Gains doubles aux concours annuels de souvenir

Noir et blanc sénior : première place  Natalie Lloyd de Waterloo (Ont.) [ILLUSTRATION : NATALIE LLOYD]

Il semblerait qu’il y a fort peu de chances que les milliers d’élèves canadiens qui conçoivent, réalisent et soumettent une œuvre commémorative aux concours d’affiches et de littérature de la Légion royale canadienne gagnent un prix.

Avant que le prix national soit décerné à un élève, il faut qu’il ait remporté la compétition de la filiale, celle de la zone souvent aussi, et puis ensuite celles du district et de la division. Pourtant, dans certains cas, comme dans celui de Natalie Lloyd de Waterloo (Ont.) et dans celui de April McInnes de Glenburnie (Ont.), la victoire, malgré les grandes chances qu’on a contre soi, n’arrive pas une seule fois, mais deux.

Ces deux jeunes femmes se joignent à un groupe d’autres gagnants des concours de cette année, des concours qui font partie d’un évènement annuel organisé par la Légion dans le but de promouvoir le souvenir chez les jeunes canadiens.

Le concours se divise de deux manières : les catégories d’âge et celles de discipline. Les concours d’affiches ont quatre catégories selon l’âge (primaire — école maternelle, années 1, 2 et 3; junior — années 4, 5 et 6; intermédiaire — années 7, 8 et 9; et sénior — années 10, 11 et 12) et les concours littéraires, en ont trois, junior, intermédiaire et sénior.

Les deux divisions du concours d’affiches sont celle des couleurs et celle des noir et blanc. L’œuvre des gagnants nationaux des concours d’affiches est affichée bien en évidence au Musée canadien de la guerre, du mois de juin au mois de mai de l’année suivante. Les affiches ayant mérité la deuxième place et celles qui ont mérité une mention honorable sont exposées aux édifices du Parlement, en novembre, pendant la période du souvenir annuelle.

Le concours littéraire aussi a deux divisions : composition et poésie. Les entrées séniors obtenant la première place dans chaque division sont aussi exposées au Musée canadien de la guerre de juin à mai de l’année suivante.

Pour la brillante Natalie Lloyd de Waterloo, le prix qu’elle a obtenu pour la première place dans la catégorie sénior grâce à une affiche en noir et blanc, très émouvante, d’un légionnaire se remémorant ce qu’il faisait à la guerre, est son deuxième prix sénior au niveau national. Extraordinairement, elle avait gagné il y a deux ans, quand elle était en 10e année, dans la catégorie sénior aussi, grâce à une autre affiche qu’elle avait créée.

Alors, comme maintenant, Lloyd s’était inspirée de son grand-père, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui habite dans la région d’Ottawa. Bien que l’affiche de l’élève de 12e année ne soit pas exactement un portrait de son grand-père, elle dit que « ça lui ressemble beaucoup ».

Le thème de l’affiche se résume le mieux, dit-elle, grâce à l’inscription qui s’y trouve : « A Legacy of Freedom…Pass it on! » (La liberté comme patrimoine… Transmettez-le!).

« Le vétéran de la guerre est tranquillement assis à se rappeler ce qui est arrivé et il est en train de l’écrire pour le transmettre à la génération suivante. Pendant les guerres, ils ont créé un patrimoine pour nous et c’est notre responsabilité de le préserver et de le prolonger. Maintenant, on est en (Afghanistan) et on s’y bat pour la liberté, alors on est en train de le transmettre. »

Lloyd, qui a l’intention de faire un stage d’un an dans le cadre d’un programme offert à l’église de sa collectivité avant de, peut-être, aller à l’université, dit qu’elle a planifié son affiche pour inclure autant d’expériences militaires que possible dans la même page.

« C’est une espèce de collage, dit-elle. J’essayais de représenter les diverses parties du militaire. Ils se battaient de par les mers et de par les terres, ainsi que dans les airs, alors ils sont tous là. »

April McInnes, elle, n’a pas attendu deux ans pour gagner son deuxième prix. Cette jeune élève de la Elginburg  and District Public School, a remporté le premier prix cette année dans les deux catégories primaires d’affiches, noir et blanc et couleurs.

Les entrées de McInnes, qui sont passées par la filiale Bob Richardson de Sydenham, indiquent une sensibilité artistique extraordinairement bien développée chez quelqu’un de si jeune.

« Au niveau primaire, ce que font les enfants, c’est habituellement du copiage réaliste, mais pour que (McInnes) étale des couleurs comme ça, c’est sophistiqué au-delà de son âge, dit la directrice générale Jennifer Morse de la revue Légion, une des juges à l’échelon national.

Bien que le jugement au niveau de la collectivité soit fait par des béné­voles dans les filiales de la Légion, toutes les entrées gagnantes soumi­ses à la division sont jugées au niveau national par des professionnels du domaine. Le concours d’affiches, par exemple, a été jugé par Morse, par la conservatrice d’arts Laura Brandon du Musée canadien de la guerre et par l’historien et ancien conservateur d’arts Hugh A. Halliday du musée de la guerre.

En plus des victoires doubles de Lloyd et de McInnes, il y a eu beaucoup d’autres points forts parmi les engagements de cette année. L’affiche en couleurs de la première place à la division sénior, œuvre de Sam Loewen, est remarquable non seulement pour son mérite technique et ses couleurs, mais parce que c’est est celle qui, cette année, est le plus concentré sur le conflit en Afghanistan, en ce qui concerne le thème et le contenu.

La composition junior qui a mérité la deuxième place, celle de Kailey Kralkay, intitulée A Soldier et qui servait à discourir sur la signification d’un mot si souvent utilisé, a aussi été influencée par la mission en Afghanistan. « Je pense que tous les soldats sont des héros. Je pense qu’ils méritent tous une médaille, quoi qu’ils aient fait à la guerre, parce que ce ne doit pas être facile de quitter les êtres chers pour aller participer au combat de quelqu’un d’autre. Je suis heureuse qu’ils ont eu le courage et la force de défendre notre pays. »

Breanna van Beek approche le souvenir d’une manière plus éternelle dans son poème intitulé Eyes Wide Open (les yeux bien ouverts), pour lequel la première place lui a été décernée dans la catégorie junior et qui commence par ces vers surprenants :  « Je m’amuse à creuser dans le sable, heureuse/Vous creusez la tombe de votre meilleur copain, aujourd’hui. »

Comme les années passées, les quatre gagnants séniors aux concours de littérature et d’affiches vont aller à Ottawa en novembre pour participer à la cérémonie nationale du jour du Souvenir, où ils déposeront une couronne de la part de la jeunesse canadienne. Ils auront aussi l’occasion de rencontrer, entre autres, la gouverneure générale Michaëlle Jean et le premier ministre Stephen Harper.

Pour Lloyd, gagnante du concours d’affiches en noir et blanc, le voyage à Ottawa où elle va représenter la jeu­nesse du Canada sera son deuxième, mais cela ne change en rien l’intérêt qu’il a pour elle.

« Je pourrai voir mon grand-père et tout, dit-elle, et j’ai très hâte de rencontrer les autres gagnants des concours et les cadets qui vont être là. Et j’ai hâte aussi de rencontrer la gouverneure générale et le premier ministre. »


Concours d’affiches de 2009 Affiche sénior : première place  Sam Loewen de Lethbridge (Alb.) [.]Couleurs intermédiaire : première place  Yeseul Oh de Stratford (Î.-P.-É.) [.]

Couleurs junior : première place  Kyler Gray de Duncan (C.-B.) [.]

Couleurs primaire : première place  April McInnes de Glenburnie (Ont.) [.]

Noir et blanc sénior : première place  Natalie Lloyd de Waterloo (Ont.) [.]

Noir et blanc intermédiaire :   première place  Sarah Nicholson de Mount Forest (Ont.) [.]

Noir et blanc junior : première place  Jeremy Hon de Richmond Hill (Ont.) [.]

Noir et blanc primaire : première place  April McInnes de Glenburnie (Ont.) [.]


Concours de composition de 2009Pourquoi se souvenir

Stephanie Adams

« L’endurance des maux de la guerre est terrible et il faut une éternité pour les régler. »
– Thomas Jefferson

Se souvenir des horreurs et des sacrifices de la guerre est un aspect crucial de ce qu’on doit faire pour que l’humanité progresse. Quel que soit le genre de conflit, il y a des pays et des particuliers qui se battent pour quelque chose en quoi ils croient fortement ou qu’ils espèrent préserver. Nous ne pouvons qu’espérer que les gestes qu’ils posent nous servent de leçon et qu’un avenir meilleur se réalise. Pour que quelqu’un puisse faire son apport à une solution, il faut qu’il comprenne les évènements passés. La vie parmi les peuples du monde sera toujours parsemée d’entraves. Sans comprendre notre passé, ainsi que les efforts et les sacrifices qui ont été faits à la guerre, la marche en avant ne serait pas possible. En d’autres mots, ce n’est que lorsque les leçons du passé ont vraiment été épluchées que la société peut créer des buts concrets menant à un avenir meilleur. La guerre est une tragédie. Le mieux qu’on puisse espérer, c’est de faire en sorte que l’histoire ne se répète pas.

Étudier la guerre et s’en souvenir nous permet de devenir plus conscients de ce que les gens ont enduré aux conflits passés et présents. Les guerres n’affectent pas que les adultes : elles affectent aussi les enfants. En réalité, l’incapacité des enfants innocents d’influencer la violence les rend complètement vulnérables et le plus gravement affectés. Ils sont victimes de violence terrifiante, souffrent physiquement et émotionnellement, subissent les sévices relatifs au rationnement des vivres, des endroits inconnus comme les abris contre les bombardements et, en général, sont dépourvus de sécurité. La guerre est quelque chose que les enfants ne devraient pas connaitre. Les stress des guerres qui durent longtemps comme les guerres mondiales, n’ont pas affecté que les combattants, ils ont aussi affecté ceux qui restaient au foyer. Ils éprouvaient la peur de recevoir un télégramme leur apprenant qu’un être cher avait été blessé ou tué. Ils se trouvaient aussi dans des conjonctures étranges car la guerre changeait leur vie au foyer. Les usines se mettaient à produire le matériel et les munitions dont on avait besoin à l’étranger, ce qui signifiait qu’elles ne pouvaient pas produire la nourriture, les voitures, les choses de tous les jours. Le train quotidien comme se rendre au travail, acheter des aliments, ou même aller chez le médecin devenait de plus en plus difficile.

Il n’était plus possible d’obtenir les choses qu’on tenait pour acquises.

Les séquelles ne disparaissent malheureusement pas au moment où se taisent les canons. Les effets post-traumatiques peuvent persister tout le reste de la vie et ont un impact sur les gens autour d’eux. Les soldats et autres victimes se sentent souvent incapables de reprendre leur vie normale et recourent à l’abus d’alcool ou de drogues, ou à d’autres moyens néfastes, pour émousser les souvenirs. Heureusement que, grâce à l’étude de la guerre qu’on faite certaines personnes, on comprend mieux qu’avant ce qu’il faut faire pour aider les gens qui ont subi la guerre à faire face à leurs souvenirs. Les traitements, le counseling peuvent aider les victimes à se sentir moins isolées.

L’implantation de la violence dans notre société et sa bien trop grande glorification, tiennent, entre autres, des films, des livres et des médias populaires traditionnels. Les histoires d’Hollywood n’aident pas la société à comprendre les facteurs qui entrainent la guerre ni ses conséquences horribles. Si l’on étudie et si l’on comprend, les faits et les évènements manifestes de la guerre, on peut comprendre pourquoi il est si important de faire tout ce qu’on peut pour résoudre nos conflits pacifiquement. D’après moi, la génération nord-américaine d’aujourd’hui en particulier ne voit la guerre que du point de vue des médias. Pour bien trop d’enfants autour du monde, la guerre est quelque chose qu’ils vivent, qu’ils respirent tous les jours et c’est la seule vie qu’ils connaissent. Il est important d’enseigner la guerre à chaque génération, qu’elle comprenne à quel point elle est chanceuse et qu’elle soit fière de ce que les pays comme le Canada ont accompli, qu’ils continuent d’accomplir.

Il y a beaucoup de Canadiens qui considèrent beaucoup de choses comme allant de soi. Nous avons la liberté, la paix, les droits de l’homme, le choix individuel. Il est important de se souvenir que ces aspects de notre vie ont été obtenus grâce aux sacrifices de braves soldats, aux guerres passées. Quand on se souvient de leur persévérance, on comprend la vraie valeur de la li­berté que des millions d’hommes et de femmes ont préservée en se battant. Pour bien des gens autour du monde, un pays comme le Canada n’est rien qu’un rêve, mais un rêve qui ne se réalisera jamais. En conséquence des efforts et des sacrifices faits pendant des générations, nous profitons de la paix et de la liberté dans notre pays. Ceux qui ont fait les sacrifices à la guerre, et qui continuent de les faire, le font pour leur famille, leurs amis, leurs traditions, ce en quoi ils croient. Les soldats canadiens sont fiers des efforts qu’ils font pour donner la liberté et la démocratie à d’autres peuples.

Si nous ne nous souvenons pas des efforts du passé et de ceux du présent, les sacrifices de nos soldats n’ont pas de raison d’être. L’espoir d’un monde meilleur autour de la planète commence par le souvenir des guerres passées et par la compréhension des erreurs de l’humanité.


Gagnants nationaux de 2009Séniors

Affiches en couleurs — Premier : Sam Loewen de Lethbridge (Alb.); deuxième : Byeong Sung Lee de Langley (C.-B.); mention honorable : Carrie Ann Sweetapple de Glovertown (T.-N.).

Affiches en noir et blanc — Première : Natalie Lloyd de Waterloo (Ont.); deuxième : Amanda Clark de Wolseley (Sask.); mention
honorable : Lacey Beebe de Kingston (N.-B.).

