À Ortona dans le temps et maintenant

Plus de 1 200 élèves quittent le cimetière de guerre canadien de la Moro, à Ortona, en défilant avec leur drapeau « reliant les générations » [PHOTO : DAN BLACK]

Tôt le matin du 25 novembre 2008 :

Les grands autocars s’arrêtent un par un dans l’allée étroite qui longe la côte ouest de l’Adriatique. Il fait froid, il y a du vent, et la pluie menace de tomber sur la voute en pierres qui relie l’église de San Donato au cimetière de guerre canadien de la Moro.

Pendant quelques secondes entre les arrivées, tout est silence, sauf le bruissement du vent du nord dans les oliveraies et les pergolas couvertes de plantes grimpantes. À cinq kilomètres au nord, sur un plateau qui donne sur la mer et une vallée tranquille, se trouve l’ancienne ville d’Ortona, reconstruite, aux maisons à deux ou trois étages blotties sous la cathédrale San Tommaso.

À deux milles environ au sud-ouest, invisible, au bord d’un long ravin, il y a la Casa Berardi où, le 14 décembre 1943, un petit groupe de soldats cana­diens résolus a tenu, contre toute attente, à une bataille brutale qui s’est terminée par la capture d’une position clé et la remise d’une Croix de Victoria à un Canadien français de Cabano (Qc). Plus au sud, du côté nord de la Moro, se trouvent les villages de fermiers Villa Rogatti, La Torre et San Leonardo.

Des dizaines d’adolescents cana­diens, en manteau écarlate, pantalons noirs et chemise kaki, descendent sur la chaussée mouillée, par les portes avant et arrière du premier car. Ceux qui se trouvaient dans le premier car viennent de regarder une courte vidéo montrant l’endroit 65 ans auparavant.

Une compagnie  des Seaforth Highlanders s’avance vers Ortona en 1943. [ PHOTO : FREDERICK G. WHITCOMBE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA152749]

Pendant la prochaine heure, plus de 1 200 écoliers vont passer en-dessous de la voute et se disperser dans le cimetière à la pelouse immaculée. La plupart, sinon tous, ont carnet et crayon, ou un appareil photo numérique. Et ils ont tous quelque chose d’autre : une promesse à tenir, une quête à réaliser; c’est un petit pèlerinage privé qui a non seulement couvert des milliers de kilomètres, du Canada à l’Italie, mais qui leur a fait examiner l’histoire militaire canadienne comme jamais auparavant. Il s’agira de chercher en leur for intérieur ainsi que d’examiner l’histoire d’une bataille qui en son temps on surnommait la petite Stalingrad.

On espère, ou en tout cas leurs enseignants espèrent certainement, que ce voyage en Italie va les aider à mieux comprendre ce qu’ont ressenti les milliers de jeunes hommes qui avaient quitté leurs proches et étaient venus servir en Italie pendant la campagne des alliés qui a duré de 1943 à 1945. Ils ont lu, par exemple, que plus du quart des 92 757 Canadiens de tous les grades qui ont fait la campagne en ont été victimes. Plus de 400 officiers et presque 5 000 hommes ont trouvé la mort. Presque 19 500 autres ont été blessés et 365 sont morts de causes autres que l’action ennemie.

Pour beaucoup des écoliers, des parents, des enseignants et des chape­rons, c’est un voyage qui entrelace les influences que sont la curiosité, la tristesse et la colère pour en faire un cadre global du souvenir en l’honneur de ceux qui gisent sous leurs pieds. Ici, il y a 1 615 tombes, dont 1 375 sont celles de Canadiens.

Mais bien que le voyage serve à regarder 65 ans en arrière, il sert aussi à jeter un coup d’œil sur le monde d’aujourd’hui, notamment sur la guerre en Afghanistan. Car en plus d’offrir ses respects à un Canadien tué en Italie, chaque écolier s’est renseigné sur un soldat de la mission actuelle du Canada, et ils l’ont tous démontré en ajoutant des carrés de tissus, avec leur nom et le nom de leurs « deux soldats », à une bannière immense intitulée Hands Across The Generations Flag (drapeau des mains reliant les générations).

Les élèves assistent à une cérémonie de commémoration au cimetière de guerre canadien de la Moro. [PHOTO : DAN BLACK]

Mais rien que de se trouver parmi ces pierres tombales d’un blanc velouté au cimetière de la Moro, de voir ce qu’a couté la guerre, non pas en termes de statistiques mais de vies de particuliers perdues, est immensurable. Les éducateurs, dont Rosie Kruhlak de Morinville (Alb.), Gene Michaud d’Ottawa et David Chisholm de Summerside (Î.-P.-É.) voient ces moments comme « enseignables », quand les yeux s’écarquillent et que la  bouche bée en une expression de compréhension : ‘Ouah! Je comprends! Je comprends vraiment!

David Robinson, enseignant qui a mené plus de 1 700 écoliers en France, en avril 2007, à l’occasion du 90e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy, est à la tête du voyage en souvenir du 65e anniversaire d’Ortona. En descendant du car, lors de ce qui va être le point culminant d’un travail de plusieurs mois comprenant d’innombrables courriels et réunions avec des officiels du Canada, de l’Italie et du Vatican, il lève les yeux au ciel : « Pourvu qu’il ne pleuve pas. »

4 décembre 1943 :

La 1re Division canadienne est au bord de la Moro. Deux jours après, la 1re Brigade blindée canadienne la rejoint. Leur mission, grosso modo, est de traverser une vallée de six kilomètres de largeur, faire une brèche dans les lignes allemandes et capturer Ortona. Dans la vallée, il y a des fermes, des champs parsemés de mines et des positions de mitrailleuse ennemies. Il y a aussi des oliveraies, des vignes, des ponts détruits et des ravins profonds.

La vallée de la Moro, le 8 décembre 1943. [PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA166307]

La noirceur aidant, 5-6 décembre 1943 : 

Le Hastings and Prince Edward Regiment, les Seaforth Highlanders of Canada et la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry commencent à traverser la Moro. L’attaque du Hastings, près de l’embouchure, a pour but de distraire l’ennemi des Seaforth et de la PPCLI dont les objectifs sont, respectivement, San Leonardo et Villa Rogatti. Pendant la nuit, la PPCLI capture son objectif et puis le défend. Le Hastings établit aussi une petite tête de pont.

8-9 décembre 1943 :

Les 48th Highlanders of Canada attaquent à l’ouest de San Leonardo et le Royal Canadian Regt. attaque ailleurs, espérant prendre le village par le côté. Malgré la pluie drue et le ciel nuageux, les frappes aériennes des alliés ont affaibli les positions de l’ennemi. Pendant ce temps, le Corps royal du génie canadien, faisant fi du feu nourri de l’ennemi, prépare la traversée de la rivière par les blindés. Des chars d’assaut du Calgary Regt., accompagnés par les Seaforth Highlanders, s’avancent dans la ville. Les Allemands n’abandonnent pas facilement, mais les Canadiens prennent San Leonardo.

25 novembre 2008 :

Au cimetière canadien de la guerre de la Moro, l’écolière Heather Shearer de Port Perry (Ont.) se tient devant le lot 9 de la rangée F11, toute seule. Elle a trouvé la tombe d’un soldat qui n’a survécu qu’environ cinq mois au débarquement en Sicile du 10 juillet 1943. Shearer a inscrit les renseignements sur le simple soldat Steve Andronick dans un carnet. « Il est né à Vancouver et a servi dans les Seaforth Highlanders of Canada, dit-elle. Il a participé à la capture de mitrailleurs, à San Leonardo, le 8 décembre 1943. Il est mort le 17 décembre. L’ennemi tirait sur eux du haut d’une colline… Il y en a beaucoup qui ne s’en sont pas sortis. »

Il y a aussi des renseignements sur un Canadien qui a servi en Afghanistan, dans son carnet. Le sergent Darcy Scott Tedford est un des deux soldats tués, dans une embuscade près de Pashmul, en Afghanistan, le 14 octobre 2006. Deux autres soldats y ont été blessés. Les militants avaient tiré des grenades propulsées par fusée sur l’unité de Tedford, qui gardait la construction d’une route. Né à Calgary, Tedford avait grandi à Earltown (N.-É.) et servait dans le 1er Bataillon du Royal Canadian Regt. basé à Petawawa (Ont.). « Il était marié et avait deux petites filles… » nous explique Shearer.

10-11 décembre 1943 : 

À moins d’un mille au sud d’Ortona, parallèle à la Moro, il y a un long ravin. Même s’il a été fortement bombardé par les avions alliés, c’est une position de défense allemande formidable. Le Loyal Edmonton Regt. lance son attaque, avec l’appui de chars d’assaut, vers un carrefour au nord du ravin, mais, bien que des renforts lui permettent de garder une partie du terrain gagné, il finit par être repoussé. La PPCLI prend la crête de Vino, du côté sud, avec l’aide de chars d’assaut. Une autre attaque ayant pour but de traverser le ravin et capturer un endroit surnommé Cider Crossroads (carrefour du cidre) échoue au sud-est d’Ortona. Une attaque du West Nova Scotia Regt. aussi, au bout ouest du ravin, est repoussée.

13 décembre 1943 :

Le feu des mitrailleuses et des mortiers tape dru sur le Carleton and York Regt. Cependant, un petit groupe des Seaforth traverse la ligne allemande et fait presque 80 prisonniers. Sans renforts, les Highlanders se replient, mais un endroit faible des défenses ennemies est découvert près de Casa Berardi.

25 novembre 2008 : 

L’air froid et humide venant du nord fait tousser Franca Fiset. L’enseignante de l’école secondaire catholique Notre-Dame d’Ottawa décide de s’écarter des centaines d’élèves qui se mettent en ligne au cimetière de la Moro où une cérémonie commémorative va avoir lieu. Elle se retrouve bientôt derrière la foule, non loin d’une Italienne âgée. « Elle s’appelle Adaluisa Budano. Elle vient de déposer une collection de bio­graphies militaires au bureau de l’enre­gistrement du cimetière. Elle avait 17 ans en décembre 1943. » Les Canadiens se sont saisis de sa maison pour en faire un quartier général de l’armée. Sa mère et elle cuisinaient et faisaient la lessive et elle dit à Fiset que les Canadiens étaient très gentils et leur fournissaient deux choses qui se faisaient très rares : de la nourriture et un peu de sécurité. « Je suis très heureuse de l’avoir rencontrée », dit l’enseignante.

14 décembre 1943 :

Le Royal 22e Régiment, avec l’aide de sept chars de l’Ontario Regt., se lance à l’attaque du secteur qui n’est plus aussi faible qu’avant. Un char allemand caché tient les Canadiens en respect jusqu’à ce que le sergent J.P. Rousseau le fasse sauter avec un lance-bombes anti-chars d’infanterie PIAT. Pendant que les fantassins, pris sous le feu des soldats ennemis éliminent ces derniers, les chars Sherman détruisent trois Panzer Mark IV. L’artillerie et les mortiers tirant sur leur position découverte, les Canadiens se mettent à couvert dans la Casa Berardi. Le capitaine Paul Triquet orga­nise ses forces, environ 15 hommes, quelques chars, un petit nombre de fusils et peu de munitions, et tient sa position jusqu’à l’arrivée des renforts. On lui décerne la Croix de Victoria et à Rousseau, la Médaille militaire. La Croix militaire est également décernée au major H.A. Smith, commandant d’un certain nombre de chars.

25 novembre 2008 :

L’élève Victoria Lisi et son père Nick, sergent-chef de la police régionale de Durham (Ont.), arrivent devant la tombe du simple soldat Émile Comeau. Victoria dit qu’il est mort le 15 décembre 1943, à 22 ans, de blessures subies au ravin. « Il n’était père de personne, mais il était très lié avec sa famille en Nouvelle-Écosse. Je suis sûre que les gens qui le connaissaient seraient heureux de savoir que nous prononçons quelques mots ici. Ses parents ont écrit beaucoup de lettres à son sujet après sa mort. Son dossier, aux archives d’Ottawa, comprend plus de 68 pages… J’espère qu’il nous regarde du ciel et qu’il est heureux que nous soyons ici pour le remercier de son sacrifice suprême. »

18 décembre 1943 :

Les 48th Highlanders participent à l’établissement d’une saillie dans les défenses allemandes près de Casa Berardi. La position permet aux Canadiens de séparer en deux une route importante entre le Cider Crossroads et la Villa Grande, située à plus d’un mille à vol d’oiseau, au nord-ouest.

25 novembre 2008 :

Amie Nault, âgée de 15 ans, de l’école secondaire Port Perry (Ont.), arrive devant la tombe du simple soldat Albert Barber, qui a servi dans le Carleton & York Regt. « Le voici », dit-elle et elle s’agenouille pour déposer une petite croix en bois, sur laquelle un coquelicot a été fixé, devant la pierre tombale. « Sa mère s’appelait Alice et son père, William. Il habitait à Fredericton et il était passionné de santé; il aimait faire de l’exercice et se nourrissait bien. Il aimait beaucoup l’armée. »

Amie Nault dépose une croix  devant la tombe du simple soldat Albert Barber. [PHOTO : DAN BLACK]

L’élève de 10e année a vite trouvé la tombe. Elle a visité un site Web de la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth avant de partir du Canada et déterminé l’endroit de la tombe de 43 soldats assignés à son école. « Il y a beaucoup de gens qui disent nous nous souvenons… nous nous souvenons. C’est assez étrange de venir ici, mais quand on est ici pour de vrai, devant la tombe de quelqu’un sur qui on a fait des recherches, ça devient personnel et très vrai. Les gens sont morts par centaines près d’ici. On ne peut pas l’oublier. »

19 décembre 1943 :

Après un gros bombardement de l’artillerie, le 18 décembre, l’attaque du Cider Crossroads se poursuit. En fin de journée, le terrain est entre les mains des Canadiens. Ortona est à moins de deux milles de là.

25 novembre 2008 :

Kelly Charko, élève de 12e année de Winnipeg, pense au simple soldat Dean Lewis, tué le 13 décembre 1943. « Il a réussi la traversée de la Sicile; il servait dans la PPCLI, dit-elle. C’est surréel de se trouver ici, dans ce cimetière. Je n’ai jamais été aussi fière d’être Canadienne que maintenant. Me trouver vraiment ici et honorer ces soldats qui sont tombés en ce temps-là. La fierté que je ressens pour ces hommes et pour tous les anciens combattants qui vivent encore, est vraiment sans mesure… »

20 décembre 1943 :

Le major Jim Stone du Loyal Edmonton Regt. et un officier du Corps royal du génie canadien, rasent les murs du Corso Vittorio Emanuele d’Ortona à la recherche de l’ennemi, mais en vain.

25 novembre 2008 :

Les yeux de la jeune Chelsy Vachon se posent pour la première fois sur le nom gravé de son arrière-grand-père Ralph Joseph Collins, sapeur du 10e Escadron de campagne du Corps royal du génie canadien. Collins, fils de Simon et Emma Collins, était âgé de 28 ans et son épouse Helen Collins de Peace River (Alb.) et lui avaient deux enfants. Il est mort deux jours avant la Noël de 1943.

Personne de la famille de Chelsy, élève de l’école secondaire Community de Morinville (Alb.), a vu la tombe avant elle. La nouvelle qu’il est enterré ici lui a été donnée par son arrière-grand-mère nonagénaire. « Sa mort a été dure pour la famille », nous explique Rosie Kruhlak, qui enseigne les études sociales à Chelsy. « Son arrière-grand-mère a armé son cœur et n’a plus mentionné son nom pendant des années. »

Chelsy est une des personnes qui déposent une couronne de la part d’une filiale de la Légion de chez nous. « Je n’oublierai jamais le moment où j’ai vu la tombe de mon arrière-grand-père, dit-elle. Ça m’a rendue si triste, mais si fière aussi. Pour autant que je sache, il essayait de déterminer où étaient les mines quand il a mis le pied sur une d’elles. J’espère que se souvenir des guerres et des gens qui y ont servi va mener à un meilleur monde… »

21 décembre 1943 :

Le Loyal Edmonton Regt. se lance à l’attaque d’Ortona. Les hommes ont été divisés en deux compagnies et celle du flanc droit progresse bien. Celle du flanc gauche est prise sous le feu de tireurs d’élite et de mitrailleuses. Il est très difficile de savoir où se trouve l’ennemi à cause des édifices et de la poussière. Le sang coule à maintes reprises. Les hommes suivent un fossé en file in­dienne, à couvert d’un écran de fumée, jusqu’à une maison.

25 novembre 2008 :

Tommaso Caraceni, âgé de 85 ans, est heureux de voir des jeunes Canadiens à Ortona. Il se rappelle le temps où il avait 20 ans. « On avait été évacués par les Allemands au début septembre 1943. On est rentrés en ville au début du mois de décembre, mais on pouvait pas rentrer chez nous. On a trouvé refuge dans le tunnel de la voie ferrée et puis après, plus loin, dans les entrepôts du port. Il n’y avait pas de nourriture, ou très peu. Il y avait de la nourriture dans les entrepôts, mais on ne pouvait pas s’y rendre à cause des tireurs d’élite allemands sur les toits. »

Tommaso Caraceni remercie les élèves d’être venus à Ortona. [PHOTO : DAN BLACK]

Tombée de la nuit, 21-22 décembre 1943 :

Les rues étroites sont bloquées par les décombres. Il y a des mines, y compris des Teller, cachées sous les débris. Les maisons — corridors, embrasures de porte, jusqu’aux toilettes — sont arrangées pour exploser. Les chars du Three Rivers Regt. tirent dans les édifices abandonnés en passant.

25 novembre 2008 :

Chaque élève se tient derrière la tombe d’un soldat canadien. On voit bien qu’il y a presque assez d’élèves pour toutes les tombes. « On est fiers d’être Canadiens, et si fiers de notre jeunesse », dit Robinson quelques moments avant le début de la cérémonie. « C’est vraiment remarquable de voir que leur famille les envoie ici au beau milieu de l’année scolaire pour rendre hommage à ces hommes. Ce qui est incroyable, c’est qu’un jour, ces élèves vont raconter tout ça à leurs enfants. »

23 décembre 1943 :

L’avance des Seaforth est lente et sanglante. Les Edmonton, quant à eux, avancent lentement vers une des piazzas pavées de la ville. Des hommes sont victimes des tireurs et des bombes; d’autres sont enterrés vivants. Une erreur de jugement est un arrêt de mort. Les rues sont des zones d’abattage, alors il faut trouver une nouvelle approche et on en trouve : modeler une charge de destruction avec de l’explosif plastique. La charge, qui ressemble à une ruche, est placée contre le mur intérieur d’une maison et puis on la fait exploser. Cela s’appelle ‘mouse-holing’ (faire des trous de souris) et les Canadiens s’en servent pour attaquer les maisons une à la fois, pour se débarrasser des ennemis qui s’y trouvent.

