuses de soins; la description de leur travail, c’est d’être un soutien, quoi qu’il arrive », dit-elle. Quand leurs maris, blessés, rentrent au bercail, « elles se souviennent des bons gars; elles se souviennent de qui elles ont épousé et elles l’aiment toujours. Alors c’est leur travail de les soigner ». Une telle compréhension n’a absolument rien à voir avec ce que Atkins a obtenu quand son propre mari a été blessé en Bosnie, en 1993, dans le temps où personne ne parlait de BSO. « Il y a encore du chemin à faire, mais l’information existe, et l’isolement n’est plus aussi grave. » Mais encore plus important, les BSO ne sont plus cachées; on en parle ouvertement.

Le programme de SSBSO national a été créé en 2005, à la suite d’une analyse des besoins des Forces canadiennes qui a servi à reconnaitre l’incidence des BSO sur les familles des militaires et l’importance qu’il y a à les soutenir. Il est fondé sur le programme de soutien social par les pairs aux victimes de stress opérationnel (SSVSO) qui a été créé en 2001 pour les militaires et les anciens combattants. Les pairs-conseillers des deux programmes ont de l’expérience personnelle des BSO, soit parce qu’ils ont souffert d’une blessure, soit parce qu’ils ont vécu avec quelqu’un qui en a souffert d’une. « Ils ont de la “crédibilité des rues” », dit le lieutenant-colonel Stéphane Grenier, une victime de BSO qui a pris part à l’élaboration du programme.

« C’est juste qu’ils comprennent », dit Binnie.

Les familles doivent supporter les modifications de personnalité et les comportements insolites, comme les montées de colère extraordinaires, les problèmes d’alcool, les problèmes d’insomnie, les sautes d’humeur, l’incapacité de se concentrer, l’hyper-vigilance, la honte et le chagrin, le manque d’énergie ou d’appétit, les idées de suicide. Chaque famille a son propre cocktail de chagrin et de stress. « Il n’existe pas de solution passe-partout », dit Atkins, qui a aidé quelque 130 familles au cours des cinq dernières années, en évaluant les besoins, en rencontrant des clients au café, en organisant et en animant des groupes en soirée, et en offrant son aide. Elle espère que les nouveaux centres intégrés de support au personnel (CISP) des Forces canadiennes absorberont une partie de la besogne. Le militaire est en train « de s’efforcer de les rendre plus conviviaux pour les familles » qui peuvent aussi tirer partie de la philosophie de « soutien à guichet unique » dans le cadre de laquelle tous les services de soutien pour les conjoints sont rassemblés en un seul lieu.

Angelle Peacock espère que les centres intégrés de support au personnel vont être une amélioration par rapport au vieux système qui était si frustrant. « Il n’était certainement pas convivial », dit-elle, en nous racontant ses déplacements d’un bureau à l’autre, les formulaires qu’elle devait remplir, le repérage des dossiers qui en deux ans ont rempli un tiroir double de sa cuisine. Ensuite, « il fallait aller voir beaucoup de gens qui portaient l’uniforme et qui ne voulaient pas s’occuper de la femme ». Supporter les symptômes de Ted et se heurter aux pesanteurs de la bureaucratie pour lui procurer l’aide dont il avait besoin a été très frustrant pour toute la famille, même si le commandant et l’unité de son mari lui ont été d’un très grand soutien

« Ce sont les familles qui doivent se faire les avocats », dit le sénateur Roméo Dallaire, général à la retraite et défenseur en ce qui concerne les BSO, qui a souffert d’une blessure lui-même au Rwanda pendant les années 1990. « Le blessé ne peut pas même s’occuper de lui-même, encore moins démêler quels documents doivent être remis, quand il faut le faire et à qui il faut parler » et il faut que tout cela se fasse plutôt rapidement.

« Les familles doivent acquérir l’assurance qu’elles peuvent s’en occuper », ajoute Atkins, qui les aide à comprendre quand le bon moment d’intervenir arrive, et comment le faire pour que ça se passe bien.

Le SSBSO n’attend pas obligatoirement le diagnostic pour offrir son aide et les services sont confidentiels. Au besoin, les épouses peuvent obtenir de l’aide sans que le militaire le sache. « On peut avoir des symptômes sans qu’il y ait de diagnostic. Leur vie est quand même bouleversée. Ils ne dorment pas bien, réagissent toujours à ce que font les enfants, conduisent toujours comme des idiots […] si la famille a des problèmes, nous pouvons lui donner un coup de main », nous explique Atkins, qui dit que le SSBSO ne refuse personne.

Cependant, le soutien, ce n’est pas de la thérapie. La ligne d’écoute téléphonique du ministère de la Défense nationale et d’ACC peut aider les familles qui affrontent une crise, mais pour ce qui est de l’aide à long terme, de beaucoup de services aux familles, « il faut que le militaire en service ou l’ancien combattant la demandent eux-mêmes », dit Atkins. Malheureusement, beaucoup de personnes qui souffrent de BSO ne savent pas qu’ils ont besoin d’aide, ou ils s’obstinent à tout faire tout seuls, ou bien ils sont incapables de s’occuper du traitement des documents pendant qu’ils sont très malades. « Les familles se désagrègent devant nous parce que nous n’arrivons pas à les atteindre, à cause des formalités administratives. »

Lors d’une interview qu’il nous a accordée cette année, le général chef d’état-major de la défense, Walter Natynczyk, déclarait qu’il savait fort bien quelles difficultés les familles de militaires supportent au front intérieur et qu’il faut faire davantage pour le personnel des services et leur famille (En déplacement avec le chef d’état-major de la défense, juillet/aout). Les services de soutien mis en place pendant l’année qui vient de passer sont vus comme un pas dans la bonne direction.

Les militaires endommagés en ser­vice commandé n’en méritent pas moins, dit Dallaire, dont la famille a eu besoin de thérapie pour s’en tirer. “Nous n’avons pas de système qui serve à stabiliser à nouveau les familles et les individus quand ils reviennent.” Il croit que les Forces devraient élaborer des « meilleures pratiques » pour le soin des familles des membres qui souffrent de BSO et que le gouvernement devrait « se préparer à payer pour que ces pratiques soient utilisées pour les individus et leur famille ».

Ce genre d’aide n’était pas disponible aux anciens combattants des générations précédentes ni à leur famille. « Une grande partie des jeunes gens avec qui j’ai grandi ont été élevés dans des familles où le mal, la douleur, étaient transmis aux enfants par les parents », dit le ministre d’Anciens combattants Canada, Greg Thompson, à l’occasion d’un symposium sur les BSO en 2007. « Ils étaient toujours présents. »

En ce temps-là, les anciens combattants et leur famille devaient s’en tirer tout seuls, tout simplement, et la Légion s’efforçait de les aider, ajoute Dallaire. « Je pense que la Légion a sauvé mon père et a sauvé ma famille des traitements physiques bien pires que ceux dont elle a soufferts. » Les anciens combattants allaient aux filiales où ils rencontraient les autres qui avaient eu des expériences semblables. « C’était une thérapie autogène », dit-il. Ils parlaient de leurs problèmes entre eux et « malheureusement, buvaient et se médicalisaient tout seuls. »

« On appelait ça la “BS table” (table des histoires à dormir debout), un endroit où les anciens combattants se racontaient des histoires et prenaient un verre, dit Doug Lawrence, un ancien agent d’entraide de filiale qui a passé 13 mois en Corée en 1951 et 1952. Dans le cadre de cette camaraderie, « on savait qu’on n’était pas tout seul. Dans le temps, on ne savait pas qu’est-ce que c’était. » Et ils étaient nombreux qui savaient ce qu’il fallait faire. « Je me suis mis à boire; on boit tous. »

Les vétérans de la guerre de Corée et de la Deuxième Guerre mondiale ont souffert pendant des dizaines d’années et ils avaient des symptômes de BSO sans savoir ce qui n’allait pas, encore moins s’ils pouvaient obtenir de l’aide. Lawrence et George Mann, qui a servi en Europe du Nord-Ouest dans les Fusiliers de Sherbrooke à la Seconde Guerre mondiale, ont subi toute une gamme de symptômes de TSPT. Mann a des cauchemars depuis 65 ans. Lawrence et lui parlent des accès de colère inattendus, des sautes d’humeur et de leurs effets sur leur famille. « Je me réveillais en hurlant, dit Mann. Des fois, ma femme devait pratiquement me défoncer les côtes pour me réveiller. » Lawrence dit qu’il envoyait des coups lors de ses cauchemars, alors son épouse dormait dans une autre chambre.

Le TSPT a été diagnostiqué chez Mann quand il a succombé à une dépression lors d’un voyage en France, en 2002. C’est arrivé pendant les services de commémoration pour les soldats canadiens assassinés à l’abbaye d’Ardenne en 1944. Il en avait connu six, et il a fini par obtenir de l’aide il y a cinq ans, après avoir essayé de se suicider. Les deux anciens combattants ont une pension d’ACC pour leurs blessures.

Les 19 nouveaux centres intégrés de support au personnel des Forces canadiennes sont une occasion de plus pour la Légion de servir les militaires, les anciens combattants et leur famille. « Ça va certainement améliorer notre visibilité chez les jeunes soldats et leur famille », remarque Gerry Finlay, un officier d’entraide de la Division de l’Alberta-Territoires du Nord-Ouest qui a ouvert un bureau au CISP de la garnison d’Edmonton.

Les CISP, conçus en tant que « services à guichet unique » pour les militaires malades ou blessés, ont pour but d’aider le personnel des Forces qui récupère d’une maladie ou d’une blessure graves pendant leur transition effectuée soit lors du retour au travail, soit vers la vie civile. Les réguliers, les réservistes, les membres qui prennent leur retraite et leur famille, tous ont droit d’accès aux CISP où les attendent une gamme de services et d’avantages des Forces, d’ACC et d’organisations comme la Légion. La Légion réagit vite pour procurer un soutien d’urgence aux familles des militaires en service, guider les membres des Forces en ce qui a trait aux demandes d’avantages d’ACC et apporter un soutien aux nouveaux anciens combattants qui reprennent la vie civile dans les petites collectivités, dit Finlay.

Souvent, quand un militaire se fait soigner pour une BSO, les habitudes et la structure de la famille se désagrègent. Pendant que le militaire tire avantage du soutien et des services du MDN, « il se peut que la famille souffre en cachette ». Mais la Légion peut les aider en offrant des fonds en urgence pour l’abri, la nourriture et le transport et en reliant la famille avec une filiale locale comme soutien communautaire. « Nous nous efforçons de stabiliser la situation », dit Finlay.

Au dire du lieutenant-colonel Joe Pollock, commandant régional de l’unité interarmée de soutien au personnel de l’Alberta et du Nord canadien, « la Légion est un partenaire parfait. « C’est réciproque. » Les membres des Forces canadiennes peuvent compter sur l’aide de la Légion et la Légion a accès aux membres en service qui s’apprêtent à devenir des anciens combattants.

La Division de la Colombie-Britannique/Yukon de la Légion a aussi élaboré un moyen direct d’aider les anciens combattants et leur famille à s’occuper des BSO. Au milieu des années 1980, le Dr Marvin Westwood rassemblait plusieurs groupes d’anciens combattants dans un programme financé partiellement par la Légion pour parler de comment leur expérience mi­litaire les avait formés. « Ils ont reconnu que la guerre les avait affectés d’autres manières, dit le psychologue de l’Université de la Colombie-Britannique. Ils disent que “ceci aurait dû se passeril y a 60 ans”, quand ils ont quitté le service. »

Westwood et la Légion ont poursuivi l’idée, et créé le programme de transition des militaires et des anciens combattants canadiens, qui a aidé environ 170 membres des services et anciens combattants à « larguer du leste » du service militaire et à faire leur vie. Le programme sert à offrir gratuitement de l’orientation collective confidentielle, à l’Université de la Colombie-Britannique à Vancouver et à l’Université de Victoria, à Victoria et à Kelowna. « Si nous nous sommes lancés là-dedans, c’est parce qu’il y avait des vétérans de la Seconde Guerre mondiale qui souffraient encore, et ce genre d’aide, ça n’existait pas avant, dit le président de la Division de la Colombie-Britannique/Yukon, Dave Sinclair. Ensuite, on s’est aperçus qu’il y avait beaucoup de mainteneurs de la paix qui avaient besoin d’aide. »

« On se concentre sur la transition », dit Westwood. Des groupes de six à huit, plus les animateurs, se réunissent lors de séances intensives, en fin de semaine, pour parler de comment les traumatismes les ont affectés. Ils élaborent des habiletés d’adaptation, trouvent des appuis et sont adressés à des services supplémentaires au besoin. Leurs conjoints, légitimes ou de fait, sont invités pour apprendre comment les traumatismes affectent tous les membres de la famille. Les couples acquièrent de nouvelles aptitudes à communiquer.

On s’attendait à ce que le programme diminue, surtout à cause de l’augmentation du nombre de programmes sur les BSO offerts par ACC et les Forces. Mais la demande a conti­nué. « Je pense que l’inclusion des conjoints en est une raison », dit Sinclair. Le modèle est intéressant aussi, dit Westwood. « On ne l’annonce pas comme si c’était un programme thérapeutique (alors) on n’y associe aucun stigmate. » Les ateliers de groupe sont confortables, car les militaires sont habitués à faire partie d’un groupe qui les appuie. Et ils ont un réseau de soutien tout fait à leur départ. « Les changements chez ces gens sont inouïs. »

Sinclair a vu des familles — au bord de l’abîme — se faire renforcer. Il a vu des alcooliques brisés, incapables de garder un emploi, finir par avoir une carrière productive. « Ils se sont repris en main. »

Il s’agit d’un investissement que la Légion est fière d’effectuer. « Le soutien financier vient seulement de la Légion », dit Westwood. Sinclair fait remarquer que les psychologues qui participent aux séances le font gratuitement, ce qui empêche les couts de grimper. Les 90 000 $ du programme sont ramassés parmi les filiales de la région où le programme est réalisé.

Il existe bien d’autres options aujourd’hui pour les gens souffrant de BSO et pour leur famille, et il est important qu’ils en profitent le plus vite possible, dit le psychologue Curt Hillier de St. John’s (T.-N.) dont la clientèle comprend de nombreux anciens combattants et soldats qui, certains, auraient dû se faire aider des années auparavant. Dans 30 à 50 p. 100 des cas on peut s’attendre à ce que ça finisse par une rémission complète. » D’un autre côté, les données américaines indiquent qu’environ 30 p. 100 des gens souffrant d’un TSPT « en gardent les symptômes pendant six ans ou plus […] à jamais dans certains cas. »

Il espère que ces statistiques s’amélioreront grâce aux nouveaux programmes des Forces qui ont pour but de préparer les militaires avant les traumatismes qui arrivent en service commandé, de les soigner au front quand ils souffrent d’une BSO et d’intervenir plus rapidement quand les symptômes sont observés.

Des fois, les gens souffrant de BSO n’en reconnaissent tout simplement pas les symptômes. Il arrive souvent qu’ils n’obtiennent de l’aide qu’après que le conjoint a posé un ultimatum. Pour les anciens combattants qui refusent de se faire aider, le rétablissement risque d’être plus long et jonché des vestiges d’une famille brisée.

Blessures invisibles

Le stress opérationnel est inclus dans la des­cription des fonctions des militaires. Quand ils vont au combat, qu’ils maintiennent la paix ou qu’ils répondent à des urgences, il leur arrive d’être témoins d’évènements horribles, d’être terrifiés, de se sentir impuissants, de perdre des gens pour qui ils ressentent de l’affection. Des fois, ils sont obligés de se comporter contrairement à leurs valeurs morales personnelles.

La plupart n’en souffrent que pendant un certain temps; quelques jours ou quelques semaines après, ils acceptent ce dont ils ont fait l’expé­rience et reviennent à la normale. Mais pour certains d’entre eux, ces expériences laissent des séquelles : dépression, anxiété, trouble de stress post-traumatique.

Les chercheurs s’aperçoivent que de tels troubles de stress opérationnel (BSO) suscitent des modifications physiques dans le cerveau, des blessures invisibles, des blessures causées par leur propre corps lors de sa réaction à un stress bouleversant.

La réponse du corps au stress — qu’on appelle des fois la réaction d’évasion ou de lutte — offre la meilleure chance de survie dans des situations de vie ou de mort. Quand on perçoit le danger, c’est comme si on appuyait sur un bouton d’urgence qui inonderait le corps d’adrénaline, pour augmenter la glycémie, élever la pression artérielle et accélé­rer la fréquence cardiaque, et de cortisol, pour lui procurer des élans d’énergie, surexciter les sens, diminuer la sensibilité à la douleur.

Quand il n’y a plus de danger, d’autres produits biochimiques sont déchargés dans le corps pour lui redonner son équilibre, mais, dans le cas d’une BSO, c’est comme si le corps ne sait plus comment le faire.

L’exposition prolongée au cortisol tue les cellules de l’hippocampe, la partie du cerveau chargée du stockage des souvenirs et de l’apprentissage. Le TSPT et la dépression diminuent le métabolisme dans le cortex préfrontal et frontal, qui règle les émotions et la réponse à la peur. C’est cet endommagement qui, pense-t-on, est responsable de la peur quand il n’y a plus de danger, des cauchemars, de la revivification des souvenirs, des explosions de colère, de la tristesse que l’on ne peut contrôler, des souvenirs importuns, de l’hypervigilance.

Les scintigraphies cérébrales des militaires souffrant de TSPT indiquent des différences dans les activités du cerveau par rapport à celles des soldats qui n’en souffrent pas, ce qui mène à des conjectures comme quoi il serait possible un jour de déceler les gens qui risquent d’être blessés plus que les autres, ou d’utiliser les scintigraphies cérébrales pour les diagnostics.

Mais « on n’est pas obligé de se rendre au niveau du diagnostic pour savoir qu’il y a eu un impact et qu’on a besoin d’aide », dit Norman Shields, un conseiller en recherche du Centre national des BSO à Montréal. C’est une des raisons pour lesquelles le MDN et ACC préfèrent le terme global blessure de stress opérationnel plutôt que TSPT. On devrait se concentrer sur l’aide aux patients plutôt que sur leur classement. « Pour nous, c’est davantage une question de savoir si on dort la nuit, si on s’inquiète […] tant que c’est lié au service commandé, ils ont le droit de venir se faire aider ici. »

Et c’est important de se faire aider, car les BSO ont des conséquences à long terme inattendues.

« Le stress en général a une incidence immense sur notre système immunitaire », dit Shields. Les recherches indiquent que les gens qui souffrent d’une BSO risquent davantage de développer un syndrome métabolique, précurseur du diabète de type 2, l’hypertension, une cardiopathie, la mala­die d’Alzheimer.

Les médicaments pour soulager les symptômes mis à part, les soins comprennent la thérapie cognitivo-comportementale, qui aide les gens à déceler les pensées altérées et les réactions négatives et à les remplacer par des pensées rationnelles et un comportement plus inoffensif; l’EMDR (intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires) qui, croit-on, règle le système de traitement de l’information du cerveau qui permet aux expériences dérangeantes de se faire intégrer dans la mémoire et traiter émotionnellement; la thérapie au propranolol, où l’on utilise un médicament pour l’hypertension afin de refouler la reconsolidation du souvenir traumatisant; et la thérapie de groupe et familiale, qui offre du soutien et enseigne de nouvelles aptitudes servant à supporter les symptômes.

Cap sur l’avenir

Le NCSM Calgary (2e) a été mis en service en 1995. [PHOTO : FORCES CANADIENNES]

En 1945, le ministre de la Marine, Douglas Abbott, annonçait qu’il aimerait avoir « une bonne petite flotte maniable ». D’après certains, cette déclaration était une requête pour créer une force efficace et polyvalente qui, grâce à sa capacité d’accomplir de nombreuses tâches navales, donnerait au gouvernement autant de flexibilité que possible pour répondre aux provocations politiques de l’étranger.