Composition — Première : Stephanie Adams de Newport (N.-É.); deuxième : Jared Arsenault de Richmond (Î.-P.-É.); mention
honorable : Drew Haight de Cartwight (Man.).

Poésie — Première : Hailey Cervo de Nobleford (Alb.); deuxième : Alyssa Trombley de Midale (Sask.); mention honorable : Heather Eason de Wawa (Ont.).

Intermédiaires

Affiches en couleurs — Premier : Yeseul Oh de Stratford (Î.-P.-É.);
deuxième : Rosa Kwon de Kingston (Ont.); mention honorable : McKenna Vickers de St. Albert (Alb.).

Affiches en noir et blanc — Première : Sarah Nicholson de Mount Forest (Ont.); deuxième : Erin Jung de Winnipeg; mention honorable : Stephanie Ellis de Unity (Sask.).

Composition — Première : Kathy Liu d’Ottawa; deuxième : Caroline McGuigan de Charlottetown; mention honorable : Alissa Going de Vauxhall (Alb.).

Poésie — Première : Emily Cann de Charlottetown; deuxième : Tiffany Richards de Northern Bay
(T.-N.); mention honorable : Kylie McCullough de Lindsay (Ont.).

Juniors

Affiches en couleurs —
Premier : Kyler Gray de Duncan (C.-B.); deuxième : Abigail Schonewille de Athens (Ont.); mention honorable : Tristian Gordon de West Northfield (N.-É.).


Affiches en noir et blanc —
Premier : Jeremy Hon de Richmond Hill (Ont.); deuxième : Jason Theriault de Bathurst (N.-B.); mention honorable : Eldon Slingerland de Coaldale (Alb.).


Composition —
Première : Nicole Belliveau de Sussex (N.-B.); deuxième : Kailey Kralkay de Quill Lake (Sask.); mention honorable : Selma Kusturica de Kelowna (C.-B.).

Poésie — Première : Breanna van Beek de Stony Plain (Alb.); deuxième : Amber Payne de Woody Point (T.-N.); mention honorable : Maya Tittle de Wolseley (Sask.).

Primaires

Affiches en couleurs — Première : April McInnes de Glenburnie (Ont.); deuxième : Caius Quist de Marwayne (Alb.); mention honorable : Noah Harris de Bonavista (T.-N.).


Affiches en noir et blanc —
Première : April McInnes de Glenburnie (Ont.); deuxième : Lucas Scott de Burnt Point (T.-N.); mention honorable : Megan Deal de Brownlee (Sask.).

Le dernier vétéran des plaines d’Abraham

La toile de sir Benjamin West The Death Of Wolfe (la mort de Wolfe) où l’on voit les derniers moments du général britannique, en 1759. [ILLUSTRATION : SIR BENJAMIN WEST, COLLECTION BEAVERBROOK, MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE—19910216-332]

En ce matin de novembre frais et ensoleillé, il y a un Union Jack qui claque au vent. Il est tout en haut de la falaise de Québec où le Saint-Laurent se rétrécit. Les dignitaires se sont assemblés au Jardin des gouverneurs, près du château Saint-Louis, la forteresse où ont logé les gouverneurs de la Nouvelle-France et de l’Amérique du Nord britannique pendant plus de deux siècles depuis Champlain. Nous sommes en 1827 et les personnalités sont ici pour poser la pierre angulaire d’un monument qu’on érige en l’honneur du général James Wolfe et du marquis Louis-Joseph de Montcalm.

À la cérémonie, dans tous leurs atours pour l’occasion il y a les officiers supérieurs de la garnison britannique de Québec et les vénérables maitres de la loge maçonnique qui a assumé la responsabilité du monument. Le son des cornemuses des Highlanders plane dans les rues de la ville animée aux 27 000 habitants. L’invité d’honneur est le gouverneur général, lord Dalhousie, qui a utilisé une bonne partie de sa fortune personnelle pour que le monument à Wolfe — et à Montcalm aussi, bien sûr — puisse être construit.

Dalhousie croit que c’est une honte que, 68 ans après la bataille des Plaines d’Abraham, les Bas-Canadiens n’aient pas encore estimé opportun d’honorer les héros condamnés de la bataille.

Au dire de Dalhousie, « Nous sommes assemblés aujourd’hui pour poser la fondation d’une Colonne en l’honneur de deux hommes illustres, dont le nom a été immortalisé par leurs hauts faits et par leur mort, et qui ont rendu Québec célèbre dans l’histoire du monde ».

Peu avant le point culminant de la cérémonie, Dalhousie se tourne vers la foule et s’adresse à un vieil homme. « M. Thompson, nous vous honorons ici en tant que compagnon d’armes et témoin vénérable de la chute de Wolfe : veuillez nous faire l’honneur de témoi­gner en cette occasion aussi, au moyen du maillet que vous avez en main. »

James Thompson, qui a remarquablement vécu 95 ans et qui a encore tout ses esprits, s’avance en trainant les pieds. Le capitaine John Young du 79th Highlanders Regiment, l’homme qui a conçu l’obélisque de 60 pieds, est à côté de lui. Le maillet « tenu fermement », Thompson frappe consciencieusement les Trois coups mystiques et cérémoniels de la Maçonnerie, pour inaugurer le monument aux commandants tombés et, dans un sens, à lui-même. Après tout, James Thompson est renommé comme le dernier vétéran — britannique, français, autochtone ou américain — de l’affrontement, bref mais capital, qui a eu lieu le matin du 13 septembre 1759.

Le monument en l’honneur de Wolfe et Montcalm à Québec. [PHOTO : COLLECTION SIR SANDFORD FLEMING, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA—C-003440]

Vers la fin de sa vie, Thompson a dicté un compte rendu détaillé de la campagne de Québec, dans lequel il fait remarquer le grand sacrifice du 78th Highlanders Regiment, dont il était, à la bataille fatale où il poursuivait les Français en fuite. « Une chaude échauffourée s’en est suivie, où ils (les Highlanders) ont beaucoup souffert. »

Thompson l’avait probablement ressentie, cette souffrance, car il ne se trouvait pas aux Plaines lors de la bataille; il avait charge de transporter rapidement les blessés de son régiment en bas de la falaise, dans les bateaux, jusqu’à un hôpital de campagne de l’autre côté du fleuve, à Lévis. Toutefois, il avait certainement couru un grand danger lors du revers sanglant de Wolfe à Beauport (en juillet), lors du triomphe des Français à Sainte-Foy (qui avait eu lieu au printemps 1760) et à la prise décisive de Montréal par la suite (en été).

Il était aussi avec Wolfe un an aupa­ravant, à Louisbourg, où, jeune soldat, il avait commencé à identifier le géant de l’histoire britannique à l’image du père. Thompson, pendant la dédicace du monument, s’est probablement rappelé avec émotions de ce temps-là de sa vie. L’une d’entre elles concernait peut-être un souvenir spécial où il considérait la fin de l’été 1758, après que les Britanniques eurent pris la forteresse française de l’ile du Cap-Breton.

Thompson s’est souvenu, par la suite, de la première fois qu’il a rencontré Wolfe. Dans une réminiscence enre-gistrée par son fils James et intitulée General Wolfe—the Soldier’s Friend (l’ami du soldat), Thompson remarquait que l’eau du fort français « avait des effets particulièrement mauvais pour toute l’armée et je ne m’en suis pas sorti indemne; j’ai souffert d’une maladie qui, en quelques jours, ne m’a plus laissé que la peau et les os ». Thompson, espérant « se faire un peu de muscles », se força à aller se promener au terrain montagneux du Cap-Breton, si semblable à celui de sa ville natale de Tain, en Écosse.

« Un jour, alors que je flânais ainsi, je vis quelqu’un en civil venir vers moi; ce n’était nul autre que le général Wolfe. Quand il est arrivé à ma hauteur, il m’a accosté et m’a appelé “frère soldat”, (comme) il s’adressait habituellement aux hommes. »

Après s’être enquis de sa santé, Wolfe proposa à Thompson de s’asseoir avec lui sur une pierre, pour bavarder. « Il m’a donné beaucoup de bons conseils et m’a dit de faire attention à ce que je mangeais, et encore plus à ce que je buvais. Après avoir passé un certain temps […], il m’a quitté en me disant des mots que je n’oublierai jamais : Salut, frère soldat! […] il était si gentil et attentionné à l’égard de nos hommes, qu’ils se seraient donnés corps et âme pour lui. »

À peine un an après, à Québec, Thompson rendait un dernier service à Wolfe. « Ce fut mon sort de commander le détachement qui a transporté son corps à bord du bâtiment de guerre — je ne me souviens plus de son nom — qui l’a emmené en Angleterre. »

Il s’agissait du Royal William et, comme Thompson le raconte aussi, une tempête a failli le faire sombrer, à son départ, au large de l’ile d’Orléans.

Si inoubliable fut-ce, le temps que Thompson a passé avec Wolfe n’a pas été le seul évènement extraordinaire pendant la longue vie, pleine d’actions dramatiques, qu’il a eue, au service infatigable de Québec, une ville petite mais d’une grande valeur stratégique.

La représentation, faite par un artiste, de la prise de Québec de 1759. [ILLUSTRATION : JULES-ERNEST LIVERNOIS, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA—C-001078]

Quand Thompson, un grand et solide gaillard, n’avait pas bien plus de vingt ans, l’envie le prit de quitter l’Écosse pour aller chercher une terre et la prospérité au Nouveau-Monde. Un cousin à lui l’a encouragé à s’engager dans l’armée britannique. Malheureusement pour lui, son mentor et protecteur, qui aurait pu le faire nommer officier, a été parmi les premiers à périr sous les canons français, à Louisbourg.

Bien que ses ambitions militaires avaient essuyé un revers, Thompson a fini par créer un héritage considérable en tant que civil en service au Québec, un héritage bien documenté s’avère-t-il, grâce à sa mémoire extraordinaire, et le don d’écrire en anglais; la plupart des recrues de la force d’invasion des trois régiments de Highlanders (les 42e, 77e et 78e) ne parlaient que gaélique. Ses notes, journaux et réminiscences copieux ont été pour les historiens un trésor de détails sur la vie de tous les jours au Québec d’après 1759.

Par exemple, étant donné que c’était un homme tellement sensé, son compte rendu du 16 octobre 1785, le « Dark Day (jour sombre) of Canada », fait frissonner le lecteur. « À quatre heures, il faisait noir à nouveau et un coup de tonnerre des plus extraordinaires a choqué nos gens dans la vieille citadelle, comme de juste, et (comme on dit), a engendré une puanteur de souffre qui a failli les étouffer. L’eau dans leurs bacs et sous les goulottes des avant-toits devint noire comme de l’encre. L’eau apparaissait noire partout, surtout celle qui était exposée à l’air […]. C’est la première fois de ma vie que j’ai pris un diner, à deux heures de l’après-midi, à la lueur des chandelles. »

D’après l’historien militaire Ian Macpherson McCulloch qui fait autorité sur les Highlanders et qui, avec l’auteur Earl Chapman, est en train d’œuvrer sur une biographie complète de Thompson l’ubiquiste, son don avec la plume lui a mérité le statut de « barde officieux » des Highlanders.

Bien que les faits de sa jeunesse sont troubles, il semblerait que Thompson était, au dire de son fils, « ingénieur de profession ». Après la dissolution de son régiment, suite à la cessation des combats de 1763, il a trouvé du travail auprès des autorités britanniques qui avaient alors la tâche de réparer, fortifier et défendre leurs nouvelles acquisitions. Étant donné que les Britanniques avaient passé quatre mois à raser Québec, il y avait beaucoup de travail à faire.

Thompson a supervisé la construction de dizaines de fortifications, y compris la Citadelle, où le Royal 22e Régiment allait se loger et qui allait être, des dizaines d’années plus tard, une résidence se-condaire des gouverneurs généraux. D’après ses notes, on a l’impression que Thompson était toujours en déplacement, voyageant à travers la campagne par tous les temps, réglant les problèmes de toute sorte, réprimandant les travailleurs saouls (ce qui arrivait fréquemment). Thompson a été superviseur pratiquement le reste de ses jours, jusqu’en 1825.

Dans ses journaux, à l’occasion, il arrêtait de coucher les détails des affaires et y inscrivait ses sentiments. L’entrée du 21 novembre 1780 en est un exemple attendrissant. Il y confie avoir fait des arrangements pour se fiancer, pendant ses tournées d’affaires. « Pendant ce voya-ge, je suis parvenu à convaincre mademoiselle Fanny Cooper de m’accorder sa compagnie, pour qui j’ai la plus grande estime depuis un certain temps et je la ressens chaque jour plus fortement, bien que je me suis forcé de le lui cacher et au monde, jusqu’à il y a quelques jours, quand j’ai eu l’occasion d’exprimer à ma jolie fille la passion que j’ai pour elle et lui ai donné un peu de temps pour qu’elle y songe, et j’ai alors pensé que c’était une belle occasion. »

La mort du général Montgomery, en décembre 1775. [ILLUSTRATION : JOHN TRUMBULL, COLLECTION BEAVERBROOK, MUSÉE CANADIEN DE LA GUERRE—19930042-001]

Thompson se réjouit que Fanny Cooper « a complété mon bonheur en me promettant sa main », et puis ensuite il recommence à documenter le côté officiel de son voyage. Peu après, il demanda une licence de mariage, mais il fut frappé « de terreur instantanément » à cause d’un retard dans les écrits. Le problème fut réglé et le couple, marié, qui a eu neuf enfants, dont trois sont morts en enfance, y compris William, dont la maladie et la mort, et le tourment ressenti par la mère, sont consignés de manière poignante par Thompson, dans un carnet.