Des membres du Loyal Edmonton Regt., appuyés par des chars du Three Rivers Regt., entrent dans la ville en 1943. [PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA114030]

25 novembre 2008 :

Une procession dirigée par l’aumônier des Forces canadiennes Gabriel Legault s’avance dans le cimetière vers la Croix du sacrifice. La lancinante Dante’s Prayer, chantée par la Canadienne Loreena McKennitt, est portée par le vent à sa sortie des haut-parleurs.

When the dark wood fell before me

And all the paths were overgrown

When the priests of pride say there is no other way

I tilled the sorrows of stone….

…Cast your eyes on the ocean

Cast your soul to the sea

When the dark night seems endless

Please remember me….

L’enseignant Stephen Hills, du conseil scolaire du district de Thames Valley (Ont.), met le moment historique en perspective. « Encore une fois, une génération de jeunes Canadiens se trouve sur le terrain près de la rivière Moro, face à la colline d’Ortona. Encore une fois, le Canada est représenté par ses jeunes de tous les coins… Ils sont venus ici pour prouver que la jeunesse du Canada se souvient des sacrifices des hommes qui gisent ici. Ils se souviennent des soldats qui ont donné leur vie… »

25 décembre 1943 :

À 9 h, les longues rangées de tables de Santa Maria di Costantinopoli sont prêtes pour le souper spécial des Seaforth Highlanders of Canada. Au menu des membres des compagnies de carabiniers : soupe, porc et purée de pommes de terre, pouding et tarte. Il y a aussi du vin et une bouteille de bière pour chaque homme. Le bruit des fusils et des explosions se mêle aux chants de Noël et à la musique. Joyeux Noël.

Des membres des Seaforth Highlanders prennent place au repas de la Noël. [PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA152839]

25 novembre 2008 :

L’aumônier dit aux élèves et pèlerins que, d’après lui, leur voyage est extérieur et intérieur; la partie extérieure étant le voyage en tant que tel et la partie intérieure étant l’impact de la commémoration dans leur esprit et dans leur cœur. « Tous les kilomètres que vous avez faits ne veulent rien dire si vous ne faites pas la partie la plus courte et la plus essentielle de votre pèlerinage. Il s’agit des derniers 18 pouces qui séparent votre tête de votre cœur. »

Certains des élèves offrent leurs impressions du voyage, y compris l’élève de 11e Sarah Campbell, de l’école secon­daire John McCrae de Nepean (Ont.). Elle sait à quel point la guerre affecte le front intérieur car son frère Danny vient de finir une affectation en Afghanistan. « Peu de temps avant d’entendre parler de cette occasion de venir en Italie, j’ai appris que mon frère se préparait à partir pour l’Afghanistan… Pas un seul jour ne s’est passé sans que je m’inquiète de Danny et que je me demande ce qu’il faisait. Je me sentais si impuissante de ne pas pouvoir lui parler… J’étais inquiète de la possibilité de le perdre; de ne plus jamais lui parler. Cette guerre en Afghanistan est différente, de bien des façons, de la Seconde Guerre mondiale, mais les ressemblances, ne pas savoir ce qui puisse arriver à quelqu’un qu’on aime, être terrifié quand on frappe à la porte… établissent un lien entre les deux guerres… »

Les élèves, deux par deux, déposent presque 70 couronnes autour de la Croix du sacrifice et puis, quand la cérémonie tire à sa fin, chacun d’eux se penche et dépose à l’unisson une croix en bois ou un coquelicot devant une pierre tombale.

Taylor Wilson, âgé de 14 ans, de l’école secondaire Notre-Dame d’Ottawa, se souvient d’un soldat tué peu de temps après la prise d’Ortona. Le lieutenant Laurent Rochon est mort à la mi-janvier, quand il redescendait une colline dans une vallée avec d’autres hommes. « Ils ont été pris sous le feu d’une (mitrailleuse lourde) MG-42, nous explique Wilson. Il avait 22 ans. »

Wilson parle aussi du caporal Éric Labbé, qui est mort en Afghanistan le 6 janvier 2008. Né à Rimouski (Qc), il était membre du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment. Il était âgé de 31 ans. « C’est en voyant toutes les tombes qu’on comprend vraiment ce que ça veut dire que, 65 ans après, des Canadiens servent encore leur pays, et qu’ils meurent encore pour leur pays. »

À la cérémonie se trouvait le chanteur James Blondeau de Dunrobin (Ont.), dont la chanson Ortona, qu’il a écrite il y a environ 10 ans, pour un groupe d’anciens combattants qui planifiaient un souper de Noël à Ortona, a servi à transmettre un message de commémoration. « C’est émouvant », disait le chanteur par la suite. « Nous capturions le passé par égard pour l’avenir. »

27 décembre 1943 :

Les combats féroces se poursuivent, causant de plus en plus de morts et de blessés. Il y a aussi un grand nombre de victimes civiles, la plupart d’elles étant des gens qui, ayant refusé de s’enfuir, sont pris entre deux feux. Mais, soudainement, les Allemands commencent à se replier vers le nord, le long de la route côtière. La bataille est finie, mais Ortona est en ruines. Peu à peu, les résidents, las, affamés, sortent des celliers et des tunnels froids et rega­gnent les rues.

Soir du 25 novembre 2008 :

Les bancs polis de la cathédrale San Tommaso sont pleins, ainsi que les allées étroites. Les élèves, les enseignants, les chaperons et les résidents sont, qui assis, qui debout, coude à coude, et se rappellent des 1 314 victimes civiles de la bataille. C’est un chiffre dont on n’est pas tout à fait sûrs car beaucoup sont morts bien plus tard à cause des privations, ou quand ils mettaient le pied sur une mine. Mais les gens de la ville, les survivants compris, sont éternellement reconnaissants envers le Canada et les jeunes qui sont ici actuellement.

La nonagénaire Francesca LaSorda se souvient d’un garçon appelé Robert. « C’est un des garçons qui sont revenus me voir en 1944, dit-elle. Il est venu me voir en pleurs parce que son frère venait d’être tué et il ne savait pas comment le dire à sa mère. Il pleurait sur mon épaule. Je l’ai réconforté et je lui ai dit de laisser son commandant s’en occuper. Et après, quand sa mère l’aurait appris, il pourrait la réconforter. »

27 novembre 2008 :

Les 1 200 élèves ne prennent qu’une petite partie de la basilique Saint-Pierre. Ils sont au Vatican pour célébrer la messe en l’honneur des morts d’Ortona, de ceux de toute la campagne d’Italie. Ils ont été à Monte Cassino où ils ont visité des tombes au cimetière militaire du Commonwealth. Certains d’entre eux sont allés au cimetière militaire polonais, sur la montagne. Il y a un couple âgé parmi les élèves assis en avant : Barry et Betty Bland de Wellington (Ont.). À côté de Betty se trouve sa petite-fille adulte, Melissa. Le frère de Betty, Tom Pemberton, était dans les Hastings quand il a été tué à Ortona. « Je n’avais que six ans quand il est parti en guerre, alors je ne l’ai pas vraiment connu. Il avait 22 ans quand il est mort. Je n’avais jamais visité sa tombe avant, alors je suis très émue, ici… Nous sommes si chanceux que rien de tel ne se soit passé sur notre sol. C’est merveilleux que les enfants soient ici. Ils ont appris quelque chose; on peut le voir dans leurs yeux. »

Un entretien avec Andrew Leslie

. [PHOTOS : METROPOLIS STUDIO]

Les soldats rentrent chez eux avec d’étranges souvenirs de guerre.

Les gens qui voyagent ont tous éprouvé l’envie de revenir avec quelque chose pour montrer qu’ils ont été quelque part.

Les soldats font la même chose, mais ils affectionnent des affaires plus curieuses que les tapis ou les T-shirts (bien qu’ils les aiment aussi). « Ceux-là étaient encore chauds quand on les a ramassés », dit le lieutenant-général Andrew Leslie à propos d’une couple d’éclats d’obus atrocement déchiquetés, un peu soustraits aux regards sur la table de réunion de son bureau, au quartier général de la Défense nationale, à Ottawa.

Leslie est chef d’état-major de l’Armée de terre, directement sous les ordres du chef d’état-major de la défense, le général Walter Natynczyk et il a passé un bon bout de temps aux prises avec les roquettes talibanes en Afghanistan. « On a ramassé le plus gros tout près du Camp Julien (à Kaboul) », dit Leslie en regardant les éclats et puis il poursuit cordialement, avec calme. « Et le plus petit a été ramassé à côté de la BOA (Base d’observation avancée) Masum Ghar. »

Le général, qui a maintenant 51 ans, a été nommé commandant de l’armée en juin 2006. Et s’il y a un soldat qui était prédestiné à monter jusqu’au faite du pouvoir, c’est bien lui.

Le légendaire général Andrew McNaughton, commandant d’armée à la Seconde Guerre mondiale et vétéran de la crête de Vimy à la Première Guerre mondiale, était un de ses grands-pères. Son autre grand-père était Brooke Claxton, vétéran de la crête de Vimy aussi, qui a été ministre de la Défense nationale. Son père était le brigadier-général ‘Teddy’ McNaughton, vétéran de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée et ancien commandant du 1er Régiment Royal Canadian Horse Artillery. C’est en Corée que le père de Leslie a changé leur nom de famille — à Leslie — afin de se conformer aux conditions d’un héritage.

Généalogie à part, il ne manque certainement pas de mérite lui-même; loin de là. Compte tenu de son attitude entièrement familière — il semble que, pour lui, se trouver à la tête d’une armée de près de 30 000 personnes, c’est tout à fait naturel, la chose la moins stressante du monde — on comprend bien pourquoi il est monté si haut et si vite.

Il a commencé dans l’artillerie, en 1977, dans une unité de réservistes, le 30e Régiment d’artillerie de campagne. En 1981, il a été affecté au 1 RCHA. Il a fait l’école en Angleterre, pris des cours de commandant dans l’armée britannique et des cours de commando dans l’armée française, et il a étudié à Harvard.

Il a servi en Allemagne et à Chypre, a commandé un secteur de maintien de la paix en Croatie, en 1995 (où il a été décoré de la Médaille pour service méritoire pour sa conduite au combat) et puis, finalement, en 2003, il a servi en tant que commandant de la Force opérationnelle Kaboul.

Leslie est dans une position intéressante au point de vue de la mission en Afghanistan. À cause de la manière dont les FC ont été restructurées, les décisions opérationnelles concernant l’Afghanistan sont prises par le Commandement de la force expéditionnaire du Canada (COMFEC) et ses commandants de théâtre subalternes, alors, jusqu’à un certain point, Leslie est sur la touche par rapport à la guerre au Kandahar. « Quel contrôle est-ce que j’ai sur ce qui se passe en Afghanistan? Aucun parce que la mission […] est dirigée par le COMFEC. »

Cependant, ses yeux pétillent quand il dit cela, car il y a certaines choses qu’il dirige. « En ce qui concerne les tactiques de ce que les soldats utilisent quand ils sont à l’étranger, c’est leur formation qui entre en jeu. Et mon équipe de commandement et moi sommes respon­sables de leur entrainement, de leur équipement, de leur déploiement et de récupérer tous ces gens de l’armée qui sont allés outre-mer. Alors pour ce qui est des tactiques de base, nous fixons les conditions ici au Canada par rapport à ce qu’ils vont faire là-bas. »

Et ce n’est pas une partie insignifiante du casse-tête. Bien que le COMFEC et les commandants de théâtre disent aux soldats ce qu’ils doivent faire, les capacités qu’ils ont d’agir proviennent de Leslie. « (L’Afghanistan) a concentré l’armée davantage. Beaucoup plus. Il a revigoré et redynamisé les rudiments de nos compétences de combat. […] Il a servi d’instrument pour transformer l’armature de l’armée canadienne qui restait de la guerre froide en quelque chose de plus concentré, pas forcément sur le maintien de la paix […] . »

La mission afghane a sans nul doute eu un impact puissant sur les FC. À un moment donné, l’entrainement au tir réel a été une étape importante pour la force de Casques bleus en garnison car les combats au sol à la grandeur de la compagnie, ou même du bataillon, ne sont pas si rares en Afghanistan. Mais le temps a été long aussi, et cela n’a pas été facile si l’on en croit la complexité insondable de l’endroit.

Le lieutenant-général Leslie parle aux soldats au Kandahar [PHOTO : CAMÉRA DE COMBAT/MDN]

« Pour tout dire, on est allés là-bas en 2002; on s’en va en 2011. Quand mon père est allé à la Seconde Guerre mondiale, il est revenu après six ans…

« Je connais très bien l’Afghanistan. J’y ai été affecté. Je suis commandant de l’armée depuis presque trois ans et j’y retourne assez souvent. Chaque fois, […] j’apprends quelque chose de nouveau; quelque chose qui modifie mon point de vue sur ce qu’on fait et comment on devrait le faire.

« Il n’y a pas plus complexe que l’Afghanistan. C’est une contre-insurrection où on trouve des groupes de terroristes prédateurs qui ne désirent que de semer la terreur; il y a les barons de la drogue; il y a les seigneurs de la guerre; il a six voisins fascinants; il y a 50 amis et alliés qui ont tous un point de vue un tout petit peu différent sur la mission; il y a des relations interpersonnelles fascinantes à Kaboul entre le président (afghan Hamid) Karzai, que j’admire et avec qui j’ai travaillé d’assez près il y a une couple d’années, et certains de ses ministres, qui sont aussi d’anciens seigneurs de la guerre, dont certains se sont battus du côté des Russes et certains de l’autre, dont certains se sont battus du côté des Talibans et certains de l’autre. Saperlipopette. Eh bien…

« Chaque fois que je pense avoir compris quelque chose […] un officiel afghan qui me dit ‘non; c’est pas du tout comme ça’. »

La complexité ne fait pas que rendre la guerre difficile à mener, elle fait aussi qu’il est difficile d’expliquer exactement ce qui se passe aux Canadiens.

« Comment expliquer à un citoyen canadien qui ne vit pas, ne respire pas, ne mange pas cela ? » demande-t-il en souriant.

Toutefois, il est clair qu’il n’essaie pas d’aller au-delà de l’explication ou, quelle qu’en soit la difficulté, de vendre la guerre, pas même de la justifier. « Nous expliquons ce que nous faisons. C’est pas ma job de justifier la mission afghane, et c’est pas celle de mes généraux non plus. […] On fait ce qu’on nous dit de faire et on revient quand le Parlement nous dit de revenir. »

Bien entendu, cela mène à une certaine controverse. Quand le premier ministre Stephen Harper a annoncé, pendant la campagne électorale de 2008, que la mission du Canada en Afghanistan se terminerait en 2011, beaucoup de militaires en sont restés cois. « En tant que soldats, on décide pas où on va, pas plus que combien de temps on va y rester. Les ordres que j’ai reçus de mon chef sont que la mission militaire en Afghanistan se termine en 2011. Et bien qu’on ait fait un travail génial et que le pays me passionne, le Canada me passionne davantage et l’armée aussi : Alors je réponds ‘d’accord’. La mission militaire se termine en 2011 et ma réponse est ‘d’accord’. »

Pour le moment, il ne semble pas y avoir d’opinion chez le personnel subalterne à savoir si la fin en 2011 est une bonne chose ou une mauvaise. Il y en a certainement qui désirent rester plus longtemps, et il y en a d’autres qui acceptent le désengagement mais trouvent le point final arbitraire et insatisfaisant : fin inconvenante d’un combat acharné.

« Il y en a qui, ce n’est que juste et honorable, se sentent obligés envers le terrain, ou envers les circonstances, où ils ont perdu des copains. D’autre part, les contre-insurrections n’ont jamais de fin nette; jamais. […] D’aucuns diraient que Tamerlane a presque réussi à le faire quand il a tout balayé sur son passage une couple de décennies après Gengis Khan. Mais il l’a fait en amoncelant les crânes très haut et l’armée canadienne ne fait pas ça. »

Au-delà de l’argument sur la terminaison de la mission, il y a une réalité statistique quelque peu brutale : l’armée ne peut pas continuer cette mission, dans ses nombres actuels, sans stresser les soldats au point de craquer.

Leslie a pris une décision, une directive plutôt qu’un ordre, comme quoi les soldats n’auront pas plus de trois affectations en Afghanistan. S’ils veulent y retourner quand même, il leur faut une très bonne raison. « Première affectation : on est soldat, on y va… Deuxième affectation : l’intérêt doit être mutuel. On le lui demande, il nous le demande. Troisième affectation : il doit nous persuader qu’il doit y aller […] on demandera à personne de le faire…

« On est on ne peut plus occupés. On n’a pas été plus occupés que ça depuis les 30 ans que je suis soldat… Que je vous donne quelques chiffres : dans l’armée, on a environ 3 000 soldats qui sont déployés à l’étranger. La plupart sont en Afghanistan. Alors, il y en a 3 000 de partis. Trois mille qui reviennent au pays. Trois mille qui forment les équipes dont on va avoir besoin outre-mer ou qui sont en formation indivi­duelle de base…Trois mille qui sont en formation individuelle à un niveau supérieur…Trois mille qui sont en formation collective. Tout ça, ça fait 15 000 personnes.

Et en plus, il y a les jeunes gens qui instruisent ceux qui se préparent à partir. On arrive très vite à presque 30 000. On est 20 000 réguliers, et 8 000 réservistes à temps plein. Alors pour faire ce qu’on fait, il faut une armée plus grande…

Toutefois, il y a une bonne nou­-velle : on m’a promis qu’on va augmenter les réguliers de 3 075 au cours des deux ou trois prochaines années. Ça rendrait la job de l’armée plus facile en maudit si on les avait déjà, et formés, dans les bataillons et les régiments. De plus, j’aimerais que le taux de croissance soit plus vite. »

Malgré la croissance promise, il y a d’autres problèmes qui affectent l’importance de l’effectif. Depuis le 11 septembre 2001, les militaires occidentaux se concentrent beaucoup sur les forces d’opérations spéciales. Les petites unités de soldats, bien formées et indépendantes, se sont révélées très utiles au combat avec les militants islamiques. Cependant, nous fait remarquer Leslie, dans une armée aussi petite que celle du Canada, cela coute très cher aux forces régulières de trouver les hommes formés pour accomplir ce genre de rôles.