Ce que spécifiait Abbott réellement, c’était un paradoxe de pluridisciplina-rité qui allait hanter la marine cana-dienne pendant toute la période de l’après-guerre. Réduire les budgets et les capacités tout en demandant à la marine de réagir à toute une gamme d’imprévus semble irrationnel à première vue, mais c’est ce que les gouvernements canadiens ont fait pendant les 55 dernières années. Bien que de nombreux planificateurs navals se soient sentis frustrés alors qu’ils multipliaient les efforts pour surmonter cette entrave, on ne saurait douter que c’est la Marine canadienne moderne qui a le plus ressemblé à la flotte flexible, bien que petite et relativement abordable, que Abbott avait demandée.

La Marine canadienne était dans un piètre état quand le mur de Berlin s’est écroulé, en 1989. Les premières tentatives de prolonger la durée de vie des DDH (destroyer porte-hélicoptère) de classe Annapolis et Saint-Laurent, et celle des DDE (destroyer d’escorte) de classe Restigouche et Mackenzie n’ont pas changé le fait que ces navires étaient des vestiges d’un passé où l’on se préparait à contrer les sous-marins soviétiques. La vieille flotte des sous-marins de classe Oberon et des ravitailleurs des années 1960 était aussi complètement dépassée, et les six bateaux de patrouille de classe Bay qui servaient à former les officiers avaient leur origine dans les années 1950. Même les navires Porte (bâtiments garde-barrière), qui servaient à la formation des réservistes navals, semblaient sortis d’un tableau de la Seconde Guerre mondiale.

Il n’empêche que les nouvelles n’étaient pas toutes mauvaises. Les navires les plus jeunes et les plus efficaces de la flotte, les DDH 280 de classe Tribal, qui avaient 17 ans, étaient en plein milieu d’un programme de modernisation. Parallèlement, une nouvelle flotte pointait à l’horizon. Les navires du Programme de la frégate canadienne de patrouille (FCP), que l’on acclamait comme une merveille technique, devaient arriver dans les années 1990 et 12 navires de défense côtière (NDC) devaient arriver peu de temps après. Quoique tant que ces navires n’étaient pas prêts, la marine devrait s’appuyer sur la flotte qu’elle avait au temps de la guerre froide pour prendre en charge l’instabilité et l’incertitude naissantes d’un « nouvel ordre mondial ».

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour éprouver cette flotte, car l’invasion iraquienne du Koweït, le 1er aout 1990, a conduit tous les bâtiments militaires du Canada à aller à la guerre pour la première fois depuis la guerre de Corée. Le Canada a vite réagi à la crise, mais les Forces canadiennes ont eu beaucoup de mal, à cause des années de manque d’entretien, à fournir la puissance militaire qu’il fallait pour étayer la politique du gouvernement. La marine était le service le mieux à même de répondre et, conséquemment, le ministre de la Défense, Bill McKnight, annonça que le Canada allait envoyer son propre groupe opérationnel — qui se composerait de l’Athabaskan (3e), du Restigouche (2e), et du Terra Nova, ainsi que le ravitailleur Protecteur — pour prévenir un surcroit d’agression et pour montrer qu’il appuyait les sanctions commerciales contre l’Iraq.

Cette marine a dû relever d’énormes défis même avant que le groupe opérationnel canadien (GOC) 302.3 soit envoyé au Golfe. Étant donné la nature du conflit qui se fomentait, il a vite été évi-dent que l’équipement anti-sous-marin des navires ne servirait pas à grand-chose contre des navires de surface et des aéronefs. Non seulement a-t-il fallu l’installation au pied levé d’un missile surface-surface (MSS) Harpoon sur le Terra Nova, mais il a aussi fallu grandement moderniser les capacités défensives de tous les navires, notamment de l’équipement de communication et de la guerre électronique. Le groupe a été prêt en moins de deux semaines grâce au personnel du chantier mari­time qui travaillait 24 heures sur 24. L’entrainement intense, en route vers le golfe Persique, y compris un programme français pour se préparer aux attaques iraquiennes au missile Exocet, lui ont aussi permis de se préparer aux difficultés opérationnelles.

Malgré ces préparations de circons­tance, et le fait que la marine cana-dienne n’avait jamais opéré dans cette région précise, le groupe opérationnel a extrêmement bien fonctionné. Les marins de la United States Navy (USN) étaient très heureux de travailler avec les Canadiens quand il s’agissait d’intercepter le trafic parce que leur équipement et leurs procédures se ressemblaient beaucoup. Les hauts gradés de la Marine canadienne désiraient tout autant que leurs maitres politiciens approuvent l’affectation, surtout que cela donnerait au groupe opérationnel un rôle important dans la Force multinationale d’interception (FMI) qui était chargée d’interdire la navigation à destination ou en provenance d’Iraq.

Le commandant canadien supérieur, le commodore Ken Summers, proposa que le groupe opérationnel soit dédié au réapprovisionnement. Pour citer le capitaine de vaisseau Duncan Miller qui était le chef d’état-major de Summers, les États-Uniens « ont adoré l’idée » et ils ont même proposé que les Canadiens orga­nisent les efforts internationaux relatifs à la livraison de nourriture, de carburant et de matériel militaire dont la coalition avait besoin pour ses opérations. Les Américains avaient plusieurs raisons de vouloir créer une force de logistique de combat (FLC) internationale sous un commandement canadien. Tout d’abord, non seulement cette force, composée de plus de 30 navires d’escorte et de soutien engagés par 10 pays libérait-elle les bâtiments de la USN pour le combat, elles rendaient utiles les forces de la coalition qui ne pouvaient s’intégrer facilement aux forces états-uniennes. Ensuite, les Canadiens connaissaient fort bien les tactiques, la doctrine et les méthodes de la USN, ainsi que les systèmes cruciaux de commandement et de contrôle et de communication des Tribal, ce qui leur permettait de servir efficacement d’intermédiaire entre les Américains et les autres marines de la coalition.

La nomination de Miller au poste de commandant de la FLC était vraiment prestigieuse. Le fait que les navires eux-mêmes ont extrêmement bien marché dans le cadre de la FLC a amélioré encore plus la réputation de la Marine canadienne. Sur les 105 missions d’escorte assignées à la FLC, un tiers environ ont été accomplie par le Terra Nova et l’Athabaskan. Et ce n’était pas le seul point fort de la guerre pour la Marine. Le Protecteur y a acquis une réputation respectable quant à l’efficacité, et, le 18 février, l’Athabaskan rehaussait son prestige en faisant fi des champs de mines pour se porter à l’aide du USS Princeton en détresse. Toujours est-il que c’est le gouvernement qui a été le mieux récompensé, car cette force navale relativement petite a affiché un rendement maximal pour la politique étrangère du Canada; le commandement de la FLC par Miller a présenté le pays en tant que chef de file international, décisif et intervenant clé quand il s’agissait de sécurité mondiale.

Toutefois, cette récompense a éprouvé la Marine au plus haut point, et il vaut peut-être mieux pour elle que la guerre n’ait pas duré longtemps. La capacité de changer l’application des navires, d’un emploi anti-sous-marins à celui où ils fonctionnaient dans un environnement antiaérien et antisurface, était impressionnant, mais il y a lieu de douter que ces modifications auraient pu tenir tête à une réelle offensive des Iraquiens. Il est évident aussi que la Marine aurait eu beaucoup de difficultés à maintenir un effort militaire prolongé. Plutôt que d’envoyer des navires qu’il faudrait modifier autant que l’Athabaskan, le Terra Nova et le Protecteur, on dressa un plan dans le cadre duquel ce sont les équipages au complet qu’on remplacerait. Lors de la première rotation, le 6 janvier 1991, l’équipage du Preserver changea de place avec celui du Protecteur, mais le début de l’offensive aérienne des alliés mena à la décision de remplacer les navires après tout, et le Huron (2e) et le Restigouche devaient remplacer les deux destroyers. Le Huron fut prêt aux opérations avant la fin des hostilités, mais le succès éblouissant de l’offensive au sol de la coalition et le cessez-le-feu subséquent, le 28 février, firent disparaitre le besoin d’envoyer le Restigouche.

Il était évident que le nouvel ordre mondial allait susciter des situations où la Marine devrait être pourvue de capacités dédiées aux opérations antisurface et antiaériennes. Il lui faudrait attendre que les quatre navires du projet de MNCT (modernisation des navires de classe Tribal) soient terminés et que les FCP soient livrées, entre 1992 et 1996, pour disposer de toutes ces capacités, ce qui voulait dire qu’elle serait obligée de compter sur un mélange de vieux navires et de nouveaux pour répondre aux demandes de plus en plus nombreuses.

C’était vraiment une période pleine d’activités. Les États-Unis se trouvaient dans une position où ils pouvaient agir en tant que « police » du monde et le gouvernement Mulroney voulait que le Canada en soit un des principaux agents. En conséquence, le Huron allait maintenir une présence canadienne dans le Golfe, où il exerçait des sanctions économiques contre l’Iraq, cependant que les opérations des Forces canadiennes Deliverance et Relief faisaient du ravitailleur Preserver un navire de transport maritime, de soutien administratif et d’état-major des forces aéroportées canadiennes lors de la mission d’assistance humanitaire internationale et de contrôle de conflit en Somalie. Les autres opérations, comme Sharp Guard sur l’Adriatique, dans le cadre de laquelle on exerçait des sanctions de l’ONU pour réprimer la violence ethnique en ancienne Yougoslavie et les efforts déployés pour restaurer le gouvernement haïtien ont aussi fait remarquer l’efficacité de la Marine. Effectivement, le fait qu’aucun navire transportant des armes n’ait réussi à ouvrir une brèche dans le blocus de l’ancienne Yougoslavie, et que les équipages de deux navires prenant part à l’opération d’Haïti ont réussi à accoster 9 424 vaisseaux, à faire 1 388 arraisonnements armés et ont écarté 119 bateaux, a attiré beaucoup d’éloges pour la Marine.

C’est ce que le premier ministre Jean Chrétien désirait continuer quand son parti, le Parti libéral, a été élu, en octobre 1993. Dans le livre blanc de 1994, les libéraux disaient clairement aux Canadiens qu’ils se trouvaient confrontés à un monde fragmenté et plein d’imprévus. Pour la Marine, cela voulait dire qu’il faudrait un groupe opérationnel maritime à chaque côte, qui comprendrait jusqu’à quatre destroyers, frégates ou sous-marins.

La Marine avait suffisamment de bâtiments pour se conformer à cette consigne, bien qu’à peine, mais l’état financier du pays obligeait les libéraux à réduire le déficit en priorité. Les réductions ultérieures du budget de la défense étaient substantielles (avec des traits communs à celles du début des années 1980) et, étant donné les couts et les besoins associés aux forces navales polyvalentes et à leurs opérations, on tombait dans l’illogique.

Pour aboutir à une flotte vraiment polyvalente qui puisse accomplir les fonctions exposées brièvement dans le livre blanc, il fallait à la Marine plus de navires, de divers types, que ce que le gouvernement lui accordait. Étant donné que l’acquisition d’actifs dont elle avait vraiment besoin était retardée, la situation empirait encore. Par exemple, le remplacement des vieux hélicoptères Sea King était un point délicat depuis que Chrétien avait annulé le programme des EH-101 quand il avait pris le pouvoir. Effectivement, le programme avait des résonnances politiques si fortes que les libéraux devaient non seulement s’occuper d’une série d’accidents de Sea King, mais il a fallu attendre que Chrétien démissionne, en décembre 2003, pour choisir le Superhawk H-92.

En outre, étant donné la bataille des libéraux avec le déficit, le désir de la Marine de profiter d’une occasion remarquable pour remplacer les Oberon vieux de 30 ans par la classe britannique Upholder relativement plus moderne a été retardé jusqu’en 1998. Par conséquent, la Marine n’a pas pu prendre possession du premier sous-marin, le NCSM Victoria, avant deux ans.

Malgré les réductions de budget et les retards du programme naval, le rythme opérationnel de la Marine ne semblait pas du tout fléchir. Le travail d’arraisonnement maritime entre 1995 et 2002, dans le cadre des sanctions continues de l’ONU contre l’Iraq (les opérations comme Tranquility, Prevention, Determination et Augmentation), était toujours aux premières lignes à l’ordre du jour internatio-nal de la Marine. Il y avait toutefois une grande différence entre certaines de ces opérations et les déploiements précédents dans le Golfe. Grâce à la familiarité de leurs équipages avec la doctrine et les tactiques des Américains, ainsi qu’à la compatibilité de l’équipement, les navires canadiens sont les seuls navires des alliés qui se sont entièrement intégrés dans plusieurs groupes opérationnels de porte-avions et de la force du Pacifique au Moyen-Orient américains.

Des inquiétudes comme quoi les navires canadiens pourraient se faire entrainer dans les affaires étatiques des États-Unis ont vite été supplantées par les avantages politiques de devenir membre des groupes de la USN. Une telle intégration donnait au gouvernement une nouvelle façon de présenter simultanément le désir du Canada de partager le fardeau en matière de sécurité collective et d’appuyer les résolutions de l’ONU sans être obligé d’envoyer un groupe opérationnel que la Marine ne pouvait pas maintenir.

D’autres opérations ont renforcé le point de vue que la Marine réussissait fort bien avec les actifs qu’elle avait à sa disposition. Il est sûr que les destroyers, les frégates, et les sous-marins envoyés renforcer le ministère des Pêches et Océans en 1995, pendant la soi-disant guerre du flétan avec l’Espagne étaient une composante essentielle d’une opération qui non seulement montrait que le gouvernement s’engageait à protéger les populations de poissons, mais elle faisait aussi vibrer la corde sensible du nationalisme chez les Canadiens.

Que ce soit en fournissant des unités de petits navires lors des inondations de la rivière Rouge ou des actifs lors de la tragédie de l’avion de Swiss Air, ou en envoyant des navires aider les victimes de l’ouragan Andrew en Floride en 1992 ou à la Nouvelle-Orléans lors de la dévastation de Katrina, les secours aux sinistrés l’ont aussi fait vibrer. La Marine était tout aussi active au front de l’assistance humanitaire lors des opérations comme la Toucan, dans le cadre de laquelle un ravi-tailleur a été expédié au Timor-Oriental.

La Marine s’est aussi distinguée à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Une série de déploiements sur les Grands Lacs ont été un triomphe en relations publiques lorsque la Marine est venue au cœur du pays, alors qu’une série d’initiatives — comme nommer la frégate Ville de Québec (2e) unité de langue française, accentuer la présence de la Réserve au Québec et instaurer une politique demandant à tous les officiers de devenir bilingues — a servi à faire valoir le service en tant que carrière aux yeux des francophones.

Les occasions dans une Réserve navale requinquée et élargie étaient également intéressantes pour beaucoup de Canadiens. Le concept de force totale, avec lequel on voulait contrer les réductions, par le gouvernement, des effectifs des forces régulières en donnant un rôle plus important aux réservistes, était principalement responsable d’un nouveau sentiment puissant de mission au sein de la Réserve navale. Missionnée sur la défense des côtes et sur le dragage des mines grâce à 12 nouveaux NDC (et obtenant une fonction de contrôle naval de la navigation commerciale et, par la suite, de renseignement), la Réserve navale n’était plus rien qu’une force d’augmentation des réguliers et, en conséquence, le taux de réduction des effectifs a baissé et le moral s’est considérablement relevé. De nouveaux navires et de nouvelles politiques sur le personnel signifiaient que le moral des forces régulières aussi était re-lativement solide, mais il y avait anguille sous roche. Les réductions du personnel, le rapport haute mer-terre élevé, et le rythme opérationnel vif commençaient à laisser leurs traces, encore plus quand les évènements du 11 septembre 2001 ont suscité l’augmentation des demandes qu’on adressait à la Marine.

Les attaques de terroristes aux États-Unis ont été des évènements gros de conséquences : elles ont donné lieu à un important déroutement de la politique de défense et des ressources qui ont alors été engagées à la défaite d’Al-Qaïda et de la menace asymétrique plus générale qu’est le terrorisme. Le gouvernement de Chrétien s’est tenu à l’écart du théâtre iraquien, mais il s’est engagé entièrement à la guerre contre le terrorisme, surtout en Afghanistan. Pourtant, sa réponse immédiate, que le ministre de la défense Art Eggleton a annoncée le 8 octobre 2001, fut d’envoyer la Marine. En à peine neuf jours, six navires mettaient le cap sur la mer d’Oman dans le cadre de l’opération Apollo. C’était un exploit de préparation et de flexibilité dont la conséquence a été que le Canada y est arrivé déployer ses navires tout de suite après la USN. D’autres triomphes ont eu lieu pendant cette mission, le déploiement naval canadien le plus soutenu et le plus consi-dérable depuis la guerre de Corée, qui a duré deux ans : du 2 octobre 2001 au 15 décembre 2003.

La Marine avait de quoi être fière. Ayant mené des milliers d’accostages et environ 60 p. 100 des arraisonnements de la coalition, elle s’est vite signalée en tant que chef de file mondial dans le domaine des tactiques d’arraisonnement. Ses compétences étaient notablement étendues, au point où un Canadien a été nommé au poste de commandant de la Force opérationnelle 151, une force internationale chargée du blocus dans le golfe d’Oman. Cependant, Apollo — comme ce fut le cas de la guerre du Golfe précédente — a aussi utilisé au maximum les ressources dont disposait la Marine. Les frégates, qui n’étaient pas conçues pour commander des groupes opérationnels, ont dû le faire à l’occasion car il n’y avait pas suffisamment de destroyers de classe Tribal; et le manque de pétroliers ravitailleurs obligeait la Marine à se tourner vers d’autres pays. Par surcroit, étant donné que tous ses marins, au nombre de 4 000 et 16 de ses principaux navires avaient servi dans la région à un moment ou à un autre, les programmes d’entretien des bâtiments étaient très décalés.

La Marine allait avoir un coup de veine qu’elle méritait bien et dont elle avait fort besoin. L’opération Altair, qui succédait à l’Apollo, a considérablement réduit l’engagement naval du Canada dans la région. Cette opération, à laquelle le Toronto (2e) a pris part le premier, en janvier 2004, allait se caractériser par l’envoi d’un bâtiment à la fois. Bien entendu que ces navires étaient occupés, comme l’a démontré le fait que le Charlottetown (2e) — qui avait la renommée d’être un navire « à tout faire » lorsqu’il faisait partie du groupe aéronaval du USS Harry S. Truman — a passé 87 p. 100 du temps qu’il était dans le théâtre en mer. Cette succession de navires, qui permettait aux autres vaisseaux de reprendre leurs fonctions et leurs exercices plus habituels, a été temporairement interrompue en juin 2008, quand le commodore Bob Davidson, à bord de l’Iroquois (2e), le navire de commandement, et accompa-gné par le Calgary (2e) et le Protecteur, a pris son tour en tant que dirigeant de la flotte de la coalition d’Altair (Force opérationnelle internationale 150).

Bien que le rythme opérationnel d’Altair était beaucoup plus lent que celui d’Apollo, le gouvernement conservateur du premier ministre Stephen Harper a quand même maintenu la Marine occupée au moyen de nouvelles missions et des nouvelles zones de responsabilités définies dans la Stratégie de défense le Canada d’abord (SDCD). Le document sur cette dernière, vraiment stratégique et formulé clairement, disait aux Canadiens que la défense du pays dépendait de sa capacité à défendre le Canada, à prendre part à la défense du continent et à participer à la sécurité du monde. La différence entre le document de la SDCD et les autres documents de défense, c’est que le premier garantissait les dépenses et fournissait un plan où il était indiqué ce dont les gens, l’équipement, la formation et l’infrastructure que la Marine auraient besoin pour réussir.