Son mariage avec Fanny n’était cependant pas le premier de Thompson. Nous apprenons en passant, dans un compte rendu ultérieur de sa vie, qu’il s’était marié quelque temps après la cessation des combats de 1763 et qu’il avait eu six enfants avec sa première épouse. Et là, nous tombons sur un petit mystère — et une tragédie — dans la vie par ailleurs bien documentée de James Thompson. L’épouse et les six enfants, dont les noms nous restent inconnus, seraient morts tous en même temps, vraisemblablement en 1776 ou à peu près car Thompson notait, en 1780, « cela fait maintenant presque quatre ans que je suis célibataire ». Des comptes rendus anecdotiques nous font savoir que cette première famille est morte dans un incendie.

Quant à l’identité de la mère et des enfants, une courte plaquette biographique qu’on vient de publier cette année nous donne quelques indices. Il est dit dans James Thompson, A Highlander in Quebec, commandée dans le cadre de la Year of Homecoming (année du retour au pays) d’Écosse, par une société historique de la ville natale de Thompson, Tain, que la première épouse Thompson était probablement canadienne française car « il n’y avait que fort peu de femmes britanniques au Québec ». À la même entrée, il est dit que le couple avait quatre fils et deux filles — la même composition que la deuxième famille qui a survécu à l’enfance.

Ironiquement, c’est dans les comptes rendus d’autres rencontres militaires extraordinaires qu’il a eues que l’on trouve une des rares références à la première épouse de Thompson. Quand la guerre de l’indépendance américaine a commencé de déborder au Canada, on avait confié la tâche à Thompson de préparer des fortifications qui serviraient à repousser une attaque à deux volets menée par le général Richard Montgomery, vers l’ouest, à partir de Montréal et par le général Benedict Arnold, vers le nord, à partir de la Nouvelle-Angleterre. Thompson écrit qu’il surveillait une multitude de projets de défense et qu’il était occupé, « à cheval du lever du jour à la tombée de la nuit ».

Lors de la célèbre attaque de Québec pendant une tempête de neige, la veille du jour de l’an 1775, Montgomery est mort. Thompson a fait enterrer le corps de Montgomery dans un cimetière « près de sa première épouse ». Thompson avait eu un lien avec Montgomery : ils avaient combattu ensemble à Louisbourg. Quarante-deux ans après, quand la veuve de Montgomery a demandé qu’on lui donne les restes de son mari, Thompson fut appelé à l’endroit exact où il avait été mis en bière.

La demeure historique de James Thompson. [PHOTO : MAISON HISTORIQUE JAMES THOMPSON]

Il y a une autre anecdote fascinante à propos de l’épisode Montgomery. Thompson, croyant qu’il le méritait pour ses réalisations lors de la préparation des défenses de la ville, avait revendiqué l’épée de Montgomery; qu’il avait achetée à un petit tambour qui l’avait piquée près du corps du général. L’épée a été transmise aux descendants de Thompson, et l’un d’eux l’a vendue au gouverneur général, lord Lorne, en 1878, pensant que ce serait un souvenir convenant pour le représentant de la reine. Lorne en a ensuite fait cadeau aux descendants américains de Montgomery, à la « grande indi­gnation » des héritiers de Thompson, selon un compte rendu écrit en 1905 pour la Literary and Historical Society of Quebec.

Le glaive de Thompson, une « claymore », qu’il avait apporté d’Écosse en tant que jeune Highlander et dont il s’était servi au combat, se trouve actuellement dans la collection du Musée canadien de la guerre de Sept Ans, ainsi que deux de ses dagues, appelées « dirks », dont une a une poignée taillée par Thompson lui-même.

S’il y a un intérêt qui se maintient et même un regain d’intérêt, en ce qui concerne le « vieux sergent » comme l’appelaient les gens de la ville ainsi que les gouverneurs généraux, il se pourrait que ce soit pour les humbles structures que Thompson a bâties dans la vieille ville. Les touristes déambulent par milliers près de la grande, mais vraiment pas luxueuse, maison de Thompson, sur la rue Sainte-Ursule. Cet édifice à trois étages, construit en 1793, a appartenu à la famille Thompson jusqu’en 1957. Aujourd’hui, le bâtiment, qualifié de site du patrimoine, qui a été acheté en 1995 et rénové méticuleusement par un pompier de Toronto à la retraite, Greg Alexander, est un gîte touristique.

« Comme j’aimerais pouvoir la faire visiter à Thompson », dit Alexander à propos de la maison qu’il a sauvée de la ruine et à laquelle il a redonné son air du 18e siècle, y installant aussi une plomberie moderne et la décorant de sorte qu’elle ait un air authentique. Étant donné qu’il a été pompier, Alexander a installé un « dispositif de détection automatique d’incendie très complexe ». Il n’ignore pas du tout que la première épouse de Thompson et leurs enfants sont morts dans un incendie. Thompson a survécu à ce traumatisme et à bien d’autres épreuves, et a fini par avoir une vie qui, si elle n’a pas été une des plus dramatiques parmi celles du début de la nation canadienne, en a sûrement été une des plus productives.

« En tant que soldat, il était intrépide; en tant que serviteur du roi, il était rigoureusement fidèle », remarquait-on dans sa nécrologie, dans le numéro d’aout 1830 du journal Mercury de Québec. On pourrait dire aussi qu’en tant que personnage historique canadien, il a probablement été exceptionnel quant à la longévité, une vie qui a duré 98 ans et qui s’est étendue du massacre de Culloden en Écosse jusqu’aux premiers troubles relatifs à la rébellion au Canada. Peut-être les conseils de santé que lui a donnés le général Wolfe lors de leur promenade à Louisbourg, il y a longtemps, étaient-ils bien fondés. La santé que Thompson a possédée lui a permis d’observer et de documenter nombre de merveilles qui ont fait de Québec le charmant joyau qu’elle est aujourd’hui.

Le dernier vétéran a vraiment fait un legs durable.

À la découverte des champs de bataille

Un simulacre de bataille dans le cadre du Camp Husky à Ottawa, en 2008. [PHOTO : DAN BLACK]

Chaque enseignant depuis Platon a probablement entendu la même plainte plusieurs fois : « L’histoire, ce n’est qu’une liste ennuyeuse de noms et de dates! »

Cependant, pour un certain nombre d’étudiants canadiens, l’histoire militaire de notre pays, c’est bien davantage, grâce aux efforts d’anciens combattants, d’enseignants du secondaire et d’autres adultes qui désirent que les actes posés par nos soldats ne soient pas oubliés.

En novembre 2008, par exemple, quelque 1 400 élèves et 200 enseignants d’écoles secondaires sont allés à Ortona, un port stratégique de la côte est de l’Italie où les Canadiens ont mené un combat brutal en 1943 (À Ortona, dans le temps et maintenant, mars/ avril). Ce voyage était l’aboutissement de mois de préparatifs. Quand ces élèves sont arrivés à Ortona, un grand nombre d’entre eux s’étaient déjà fait une image très nette de ce qui s’était passé là-bas.

À Woodstock (Ont.), les 30 élèves de l’école secondaire Huron Park qui parti-cipaient au voyage avaient fait des recherches sur certains soldats en particulier. Rachel McLean, âgée de 16 ans, avait été jumelée à un soldat de la ville avoisinante de Stratford. Le neveu de cet homme lui avait montré six albums de photos remplis. « Ça aurait pu être mon père », dit-elle.

McLean faisait aussi partie des 200 enseignants et élèves ontariens qui sont allés, avant le voyage, au Camp Husky du Polygone de Connaught, à Ottawa. Il a fallu un an à l’organisateur du camp Gene Michaud, un vétéran des Forces canadiennes qui enseigne l’histoire à l’école secondaire Notre Dame, à Ottawa, pour organiser la manifestation qui a couté 20 000 $.

Quand les jeunes étaient réveillés à 5 h 30, dans les logements pour cadets, ils se mettaient l’uniforme du grade qui leur avait été assigné. Ensuite, ils sortaient où les attendaient un char Sherman et des chenilles porte-Bren. L’effet sur les jeunes était instantané et remarquable, se souvient Michaud. « Personne ne riait ni ne faisait des farces  », dit-il.

« Le Camp Husky a été une expérience extraordinaire », dit l’élève Brent Holmes de Huron Park et il ajoute que l’information sur le combat au corps à corps, l’équipement, les tactiques et les autres détails de la bataille étaient consi-dérables. « Ce qu’on a appris là-bas a été très important à Ortona. »

Il est clair que le prélude qu’il faut pour préparer les élèves à un voyage comme celui-ci nécessite beaucoup de temps et d’énergie. Alors pourquoi les enseignants et les autres adultes le font-ils? « Vous pouvez vous brancher à l’histoire », dit Dan Kellerd, directeur général d’Explorica Canada Inc., une entreprise de voyage qui a organisé la participation de beaucoup d’écoles relativement au voyage à Ortona.

Au moyen de ce branchement, les enseignants ont l’occasion de donner une impression qui dure aux élèves et de vraiment leur donner un aperçu de l’histoire. « Les enseignants aiment tous savoir qu’ils ont eu une influence de quelque sorte », dit Dave Robinson de Port Perry (Ont.), qui a enseigné l’histoire à l’école secondaire et qui s’est fait le champion des tours d’histoire militaire depuis longtemps. Il a participé à quatre d’entre eux pour l’instant — des tours qui servaient à se pencher sur le jour J, Hong Kong, Vimy et Ortona — et il aide les enseignants à préparer leurs élèves au voyage à venir aux Pays-Bas en l’honneur du jour de la victoire en Europe. Il a fait des présentations dans 90 écoles du pays pour promouvoir les tours.

Robinson croit qu’il est crucial de faire en sorte que les élèves canadiens comprennent notre histoire, car le rôle des soldats canadiens est souvent négligé ou mal représenté dans les films étrangers et les jeux vidéos. « Ces altérations de la vérité seraient acceptées comme étant vraies si nous ne veillions pas à ce que les jeunes d’aujourd’hui en fassent l’expérience. »

Deb Wojtkiw, une enseignante d’études sociales de l’école secondaire Morinville Community de Morinville (Alb.), s’est intéressée au voyage à Ortona à la suite d’une des présentations de Robinson.

Si précieux ces voyages soient-ils pour les élèves, ce n’est pas toujours facile de les organiser. Entre autres, l’investissement en argent est gros : le cout pour le voyage à Ortona était d’entre 2 700 $ et 3 200 $ par élève (dépendamment de la longueur du vol et du forfait choisi). À bien des écoles, les élèves font une levée de fonds considérable pour compenser la différence d’avec le cout de l’excursion.

Des cadets officiers du Collège militaire royal du Canada examinent une tranchée restaurée à la crête de Vimy (France). [PHOTO : ADAM DAY]

Mais les jeunes ne sont pas les seuls qui travaillent fort. En plus de préparer les élèves en classe, beaucoup d’enseignants travaillent en coulisse pour ramasser des fonds et négocier avec les autorités. À Huron Park, par exemple, le chef du département d’histoire Stephen Hill a dû demander la permission plusieurs fois à son conseil scolaire avant d’obtenir son accord. Son directeur et la collectivité ont été d’un grand secours, dit-il, mais les surintendants s’inquiétaient du nombre de jours d’école que les élèves allaient manquer.

Malgré les obstacles, les enseignants étaient ravis des effets du voyage sur leurs élèves. « Question d’apprentissage, c’était une expérience que je ne pouvais pas leur donner en classe », dit Lindsay Hall, enseignante d’histoire.

Il y a aussi des efforts à l’extérieur des salles de classe servant à infuser l’histoire militaire canadienne aux élèves. À Summerside (Î.-P.-É.), par exemple, la filiale George Pearkes VC de la Légion organise une manifestation, chaque jour du Souvenir depuis neuf ans, en recréant une période particulière de l’histoire mi­litaire. Celle de l’an dernier se rapportait à Ortona car 20 élèves de la localité s’étaient inscrits au voyage dirigé par Robinson. Il y a d’autres filiales de la Légion qui ont reconnu l’importance d’aider les élèves d’école secondaire et les étudiants d’université à se préparer aux visites des lieux de batailles et qui organisent diverses activités.

Six des élèves avaient été affectés à un Prince-Édouardien vétéran de la bataille d’Ortona chacun. À la filiale, chaque élève a fait une présentation sur le soldat avec qui il avait été associé, laquelle était regardée par les familles dans une atmosphère comprenant de la musique d’époque, des uniformes et des larmes. Dans tous les coins du pays, les filiales de la Légion aident les élèves à assimiler le passé militaire canadien soit avant, soit après leur voyage outre-mer.

Après le voyage à Ortona, les élèves de Huron Park ont fait part de leurs expériences aux anciens combattants de la localité et Hills a remarqué un réel changement de la manière dont les jeu-nes agissaient envers les anciens combattants. Avant le voyage, ils étaient mal à l’aise quand ils parlaient à des gens d’une autre génération, mais après, « ils se sentaient vraiment confortables… ils s’entendaient immédiatement ».

Ils avaient aussi une meilleure compréhension de leur pays. « Je pense que les jeunes ressentaient une nouvelle fierté, à propos de qui ils sont, en retournant chez eux, dit Wojtkiw. Je pense que c’est très important, parce que nous sommes inondés par les médias américains […]. Je pense qu’il est important pour les jeunes d’être fiers de leur pays. »

Les effets ont été surprenants chez certains des élèves.

« Ça vous change vraiment, de manières qu’on s’attend pas », dit Holmes, qui remarquait que ses amis qui étaient du voyage et lui, ne peuvent plus jouer à des jeux vidéos violents, car ils ont très bien saisi que la guerre n’a rien d’amusant.

Le 2 juin dernier, l’étudiant en histoire de l’Université d’Ottawa Zack Cavasin se tenait au cimetière Nine Elms (neuf ormes), en France, à côté de la tombe du soldat canadien Howard Ford. Ford avait été tué à la crête de Vimy et Cavasin avait passé des mois en recherches sur le soldat et sa famille pour se préparer à un tour des champs de bataille dans le cadre d’un voyage de la Fondation canadienne des champs de bataille (FCCB) en France et en Belgique. Il était nerveux lors de la présentation sur le jeune soldat qu’il fit aux autres étudiants. « C’est une des présentations les plus difficiles que j’ai dû entreprendre », écrivait-il dans le journal que chaque participant du tour doit tenir pendant le voyage.