En effet, dans certains milieux, Leslie est reconnu comme un opposant aux opérations spéciales. Mais c’était une opposition bien précise, insiste-t-il. « Lorsque le Commandement des Forces d’opérations spéciales du Canada (COMFOSCAN) a été institué, il y a eu un débat professionnel énergique dans une bande de généraux par rapport à comment ça devait se faire. Je pense que la FOI 2 comprend ceux qui sont bénis génétiquement, les meilleurs qu’on puisse trouver dans l’armée : la plupart viennent de l’armée. Je leur souhaite bonne chance et le succès dans tout ce qu’ils entreprennent.

« L’affaire, c’était par rapport au (Régiment d’opérations spéciales du Canada ) ROSC. D’après certains, le ROSC devrait travailler avec le COMFOSCAN en tant que facilitateur. Et je comprends ce point de vue. Le mien, c’est que je voulais que le ROSC soit dans l’armée pour qu’il serve de lien par rapport aux activités de type spécial.

Ma fonction principale est de préser­ver l’armée pour que le gouvernement du Canada puisse l’utiliser comme il veut. L’armée manque de soldats présentement. On a perdu — perdu n’est pas le bon mot — près de 2 000 officiers et sous-officiers, des gens extraordinairement compétents, ont été mutés au COMFOSCAN ou aux divers commandements opérationnels. Et ils n’ont pas été remplacés. À vrai dire, ça me cause des soucis…

Ce que je voulais pas, c’est que ma ligne — bataillon, régiment, brigade — soit débitée pour envoyer des effectifs à d’autres organisations sans vrai débat sur ce que ça ferait à l’armée…

On a eu ce débat professionnel. Le chef (d’état-major de la défense) d’alors a pris la décision. Bon. Il m’a écouté, mais il était pas d’accord avec moi. Mais c’est pas important que je pensais qu’on devait faire autre chose. »

Quant aux rumeurs selon lesquelles Leslie a essayé d’accaparer le financement du ROSC, il répond sans détour. « Permettez-moi de vous raconter une histoire pathétique. L’an dernier, j’ai remis 50 millions de dollars qu’on pouvait pas dépenser, dit-il. Alors si je redonne des fonds, c’est pas logique de croire que j’essaie d’avoir les fonds de quelqu’un d’autre. »

Il y a d’autres problèmes qui l’inquiètent, autres que le manque de personnel et les besoins en soldats du COMFOSCAN, particulièrement celui d’armer les troupes en Afghanistan avec les outils dont ils ont besoin pour survivre et accomplir leurs tâches.

« Les soldats au front ont besoin de tout sans tarder et ils devraient l’avoir sans tarder. Le tragique c’est que ça prend du temps. Par exemple, les lunettes de vision nocturne. Il y en a une couple de milliers là-bas. Elles sont utilisées rudement. Le bris des lunettes de vision nocturne n’est vraiment pas rare. On les remplace grâce au stock au Canada et puis il faut en acheter d’autres. Combien de temps est-ce que ça prend pour qu’un contrat et la paperasserie en ville nous donne de nouvelles lunettes? Ça peut prendre du temps en maudit. »

À part les lunettes de vision nocturne et tout le reste du fourniment, les hélicoptères sont ce qui a manqué le plus tragiquement au Kandahar ces quelques dernières années. Vu que tout cela est en train de changer, lentement, Leslie est heureux d’étaler les succès d’approvisionnement qu’il y a eu, tels que les pièces d’artillerie M-777 et les chars d’assaut Leopard.

« Il y a eu des histoires de succès, dit-il, mais est-ce que ça va aussi vite que je voudrais? Certainement pas. »

Il fait aussi quelques observations intéressantes à propos du rôle des chars d’assaut en Afghanistan. Pour les gens qui ont été là-bas et l’ont vu, il y a quelque chose d’étrange en ce qui a trait à ces engins immenses et puissants essayant de se déployer contre un ennemi presque toujours invisible. Leslie le sait bien.

« C’est pas les tanks qui vont gagner une contre-insurrection… On verra jamais un tank à la tête d’un défilé de la victoire pour une contre-insurrection. Ils sont là pour protéger l’infanterie…

Ces gros monstres de 70 tonnes sont les véhicules qui survivent le mieux parmi tout ce qu’on a dans l’inventaire canadien […] alors on n’a pas acheté des chars de combat principal comme ceux de la guerre froide. »

Il nous fait part d’une statistique fort intéressante, un renseignement qui a  coupé le souffle à l’attaché de presse. Ce dernier nous a demandé que les nombres restent secrets, mais cela mérite d’être pris en considération.

« Environ [nombre XX] de Leopard 1 et [nombre X] Leopard 2 […] ont été éliminés du combat, soit [XX] en tout sur 40 chars d’assaut. Imaginez com­­bien de vies ils ont sauvées, car que serait-il arrivé à ces équipages s’ils avaient été à bord d’un VAL (véhicule d’assaut léger)? C’est peut-être 100 vies. »

Quant à Leslie, on ne se tromperait pas en croyant qu’il va déménager au bureau du chef d’état-major de la défense un de ces jours, bien que nombre de candidats de l’aviation et de la marine risquent d’avoir leur mot à dire à ce propos; quoi qu’il en soit, le premier soldat canadien va certainement s’efforcer de gagner ses batailles une à la fois.

Tenez-le bien haut

Jack Babcock passe le flambeau. [VETERANS AFFAIRS CANADA]

Habituellement, il n’y a pas de vedette aux cérémonies du jour du Souvenir, mais cette fois-ci, il y en avait une.

Quand le dernier vétéran de la Première Guerre mondiale, Jack Babcock, a paru aux grands écrans autour du Monument commémoratif de guerre du Canada, au centre-ville d’Ottawa, la foule de quelque 25 000 personnes s’est déchainée et a applaudi comme jamais à une cérémonie solennelle de ce genre.

Elle était folle de joie en voyant le vieux soldat. En effet, le rôle que Babcock jouait, celui de passeur du flambeau commémoratif, a été apprécié à sa juste importance.

Mardi, le 11 novembre 2008, était un jour glacial et nuageux dans la capitale nationale, mais cela semble n’avoir incommodé personne outre mesure. Les anciens combattants, jeunes et vieux, assis le plus près du mémorial, ont enduré la situation : ils ont peiné pour se lever; ils ont peiné pour rester au chaud; ils ont peiné pour voir; mais ils ne se sont pas plaints.

Les anciens combatants se tiennent fièrement durant la cérémonie. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

En plus des anciens combattants, il y avait des rangs de soldats des Forces canadiennes, de cadets du Collège militaire royal et de diplomates, ainsi que les milliers de personnes qui ont fait fi des intempéries.

Derrière la foule, sur la Colline du Parlement, les gros canons du 30e Régiment d’artillerie de campagne de l’Artillerie royale canadienne n’avaient de cesse de tonner et l’odeur de la cordite planait sur la place éventée. La neige commença alors à tomber, un tout petit peu.

La cérémonie a commencé précisément à l’heure. Après la sonnerie aux morts, la complainte et le moment de silence, le président national Wilf Edmond a lu l’Acte du souvenir en anglais, et puis le grand président honoraire de la Légion, Charles Belzile, l’a lu en français. Ensuite, il y a eu une première : l’ancien combattant aborigène Tom Eagle s’étant rendu au microphone, il a tenu une grande plume solennellement en l’air et lu une version symbolique en langue aborigène.

Au moment où Eagle terminait sa lecture, quatre biréacteurs CF-18 du 425e escadron d’appui tactique ont grondé au-dessus des têtes, en formation périlleusement serrée. Au-dessus du monument, un des avions s’est élevé précipitamment dans les nuages pour conclure la glorieuse formation en hommage aux pilotes disparus. Un exercice rapide mais étonnant.

Le maitre de première classe Brian Rainbow (devant), le sergent de section Paras Satija et l’adjudant-maitre Shawn Claire. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Peu de temps après, c’était le tour de Babcock. Selon ce qui avait été prévu, le flambeau de la commémoration, ayant quitté ses mains, allait passer par plusieurs générations d’anciens combattants canadiens et puis finir entre les mains d’un soldat d’aujourd’hui.

Un murmure enchanté a parcouru la foule quand Allard a annoncé le nom et l’âge de Babcock. Et quand il a apparu sur les écrans immenses qui entourent le mémorial, la foule s’est déchainée, évidemment heureuse de voir Babcock, robuste et en bonne santé, qui portait un tee-shirt où était écrit « Vimy 1917-2007 Birth of a Nation (Naissance d’une nation) » et un cardigan de la Légion avec l’épingle du Royal Canadian Regiment. « Il ne faut jamais oublier nos camarades tombés au champ d’honneur, dit-il d’une voix grave. Je passe ce flambeau commémoratif à mes camarades. »

Il s’est levé et regardé la caméra en te­ndant le flambeau : « Tenez-le bien haut. »

Quatre hommes, portant chacun un uniforme différent de celui des autres, attendaient fièrement le flambeau au pied du monument. Le premier réci­piendaire du flambeau a été le vétéran de la Seconde Guerre mondiale George Dunlop des Royal Canadian Hussars, qui a atterri en France peu de temps après le jour J et qui a également pris part à la libération de la Hollande.

Dunlop s’est tourné vers le président national de l’Association canadienne des vétérans de la Corée Al Tobio, qui était brancardier dans la 25e Ambulance de campagne à la Guerre de Corée, et lui a passé le flambeau. Tobio l’a tout de suite remis à James O’Brien, un vétéran de plusieurs déploiements au plateau du Golan et au désert du Sinaï, qui représentait l’Association canadienne de Vétérans des forces de la paix des Nations Unies (ACVFPUN).

O’Brien s’est alors tourné, pour la dernière translation, vers le sergent Randy Keirstead du Royal Canadian Dragoon, qui portait le célèbre treillis de combat fauve des Forces canadiennes en Afghanistan. Keirstead a pris le flambeau et l’a placé résolument dans son support, comme s’il obéissait au commandement de le tenir haut, comme s’il y avait un doute à savoir si les anciens combattants d’aujourd’hui sont capables d’entretenir le patrimoine militaire du Canada et qu’il y répondait d’un « oui » catégorique.

Le flambeau est passé d’Al Tobio à James O’Brien. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

En 2006, Keirstead a passé des mois aux premières lignes en Afghanistan. Arrivé en octobre comme remplaçant, il a participé à des opérations petites et grandes, du boulot quotidien comme il y en a à la défense des petites bases et des bastions au Panjwai jusqu’aux entreprises des gros groupements tactiques comme l’opération Baaz Tsuka, il a tout vu. Il dit également qu’il est on ne peut plus fier de son rôle à cette cérémonie historique.

Le brigadier-général David C. Kettle, aumônier général des Forces canadiennes et le rabbin Reuven P. Bulka, aumônier honoraire de la Direction nationale, ont revalorisé la cérémonie.

Les personnalités éminentes déposent les premières couronnes peu après la fin des prières et de la version attendrissante du Champ d’honneur tel que chanté par le Ottawa Children’s Choir.

Le sergent Randy Keirstead place le flambeau. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

La gouverneure générale Michaëlle Jean en dépose une. Le premier ministre Stephen Harper en dépose une aussi. Le général et chef d’état-major de la défense Walter Natynczyk fait de même. Et puis la mère de la Croix d’argent Avril Stachnik en dépose une de la part des Canadiennes dont le fils est mort au service de la patrie. Le président national Wilf Edmond en a déposé une de la part de la Légion et puis le président de la Division de l’Ontario George O’Dair en a déposé une autre.

Les gagnants séniors des concours nationaux littéraires et d’affiches de la Légion en déposent une de la part de la jeunesse canadienne. Il s’agit de Silvia Alvarado d’Ottawa : affiche en couleurs; Monika Stahlstrom de Surrey (C.-B.) : affiche en noir et blanc; Katrina Elissa van Kessel d’Elliot Lake (Ont.) : composition; et Andrea Murray de Benalto (Alb.) : poésie.

La mère de la Croix d’argent Avril Stachnick, la gouverneure générale Michaëlle Jean et le premier ministre  Stephen Harper. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Les trois récipiendaires du prix de la Légion du cadet de l’année sont au centre avancé pour offrir leur aide. Il s’agit du maitre de première classe des cadets de la marine Brian Rainbow de Ladner (C.-B.); de l’adjudant-maitre des cadets de l’Armée Shawn Claire de Victoria (C.-B.); et du sergent de section des cadets de l’Aviation Paras Satija de Campbellton (N.-B.).

Le vendredi d’avant le jour du Souvenir, Stachnik a été présentée aux Canadiens en tant que mère de la Croix d’argent de 2008. La cérémonie avait lieu au centre commémoratif du cimetière Beechwood d’Ottawa, le Cimetière militaire national, où le sergent Shane Stachnik est enterré auprès de bien d’autres membres des FC.

Bien des gens assistaient à la simple cérémonie. Le général et chef d’état-major Walter Natynczyk était dans l’assistance, tout comme l’étaient le ministre des anciens combattants Greg Thompson.

Le président national de la Légion Wilf Edmond avait l’honneur de présenter Stachnik à la foule et aux membres des médias. « Depuis 1919, la mère de la Croix d’argent a été présentée aux mères et aux veuves qui ont perdu un être cher, dit Edmond. Et depuis la cérémonie du jour du Souvenir de 1931, quand la Légion royale canadienne a réglé la cérémonie pour la première fois, la mère de la Croix d’argent en a été le pilier. Il n’existe pas de lien plus authentique que celui qu’il y a entre une mère et l’enfant qu’elle a perdu, poursuivait Edmond. Alors nous choisissons la mère avec beaucoup de soins, car nous savons que son rôle nécessite beaucoup de courage et d’assurance. »

Nombre d’anciens combattants ont eu les larmes aux yeux durant la manifestation. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Stachnik a alors parlé de ce que cela signifiait pour elle. « Je me sens très honorée et décontenancée d’avoir été choisie mère de la Croix d’argent. Quand on m’a appelée, la première fois en janvier, je n’ai pas hésité et c’est très important pour moi que de faire l’annonce ici, où mon fils est enterré. Je sais que mon fils aurait été fier de moi. »

Stachnik fit une pause et reprit. « Oui, je vais penser à mon fils en déposant la couronne, mais je vais aussi penser à tous ceux qui sont morts en défendant notre nation, car je sais ce qu’on ressent quand la nouvelle arrive. Ce n’est pas important comment on se sent par rapport à la guerre; il faut soutenir nos soldats au pays et à l’étranger. Ils ont tout donné et ils méritent qu’on se souvienne d’eux comme des héros qu’ils sont. »

Par la suite, Stachnik et sa fille Deanna se sont recueillies un moment à la tombe de Shane. Shane est mort le 3 septembre 2006, le premier jour de l’opération Méduse. C’était un ingénieur et il se trouvait au front de la compagnie Charles lors de l’assaut infortuné d’une position ennemie bien fortifiée. Il fut tué instantanément quand une arme de gros calibre — probablement un obus de canon sans recul de 82 mm — a explosé contre la tourelle du véhicule blindé léger où il se trouvait.

Les enfants déposent leur coquelicot sur la Tombe du Soldat inconnu. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Le lundi précédant la cérémonie, la mère de la Croix d’argent s’est jointe aux cadets et aux étudiants pour visiter les édifices du Parlement et le Musée canadien de la guerre et pour assister à un diner organisé par la Légion en leur honneur.

Pendant la visite à la Chapelle du Souvenir, à l’édifice du Centre du Parlement, Stachnik a regardé silencieusement le nom de son fils inscrit dans un Livre du Souvenir. Durant une petite cérémonie réglée à la Chapelle du Souvenir, le sergent d’armes adjoint de la Chambre des communes, André Boivin, lui a remis une copie encadrée de la page où le nom de son fils a été inscrit.


La visite à Jack Babcock

Au début du mois d’octobre, le président national de la Légion, Wilf Edmond et l’administrateur de la Direction nationale, Danny Martin, sont allés voir Jack Babcock et son épouse Dorothy à Spokane (Washington).

À 108 ans, Babcock, le dernier vétéran canadien de la Première Guerre mondiale, est une vraie merveille. Pendant leur visite, Babcock a raconté toutes sortes d’histoires de son service, des ennuis qu’il avait quand il brisait du matériel important, jusqu’au jeûne de plusieurs jours causé par le mal de mer, en passant par la cour qu’il a faite à une jeune Écossaise.

Jack Babcock and Dominion President Wilf Edmond chat during the visit to Spokane, Wash. [PHOTO: DOMINION COMMAND]

Edmond et Martin avaient une mission concrète — enregistrer une vidéo de Babcock passant le flambeau pour la cérémonie nationale du jour du Souvenir — mais ils étaient allés le voir aussi pour présenter leurs respects de la part de tous les membres de la Légion.

Dans la petite chambre bien éclairée de la maison qu’habite Babcock, Edmond a commencé cérémonieusement. « C’est avec un plaisir extrême que nous sommes venus vous rencon­trer », dit Edmond à Babcock, qui était assis sur un canapé. « Vous feriez honneur à notre organisation de bien vouloir accepter cette adhésion à vie comme membre honoraire éminent. »

Edmond a alors sorti une grande plaque fastueusement gravée; il allait la remettre à Babcock quand il hésita. « C’est plutôt lourd », dit-il.

« Mettez-la donc sur mes genoux », répondit Babcock.

Edmond la déposa délicatement sur les genoux de Babcock.

« Et voici la carte qui indique que vous êtes membre à vie, et une épingle à revers aussi », dit Edmond.

« Ah, merci », répondit Babcock en tendant la main pour les accepter.

Edmond a ensuite donné plusieurs chapeaux à Babcock, dont un de Vimy, assorti à la chemise que portait Babcock. La remise des cadeaux n’était pas encore finie. Il y eut des armoiries, une autre épingle à revers, une épingle à coquelicot, la première pièce de 25 cents du 90e anniversaire frappée spécialement et le dollar de l’armistice en argent.

« Camarade, je suis très heureux d’être en mesure de vous remercier de ma liberté », dit Edmond en lui serrant la main.

Ensuite, le groupe, qui comprenait aussi des représentants d’Anciens combattants Canada, a entrepris de filmer Babcock.  « Il ne faut jamais oublier nos camarades tombés au champ d’honneur, dit Babcock. Je passe ce flambeau commémoratif à mes camarades. Tenez-le bien haut. »

Les choses sérieuses menées à bien, Babcock a évoqué ses souvenirs de la guerre pendant un certain temps; toutefois, bien qu’il soit encore vif d’esprit, il a de la difficulté à se souvenir des détails. Il avait 15 ans quand les recruteurs de l’armée se sont présentés chez son frère, où il était en train de couper du bois. « Il y a un sergent et un lieutenant qui sont venus. Je sais pas si le lieutenant est venu ou pas, mais il y avait un sergent; il nous a parlé de la charge de la Brigade légère.