Mis à part les fonds qu’il avait déjà engagés pour la modernisation de la classe Halifax, pour le remplacement du Preserver et du Protecteur, dans le cadre du programme d’acquisition des navires de soutien interarmés et pour quelques nouveaux patrouilleurs à destination de l’Arctique, le gouvernement exposait brièvement un plan d’acquisition de 20 ans d’après lequel la Marine devait acquérir 15 nouveaux combattants de surface pour remplacer les classes Tribal et FCP. Et la SDCD était tout aussi ambitieuse en ce qui a trait aux profits que le gouvernement pouvait s’attendre à obtenir en garantissant la régénération de la flotte de vieux navires, comme son désir d’établir une présence sur l’Arctique canadien l’a démontré.

La découverte possible de ressources naturelles inexploitées, la fonte des glaces polaires et l’ouverture éventuelle du passage du Nord-Ouest ont donné une importance stratégique à l’Arctique, et la Marine ne l’ignore pas. À partir de 2002 et pendant les sept ans qui ont suivi, la Marine y a envoyé un mélange de FCP et de NDC et un sous-marin, de sorte qu’elle garde une présence en Arctique comme il n’y en a pas eu depuis les croisières pionnières de la fin des années 1940 et des années 1950. Cela n’a pas été facile à faire. Alors qu’à la fin de la guerre froide, les planificateurs supérieurs ont réussi à équilibrer les forces entre la côte atlantique et la pacifique, l’ajout de la côte arctique pose quelques problèmes de logistique et d’affectation des forces pour une Marine qui n’a même pas reçu suffisamment de ressources pour protéger deux des trois océans qui baignent le Canada de toute l’histoire; alors que dire d’un troisième.

On ne s’étonnera pas qu’il y ait des critiques qui se demandent comment, vu tous les rôles qu’elle joue actuellement, la Marine va gérer le nouvel engagement en Arctique. Il est sûr que le programme naval intérieur lié à la souveraineté, aux pêches, à la sécurité et aux patrouilles de surveillance est encore un rôle important, surtout pour les NDC. Il a fallu plusieurs frégates, qui collaborent bien avec d’autres départements ministériels tel celui de la GRC, pour ralentir le trafic des stupéfiants illégaux le long des côtes du Canada et dans les eaux sud-américaines.

La Marine canadienne a aussi contribué largement à la neutralisation de la piraterie internationale qui a augmenté récemment au large de la Somalie. Les bâtiments comme le Winnipeg (2e) ont été reconnus en tant que chasseurs de pirates experts, et le Ville de Québec a joué un rôle clé pour maintenir les voies maritimes ouvertes afin que l’ONU puisse livrer des aliments, par l’entremise du Programme alimentaire mondial (PAM) aux 3,2 millions de Somaliens qui en dépendent. Les livraisons du PAM chargées à bord de la frégate St. John’s pour assister les populations affamées en Haïti à la suite des ouragans étaient tout aussi importantes. Et, pour finir, les affectations de navires singuliers pour la cause de la solidarité, par le truchement des contributions au 1er Groupe de la Force navale permanente de réaction de l’OTAN (SNMG1) — une force de réaction rapide qui s’entraine et fonctionne en tant qu’équipe cohérente — couronnent ce qui est vraiment une profusion de fonctions et de capacités.

Par malheur, il y a des tendances à l’horizon qui risquent d’affecter le niveau de versatilité de la Marine. Que ce soit à cause du fait que les sous-marins de classe Victoria ne sont pas encore entièrement opérationnels ou que quatre à six FCP sont retenues en même temps à cause de la modernisation de la classe Halifax, il y aura des moments où la capacité de la Marine de missionner des navires ou de composer des groupes opérationnels sera sérieusement entravée. Le besoin pressant de remplacer les DDG 280 (leur classification a changé d’escorteurs d’escadre porte-hélicoptères à destroyers lance-missiles après le MNCT) inquiète certaines personnes. Bien que les premiers navires de combat de surface canadiens (NCSC) auront des systèmes de défense contre avions et de commandement et contrôle, les retards mettront la Marine dans une position où il faudra qu’elle modernise les 280 une deuxième fois ou qu’elle abandonne pendant un certain temps la capacité fondamentale qui lui permet d’agir en tant que force nationale indépendante.

Les retards des NSI aussi, parce que l’industrie a dit au gouvernement de soit diminuer les exigences du navire, soit augmenter le financement, menacent de priver la Marine d’encore un autre besoin essentiel. Sans de nouveaux bâtiments pour remplacer les Preserver et Protecteur de 40 ans, il est presque sûr que la Marine n’arrivera pas à procurer à la flotte ce dont elle a besoin.

Il est évident aussi que le programme des NSI dénonce des problèmes de taille, et que ces derniers pourraient amoindrir sa capacité de fournir une force polyvalente. Il y a des critiques qui prétendent, par exemple, que le gouvernement finira par ne pas tenir ses promesses, à moins qu’il y ait aussi des réformes importantes de l’industrie « d’expansion et de récession » du Canada.

L’armement en personnel et le recrutement aussi sont des domaines où des problèmes risquent de survenir. Les importantes réductions d’armement en personnel des années 1990, un processus de recrutement des Forces canadiennes concernant principalement les troupes pour l’Afghanistan et la compétition acharnée pour les emplois du secteur privé signifient que la Marine doit s’attaquer à l’insuffisance de personnel qui empirera sa capacité de tenir les engagements opérationnels. Le problème est si grave que la Marine a prédit qu’il manquera 1 000 personnes à son effectif en 2011.

Le fait que la Marine a manifesté tant de polyvalence sans les deux types de navires (croiseurs et porte-avions) dont disposent ses alliés plus grands qu’elle, et sans le même nombre de bâtiments, est la preuve qu’elle est capable de réussir très bien avec très peu de ressources. Trouver des moyens d’accomplir une grande gamme de tâches malgré un budget comprimé ne lui a pas été facile. Pourtant, l’histoire opérationnelle et les succès de ces 20 dernières années indiquent qu’un mélange de leadership efficace des compétences lui permettant de s’intégrer à ses principaux alliés (notamment la USN), son adaptabilité, et l’emploi brillant de groupes opérationnels fondés sur un mélange de destroyers de commandement, de frégates polyvalentes, de sous-marins et de ravitailleurs, ont donné lieu à ce que l’historien Richard Gimblett appelle, avec raison, l’âge d’or de la Marine.

Les petites corvettes combatives

Des corvettes quittant Halifax en avril 1941. [PHOTO : BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA — PA105334]

« Partir à l’aventure et servir ton pays, c’est la baraka assurée, hein? » dit mon épouse en examinant la photo d’un marin de 17 ans avant de la placer sur le numériseur. « Ouah! »

Il s’agit d’une remarquable histoire de la Seconde Guerre mondiale. La Marine royale du Canada n’avait que 13 navires en 1939, quand la guerre a éclaté, et le nombre a augmenté jusqu’à 332, devenant ainsi la troisième marine alliée de la guerre. Morley Barnes, de Georgetown (Ont.), était comme la plupart des jeunes gens qui se sont engagés volontairement et qui ont accru le nombre de marins à temps plein de 1 800 à 100 000. La plupart ont pris la mer et ils ont presque tous été employés à bord des corvettes.

Ces dernières, profilées d’après les baleiniers pour servir de garde-côtes dans la Marine royale, avaient été choisies par la MRC parce qu’elles étaient simples et qu’on pouvait les construire à bon prix dans les chantiers navals canadiens qui n’avaient aucune expérience de la construction navale. Cependant, les premières corvettes ont vite été réquisitionnées pour servir d’escorteurs : un rôle d’importance capitale qui était de protéger des convois marchands transportant approvisionnements militaires et nourriture au Royaume-Uni. C’était le temps où l’Allemagne occupait l’Europe de l’Ouest et se servait de petites flottes de sous-marins pour garrotter le Royaume-Uni.

Le Canada a mouillé 123 corvettes pendant la Seconde Guerre mondiale, 111 de la classe d’origine, la Flower conçue au Royaume-Uni, et 12 plus grandes, de la classe Castle. Les chantiers navals canadiens des Grands Lacs, du Saint-Laurent et des côtes est et ouest en ont construit 107 en tout. Les améliorations conceptuelles et les progrès technologiques ont été incorporés peu à peu. Les 16 autres corvettes ont été construites au Royaume-Uni.

La plus grande partie des Flower déplaçaient 950 tonnes et mesuraient 205 pieds de longueur et 33 pieds de largeur. Les versions suivantes déplaçaient 970 ou 1 015 tonnes et mesuraient 208 pieds de longueur. Les Castle déplaçaient 1 060 tonnes et mesuraient 252 pieds de longueur et 37 pieds de largeur. Malheureusement, leur vitesse ne dépassait pas les 16 nœuds. Les grenades sous-marines en étaient l’arme principale, mais à part cela elles n’étaient que légèrement armées.

Les corvettes étaient les navires cardinaux du Canada de bien des façons : leur nombre était le plus élevé, ainsi que l’étaient le nombre de membres d’équipage et celui des relations avec les collectivités, et 113 d’entre elles avaient été nommées en l’honneur d’agglomérations des neuf provinces. Les 10 autres, qui avaient été construi­tes pour la MR et intégrées par la suite dans la MRC, ont gardé leur nom de fleur originaire.

Les embruns océaniques glacés s’accrochent au NCSM Wetaskiwin, en décembre 1942. [PHOTO : J.D. MAHONEY, BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA — PA116836]

L’Atlantique Nord était le théâtre principal des activités navales cana-diennes, bien entendu, et la navette « Newfie-Derry » entre St. John’s (T.-N.) et Londonderry (Irlande du Nord), la principale ligne des convois. Les pertes en bâtiments marchands étaient nombreuses en Atlantique Nord, surtout au début de la guerre, quand les marins étaient novices et mal formés, et quand les escortes étaient assemblées en groupes sans avoir disposé d’une formation adéquate. Les corvettes ont aussi servi dans bien d’autres théâtres, dont ceux de la Manche, du golfe du Saint-Laurent, de la Méditerranée, des Caraïbes et de la côte Ouest.

Elles protégeaient les convois et chassaient les U-boots quand elles en avaient l’occasion. En fait, 17 des 33 U-boot détruits par la MRC ont été portés à l’actif de 20 d’entre elles. Par contre, sur les 24 navires de combat canadiens qui ont été coulés, 10 étaient des corvettes: sept furent torpillées et un avion, une collision et une mine firent sombrer les trois autres. Les pertes selon les théâtres, furent les suivantes : Atlantique, 3 — Levis, Windflower et Spikenard; Manche, 3 — Regina, Alberni et Trentonian; golfe du Saint-Laurent, 2 — Charlottetown et Shawinigan; Méditerranée, 2 — Louisburg et Weyburn.

L’équipage est l’âme de tout navire. « Les matelots des équipages étaient surtout de jeunes réservistes; quelques postes clés seulement étant occupés par le personnel régulier ou rappelé », dit Arnold Trask de Digby (N.-É.), qui a servi à bord des corvettes Prescott et Brantford. « Le service en mer était mo­no­tone et débilitant, soit parce qu’il fallait constamment maintenir sa vigilance devant les dangers que sont la mer et l’ennemi, soit à cause du froid en Atlantique Nord. Quand il fallait combattre, l’action pouvait être longue et brutale, et se terminer par l’engloutissement de cargos ou de navires de combat. »

Burnie Forbes de Smiths Falls (Ont.) s’est engagé à 18 ans. C’est en décembre 1941 qu’il a vu une corvette pour la première fois, pendant qu’il servait à bord du destroyer Saguenay en direction de l’Islande : « La mer était plus agitée que je ne l’avais jamais vue, au point où le convoi s’en était dispersé. Dans les ponts inférieurs, on barbotait dans deux pieds d’eau. À bord du destroyer, nous avions peur que les petites corvettes n’arrivent pas au port. On a été abasourdis en arrivant au port de St. John’s, quand on les a vues toutes bien amarrées le long de la jetée, et elles étaient là depuis trois jours. »

« Pendant l’hiver, on passait beaucoup de temps à casser la glace et à la jeter par-dessus bord, se souvient le chauffeur de Kincardine, Barnes. « On était obligé de faire ça. […] Les vagues étaient si hautes qu’on n’en voyait pas la crête quand on était dans le creux. La corvette grimpait la vague, puis, quand on passait la crête, l’étrave dégringolait de l’autre côté. Ça faisait trembler tout le bateau. On le sentait à travers nos bottes. Un destroyer, c’est pratiquement une ligne droite. Il passe à travers les vagues, il ne monte pas par-dessus. »

« Il n’y a rien comme le roulis et le tangage d’une grosse mer pour donner une sensation d’apesanteur; se faire soulever et puis retomber, pour finir par flotter », dit Doug May, un télégraphiste de Kincardine membre de la filiale Chilliwack (C.-B.) depuis 64 ans.

Le chauffeur William Anderson de Niagara Falls (Ont.), qui a servi à Collingwood et à Orangeville, résume son expérience ainsi : « Les corvettes étaient les meilleurs de tous les bâtiments des mers. On disait qu’elles rouleraient sur l’herbe mouillée. »

Trask remarque que le manque de longueur et le faible tirant d’eau de la corvette en faisaient un bateau inconfortable, même après les modifications. « On était épuisés au bout d’une quinzaine passée à tanguer et à rouler sur l’Atlantique Nord en escortant un convoi. On dormait entassés, dans une atmosphère renfermée et souvent tout mouillés. Le pont de postes d’équipage était aussi tout enfumé, car presque tout le monde était fumeur, alors le seul air frais qu’on avait, c’était à l’air libre, quand on était de quart. »

« C’était pas le confort quand on allait aux latrines en mer, se rappelle Forbes. Quand le bateau roulait, on risquait de se faire tremper par une réaction indésirable que les clapets ne pouvaient pas arrêter. C’est peut-être pour ça que ma corvette, la Wetaskiwin, a été surnommée Wet Ass Queen (reine au cul mouillé). »

Barnes ne mâche pas ses mots : « À bord d’une corvette, tout ce qui était cassable était cassé au bout de trois jours. À bord d’une corvette, travailler, se délasser, dormir… tout était pénible, bruyant et sale. L’odeur du bateau, et celle des hommes aussi, étaient vraiment dégoutantes. Il n’y avait pas moyen de laver ses vêtements ni de se doucher. Il n’y avait vraiment pas beaucoup d’eau fraiche. Les hamacs étaient arrimés (fixés solidement) pendant la journée. Et puis, la nuit, on les déliait et, j’en jurerais, il y avait comme un nuage bleu qui s’en exhalait. Les chauffeurs n’enlevaient pas leurs vêtements pour dormir; ils n’enlevaient que leurs bottes. »

Ernie Pain de Cornwall (Ont.), un homme de 87 ans qui a servi à bord du Louisburg autrefois, donne son assentiment : « À bord d’une corvette, c’est pas à bord d’un paquebot de croisière. Les hamacs sont pendus dans tous les coins du pont de postes d’équipage. Les couvertures dépassent. Les pieds et les jambes pendent au-dessus de la table où l’on mange. C’était pratiquement impossible de se laver en mer parce que l’eau potable devait être faite à partir d’eau de mer, et qu’elle ne coulait qu’une demi-heure par jour. »

En fait, les hamacs étaient prisés. « À bord d’un petit navire, on ne peut dormir que dans un hamac, dit Art Chinery qui a servi à Orangeville. C’est comme dans une coquille. »

La nourriture; là est l’anicroche. Howard Trusdale, de St. Thomas (Ont.), nous raconte : « Les cuisiniers avaient un boulot difficile, dans un endroit restreint, sur une plateforme pas tout à fait stable, avec des marmites qui ne restaient pas toujours sur place et des membres d’équipage qu’ils ne pouvaient jamais contenter tous en même temps. »

« La nourriture n’était pas un problème d’après moi, sauf si le ragout était ruiné en y mettant trop de cari. Le cuisinier essayait peut-être de cacher quelque chose, dit May, qui s’est engagé à 18 ans. « Le pain était pas comme les autres, surtout le pain irlandais. Il était lourd et très humide. Au bout de deux jours, il était vraiment moisi. Mais on tartinait les parties moisies avec de la confiture et ça passait. Il parait que la pénicilline provient de moisissures, alors c’est peut-être pour ça que je suis en si bonne santé aujourd’hui! »

Vic Martin de Sarnia (Ont.), matelot de 1re classe de Regina est taciturne : « Les cuisiniers faisaient un bon boulot, surtout quand on pense aux conditions dans lesquelles ils travaillaient. »

La MRC a abattu beaucoup de travail sur la Manche. Il y a eu 19 corvettes parmi les navires de combat qui y ont escorté des convois le long de la côte anglaise et même jusqu’en France. Trois d’entre elles y ont été coulées par des U-boots.

Une, l’Alberni, avait tout un score avant. « L’après-midi du 26 juillet, se souvient Leo McVarish, l’alerte a été donnée : “Deux Junker 88 disposent des mines dans votre secteur.” Le branle-bas de combat a été immédiat. Les obus des canons antiaériens volaient au-dessus de nos têtes pendant que je préparais le chargeur du canon de quatre pouces, et la troupe les a atteints plusieurs fois. […] L’avion a viré vers la droite et puis il est tombé dans l’eau […]. Bien entendu, il y a eu un hurlement, mais quand on y pense : on venait de tuer quatre hommes. C’était soit eux soit nous. »

Des esprits en conflit: Blessures de stress opérationnel

. [ILLUSTRATION : FRED SEBASTIAN]

Le sergent Shawn Clarke sait à quel point les Forces canadiennes ont progressé au chapitre des traumatismes de stress opérationnel. S’il s’était connu il y a 10 ans tel qu’il est aujourd’hui — un vétéran de la guerre d’Afghanistan souffrant du trouble de stress post-traumatique — il se serait dit « arrête de te plaindre, espèce de lavette! C’est ce que j’aurais dit à un gars comme moi. »

Mais les choses ont changé en dix ans, presque du tout au tout.

Clarke fait partie d’un nombre croissant de militaires et d’anciens combattants qui récupèrent après un traumatisme de stress opérationnel (TSO) et, comme beaucoup d’entre eux, il n’a pas peur de défier les gens — même les hauts gradés — qui n’ont pas de tact ou de respect pour ceux qui souffrent d’un TSO. « Si j’entends un commentaire, je réponds, “Arrêtez-vous!” Et ça m’est égal qui c’est. Je dis : “Écoutez, j’ai entendu ce que vous venez de dire. Croyez-le ou non, mais c’est ça la politique, alors vous allez vous y conformer ou bien je vais pousser plus avant”. »

Autrefois, cela aurait été une entrave à la carrière; aujourd’hui, on reconnait qu’il est nécessaire de créer une « culture d’acceptation » en ce qui a trait aux pro­blèmes de santé mentale.

« La conscientisation, surmonter l’infamie causée par les problèmes de santé mentale, rien n’est plus important pour moi », dit le général Walter Natynczyk en lançant une campagne de sensibilisation qu’il espère va changer sérieusement l’attitude liée aux traumatismes concernant la psyché, pour qu’elle soit comparable à celle qui concerne les blessures physiques. « Nous avons tous la même responsabilité, quel que soit notre grade; de s’entraider, d’aider les gens dans le besoin. »

Les gens qui sont chargés du bien-être des militaires et des anciens combattants ont fait des progrès remarquables au chapitre des TSO, ces 10 dernières années. Les Forces ont fait des efforts pour diminuer les TSO grâce au criblage, à l’éducation, à la formation et au traitement. Anciens combattants Canada (ACC) octroie de l’aide psychosociale et des avantages aux anciens combattants diagnostiqués comme souffrant de TSO; dont certains qui en souffrent depuis plus de 60 ans. Les officiers d’entraide de la Légion royale canadienne s’efforcent d’identifier les anciens combattants — jeunes ou vieux — qui présentent des symptômes de TSO, s’occupent de leur traitement et leur offrent leur appui.