Le frère de Ford, qui avait aussi combattu à Vimy, écrivit une lettre à leurs parents à propos de la mort du soldat, que Cavasin lut aux autres étudiants. « Je n’arrive pas à (m’imaginer) d’avoir à écrire à mes parents pour leur dire qu’un de mes frères ou sœurs est mort », écrivait-il par la suite.

En France, des étudiants examinent les plage de Dieppe. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Ce genre de connexion viscérale, émotionnelle est un des objets des voyages de la FCCB. Depuis 1995, la FCCB — une organisation fondée en 1992 pour préser-ver la mémoire de l’histoire militaire des Canadiens — a emmené des groupes d’étudiants universitaires de partout au Canada aux champs de bataille européens. Chaque année, elle choisit 12 participants parmi des dizaines de demandes. « Dans nos voyages, on essaie de provoquer des jeunes gens motivés, dit Serge Durflinger, professeur agrégé de l’Université d’Ottawa qui, avec le colonel David Patterson, a animé le voyage de la FCCB, en France et en Belgique, en juin 2009. Ils avaient déjà guidé des tours de la FCCB tous les deux. Durflinger se spécialise en enseignement de l’histoire politique et sociale de la guerre et Patterson se concentre sur l’aspect militaire.

Les voyages ont pour objet d’encou-rager les élèves à penser à une carrière reliée à l’histoire. Il semble que cela fonctionne; Durflinger fait remarquer que beaucoup de vétérans des voyages sont devenus professeurs, journalistes, conservateurs de musée et autres professionnels de l’histoire.

Le voyage de 16 jours de cette année est passé par des sites des deux guerres mondiales, notamment à Ypres, à la crête de Vimy et à Dieppe. Chaque étudiant a déboursé 1 500 $ pour en être, à peu près un tiers du cout et la FCCB leur a donné une bourse pour le reste. L’itinéraire change un peu chaque année — celui de l’an dernier se concentrait sur la libération des Pays-Bas — mais il y a toujours une composante sur la Normandie.

Tyler Turek, étudiant en maitrise en histoire, à l’Université d’Ottawa, qui a participé au voyage de cette année, a été frappé par l’intensité des souvenirs de beaucoup d’Européens à propos des deux guerres mondiales. Même dans les villes les plus petites, dit-il, il a trouvé des magasins où l’on vendait des obus déterrés dans les champs. Et à une cérémonie à la porte de Menin, à Ypres, en Belgique, le groupe a rencontré une femme dans les 90 ans qui était là pour honorer les soldats canadiens de leurs sacrifices. « C’est tout à fait réel pour elle, pourquoi ne le serait-ce pas pour nous », demandait Turek.

Une autre étudiante du voyage, Louise Janisse, a été émue par l’empathie des résidants normands de Beny-sur-Mer. « Le moment qui m’a le plus touché a été quand j’ai entendu des Normands chanter notre hymne national. Quand je me suis mise à chanter le O Canada en français, j’entendais les Normandes qui chantaient en français avec moi », écrivait-elle dans son journal. « Le jour du Souvenir n’est peut-être pas le jour le plus cher ou le plus respecté au Canada, mais, après avoir assisté à la cérémonie à Beny-sur-Mer, je suis sûre que les Normands ne vont jamais oublier les sacrifices du Canada. »

Le désir de vraiment comprendre les efforts qu’ont faits les soldats canadiens à la guerre inspire un autre groupe d’étudiants, tous les ans, à aller en Europe. Pendant le congé du mois de février, entre 25 et 30 étudiants de troisième ou quatrième année du Collège militaire royal de Kingston vont six jours à la Somme, à Vimy, à Passchendaele, à Amiens, à Dieppe, et en Normandie. « Nous voulons rendre ces voyages aussi techniques que possible », dit le major Michael Boire, professeur adjoint d’histoire au CMR qui a guidé plusieurs de ces voyages. Chaque étudiant prend six classes en soirée pour se préparer au voyage et Boire fait aussi des recher-ches approfondies pour pouvoir répondre aux questions les plus précises. Quand il s’agit de diriger un tel voyage, insiste-t-il, « il faut que la personne ait vraiment beaucoup lu ».

Boire fait très attention pour présenter les expériences des soldats canadiens dans un contexte d’époque. Il faut rendre à César ce qui est à César, bien sûr, mais il évite fermement d’exagérer le rôle des Canadiens quand il présente une bataille, une tentation à laquelle, d’après lui, beaucoup de gens sont incapables de résister. « Une grande partie de l’histoire canadienne est tellement biaisée que s’en est embarrassant », dit-il franchement.

L’enseignant Dave Robinson au cimetière militaire polonais de Monte Cassino (Italie) avec des élèves, en 2008. [PHOTO : DAN BLACK]

Il encourage les enseignants et les élèves, ceux qui participent à ces voya­ges autant que les autres, à lire un grand nombre de sources primaires et secondaires et à communiquer avec lui s’ils désirent des recommandations sur les documents à étudier.

Pour faire partie d’un des tours de Boire, les étudiants doivent le convaincre qu’ils sont suffisamment mûrs et intéressés à tirer profit du voyage. « Je ne veux pas gaspiller cette occasion sur un niais », dit-il, franchement, comme à son habitude. Chaque étudiant doit débour­ser 500 $ et un fonds des anciens couvre les 1 500 $ par participant qui manquent.

Pour à peu près la moitié des étudiants qui y vont chaque année, dit-il, « c’est une expérience très émouvante ». S’il y a des parents enterrés à un des lieux visités, Boire fait en sorte qu’ils aillent voir les tombes, pourvu qu’ils aient trouvé assez de renseignements. D’autres étudiants sont jumelés avec des anciens combattants avec lesquels ils n’ont aucun lien personnel. Le professeur du CMR exhorte les étudiants à penser aux circonstances de chaque soldat : par exemple, les gens des divers endroits du pays pourraient avoir fait l’expérience de la guerre de diverses manières. Il dit que de telles recherches font souvent découvrir des détails fascinants aux étudiants. « Nous avons tous une vie excitante », dit-il simplement.

En France, des étudiants examinent les tranchées de Beaumont Hamel. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Les détails fascinants sur les vies perdues à la guerre sont aussi découverts par les jeunes représentants qui participent aux pèlerinages d’Anciens combattants Canada et par ceux qui participent au Pèlerinage du souvenir des leaders de la jeunesse de la Légion, qui a lieu tous les deux ans. Les expériences acquises lors de ces voyages servent à éduquer les participants qui, à leur tour, servent à éduquer et à encourager les autres.

Bien que beaucoup a été fait dans nos écoles, les enseignants et les élèves nous chantent toujours le même refrain : il est important de fournir assez de fonds et d’appui pour que les étudiants à venir puissent profiter d’expériences semblables. Étant donné que les guerres mondiales reculent de plus en plus dans le passé, il existe un danger qu’elles soient toutes deux oubliées par les générations à venir. Les étudiants qui ont pris part à un de ces tours disent que ce serait tragique. « Comment pourrait-on ne pas se souvenir de ceci? » demande l’élève du secondaire Brent Holmes.

C’est le temps du concours! Envoyez-nous vos meilleures photos de coquelicots

. [PHOTO : DAN BLACK]

C’est le moment de prendre votre appareil photo et de vous inscrire à notre concours de photos de coquelicots. Nous sommes à la recherche de belles photos de la fleur qui sert de symbole universel du souvenir. Il n’en tient qu’à vous de décider où vous allez prendre vos photos; dans votre jardin ou aux vieux champs de bataille en Europe du Nord-Ouest. Les gagnants des première, deuxième et troisième place auront l’honneur de se faire publier dans notre numéro de novembre/décembre, à temps pour le jour du Souvenir.

Le concours est ouvert à tous nos lecteurs. Cependant, les photos doivent nous parvenir le 18 septembre 2009 au plus tard. Elles doivent aussi être conformes aux spécifications techniques suivantes. Toutes les photos envoyées par courriel doivent l’être en format JPEG et le fichier ne doit pas dépasser les 5 Mo.

Vu le grand nombre de photos que nous nous attendons à recevoir, elles ne seront pas retournées. Vous pouvez envoyer les vôtres par courriel à magazine@legion.ca ou par la poste, à la revue Légion, 86, place Aird, Kanata (Ont.) K2L 0A1. Veuillez donner vos nom et adresse et le numéro de téléphone où on peut vous joindre pendant la journée. Bonne chance!

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Où poussent les coquelicots

John McCrae s’est fait l’ami d’une victime du nom de Bonneau pendant la guerre. [PHOTO : LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA—C46284]

Épuisé et désespéré du carnage incessant qu’on apportait dans sa salle opératoire de fortune, le major John McCrae, du Service de santé de l’armée canadienne, faisait de son mieux pour garder les blessés en vie pendant les violents combats de la deuxième bataille d’Ypres.

McCrae connaissait bien la guerre. Vrai patriote de l’Empire britannique, il avait servi en Afrique du Sud pendant la guerre des Boers en tant qu’officier d’artillerie. Il aimait encore l’artillerie, mais, étant devenu médecin, il avait été appelé à servir où son expertise serait le plus utile. Le 2 mai 1915 lui parvint la nouvelle qu’un de ses amis, le lieutenant Alexis Helmer, qui dirigeait un feu d’artillerie, avait été tué.

Helmer était méthodiste mais il n’y avait pas d’aumônier, alors McCrae assista à son enterrement et récita de mémoire un passage de l’ordre d’enterrement des morts de l’Église anglicane.

Il existe plusieurs récits à savoir si c’est ce même soir-là ou le lendemain matin que McCrae, en 15 minutes, a écrit le poème pour lequel son nom serait toujours associé.

Au Champ d’honneur

Au champ d’honneur, les coquelicots
Sont parsemés de lot en lot
Auprès des croix; et dans l’espace
Les alouettes devenues lasses
Mêlent leurs chants au sifflement
Des obusiers.

Nous sommes morts
Nous qui songions la veille encor’
À nos parents, à nos amis,
C’est nous qui reposons ici
Au Champ d’honneur.

À vous jeunes désabusés
À vous de porter l’oriflamme et de garder au fond de l’âme le goût de vivre en liberté.
Acceptez le défi, sinon les coquelicots se faneront Au Champ d’honneur.

Publié anonymement dans la revue Punch le 8 décembre 1915, le poème a circulé grandement, en Angleterre et en Amérique du Nord.

Moina Michael, enseignante de Géorgie (États-Unis) détachée du siège des Secrétaires militaires d’outre-mer du YMCA de New York pendant la guerre, allait jouer un rôle dans le lancement de la campagne du coquelicot en Amérique du Nord. Elle écrirait par la suite une réponse au défi que lançait le poème qu’elle lut dans la revue états-unienne Ladies Home Journal en 1918.

Nous garderons la foi

Vous qui reposez au champ d’honneur
— pour vous redresser
Nous avons accepté votre flambeau
Et le tenant bien haut
Nous donnons notre foi aux disparus
Nous aussi vénérons le rouge coquelicot
Qui croît au champ où la valeur a conduit

Il semble signifier aux cieux
Que le sang des héros est immortel
Et qu’il donne de l’éclat au rouge
De la fleur qui s’épanouit au-dessus des défunts
Au Champ d’honneur

Et maintenant, le flambeau et le rouge coquelicot
Portez-les en l’honneur de nos morts
N’ayez pas peur d’avoir péri pour rien
Nous avons appris la leçon que vous avez enseignée
Au Champ d’honneur

Après la Grande Guerre, pendant des années, Michael s’est faite la cham­-pionne de la campagne du coquelicot. Son poème et bien d’autres qu’on considérait comme des réponses au poème originaire de McCrae, ont été publiés. Cependant, il est bon de remarquer que beaucoup d’entre eux varient quant à la ponctuation, l’orthographe et le style, y compris la réponse suivante composée par R.W. Lilliard.

La réponse de l’Amérique

Gisez en paix, héros des Flandres
Le combat que vous avez si courageusement mené
Nous l’avons repris
Et nous vous donnerons
Vraiment foi, à vous qui reposez là
À chacun une croix assignée
Et les coquelicots au-dessus de lui
Quand son propre sang était rouge
Alors que votre repos soit doux et  profond
Au Champ d’honneur

N’ayez crainte d’être mort pour rien
Nous avons saisi le flambeau que vous nous avez lancé
Dix millions de mains le lèveront haut
Et la liberté jamais ne s’estompera
Nous avons appris la leçon que vous avez enseignée
Au Champ d’honneur

La New York Times Book Review (Critique littéraire du New York Times) rapportait plusieurs des réponses faites au poème de McCrae, suite à la question qu’un lecteur posait en novembre 1918, et on y remarquait que celui qu’on connaissait le mieux était celui de C.B. Galbreath, et il y fut alors imprimé.

Au Champ d’honneur (une réponse)
Au champ d’honneur les canons tonnent
Et les éclairs irréguliers éclairent la noirceur
Alors qu’au-dessus; comme l’aigle, volent
Les féroces destroyers des cieux
Tachée, la terre où vous gisez
Est plus rouge que la fleur du coquelicot
Au Champ d’honneur

Reposez, héros, l’obus criard
La tranchée tremblante, le cri de surprise
La fureur infernale du combat
Ne vous toucheront, car tout va bien
Dormez en paix, car tout va bien

Nous portons votre flambeau bien haut
Le cœur battant, nous jurons
Notre foi de combattre jusqu’au bout
Pour pulvériser l’ennemi, ou dormir avec vous
Au Champ d’honneur

Il y a une autre réponse au poème de McCrae qui s’est faite partie de la tradition littéraire. Il a été écrit par John Mitchell, un poète resté par ailleurs dans l’ombre, mais qui a été immorta­lisé quand Hazel Felleman l’a choisi pour son anthologie de 1936 intitulée The Best Loved Poems Of The American People (Les poèmes préférés du peuple américain).  Felleman avait longtemps été éditrice de la New York Times Book Review (Critique littéraire du New York Times). L’anthologie de 670 pages contient 575 poèmes, dont In Flanders Fields. Le livre a été indispensable dans la bibliothèque d’une génération états-unienne et canadienne pendant quelques décennies suivant sa parution. Les distributeurs évaluent à 1,5 million le nombre de copies imprimées.