“Les coups et les salves de canons tonnaient” », Babcock se souvient d’avoir entendu le sergent. « Et ils ont atteint les Russes, ils en ont tué avec leurs sabres, certains d’entre eux. Mais beaucoup d’hommes sont tombés. J’imagine que deux tiers d’entre eux sont tombés. »

L’histoire impressionnait encore Babcock, qui est devenu mélancolique, répétant l’expression « les coups et les salves de canons tonnaient ».

Il dit que c’est à ce moment-là qu’il a décidé de s’engager. Le lundi sui­vant, il a marché à peu près 13 milles, jusqu’au dépôt local de Sydenham (Ont.). « Par la suite, on est allés à Kingston (Ont.) et on s’est entrainés au manège militaire. Et puis après on est allés à Val-Carter. C’est ce que les Français appellent Valcartier », dit-il d’un rire franc.

Il se souvient de quand on lui a fourni « le vieux fusil Ross », l’arme inefficace détestable que les Canadiens ont eu pendant une petite partie de la guerre. « C’était un fusil peu maniable », dit Babcock en décrivant les problèmes qu’on avait lors de son maniement. « Mais on pouvait tirer, c’est sûr.

Je suis allé outre-mer à bord du California (un navire) et j’ai débarqué à Liverpool. Il me semble que la traversée a pris à peu près neuf jours… J’ai eu le mal de mer les deux fois (à l’aller et au retour); je me couchais sur le pont. Je ne suis pas un bon marin, dit-il en riant. Je suis resté couché jusqu’à ce que ça se termine. Je n’ai pas mangé pendant plusieurs jours. Et puis quand j’ai enfin été guéri, je suis allé au mess et j’ai mangé comme deux, au moins. »

En Angleterre, Babcock a été jugé trop jeune pour être envoyé immédiatement en France, alors il a été attaché à une unité de transit avec d’autres soldats trop jeunes. « J’ai participé à aucun maudit combat. Je me suis enrôlé et je serais allé en France si j’avais pu, mais on m’a mis dans un bataillon de jeunes soldats où on a été entrainés sans arrêt. On s’est fait entrainer huit heures par jour; du vrai entrainement. »

À preuve, il se mit à chanter une chanson de marche qu’il avait apprise là-bas.

Il se souvenait aussi du temps qu’il était dans un orchestre de clairons. « J’ai pas l’oreille musicale. J’ai jamais réussi à l’apprendre, le maudit clairon. (Gros rire). On était toujours en avant aux défilés et je me mettais le clairon aux lèvres. Je pouvais pas faire sonner la maudite affaire, mais je faisais comme si. »

Un peu plus tard durant la visite, alors que Babcock donnait des signes de fatigue, Edmond et Martin ont suggéré d’y mettre fin pour permettre au vieux soldat de se reposer. « M. Babcock, c’est tout un honneur d’avoir été en votre compagnie, dit Martin pour conclure. C’est tout un honneur de parler à quelqu’un qui a été à la Première Guerre mondiale; le dernier de ses vétérans encore vivant. »

Babcock a alors reçu un chapeau de la Légion sur lequel le mot VETERAN était écrit en capitales. Il a du faire un effort un instant, mais il a réussi à se le mettre sur la tête, et puis il s’est assis, content, aurait-on dit, d’attendre ce qui allait arriver. Bien peu de chapeaux pourraient lui aller aussi bien.

Visite aux anciens combattants

Visite aux anciens combattants. [ILLUSTRATION : STEPHEN SNIDER]

Francis Christian, membre dévoué de la filiale Vimy d’Halifax (N.-É.), s’est rendu à l’Édifice commémoratif des anciens combattants Camp Hill, tous les jours, pendant deux ans, visiter un des résidants. Il y allait pour s’assurer qu’un de ses anciens collègues de la GRC, qui ne pouvait plus se nourrir tout seul, ait au moins un bon repas par jour.

« Je le connaissais depuis 50 ans », dit Christian, qui a maintenant 85 ans et leur relation s’est épanouie durant les derniers jours de son ami. Il y a deux ans, on l’a appelé pour une veillée de famille le soir du décès de son ami. « Ça a été dur de lui dire adieu; comme si nous étions de la même famille. »

Mais un cœur meurtri n’a pas empêché Christian de poursuivre le travail qu’il aime : il fait encore partie des meubles à Camp Hill; il y va trois ou quatre fois par semaine. « Il est si convivial », dit Mary Glanville, une ancienne infirmière de l’armée qui va avoir 88 ans en avril. Elle est toujours heureuse de la visite de Christian et des autres légionnaires, à l’édifice où elle réside depuis sept ans et des bavardages sur les sports et sur les nouvelles du jour.

« C’est très important pour les gens qui ne peuvent pas sortir », déclare-t-elle. Les visiteurs de la Légion sont « toujours pleins d’entrain et prévenants ». Les résidants apprécient leur soutien et leur aide quand, à l’occasion, il leur faut aller faire des courses, ou se faire accompagner lors d’une sortie.  « Il y a vraiment beaucoup de gens, ici, qui n’ont pas de famille aux alentours », dit-elle. Sans les visiteurs de la Légion, « beaucoup seraient coincés ici ».

Des milliers de bénévoles de la Légion royale canadienne prennent le temps de visiter, honorer et réconforter les anciens combattants dans les centaines de petits et grands hôpitaux et institutions de soins de santé du pays. Les services qu’ils rendent sont très en demande car il y a 3 300 anciens combattants dans les 171 institutions où Anciens combattants Canada réserve des places. Le ministère assiste aussi 7 300 autres anciens combattants dans les institutions de soins de longue durée communautaires.

La compagnie n’est pas le seul service que les hommes et les femmes leur rendent : il en découle une vie en meilleure santé et plus longue, pour les anciens combattants et pour eux-mêmes.

Mary Glanville et Francis Christian profitent au maximum d'une visite à l'édifice commémoratif des anciens combattants Camp Hill, à Halifax. [PHOTO : TOM WATERS]

Les gens âgés qui se sentent en communauté ont une tension moins élevée et une meilleure réponse immunitaire que les autres et ils peuvent mieux faire face à l’inconstance de la vie que ceux qui se sentent isolés ou seuls, dit la docteure Louise Hawkley, neuroscientifique sociale de l’Université de Chicago et chercheuse en santé des solitaires.

Le stress a beaucoup de répercussions sur la santé, qui empire à cause de la solitude et de l’isolement. L’hormone de stress cortisol, causée par le stress, sert à provoquer la réaction d’évasion ou de lutte pour éviter le danger. Cependant, sous un stress chronique, comme celui de quelqu’un qui souffre, qui a peur ou qui s’ennuie, l’hormone cause des ravages pour ce qui est de la réponse immunitaire et de la tension artérielle. « Les relations sérieuses permet­tent de mieux tolérer tout ce que la vie vous réserve », dit Hawkley.

« On sait très bien que les gens ont besoin de contacts sociaux » pour être en santé, ajoute Elsie Rolls, directrice des services aux anciens combattants à Camp Hill. « Sans ce genre de choses, les résidants s’ennuient et puis ils tombent malades. »

Il y a des résidants, dit-elle, qui ne voudraient même pas descendre du lit. Ils se demanderaient « à quoi ça sert? De toute façon, personne ne va me voir. » Mais la possibilité que quelqu’un pourrait passer les voir est une raison de se lever, de se faire les cheveux ou de se raser. »

Les programmes de visite de la Légion importent beaucoup aux anciens combattants, dit Norah Keating, membre du Conseil consultatif de géronto­logie d’Anciens combattants Canada et chercheuse en vieillissement de l’Université de l’Alberta. « La relation la plus importante des personnes âgées, c’est celle qu’ils ont avec des gens de leur âge, de la même histoire, ou d’expérien­ces semblables. » Bien que les relations familiales soient aussi extrêmement importantes, dit Keating, les visites concernent surtout la qualité des soins plutôt que le plaisir. Les ainés, dans les institutions, ne savent pas si leur famille vient les voir par plaisir ou par devoir. Dans les relations volontaires, le doute n’existe pas. « L’avantage des programmes de bénévoles de la Légion pour les anciens combattants, c’est qu’ils ont vraiment une histoire comparable. »

« C’est évident d’où viennent les visiteurs de la Légion et ces gens s’en rendent bien compte, même ceux qui souffrent de démence avancée », dit Kelly Sprackett, coordonnatrice des services bénévoles de la Broadmead Care Society à Victoria. Cette société administre la Lodge, à Broadmead, où à peu près 60 p. cent des 225 résidants sont des anciens combattants, ainsi qu’un programme de soins de jour. « Ils l’apprécient vraiment parce que ça ravive leurs souvenirs et leur sentiment d’allégeance. »

« Dans une institution de soins de santé, il y a peu de gens qui savent que ce ne sont pas seulement des vieilles personnes frêles avec de graves problèmes de santé et de cognition », dit Keating. « Ce qu’il y a de bien quand vous avez une connexion avec quelqu’un, comme un visiteur de la Légion, c’est que ça aide votre propre identité à refaire surface. On pense “voici quelqu’un qui sait qui je suis, où je suis allé”. Ils ne se connaissent peut-être pas personnellement, mais ils savent que, grâce à cette expérience partagée, il va y avoir une connexion. »

C’est un sentiment que reconnaissent beaucoup de visiteurs. « Un sentiment de camaraderie a été créé durant la guerre », dit Barbara Bolli, coordonnatrice du programme de visites aux malades de Broadmead de la Légion et membre de la filiale Victoria Ex-Servicewomen’s. « Il fait écho chez les anciens combattants. »

Jo-Ann et Bob MacEachern visitent des anciens combattants de la part de la filiale Grand Bend (Ont.). [PHOTO : SHARON ADAMS]

Grâce à cette connexion et à l’affiliation, les visites de la Légion ont un effet cumulatif, même si elles n’ont pas lieu tous les jours. Hawkley le compare au réconfort d’un bon mariage où l’un des conjoints voyage souvent. Même quand un des époux est en voyage, « le sentiment de sécurité dans le mariage n’est pas bouleversé ». Voir les uniformes de la Légion, savoir qu’un légionnaire est toujours disponible durant les soirées de bingo, ou pour bavarder un jeudi soir, procure un sentiment du même genre aux anciens combattants. C’est important que les filiales petites ou éloignées le sachent; quelques visites régulières durant l’année, même si elles sont peu nombreuses, ne sont pas insignifiantes.

Bob et Jo-Ann MacEachern fréquentent les anciens combattants aux institutions de soins de longue durée, de la part de la filiale Grand Bend (Ont.), depuis à peu près 15 ans. « Quand on a commencé, il y avait 17 anciens combattants » à l’Hôpital Parkwood de London et aux maisons de repos plus petites dans les petites villes près de Grand Bend. Beaucoup d’entre eux étaient de nos amis, des anciens camarades de la fi­liale. « Vu que nous venons d’une petite ville, c’était plus social », dit Jo-Ann. Mais cela voulait aussi dire que ces services pouvaient être attristants, quand les amis et les voisins étaient soudainement sur le déclin.

Aujourd’hui, il y en a moins à aller voir. « Ils sont tous décédés sauf deux, » dit Bob. Même s’ils ont déménagé de Grand Bend à London (Ont.), ils conti­nuent leurs visites, dans le cadre du programme de soins aux anciens combattants de Parkwood, à un ancien combattant qui a été « adopté » par leur filiale et à un ancien membre de Grand Bend résidant dans une petite institution de soins de longue durée d’Exeter. « On leur apporte un petit cadeau (des cartes d’appel interurbain, des fleurs, des cartes de souhaits) et on leur demande s’ils ont besoin de quoi que ce soit. » Par exemple, il y en a un qui a demandé des pantalons de survêtement, plus faciles à enfiler le matin quand on ne peut plus se déplacer qu’en fauteuil roulant. Ils vont voir cet ancien combattant, à une petite institution de soins de longue durée, à peu près quatre fois par année.

Dans les couloirs de Camp Hill, toutefois, il semble y avoir toujours un légionnaire.  « Nous avons un programme immense », nous explique Tom Waters, qui y est le représentant de Camp Hill de la Direction de Nouvelle-Écosse/ Nunavut depuis environ 14 ans. « Il s’a-git probablement de 500 à 600 personnes durant une année. »

Les légionnaires visitent les anciens combattants individuellement. Il y en a plusieurs qui participent aux programmes récréatifs comme les bingos et les excursions touristiques. Des fois, les visiteurs se joignent à un groupe au salon. Ils siègent aux réunions du conseil des anciens combattants. Les filiales des alentours offrent des divertissements et organisent des manifestations pour les anciens combattants et leur famille dans leurs locaux, le transport se faisant dans des autobus pour fauteuils roulants Callow. Certaines filiales « adoptent » des anciens combattants qui n’ont pas de visiteurs familiaux ou d’affiliation à la Légion; et les visiteurs emmènent ces anciens combattants faire des emplettes nécessaires qu’ils ne peuvent pas obtenir à Camp Hill : vêtements, articles de toilette, lait en boite. Il y en a qui font des courses pour un ancien combattant, quand il faut faire réparer une montre ou des souliers. Il peut aussi s’agir de quelque chose de plus sérieux, comme quand un ancien combattant demande l’aide de la Légion pour s’occuper de questions juridiques ou régler des problèmes concernant la famille ou le personnel.

Les visiteurs de la Légion « sont précieux », dit Rolls. « Ils font tellement pour les anciens combattants; c’est formidable. Il existe aussi un soutien pour le personnel et les membres de la famille. Nous leur sommes vraiment reconnaissants de toute leur aide. Nous serions dans l’embarras sans eux. »

Il y a assez de visiteurs de la Légion à l’institution, où résident 175 anciens combattants entre 70 ans et 100 ans, pour que « chaque ancien combattant soit visité », dit Waters. Normalement, les visiteurs vont voir des réguliers, mais « s’ils entrent dans une pièce où un ancien combattant est là qui ne fait rien, qui regarde les mouches voler, ils se présentent et se mettent à bavarder. »

Les visiteurs de la Légion occupent souvent le salon, dit Glanville. Cela fait sortir les anciens combattants de leur chambre et interagir avec les autres résidants et avec les visiteurs.

À Broadmead, on évalue le nombre d’heures que les 200 visiteurs, légionnaires compris, passent à la Lodge à environ 1 000 par mois. Sept filiales régionales de la Légion font les visites mensuelles à tour de rôle, dit Bolli. Le jour des visites de la Légion, le jeudi, les légionnaires en uniforme vont voir les résidants et leur distribuent des brosses à dents ou des mouchoirs comme cadeaux. « Chaque filiale a un jour pour y aller », dit Bolli. En outre, les visiteurs de la Légion se portent volontaires pour plusieurs activités. « C’est très important pour nous. Même si la filiale se dissout, on va continuer », déclare-t-elle. La fi-liale est en train de faire le nécessaire pour que le cout des petits cadeaux, environ 140 $ par mois, soit couvert pendant plusieurs années.

Les visites font autant de bien aux visiteurs qu’aux résidants.

« Le dernier vétéran de la guerre de Corée a quitté notre programme de bénévoles (excepté ceux qui sont dans les groupes de bénévoles de la Légion) », dit Sprackett. « Cela les a beaucoup chagrinés d’abandonner, car ils savaient que ça leur faisait du bien de venir; ils se sont forcés aussi longtemps qu’ils ont pu et il nous a fallu adapter le programme de bénévoles aux gens dont la santé n’est plus aussi prévisible qu’avant. »

« Durant nos recherches, nous avons découvert que les ainés obtiennent de grands avantages en contribuant à leur collectivité », dit Keating, une contribution qui n’est que bien rarement reconnue au Canada. « Je suis ravie que vous écriviez cet article. C’est bien que les membres de la Légion sachent à quel point on les apprécie. On entend tellement souvent que les ainés sont un fardeau et improductifs, qu’ils ne contribuent pas vraiment. » Le bénévolat réfute cela et sert à perpétuer, à restaurer le sentiment d’utilité du bénévole.

« Ça fait plaisir, dit Bolli. C’est agréable. » Elle fait partie d’une génération de femmes qui préfèrent s’éreinter plutôt que mourir d’ennui. « J’ai quelque chose à faire durant la journée, » dit-elle.

« C’est le plaisir qu’on ressent à voir leur visage s’épanouir, surtout quand on porte l’uniforme », dit Eileen Margaret Smith, une femme de 87 ans de la filiale Victoria Ex-Servicewomen’s qui fait des visites à Broadmead depuis neuf ans. « On a hâte d’y aller. Je ne voudrais pas manquer d’y aller. Je vais continuer tant que je pourrai. Je me sens toujours chanceuse; que c’est grâce à Dieu que je ne fais pas partie des visités. Je suis chanceuse d’être en bonne santé et de pouvoir les aider. »

« J’en retire autant qu’eux, dit Christian. Il y a beaucoup de gens de mon âge qui ne quittent pas leur lit; ça m’occupe. » Et il ajoute qu’il accompagne un autobus Callow pour une soirée à la Légion au moins une fois par mois. « Où est-ce que quelqu’un de mon âge pourrait aller danser? » demande-t-il.

En dernière analyse, ce genre de bénévolat est peut-être agréable, mais les légionnaires peuvent aussi être fiers des résultats sérieux de leurs visites, dit Keating. « Ce que la Légion fait est important. » Les résidants et leur famille sont rassurés du fait que la Légion se concentre sur le bien-être des anciens combattants; ils savent que les légionnaires remarquent les défectuosités quand il y en a. Et, vu qu’ils sont épaulés par une organisation nationale, on peut être sûr qu’il y aurait des suites aux cas particuliers et même, à l’échelon national, à la politique.

« Durant toutes ces années, dit MacEachern, je n’ai jamais vu quoi que ce soit de mal et aucun ancien combattant ne s’est plaint », sauf un, à propos du service de la nourriture. Si tout va bien lors des visites surprises, dit-il, cela tranquillise les visiteurs et les familles, par rapport à la manière dont les anciens combattants sont traités au jour le jour.

Aussi, quand la Légion s’assure que les soins aux anciens combattants sont bons, elle rajuste le tir en ce qui concerne ceux des autres ainés, dit Keating.


Une paire d’yeux supplémentaires

Brenda Montgomery, de la filiale Centennial de Dartmouth (N.-É.), est une ancienne infirmière terre à terre, épouse d’un ancien combattant, qui sait à quel point son bénévolat est important dans le programme de sondage des soins de longue durée.