En règle générale, c’est l’histoire d’un succès, mais il y a eu des rebondissements tragiques. Cependant, ce n’est pas de la fiction. Quand on appelle à l’aide en vain, les résultats sont catastrophiques pour les souffrants et leurs familles.

L’épouse d’un certain officier des Forces canadiennes d’une ville des Prairies a passé le printemps et l’automne à voir son mari, Philip, s’effondrer. Sa spécialité est rare et il a le sens du devoir, alors après son retour d’Afghanistan, ayant eu des traitements pour un TSPT, il a repris le travail, lequel devait être à temps partiel. « On ne sait trop comment, le temps partiel est devenu du temps plein », dit l’épouse, Caitlyn (ils nous ont demandé de ne pas dévoiler leur identité). Philip a pris part à un exercice malgré le fait que cela déclenchait ses symptômes; bien qu’il soit incapable de rester assis le temps d’un film; bien que son humeur soit devenue instable.

C’est sa décision de demander la libération tout de suite après l’exercice qui lui a permis de continuer. Philip « s’efforçait d’être à la hauteur » de l’uniforme jusqu’à ce qu’il s’aperçoive que pour sa santé et pour celle de sa famille, il lui faudrait enlever cet uniforme à tout jamais.

Pendant que Philip s’écroulait, les Forces lançaient leur campagne sur la santé mentale et exhortaient leurs membres à combattre l’infamie, à s’appuyer les uns les autres; et à faire preuve de vigilance pour remarquer quand ceux qu’ils commandaient, leur copains ou eux-mêmes avaient besoin d’aide.

Mais combattre l’infamie ou prendre garde à sa propre santé n’ont rien de facile. « Pour susciter un changement culturel, il va nous falloir des années », dit Shawn Hearn, coordinateur du Canada atlantique et directeur du soutien et de l’administration des blessés pour le réseau de Soutien social aux blessures de stress opérationnel (SSBSO). Survivant d’une BSO lui-même, Hearn sait que les guerriers sont formés pour penser à la mission d’abord, à leurs pairs en deu­xième lieu et à eux-mêmes bien après.

Dans la culture militaire, depuis très longtemps, la faiblesse équivaut à l’échec et craquer mentalement équivaut à une faiblesse de la personnalité. Les symptômes du traumatisme causé par le combat ont été remarqués depuis des milliers d’années, et principalement répudiés en tant que lâcheté. À la Première Guerre mondiale, nombre de victimes de ce qu’on appelait des « traumatismes dus aux bombardements » étaient passés en jugement et puis exécutés pour des crimes allant de la lâcheté jusqu’à la désertion, en passant par l’insubordination.

Au Canada, les changements ont accéléré. « Il y a quand même beaucoup d’améliorations à faire », dit Hearn. En 2008, une étude au Centre de recherche de l’Hôpital Douglas a indiqué qu’un tiers des membres des Forces n’essaieraient pas d’obtenir de traitements pour la santé mentale parce qu’ils avaient peur de se faire qualifier de façon négative.

Pendant longtemps, les gradés « étaient très réticents quand il s’agissait d’admettre qu’il y avait un problème », dit le Dr Greg Passey, psychiatre et militaire pendant 22 ans. Quand ses recherches, en 1993, ont indiqué qu’il y avait un taux de SSPT de 15 p. 100 et un taux de dépression de 13 p. 100 parmi deux unités de maintien de la paix revenant au pays, « ils ont dit que mes statistiques étaient incorrectes ».

ACC a fait les frais d’une vague d’anciens combattants souffrant de BSO peu de temps après. « Au milieu des années 90, il y a beaucoup plus d’anciens combattants qui sont venus nous voir à cause de pro­blèmes de santé mentale car (les missions militaires du Canada) à l’étranger leur avaient fait changer de rôle », dit Raymond Lalonde, directeur du Centre national pour traumatismes liés au stress opérationnel de l’Hôpital Ste-Anne à Montréal. « En 2001, on a conclu un accord avec le minis­tère de la Défense nationale pour essayer de travailler ensemble. »

Il y a eu plusieurs évènements qui ont amené beaucoup de progrès. Le général à la retraite et sénateur Roméo Dallaire, qui a dirigé une mission de maintien de la paix en 1994 au Rwanda, a dévoilé qu’il souffre de SSPT et qu’il a essayé de se suicider en 2000. ACC a sondé 2 700 clients en 2000 et découvert que 15 p. 100 souffraient de SSPT et 28 p. 100 souffraient de dépression majeure. En 2003, l’année où sortait le livre de Dallaire J’ai serré la main du diable, 25 soldats et anciens combattants souffrant de SSPT ont engagé un procès demandant 60 millions de dollars en dommages pour traitement présumé inadéquat. En 2002, le protecteur du citoyen du MDN a rapporté que les traitements pour les gens souffrant de BSO étaient inadéquats.

Dans un tel contexte, ACC et le MDN se sont associés. La motivation est économique, en plus d’être humanitaire. Étant donné que les BSO sont plus difficiles et plus couteuses à traiter quand on attend avant de les diagnostiquer, les deux ministères peuvent faire des économies, à la longue, grâce à un système qui permette d’identifier rapidement les BSO et de les traiter efficacement.

Ils ont institué le Centre pour le soutien des militaires blessés ou retraités et de leurs familles du MDN et d’ACC, et édifié un réseau national de cliniques de traitement et de programmes de soutien pour les traumatismes de stress opérationnel à l’échelle du pays afin de servir les militaires, les anciens combattants et les membres de la Gendarmerie royale du Canada. « Nous avions l’intention de créer une suite de services et de politiques, indépendamment de l’endroit où habite le militaire ou l’ancien combattant », nous explique Lalonde.

Les Forces ont ajouté un procédé de criblage précédant le déploiement, en 2003, quand les hauts gradés militaires dirent s’inquiéter du fait qu’on déployait des soldats ayant des problèmes de santé mentale. Une pause de cinq jours de détente était prévue à la fin des déploiements opérationnels, pour permettre aux professionnels de la santé mentale de dépister les problèmes chez les soldats avant leur retour au Canada.

Le programme d’éducation et de formation des Forces sur les BSO devrait avoir touché environ 15 000 militaires à la fin de l’année. « Plus de 80 p. 100 de ceux qui pourraient bénéficier d’une aide en santé mentale ne savent pas qu’ils en ont besoin », dit le sergent Doug Brown à une vingtaine de jeunes officiers lors d’une classe sur les BSO dans le cadre de leur premier programme de formation officiel. Les cours sur les BSO sont donnés par le Bureau des conférenciers conjoints de la Santé mentale et des Blessures de stress opérationnel, un organisme créé en 2007 par les Forces et ACC. Les cours sont donnés par des équipes de militaires et d’anciens combattants souffrant de BSO. Le personnel militaire de tous les grades apprend à déceler les BSO, à supporter le stress, à aider les autres à supporter un évènement traumatique, à combattre l’infamie. On lui raconte aussi l’histoire d’un soldat ou d’un ancien combattant qui a eu une BSO.

« Cette campagne éducative est le fondement », dit le lieutenant-colonel Stéphane Grenier, un conseiller spécial des Forces sur les BSO chargé d’élaborer une stratégie d’éducation nationale. À la fin de l’année, dit-il, la formation pré- et post-déploiement comprendra une composante sur la santé mentale.

Combattre l’idée fausse comme quoi tous ceux qui souffrent d’un traumatisme lors d’une affectation opérationnelle vont souffrir de BSO est encore une bataille. « Déploiement n’égale pas traumatisme. Le déploiement est une bonne chose pour un militaire, qui a été bien préparé et entrainé », dit Grenier.

Les préparatifs et l’entrainement concernant les BSO n’existaient pas au début de sa carrière, dit le lieutenant-colonel Rakesh Jetly, psychiatre et conseiller en santé mentale chargé de surveiller les problèmes cliniques des BSO. Il n’y avait « pratiquement aucun (soutien) au chapitre de la santé mentale. Après le Rwanda […] de retour à Ottawa, on nous remettait notre trousse et on nous donnait congé en moins de 20 heures. […] Il y a des gens qui tombaient malades; il y a des gens qui se suicidaient. » Les recherches sur les gens souffrant de BSO indiquent que presque la moitié pensent au suicide et qu’environ 19 p. 100 s’y essaient. Maintenant, il y a une formation pré-déploiement et « des services de santé mentale énergiques dans le théâtre […]. La moitié (de ceux qui sont affectés par un traumatisme) se font déjà soigner » lorsqu’ils reviennent, dit-il. Cela va être payant : une étude des victimes de la guerre du Liban de 1982 indique que, même 20 ans après, les taux de SSPT et de symptômes psychiatriques sont inférieurs chez ceux qui se sont fait soigner au front. Ils sont aussi moins seuls et fonctionnent mieux en société.

L’éducation aussi donne des résultats. « Autrefois, les gens attendaient entre quatre et sept ans après le commencement des symptômes, quand leur vie commençait à être ruinée, avant de demander des traitements, dit Grenier. Maintenant, ils se font soigner plus vite. »

« C’est pas du tout vrai qu’on est libéré si on a été diagnostiqué », dit Jetly. Grenier a été promu plusieurs fois malgré le fait qu’il souffre d’une BSO lui-même. Souffrir d’une BSO ne signifie pas nécessairement qu’on est renvoyé au Canada pendant une mission. « Dans le théâtre, si quelqu’un a des difficultés, il peut se faire évaluer et commencer à se faire soigner […] il ne retourne pas obligatoirement chez lui. La grande majorité d’entre eux continuent leur affectation. C’est un message important pour les soldats », ajoute Jetly.

Le sergent Douglas Brown en est un exemple. Il lui a fallu 10 ans avant de demander de l’aide, et il a continué de travailler pendant cinq années de traitements. Au début, les séances de thérapie avaient lieu une fois par semaine, et puis une fois par mois et ensuite tous les deux mois, et il lui arrive encore de demander de l’aide à l’occasion. « On a des hauts et des bas », nous explique-t-il. Quand on obtient de l’aide au bon moment, cela empêche les petits problèmes de devenir des gros problèmes. « Le fait est que quand on souffre de SSPT, c’est pour la vie, dit Passey. Il y a des gens qui ont eu une rémission et qui ont été envoyé en mission, mais c’est comme le diabète. Quand on l’a, il est toujours en arrière-plan même si on ne ressent pas les symptômes. Je vais toujours avoir besoin de l’aide de quelqu’un pour rester stable, dit Brown. Quand on a un bas […] c’est soit qu’on oublie quelque chose qu’on nous a enseigné, soit qu’on n’a pas l’aptitude nécessaire, alors on a besoin d’aide. »

Toutefois, si à la fin du traitement, la BSO empêche quelqu’un de se conformer à la stipulation concernant l’universalité de service — une politique des Forces qui exige que les membres soient « physiquement en forme, employables et déployables pour les fonctions opérationnelles » — il pourrait être libéré pour raison médicale. Clarke risquait de l’être. Heureusement, il a obtenu un poste de SSBSO à Terre-Neuve, alors ses compétences et son expérience ne seront pas entièrement perdues pour les militaires en service.

Oui, les Forces vont mieux, dit Dallaire. « Mais nos systèmes ne sont pas aussi sophistiqués qu’ils devraient l’être. » Les soldats continuent de souffrir de BSO et ceux qui « passent entre les mailles du filet » sont souvent dans l’esprit du public; en partie, dit Jetly, parce que ceux qui se font soigner et continuent de travailler ne se font guère remarquer. Non seulement l’anonymat est-il maintenu, mais « nous n’exploitons pas nos patients » pour des interviews médiatiques.

Les gens ayant eu des mauvaises expériences qui acceptent de parler ne manquent pas. Même en continuant les améliorations, il y a des gens qui passent entre les mailles du filet et les condamnations se poursuivent. En 2007, le Vérificateur général du Canada a rapporté que, dans les Forces, « la demande de soins de santé mentale dépasse les ressources courantes ». Il était déclaré dans ce même rapport du Vérificateur général que le MDN « n’avait pas de cadre de mesure du rendement capable de donner des renseignements fiables à savoir comment le système de soins de santé fonctionne ».

Le système de santé des Forces, ajoutait le rapport, « utilise encore des dossiers médicaux sur papier. Par conséquent, à moins que le Ministère ne déploie des efforts considérables pour recueillir des données dossier par dossier, il s’avère très difficile de fournir à la direction de l’information générale sur la santé pour fins d’analyse ou de contrôle ».

Le protecteur du citoyen du MDN et le Comité permanent de la défense nationale de la Chambre des communes se sont dits frustrés que les Forces ne puissent donner des chiffres exacts sur le SSPT. En 2008, le protecteur du citoyen du MDN déplorait l’absence d’une base de données nationale permettant de jauger l’importance du problème, d’établir les besoins de services et de mesurer l’efficacité des programmes. Le Système d’information de santé des Forces canadiennes, un projet qui a débuté en 1999, ne doit être en ligne qu’en 2011, l’année où l’engagement en Afghanistan touchera à sa fin.

Le comité permanent a extrapolé la fréquence de SSPT en se fondant sur 8 200 questionnaires remplis par des soldats dans les six mois après leur retour d’Afghanistan. Les chiffres indiquent que 27 p. 100 sont revenus avec des pr­o­blèmes, y compris le SSPT, la dépression et la consommation abusive d’alcool. Étant donné que 27 000 militaires ont déjà servi en Afghanistan, il se pourrait que quelque 3 640 d’entre eux souffrent de troubles mentaux.

Le nombre de BSO qui ne sont pas liées à la mission afghane pourraient vraiment gonfler ce chiffre, comme celles qui ont eu lieu en service aux Balkans, en Somalie ou au Rwanda, ou bien celles qui sont dues à des traumatismes causés en service au Canada. Les chiffres ne comprennent pas non plus ceux dont les symptômes ne se manifestent pas (ou qui sont cachés) pendant le service. ACC a actuellement quelque 12 000 clients qui ont une invalidité mentale, dont plus de 60 p. 100 souffrent de SSPT, dit Lalonde. Les Forces avaient en tout 4 917 cas liés à la santé mentale le 31 janvier 2008.

Les anciens combattants de la génération à qui on disait « d’arrêter de se plaindre » viennent encore demander des traitements pour les blessures qu’ils ont subies il y a 60 ans, dit Gerry Finlay, un agent du bureau d’entraide de la Division de l’Alberta–Territoires du Nord-Ouest. « Il y a ce facteur de fierté chez les anciens combattants les plus vieux. “Je faisais mon travail, pas plus que mes camarades.” Ils ne se plaignent pas ». Quand il leur parle à l’occasion d’une demande qu’ils font à ACC, Finlay écoute leurs histoires; comme celle d’un ancien combattant de 82 ans qui a passé la Seconde Guerre mondiale à s’occuper de déminage, de bombes qui n’avaient pas explosé et de pièges. Une évaluation psychiatrique que la Légion avait arrangée a indiqué que ce sapeur souffrait de SSPT depuis lors, et qu’il avait droit à une pension pour invalidité. Imaginez le soulagement, à 82 ans », dit Finlay.

Étant donné les décennies d’arriérés, l’apparition tardive des symptômes et les gens qui ne savent pas qu’ils ont besoin d’aide, il est difficile de connaitre l’étendue du problème. Un rapport de 2008 pour le directeur parlementaire du budget évalue les couts d’invalidité et de santé de la mission afghane à entre 476 millions et 1,7 milliard de dollars, dépendant des effectifs de l’année.

Le manque de données est une des raisons pour lesquelles des gens « passent à travers les mailles du filet », une expression qu’on entend si souvent lors des audiences qu’elle « en a perdu sa notoriété », remarquait le comité permanent dans son rapport de 2009 inti­tulé Pour de meilleurs soins : services de santé offerts au personnel des Forces canadiennes, en particulier dans le cas des SSPT. « Si les Canadiens s’attendent à ce que nos soldats fassent ce qu’on leur demande, ce n’est que justice que ces mêmes soldats puissent avoir con­fiance qu’on s’occupera d’eux s’ils se font blesser en service. »

Bien que les services de santé des Forces soient parmi les meilleurs au monde, dit le rapport du comité, il y a « des militaires ou des membres de leur famille qui n’ont pas reçu de soins adéquats ». Trois causes principales y sont distinguées : une brèche entre la politique et la mise en application, un manque chronique de professionnels de la santé, et l’infamie.

Dallaire dit que le rythme opérationnel est une cause importante de la brèche liée à la mise en application. Il n’y a tout simplement pas assez de personnel, dit-il. L’effectif de la force régulière est d’environ 66 000 personnes aujourd’hui, qui était de presque 90 000 au début des années 1990. Un rapport fait par le protecteur du citoyen du MDN en décembre 2008 déclarait que les Forces et ses membres « sont stressés au point de rompre » à cause de l’augmentation importante de l’intensité des opérations de combat. (Les Forces sont en train de recruter, dont l’objectif est un effectif de 100 000 personnes, 70 000 réguliers et 30 000 réservistes, en 2027.)

« Il y a actuellement des soldats canadiens qui ont plus d’expérience du combat que les vétérans de la Seconde Guerre mondiale », dit Dallaire. Quand les garnisons n’ont pas suffisamment de personnel, le roulement des membres est plus rapide et ceux qui sont laissés derrière « font le travail de deux, trois, ou même quatre personnes ». Étant donné la nature de la guerre et des ennemis d’aujourd’hui, les soldats sont constamment en état d’alerte lorsqu’en opération et ils sont incessamment sous les projecteurs des médias.

Quand on demande si le niveau des effectifs est suffisant pour accomplir les missions aisément, on nous répond que les Forces procèdent à une vérification avant les opérations pour s’assurer que « le personnel, l’équipement et les ressources requis sont en place pour la durée de la mission. Bien que nous ayons ressenti de la tension en ce qui a trait à certaines professions et à certaines capa­cités, nous nous sommes acquittés de nos obligations avec notre personnel actuel ».

D’après la politique actuelle, un membre des Forces qui revient d’une affectation de 180 jours ou plus ne peut pas être sujet à une autre affectation semblable avant un an; on donne un répit de 60 jours aux membres qui ont été déployés pendant au moins six mois. Pendant ce temps-là, ils sont exemptés de poste, d’exercice, de cours ou de devoirs temporaires qui les obligeraient à s’éloigner de chez eux pendant plus d’une journée. Le taux de SSPT et de stress dû à un incident grave commence à grimper en flèche au bout de 210 jours à l’extérieur de chez soi. « Les membres qui passent plus de temps à l’extérieur risquent davantage de souffrir de SSPT », est-il dit dans l’étude PERSTEMPO de 2007, laquelle sert à analyser les facteurs qui affectent le moral des troupes.

« Normalement, on ne demande pas aux membres des Forces d’accepter un déploiement à une affectation opérationnelle de six ou 12 mois plus d’une fois en trois ans, poursuivait la réponse des Forces. Cependant, quand on tient compte des exigences opérationnelles et de la capacité de roulement de l’unité, cet objectif n’est pas toujours atteignable. »

Les commandants peuvent « déroger aux intervalles de déploiement s’il y a un besoin opérationnel ». Depuis 2006, les Forces ont un système qui sert à tenir compte du temps que les militaires passent loin de chez eux, une information qui sert à identifier les professions trop chargées et à partager la charge des déploiements de manière équitable. Les Forces « sont décidées à équilibrer le rythme opérationnel actuel d’après les besoins de leurs membres et de leurs familles », en reconnaissant que les déploiements, l’entrainement, les cours et les fonctions temporaires impliquent de lourdes charges pour les familles.