Le poème de Mitchell a pour titre Reply to In Flanders Fields (Réponse à In Flanders Fields)

Reply to In Flanders Field
Oh! dormez en paix où pousse le coquelicot
Le flambeau que votre main a lâché en tombant
Saisi par nous, tenu bien haut à nouveau
Signal lumineux dans le ciel des Flandres
Qui atténue la lumière des étoiles

Vous, nos morts, avez retenu l’ennemi
Et avant que le coquelicot cesse de fléchir
Nous vous aurons prouvé notre foi
À vous qui gisez
Au Champ d’honneur

Dormez en paix, nous allons vite
Vers vous qui avez péri courageusement et savez
Que dans d’autres champs a été entendu le cri
De la liberté, de vous qui gisez
Immobile où pousse le coquelicot
Au Champ d’honneur

Car en grondant, ci et là
L’éclair clignote, le ciel s’éclaire
Les puissantes armées poignent et,
Au-dessus du bruit des combats hurlent

Silencieux parmi les canons ici-bas
Les cœurs intrépides qui combattent l’ennemi
Et gardent l’endroit où pousse le coquelicot
Oh! Dormez en paix, vous tous qui gisez
Au Champ d’honneur

Et le coquelicot continue de fléchir
Entre les croix et les rangées dressé
Les alouettes continuent leur vol
Et chantent maintenant leur berceuse
Pour vous qui dormez où pousse le coquelicot
Au Champ d’honneur

La réponse au poème de McCrae la plus touchante est peut-être celle qu’a écrite, après la mort de ce dernier, sa connaissance de guerre, Frederick George Scott. Scott, poète célèbre avant la guerre, est un pasteur anglican que McCrae avait connu au Canada. Scott a servi comme aumônier dans la 1re Division cana­-dienne à la Première Guerre mondiale. Il a survécu à la guerre et ses mémoires, The Great War As I Saw It (la Grande Guerre telle que je l’ai vue), sont souvent cités comme mémoires personnels de la guerre du point de vue canadien.

Scott faisait partie de la délégation qui est allée en France en 1936 assister au dévoilement du Mémorial de Vimy. À ce moment-là, il était vénérable archi­-diacre Scott. Son poème, qu’il a curieusement intitulé Rememberance (souvenir [sauf que le troisième e est un ajout erroné]) — et il refusait de le corriger — lui a été inspiré par le pèlerinage et le mémorial superbe.

Rememberance
Les roses du souvenir poussent
maintenant
Où autrefois poussaient les coquelicots
Au Champ d’honneur

Le parfum des doux myosotis
Plane maintenant autour de chaque lot
Et ceux qui dorment ne sont pas oubliés
Au Champ d’honneur

Nos héros ont payé le prix de la paix
Priez que Dieu nous sauve de la guerre
Que d’autres héros ne soient emportés
Au Champ d’honneur

Le flambeau qu’ils ont lancé en mourant
Que Dieu en éclaire une meilleure Terre
Et que tout le monde s’unisse
Aux champs flamands

Lorsque Scott a écrit sa réponse, le coquelicot était déjà devenu le symbole du souvenir. À tel point que des coquelicots avaient été sculptés sur le monument qu’il était allé voir dévoiler en France. D’une certaine manière, le monument est une réponse aussi.

Le coquelicot prend racine

une vieille photo d’anciens combattants fabriquant des couronnes et des coquelicots à Montréal. [PHOTO : musée canadien de la guerre—19720228-001]

Les explosions causées par l’artillerie et les mines pendant la Première Guerre mondiale ont tellement retourné la terre que le mélange de cultures et de végétation n’arrivaient à croitre. Une fleur sauvage fleurissait toutefois dans cette terre agitée : le coquelicot. Sa couleur rappelait aux soldats le sang versé à même le sol et elle inspira le Canadien John McCrae à écrire son poème fameux Au Champ d’honneur.

Le poème a inspiré, à son tour, la campagne du coquelicot de la Légion royale canadienne telle que nous la connaissons aujourd’hui. Chaque année, pendant les deux semaines qui précèdent le jour du Souvenir, quelque 19 millions de coquelicots sont distribués au Canada.

Le coquelicot pour revers est un morceau de plastique rouge modelé couvert d’un flocage (qui ressemble à du velours). L’épingle, dans le centre noir, sert à le fixer au vêtement. Le coquelicot conçu à l’origine était noir au centre, mais en 1980, cette couleur a été remplacée par du vert. Le centre est redevenu noir en 2002, comme l’est le centre des coquelicots des Flandres.

Les légionnaires de ce qui était alors Fort William (Ont.) distribuaient des coquelicots aux écoliers. [PHOTOS : ARCHIVES DE LA REVUE LÉGION]

Comme toujours, ils sont distribués gratuitement. Quand une personne fait un don à la campagne annuelle, c’est strictement son bon vouloir. Les fonds ramassés servent à assister ceux qui ont servi ou qui se trouvent dans le besoin. La campagne est souvent vue comme « l’aide aux vivants par les morts ». En 2007, on a ramassé 16,4 millions de dollars.

Bien que l’auteur d’Au Champ d’honneur était canadien, la campagne du coquelicot trouve ses origines en France et aux États-Unis.

En novembre 1918, Moina Michael, qui travaillait au siège des Secrétaires militaires d’outre-mer du YMCA à New York, inspirée par le poème de McCrae, acheta des coquelicots en soie qui seraient portés à l’Armistice. Elle s’est ensuite mise à promouvoir le port du coquelicot à chaque Armistice.

Deux années plus tard, la Française Anna E. Guérin était aux États-Unis pour ramasser des fonds pour les orphelins. Elle conçut l’idée d’une campagne du coquelicot qui servirait à ramasser des fonds pour ceux qui avaient été dépouillés par la guerre. De retour en France, elle alla voir des anciens combattants blessés qui se mirent à fabriquer des coquelicots à distribuer, en échange de dons.

Elle s’en alla en Grande-Bretagne où elle convainquit le maréchal Earl Haig d’employer les soldats blessés pour faire des coquelicots à porter au revers. Il encouragea aussi la British Legion à marquer sa première campagne du coquelicot, en 1921, avec des coquelicots achetés en France.

Les dames auxiliaires de Peterborough (Ont.) distribuent des coquelicots au début des années 1970. [PHOTO : ARCHIVES DE LA REVUE LÉGION]

Cette même année-là, Guérin vint en Ontario, à Port Arthur (actuellement une partie de Thunder Bay), où elle assista à un congrès de la Great War Veterans Association (association des vétérans de la Grande Guerre), le plus grand des groupes d’anciens combattants qui allaient former la Légion canadienne. « La GWVA a vite accepté la suggestion que le coquelicot soit porté à l’Armistice et, le 11 novembre 1921, les coquelicots fabriqués par les femmes et enfants de France étaient distribués au Canada, sous le parrainage de la GWVA, pour la première fois », écrivait Clifford Bowering dans Service, une histoire de la Légion royale canadienne publiée en 1960.

En 1922, le ministère fédéral du Rétablissement civil des soldats parvenait à un accord avec Vetcraft Industries Inc. pour produire les coquelicots pour la campagne du coquelicot de 1922. Vetcraft employait des anciens combattants invalides pour la manufacture de divers objets artisanaux.

La campagne du coquelicot aurait trois objectifs : servir de signe visible du souvenir, ramasser des fonds pour les anciens combattants dans le besoin et donner du travail aux anciens combattants invalides. « De façon appropriée, au Canada, la manufacture des répliques en soie s’était concentrée peu à peu entre les mains des hommes qui avaient été brisés par le conflit. Les hommes qui ne pouvaient se faire embaucher dans le monde du commerce ordinaire trouvaient dans la manufacture de ces petites fleurs une tâche sacrée et agréable. Leurs doigts ne sont peut-être pas agiles et leur rendement est peut-être modeste, mais ils s’appliquent pour un résultat que les procédés de fabrication commerciaux rapides ne peuvent certainement pas couvrir », écrivait-on dans le Legionary, le prédécesseur de la revue Légion.

La princesse Alice (au c.), épouse du gouverneur général canadien, le comte d’Athlone, lance la campagne annuelle du coquelicot pendant la Seconde Guerre mondiale. [PHOTO : ARCHIVES DE LA REVUE LÉGION]

En 1925, le Canada était le pays d’accueil du congrès de la Ligue des anciens des armées du Commonwealth britannique où il fut décidé que le coquelicot serait dorénavant l’emblème universel du souvenir partout dans l’Empire britannique.

La campagne du coquelicot a grandi chaque année depuis, surtout ces dernières années. « D’après moi, elle a commencé à vraiment grandir lors de l’établissement de la Tombe du Soldat inconnu (en 2000) et de la vague des deux minutes de silence (en 1999) », dit le président du Comité national du coquelicot et du souvenir Gordon Moore. « Les trois ou quatre dernières années, conséquence de l’Afghanistan, les gens vont aux cénotaphes en grand nombre assister aux services. »

Les coquelicots ont été fabriqués par Vetcraft Industries Ltd. jusqu’en 1996, l’année où Anciens combattants Canada a cessé de patronner la société. La Légion a alors pris la responsabilité des coquelicots et des couronnes et adjugé le contrat à une société fermée de Toronto.

Les dames auxiliaires en visite à une école dans le cadre de la campagne du coquelicot au milieu des années 1970. [PHOTO : ARCHIVES DE LA REVUE LÉGION]

Le coquelicot à revers cause bien de la frustration car il se perd facilement; il peut se faire décrocher par une ceinture de sécurité ou par quelque autre objet. La Direction nationale a lancé récemment les coquelicots collants — sans épingle — lesquels sont distribués dans les établissements de soins de longue durée où les épingles sont des inconvénients. Ils y sont très populaires.

« Il me faut une dizaine de coquelicots à chaque période du jour du Souvenir. Ça me dérange pas de donner 5 $ de plus pour en remplacer un », dit Moore. « Une fois, j’ai dis à une dame dans une résidence pour aînés que si on enfonce l’épingle dans une gomme à crayon, ça l’empêche de tomber, dit Moore. Elle m’a répondu : “Merci du conseil et voici un autre don de 5 $”. »

La Victoire Et Son Prix

Les soldats des North Nova Scotia Highlanders et de la Highland Light Infantry marchent dans l’eau jusqu’au rivage à la plage Juno, peu avant  midi le 6 juin 1944. [PHOTO : GILBERT ALEXANDER MILNE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA122765]

Les Queen’s Own Rifles of Canada ont débarqué le 6 juin 1944, à la plage Juno, à 8 h 12, presque une demi-heure en retard. La mer était très agitée, beaucoup de soldats avaient le mal de mer, mais les hommes, dont la première vague se composait de deux compagnies dans 10 navires de débarquement, ont touché la terre ferme, à la ville côtière de Bernières-sur-Mer, au pas de course. « Dix navires, s’étirant sur 1 500 verges, ce n’est vraiment pas beaucoup pour une force d’assaut », écrivait le sergent de compagnie, Charlie Martin, par la suite. Sur les cartes, le Queen’s Own était un bataillon : presque 1 000 hommes. Mais sur la plage, au moment crucial, le régiment avait deux compa­gnies, tout au plus 250 hommes, déployé sur plus d’un mille et sans communication entre les navires transportant un peloton chacun.

Les bombardiers lourds de la Royal Air Force, de l’Aviation royale du Canada et de la United States Army Air Force avaient largué leur charge trop à l’intérieur et manqué presque complètement les bunkers en béton massif du mur de l’Atlantique. L’artillerie des centaines de navires de guerre britanniques, américains et canadiens au large était presque aussi inefficace et les équipages des Typhoons qui avaient reçu l’ordre de bombarder et mitrailler la plage Juno ne voyaient pas grand-chose à cause des nuages. Aucune des positions allemandes principales de la plage du QORC n’avait été frappée.

Les Allemands étaient tout à fait alertes et à leurs armes lourdes. Ce n’étaient pas les meilleurs soldats de la Wehrmacht : c’étaient des hommes d’un certain âge, des appelés peu en­-thousiastes, avec quelques ost-truppens des territoires conquis par les nazis, qui appartenaient au 736e régiment de la 716e Division d’infanterie statique. Mais dans les bunkers presque inexpugnables d’où ils tiraient, ils étaient un problème sérieux pour les Canadiens. Un canon de 88 mm terrible faucha presque tout un peloton de fusiliers avant de se faire supprimer. Une autre demi-compagnie de Cana­diens fut exterminée par une mitrailleuse située dans un grand bunker en béton avant que les survivants se mettent à couvert derrière la haute digue, à 200 mètres de l’eau.

Les pertes étaient lourdes. Jim Wilkins, un fusilier de la Compagnie B, s’était rappelé que son navire de débarquement « s’est arrêté et s’est mis à tanguer brusquement. La rampe est tombée et le chef de ma section, le caporal John Gibson, a sauté dans l’eau au-dessus de la taille sans hésiter.

Il a été tué à quelques verges plus loin.