« Je reste à l’affut, dit-elle. J’ai des ressources immédiates au cas où je tombe sur quelque chose de particu­lièrement alarmant. » Si le problème ne peut pas être réglé par la famille du résidant ou par le directeur des soins de l’institution, elle appelle quelqu’un à Anciens combattants Canada.

Le programme de contrôle des soins de longue durée est un partenariat entre Anciens combattants Canada (ACC), qui paie la facture (129 000 $ en 2007) et la Légion royale canadienne, qui adminis-tre le programme et produit la main-d’œuvre bénévole. On en retire des avantages à tous points de vue : on subvient aux besoins méconnus de tel ou tel ancien combattant, on renseigne les gens sur les nouvelles ordonnances d’ACC ou sur les résolutions prises au congrès de la Légion et on revalorise les normes de soins pour les gens, autres que les anciens combattants, qui sont aux établissements de longue durée.

Étant donné ses engagements, ACC faisait des sondages sur la satisfaction des résidants aux plus grands établissements à places prioritaires. Cependant, vu les quelque 7 300 autres anciens combattants logés dans plus de 1 900 institutions disséminées partout au pays, les visites d’ACC étaient restreintes par le manque de main-d’œuvre et les distances. « Avant que la Légion mette la main à la pâte, c’est le personnel d’ACC qui sondait les résidants, mais vu le grand nombre de clients », les visites étaient rares et inégales aux institutions du pays les plus petites, dit Carlos Lourenso, directeur des services de soins en résidence ou en établissement d’ACC. « Le partenariat avec la Légion nous permet d’aller à plus d’endroits et de voir plus d’anciens combattants. »

Quand les bénévoles de la Légion se sont mis au travail, il y a cinq ans, ils ont surveillé à peu près 2 000 résidants; en 2007, ils ont mené quelque 3 000 sondages et ils sont en voie d’en faire 4 000 en 2008, dit-il.

Pierre Allard, directeur du Bureau des services de la Direction nationale de la Légion, qui recrute et forme les béné­voles et qui administre le programme pour ACC, en est très heureux. « Nous avons composé le programme conjointement avec ACC, nous explique-t-il. Nous n’étions pas très contents de la qualité des soins et nous disions qu’elle n’était pas pareille dans tous les éta-blissements pour anciens combattants. » Le Comité consultatif de gérontologie d’ACC, la Légion et d’autres organisations d’anciens combattants recommandaient des visites régulières pour sonder les résidants des institutions communautaires. Il y a quelques années, la Légion et ACC ont commencé à élaborer un programme.

« C’est un partenariat naturel et cons­tructif, dit Lourenso. La Légion est une organisation nationale merveilleuse, qui a des filiales et des bénévoles dans tous les coins du pays, et qui a un intérêt particulier par rapport à la santé des anciens combattants. ACC a promis de faire le nécessaire pour la qualité des soins aux anciens combattants dans le besoin et « la Légion est un partenaire qui l’aide à tenir cette promesse ».

« Nous avons travaillé de concert avec ACC » au développement du programme, dit Allard. En 2003, la Légion s’est mise à annoncer qu’il lui fallait des bénévoles et puis elle a mené six séries de formation de plus d’un mois et demi « pour qu’il y ait assez de sondeurs au début ». Le recrutement et la formation se poursui­vent. Quelque 150 sondeurs bénévoles ont déjà été formés à la largeur du pays, à qui ACC a donné pour mission de sonder les anciens combattants logés dans des établissements de soins de longue durée dans le but de savoir s’ils sont sa­tisfaits des services touchant 10 aspects de soins, dont la sécurité, la sureté, l’hygiène, la qualité de la nourriture, l’accès aux services médicaux, les occasions sociales et récréatives, et le soutien spirituel et pastoral.

La Légion et ACC étudient des parties différentes de l’information et s’en servent pour diverses raisons.

Les questionnaires sur la satisfaction des clients, confidentiels, sont remis directement à ACC. « C’est anonyme et impersonnel », dit Lourenso; et « ce n’est pas pour nos yeux », dit Allard.

Les résumés des rapports, cependant, « passent d’abord par la Direction nationale où ils sont examinés pour voir s’il y a des problèmes, dit Lourenso. Cela peut servir à expédier les problèmes ou les besoins dont il faut s’occuper. »

« Tout va bien à peu près de 90 à 95 p. 100 des fois, dit Allard, mais de temps à autre on découvre un problème. » Les problèmes qui affectent un particulier ou un établissement sont rapportés à ACC. « Nous faisons le nécessaire pour le régler, de concert avec l’établissement », dit Lourenso. En été, la Légion a attiré l’attention d’ACC sur des pro­blèmes signalés dans des rapports sur la sécurité, des odeurs tenaces et des biens disparus à un établissement ontarien. Un infirmier de bureau de district d’ACC a mené une enquête et des résidants mécontents ont été transportés à d’autres établissements.

La Légion et ACC étudient le résumé des rapports pour repérer des pro­blèmes plus systémiques aussi. Ces derniers donnent souvent lieu à des plaidoyers de la part de la Légion, ou à des résolutions au congrès. ACC se sert « des nombreux renseignements » de ces rapports et questionnaires et des résultats de leurs propres sondeurs professionnels qui s’occupent des établissements les plus grands, dit Lourenso. Cela « devient la pierre angulaire de notre assurance de qualité pour les soins de longue durée ».

Un de ces problèmes systémiques concernait la nourri­ture, quelque chose de très important dans un cadre de soins en résidence. « La nourriture est un indicateur de satisfaction fluctuant et instable », dit Lourenso. Et de fait, les rapports et les questionnaires ayant révélé un mécontentement généralisé par rapport à la nourriture, on a établi des normes uniformes pour la préparation et la livraison. Résultat : « en quatre ou cinq ans, la satisfaction s’est beaucoup améliorée ».

Montgomery est contente de cette information aussi. Vu que la nourriture est une question des plus importantes, elle planifie ses visites vers l’heure des repas. « Je peux recueillir beaucoup de renseignements à ces moments-là, » en posant des questions à propos du gout, de ce qui se passe si le résidant n’aime pas ce qu’on lui sert. Elle remarque aussi les usages aux repas, si les résidants sont rassemblés peu avant le service, ou s’ils sont attroupés à la salle à manger longtemps en avance.

Elle se sert de tous ses sens quand elle est dans un établissement; elle remarque la propreté, l’ordre, les odeurs, les bruits.

« Il se pourrait que quelqu’un refuse de parler par crainte d’empirer la qualité des soins, dit-elle. Je […} bavarde avec cinq personnes, alors on ne saura jamais qui a parlé. » À vrai dire, les questionnaires remis à ACC sont dépersonnalisés et anonymes, alors les résidants n’ont pas à s’inquiéter de leurs réponses.

Elle écoute attentivement. Quand un résidant lui a dit qu’il ne lisait plus les journaux, ses questions discrètes ont indiqué qu’il lui fallait des lunettes. Elle a remédié à la situation en passant un coup de fil à ACC.

Ce genre d’interaction personnelle est importante, dit Lourenso. C’est la différence entre une visite amicale et une réunion d’affaires. « La visite ne sert pas seulement à recueillir des renseignements », remarque-t-il. « Il s’agit d’un contact social. Il s’agit d’écouter les gens. »

Les anciens combattants ont tendance à attendre longtemps avant de demander des soins, quand ils sont en moins bonne santé et moins capables de s’occuper de leurs propres affaires. Le programme n’en est que plus crucial. « Il y a deux choses importantes (au programme), ajoute Montgomery. D’abord, d’un point de vue systémique, Anciens combattants Canada et la Légion sont tenus au courant de ce qui se passe. Ensuite, à l’établissement, on sait que quelqu’un se soucie d’eux. »

Elle a remarqué une amélioration lente depuis les cinq ans qu’elle fait des sondages. « En général, les établissements sont très bons. Ils sont meilleurs qu’il y a ne serait-ce que 15 ans passé ».

Elle est satisfaite, quand elle retourne à une institution, de voir qu’un problème a été réglé. « D’un point de vue personnel, c’est très satisfaisant. […]

« J’ai l’intention de continuer tant que je pourrai.”

Un tournée d’apprentissage

Les étudiants au mémorial de Terre-Neuve contemplent le champ de bataille à Beaumont-Hamel. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Le silence prolongé est sans doute l’expression de l’être humain qui saisit le mieux l’essence de la commémoration. Quand la Première Guerre mondiale s’est terminée, il y a 90 ans, le 11 novembre 1918, aucune célébration tonitruante ne s’est élevée des tranchées; c’était plutôt le calme plat.

Les gens qui n’étaient pas là-bas et qui n’ont donc pas fait l’expérience des horreurs inexprimables d’une guerre où environ 10 millions de personnes ont été tuées et des millions d’autres, blessées, ne comprennent pas vraiment la nature de ce silence. En décembre 2008, il ne restait qu’un bien petit nombre de ceux qui y ont servi et le Canadien Jack Babcock en était un.

Quoi qu’il en soit, la nature de ce silence peut effectivement être ressentie aujourd’hui et c’est sûr qu’il peut servir à nous connecter aux hommes et aux femmes qui y étaient, au besoin de se souvenir de leur ser-vice et de leurs sacrifices.

La tombe du soldat George Lawrence Price. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Le 11 novembre dernier, des centaines de personnes en deuil se sont rassemblées à un cimetière de la ville belge de Mons, en l’honneur des 68 000 Canadiens qui ont donné leur vie à la Première Guerre mondiale. Et bien que ce fusse 90 ans après la fin de la Grande Guerre, à la minute près, les émotions étaient encore toutes fraiches sur leur visage. Des vétérans des guerres et des conflits plus récents, ainsi que des membres des Forces canadiennes et d’autres de la Gendarmerie royale du Canada ont honoré leurs anciens frères d’armes qui ont fait l’ultime sacrifice. Les jeunes Canadiens et les parlementaires, dont certains avaient les larmes aux yeux, se souvenaient de parents qui ont péri alors que les résidants locaux inclinaient la tête en remerciement de la liberté dont ils profitent aujourd’hui.

Il s’agissait de la première de trois occasions, le jour du Souvenir — parmi les nombreuses de la semaine — où les émotions refoulées des membres de la délégation d’Anciens combattants Canada, qui assistaient aux activités de commémoration en France et en Belgique, ont été ravivées. « Nous sommes venus ici pour nous souvenir de ce que le passé écrit ne peut rappe­ler; et pour nous tenir aux endroits où le Canada a mûri », disait le ministre des anciens combattants Greg Thompson, le 10 novembre, lors d’une cérémonie au Mémorial Le Quesnel (France). Les 13 étudiants canadiens étaient le noyau de la Tournée d’apprentissage d’ACC où, durant une semaine, on leur a montré les champs de bataille, mémor­iaux et cimetières de la Première et de la Seconde guerres mondiales.

Bien que le Canada, jeune pays, fût entré en guerre en tant que membre junior du Commonwealth, il a obtenu le droit d’apposer sa signature sur le Traité de Versailles en reconnaissance du grand nombre de ses exploits et de ses sacrifices. Plus de 619 000 Canadiens — sur une population de moins de huit millions — avaient servi à la guerre. Plus d’un sur 10 avaient trouvé la mort et 172 950 avaient été blessés.

Andrew Sheppard à Beaumont-Hamel. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Il n’y a nul doute que les citoyens de la France et de la Belgique se souviennent de ces sacrifices. « Je viens tous les ans pour me souvenir », dit le résidant de Mons Jean Pirson. Mons avait été occupée par l’Allemagne pendant plus de quatre ans quand, le dernier jour de la guerre, les Canadiens l’ont libérée. Pendant plusieurs générations, parents et enseignants ont appris aux enfants belges à entretenir la tradition de reconnaissance pour la liberté, dit Pirson. « C’est important de se souvenir et de transmettre ce souvenir aux jeunes gens, pour qu’il vive. »

Ainsi, l’émotion gagne facilement le peuple, à la place moderne de la ville, après le service réglé au cimetière de Mons et les défilé et cérémonie orga­nisés par la ville de Mons au Monument canadien. Il y avait dans l’assistance des représentants de la Belgique, du Canada, de la Grande-Bretagne, de la Russie, de l’Italie, du Portugal, de la Grèce et des États-Unis, ainsi que des membres d’organisations d’anciens combattants canadiennes, dont la Légion royale canadienne, les anciens combattants de l’armée, de la marine et des forces aériennes au Canada (ANAVETS) et le Conseil national des associations d’anciens combattants.

« Les Canadiens ont créé cette histoire », dit le capitaine Rick Towey du Royal Regiment of Canada de Toronto. « Je suis fier de faire partie d’une armée que l’histoire a retenu, et qui a libéré une ville. »

Les vétérans de la Seconde Guerre mondiale Bill Story et John Henderson se joignent à l’inspecteur Yvon de Champlain et au ministre des anciens combattants Greg Thompson. [PHOTO : SHARON ADAMS]

« Je suis très fier d’être ici », dit le caporal-chef et photographe des Forces canadiennes Serge Tremblay. C’est à Mons que le premier soldat a été tué à la Première Guerre mondiale et où le dernier soldat canadien a été tué quatre ans après. » Ce dernier, le soldat George Lawrence Price du Saskatchewan Regiment, a été tué par un tireur d’élite deux minutes avant le cessez-le-feu et il a été enterré au cimetière militaire de Saint-Symphorien.

Le jour du Souvenir, les résidants locaux déposent des fleurs coupées sur sa tombe. Le même soir, à l’occasion de la cérémonie de la dernière sonnerie, sous les arches commémoratives de la Porte de Menin, à Ypres (Belgique), les Belges ont à nouveau démontré leur reconnaissance. Excepté lors de l’occupation, durant la Seconde Guerre mondiale, la circulation est interrompue sous les arches et les clairons jouent la dernière sonnerie tous les soirs, à 20 h, depuis le 11 novembre 1928.

La foule, qui avait commencé à se rassembler des heures avant la cérémonie du jour du Souvenir, a rempli la salle du Souvenir et s’est étendue le long de la rue jusqu’à la place. Les acclamations ont éclaté quand le contingent des Forces canadiennes est arrivé au monument. Peu après, quand un cornemuseur a commencé à jouer Amazing Grace, la foule s’est mise à fredonner et puis à chanter. « J’étais au garde-à-vous, alors je ne pouvais pas regarder autour de moi. J’entendais la foule qui soupirait et haletait, qui manifestait l’émotion qui m’était interdite parce que j’étais au garde-à-vous », dit le caporal-chef Marc Jacobs des Rocky Mountain Rangers de Kamloops (C.-B.). « Quand la foule s’est mise à fredonner, j’en ai eu des frissons. »

Jessica Roberts dépose une croix. [PHOTO : SHARON ADAMS]

« Je ne pouvais plus me retenir », dit Marie-Josée Chapleau, recruteuse des Forces canadiennes et commandante de la garde du drapeau durant la cérémonie. Quand les larmes ont commencé à couler, « j’étais si fière que ça ne faisait rien. » Elle n’était pas la seule. « Les larmes me sont montées aux yeux », dit le caporal-chef Richard Hicky du First Newfoundland Regiment de St. John’s. « En entendant ça, on ressent la fierté », ajoutait le caporal Anthony Edwards du Toronto Royal Regiment. « Je ne me suis jamais senti aussi Canadien, aussi fier », dit le bombardier-chef Kimberley Loucks du 2e Royal Canadian Horse Artillery.

« Je n’ai pas pu prendre plaisir à toutes les chansons et à la musique parce que je ne peux pas entendre, mais le visage des gens montrait qu’ils étaient très affectés », témoignait le délégué de la jeunesse Jamie Routledge d’Halifax qui est  sourd.

Nolan Janvier bavarde avec le vice-président de la Légion Erl Kish. [PHOTO : SHARON ADAMS]

La chorale de garçons de l’école Crescent de Toronto a suscité un autre moment d’émoi chez les Canadiens qui se trouvaient dans la foule en chantant Au champ d’honneur, et puis les clairons du corps de pompiers volontaires local ont utilisé les instruments en argent que leur ont donné les filiales Brussels et Antwerp de la Royal British Legion pour jouer la dernière sonnerie.

Le contingent canadien a déposé les premières couronnes à côté de celles qui avaient été déposées avant, dans la journée. Il s’agissait du député Kevin Sorenson, de la part du Canada; du vice-président de la Légion Erl Kish pour la Légion; de William Story de la part du Conseil national des associations d’anciens combattants; de Gord Marsh pour ANAVETS; de Ron Griffis de l’Association canadienne de Vétérans des forces de la paix des Nations Unies de la part des anciens combattants du Canada; et des délégués de la jeunesse Jonathan Jampies de St. Catharines (Ont.) et Andrea Omilgoitik d’Iqaluit (Nunavut) de la part de la jeunesse canadienne.

Il y a deux escaliers dans la salle du Souvenir centrale. Au-dessus se trouve l’inscription suivante : « Ici sont inscrits les noms d’officiers et d’hommes qui sont tombés au saillant d’Ypres mais pour qui la fortune de la guerre a refusé l’enterrement honorable qu’ont eu leurs cama­­­­rades mortuaires. » Les noms d’environ 55 000 soldats du Commonwealth, dont 6 940 Canadiens, ont été gravés sur les murs. Parmi eux se trouve Lee Wood, qui s’était enrôlé à 18 ans et qui a été tué à Passchendaele à 21 ans. C’est l’arrière-grand-oncle du délégué de la jeunesse d’ACC Sam Wood de Fredericton (N.-B.) . Il a laissé un coquelicot à côté en souvenir.

« Voir les noms sur le mur… Je vois toujours la tristesse dans les yeux de ma grand-mère quand elle parle des frères qu’elle a perdus », dit le sergent William MacDougall des Cameron Highlanders d’Ottawa.

Des porteurs portent le cercueil du soldat Ralph Ferns. [PHOTO : SHARON ADAMS]

« C’est pas la même chose d’entendre ça quand on est au Canada que quand on l’entend ici en voyant tous ces noms. » Il s’agissait d’un leitmotiv durant les activités de la semaine alors que les délégués d’ACC, jeunes et vieux, intériorisaient les histoires de la Première Guerre mondiale, de batailles gagnées et de vies perdues, de la force de caractère de ceux qui ont vécu et qui sont morts dans les tranchées.