La politique semble avoir bonne allure sur le papier, mais il est dit dans le rapport Pour de meilleurs soins que « le problème principal des Forces est le manque de personnel, presque partout, presque toujours ». Il décrivait l’expé­rience d’une unité pendant une affectation de sept mois, en 2007. Certains sont tombés malades de retour chez eux, en congé, et ils ne l’ont pas rapporté quand ils ont repris le service; et puis ils sont retournés à un moment où l’on a demandé aux sous-officiers de suppléer aux postes d’entrainement d’officiers affectés outre-mer, pendant la saison des affectations, quand les leaders étaient assignés à de nouveaux postes, à divers endroits. Juste quand on a le plus besoin de superviseurs pour déceler et traiter les BSO, dit le rapport, leurs rangs sont « dispersés à cause des charges et des postes ».

Le sergent Ted Peacock du 1er Régiment du génie de combat d’Edmonton, qui a été sujet à cinq affectations — au Kuwait, en Iraq, en Croatie/Bosnie et en Afghanistan — en 2004-2005 et en 2006-2007, a été victime du rythme. Il avait déjà demandé un emploi moins mouvementé, en 2007, après le congé subséquent à son tour en Afghanistan, mais on lui répondit qu’il serait parti pendant le mois de juin. Pendant les trois semaines du mois de mai passées au travail, il était parti huit jours. Ensuite, son congé d’été a été annulé et ce fut plus qu’il ne pouvait supporter. Un jour, il a demandé à son épouse de ne pas ramener leurs petits garçons à la maison parce qu’il ne voulait pas qu’ils le voient dans l’état où il se trouvait. Il avait détruit son atelier, auquel il tenait tant et il ne pouvait s’empêcher de pleu­rer. Ensuite, il s’est mis à passer des journées entières au lit.

Son épouse Angelle a été surprise d’apprendre qu’on l’avait diagnostiqué deux ans auparavant comme souffrant d’un trouble d’adaptation. « Je comprends que tout le monde est surmené, mais il avait été diagnostiqué il y avait deux ans […] et qu’ont-ils fait? Ils l’ont envoyé prendre un cours et puis ils l’ont envoyé à l’entrainement. » Il n’a pas été soigné à ce moment-là. « Je ne tiens pas l’armée entièrement responsable », dit-elle. Pour Ted, le devoir passait toujours en premier. « Une grande partie est due aux affectations, au rythme, à la vie. » Cet été, on l’a envoyé à une thérapie de patient hospitalisé pour dépression, trouble d’adaptation et SSPT.

Les soldats comme Philip et Ted ne pensaient pas à l’autonomie en matière de santé comme étant une partie de leurs fonctions. Cela ne faisait simplement pas partie de leur culture militaire. « Sans une direction forte et engagée, les modifications à la culture sont bien plus difficiles à effectuer et elles prennent plus longtemps, dit la protectrice du citoyen par intérim du MDN d’alors Mary McFadyen. « Le leadership mitigé a des conséquences réelles, des fois dévastatrices, pour les particuliers. »

Un rapport récent du Comité de la défense de la Chambre des communes a exalté le progrès identifié dans un sondage des Forces, mené de 2006 à 2008, qui indiquait que 80 p. 100 des sondés n’étaient pas d’accord avec « l’infamie stéréotypée ». Le sondage a aussi montré que la plupart des militaires ne croient pas que les gens qui souffrent de troubles de santé mentale sont faibles ou que leur carrière sera affectée. Il s’agit de tout un contraste par rapport au sondage de 8 441 soldats, mené en 2002, où quatre sur 10 de ceux qui avaient besoin d’aide psychologique refusaient d’en demander.

Mais, remarquant que « les attitudes concernant les problèmes de santé mentale dans les Forces sont toujours principalement mauvaises », le comité a recommandé au ministre de la Défense et au chef d’état-major de la défense de faire ensemble une annonce publique à tous les membres des Forces canadiennes, afin de décrire les efforts importants qui sont faits pour vaincre l’infamie.

La semaine suivante, Natynczyk lançait la campagne de conscientisation sur la santé mentale. Dans un vidéo, sur le site Web forces.gc.ca, il s’adresse au personnel des Forces. « Ce sont ceux qui ont eu de l’aide des collègues et des leaders de leur unité qui ont les meilleures chances de reprendre du service. Je m’attends à ce que les leaders de tous les niveaux créent une atmosphère de compréhension, d’acceptation et de soutien […]. »

Le Bureau des conférenciers conjoints et le SSVSO sont considérés comme les piliers de la campagne Soyez la différence. En même temps, l’unité interarmées de soutien au personnel (UISP), qui a été conçue pour rapetisser certaines des mailles du filet, offre des avantages et du soutien au personnel militaire malade ou blessé et à leurs familles. Grâce à ses 19 Centres intégrés de soutien au personnel (CISP) à travers le pays, l’UISP permet aux militaires d’avoir accès aux mêmes normes de soins, sans tenir compte du service ou du lieu.

Les CISP sont une immense amélioration par rapport à l’ancien système, dit le lieutenant-colonel Joe Pollock, commandant du CISP pour la région de l’Alberta et du Nord du Canada. Le premier CISP a été établi à la BFC Edmonton, en mars. « C’est un progrès révolutionnaire en ce qui a trait au soutien qu’on leur procure », dit-il. L’ancien système était compliqué et désordonné, ajoute-t-il, et « maintenant, il est coordonné et les programmes et les services des Forces et d’ACC sont sous un même toit : les travailleurs sociaux, les thérapeutes, les gestionnaires de cas, le SSVSO et le Centre de ressources pour les familles des militaires […]. Il y a aussi 14 employés d’ACC, un aumônier — et la Légion royale canadienne. Autrefois, tous ces experts étaient dispersés de tous côtés. » Maintenant, quand quelqu’un est affecté à un CISP, une équipe s’occupe du dossier ensemble, qui décide qui va faire quoi et quand.

On espère que ces services vont les aider à conserver le personnel. Par exemple, la formation d’un fantassin coute environ 315 000 $ : un investissement qui pourrait être gaspillé s’il perd confiance et quitte le service. Il y avait un simple soldat de 23 ans, blessé sérieusement à la tête lors d’un accident véhiculaire en Afghanistan, qui a été ramené chez lui. On lui a diagnostiqué un syndrome post-commotion cérébrale et un trouble anxieux. Pendant qu’il récupérait, son unité a aussi été ramenée au Canada, mais les formalités administratives ont retardé le dossier qui l’aurait ramené à son unité. Il a été affecté à la section des « “débiles”, avec les autres personnes brisées ». Ensuite, il a eu une expérience humiliante, quand il est passé à côté de ses amis qui se mettaient en ligne au peloton alors que, lui, il servait du café et des pâtisseries à des officiers. « C’est pas pour ça que je me suis engagé. »

Il décida de démissionner, bien qu’il restait encore neuf mois à son contrat. « Qu’est-ce qui arriverait si j’étais blessé encore? Où est-ce qu’on m’enverrait… à la section des débiles encore? »

Les soldats blessés, affectés idéalement à un CISP près de leur famille, ont dorénavant l’appui d’une unité traditionnelle pendant qu’ils guérissent et qu’ils reprennent des forces, ainsi que l’accès aux programmes et aux avantages des partenaires des services, dont les servi­ces de transition et des clients d’ACC, le régime d’assurance-revenu militaire (RARM), les centres de ressources pour les familles des militaires. Les CISP leur offrent une transition vers leur unité régulière ou vers la vie civile.

Peacock, par exemple, a été affecté au CISP d’Edmonton, qui avait déjà servi en ce qui a trait aux formalités administratives et à la réduction du nombre de déplacements à la base. Quand il sera prêt, le programme de travail intégré l’aidera à retourner à l’école ou à se préparer à travailler : « on est encore venu à mon secours tant qu’on a pu ».

« La grande différence entre les années 1990 et cette décennie, c’est le soutien, dit Passey. Le manque de soutien peut être tout aussi traumatisant que l’évènement lui-même », dit-il. Le soutien est très important pour l’endurance, ce qui est crucial quand il s’agit de se protéger des BSO. « Je pense que les Forces vont bien mieux. »

BESOIN D’AIDE?

Le Programme d’aide aux membres des Forces canadiennes et la ligne d’écoute 24 heures par jour d’Anciens combattants Canada : les deux offrent de l’aide psychosociale 24 heures par jour, à longueur d’année. 1-800-268-7708.

Centres de soutien pour traumatisme et stress opérationnel des Forces canadiennes : Ces centres sont situés partout au Canada et les informations pour communiquer avec eux se trouvent en passant par le lien des services de santé mentale des Forces canadiennes à http://www.forces.gc.ca/health-sante/ps/mh-sm/otssc-cstso/default-fra.asp

Centre pour le soutien des militaires blessés ou retraités et de leurs familles, du ministère de la Défense nationale : Il offre des renseignements et des services aux militaires et aux anciens combattants malades ou blessés et à leurs familles. 1-800-883-6094

Soutien social aux victimes de stress opérationnel (SSVSO) : Ce réseau de services est offert aux membres en service et aux anciens combattants (ainsi qu’à la Gendarmerie royale du Canada) et à leurs familles. Il offre un soutien aux pairs, aux familles et de deuil. www.osiss.ca

Cliniques de traumatismes de stress opérationnel d’Anciens combattants Canada : Les renseignements pour communiquer avec les cliniques se trouvent à l’en-tête Santé mentale à www.vac-acc.gc.ca/clientele 

Légion royale canadienne : La plus grande organisation de service au Canada, elle a des officiers d’entraide dans tous les coins du pays. Ils se trouvent aux filiales et aux bureaux divisionnaires de la Légion d’un océan à l’autre, ainsi qu’au quartier général, à Kanata (Ont.). Appelez sans frais au 1-877-534-4666 ou consultez www.legion.ca et passez par Bureau d’entraide. Les traumatismes de stress opérationnel, comme par exemple la dépression et le trouble de stress post-traumatique, peuvent donner droit à des avantages d’invalidité ou à une pension. Les agents d’entraide des divisions ou de la direction nationale assistent et représentent les anciens combattants en ce qui a trait à la procédure des demandes. Point n’est besoin d’être membre de la Légion pour obtenir de l’aide.

Pèlerins à l’ombre de la guerre

Pèlerins et autres voyageurs visitent le Monument commémoratif du Canada à Vimy. [PHOTO : SHARON ADAMS]

À 5 h 20, le 16 juillet 2009, sur une plage rocailleuse de France, un groupe de 30 Canadiens lèvent leur verre solennellement, lors d’une cérémonie improvisée, en l’honneur d’un sacrifice fait par leurs concitoyens il y a 67 ans. Le raid du 19 aout 1942 à Dieppe a été le jour le plus couteux pour les Canadiens à la Seconde guerre mondiale : presque 5 000 membres de la 2e Division d’infanterie canadienne y ont débarqué, dans le cadre de l’opération Jubilee. Plus de 3 300 d’entre eux en ont été victimes, dont 913 qui ont perdu la vie. Mille-neuf-cent-quarante-six autres ont été faits prisonniers.

« Nous nous souviendrons d’eux », promettent les membres du Pèlerinage de 2009 des leaders de la jeunesse de la Légion royale canadienne. Aucun d’entre eux ne se souvient des évènements horribles de ce jour-là; bientôt, personne, nulle part, ne pourra témoigner du courage et des sacrifices pendant les heures effroyables passées sur cette plage abandonnée par Dieu. Mais nous — NOUS — nous souviendrons d’eux, affirme le groupe lors d’une promesse répétée dans les cimetières mi-litaires et devant les mémoriaux dédiés aux morts canadiens de la guerre. Cet engagement envers le passé, le présent et l’avenir est renforcé quand ils marchent le long des plages, à travers les vergers et les bois, et le long des champs, dans les sillons desquels les Canadiens ont versé leur sang à la Seconde Guerre mondiale et à la Grande Guerre. En marchant de par les terres, ils ont l’occasion de voir l’histoire dans la bonne perspective et de comprendre les couts humains de la guerre. Ils pensent aux gens qui sont connus ici-bas, et à ceux que Dieu seul connait, et ils pleurent. Et ils font d’étonnantes découvertes.

Ed Fewer de GrandFalls/Windsor (T.-N.) en visite au Mémorial terre-neuvien de Beaumont-Hamel (France). [PHOTO : SHARON ADAMS]

Au Bois des cuisiniers, au nord d’Ypres (Belgique), les pèlerins sont surpris de trouver un crâne et des morceaux d’os d’un bras. Dans cette même région — à la crête de Gravenstafel — ils trouvent une côte et une hanche. Ces découvertes, à ce qu’on appelait le saillant d’Ypres, sont soigneusement marquées et puis rapportées à la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth, qui les recueille et essaie d’identifier les individus pour leur faire des obsèques convenables. Personne n’est encore sûr quand nous allons sous presse, mais il est probable que les restes sont ceux d’un Canadien. C’est dans ce secteur que les Allemands ont utilisé le gaz toxique pour la première fois, le 22 avril 1915. Les nuages de chlore ont décimé les forces françaises et créé une brèche. De plus, ces derniers ont lancé une contre-attaque pour forcer l’ennemi à s’enfuir du Bois des cuisiniers. Le 24 avril a eu lieu une attaque de l’ennemi, qui comprenait un bombardement sauvage, suivi par une attaque au gaz visant la ligne canadienne. Les Canadiens, frappés encore et encore par les éclats d’obus et le feu des mitrailleuses — et haletant à travers leurs mouchoirs — ont résisté jusqu’à l’arrivée des renforts.

À un autre moment pendant le pèlerinage, le légionnaire, leader et guide John Goheen a marché accidentellement sur ce qui s’est avéré un obus non explosé. C’était sur une piste qui serpente jusqu’à un cimetière, dans un champ de bataille qui a changé de mains à plusieurs repri­ses pendant la guerre. « Plus de 90 ans, et l’ombre de la guerre nous envahit », dit Goheen, un directeur d’école de Port Coquitlam (C.-B.) qui a guidé sept pèlerinages de la Légion.

Les participants sont d’accord. Ils di­sent que découvrir de tels objets va les aider à comprendre les conséquences de la guerre. Cela les aidera aussi à passer le flambeau du souvenir à une génération qui n’a jamais été touchée personnellement par les vieilles guerres. Les pèlerins peuvent recueillir des faits en lisant, en regardant des films et en prenant des cours, dit Goheen, mais c’est quand on se trouve sur place qu’on assimile vraiment les connaissances et qu’on les grave, avec les émotions, dans ce qu’il appelle « la mémoire informée ».

Le guide John Goheen fait remarquer un obus inexplosé de la Première Guerre mondiale. [PHOTO : SHARON ADAMS]

L’expérience émouvante des pèlerinages accroit notre respect envers les anciens combattants, dit la participante Ena Newman de Trenton (Ont.). « J’aimerais amener mes enfants (à un pèlerinage comme celui-ci). Pour que les jeunes puissent faire une telle expérience […]. »

C’est un outil précieux pour la Légion en ce qui concerne la perpétuation du souvenir — dans un monde affecté par les inserts sonores, les jeux vidéos, le gazouillage et des champs de l’attention qui se mesurent en nanosecondes. « Grâce à votre propre perspective sur ce que vous allez voir et apprendre […] rares sont les gens qui réussiront comme vous à promouvoir le souvenir », dit aux pèlerins le vice-président de la Direction nationale Gordon Moore.

Moore et son épouse Kathryn, d’Elmira (Ont.), sont à la tête du groupe, lequel comprend des pèlerins, de toutes les directions divisionnaires, qui ont été parrainés. Il y a des enseignants, des leaders de cadets… Il y en a aussi 16 autres, qui se sont joints à eux afin de faire cette expé-rience. Stephen Lemarec de la Colombie-Britannique/Yukon, Stephanie Farrer de l’Alberta–Territoires du Nord-Ouest, Brenda Fredrickson de la Saskatchewan, Myles Penny du Manitoba–Nord-Ouest de l’Ontario, Mary Van Ruyven de l’Ontario, Daniel Demers du Québec, Brian Vessey du Nouveau-Brunswick, David Andrews de la Nouvelle-Écosse/Nunavut et Jeffrey Noye de l’Île-du-Prince-Édouard ont été choisis par leurs divisions, mais ils sont parrainés par la Direction nationale. Le représentant de Terre-Neuve-et-Labrador, Leslie Forward, a été obligé de se retirer.

La première partie du voyage, lequel a eu lieu du 11 au 25 juillet, était concentrée sur la Seconde Guerre mondiale, et c’est alors que Dieppe s’est polarisé.

Le chagrin s’abat sur le groupe comme une vague, qui le noie dans l’émotion. Richard Thomas, un aviateur à la retraite âgé de 78 ans, pleure en marchant sur la plage où le meilleur ami de son père a été capturé, et qui est mort par la suite dans un camp. « Une partie de mon cœur reste à Dieppe et les esprits de Dieppe vont me suivre à tout jamais », dit Fredrickson d’Elrose (Sask.). Comme les autres pèlerins, l’ancien enseignant a lu, consulté des cartes et a écouté des conférences expliquant les plans de l’attaque. Ils savaient que les choses avaient mal tourné, que le secret et la couverture de la noirceur s’étaient éclipsés, que la puissance de feu de renfort avait été réduite; et les chances de réussir aussi.

À un abri fortifié allemand perché sur les falaises qui surplombent la vieille commune, les pèlerins finissent par comprendre combien visibles — combien vulnérables — étaient les alliés, même avant d’atteindre la plage. Ils trébuchent sous les falaises, à Puys, où le Royal Regiment of Canada a perdu 96 p. 100 de ses membres et ils comprennent combien il a dû être difficile de se mettre à couvert ou de s’avancer après le débarquement, en portant un sac et un fusil lourds, sous le feu provenant des falaises. Les membres du voyage voient bien que les pierres sont devenues mortelles quand elles étaient frappées par les obus. En regardant les vagues déferler, ils comprennent que les hommes blessés se noyaient dans la fureur d’une telle marée.

Jacob Durocher se recueille à la tombe d’un parent au cimetière militaire canadien de Bretteville-sur-Laize (Normandie). [PHOTO : SHARON ADAMS]

« Mon oncle dit que les cadavres étaient empilés comme du bois de corde”, dit Van Ruyven, un enseignant de Port Colborne (Ont.), en se rappelant les mots du survivant John Whitehead, qui a servi dans la Royal Hamilton Light Infantry. « L’eau était rouge de sang », et l’écume était rose.

Les visites aux tombes de leurs proches sont parmi les choses les plus importantes du programme pour nombre de participants, comme l’aviateur à la retraite Gary Newman et son épouse Ena, membre actuel de la Marine, et comme l’ami de la famille Perry Holland, tous trois de Trenton (Ont.). C’est important également pour Jacob Durocher, âgé de 16 ans, pour son grand-père Robert Peters, tous deux de Salaberry de Valleyfield (Qc), et pour son grand-oncle Stuart Peters de Morrisburg (Ont.). Le groupe agrandi comprend Annetta Lozo de Medicine Hat (Alb.), Ed Fewer de Grand Falls/Windsor (T.-N.), Richard Thomas de London (Ont.) et son fils James de Lucan, Ken Plourde d’Athabasca (Alb.), Sam Newman de London, le trésorier de la Division de la Nouvelle-Écosse/Nunavut Jack Hatcher et son épouse Cornelia de Lower Sackville (N.-É.), ainsi que des membres des familles de pèlerins parrainés, comme les conjoints de Mary et de Daniel, Josef Van Ruyven et Marie-Christine Monty, et Donnalee Noye, la mère de Jeffrey.

Les voyageurs quittent Dieppe et passent par d’autres champs de bataille et cimetières de la Seconde Guerre mondiale, ils retracent la géographie des grandes batailles de la Première Guerre mondiale — Ypres, la Somme et la crête de Vimy — et puis ils font une course aux endroits de la libération de la Belgique et des Pays-Bas. En chemin, ils passent par les autoroutes, les routes détournées et les sentiers boueux à travers les champs de fermes, pour participer à 15 cérémonies et visiter des cimetières et des champs de bataille. Ils déposent des centaines de drapeaux canadiens : un simple geste qui leur met souvent les larmes aux yeux.