On était arrivé juste devant un abri fortifié d’où une mitrailleuse nous canardait. On a sauté à l’eau sans hésiter, l’un après l’autre; j’étais le dernier de la première rangée », dit Wilkins. « Où étaient les autres? Il n’y avait que la moitié de ma section; il y en avait qui flottaient (morts ou blessés) dans leur gilet de sauvetage. Mes coéquipiers de mitrailleuse Bren, Tommy Dalrymple et Kenny Scott, étaient juste devant moi quand quelque chose a frappé mon porte-chargeurs. La balle est passée à travers deux chargeurs, dans mon côté et elle est sortie dans mon dos. Kenny était en train de me crier de courir; j’arrive! j’arrive! je lui répondis en criant, s’est rappelé Wilkins. On était dans l’eau jusqu’aux genoux et on entendait une espèce de sifflement tout autour de nous, ainsi que le bruit de la mitrailleuse elle-même. Tout à coup, quelque chose m’a atteint au côté de la jambe droite et puis une balle m’a frappé en plein centre de la cuisse droite et causé une fracture ouverte. À ce moment-là, je me suis retrouvé à plat ventre dans l’eau; j’avais perdu mon fusil, j’avais plus de casque […]. L’homme à côté de moi était mort en quelques minutes.

Tout ce temps-là, on regardait la mitrailleuse qui tirait au-dessus de nos têtes sur le reste de notre peloton et de notre compagnie, et puis le sergent de notre peloton, un de mes amis, qui avait refusé l’offre de devenir officier pour rester avec nous, a été tué devant moi. »

Ce qui a fait toute la différence, ce qui fait qu’en fin de compte le débarquement des Queen’s Own à la plage Juno a triomphé, c’est le courage des soldats canadiens. Les fusiliers qui avaient survécu aux premières rafales des mitrailleuses se sont mis à tirer et ont tué les défenseurs de la Wehrmacht et puis trois hommes ont mis la mitrailleuse qui avait blessé Wilkins hors d’état de nuire en lançant des grenades dans les embrasures du bunker. Le régiment de Toronto n’allait pas se faire repousser.

* * *

La décision d’envahir la France avait été prise par le président états-unien Franklin Delano Roosevelt et le premier ministre britannique Winston Churchill à la Conférence de Québec, en aout 1943. Les deux chefs d’État alliés savaient que la seule manière de vaincre l’Allemagne nazie, c’était d’envoyer de grandes armées en France et qu’elles foncent vers le Reich hitlérien. Ils donnèrent le commandement supérieur au général états-unien Dwight D. Eisenhower et celui des forces terrestres au général britannique Bernard L. Montgomery.

L’assaut, une opération immense et complexe appelée Overlord, comprendrait cinq divisions de fantassins et des unités blindées appartenant à trois nations, lesquelles débarqueraient sur cinq plages de la côte normande, ainsi que trois divisions aéroportées sur les flancs. Il fallait coordonner des milliers d’avions et presque 7 000 navires, placer les hommes et l’approvisionnement aux bons endroits, et réaliser un programme de déception compliqué. En 1944, les alliés avaient une certaine expérience des invasions contre une côte défendue et les leçons apprises grâce au désastre cana­-dien à Dieppe deux ans auparavant avaient été digérées : il fallait un bombardement aérien et naval dense; l’assaut devrait avoir lieu sur les plages plutôt que dans un port défendu; et il fallait absolument employer des véhicules blindés et des navires de débarquement spéciaux.

Les fusiliers canadiens W.T. Orton et H.H. Pennell, à bord d’un transport de lance-flammes, sont prêts à tout, près de Vaucelles (France), le 29 juillet 1944. [PHOTO : LT. DONALD I. GRANT, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA190811]

Les cinq plages de l’invasion — surnommées Gold et Sword pour les Britanniques, Juno pour la 3e Division canadienne et la 2e Brigade blindée canadienne, et Utah et Omaha pour les Américains — avaient été organisées pour la défense par un commandant allemand capable et énergique, le feld-maréchal Erwin Rommel, qui avait beaucoup renforcé le mur de l’Atlantique. Tout le monde, Rommel compris, savait que l’invasion allait avoir lieu, mais on ne savait ni où ni quand. En attaquant par mauvais temps et ailleurs qu’au Pas-de-Calais, l’endroit le plus près de l’Angleterre et où le feld-maréchal et les stratégistes ennemis attendaient l’invasion, les hommes d’Eisenhower ont obtenu la surprise tactique.

L’histoire de courage que les Queen’s Own ont tracée était à peu près pareille à celles qu’il y a eu tout le long de la plage Juno et des autres plages de l’invasion. Les obstacles dans l’eau, les mines à la laisse de mer, les mines terrestres, les barbelés enchevêtrés et les armes lourdes intacts malgré le bombardement préliminaire et le plan de feu naval ont tous fait de nombreuses victimes. En revanche, le panache et le courage (et probablement la forte envie de quitter les chalands de débarquement d’infanterie qui tanguaient et bringuebalaient) ont transporté le North Shore (New Brunswick) Regiment, les Royal Winnipeg Rifles, les Regina Rifles, les Canadian Scottish et les chars d’assaut Sherman des 1st Hussars et des Fort Garry Horse de la 2e Brigade blindée canadienne, les régiments canadiens de la première vague, à travers les plages Juno découvertes. La plupart des chars, équipés de double propulsion et dont le dispositif de flottaison devait permettre la navigation, ont atteint la rive en retard, certains ayant coulé dans la mer agitée. Leurs canons, qui tiraient à bout portant, ont servi à soumettre les défenseurs dans les immenses bunkers d’acier et de béton qui résistaient aux assauts de l’infanterie. Soixante-cinq ans après, les bunkers menacent encore les plages, mais, ces jours-ci, les enfants s’amusent à monter dessus durant les vacances d’été.

Ce sont les Américains des 1re et 29e divisions, à la plage Omaha, qui ont eu le plus de difficultés et le plus de victimes, la malchance les ayant placés au mauvais endroit et devant une formation ennemie de première, la 352e division d’infanterie, mais toutes les plages des alliés ont été prises avant la fin de la journée. Les vagues d’hommes arrivaient à terre l’une après l’autre : scènes de chaos organisé, soldats portant de lourds sacs au dos, des armes et des munitions. Certains quittaient la plage rapidement et tombaient sur un combat; d’autres avaient l’occasion de fumer et consommer un repas pigé dans leurs paquets de rations. En tout, le premier jour, les alliés ont débarqué plus de 130 000 hommes, presque 6 000 véhicules, y compris 900 chars et véhicules blindés et quelque 600 pièces d’artillerie. Ils avaient 4 000 tonnes d’approvisionnements en France avant la noirceur et les ingénieurs se mirent vite à construire le Mulberry, havre artificiel brillamment conçu qui allait leur permettre de décharger les approvisionnements pour l’invasion sans port et sans installations portuaires. Mulberry était en état de fonctionner le 9 juin et les cinq plages du jour J ont été reliées avant le 12.

Les victimes du 6 juin avaient été nombreuses, mais, heureusement, il n’y avait eu qu’environ la moitié des 20 000 que les planificateurs alliés avaient prévues. Les pertes des Canadiens à la plage Juno étaient de 340 morts, 574 blessés et 47 prisonniers. Les Queen’s Own ont eu 143 victimes, alors que les morts et les blessés des Royal Winnipeg Rifles et du North Shore Regiment se sont élevées à 128 et 125 respectivement.

* * *

La route des alliés vers la Normandie avait été longue et difficile. Le blitzkrieg nazi de mai et juin 1940 avait pulvérisé les armées britanniques et françaises et il leur avait fallu des années pour y retourner. La première vraie victoire britannique de la guerre contre l’Allemagne n’a eu lieu qu’en novembre 1942, à El Alamein, en Afrique, à peu près en même temps que l’Armée rouge écrasait la Wehrmacht à la bataille épique de Stalingrad. Les Russes s’avancèrent lentement vers l’ouest, leurs forces faisant face à la majeure partie des armées allemandes. Les Britanniques, avec l’aide des États-Uniens, libérèrent l’Afrique du Nord au début 1943 et puis ils envahirent la Sicile, en juillet, atteignant la botte italienne en septembre. La victoire était enfin en vue, mais les Allemands, se battant de manière plus décidée alors que la guerre se rapprochait du Reich, étaient encore formidables. Les Britanniques, les Américains et les Canadiens devaient se rendre en France et commencer la libération de l’Europe de l’Ouest. Leur arrivée eut finalement lieu le jour J.

Des hommes de la 3e Division d’infanterie canadienne, la formation d’assaut, avaient quitté le Canada plus de quatre ans auparavant. La 2e Division, non pas la 3e, avait atterri à Dieppe en aout 1942, mais chaque soldat savait que les Allemands avaient massacré les combattants qui avaient attaqué ce petit port. Un petit nombre parmi les envahisseurs du jour J avaient servi en Italie, où la 1re Division d’infanterie canadienne et la 5e Division blindée cana-dienne se battaient depuis 1943. Mais la plupart des hommes qui ont débarqué à la plage Juno ne s’étaient jamais battus; ils étaient bien entrainés, mais novices. Les soldats voulaient tous retourner chez eux, mais ils savaient que pour revenir au Canada ils devaient passer par les champs normands.

* * *

Les premières contre-attaques ennemies tombèrent sur les Canadiens le 7 juin. Les divisions nazies de panzers, formations bien équipées et bien entrainées, qui employaient habituellement des chars d’assaut de loin supérieurs aux Sherman insuffisamment armés des alliés, avaient été stationnés plus profondément dans le territoire. Les plans complexes de la déception alliée obligeaient l’ennemi de considérer l’assaut en Normandie comme une diversion pour les distraire de la « vraie » attaque au Pas-de-Calais. Mais, là, la 3e Division canadienne allait écoper.

À Buron et à Authie, les North Nova Scotia Highlanders et les chars du Régiment des Fusiliers de Sherbrooke sont tombés sur la 12e Division de pan­zers SS, une formation d’ados de la Jeunesse hitlérienne dirigés par des officiers expérimentés sans pitié et des sous-officiers qui avaient appris la guerre en se battant contre les soviétiques. Les Canadiens furent repoussés, beaucoup d’entre eux, tués ou capturés. Si les Canadiens n’avaient pas haï les SS avant, le meurtre gratuit et délibéré par les jeunesses hitlériennes de plus de 100 prisonniers, pendant les quelques jours qui suivirent, aurait fait en sorte qu’ils les haïssent dès lors.

À ce moment-là, la bataille de Normandie était devenue un combat impitoyable d’attaques et de contre-attaques dont les prix étaient des petits villages et des mètres de terrain. Les Canadiens, dont le nombre augmentait grâce aux 2e et 4e divisions qui arrivaient en renfort ainsi que grâce au 2e Corps canadien commandé par le général Guy Simonds et à la 1re Armée canadienne commandée par le général Harry Crerar, qui prit le contrôle, rendaient coup pour coup pendant les semaines qui suivirent. L’avantage réel des alliés était la quantité : plus d’hommes, beaucoup plus d’avions, plus de chars et plus de canons. Les Allemands avaient l’avantage du terrain. La ville de Caen, qui devait être libérée le 6 juin, ne fut libérée, son centre anéanti par les bombardements, que 33 jours plus tard. La pente douce de la crête de Verrières, qui ne s’élève qu’à 250 pieds, au sud de la vieille ville normande, fut un lieu de massacres pour plusieurs régiments du Canada. Le Black Watch de Montréal y fut presque entièrement anéanti lors d’une attaque brave mais infructueuse de la crête, le 25 juillet, par une douzaine de panzers et l’infanterie méca­nisée. « Les hommes, écrivait piteusement un officier par la suite, étaient on ne peut plus tenaces et rien ne les arrêtait. »

Mais à la fin de la première semaine du mois d’aout, les Américains étaient finalement sortis de leur tête de pont à leur bocage et ils balayaient tout sur leur passage vers le sud et vers l’est. Les Allemands pouvaient être pris dans une immense poche si on réussissait à la fermer. Le 2e Corps canadien, dans les rangs duquel se trouvait une division blindée polonaise, fonçait vers le sud, vers le carrefour crucial des routes de Falaise et Saint-Lambert-sur-Dives, dans le cadre de deux opérations conçues par Simonds, Totalize et Tractable et lancées les 8 et 14 aout. L’attaque comprenait des frappes aériennes par les bombardiers de la Royal Air Force, de l’Aviation royale du Canada et de la United States Army Air Force. Ensuite, les colonnes massives de chars et de transports de troupes blindés — une idée nouvelle conçue par Simonds — étaient déployées pour réduire l’ennemi étourdi. Les opérations réussirent, mais pas aussi bien que le général avait prévu et à un prix en vies canadiennes plus élevé.

Du 8 au 21 aout (quand la brèche de Falaise fut fermée), 1 470 Canadiens ont été tués, certains d’entre eux quand les bombardiers alliés avaient mal visé.

La 1re Armée canadienne avait fermé la brèche de Falaise fermement et finalement, mais pas avant que des milliers d’Allemands se soient échappés vers l’est. Le carnage infligé à l’ennemi était néanmoins terrible. Les forces aé­riennes alliées martelaient les Allemands sans merci pendant que les soldats canadiens et polonais en éliminaient des milliers d’autres. Moins de 200 hommes des Argyll and Sutherland Highlanders of Canada et du South Alberta Regiment de la 4e Division blindée canadienne tuèrent ou firent prisonnier quelque 3 000 ennemis à Saint-Lambert. La 1re Division blindée polonaise fit à elle toute seule 6 000 prisonniers, et elle détruisit 70 chars et 500 véhicules — perdant 1 400 de ses hommes pour ce faire — lors d’une bataille épique à quelques kilomètres à l’est.

Les formations allemandes qui s’étaient battues en Normandie étaient complètement décimées. Quand la bataille de Normandie s’est terminée, la 12e Division SS de panzers, par exemple, qui avait 20 000 soldats et 159 chars le jour J, n’avait plus que 100 hommes sur leurs pieds et 10 chars qui fonctionnaient encore. Bien que 50 000 à peu près s’étaient enfuis, le total des victimes allemandes à la poche de Falaise était estimé à 10 000 morts et 40 000 prisonniers. En tout, l’été en Normandie avait couté plus de 400 000 soldats à la Wehrmacht alors que les alliés en avaient perdu 206 000.