« Notre jeune nation avait une division de soldats citoyens, sous le commandement d’un général britannique, au début de la guerre », dit le député Kevin Sorenson, à la crête de Vimy, le 9 novembre, à la première manifestation de la semaine. « Il l’a finie avec une force de combat superbe sous le commandement d’un de ses propres fils et une réputation de courage, de force et de détermination. »

Le soleil a percé le ciel de plomb au-dessus des deux grands pylônes jumeaux pendant que Sorenson parlait. Le nom des 11 285 soldats canadiens qui ont été déclarés « disparus, présumés morts » en France a été gravé sur les remparts. Une brise fraiche, qui soufflait dans le microphone, semblait ponctuer ses paroles de coups de feu éloignés. « L’histoire de la crête de Vimy, c’est celle de dizaines de milliers d’individus, de gens ordinaires, comme vous et moi, qui ont défendu ce en quoi nous croyons tous : la paix et la liberté. »

C’était la journée où les gens de l’endroit assistent à leur cérémonie du souvenir et quelque 300 personnes se sont jointes aux soldats et aux représentants des gouvernements britannique, français et allemand pour présenter leurs respects. Il y avait des Canadiens dans l’assistance, dont Eleanor Saunders d’Ottawa, accompagnée de son fils Stephen et de son petit-fils Max, qui a presque deux ans. « C’était merveilleux de voir que les gens de la place viennent encore après 90 ans. »

L’achèvement de la guerre a commencé, une heure avant l’aube du 8 aout 1918, quand « plus de 100 000 Canadiens ont apparu à l’horizon pour une bataille qui allait entrer dans l’histoire », dit le ministre des anciens combattants Greg Thompson à l’occasion d’une cérémonie au monument Le Quesnel, le 10 novembre. Cette attaque surprise, menée à bien, fut le début de la bataille d’Amiens, le début des derniers cent jours de la Première Guerre mondiale, quand les soldats canadiens ont montré ce dont ils étaient capables.

Amiens était un tournant. Le Corps canadien fit 5 000 prisonniers et s’empara de 161 canons, mais le nombre de ses victimes s’élevait à 4 000. C’est pour les honorer que huit membres de l’équipe canadienne multidisciplinaire d’aide aux victimes  du Centre médical régional Landstuhl (Allemagne), où sont soignés les soldats canadiens grièvement blessés en Afghanistan, ont conduit, pendant 12 heures, pour assister au service commémoratif. De dire la commandante Julie Bédard, basée à Winnipeg mais au milieu d’une affectation de six mois en Allemagne : « C’était important pour nous de venir commémorer le 90e anniversaire. Le service a été si émouvant. C’est épatant que les jeunes gens puissent voir ce qui a été fait par notre militaire et parler aux anciens combattants de leurs expériences. »

« On entend souvent les gens dire qu’ils sont fiers d’être Canadien », ajoutait Andrea Omilgoitok, qui a eu l’honneur de lire la promesse du souvenir des jeunes. « Mais c’est la première fois de ma vie que j’ai ressenti cette fierté jusqu’au plus profond de moi. »

Les anciens combattants et les jeunes examinent les pierres tombales. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Les étudiants ont eu l’occasion de visiter une grande partie des 30 cimetières militaires où gisent plus de 7 000 Canadiens. Par la suite, la même journée, ils ont placé des croix en bois sur les tombes près du Mémorial du Bois de Bourlon. C’est là qu’ils ont vraiment compris à quel point beaucoup des hommes qui ont donné leur vie étaient jeunes. Quand Jessica Roberts d’Abbotsford (C.-B.) regardait lentement les nombreuses pierres tombales, ses yeux ont été attirés par celle qui marque la dernière demeure du caporal J.A. Morrison, fantassin canadien mort à 26 ans. « Il a les mêmes initiales que mon frère; on l’appelle Jam (confiture). Il a 14 ans et il parle déjà de s’enrôler. Je me demandais : et s’il allait à la guerre et mourrait comme cet homme? »

« Beaucoup de ceux qui sont morts avaient 18, 19 ans; comme nous », dit Joshua Jenning de Haines Junction (Yukon). « Je pensais à tous nos amis chez nous et à aller à la guerre avec eux tous; et qu’ils meurent autour de moi. » Cela préoccupait beaucoup Andrew Sheppard de Glovertown (T.-N.) qui a reconnu sur le Mémorial terre-neuvien de Beaumont-Hamel le nom de beaucoup de familles qui ont perdu des fils à la bataille de la Somme. Il y a un grand caribou en bronze, l’emblème du Royal Newfoundland Regiment, sur un tertre entouré de pierres et d’arbustes natifs de Terre-Neuve, qui surmonte les tranchées et le sol où tant d’hommes ont péri.

Sheppard y a perdu un arrière-grand-oncle, John Saunders, qui se serait enrôlé au Newfoundland Regiment à 22 ans et qui serait mort, croit sa famille, à la bataille de Cambrai, le 3 décembre 1917. Andrew a appris que son arrière-grand-oncle faisait partie d’une famille de pêcheurs pauvres. S’enrôler était alors une façon de se sortir de la misère dans une collectivité où la nourriture venait à manquer. « La vie était si difficile », dit Andrew.

Les histoires comme celle d’Andrew ont empêché le voyage de se transformer en un récit assommant de dates de bataille et de noms de héros morts il y a longtemps. « On essaie de ne pas s’arrêter sur les noms et les dates », dit Carl Kletke, historien de la Direction – Histoire et patrimoine du ministère de la Défense nationale. On avait assigné le nom d’un soldat mort à chacun des étudiants, et ils ont fait une présentation sur lui dans le cimetière où il a été enterré ou au monument près d’où il est mort.

Kletke faisait des exposés sur les tactiques militaires, les mouvements de troupes, au fur et à mesure que l’autocar voyageait entre les cimetières, les champs de bataille et les monuments, et les étudiants suivaient sur les cartes qu’on leur avait données. « Si nous ne comprenons pas pourquoi ces mémo­riaux sont là, ce ne sont plus que des morceaux de pierre, dit Kletke. Si nous ne comprenons pas pourquoi ces cimetières sont là, ce ne sont plus qu’un assortiment de pierres tombales. Mais ils sont bien plus que ça; ils font partie du patrimoine canadien. » Kletke s’est assuré d’inclure les bataillons de la ville de chaque étu­diant, ou du soldat sur lequel il avait fait des recherches, pour que la connexion soit plus évidente. Ils ont eu un aperçu des distances, visualisé le progrès des troupes, se sont représenté les batailles.

Harry Quarton, Ron Griffis, Karl Morel, John Henderson et Phil Etter à Vimy. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Cela a été facilité par les excursions aux tranchées où les Terre-Neuviens se sont battus le premier jour de la bataille de la Somme et aux tunnels du champ de bataille autour du Monument commémoratif du Canada à Vimy, où le Canada, à la bataille de la crête de Vimy, a eu 10 600 victimes entre le 9 et le 12 avril 1917.

Et la connexion a aussi été renforcée grâce aux rapports avec les anciens combattants qui les accompagnaient. Kletke a réussi à relier l’expérience des délégués des anciens combattants et des Forces canadiennes aux exploits de ceux qui sont passés à l’histoire, quoiqu’ils eussent été soldats à la Seconde Guerre mondiale, aux conflits plus récents ou aux opérations de maintien de la paix. « De dire le général Andrew McNaughton, qui commandait l’artillerie au moment de l’armistice : “pourquoi ne pas les repousser jusqu’en Allemagne? Si on ne le fait pas, il va falloir revenir dans 25 ans.” Et comme de raison, McNaughton commandait la 1re Division d’infanterie canadienne quand elle y est allée en 1939; il revenait, 20 ans après, avec un autre groupe de jeunes Canadiens. » Les étudiants ont eu l’occasion de parler à certains de ces Canadiens, qui sont maintenant de vieux soldats, marins et aviateurs.

Ils ont entendu Phil Etter de Belleville (Ont.), commissaire adjoint dans la marine marchande canadienne, aujourd’hui âgé de 88 ans, parler du devoir à bord des navires hôpitaux qui sillonnaient l’Atlantique-Nord; et Eldon McCallum de Woodstock (N.-B.), qui a participé à 36 missions en bombardier Halifax, parler de la vie dure qu’était celle d’un mitrailleur dorsal. Ils ont entendu Bill Story, qui vit actuellement à Moneta (Virginie), parler du service dans la 1re Force de Service spécial, surnommée la brigade du Diable. Le lieutenant-colonel Harry Quarton à la retraite, qui avait menti à propos de son âge, en 1940, pour s’enrôler dans le South Alberta Regiment, a parlé de l’avance à travers la France. Les jeunes gens ont aussi entendu l’ancien soldat Karl Morel, dont le service en tant que réserviste a compris une affectation de six mois en Égypte, raconter les dangers du maintien de la paix.

Ils ont aussi entendu parler ceux qui avaient des relations familiales à la Grande Guerre. « Mon grand-oncle et mon grand-père sont passés par ici en 1916 et 1917 », nous expliquait le vice-président de la Légion Erl Kish, qui a trouvé la tombe de son grand-oncle Andrew Kish, du 4e Bataillon canadien de fusiliers à cheval, au cimetière communal d’Aubigny, au nord-ouest d’Arras. « J’ai apporté un peu de terre pour la tombe de mon grand-père », dit-il. Kish lui-même a servi dans le Corps royal de l’intendance de l’Armée canadienne et dans le Corps royal canadien des ingénieurs électriciens et mécaniciens entre 1953 et 1983.

Les étudiants avec des fleurs à la cérémonie réglée à Vimy. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Les étudiants ont aussi été témoins du respect et de l’honneur des anciens combattants et des membres des Forces canadiennes durant les funérailles du soldat Ralph Tupper Ferns du Royal Regiment of Canada, tué le 14 aout 1944. Ses restes ont été retrouvés en 2005 et il a été identifié au printemps 2008 et inhumé avec tous les honneurs militaires, le 14 novembre 2008, au cimetière militaire canadien de Bretteville-sur-Laize. Son neveu Gary Ferns et sa nièce Janice Basilone assistaient aux funérailles, ainsi que des citoyens locaux, dont Valérie et Christian Guilloux de Cintheaux (France), qui avaient sorti leurs enfants Laurine et Quentin de l’école.

Le sergent Andrew Savoie à Mons. [PHOTO : SHARON ADAMS]

« Le plus impressionnant, c’est de se trouver ici, avec les anciens combattants, dit Jamie Routledge. C’est pas tout le monde de mon âge qui a la chance de les côtoyer. Quand je serai plus vieux, ils auront disparu et j’aurai pas la chance d’entendre leurs histoires. » Le grand-oncle de Caitlyn Delwel d’Edmonton, qui a été à la Seconde Guerre mondiale, y a perdu son meilleur ami, dit-elle et il répugne à parler de ses expériences. « C’est extra de pouvoir entendre d’autres vétérans en parler, dit-elle. C’est raconté à la première personne du singulier. »

Harry Quarton (à g.) et Ron Griffis saluent. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Tout au long du pèlerinage, l’ancien combattant Phil Etter a souvent récité : « Il se peut que j’oublie ce qu’on me dit et il se peut que je me souvienne de ce qu’on me montre; mais c’est sûr que je comprendrai si on m’implique. »

Les étudiants ont visiblement changé, un par un, durant leur « Tournée d’apprentissage ».

À la fin de la semaine, c’était évident : Ils comprennent.


Une conduite jusqu’à Vimy

Quand les Canadiens débraillés descendent du train à la gare de Vimy (France) pour aller visiter Le Monument commémoratif du Canada à Vimy, ils sont souvent reçus par un gentilhomme français jovial âgé de 85 ans qui leur offre de les y conduire.

Georges Devloo. [PHOTO : SHARON ADAMS]

Il n’existe pas de service de transport jusqu’au mémorial de Vimy, alors, depuis 12 ans, Georges Devloo, enseignant à la retraite, offre ses services, en tant que chauffeur et guide bavard, aux Canadiens en rade.

Il dit qu’il reconnait les Canadiens immédiatement à leur descente du train parce qu’ils étudient leurs cartes et leurs guides et puis ensuite « ils regardent vers la gauche et vers la droite et ils s’avancent lentement ».

C’est alors que Devloo offre ses services, en français d’abord et s’ils ne répondent pas, en anglais hésitant. « Je leur dis “Je vais au mémorial” et j’ouvre la portière. »

Il est bel homme avec son béret noir et son imperméable, un peu à la Maurice Chevalier. Sa bonhommie triomphe de la retenue traditionnelle des Canadiens et de la crainte par rapport à monter dans la voiture d’un étranger. « Je leur donne des leçons d’hospitalité », dit-il.

Il a conduit environ 1 200 visiteurs canadiens au mémorial et n’a jamais demandé un sou pour ce service (bien qu’il accepte les biscuits à l’érable que lui envoient souvent ses passagers de retour chez eux).

Pourquoi fait-il ça? « C’est une question de solidarité », dit-il par l’entremise de l’interprète Brianne Watson, guide en chef au mémorial. C’est un exemple des nombreuses façons que le peuple français remercie les Canadiens de sa libération. Devloo fait partie des meubles au mémorial et il est très estimé des jeunes guides canadiens, à qui il offre des gâteries de son jardin. Il se rend utile aussi en réparant leur bicyclette ou en leur montrant à conduire un véhicule à transmission manuelle. Les guides l’appellent le grand-père du mémorial de Vimy.

Devloo a reçu un certificat d’appré­ciation, que le ministre d’Anciens combattants Canada, Greg Thompson lui a présenté, le 12 novembre, de la part du peuple canadien.

Je me souviens

Des blanches colombes tenues par (de g. à d.) Josée Verner, le maire Régis Labeaume et le premier ministre Jean Charest sont lâchées. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

L’appel à la commémoration semble naturel à Québec, surtout pour les gens qui se rassemblaient autour de la Croix du sacrifice à l’occasion du service annuel du jour du Souvenir. Cette croix, minuscule par rapport à la Citadelle dont les fortifications dominent la vieille ville, est une présence sombre au terrain de l’hôtel du Parlement, l’édifice de l’Assemblée nationale.

C’est à l’entrée de cet édifice, sous les armoiries provinciales, qu’Eugène-Étienne Taché, architecte et sous-commissaire des terres publiques, a fait graver la devise « Je me souviens ».

Il n’a laissé à la postérité aucun document expliquant pourquoi (en 1883) il s’est arrêté sur ces mots. Ce pourrait être un vers de Victor Hugo, ou un hommage à une époque révolue du Québec; quoi qu’il en soit, c’est devenu la devise de la province en 1939, quand les armoiries ont été adoptées officiellement. La formule a également été adoptée par le Royal 22e Régiment, la fameuse unité québécoise de fantassins réguliers et elle décore aussi les plaques d’immatriculation de la province.

Verner dépose une couronne, assistée par Georges Lasnier. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

Il y avait en outre des bannières pour rappeler le passé — dans tout le secteur du centre de la ville — en l’honneur du 400e anniversaire de la fondation de Québec, par Samuel de Champlain (Bonne fête Québec, mai/juin). Toutefois, c’est d’un passé plus récent que ceux qui se sont rassemblés le 11 novembre étaient venus se souvenir. Les anciens combattants et les jeunes hommes et femmes en uniforme qui défilaient derrière la Musique du Royal 22e Régiment le long de la Grande-Allée, la fameuse voie par laquelle on entre dans la vieille ville, avaient les guerres du siècle dernier et l’insurrection actuelle en Afghanistan à l’esprit. Alors que certains anciens combattants pensaient à la Seconde Guerre mondiale et à la guerre de Corée, d’autres pensaient aux 10 membres des Forces canadiennes de la Base des Forces canadiennes Valcartier avoisinante, au moins, parmi les presque 100 soldats qui ont trouvé la mort en Afghanistan depuis 2002.

La neige matinale avait disparu des plaines d’Abraham au lever du soleil et, bien que le temps fût encore à la neige, les nuages dévoilaient le soleil, de temps à autre, pendant la cérémonie à laquelle assistaient quelque 1 500 personnes.

Georges Lasnier aide Charly Forbes à déposer  une couronne. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

On entendit l’O Canada après la 11e heure et puis ensuite il y eut les coups de canon, la dernière sonnerie, la diane, la complainte et l’Acte du souvenir. Alcide Maillet, de la filiale Lt.-Col. Charles Forbes de Loretteville, faisait fonction de maitre des cérémonies durant le service, lequel a été réglé dans les deux langues officielles, et durant lequel un défilé aérien de trois hélicoptères de Valcartier a grondé au-dessus des têtes.

La première couronne a été déposée par Jean Charest, qui faisait une pause durant la course aux élections annoncée une semaine auparavant. Ensuite, ce fut le tour d’Elsie Godin, membre de la filiale et représentante des mères de la Croix d’argent. Josée Verner, ministre des Affaires intergouvernementales et députée locale et le maire de Québec, Régis Labeaume, lui ont emboité le pas. Chacun a déposé une couronne de la part de son gouvernement respectif.

Quant à la Légion, c’est Charly Forbes lui-même qui l’a représentée. Cet éminent ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et de celle de Corée, âgé de 87 ans, participe toujours à quantité de cérémonies militaires dans la région. Le président Georges Lasnier de la filiale Lt.-Col. Charles Forbes l’accompagnait.

Charest a inspecté les troupes et bavardé de surcroit avec les anciens combattants. Des dizaines de couronnes ont été déposées pendant qu’une chorale d’enfants chantait des hymnes, accompagnée par la Musique. Les couronnes déposées, des élèves portant des drapeaux à feuille d’érable et des coquelicots en carton sont venus les déposer par terre autour de la croix.

Un moment émouvant a eu lieu à la fin de la cérémonie, après qu’une cage de colombes avait été avancée. Les oiseaux furent donnés à Charest, Verner et Labeaume, qui ont attendu le signal de les laisser s’envoler. Les oiseaux, effrayés, se sont alors éloignés d’eux, battant des ailes au-dessus de la foule et ensuite par-dessus le mur de la Citadelle, dans la paix et la liberté.

Joe Bilocq défile à la tête des anciens  combattants. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

Peu de temps après, le défilé a pris le départ et les anciens combattants et les soldats ont été invités au gymnase de la Citadelle pour une boisson chaude et des sandwiches. Beaucoup d’entre eux se sont rendus à la filiale de Loretteville par la suite, où ils ont terminé la journée en racontant leurs souvenirs.

Forbes dit qu’il pensait aux huit volontaires belges qui faisaient partie de son unité, dans le Régiment de Maisonneuve, quand il se battait pour l’ile de Wacheren, à la bataille de l’Escaut. « Bien que les Britanniques avaient libéré Anvers en septembre (1944), pas un navire de ravitaillement n’avait pu se frayer un passage. C’était la fin du mois d’octobre et nous avions besoin d’approvisionnements », se souvient Forbes.