Personne n’est prêt pour l’impact de ces expériences qui s’accumulent. Andrews de Stewiacke (N.-É.) est saisi d’une profonde émotion à la plage Juno. Son grand-oncle, le caporal Kenneth G. Andrews des North Nova Scotia Highlanders a atterri le 6 juin 1944 et il est mort trois jours après, lors des violents combats pour la libération de l’aéroport de Carpiquet et de ses environs. « J’étais à la plage Juno quand John (Goheen) m’a dit : “C’est ici que ton oncle a débarqué”. J’étais à Hell’s Corner et John m’a dit “C’est ici que ton oncle est mort”. J’étais au cimetière et je lui ai dit : “C’est ici que mon oncle repose.” »

Au cimetière de Beny-sur-Mer, Andrews dépose une couronne au mo­nument, et un drapeau et une photo de sa famille sur la tombe de son grand-oncle. Là, et à d’autres cimetières militaires, il dépose des drapeaux canadiens sur les tombes de ceux dont le nom est écrit sur le cénotaphe de Stewiacke.

Le sergent d’armes Brian Vessey au salut, au cimetière canadien de la guerre de Holten, (Pays-Bas). [PHOTO : SHARON ADAMS]

L’ingénieur de l’armée à la retraite Vessey s’est chargé d’apprendre les histoires de ceux dont les noms se trouvent au cénotaphe d’Oromocto. « J’ai été frappé par une épitaphe qui disait “Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur que vous ne m’oubliiez”. Il a fait huit estampages de pierres tombales, dont il se servira quand il parlera aux élèves et aux cadets, et pour en donner aux membres des familles. Cela, en plus des pierres de Dieppe, va animer ses présentations. « Une petite partie de l’histoire d’une vie rend cela réel (pour les jeunes gens). Cela le rend personnel […] cela va les toucher, leur ouvrir les yeux. Ici, les enfants voient les rappels [les champs de bataille, les monuments, les musées] mais nos enfants ne peuvent pas les voir. »

« J’ai appris il y a longtemps, à propos des enfants, dit Goheen, que cela ne sert à rien de leur rabâcher des faits. Il leur faut du contexte. Les enfants n’ont pas le sens du temps, alors les évènements lointains n’ont pas la signification qu’ils ont pour les plus vieux. Mais ils peuvent certainement sentir les choses. » Il a appris qu’il peut communiquer ses émotions en ce qui a trait aux évènements et aux endroits historiques « qui me font froid dans le dos et me mettent la larme à l’œil ». Maintenant, étant donné qu’il sait que les pèlerins pourront se servir de la même technique, il lie leurs intérêts personnels aux expériences de soldats, de marins ou d’aviateurs particuliers, et il tisse le tout dans ses orientations, aux lieux historiques.

Une de ces histoires va être transmise à l’Université Queen’s de Kingston (Ont.) cette année, où William Van Ruyven, fils de Mary et Josef, a remporté le prix commémoratif Reg Barker. Barker, qui a joué au football pour l’Université Queen’s et dans la Ligue canadienne de football, a été capturé au combat après le jour J. Il faisait partie de 40 prisonniers canadiens assassinés dans un champ près de la route de Caen-Fontenay-le-Pesnil. La colonne de prisonniers avait été interceptée pendant le transfert par un officier SS qui se mit à crier des ordres furieusement. Quelques minutes après, un convoi s’arrêtait et les fusils des gardes furent échangés contre des armes automatiques.

Comme Barker, le fils de Mary joue au football. « Je me suis sentie appelée ici, […] Reg Barker, même mort, est encore un leader pour les jeunes hommes », dit-elle. Elle a communiqué avec la famille de Barker et a parlé à sa nièce. « Elle dit que Reg […] avait dit aux autres que si les Allemands commençaient à tirer, de s’enfuir à toute jambe ». Il y en a cinq qui ont réussi à se libérer; Barker n’était pas du nombre.

Les repas en soirée sont un contrepoint aux émotions sombres ressenties pendant la journée. Après s’être présentés au cours du souper le premier soir à Caen, les pèlerins ont écouté la première des histoires divertissantes « Et maintenant, le reste de l’histoire » racontées par Sam Newman. C’étaient des petits plaisirs qui allaient des insignifiances jusqu’aux renseignements historiques et aux anecdotes fascinants, souvent sui-vis par des divertissements comme les chansons de groupe orchestrées par Fredrickson, avec à l’occasion un solo de Noye ou une présentation comique de Stephen Lemarec. Par la suite, les pèlerins se sont rassemblés dans un parc pour les répétitions des cérémonies à venir. Pendant tout le voyage, des camarades de la Légion en uniforme déposent tout à tour des couronnes, récitent l’Acte du souvenir et portent les drapeaux.

Cérémonies au cimetière militaire canadien de Groesbeek (Pays-Bas). [PHOTO : SHARON ADAMS]

Ceux qui déposent les couronnes ou qui lisent l’Acte du souvenir ont souvent des raisons personnelles de le faire à un endroit en particulier. « C’est le jour où j’ai ressenti le plus de fierté, dit Moore, qui a déposé une couronne à la Porte de Menin, à Ypres, de la part de la Légion royale canadienne. À la Porte de Menin, un monument aux soldats du Commonwealth sans tombe connue, la circulation s’arrête à 20 h tous les jours pour une cérémonie où les pompiers jouent la dernière sonnerie et le réveil avec leurs clairons. Le jour le plus émotif du voyage, pour Moore, a lieu par la suite, quand il dépose la couronne à la cérémonie du cimetière militaire canadien de Bergen-op-Zoom (Pays-Bas). C’est là qu’il va voir la tombe de son grand-oncle, W.E.C. Stewart de la Royal Hamilton Light Infantry, tué à l’âge de 29 ans, le 17 octobre 1944. Stewart n’a jamais eu l’occasion de voir son fils Ken, qui est né six mois après son départ pour l’Europe.

Pour Ena Newman et Ed Fewer, c’est la cérémonie au Mémorial terre-neuvien de Beaumont-Hamel qui est la plus émouvante. Ils refoulent leurs larmes pendant la cérémonie qui a lieu sous le grand caribou en bronze, devant les plaques où sont inscrits les noms de plus de 800 Terre-Neuviens morts à la Première Guerre mondiale et dont la tombe est inconnue. La tradition militaire est res­pectable à Terre-Neuve, et Newman et Fewer viennent tous deux de familles à tradition solide. Un oncle de Newman était canonnier à bord d’un destroyer, à la Seconde Guerre mondiale. Il a été gravement blessé et a passé 18 mois dans une unité de soins aux brulés. Plusieurs parents de Fewer sont morts à la bataille de la Somme, en 1916. Il a déposé une couronne en l’honneur de son grand-oncle, mort le 1er juillet 1916 : le premier jour de la bataille de la Somme.

Pendant la Première Guerre mondiale, Terre-Neuve ne faisait pas encore partie du Canada et « roi et patrie » voulait tout dire, dit Fewer. C’est la deuxième fois qu’il se rend au mémorial. La première fois « m’a pas mal ébranlé. Je n’arrivais pas à comprendre […]. Tant de morts.» Le chagrin nouveau, d’après lui, est une bonne prévention pour les combats à venir. « Qui peut se passionner pour la guerre de 1812? demande-t-il. Venir ici, voir son propre nom, quelqu’un de sa propre famille […] ça c’est émouvant. » C’est pas important combien de temps a passé.

C’est vrai aussi pour ceux qui ont tiré parti des sacrifices des Canadiens. « Nous avons rencontré beaucoup de gens extra en France, en Belgique et en Hollande qui travaillent dur jour après jour pour garder les souvenirs de nos morts, dit Moore, et ils s’adressent à quiconque accepte de les écouter. »

David Andrews dépose un drapeau provincial sur la tombe d’un concitoyen néo-écossais au cimetière militaire canadien de Beny-sur-mer (Normandie). [PHOTO : SHARON ADAMS]

Parmi ces passeurs de flambeau se trouve Jean Gosselin, âgé de 86 ans — qui commémore personnellement chaque année les Canadiens du raid de Dieppe — un des civils de la localité qui avait reçu l’ordre de ramasser les Canadiens morts. Gérard Livry-Level, propriétaire du château d’Audrieu, offre des visites de sa terre, en Normandie, où 26 soldats canadiens ont été assassinés, et sa sœur Monique Corblet de Fallerans dit avoir vu les Allemands emmener les Canadiens se faire tuer, en juin 1944. Ces soldats faisaient partie des 156 prisonniers canadiens envoyés dans la campagne normande, pendant les semaines qui ont suivi le jour J, par la « division des assassins » comme les Français appelaient la 12e Division de Panzer (jeunesse hitlérienne).

Ben Zonnenberg, la force motrice de la fondation de la filiale de la LRC Liberation of the Netherlands à Apeldoorn (Hollande), est infatigable quand il s’agit de promouvoir le souvenir de la libération.  Les pèlerins l’honorent en chantant quelques chansons apprises à la hâte. Et il y a Iris de Pover, qui s’efforce de graver les souvenirs chez les enfants en les aidant à ramasser des feuilles des érables du cimetière de Adegem, qu’ils utilisent pour faire des cartes de souhait.

Sam Newman (à g.) et le vice-président national Gordon Moore, quelques secondes après avoir déposé une couronne au Monument commémoratif de la Porte de Menin à Ypres (Belgique). [PHOTO : SHARON ADAMS]

Pendant les semaines suivant le voya­ge, les pèlerins s’envoient des courriels pour s’offrir des trucs, pour ajouter des renseignements à ce qu’ils ont appris en Europe. Ils demandent aussi des conseils pour la préparation de leurs présentations, dont la première devait avoir lieu en septembre. « Nos jeunes n’apprennent pas cette histoire, car lorsque les soldats revenaient de la guerre, ils ne voulaient pas en parler, dit Josef. Il ne faut pas qu’on fasse la même erreur. Nous sommes responsables de la propagation de cette leçon. »

La responsabilité est plus facile grâce à la mémoire informée.

Gary Newman et Brenda Fredrickson au cimetière militaire canadien de Bretteville-sur-Laize. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Les chasseurs de dragons

Les « ninjas de l’espace », au travail dans une illustration d’une attaque radiologique, à la Colline parlementaire. [ILLUSTRATION : MICHAEL WYATT]

Au fond du Kandahar, le fantassin canadien moyen ressent envers les démineurs ce que la plupart des gens ressentent envers les motocyclistes de course ou les surfeurs qui nagent avec les requins; il a un regard en coin, les yeux plissés et pleins d’appréciation, et il se pose principalement une question : il est fou, ce type? Quelle personne avec tous ses moyens voudrait s’approcher des explosifs pour les désarmer?

C’est une bonne question. Mais enfin; il faut bien que quelqu’un le fasse.

S’approcher doucement des bombes n’est certes pas un jeu pour les timorés, mais marcher sereinement à travers un nuage de produits chimiques ou vers une bombe nucléaire réelle, c’est une tout autre chose. Mais, cela aussi, il faut que quelqu’un le fasse. Le présent texte n’est que l’esquisse d’une unité secrète formée pour faire précisément cela.

Imaginez une bombe atomique à Toronto, ou des terroristes portant une bombe sale radiologique prenant le Parlement d’assaut. Ce sont ces gars-là qu’on appellerait à la rescousse.

Ce que le public verrait, c’est tout au plus des images, prises de loin, d’opérateurs habillés comme des ninjas de l’espace, courant à découvert.

Il existe un monde très secret — et plutôt effrayant — alors il n’y a encore jamais eu d’histoire détaillée sur l’Unité interarmées d’intervention du Canada (UIIC), un élément du Commandement des Forces d’opérations spéciales du Canada et l’unité qui est littéralement la dernière ligne de défense du Canada en cas d’attaque aux armes chimique, biologique, radiologique ou nucléaire (CBRN).

N’écoutant que leur courage

Ces soldats, basés à la BFC Trenton, ont un des emplois dont on parle le moins, mais potentiellement un des plus importants, de ceux des Forces canadien­nes. Ils passent tout leur temps à se préparer à rester froid devant n’importe quel danger, car ils risquent d’avoir la responsabilité de la vie de millions de personnes. « Quand on nous donne une mission, nous trouvons le moyen de l’accomplir. Nous sommes une unité qui ne peut pas échouer. J’utiliserais toutes les ressources, sans exception, pour régler le problème », dit le commandant de l’unité, le lieutenant-colonel Steve Nash. « Si quelqu’un lançait une attaque nucléaire contre le Canada, la plupart des Canadiens s’attendraient à ce que quelqu’un soit assez dévoué pour la neutraliser. Nous le sommes. Nous n’arrêterons pas, quoi qu’il arrive.

« J’ai l’autorité, légalement, d’ordonner à tous mes gens d’aller à la mort », dit-il en baissant les yeux.

Avant la cartographie moderne, dans un univers où les bêtes terribles parcouraient encore l’imagination, il y avait des endroits où s’arrêtait le monde connu et où la terra incognita commençait. C’étaient des endroits au-delà des connaissances, qui faisaient froid dans le dos et qui, souvent, étaient des plus périlleux; on les marquait sur les cartes de l’inscription latine Hic sunt dracones : Il y a des dragons ici.

C’est exactement pour cette raison que le dragon est le symbole de l’UIIC — et le symbole de beaucoup, pour ne pas dire de la plupart, des unités CBRN alliées — car on leur donne le soin de s’aventurer dans l’inconnu, encore et encore, où personne d’autre n’ose s’aventurer, quand il s’agit de désarmer, désactiver ou rendre inerte les armes les plus diaboliques qu’il est possible d’inventer. Ils ne font pas que pousser jusqu’à la terra incognita, ils y vont à la chasse aux dragons.

Dans l’unité

Le rôle de l’UIIC se décompose en trois points principaux : comme la GRC, elle fait partie de l’équipe d’intervention du Canada en cas d’explosifs chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires (ECBRN).

Ensuite, aux côtés des autres éléments du Commandement des Forces d’opérations spéciales du Canada, l’UIIC fait partie de la force opérationnelle d’intervention immédiate qu’on appellerait lors d’une situation de terrorisme comme une bombe nucléaire ou une attaque à la Colline parlementaire.

Troisièmement, elle participe aux opérations à l’étranger de plusieurs manières, mais surtout dans le cadre de la force d’opérations spéciales déployée en Afghanistan. L’UIIC est aussi aux toutes premières lignes de n’importe quel déploiement — équipes d’activation dans le théâtre, Roto 0 — pour étudier le nouvel endroit et s’assurer qu’il n’y ait pas de danger.

L’unité est pleine de spécialistes, plus de 30 professions en tout : des météorologues aux infirmiers, en passant par les durs vétérans des forces d’opérations spéciales.

L’UIIC succède directement à la Compagnie de défense nucléaire, bio­logique et chimique interarmées qui était basée à Trenton. Elle a été adoptée par le Commandement des Forces d’opérations spéciales du Canada en 2006, et le changement de nom et les capacités accrues ont eu lieu peu après.

D’après Nash, l’unité ressemble à un groupe qu’on trouverait sur le plateau de la Guerre des étoiles, dans un bar intergalactique; c’est une ménagerie on ne peut plus diverse et, à l’occasion, bruyante. Nash lui-même, sous bien des rapports, mène la danse à ce propos. Ancien officier d’infanterie, diplômé en histoire, Nash est leadeur tout autant que farceur. Par exemple, il dit pour rire que le commandant de la FOI2 l’a présenté à quelques reprises lors de briefings en disant « si la FOI2 devait recruter dans les écoles secondaires, on irait voir l’équipe de football, mais c’est au club d’échecs ou au club de la Guerre des étoiles que l’UIIC irait. »

Il y a peut-être du vrai là-dedans. En fait, nombreux sont les opérateurs de l’UIIC qui prennent des cours de 3e niveau en science des CBRN. « Nous nous entrainons pour régler des pro­blèmes qui n’ont jamais existé où que ce soit dans le monde. Mais, quelles que soient les choses auxquelles on pense, ce n’est probablement pas là qu’apparaitra le danger […] quelque chose d’autre en train d’arriver ailleurs. »

Ce n’est pas facile non plus d’être admis dans l’unité. D’abord, il y a une période d’examen de trois jours et demi, comprenant des tests sur les phobies et autres traits psychologiques. Si le candidat est reçu après tout cela, il est inscrit à un cours d’opérations spéciales CBRN. Ce cours de quatre mois, une introduction complète à l’unité, se termine par une formation avec agent réel, où le candidat doit accomplir des tâches compliquées dans une zone chaude réelle.

Après tout cela, sur trois personnes qui posent leur candidature, il n’y en a qu’une qui est acceptée.

Pour comprendre pourquoi l’unité est si sélective, prenons les mots utilisés par Nash pendant notre interview, plutôt courte : le gaz sarin. Polonium 210. Charbon bactéridien. Chlore. Gaz moutarde. Virus d’Ebola. Grippe aviaire. Grippe porcine. SRAS.

Les émotions que ressentent les gens en entendant ces mots est complètement au-delà, à l’extérieur, de leur létalité relative. Et ce n’est pas surprenant, vraiment, car ces choses-là rôdaillent, souvent de manière invisible et elles tuent et mutilent de manières horribles, abominables.

Pour donner une idée de leurs effets psychologiques, Nash dit que pendant la Seconde Guerre mondiale, le gaz n’a tué que bien peu de soldats par rapport aux mitrailleuses et, pourtant, tous les soldats portent encore consciencieusement un masque à gaz.

Au devant du danger

Pour contrer le danger de ces armes, l’UIIC se divise en trois troupes principales, essentiellement le long des lignes opérationnelles. Les opérateurs des troupes d’ÉIABRC (échantillonnage et d’identification des agents biologiques, radiologiques et chimiques) sont habituellement les premiers dans les zones potentiellement chaudes. Ils examinent la situation et prennent des échantillons afin que, comme le dit l’un d’entre eux, « les gars au gros cerveau puissent l’identifier ».

La troupe de surveillance accomplit toutes sortes de tâches occultes, d’es­pion­nage et d’examen, mais principalement, elle fait marcher les véhicules téléguidés pleins de détecteurs qui ramassent les renseignements de base sur la zone chaude potentielle.

Pour finir, il y a la troupe de décontamination, qui est organisée pour emmener le personnel de l’UIIC — et peut-être quelques autres personnes, comme les membres de la GRC et les dignitaires — à l’extérieur de la zone chaude, en utilisant un procédé multiple de nettoyage et d’inspection.

Le caporal-chef T., dont le nom ne peut être divulgué pour des raisons de sécurité, est le genre de gars qu’on verrait courir à découvert comme un ninja de l’espace, en cas d’attaque CBRN terro­riste. Il fait partie de la troupe d’ÉIABRC et il est prêt à porter son masque noirci pendant beaucoup, beaucoup d’heures, habillé d’un ensemble de protection inconfortable, en danger mortel et peut-être même en se battant.

Dans un de ces ensembles, la vie est désagréable, difficile et elle risque d’être courte. On halète, la visibilité est mauvaise, on entend mal et il est difficile de communiquer convenablement. Ceci dit, c’est tout de même la haute technologie. « La science est toujours avec nous, pour qu’on ait une longueur d’avance. À la Première Guerre mondiale, on pissait dans un chiffon, dit le commandant d’escadron, laconique et quelque peu féroce. Il y a eu des progrès depuis. »

En plus de leurs ensembles, les opérateurs d’ÉIABRC portent un grand nombre de capteurs et du matériel lourd à la zone chaude. Ils ont des détecteurs chimiques portatifs et portent aussi des sondes à radiation. « Ce sont les agents biologiques qui m’inquiètent le plus parce qu’on ne peut pas les déceler tant qu’on ne voit pas de symptômes, dit l’opérateur et il ajoute, de manière plutôt stoïque, mais on continue. »

En plus de l’échantillonnage, les gars de l’ÉIABRC font aussi de l’analyse médico-légale, comme la prise d’empreintes digitales et la photographie, et ils doivent le faire avec beaucoup de précision parce que leurs preuves risquent d’aller à la cour fédérale.