L’armée de citoyens canadiens, tous des volontaires, avait perdu 18 000 hommes pour arracher la Normandie à Hitler. Plus de 5 000 gisent dans deux immenses cimetières à Bény-sur-Mer et à Bretteville-sur-Laize, dans la campagne verte et luxuriante de la Normandie. Cinq mille hommes; dont beaucoup n’étaient que des enfants. La plupart étaient des jeunes durs, survivants de la Crise de 1929 et plus maigres que les Canadiens riches d’aujourd’hui. Comme éducation, en moyenne, ces soldats avaient à peu près une 5e année. Cependant, ils savaient tous, sans exception, que la Seconde Guerre était importante pour le monde, pour le Canada et pour eux. S’il y a jamais eu une bonne guerre, c’est ce conflit, lequel devait être gagné pour détruire l’incarnation du mal qu’étaient Hitler et ses nazis, et pour s’assurer de la conservation de la liberté et de la démocratie.

On pourrait s’attendre à ce que tous les Canadiens connaissent la lutte de 1944 en Normandie. Mais rien de tout cela n’est enseigné dans nos écoles et nombre de nos enfants n’ont presque rien entendu de la guerre. Cependant, la situation actuelle est meilleure que celle d’il y a quelques dizaines d’années. Les cérémonies du jour du Souvenir grandissent chaque année, la Tombe du Soldat inconnu à Ottawa est un rappel constant du sacrifice, le nouveau Musée de la guerre du Canada siège à Ottawa et constitue une importante présence en ligne, et les efforts d’Anciens combattants Canada et de la Légion royale canadienne rappellent aux Canadiens que les combats se poursuivent.

Les soldats canadiens n’étaient pas tous des héros, et rares sont ceux qui étaient des saints. Mais ils méritent tous que leurs compatriotes et tous ceux qui vivent en liberté grâce à leur courage, se souviennent d’eux. Soixante-cinq ans après que le jour J commence la libération de la France et puis de l’Europe de l’Ouest, leurs faits d’armes retentissent encore.

Canadian riflemen W.T. Orton and H.H. Pennell sit ready in a flamethrower carrier near Vaucelles, France, July 29, 1944. [PHOTO: LT. DONALD I. GRANT, LIBRARY AND ARCHIVES CANADA–PA190811]

Centré sur Juno

L’incomparable Centre de  la plage Juno, construit  à Courseulles-sur-Mer (Normandie), est un  endroit d’apprentissage  en plus d’être un mémorial.  Vu d’au-dessus, il a l’air d’une feuille d’érable stylisée. [PHOTO : CENTRE JUNO BEACH]

Les Canadiens qui vont aller en France en l’honneur du 65e anniversaire du débarquement du jour J et de la campagne de Normandie vont trouver beaucoup d’évènements et lieux dédiés à la contribution qu’ont faite les Canadiens en été 1944.

Les détails de certaines manifestations étaient encore au stade de la planification au moment où nous allions sous presse, mais une importante cérémonie comprenant le dévoilement d’un monument en l’honneur de la Marine royale du Canada est prévu, le 6 juin à 10 h, au Centre de la plage Juno, à Courseulles-sur-Mer (France).

Une exposition temporaire intitulée We Were There (nous étions là-bas), qui racontera l’histoire de 12 anciens combattants canadiens, sera aussi inaugurée à la cérémonie. « Les anciens combattants représentent un échantillon » des unités de tous les coins du pays qui y ont pris part, dit le président du Centre de la plage Juno Garth Webb.

Courseulles-sur-Mer est une des villes côtières libérées par les Canadiens après leur débarquement, le 6 juin 1944, à la plage Juno. Elle se trouve à environ 20 kilomètres au nord de Caen, une ville importante à l’extrême pour les vétérans de la campagne.

La cérémonie commémorative réglée par la Ville de Courseulles-sur-Mer sui­vra, à 14 h 30, au Monument aux morts et un défilé musical est prévu à 16 h, suivi par une procession aux flambeaux de véhicules mili­-taires, vers 22 h 30.

Les dons ont afflué de tous les coins du pays et la grande ouverture a été émouvante et haute en couleur. Dans les kiosques se trouvent les noms des donateurs. [PHOTO : Dan Black]

Le 5 juin, la veille des cérémonies officielles, des écoliers de Courseulles-sur-Mer, de Graye-sur-Mer et du collège Quintefeuille prendront part à une cérémonie commémorative, à 9 h, à la plage de Courseulles, devant le monument des Winnipeg Rifles. Il va aussi y avoir, parmi les manifestations, une journée porte ouverte et des ateliers commémoratifs au collège Quintefeuille, de 17 h 30 à 22 h et une cérémonie aux chandelles, devant le monument canadien de l’école, à 22 h 30. Le jour se terminera par des feux d’artifices au bord de la mer en l’honneur des libérateurs, qui devrait commencer à 23 h 15. Il y en aura simultanément à 25 endroits, sur 80 kilomètres de côte normande. « Les Français nous ont donné un appui très actif », dit le Canadien Webb, qui est lui-même vétéran du jour J.

Il y a eu plus de 18 000 victimes canadiennes (presque un tiers de morts) pendant les 76 jours de la campagne de Normandie. En combattant vers Falaise, les forces cana­-diennes ont libéré quelque 200 communes. Nombre de ces endroits, dont Buron, Authie et Falaise, démontrent leur gratitude aux anciens combattants qui y retournent.

Par exemple, la Ville de Courseulles-sur-Mer a donné accès à un terrain de 1,5 hectare au Centre de la plage Juno, lequel a été conçu par l’architecte canadien Brian K. Chamberlain.

À son ouverture, le 6 juin 2003, on estimait qu’il attirerait 35 000 visiteurs par année. L’année suivante, 53 500 visiteurs y sont allés et, en 2007, le chiffre a augmenté à 58 000 personnes. Les Français représentaient 30 p. 100 des visites : autant que les Canadiens.

Une des expositions du centre porte sur la vie et la culture canadiennes, ce qui « rend le musée populaire auprès du public français qui n’irait normalement pas dans un musée de la Seconde Guerre mondiale », dit la directrice du centre Nathalie Worthington. Cette popularité est aussi causée par « ce en quoi il est différent des autres musées des plages du jour J ». C’est le seul musée canadien et on y offre des visites guidées de la plage et des restes du mur de l’Atlantique construit par les Allemands pour fortifier l’Europe du Nord-Ouest occupée. Cette année — du nouveau — il y aura des visites d’un bunker allemand.

Une sculpture en bronze, intitulée Souvenir et renouveau se trouve près de l’entrée. [PHOTO : DAN BLACK]

Un voyage d’Anciens combattants Canada, en novembre 2008, pour commémorer le 90e anniversaire de l’armistice et des contributions des Canadiens à la Seconde Guerre mon­-diale, avait comme instant marquant une promenade à la plage Juno. « Pouvoir se promener sur la plage en Normandie, où mon régiment a été […] sentir moi-même le sol qu’il a foulé, les épreuves qu’il a endurées […] c’est une occasion qui ouvre les yeux, qui réchauffe le cœur. »

Le prix des combats dans cette partie de la Normandie se voit et se ressent encore dans les cimetières militaires du Commonwealth, dont celui de Bény-sur-Mer, près du village de Reviers, le cimetière militaire de Ranville près de Caen et le cimetière militaire canadien de Bretteville-sur-Laize, près de la ville du même nom. Les Canadiens se souviendront aussi du cimetière militaire de Bayeux, un peu plus à l’ouest et du Mémorial de Bayeux.

Cette année, une grande délégation d’ACC, le ministre des anciens combattants à sa tête, doit aller en France commémorer le jour J et la lutte, longue et mortelle, qui a abouti en la libération de la Normandie. Ce pèlerinage du gouvernement canadien va comprendre des visites aux champs de bataille et aux cimetières.

Une exposition permanente au Centre de la plage Juno raconte l’histoire non seulement de la Normandie, mais des efforts canadiens outre-mer pendant l’hiver au front intérieur. Jusqu’au 30 septembre, il y a une exposition spéciale sur le Canada et la campagne d’Italie. Plus de 92 700 Canadiens y ont servi et plus d’un quart d’entre eux en ont été les victimes.

Les commémorations de la campagne de Normandie se poursuivront le 7 juin. À 13 h, au jardin commémoratif canadien du Mémorial de Caen, la Fondation canadienne des champs de bataille règlera des activités commémoratives, y compris une cérémonie de dépôt de couronnes. Le jardin, établi par la fondation, sert à identifier les unités canadiennes qui ont participé à la libération de la Normandie en 1944. Il sert aussi à commémorer les communes normandes libérées par les Canadiens.

Des cérémonies sont aussi prévues, à 14 h, à la plaque qui sert à honorer la libération canadienne de Caen, à la place de l’Ancienne-Boucherie et, à 15 h, à l’abbaye d’Ardenne, où 20 soldats canadiens ont été assassinés par des Allemands, en juin 1944. Les étudiants universitaires du 15e voyage d’études des champs de bataille de la fondation vont déposer des feuilles d’érable au petit monument jardinier au fur et à mesure que les noms seront lus à voix haute.

Par la suite, le 9 juillet, la Ville de Saint-Martin-de-Fontenay devrait dévoi­-ler un monument aux soldats cana­-diens, au Point 67, là où la fondation a établi un observatoire des champs de bataille du sud de Caen. L’endroit, une colline au nord de la crête de Verrières, donne sur les champs de bataille où s’est trouvée la 2e Division canadienne d’infanterie en juillet et aout 1944. On ne sait pas encore, lorsque nous allons sous presse, si le mémorial et la plaque du Toronto Scottish Regiment actuels commémorant le Black Watch seront incorporés au nouveau monument.

La Filière Française

Des jeunes assistent, en 1969, aux cérémonies réglées au cimetière militaire canadien de Bény-sur-Mer. [PHOTO : JOHN EVANS PHOTOGRAPHY LTD.]

CIMETIÈRE MILITAIRE DU COMMONWEALTH, BAYEUX, NORMANDIE, 5 JUIN 1955 : Lise Enguerrand, dos courbé et frêle, était une villageoise pauvre d’un peu plus de 70 ans. Torontois, âgé de 21 ans, j’étudiais à Paris. Nous étions là tous les deux en l’honneur de Stuart Hogarth de Hampton (Ont.). Stu était un sergent canadien de 28 ans tué le 4 septembre 1944, trois mois après l’invasion de la Normandie par les alliés, le 6 juin. Sa mère, une cousine éloignée de la mienne, m’avait demandé de me rendre à ce majestueux jardin affligeant pour la représenter au bord de la tombe.

Madame Enguerrand était là, comme chaque semaine, pour épousseter la pierre tombale de Stu et y déposer des fleurs. Elle était là et elle viendrait encore pendant des années, en tant que « mère française » de Stu.

Sa mission hebdomadaire au cimetière était pour moi la première indication de comment nombre de Français se sentaient par rapport aux sacrifices du Canada aux deux guerres mondiales : 66 655 tués à la première; plus de 45 000 (tous les théâtres) à la seconde. Madame Enguerrand me dit qu’un « bon nombre » de ses amies avaient aussi “adopté” un des 181 Canadiens (parmi les 4 144 du Commonwealth) morts à la Seconde Guerre mondiale qui gisent à Bayeux.

Cette visite a fait du souvenir de la guerre un instrument qui a transformé ma façon de voir le Canada. Je me suis souvent demandé de quelle façon l’attitude des Français a évolué depuis ma visite à Bayeux.

Les facteurs clés sont l’âge et la géographie, et puis ensuite les attitudes officielles. Évidemment, les Français qui ont traversé les évènements de 1939 à 1945 ont des souvenirs impérissables de l’envergure de la guerre et de son importance. Les plages du débarquement rappellent constamment les sacrifices du Canada aux gens qui habitent près d’elles. Les monuments et les cimetières sont nombreux, qui renforcent leurs affinités pour les Canadiens. Une ou deux fois par année  les anciens combattants canadiens aux cheveux blancs, les fonctionnaires canadiens et les gardes d’honneur arrivent; même leur passage dans les hôtels et les restaurants servent à préserver les souvenirs. Nos anciens combattants sont reçus le mieux qui soit, y compris par les enfants qui agitent des drapeaux canadiens.

Les maires, les chambres de commerce, les bureaux de tourisme et les associations citoyennes commémoratrices de la guerre renforcent cet accueil par des évènements pour les visi­-teurs canadiens. Dieppe, quand on se souvient du raid catastrophique de 1942, devient pratiquement une ville cana­­dienne, chaque année, le 19 aout. Quand les passants français voient l’emplacement des mitrailleuses allemandes au-dessus des plages, ils comprennent que l’entreprise des Canadiens était vouée à l’échec. Mais ils apprennent que les sacrifices du Canada étaient une épreuve de l’énorme invasion du jour J qui a eu lieu moins de 22 mois plus tard.

Cette reconnaissance a été transmise aux générations suivantes et pas uniquement sur le territoire français. Philippe Martin, de Vimy, président des Amis du Mémorial canadien, se souvient des 10 062 victimes canadiennes de l’attaque de la crête, à la Grande Guerre. « La plupart de nos 150 membres sont ici par conviction, pour perpétuer la mémoire de ceux qui sont morts pour nous. Le Monument commémoratif du Canada à Vimy est essentiel à la vie de Vimy (4 675 habitants). Il nous inspire tous; qu’on se souvienne de notre passé. Nos enfants le visitent avec les parents et les enseignants. »

Discours fait lors des cérémonies de libération militaire. [PHOTO : ARMÉE CANADIENNE]

La contribution des Canadiens à la Seconde Guerre mondiale est commémorée de maintes façons à Hong Kong, en Italie, en Belgique et aux Pays-Bas. Certains des moments les plus poignants sont communs aux écoliers qui commémorent d’après ce qu’on leur enseigne à l’école et chez eux.