Les bâtiments alliés n’allaient pouvoir traverser l’estuaire en sécurité que si les Canadiens en chassaient les forces allemandes. Les Britanniques avaient donné l’ordre d’inonder le secteur. « Mais les Allemands étaient malins. Ils avaient mis leurs canons sur les digues. Les canons continuaient de tirer même après que la terre a été inondée. »

Forbes, qui était alors lieutenant, reçut l’ordre d’avancer sur les digues; mais, son unité avait été fortement décimée après la Normandie. « Huit volontaires belges travaillaient dans notre cuisine, se rappelle-t-il. Ils sont venus me dire qu’ils voulaient combattre à nos côtés. Ils voulaient participer au combat avec les fusils allemands qu’ils avaient ramassés. J’ai dit qu’ils sortent de la cuisine. On leur a donné des uniformes à nous. S’ils s’étaient fait prendre, ils auraient été fusillés. »

La mère de la Croix d’argent Elsie Godin (à g.) se prépare à déposer une couronne. [PHOTO : TOM MacGREGOR]

C’est pour la bataille qui a suivi qu’on a décerné la plus importante médaille d’honneur à Forbes : la Militaire Willems Orde. « On s’était fait esquinter sur une digue d’environ 1 000 verges de longueur par 60 verges de largeur. Mais, les Allemands allaient être obligés de me passer dessus pour traverser. J’ai tiré sur le premier qui s’est avancé vers nous avec mon pistolet et il nous restait encore une mitrailleuse pour les tenir en respect », se rappelle-t-il.

Par la suite, la reine Wilhelmina des Pays-Bas a décerné neuf médailles du Willems Orde à des Canadiens. Ce n’est que durant les années 1960 qu’il a appris qu’on l’invitait à une manifestation en même temps que les récipiendaires de la Croix de Victoria. « Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai appris […}. Je portais cette médaille et personne au Canada ne savait ce qu’elle signifiait; y compris moi! »

Pour conclure, le jour du Souvenir, Forbes dit qu’il aurait voulu que les Belges qui ont combattu à ses côtés soient reconnus, mais cela n’arrivera jamais.

D’autres personnes, à la filiale, ont raconté leurs histoires du temps qu’ils étaient militaires. Les anciens combattants du groupe ont vite remarqué la Médaille de la bravoure de Claude Godin, surnommé Joe, la décoration civile pour bravoure dans des circonstances dangereuses. Il était sergent dans la police militaire à la Base des Forces armées canadiennes Bagotville (Qc), le 27 novembre 1982 : « Un matin, au réveil, je me suis aperçu que la maison mobile  de l’autre côté de la rue était en flammes. Une femme était à l’extérieur, mais son garçon de 17 mois était encore dedans », nous explique Godin, qui est maintenant âgé de 65 ans. « Je suis allé au berceau, j’ai pris le petit et je suis ressorti. On était à peine à l’air libre que tout a fait pfuit! »

Le président Lasnier de la filiale, occupé à des dizaines de détails, a terminé la journée triomphalement. « La cérémonie a toujours été organisée par les gens de la filiale Citadelle […], mais ils ont dû accepter qu’ils ne pouvaient plus continuer. C’était notre tour de prendre en main la cérémonie », dit-il.

La filiale Lt.-Col. Charles Forbes en est une nouvelle, dont l’ouverture a eu lieu en 1995. En 2007, elle a acheté un ancien bar country et western de Loretteville, à 11 kilomètres du centre-ville et elle en a fait son hall de filiale; beaucoup mieux que l’appartement à l’étage dont elle se servait auparavant.

Le membre André Côté de la filiale Citadelle reconnait que la responsabilité des services du jour du Souvenir est passée à la nouvelle filiale. « Notre effectif avait diminué à 80 à peu près. Nos membres vieillissent; beaucoup sont à l’hôpital. Et l’incendie est une raison de plus pour décider d’arrêter. »

L’incendie que mentionnait Côté était la conflagration spectaculaire du 4 avril qui a détruit le manège de Québec (Journal, juillet/aout). L’édifice, cons­truit entre 1885 et 1887 (dessiné par Taché également), abritait le plus vieux régiment canadien français, celui des Voltigeurs de Québec. La filiale Citadelle y logeait ainsi que les cadets et d’autres groupes s’en servaient également.

L’incendie ayant détruit l’intérieur et le toit en bois sec, il ne restait plus que les murs extérieurs et les tourelles. Sa fière histoire est encore racontée au moyen d’une plaque de site historique au terrain d’exercices, devant l’édifice.

Il s’agit d’encore un rappel du riche patrimoine militaire de Québec, ce qui est toujours manifeste si l’on se fie au grand nombre de gens venus au service. Les membres de la filiale Citadelle, leur office arrivant à terme, ont trouvé une autre filiale et une autre génération, pour prendre leur relève.

Programme d’autonomie des anciens combattants : Au nom de la liberté et de la dignité

. [ILLUSTRATION : STEPHEN SNIDER]

Le vétéran de la Seconde Guerre mon­diale Phil Bradbury âgé de 85 ans de Toronto, a été surpris d’apprendre qu’il a été porté disparu dans la vie civile pendant vingt ans à peu près.

Anciens combattants Canada cherche les anciens combattants qui, comme Bradbury, ont droit à des avantages, dans le cadre du Programme d’autonomie des anciens combattants, mais ne les reçoivent pas. Le PAAC sert les anciens combattants à vivre de manière autonome aussi longtemps que possible, grâce au soutien à domicile comme le ménage, le déblaiement des allées, la cuisine et le bain, ainsi que l’adaptation de la résidence et les services de soutien sanitaires.

Bradbury a fait partie d’une équipe de bombardier qui a participé à 34 missions à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les sept membres de l’équipe ont survécu à la guerre, mais pas indemnes. « J’ai été blessé plusieurs fois. » Cinq de leurs avions ont été détruits et ont tout juste réussi à retourner à la base. Ils ont fait deux atterrissages en catastrophe et l’équipe au complet a dû être envoyée en congé pour raison médicale. Il a été blessé à la tête et au dos et, une fois, on l’a sorti, inconscient, d’un avion en flammes. À son retour à la vie civile, au début, il lui arrivait de perdre connaissance au travail, à cause de ses blessures et son état de santé a empiré, ce qui est normal quand on vieillit.

Il a reçu une pension d’ACC, pour perte de l’ouïe reliée au service et d’autres blessures, pendant plus de cinquante ans. Il a pris sa retraite à la fin des années 1980. « Financièrement, je n’ai jamais souffert. Sinon, j’aurais peut-être essayé. »

C’est à cause d’un ennui d’argent qu’il a découvert le PAAC. Ses médecins l’ont fait changer d’un médicament pour le cœur, qui avait des effets secon­daires, à un autre qui coutait plus cher et que le régime d’assurance santé de l’Ontario ne couvre pas. Bradbury s’est plaint à son beau-frère, vétéran de la guerre de Corée, qui reçoit des prestations du PAAC et qui lui a parlé des avantages du programme.

Phil Bradbury a survécu à 34 missions de bombardement durant la Seconde Guerre mondiale. Les blessures de guerre empirent les ennuis de santé de la vieillesse.  [PHOTO : PHIL BRADBURY]

Bradbury a immédiatement fait une demande. Un gestionnaire de cas est allé les visiter, son épouse Bernice et lui, il y a environ un an, pour voir s’il avait droit au PAAC. Anciens combattants Canada s’est mis à s’occuper de la facture du médicament tout de suite et il apprit qu’il avait droit à encore plus d’avantages, comme un déambulateur et des soins chiropratiques. On l’informa des avantages du PAAC, dont ceux qui se poursuivraient pour Bernice. « C’est extra », dit-il.

Bien que le programme serve en partie à remercier les anciens combattants et leur famille, ce n’est pas par sentiment qu’Anciens combattants Canada essaie de joindre les anciens combattants et leurs soignants qui y ont droit mais qui n’en profitent pas, mais bien pour des raisons économiques. Beaucoup d’entre eux peuvent vivre chez eux, de manière autonome, avec un peu d’aide, ce qui les fait retarder, peut-être à jamais, le jour où ils devront aller aux soins de longue durée. On a besoin de moins de dollars pour les assister chez eux qu’en leur donnant les mêmes services dans un établissement, et il y a ainsi moins d’établissements à cons­truire et à entretenir.

« À l’hôpital Sunnybrook, chaque place coute 100 000 $ environ pour les anciens combattants qui y habitent », dit le mi­nistre des anciens combattants Greg Thompson au Comité permanent des anciens combattants de la Chambre des communes lors d’une audience en mars. « Le fait est que l’ancien combattant pourrait rester chez lui moyennant des frais nettement moins importants pour le gouvernement du Canada et profiter de ces quelques années chez lui, plutôt que dans un établissement. »

Il y a 103 119 vétérans des guerres et des Forces cana­diennes et de soignants qui reçoivent actuellement des avantages du PAAC, mais il y en a probablement des dizaines de milliers qui ont droit à des avantages, estime Rob Anders, président du Comité permanent des anciens combattants. « Nous reconnaissons qu’il s’agit d’une génération de gens […] qui croient que s’ils peuvent tout faire, c’est ainsi que ça devrait se passer », dit Anders. « Mais nous ne voulons pas qu’ils souffrent indument à cause de ça (ou) qu’ils finissent par se faire admettre dans un établissement de soins de longue durée avant d’en avoir vraiment besoin. »

Le PAAC a eu tant de succès que la Légion royale canadienne préconise non seulement qu’il soit offert aux quelque 600 000 anciens combattants canadiens qui en ont besoin, mais qu’un programme d’autonomie pour ainés soit offert aussi à tous les ainés cana­diens. En fait, les provinces le prennent comme modèle pour restructurer leurs propres programmes de soins de santé, pour réaliser des économies, en prévision du ballonnement dû à l’évolution des enfants de l’après-guerre dans leurs systèmes.

« Il y a des preuves […] les couts sont habituellement inférieurs de 40 à 70 p. 100 », quand on substitue des soins de santé à domicile aux services semblables dans les établissements, dit Marcus Hollander, économiste de la santé et président de Hollander Analytical Services, une société de recherches de soins de santé de Victoria.

Une partie des preuves provient d’une « expérience naturelle » en Colombie-Britannique qui a démontré les économies obtenues grâce à des programmes comme le PAAC. Au milieu des années 1980, les services de soins à domicile ont été substitués aux soins institutionnels. Dix ans après, on utilisait 9 993 places de longue durée de moins : une économie annuelle d’environ 150 millions de dollars en Colombie-Britannique, dit Hollander. Le fait que « 90 p. 100 de la prestation des services » dans un établissement en sont de soutien, non pas professionnels, est une des raisons principales. Il a appris que les couts annuels au gouvernement, pour les gens ayant  besoin de soins mo­dérés, sont de 9 624 $ à domicile et de 25 742 $ dans un éta­blissement. À l’échelon supérieur, les couts étaient de 34 859 $ à domicile et 44 233 $ en établissement.

La Colombie-Britannique a aussi appris ce qui arrive aux couts de soins de santé quand même les services à domicile de base sont interrompus lorsque, au milieu des années 1990, certaines régions devant se serrer la ceinture ont discontinué les services d’entretien du ménage. Au bout de trois ans, on a appris que chaque client ayant perdu ce service minimal avait fait augmenter les couts de soins de courte et de longue durées de 3 200 $ par année.

Si on enlève les services de soutien, dit Hollander, la santé décline plus vite et les ainés vont aux soins de longue durée plus vite. « À long terme, un investissement très modeste peut avoir de gros résultats », dit-il. Mais « le point crucial, c’est que les décideurs ne le comprennent pas ». À la place, les soins et les budgets sont fragmentés, les couts des soins à domicile viennent souvent du budget des services sociaux. Même quand on consi­dère qu’ils font partie du continuum des soins de longue durée, les services de soins à domicile sont souvent sacrifiés lorsqu’on désire faire des économies.

Mais on peut les éduquer, les décideurs. Quand on leur montre qu’il est possible d’économiser 30 millions de dollars par année en faisant passer les services, pour 1 121 ainés, des soins de longue durée aux soins à domicile, « l’attention de notre gouvernement a vraiment été polarisée », dit Kathy Greenwood, directrice du soutien aux services et opérations de la direction générale des soins prolongés du minis­tère de la Santé de la Nouvelle-Écosse.

En conséquence, on a accepté un plan stratégique de 10 ans, lequel en est à la troisième année, pour la création d’un système viable comprenant des soins à domicile dans le continuum des ser-v­ices. « Nous avons longtemps parlé à Anciens combattants Canada à propos de son succès (concernant le PAAC). » Bien que la province ait actuellement un programme de soins à domicile pour ses propres citoyens, dont les services dépendent d’une échelle de revenus, il ne comprend pas encore certains des éléments du PAAC. Par exemple, dit-elle, il y a l’entretien du terrain, un service clé qui sert à permettre aux ainés à rester chez eux quand ils ne peuvent plus tondre le gazon ou pelleter la neige.

Alors si les programmes de soins à domicile servent à faire des économies à long terme, pourquoi le PAAC n’est-il pas offert à tous les anciens combattants qui en ont besoin? C’est que les décideurs doivent faire la part des choses par rapport aux économies à long terme et aux fonds qu’ils ont actuellement. « Il faut y investir », dit Darragh Mogan, directeur général de la Direction générale des politiques en matière de programmes et de services, des Services aux anciens combattants, à Charlottetown. Et « les gouvernements doivent penser aux autres investissements en ce qui concerne les routes et les écoles, et le développement économique; il s’agit d’équilibrer tout ce qu’on considère ».

« Il y a là beaucoup d’autres groupes et besoins », dit Anders. « Soyez sûrs que nous mettons davantage là-dessus et que ce n’est qu’une question de distribuer les ressources parmi les besoins. » Le budget des affaires des anciens combattants a 545 millions de dollars de plus qu’en 2005–2006, ce qui l’amène à environ 3,4 milliards de dollars.

Mais les politiciens se soucient aussi de « ramasser d’autres gens, donc d’augmenter les couts globaux, » dit Mogan.

Mais le cout de l’expansion du programme est surestimé à Anciens combattants, dit Pierre Allard, directeur du Bureau national d’entraide de la Légion royale canadienne, qui aide les anciens combattants à faire des demandes d’avantages d’invalidité et du PAAC. Il donne comme exemple une augmentation, en 2003, des avantages aux veuves, qui n’y avaient eu droit que pendant un an après le décès du mari ancien combattant. ACC estimait que cela couterait 243 millions de dollars pour élargir les avantages d’entretien du ménage et du terrain aux soignants primaires survivants jusqu’en 1981 et les augmenter, d’un an, à des avantages à vie. Le 31 mars 2008, 72 millions de dollars avaient été dépensés en réta­blissements et 80,5 millions en prolongement à vie. « On voit une tendance où le gouvernement surestime conti­nuellement le cout des améliorations au PAAC », dit Allard.

« Il essaie de déterminer toutes les personnes qui y ont droit qui vont se présenter, alors qu’en fait il n’y en a qu’un pourcentage qui le font », dit-il. À ACC, on s’attendait à ce qu’environ 21 900 survivants fassent une demande de rétablissement, mais 12 400 l’ont fait en 2005–2006 : à peu près 57 p. 100 de ceux qui y avaient droit, mais on essaie d’en enrôler davantage.

Ceux qui se présentent ne prennent pas toujours tous les avantages auxquels ils ont droit, dit Allard. C’est là ce que disent souvent les récipiendaires du PAAC que nous avons interviewés.

ACC offrait des avantages, dont le nursage, à William et Clare Kobes de Calgary, mais ils les ont refusés. « Je pouvais m’occuper de lui », dit Clare. « Nous avions fait des économies et il y avait des gens qui en avaient plus besoin que nous. »

« Il y a beaucoup de choses auxquelles j’ai droit que je ne demande pas parce que je suis assez à l’aise », dit Bradbury. « Je ne suis pas riche, mais je me débrouille. »

Certains récipiendaires du PAAC n’acceptent pas le maximum permis pour un service. « Ils voulaient envoyer quelqu’un quatre fois par semaine », pour faire le ménage, dit George Henderson Armet de Montréal, « mais une fois par semaine suffit ». Il y en a encore d’autres qui attendent jusqu’à ce qu’ils en aient très besoin. Le PAAC a offert à Bradbury un fauteuil qui se penche, pour l’aider à se lever mais il n’en a pas encore besoin.

La Légion exhorte les politiciens à ne pas oublier nos obligations envers les anciens combattants et leur famille, en décidant de quelle manière dépenser. « Nous ne devrions pas oublier toutes les promesses que nous avons faites aux anciens combattants : de nous occuper d’eux et de leur famille s’ils ne revenaient pas ou s’ils ne pouvaient pas s’en occuper eux-mêmes », dit Allard. « Il s’agit simplement d’un élément de confiance. »

« Vu les constatations récentes comme quoi les déploiements stressants peuvent avoir des effets sur la santé, à long terme, il est très important que le Canada tienne sa promesse d’offrir des soins aux anciens combattants », dit le Conseil consultatif de gérontologie dans son rapport de 2006 intitulé Parole d’honneur — L’avenir des prestations de santé pour les anciens combattants du Canada. Il y suggère d’amalgamer les programmes sociaux et de santé d’ACC pour créer les Services intégrés aux anciens combattants, un conti­nuum de soins dépendant des besoins et grâce auquel bon nombre de plaintes concernant le PAAC et d’autres programmes d’ACC disparaitraient.

Les pires plaintes sur le PAAC concernent l’inadmissibilité et la complexité des processus d’admissibilité et de demande. La Légion, entre autres, recommande l’extension du PAAC à tous les anciens combattants frêles, anciens alliés, veuves, soignants et membres et vétérans de la GRC. « Toutes les veuves devraient être acceptées dans le PAAC, quels que soient leurs revenus », dit Joyce Carter, une dame de 81 ans du Cap Breton. « Elles ont toutes fait des pieds et des mains pour s’occuper de leur mari, pendant des années, après qu’ils ont quitté les forces. S’ils n’étaient pas blessés, ils étaient tout au moins traumatisés par ce qu’ils avaient vu.  »

Le manque de fonds n’est pas une raison, dit cette militante des droits au PAAC pour les veuves.  « Le gouvernement trouve l’argent pour des choses moins importantes et ils le font sans débats ou révision. » Quand son époux Murdock est mort, en 2000, après 55 ans de mariage, les règles permettaient aux survivants de recevoir les avantages pendant un an. Quand ils étaient interrompus, beaucoup de récipien­daires se retrouvaient dans de mauvais draps.