Le caporal S. est membre de la troupe de surveillance, un ancien fantassin qui est à l’UIIC depuis deux ans. « Ça s’est avéré la meilleure affaire. Je joue avec des robots à longueur de journée; c’est vraiment pas la même chose que de creuser des trous. »

L’outil principal de sa profession, c’est la sentinelle multi-agents tactique (SMAT) à télécommande. Elle a le GPS, les caméras et les détecteurs radio­logiques et chimiques. C’est essentiellement un chariot de golf robot, souvent la première chose qu’on envoie en aval. L’opérateur de surveillance conduit cet engin avec tant d’habileté qu’il est allé il y a peu aux États-Unis, à une compétition d’habileté robotique, faire concurrence à des membres des forces américaines qui ont un emploi semblable et, quelle joie! il a gagné.

Il n’y avait pas d’autre Canadien là-bas. Ils jouaient tous en uniforme de combat; il a joué en habits civils. « Ils savaient fort bien que je ne faisais pas partie de l’armée régulière, et ils savaient fort bien qu’il ne fallait pas me poser de questions », dit-il.

La caporale-chef M. est spécialiste de la décontamination. Son patron la présente comme étant la première opératrice du Commandement des Forces d’opérations spéciales du Canada, mais les étiquettes, quelles qu’elles soient, ne plaisent pas du tout à cette femme qui est membre de l’unité depuis deux ans. “Au début de ma carrière, je ne m’attendais certainement pas à me trouver ici un jour », dit-elle.

L’opératrice et le reste de son escouade se spécialisent dans le transport des gens vers l’extérieur de la zone chaude et le nettoyage de tout contaminant. Le procédé est des plus simples. Les opérateurs laissent tomber leur équipement, se déshabillent complètement, se font asperger et puis prennent une douche en portant un masque à gaz. Ce n’est qu’alors qu’ils se font inspecter et qu’on leur permet peut-être de traverser la ligne propre. « Si on ne faisait pas attention, nos opérateurs pourraient ne servir qu’une seule fois, dit Nash. Cette partie sans gloire, où on récure des humains nus, c’est ce qui nous permet de poursuivre le travail. »

Et ce n’est vraiment pas glorieux. Il n’y a rien qui puisse faire réévaluer sa carrière à un journaliste comme de se tenir presque nu devant quelques douzaines de soldats, de se faire ins­pecter par un homme sérieux avec une sonde bêta-gamma.

De plus, c’est une installation unisexe, ici. « La première fois, c’était frustrant, dit l’opératrice, à propos du procédé qui nécessite une nudité semi-publique, mais ce n’est pas si mal. C’est professionnel, ils respectent votre dignité, dit-elle et elle ajoute, d’un petit air espiègle : et il y a plus de gars que de femmes. »

La troupe de décontamination comprend aussi des équipes d’extraction médicales qui vont sur les lieux pour stabiliser les blessés et les faire passer à travers le procédé de décontamination. Et c’est extrêmement difficile, car la personne blessée doit être ramenée à un degré de santé où, comme le dit sommairement un opérateur, « elle n’est pas en train de mourir. De toute façon, si elle n’est pas décontaminée, elle ne survivra pas, car il n’existe aucun hôpital où l’on admet des patients “sales”. »

« Aux CBRN, c’est comme dévaliser une banque : il est facile d’y entrer; c’est d’en sortir que c’est difficile, dit Nash. Si quelqu’un se fait tirer dessus, c’est pas bien. Si quelqu’un se fait tirer dessus et qu’il est exposé au gaz Sarin, c’est là que ça va vraiment mal. »

Trois p’tits tours

L’UIIC est basée à côté du terrain d’aviation de Trenton, dans un coin de la base et protégé par de multiples lignes de sécurité et de postes de contrôle. Une grande partie de l’édifice est occupée par des casiers en grillage remplis, où se trouvent les « go-bags » (sacs d’expédition) des opérateurs au cas où ils doivent se déployer sans préavis. « Étant donné qu’il y a peu de chances qu’une attaque terroriste ait lieu dans cet édifice, dit le commandant d’escadron, le tout premier problème que nous devons régler, c’est le problème stratégique concernant le moment et l’endroit : il faut y aller. »

Le premier stade, lors d’une crise éventuelle, est d’envoyer une équipe de liaison; elle part avec n’importe quoi — que ce soit avec rien qu’une veste ou avec des caisses Pelican, dépendamment de la situation. Les équipes de liaison partent souvent et elles doivent être prêtes à partir sans préavis. « Je n’ai pas beaucoup de majors à envoyer à ces affaires-là, dit Nash. J’envoie des rangs subalternes, mais ils doivent pouvoir communiquer avec les officiers généraux ou les directeurs des ministères fédéraux. »

Les équipes de liaison enquêtent sur la situation et, si nécessaire, appellent les poids lourds : les équipes d’intervention et les nœuds de commandement et contrôle. Les équipes d’intervention peuvent être formées à partir d’à peu près une douzaine de gars jusqu’à pratiquement l’unité au complet. « Elles sont ajustables, adaptables aux besoins et elles comprennent des éléments de logistique, dit Nash. Elles doivent pouvoir s’entendre avec tout le monde : avec les pompiers lors d’un combat et avec les policiers lors d’un incendie. »

« Ce qui nous inquiète le plus, c’est ce à quoi nous pensons pas, alors notre groupe est conçu pour réagir et s’orienter très vite aux nouvelles situations. »

L’unité est occupée, occupée que c’en est quelque peu effrayant. Elle a eu à peu près deux douzaines d’évènements opérationnels depuis juin 2008 et il n’y en a que trois qui avaient été « prévus » car il s’agissait de manifestations nationales importantes — comme la visite du Président des États-Unis Barack Obama, on s’en doutera bien — qu’on savait d’avance.

Ces évènements opérationnels concernent une grande gamme de situations : des choses ouvertes, transparentes, jusqu’aux opérations complètement secrètes; du genre qui resteront secrètes pendant très longtemps.

Le ministère de la Défense nationale n’a le premier rôle au Canada que lors de la défense souveraine de la nation ou s’il y a un acte de guerre. Le reste du temps, c’est la GRC qui est la première — en ce qui concerne à peu près n’importe quoi — et l’UIIC lui est adjointe en tant qu’espèce de force à haute technologie. C’est pour cela que l’UIIC est tout à fait capable de s’en aller en mission presque sans aucune marque militaire.

La flotte bleue, comme on l’appelle, a des plaques d’immatriculation de l’Ontario, pas des plaques militaires. Elle est conçue pour se fondre au reste, parce qu’en cas d’évènement CBRN, on ne voudrait certainement pas causer la panique en envoyant une dizaine de véhicules des Forces canadiennes au cœur d’Ottawa. « L’habit bleu, c’est pour travailler avec l’équipe nationale, afin de ne pas attirer l’attention sur nous », dit un opérateur.

« Si on ressemble à un gars de la GRC, il y a moins de stress pour tout le monde, ajoute Nash. On ne veut pas créer des effets néfastes par inadvertance. »

Bien que la GRC a vraiment certaines capacités que l’UIIC n’a pas, il y a une autre raison très particulière et quelque peu effroyable, pour laquelle les deux organismes sont partenaires. « On fait des choses qu’ils (les agents de la GRC) ne peuvent pas faire, dit Nash. C’est pour ça qu’ils ont besoin de nous. »

« Notre responsabilité n’a pas de li­mite », dit un officier de l’unité à propos du concept qu’on peut ordonner aux soldats d’aller à leur mort. « Ils n’enverront pas les agents de la GRC dans une zone chaude s’ils tombent comme des mouches. Mais nous? C’est pour ça qu’on est ici. Notre rôle de soutien principal, c’est de maintenir les gars de la GRC vivants, ajoute l’officier. Ils ont une main-d’œuvre plus nombreuse pour arrêter les attaques qui suivent. »

Opérations spéciales : la main invisible

Quant aux deux autres rôles, la force opérationnelle d’intervention immédiate et le travail à l’étranger, on ne peut pas en dire grand-chose sans risquer la sécurité. « Nous sommes interopérables avec les autres FOS grâce à nos aptitudes », dit le commandant de l’escadron, et il mentionne la descente rapide d’hélicoptère à la corde, l’assaut urbain, etc.

« Il y en a parmi nous qui sont qualifiés pour faire certaines affaires avec (la FOI2); il s’agit d’une capacité très chirurgicale, dit l’opérateur d’ÉIABRC. Nous ne sommes pas des tireurs, des flingueurs, mais on doit l’être aussi si les choses vont mal. »

Comme c’est le cas pour toutes les unités des forces d’opérations spéciales, les opérateurs sont toujours soucieux de leur propre sécurité. Il est difficile de savoir où les méchants vont frapper et l’unité abonde en histoires de terroristes intérieurs, de boutefeux solitaires déséquilibrés ou autres quidams qui pourraient vouloir les prendre pour cible. « Dans mon quartier, les gens pensent tous que je charge et décharge les avions de véhicules blindés, dit l’opérateur d’ÉIABRC qui était dans un régiment de chars d’assaut avant d’être accepté dans l’unité. « Et si quelqu’un de ma base me pose des questions, je lui dis que je fais partie de DART (l’équipe d’intervention en cas de catastrophe).

« Quand je m’en vais, personne le sait. La pagette sonne et on démarre, dit l’opérateur de l’ÉIABRC. On ne nous appelle qu’en cas de cataclysme, alors on est constamment prêts à tout. »

Imaginez que vous allez à la chasse aux dragons mais que vous ne pouvez le dire à personne. « Ouais, je peux pas en parler, dit-il avec un sourire en coin, mais peut-être que je pourrai le dire à mes petits-enfants. »

Le commandant que l’on peut citer

Pensées et méditations du lieutenant-colonel Steve Nash qui, lorsque vous lisez ceci, est probablement en train de devenir enseignant d’histoire au secondaire.

« Quand le gouvernement tire sur la corde attachée à ma cheville, je ne peux pas répondre que je ne suis pas prêt. »

« On ne peut pas échouer, ou bien notre pays se désintègre. La vraie difficulté, c’est de maintenir des types qui, quand on presse le bouton, acceptent d’aller au danger à la course. »

« Ne pas changer, ça veut dire que les méchants prennent de l’avance. La plupart des organisations changent quand elles ont subi un échec. On ne peut pas laisser faire ça. »

« Les armes biologiques sont vivantes. Elles mutent. Elles veulent vivre. Et elle pourraient détruire toute la vie sur terre. »

« À quelle aiguille dans une meule de foin doit-on faire attention? Les méchants n’ont besoin d’avoir de la chance qu’une seule fois; nous, c’est toujours. »

« Je ne sais pas ce qui va se passer, mais il est fort possible que ce sera une surprise. Si ce n’est pas une surprise, on l’aurait empêché. »

« On peut cacher certaines choses, mais il faut que je puisse défendre tout ce qu’on fait au tribunal, à mon patron ou à la télé nationale.

Portraits de Normandie : Sept jours avec sept anciens combattants

L’ancien combattant Murray Knowles fait une pause à la plage Juno. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Le 65e anniversaire du jour J et de la campagne de Normandie est un anniversaire important. Cela fait des dizaines d’années que les troupes ont atterri en se battant et il se pourrait que le monde n’ait plus l’occasion d’y accompagner les vétérans de cette campagne; de se souvenir avec eux.

Le 6 juin dernier, le premier ministre Stephen Harper, le Président des États-Unis Barack Obama, le prince Charles, le premier ministre britannique Gordon Brown et le président français Nicolas Sarkozy se réunissaient à la plage Omaha, devant les rangées de croix, pour dire merci. Cependant, même les discours de ce cénacle d’orateurs consommés ne peut se comparer aux simples souvenirs de sept anciens combattants de retour en France, membres de la délégation officielle d’Anciens combattants Canada.

L’ancienne combattante Beatrice Hunter dépose une couronne au cimetière militaire canadien de Brettevile-sur-Laize. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Tout pèlerinage du souvenir donne lieu à un dilemme : on devrait prendre acte pour la postérité, non seulement de la chronologie, mais aussi du fardeau émotionnel et intangible de la guerre qui pèse sur les rescapés. L’artiste aquarelliste à qui telle mission serait confiée commencerait par appliquer sa peinture en couches transparentes jusqu’à ce que, avec le temps, on reconnaisse chaque visage, mais une bonne représentation ne suffit pas en soi; quand le travail de l’artiste a abouti, une vie est révélée. Il faut du temps, il faut un surprenant mélange de couleurs et il faut pouvoir s’adapter quand les pigments aqueux s’étalent dans des directions imprévues. Et comme les aquarelles, les anciens combattants sont des clairs-obscurs qui ont survécu parce qu’ils ont su s’adapter. Tout ce que peut faire le soldat, c’est de se battre de toutes ses forces jusqu’à ce que le travail soit fait, de plier mais ne pas rompre, comme le roseau et, on l’espère, de s’en sortir indemne.

Le premier ministre Stephen Harper est accompagné des ambassadeurs de la jeunesse Blair Moro (à g.) et Solange Saulnier. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Chaque ancien combattant du voyage est différent des autres et chaque vieux visage est le tracé d’une vie. D’abord, il y a Okill Stuart, grand et mince, dont le pétillement oculaire émousse les histoires; ensuite, il y a Louis Alleyn, légionnaire du Québec à l’œil vif qui brille des souliers noirs à la coiffe sombre frisée; il y a également Robert Bruce, un grand blond souriant, chaleureux et accommodant; il y a encore Beatrice Hunter, qui observe et se souvient des soins qu’elle prodiguait aux gars en 1944 : à ses yeux, ils n’ont pas du tout changé, ils sont toujours pleins à ras bords d’espièglerie et de courage; il y a aussi Don Roach, rebelle éternel et taquin qui souffle qu’à chaque jour il y a un discours de trop et qu’après tout, il en a fini depuis longtemps du protocole et pourtant il n’en a pas fini; et puis il y a Murray Knowles, un homme très intelligent et pimpant, en forme comme pas un; et, pour finir, il y a le réservé Leonard Wilson, au visage rond et à l’humeur bienveillante.

Le départ pour la France de la délégation composée de 49 membres a lieu le soir du mercredi 3 juin 2009. À sa tête se trouve Greg Thompson, ministre d’Anciens combattants Canada qui, outre son personnel, est accompagné par deux représentants de la jeunesse, six parlementaires, un vétéran des Forces canadiennes et trois représentants d’organisations d’anciens combattants, dont le président national de la Légion royale canadienne, Wilf Edmond. Ce dernier a hâte de se présenter aux anciens combattants du voyage. Il sourit et nous dit : « C’est un honneur de côtoyer les anciens combattants qui ont débarqué le jour J et je veux les remercier tous moi-même de notre liberté. »

Lorna Bruce et les anciens combattants Louis Alleyn et Robert Bruce se tiennent ensemble et se souviennent à Saint-Lambert-sur-Dives. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Tout de suite après l’atterrissage, on emmène Stuart, le Montréalais fringant, à Paris, où le président de la République lui décernera la Légion d’honneur. Cette décoration, qui va être donnée à deux vétérans du jour J pendant le pèlerinage du 65e anniversaire du jour J d’ACC, est la plus haute des décorations françaises. Pendant que Stuart, subrogé du président du Conseil national des associations d’anciens combattants au Canada Cliff Chadderton, s’occupe de cela, le reste du groupe s’engouffre dans un autocar à destination de Caen. Six anciens combattants contemplent le paysage et leurs souvenirs, d’un air rêveur. Les édifices en pierres délavées sont blottis dans de verts paysages et, dans les prés qui les entourent, se voient ci et là des moutons, des chevaux, des vaches. La campagne paisible est on ne peut plus différente de ce qu’elle était le 6 juin 1944, quand 15 000 Canadiens se sont battus pour atteindre la plage. Les souvenirs de cette lutte transparaissent dans le visage des anciens combattants quand ils fixent le paysage.

Le président des États-Unis Obama bavarde avec l’ancien combattant Don Roach quelques instants avant que ce dernier reçoive la Légion d’honneur. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Louis Alleyn, membre québécois de la Légion royale canadienne âgé de 87 ans, a servi dans l’Artillerie royale cana­dienne et il se souvient des jours précédant l’invasion du temps du débarquement. « On installait nos canons un peu partout, sur tout ce qui flotte, dit-il. » On allait près de la côte, on allait chez le voisin, on bougeait de tous côtés […] il fallait se déplacer constamment, comme toujours dans l’artillerie […] on apprend à deviner où ils sont pour tirer quelques obus sur la cible et tout ça change au gré du temps, des marées, des vents et des pannes. » Le retour en France a donné de l’énergie à Alleyn et il se précipite d’un souvenir à l’autre, pressé d’expliquer son rôle et il anticipe sur les cérémonies à venir.

Le vétéran de l’Aviation Leonard Wilson, debout sur la plage Juno, se remémore la guerre. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Le lendemain matin, il fait beau temps et une brise souffle pendant la visite au Centre de la plage Juno. Il n’y a pas qu’une seule raison pour laquelle Beatrice Hunter, présidente actuelle de la Nursing Sisters Association of Canada, se sent attirée aux plages de la Normandie. Comme c’est le cas pour tous les combattants qui y ont survécu, son âge témoigne du nombre de tragédies qu’elle a rencontrées. Elle s’arrête pour faire remarquer une plaque commémorative qui porte le nom de son frère cadet. Il a été tué en 1967, à Chatham (N.-B.), où il était pilote d’avion à réaction, alors elle a acheté la plaque pour honorer sa mémoire en même temps que la mémoire des soldats blessés qu’elle a soignés pendant les mois qui ont suivi le jour J. « Il y avait encore tant de blessés […] je me rappelle que, quand je servais les plateaux de nourriture, ils se lançaient les petits pains d’un côté de la salle à l’autre… Le courage, l’humour et la joie de vivre, d’être encore vivant après leurs expériences; eh bien, ce n’était pas une triste affaire. »

L’ancien combattant qui personnifie peut-être le mieux ces garçons grivois, c’est Don Roach, âgé de 82 ans, qui était alors ingénieur dans la marine marchande du Canada. C’est aujourd’hui qu’on se promène à la plage Juno pour la première fois; c’est une journée où le sable fait contraste avec le ciel printanier et où le vent du large fait claquer les drapeaux. C’est étrange, en regardant autour de soi, de voir un paysage de carte postale plutôt que le décor gris de la guerre. Le 6 juin 1944, Roach était premier maitre à bord d’un des cargos qui approvisionnaient les troupes alliées. Maintenant, la veille du jour J, on lui dit que le président de la France, Nicolas Sarkozy, va épingler la Légion d’honneur sur sa poitrine, le lendemain. Il hausse les épaules en souriant, comme s’il se désintéresse de l’honneur à venir, et semble minorer l’importance de son héroïsme. « Je vais me faire embrasser par le président de la France. » Il a un sourire triste et, vacillant sur ses jambes, marche sur le sable mou. On lui a souvent demandé quels sont les souvenirs qu’il a du 6 juin 1944. « Malheureusement, j’ai essayé d’oublier, dit-il. La guerre n’a rien de romantique, quoi qu’on dise. Ce n’est pas comme dans les films. La réalité, c’est le chagrin et les larmes. » Il évoque ses souvenirs pendant qu’il grimpe la pente en chancelant. « C’était ben plus facile à 20 ans — dans le temps, en 1944 — quand on courait sur le sable; et qu’on était inspirés par une mitrailleuse allemande dans le cul. »

Après la pluie, le sourire du président national de la Légion Wilf Edmond (à g.) et du vétéran de la Seconde Guerre mondiale Okill Stuart, à Caen. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Ce matin-là, alors que Roach affronte ses souvenirs sur le sable de la plage Juno, Robert Bruce, lui, va faire un tour à un petit cimetière français pour affronter les siens. Un sourire triste aux lèvres, cet homme amiable nous explique que son beau-frère, qui était parachutiste, est mort le matin du 6 juin 1944. « On ne sait trop comment, le navigateur s’est perdu […] et ils ont sauté au milieu des lignes allemandes. Il n’y en a que deux qui n’ont pas été tués […] les Allemands ont refusé (aux villageois) de les enterrer, au début, mais au bout d’un certain temps que les cadavres gisaient dans un champ, ils y sont quand même allés et les ont enterrés au cimetière de leur église. On y est allés. » Soixante-cinq ans, ce ne semble pas si long, quand la perte est encore si proche.