Cependant, pendant des dizaines d’années après 1945, les politiques gaullistes ont atténué la contribution des alliés. La stratégie de de Gaulle était d’effacer l’humiliation qu’était la défaite de la France en 1940. Il voulait faire croire aux Français que la France avait joué un rôle déterminant lors de sa libération. Il mentionnait rarement les contributions des alliés et dissuadait l’assistance des personnalités françai­ses aux célébrations commémoratives alliées. Cela devint encore plus évident après qu’il a incité le Québec à se séparer, en 1967.

Il y eut une trêve du nationalisme gaulliste en 1988, quand le président François Mitterrand a ouvert le grandiose Mémorial de Caen : un musée de « l’histoire pour la paix » du 20e siècle, où la contribution des alliés et des Canadiens pendant la campagne de Normandie est fort bien représentée. Dirigé par la Ville de Caen, le mémorial est richement pris en charge par la population et les entrepri­ses. Ses 84 employés reçoivent quelque 400 000 visiteurs chaque année.

Aujourd’hui, la France comprend que la commémoration militaire est une partie essentielle des relations France-Canada, surtout pour le Canada anglophone. L’ancien ambassadeur Daniel Jouanneau soulignait cela de manière systématique. L’ambassadeur actuel François Delattre aussi.

En commençant par Le Monument commémoratif du Canada à Vimy, la France a donné des terres au Canada pour des cimetières et des monuments. La France officielle est toujours bien représentée aux évènements canadiens. Le jour de la Normandie (6 juin) a commencé, grâce à l’encouragement de l’État, en 2004, à raviver et perpétuer les souvenirs des Français par rapport aux sacrifices militaires canadiens et alliés à la campagne qui a changé le cours de la guerre.

Nombre d’initiatives locales rappellent naturellement les Français qui ont péri : pour la France, la Première Guerre mondiale a été un holocauste générationnel. Mais Nathalie Worthington, directrice du Centre de la plage Juno, fait remarquer les innombrables faits des citoyens ordinaires en l’honneur des Canadiens. « Pendant plus de 60 ans, dit-elle, le Comité Juno Normandie-Canada a organisé des hommages aux Canadiens à travers la Normandie. En aout dernier, il a inauguré un monument à Falaise en l’honneur des aviateurs canadiens et, en juin, il va dévoiler un monument commémorant les marins canadiens. »

Exemples supplémentaires : la commune du Mesnil-Patry, où 114 membres des 1st Hussars et des Queen’s Own Rifles sont morts, a érigé, place des Canadiens, un monument au Canada. Le collège de Courseulles a construit un monument canadien magnifique. Et, ce qui est peut-être le plus émouvant, chaque année depuis 2004, le collège professionnel Victor-Lépine de Caen demande aux élèves de commémorer, au Coin Westlake, la mort de trois frères Canadiens de Westlake.

Claude Gérard, président de l’association de bénévoles Jubilee, est déçu des autorités de l’éducation nationale : « Ce que nos membres regrettent vraiment, disait-il à un journal en aout 2006, c’est le manque de visites des écoles de Dieppe (au musée du mémorial de Dieppe). Je ne comprends pas le manque d’intérêt du ministère de l’éducation pour une page si importante de notre histoire locale, nationale et internationale. »

Une histoire tout à fait différente nous vient de Marc Pottier, directeur de l’éducation et de la recherche du Mémorial de Caen. Il ne se plaint pas du gouvernement, car son institution attire les jeunes gens facilement. « Sur les 400 000 qui vien-nent chaque année, la moitié ont moins de 20 ans et un bon tiers viennent dans le cadre de visites organisées par leur école.

Pourquoi le musée a-t-il autant de succès? Nous ne faisons pas que présenter les expositions; nous les expliquons en utilisant tous les outils de la pédagogie moderne : les trousses, les films, les débats, les expositions interactives. Tout ce que nous faisons cible des groupes d’âge spécifique : primaire, secondaire et université. Nous aidons chaque enfant, chaque jeune, à faire ses propres découvertes, pour qu’il ait vraiment compris. Même que, chaque année, on forme 1 000 enseignants pour appuyer cette approche pédagogique, une approche qui ouvre l’esprit. »

Comme le démontre de manière imaginative le Mémorial de Caen, pour rejoindre les Français de tout âge, surtout les jeunes, il faut mettre la technologie au service de la pédagogie. Les objets « morts » — les armes, les uniformes, les casques — sont intéressants, mais seulement jusqu’à un certain point. Pourquoi ne pas avoir d’expositions interactives, avec des jeux vidéos et des effets spéciaux; pourquoi ne pas faire survoler les champs de bataille par Google Earth (satellites spatiaux).

Est-ce que la reconnaissance des Français envers les exploits militaires et les sacrifices canadiens va durer? « Tout à fait », nous assure le lieutenant-général grandement décoré, à la retraite, Charles Belzile, un des directeurs fondateurs de la Fondation canadienne des champs de bataille et grand président honoraire de la Légion royale canadienne. « L’intérêt que les Français témoignent au Canada est durable et encourageant. Nous sommes heureux surtout de l’appui des écoles : les enseignants et les élèves organisent des veillées à la chandelle au cimetière canadien de Bény-sur-Mer, entre autres, de leur propre initiative.

Worthington, du Centre de la plage Juno, est tout à fait d’accord. « Les Français ressentent une immense sympathie envers le Canada, et ça va durer. Pour les gens de la Normandie, le Canada est maintenant dans nos gènes, dans notre mémoire collective. Courseulles (où elle est née), Caen et Falaise appartiennent au Canada autant qu’à la Normandie. »

Yves Le Maner, directeur du « musée commémoratif et militaire » savant La Coupole, en France, est du même avis, que « les souvenirs durent naturellement plus longtemps près des champs de bataille. Et l’éducation des jeunes est cruciale. Car Hollywood — en plus des photos et des films libres que l’on peut obtenir facilement — pourrait faire croire que les Américains sont venus tout seuls. Mais nous faisons très attention au Canada, pour toujours. »

Tous ceux qui travaillent à la commémoration militaire savent que les souvenirs français des sacrifices des Canadiens sont fragiles comme les fleurs. Il faut les arroser, une génération après l’autre. Et il faut les interpréter sans cesse, d’après les valeurs, le voca-bulaire et les outils de chaque époque.

Madame Enguerrand, avec les bouquets de fleurs qu’elle a cueillies elle-même, exprimait la dévotion des Français de son temps envers le Canada. Le zèle pour un tel témoignage peut varier au fil du temps, et d’après la contigüité des champs de bataille. Mais de façons autres que celle de cette femme frêle et modeste de Bayeux — bien qu’avec autant de cœur — la plupart des Français et des Françaises font le vœu de ne jamais oublier ceci : le Canada a, deux fois, participé au rétablissement de la liberté et de la paix.

Sur L’eau, Sur La Plage

Les péniches de débarquement mettent le cap sur la Normandie, le 6 juin 1944. Remarquez les piles de bicyclettes. [PHOTO : GILBERT ALEXANDER MILNE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA135966]

En début d’après-midi, le 5 juin 1944, nous avons pris le départ de la côte sud de l’Angleterre. Nous n’avons appris où nous allions qu’une couple d’heures après, quand nous avons ouvert les ordres scellés après avoir changé de panne entre le continent et l’île de Wight.

Ce n’est qu’alors que nous avons appris où nous allions et, bien que nous ne le savions pas à ce moment-là, l’opération allait modifier le cours de la guerre. Nous faisions partie de la plus grande force terrestre, aérienne et marine jamais combinée et nous faisions voile vers la Normandie (France).

Maintenant, en cette année de mon 88e anniversaire, dans le confort de ma maison à Saint-Lambert (Québec), je contemple cette immense période — 65 ans pour être juste — qui sépare mon aujourd’hui de ce jour-là. Bien que force détails se soient estompés, je me rappelle de certains évènements — et de certains visages — des 5 et 6 juin 1944.

J’avais 23 ans; je n’étais qu’un gamin, avec des connaissances en trigonométrie, dans l’artillerie où j’étais l’assistant d’un officier du 14e Régiment de campagne.

Nous traversions la Manche dans une barge de débarquement de chars d’assaut (LCT), un bateau fait pour rouler sur la terre ferme (ou tout au moins près de la côte) où il ferait tomber sa rampe de proue pour déposer des hommes et des engins au cœur des combats. Je me souviens encore de la carte où étaient indiqués les endroits importants, y compris ceux où iraient nos premières pièces. Nous étions à peu près 40 à bord, y compris l’équipage de la LCT, avec quatre canons automoteurs de 105 mm, un char de commandement et une chenillette porte-Bren, ainsi qu’un groupe de liaison d’infanterie.

La mer était houleuse ce matin-là et nombreux étaient les hommes qui ont dû s’arrêter de jouer au poker ou aux dés, pour aller soulager leur estomac par-dessus bord.

Des ballons de la taille de grosses voitures étaient fixés au-dessus de nous avec des câbles pour déconcerter les avions ennemis volant à basse altitude.

Nous ne pouvions pas dormir et j’ai participé à la plus grande partie de Red Dog de ma vie. C’était une partie de poker à mises élevées qui a duré toute la nuit. Presque tout le monde à bord a joué jusqu’à ce qu’ils soient « complètement fauchés », y compris les officiers supérieurs. Les autres observaient et j’ai fini avec une somme équivalant à 3 000 $ canadiens dans les poches. C’était beaucoup d’argent en ce temps-là et, d’avoir tant gagné, je me sentais — à tort ou à raison — plutôt vulnérable par rapport à ceux qui avaient fait moins bien que moi. Mon succès était probablement dû à la chance du débutant parce que c’est la seule fois que j’ai joué au Red Dog. J’avais tout parié : des livres anglaises et des francs français.

À la fin de la partie, quand le jour se levait, nous avons eu une vision fantastique. De tous les côtés, à perte de vue, il y avait des navires alliés assemblés en une immense armada.

Peu de temps après, on nous a donné la tâche de tirer un barrage devant notre infanterie qui se lançait à l’assaut des plages normandes de Bernières-sur-Mer. Nous n’étions pas encore très près du rivage à ce moment-là, alors ce n’était pas facile de tirer par-dessus la tête des fantassins qui passaient à l’attaque. La LCT était fortement se­couée, alors pour obtenir une bonne ligne de tir, il fallait maintenir le cap et la vitesse. Notre boulot était d’effectuer un tir de harcèlement pour venir en aide aux Queen’s Own Rifles of Canada qui atterrissaient à la plage Juno un peu après 8 h.

Je me souviens d’avoir vu des chars amphibies à double propulsion. Ces engins étaient flottables et à hélices, conçus pour fendre les flots en surface jusqu’à ce qu’il atteignent la plage. Malheureusement, il y en a qui ont coulé dans la mer forte. J’ai aussi remarqué des péniches d’où on lançait des fusées, et j’ai entendu le son de locomotive que les gros obus, lancés par un navire de guerre que nous ne pouvions voir, faisaient en passant au-dessus de nos têtes. Vu tout le bruit qui me martelait alors, je n’ai jamais eu honte de faire une demande à Anciens combattants Canada, des années plus tard, pour perte auditive.

Il était à peu près 9 h quand notre LCT a frappé une mine. L’eau était profonde de six pieds environ et la rampe de la LCT a été détruite. Elle a coulé à pic, mais nos véhicules n’ont pas calé parce que leurs côtés et leur pot d’échappement avaient été allongés. La chenillette porte-Bren du régiment d’infanterie que nous transportions sortit de la LCT qui s’enfonçait, mais elle fut détruite par une mine.

J’étais dans le char, debout dans la tourelle, et j’ai vu la chenillette porte-Bren sauter et retomber à l’envers. C’était comme une immense baleine qui aurait sauté hors de l’eau et serait retombée. Peu de temps après, nous allions nous mettre à la recherche de survivants et peut-être remorquer la chenillette jusqu’à la plage, mais le maitre de plage nous interdit de nous arrêter. Il savait ce qu’il fallait faire mieux que nous et je suppose qu’il ne voulait pas nous voir subir le même sort.

En regardant vers la côte, de l’autre côté de la plage sablonneuse, je vis beaucoup de soldats morts ou mourants avant la digue en béton. C’était terrible.

Notre groupe a atteint la plage à 9 h 25 et y est resté une bonne heure, en proie aux obus et aux balles volant au-dessus de nos têtes. Ce fut finalement notre tour de passer par une petite brèche dans la digue de Bernières-sur-Mer. Nous n’avons été mitraillés, par un avion ennemi volant en rase-mottes au-dessus de la plage, que deux fois.

Un de nos gars a été tué d’une balle à la tête pendant que nous étions coincés dans un bouchon. Il était devant nous, et la balle était venue d’une maison qui a été démolie par la suite. C’est une Française qui avait tiré et nous avons entendu une rumeur comme quoi c’était la petite amie d’un soldat allemand.

Le champ où notre batterie devait se rendre était occupé par une autre batterie, alors nous avons fini par entrer dans un champ qui avait été miné. C’est grâce à un garçon français de 14 ou 15 ans, qui nous a dit que les Allemands l’avaient obligé à placer les mines, que nous avons pu manœuvrer dans le champs. J’ai persuadé le jeune homme, avec mon fusil, de s’assoir sur l’avant du char et de nous montrer par où passer.

Ce soir-là, les avions allemands sont arrivés et ont semé la confusion dans les dépôts de munitions. C’était tout un feu d’artifice; vraiment effrayant. Nous avons aussi découvert à ce moment-là que nos francs français ne servaient pas à grand-chose. La seule monnaie acceptable était la cigarette.

Il y a eu des erreurs bien sûr, faites par tous les grades, mais nous avons triomphé. Et il ne faudrait jamais ou­blier tous ces braves jeunes hommes qui ont restés là-bas il y a 65 ans.