Les souvenirs montent avec la marée, mais la journée est pleine et nous n’avons pas le temps de nous y arrêter. Après le diner, les délégués font un tour au centre et puis ils assistent à une cérémonie avec dépôt de couronnes pendant laquelle on dévoile un monument à la Marine royale du Canada. Ensuite, il y a deux cérémonies commémoratives : une à Bernières-sur-Mer et l’autre au cimetière militaire canadien de Beny-sur-Mer et puis, après, il y a une réception donnée par la commune de Reviers. La veille du retour à l’hôtel, à Caen, la délégation prend un repas dans l’autocar, un souper en boites.

La délégation du jour J est divisée en deux groupes. Les sept anciens combattants, le président national Wilf Edmond et Gordon Marsh — qui représente les Army, Navy and Air Force Veterans in Canada (ANAVETS) — se joignent au premier ministre, en matinée, au Mémorial de Caen. Harper ayant remercié les anciens combattants, il se tourne vers les jeunes. « Dans les photographies de la Seconde Guerre mondiale ces gars étaient assez jeunes, certains d’entre eux n’étaient pas bien plus vieux que vous l’êtes aujourd’hui; ils avaient accepté la plus dangereuse des tâches qu’on puisse imaginer et changé le cours de l’histoire, et ils nous ont donné la société pacifique et prospère que nous avons aujourd’hui. On devrait toujours garder ça en mémoire, le reconnaitre et se tenir toujours prêts à défendre ces choses et ces valeurs. »

Là-dessus, l’autocar file vers le Normandy American Cemetery and Memorial où Roach reçoit la Légion d’honneur des mains du président français sous les yeux de Harper, d’Obama, du prince Charles et de Brown. Ce cimetière de la Seconde Guerre mondiale, où gisent 9 387 soldats américains qui ont donné leur vie pendant la guerre, domine la plage Omaha, à Colleville-sur-Mer. Les personnalités s’adressent à la foule d’environ 10 000 personnes pendant quelques minutes, mais ce sont les paroles d’Obama qu’on écoute avec le plus de concentration. « Les citoyens de toutes les croyances, ou sans croyance, ont fini par croire que nous ne pouvions pas demeurer des spectateurs laissant perpétrer la tuerie et la destruction. C’est pourquoi nous nous sommes engagés et avons envoyé nos fils se battre et, souvent, mourir, afin que les hommes et les femmes qu’ils n’avaient jamais vus retrouvent la liberté, dit Obama. […] C’est une histoire qui n’est jamais facile à dire, mais qui toujours nous rend espoir. Car en faisant face aux épreuves et aux peines de notre temps, et en arrivant au moment qui est la raison d’être de la vie, on ne peut que trouver des forces dans ces moments de l’histoire. »

Le petit groupe quitte la cérémonie à la plage Omaha, qui avait été annoncée à grands cris et rejoint les autres à la plage Juno. Une bruine transforme le ciel en une toile grise et la délégation s’assemble sous de brillants parapluies pour honorer les camarades. Le premier ministre prononce quelques mots avant que se joignent à lui le ministre Thompson d’ACC et le ministre d’État français Jean-Louis Borloo, pour déposer une couronne en l’honneur du Canada, et puis, à l’instar du président national Wilf Edmond aussi, les autres membres de la délégation déposent encore d’autres couronnes. C’est de la part de la Légion que Edmond dépose sa couronne à chaque cérémonie officielle et il fait une remarque relativement aux évènements commémoratifs. « C’est excellent, très solennel et émouvant, et ça aide à vraiment comprendre, quand on se trouve sur la plage avec ces anciens combattants. C’est une excellente leçon d’histoire. »

Les souvenirs profonds sont compliqués, comme l’est toute tentative de portraiture où l’on s’essaie à étaler le cœur du sujet. Quant à l’élégant Murray Knowles, aujourd’hui âgé de 92 ans, il est évident que son front est rasséréné grâce à sa famille et que ses souvenirs du jour J ont été adoucis. Il a servi dans la Marine royale du Canada, à bord du HMCS Louisburg (2e) et, à la fin de la guerre, il était capitaine de corvette. À la tombée du soir, il se tient sur la plage, à côté de son fils Stephen et se souvient. « On nous a dit qu’on allait faire partie d’un convoi qui allait attaquer avec les forces alliées une semaine avant le jour J […] essayer de sauver les pauvres gens qui étaient sous le joug des Allemands […]. Tout ce temps-là, j’attendais des nouvelles. Finalement, 23 jours après, une dépêche m’a apporté la nouvelle. Stephen était né le 6 juin 1944, six minutes avant minuit […]. Qui aurait crû que, 65 ans après, on célèbrerait son anniversaire ici? »

Le lendemain du jour J débute par une cérémonie commémorative au cimetière militaire canadien de Bretteville-sur-Laize, à Cintheaux, et puis le diner est servi à Cauvicourt. Prochaine escale, la place de l’Ancienne Boucherie, à une cérémonie pendant laquelle le ciel s’ouvre au-dessus de nous et il pleut le reste de la journée. La délégation, toute mouillée, poursuit son chemin vers le Jardin canadien du Souvenir, à l’abbaye d’Ardenne, où lui est racontée l’histoire sinistre de l’exécution de 20 soldats canadiens par des membres de la 12e Division SS de panzers, en juin 1944.

Le lundi matin, elle prend le départ pour une visite guidée, avec escales, y compris une au village de St-Lambert-sur-Dives, où le major David V. Currie a mérité la Croix de Victoria. Le lendemain matin, c’est le vol de retour et l’occasion de voir la France d’en haut.

L’aviateur silencieux Leonard Wilson voyait la plage Juno d’en haut pendant la campagne de Normandie. D’après ses souvenirs, il est arrivé le 16 ou le 17 juillet et il était basé à Beny-sur-Mer, d’où il partait en reconnaissance armée dans un Spitfire. « La plage était toujours complètement embrouillée parce que la terre se faisait fouiller par les camions, les trains, les tracteurs, les bombes et tout. Il y avait toujours comme un brouillard dans l’air qui grimpait jusqu’à 5 000 pieds, alors quand on s’approchait en avion, on voyait une surface plane, presque comme une table de billard […]. Quand on plongeait en dedans, c’était un tout autre monde. »

De nombreux dignitaires sont allés à la côte normande pour dire leur pensée et essayer d’inspirer le monde, mais pas un seul mot d’entre tous ces discours ne peut se comparer à ce que l’on ressent quand on a passé sept jours en compa­gnie de sept anciens combattants. Même les mots incomparables de Barack Obama ne peuvent rivaliser avec les petites anecdotes dont ils nous font part, alors quel artiste y a-t-il qui puisse étaler tant de vie avec ses pinceaux? C’est d’une arduité décourageante, mais ce n’est rien à comparer aux chances qu’il y avait contre le succès du jour J.

Un mémorial vivant : au nombre de 100 000

La première place a été décernée à Jessica Wu de Vancouver pour cette œuvre d’art, dans la catégorie intermédiaire du concours d’affiches en couleurs de la Légion de 2007. [ILLUSTRATION : JESSICA WU]

Une grande partie des poèmes les plus connus parmi ceux dont les thèmes portent sur la guerre et sur le souvenir ont été écrits par des hommes ou des femmes qui ont été aux champs de bataille ou qui ont aidé les blessés, les mourants, dans les hôpitaux militaires de fortune. Ce qui est remarquable, c’est que les générations de jeunes canadiens qui n’ont jamais combattu ont cherché, en grandissant, des moyens d’exprimer leurs réflexions et leurs sentiments sur ces mêmes thèmes. Ils ont fait cela à la maison et à l’école.

Chaque année, la Légion royale canadienne invite les écoliers à mettre leurs aptitudes littéraires ou en art visuel à l’épreuve, en participant aux concours nationaux qui, ces dernières années, attirent plus de 100 000 élèves. Les compétitions en sont de composition, de poésie et d’affiches en couleurs ou en noir et blanc, qui illustrent au mieux ce qu’est le jour du Souvenir à leurs yeux.

Les concours ont commencé pendant les années 1950, quand la Légion était en plein milieu d’un examen de conscience sérieux. En ce temps-là, la Légion était bien établie en tant qu’organisme d’anciens combattants unis soucieux principalement d’améliorer les avantages aux anciens combattants et de s’assurer que le service et les sacrifices à la guerre ne soient pas oubliés.

En 1955, le président national d’alors, John Anderson, d’Ottawa, dit aux légionnaires : « aujourd’hui, la Légion canadien-ne est confrontée à un choix. Elle peut rester une force vitale pour le Canada à venir ou elle peut se laisser choir dans un déclin progressif. Nos antécédents sont reluisants, mais quel chemin allons-nous prendre maintenant? »

Anderson insista que les lois qui touchent les anciens combattants et le travail du bureau des services de la Légion devaient demeurer les principales préoccupations de l’organisation. Cependant, il insistait aussi que la Légion était « assez grande pour assumer d’autres responsabilités […] des responsabilités dans le domaine du service à la collectivité. »

« Le défi fut relevé, et même plus », écrivait, en 1960, Clifford H. Bowering dans son livre Service: The Story of the Canadian Legion. « En acceptant cela, les membres de la Légion ont pratiquement dit que le service à la collectivité représenterait un monument vivant à la mémoire de leurs camarades tombés au champ d’honneur […].

« Tout le monde profite des activités actuelles de la Légion, qu’on soit ancien combattant ou non, qu’on soit jeune ou vieux. »

Quant à la jeunesse, le projet le plus ambitieux était l’établissement d’un programme d’athlétisme, l’histoire d’un succès national qui n’a jamais cessé. La Légion désirait aussi beaucoup encou-rager les jeunes intellectuellement.

Dans son rapport au Congrès national de 1958, le Comité national consultatif du coquelicot déclarait que « le CNCC a écouté avec un vif intérêt le rapport des activités menées par divers comités divisionnaires dans leurs directions respectives. Parmi les plus intéressantes, il y a le concours de composition mené dans les écoles du Nouveau-Brunswick. Il […] en a résulté 8 000 compositions, dont 1 000 ont été remises à la Direction divisionnaire.

« Les écrits, sur le sujet général qu’est la signification du jour du Souvenir, se sont avérés d’une qualité surprenante. »

Au Congrès national de 1960, le président du Comité national du coquelicot rapportait que « plusieurs directions portent leur regard vers un avenir lointain relativement au concours de composition dans les écoles, sur le sujet du souvenir et du coquelicot, encourageant ainsi les citoyens canadiens à examiner plus profondément que d’habitude la raison d’être du jour du Souvenir ».

Il fut décidé que la Direction nationale remettrait deux prix, de 50 $ chacun, pour les meilleures compositions sur le souvenir. Le premier prix serait décerné à un élève d’école secondaire (de la 9e à la 12e année) et le deuxième le serait à un élève d’école primaire (jusqu’à la 8e année).

Au Congrès national de 1962, le président national du coquelicot Ron MacBeath rapportait que le premier prix dans la catégorie des écoles secondaires avait été décerné à Mae Dunham de Filmore (Sask.). La deuxième place avait été remportée par Dennis Kendel de Langenburg (Sask.). Dans la catégorie des écoles primaires, la gagnante était Renée Neveu de Campbellton (N.-B.) et la deuxième était Pamela Kern de Beaconsfield (N.-B.).

Deux années plus tard, le président national du coquelicot A.H. Adams annonçait que le programme recevait plus de 15 000 inscriptions, lesquelles provenaient de neuf provinces. « Je suis sûr qu’aucun article dans les journaux, aucune histoire à la radio ou à la télévision, aucune affiche, pamphlet ou plaquette ne pourrait valoir autant », dit-il aux délégués.

En 1966, les gagnants des concours étaient invités à Ottawa pour participer au service du jour du Souvenir, au Monument commémoratif de guerre du Canada.

À l’occasion d’une réunion, l’année suivante, des membres du CNCC se di-saient inquiets de la réduction marquée de la qualité des compositions qui avaient été présentées, ainsi que de leur nombre. Un comité ad hoc fut donc établi, qui consulta les membres de la collectivité des enseignants. On recommanda que les élèves aient le choix de faire une composition ou un poème. Le comité remarquait par la suite que la qualité et le nombre des inscriptions s’étaient améliorés.

Le concours d’affiches fut ajouté en 1983 et, au Congrès national de l’année suivante, les délégués acceptaient d’inviter le gagnant senior de la catégorie des affiches à Ottawa, à la cérémonie nationale du jour du Souvenir.

Au début, les affiches pouvaient être en couleurs ou en noir et blanc, mais, étant donné que les concours croissaient, il fut décidé de créer deux catégories, celle des noir et blanc étant ajoutée en 1991. Comme le remarquait notre rédacteur attitré Bill Fairbairn dans son article sur les concours de cette année-là, « l’introduction d’une catégorie d’affiches en noir et blanc a eu lieu de manière opportune pour Duncan MacDonald de Hartland (N.-B.). Il est daltonien. » MacDonald était le ga-gnant sénior du concours, cette année-là.

Bien que l’agencement a été fixé depuis, le niveau de participation aux concours, lui, n’a cessé de croitre, le nombre d’œuvres dépassant maintenant les 100 000 par année.

Les concours commencent chaque année en septembre, quand un pamphlet est expédié aux écoles du pays, dans un envoi d’Anciens combattants Canada. « On le dit alors aux filiales et elles cherchent des occasions d’envoyer des membres dans les écoles pour parler du programme », nous explique Steven Clark, le secrétaire du Comité national du coquelicot et du souvenir. « Beaucoup d’enseignants incorporent le programme dans leur programme éducatif. »

Les concours commencent à la filiale, chacune d’elles décidant de la date jusqu’à laquelle les œuvres seront acceptées; toutefois, cette date est habituellement arrêtée pendant la pé­riode précédant le jour du Souvenir. Les représentants de la filiale envoient les premières places à la zone, et puis au district et enfin au niveau divisionnaire.

Les directions divisionnaires doivent faire parvenir leurs œuvres à la Direction nationale avant une certaine date. « Le verdict est habituellement rendu à la troisième semaine de mars et puis on fixe notre propre date limite, le 31 mars, pour renseigner les directions sur les résultats », dit Clark.

Ensuite, le président national écrit à chaque personne qui a obtenu une première ou une deuxième place, ou une mention honorable. Les gagnants des premières places reçoivent une plaque en reconnaissance de leur réalisation et l’école en reçoit une aussi, en l’honneur de la réalisation de l’élève.

Quant aux concours d’affiches, celles qui ont mérité une première place sont exposées aux édifices du Parlement, depuis le mois de juin jusqu’au mois de mai suivant. Les compositions et les poèmes ayant obtenu une première place sont aussi exposés, dans un grand format. Ceux des deuxièmes places sont exposés partout aux édifices du gouvernement pendant la période du jour du Souvenir.

Les jeunes gens qui participent aux concours habitent loin des champs de bataille boueux et ensanglantés, mais ils démontrent quand même qu’ils peuvent ajouter leur voix fraiche au message du souvenir.

Face aux tombés

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En juin, Solange Saulnier, âgée de 17 ans, de Haut-Rivière-du-Portage (N.-B.), était l’une des deux élèves qui représentaient la jeunesse du Canada au pèlerinage d’Anciens combattants Canada organisé en l’honneur du 65e anniversaire du jour J. Le voyage et les relations qu’elle s’y est faites avec les anciens combattants ont été des expériences inoubliables pour cette ambassadrice de la jeunesse choisie dans le cadre du programme Rencontres avec le Canada.

Solange Saulnier à la tombe de Bernard Haché. [PHOTO : JENNIFER MORSE

L’histoire de Bernard racontée

par Solange Saulnier

Mon nom est Solange Saulnier. J’ai 17 ans et je suis originaire de Haut-Rivière-du-Portage au Nouveau-Brunswick, Canada. Dans la semaine du 10 au 15 novembre 2008, j’ai eu la chance de participer à la semaine Le Canada se souvient, au Centre Terry-Fox à Ottawa, dans le cadre des Rencontres du Canada Historica. Tout au long de cette semaine, j’ai rencontré plus de 130 jeunes de mon pays, plusieurs vétérans et quelques anciens combattants. J’ai été sélectionnée pour faire partie d’un duo de jeunes Canadiens pour participer à un pèlerinage en France à l’occasion du 65e anniversaire du jour J et de la bataille de Normandie. Ce voyage était très important pour moi puisque la guerre est un évènement qui m’affecte énormément. Mes deux grands-pères et plusieurs de mes oncles ont combattu.

J’ai passé la première semaine du mois de juin en France avec la délégation canadienne. Tout au long de mon voyage j’étais accompagnée d’anciens combattants. J’ai eu la chance d’avoir des conversations très enrichissantes avec eux. Je suis une passionnée de l’histoire. À mon avis il faut bien comprendre notre passé pour mieux comprendre le présent et le futur. Cependant, la guerre était une partie de l’histoire que j’avais de la difficulté à comprendre. Avant mon voyage, j’avais reçu des vidéos concernant la guerre et quand je les écoutais j’avais de la difficulté à les comprendre. Le fait d’aller visiter plusieurs monuments commémoratifs et d’aller à la plage Juno avec ces anciens combattants, m’a fait comprendre l’histoire de façon dont tout le monde devrait la comprendre. C’est une expé­rience en or d’avoir la chance de discuter avec ceux qui ont vécu la guerre. À mon retour de mon voyage, j’ai réécouté les vidéos et maintenant je les comprends à merveille.

Je retiens beaucoup de mon expérience. J’étais tellement fière d’être canadienne et de représenter mon pays en France, car les Canadiens sont des héros pour eux. J’étais ho­norée de faire ce voyage avec tous ces gens exceptionnels. Ce voyage a été très émotionnel pour moi. J’ai eu la chance de voir les cimetières canadiens et les plages où les Canadiens étaient débarqués, j’étais ébranlée. Je juge important de se souvenir de ces évènements tragiques afin d’éviter qu’ils ne se reproduisent. Durant mon voyage, l’expérience que j’ai eue le plus de difficulté à faire était de rendre hommage à un soldat de ma région qui était décédé au débarquement. J’ai fait une recherche sur la vie de Bernard Haché. Il était un ami proche de mon grand-père Anthony Haché et ils étaient allés à la guerre ensemble. En faisant cette recherche ça ma fait réaliser que chaque soldat décédé avait une histoire. J’ai eu la chance d’aller devant la tombe de M. Haché et de lui parler. C’était très émouvant et j’avais beaucoup de difficulté à cacher mes émotions.

Pour conclure, je suis très honorée d’avoir fait partie de la délégation canadienne, d’avoir effectué des visites en compagnie de la délégation et d’avoir participé à diverses cérémonies. C’est la plus belle expérience de ma vie et elle restera gravée en moi à jamais.