« Je m’en suis trouvée accablée, dit-elle. On est sans ressources. » Alors elle s’est mise à faire campagne pour que les veuves d’anciens combattants qui y avaient droit obtiennent les avantages à vie, ce qui est arrivé en 2003. Elle continue de faire pression pour les avantages aux veuves.

Michael Hill d’Orangeville (Ont.) fait pression de la part des anciens alliés de guerre au Canada qui ont perdu leur droit au PAAC en 1995. « C’est une question de principe, dit-il. Ils se sont battus du bon côté. C’est très important pour ces gars d’essayer de rester chez eux. » Et pour le gouvernement « c’est une bagatelle. C’est une disposition crépusculaire, car ils meurent rapidement. C’est la pire des injustices d’essayer d’économiser une couple de dollars sur des gens à qui on doit tant. »

L’ancien allié de guerre Bill Edge de 85 ans s’est senti froissé quand ses avantages ont été interrompus. « Je me sens comme un citoyen de deuxième classe dans un pays de première classe. »

Il a servi dans le Royal Corps of Signals à la Seconde Guerre mondiale et a déménagé au Canada au début des années 1950. Quand il a pris sa retraite, en 1988, on lui a remis une carte où il était indiqué qu’il avait droit au PAAC. « Je n’ai même pas eu l’occasion de m’en servir » avant 1995, année où les anciens alliés de guerre ont perdu leur droit. Ce qui le navre c’est qu’il « avait reçu une lettre où on lui disait (qu’il y avait) droit suite à une clause grand-père. Ça fait 66 ans que je suis au Canada. Le jour J, j’étais sur les plages; je me suis battu en France et en Allemagne. J’ai même combattu avec les Forces canadiennes » dans une armée internationale que dirigeait un général canadien et qui se composait d’une division de Polonais, deux de Britanniques, deux de Canadiens et deux d’Américains. « On se battait sous le même drapeau. »

Son revenu s’élève à environ 2 200 $ par mois et il en débourse presque un dixième pour des médicaments contre le cancer prostatique, qui ne sont pas couverts par l’Assurance-santé de l’Ontario. Il a de plus en plus de difficultés à rester chez lui. « Je vais mourir ici, quitte à y laisser ma vie », dit-il.

Modérer les critères d’ayant droit assurerait à tous les anciens combattants frêles l’obtention des avantages du PAAC, ainsi que d’autres avantages quand ils en ont besoin. « Parmi les insuffisances principales : les prestations de traitement du PAAC ne sont offertes qu’à une petite partie des anciens combattants », est-il dit dans le rapport du CCG. Il y estime que 70 000 anciens combattants ne touchent pas de prestations de traitement ou du PAAC, qu’ils y aient droit ou non.

De dire Allard, la Légion se soucie beaucoup des anciens combattants frêles, qui ne peuvent guère se battre pour leurs propres avantages. « Le point crucial du problème c’est que l’accès s’obtient principalement par le droit aux avantages d’invalidité. » Mais il y a beaucoup d’anciens combattants qui n’ont pas d’affection donnant droit à une pension reliée au service militaire, même s’ils en ont plusieurs qui ensemble les rendent frêles. Quelque 40 pour cent d’entre eux souffrent aussi de démence.

Même Thompson, dans son témoi­gnage devant le Sous-comité des anciens combattants, en mars, disait que ce n’est pas logique du tout que « certains anciens combattants n’aient pas droit au programme le plus économique et efficace que nous ayons, le PAAC, parce qu’ils n’ont pas de maladie donnant droit à une pension », mais qu’ils aient droit aux soins de longue durée qui sont plus dispendieux.

« Nous avons modifié certaines […] règles internes pour étendre le PAAC à certains de ces anciens combattants aux derniers stades de leur vie qui normalement n’y auraient pas droit », dit Thompson au comité.

Il y a plusieurs manières de donner les avantages du PAAC aux anciens combattants frêles qui n’y auraient pas droit autrement, dit Mogan. Il y a un programme qui offre les soins à domicile aux vétérans de la Seconde Guerre mondiale et à ceux de la guerre de Corée, avec les soins infirmiers aussi, en attendant une place à long terme. « On savait qu’il allait falloir environ 20 000 places pour soins à long terme de plus. » En 1999, les avantages du PAAC ont été offerts aux gens qui attendaient les soins à long terme, chez eux. Quand les places sont devenu disponibles, « 95 p. 100 ont dit préférer rester chez eux », avec les soins à domicile. Le lancement officiel du programme a eu lieu en 2003.

Quant aux anciens combattants frêles qui n’ont pas droit au PAAC, ou qui sont sur une liste d’attente : « si un ancien combattant recevait un crédit d’impôt civil (pour invalidité) et s’il était frêle aussi, les deux ensemble satisferaient aux conditions du PAAC », dit Mogan. Revenu Canada couvre la cécité, la thérapie de survie, la déficience pendant plus d’un an qui empêche de parler, d’entendre, de marcher, d’utiliser les toilettes, de se nourrir, de s’habiller tout seul, ou d’accomplir les fonctions mentales nécessaires à la vie de tous les jours. « Entre 10 et 15 p. 100 des gens de plus 80 ans souffrent de quelque sorte de fragilité qui, selon les définitions à Revenu Canada, donne droit à un crédit d’impôt d’invalidité et nous nous servons de ces critères, avec quelques modifications », dit Mogan.

« Ce n’est pas parfait; ne nous méprenons pas », dit Mogan, et il ajoute « nous utilisons une interprétation généreuse de l’autorité actuelle » pour inclure autant d’anciens combattants frêles que possible.

C’est peut-être la pratique, dit Allard mais « ce n’est pas la politique ». Il y a des gens qui ne le savent pas et cela engendre un manque d’uniformisation, ce qui risque de donner lieu aux « histoires d’épouvante » dont doivent s’occuper Allard et les officiers d’entraide du bureau des services, où les avantages sont accordés et puis, après un certain temps, revus et annulés. « Il y a un pro­blème si ce n’est pas écrit. »

Et il y a encore des anciens combattants dans le besoin qui n’y ont pas droit. Il y a un ancien combattant, à qui on avait refusé le PAAC, qui « avait 89 ans et son épouse a eu besoin de soins pour malade chronique », dit l’agente des services de la Direction du Québec Debra Viskelis. « Il a demandé l’entretien du domicile de base et on le lui a refusé ». Sa santé s’est détériorée, alors on a jugé, dans le cadre du système de santé provincial, qu’il avait besoin de soins pour malade chronique. Il a ensuite eu gain de cause lors de son appel au PAAC parce qu’il a maintenant des faiblesses multiples. Est-ce qu’il serait resté en santé si on lui avait accordé le PAAC avant? « Qui sait? dit Viskelis. Mais l’entretien du domicile et du terrain ne coute même pas 3 000 $ par année; les soins pour malade chronique peuvent couter des milliers de dollars par mois. »

Les critères pour ayant droit et le processus de demande du PAAC, des soins de longue durée et des avantages de traitement sont « très, très compliqués », dit Allard. Il dit que c’est en partie parce que les programmes ont évolué au fil du temps et qu’ACC « essayait d’être plus généreux » en ajoutant des avantages et des catégories pour que davantage de personnes puissent y avoir droit.

La recommandation du CCG concernant les services intégrés simplifierait l’admissibilité et les processus de demande en n’ayant qu’un seul point d’entrée et elle engendrerait un conti­nuum de soins basés sur les besoins où une personne aurait la tâche de guider les demandeurs à travers le système.

« D’après moi, le PAAC est un programme excellent », dit Hollander. C’est « probablement le seul programme de soins à domicile qui ait encore une fonction claire d’entretien et de prévention ». Cependant, « pour qu’il réalise pleinement son potentiel, je pense qu’il doit être incorporé à un système de soins intégré » qui favorise « le genre de compromis qui permettent la prestation de bons soins et les économies ».

De tels changements enrichiraient ce programme qui est déjà très réussi. « En règle générale, le PAAC fonctionne bien », dit Allard.

Chaque ancien combattant bénéfi­ciaire du PAAC que nous avons interviewé s’est dit reconnaissant des avantages qu’il reçoit. Beaucoup disent que sans avantages, ils auraient des embarras financiers.

Pour ceux dont les revenus sont insuffisants, attendre de se faire rembourser un service qu’ils ont payé est une épreuve. Carter dit qu’elle connait des veuves au seuil de la pauvreté qui, en attendant qu’on les rembourse, ont mis un terme aux services d’entretien du foyer parce qu’elles ne peuvent pas se permettre de les payer sans remboursement régulier. « Elles ont toutes du mal à joindre les deux bouts, dit-elle. C’est une lutte affreuse. »

Certaines se plaignent de la complication du processus de demande. « Même moi, je trouve ça compliqué », dit un adulte qui remplit des formulaires pour son père aveugle et qui doit obtenir des copies de fiche de rendez-vous et de la signature d’un médecin pour qu’on les rembourse. Son père paie 300 $ par mois pour l’entretien de son logis et des soins personnels et il reçoit 1 400 $ par année pour le taxi à des manifestations mondaines. Vu que les versements ont un plafond, « le gouvernement devrait faire confiance aux anciens combattants davantage; ils n’ont pas l’intention d’escroquer le système ».

« Des fois, j’ai l’impression que ce sont les comptables qui ont la charge de ce programme », dit Viskelis.

Certains disent qu’il faudrait faire preuve de plus de délicatesse avec les anciens combattants âgés. « On se fait traiter comme un numéro. Ou un mendiant », dit un ancien combattant de 86 ans. Enfin, c’est peut-être le prix de l’équité, car ACC veut s’assurer que c’est l’ancien combattant qui obtient les avantages, qu’il n’est pas victime de mauvais traitements.

Plusieurs disent que les communications pourraient être améliorées. « Tous les anciens combattants devraient être avisés, sans exception, de ce à quoi ils ont droit », dit un ancien combattant montréalais. Bien que les préalables pour l’admissibilité et les modifications aux programmes soient publiés au site de la toile d’ACC et dans le trimestriel d’ACC Salut! la clientèle cible ne les lit peut-être pas, dit Viskelis. Allard remarque que les médias de masse n’annoncent pas suffisamment les avantages. Le rapport du comité permanent conseillait à ACC de faire plus pour joindre les anciens combattants ruraux et les aborigènes, et qu’il devrait profiter des presque 1 500 filiales de la Légion pour communiquer avec les anciens combattants éloignés.

La Légion se fait un plaisir de les aider, à tous points de vue : qu’il s’agisse d’aider les anciens combattants à faire une demande à un programme ou d’aider ACC à mettre au point ses programmes. Les anciens combattants ne sont pas obligés d’être membres de la Légion pour demander de l’aide, à n’importe quelle filiale de la Légion.

« Le PAAC est un programme extra », dit Allard. « Il permet aux gens de rester chez eux et c’est ce qu’ils veulent. Il leur donne un certain confort pour leurs vieux jours. Il y a des éléments du PAAC qui devraient être étudiés et copiés à travers le pays », dit-il, même si ce ne serait pas du tout facile de mener à bien un programme national d’autonomie pour ainés dans la démarche fragmentée du Canada en matière de santé. « Y a-t-il une solution simple? » demande-t-il. « Probablement pas; mais c’est un programme très, très bon, alors on voudrait qu’il existe partout au pays. »

LRACC : Pour le service et l’honneur

de g. à d. : le président national Wilf Edmond, le brigadier-général Md Humayun Kabir du Bangladesh et la  lieutenante-colonelle Florence Gittens de la Barbade. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

L’aide aux anciens combattants du Commonwealth est au cœur de la Ligue royale des anciens combattants du Commonwealth (LRACC) depuis presque 90 ans; mais un besoin d’aide si accablant peut porter les bénévoles les plus résolus au désespoir. Le message des délégués au 30e congrès triennal de la LRACC, à Accra (Ghana), a été reçu cinq sur cinq : nous continuons quand même, parce que c’est impensable autrement.

Ils disent que c’est impensable de ne pas offrir de l’aide au Zimbabwe, où les anciens combattants souffrent de privations physiques et économiques dans le régime brutal du président Robert Mugabe. Il est impensable de ne pas les secourir au Myanmar (l’an­cienne Birmanie), où les anciens combattants se trouvent dans la pire des misères sous la domination militaire et où, en mai dernier, l’assaut des cyclones et des inondations a empiré leur vie. Il est impen­sable de ne pas donner un coup de main quand les ouragans ravagent les Antilles.

Le mélange de désastres naturels et de pauvreté est implacable, alors les délégués de la LRACC se sont assemblés, du 19 au 23 juillet, pour chercher des remèdes. Un soir humide en Côte-de-l’Or, en Afrique, ils se sont assemblés pour discuter des vicissitudes des 60 000 anciens combattants qui restent parmi ceux qui ont servi la couronne durant les deux guerres mondiales. Ils ont été rejoints à Accra (Ghana) par Son Altesse Royale, le duc d’Édimbourg et les 78 délégués ont été soudés par un seul principe : le désir d’épauler les milliers d’anciens combattants qui ont répondu à l’appel quand le Commonwealth se trouvait dans le pire des dangers et qui sont actuellement dans le besoin. Ils représentaient 43 des 48 pays de l’organisation caritative et toutes les 56 organisations membres sauf neuf.

Une grande partie des pays auxquels la Grande-Bretagne a accordé l’indépendance ne se sont pas sentis obligés envers les anciens combattants du Commonwealth, alors c’est pour leur venir en aide et, dans certains cas, venir en aide aux personnes à leur charge, que la ligue a été créée en 1921. Elle s’est d’abord appelée Ligue des anciens combattants de l’empire britannique et, à la fin des années 1950, quand les nations du Commonwealth obtenaient l’indépendance et que des organisations d’anciens combattants y adhéraient, l’œuvre a changé son nom à Ligue des anciens des armées du Commonwealth britannique. En 2003, le nouveau nom, Ligue royale des anciens combattants du Commonwealth, a obtenu la sanction royale.

Le conseiller juridique honoraire de la LRACC Brian Watkins (au c.) bavarde avec les délégués Avis Nathan (à g.) et Samuel Nathan de Saint-Kitts-et-Nevis. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

La réunion du mois de juillet a commencé en honorant ceux qui ont perdu la vie à la Seconde Guerre mondiale. Les délégués ont pris l’autocar pour se rendre à une cérémonie au cimetière commémoratif militaire à Christiansborg, un faubourg d’Accra. Là-bas, 419 soldats, dont huit canadiens, ont été enterrés côté à côte. Douze vagues de porteurs de couronne ont suivi le duc d’Edimbourg lors d’une cérémonie réglée par la Veterans Association of Ghana. Le Canada, représenté par le président national Wilf Edmond, faisait partie de la première vague. Le président sortant Jack Frost a porté une couronne de la Grenade. Par la suite, le prince s’est mêlé aux anciens combattants du Ghana qui, tous, se sont battus en Birmanie et détiennent l’Étoile de Birmanie.

En après-midi, les délégués se sont divisés en quatre groupes de discussion régionaux, une innovation au congrès de cette année ayant pour objet d’offrir l’occasion aux gens de même disposition de partager des idées sur l’avenir. Le secrétaire national Duane Daly a présidé la discussion de la région comprenant les pays des Antilles et le Canada. Il dit des participants qu’ils étaient « un groupe petit mais très cohésif, dont les membres partageaient un grand nombre de valeurs et de soucis ». Les discussions se sont portées sur les moyens d’encourager les anciens combattants mo­dernes à agir davantage et sur les idées qui serviraient à persuader les gouvernements de fixer des normes minimales de soins pour les anciens combattants du Commonwealth.

À g. : les délégués Kingsley Nelson de Guyana et Reginald Cherebin de Sainte-Lucie discutent des affaires de la LRACC. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Sam Nathan, délégué de Saint-Kitts et Nevis, s’est dit inquiet de l’avenir de la LRACC : « il y a des années que nous nous occupons des anciens combattants, ce qui est tout à fait juste, mais c’est aussi l’occasion de nous tourner vers la camaraderie ». Nathan insistait sur l’importance du maintien des relations militaires qui ont été créées dans la ligue au cours des 87 dernières années.

Le major-général australien Bill Crews, président de son groupe régio­nal, s’est penché sur la question. « Un jour ou l’autre, tous les anciens combattants d’avant l’indépendance et leur veuve, vont malheureusement trépas­ser. Ainsi, il est clair que la ligue a deux choix en arrivant à ce point-là. Le premier, que la dernière personne éteigne les lumières et ferme la porte en sortant. Le travail sera fini. L’autre, que la ligue trouve un moyen de se réinventer et de jouer de nouveaux rôles, avec de nouvelles fonctions. »

La LRACC est administrée par un petit secrétariat situé à Londres (Angleterre) et le colonel et secrétaire général Paul Davis a pensé à des rôles que les délégués pourront avoir pendant encore bien des années. « Le travail d’agence que nous faisons a triplé en trois ans, jusqu’à 331⁄3 p. 100 de notre bien-être total et il ne s’arrêtera jamais. Il nous faut des gens sur place pour faire ce travail. »

Le président national Wilf Edmond (à g.) et le secrétaire national Duane Daly se joignent aux autres chanteurs à la fin des sessions de travail. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Le lendemain, lundi 21 mai, le vice-président du Ghana, Son Excellence Alhaji Aliu Mahama, se joignait au prince pour ouvrir le congrès officiellement. La première affaire à l’ordre du jour était de réélire le prince Philip au poste de grand président. Ce dernier a commencé par remercier son hôte. « Comme vous le savez, nous ne devions pas nous trouver ici, alors nous sommes particulièrement reconnaissants au gouvernement et à l’association des anciens combattants du Ghana de nous recevoir avec si peu de préavis. » Il y a trois ans, à Ottawa, Fidji avait été choisie comme endroit du congrès mais le coup militaire du 5 décembre 2006 l’a fait exclure du Commonwealth et il a fallu trouver un nouveau lieu. À cause des nouvelles circonstances, le congrès d’Accra est le premier financé entièrement par la LRACC et, pour des raisons d’économie, il a été réduit de six jours à quatre.

Le prince s’est aussi concentré sur les catastrophes mondiales récentes. « Il me semble que c’est déjà assez mal que les anciens combattants soient défavorisés d’une façon ou d’une autre mais les ra­va­ges naturels en Birmanie et l’augmentation des prix de la nourriture mettent tous les membres et la société que nous essayons d’aider à rude épreuve. Alors je suis heureux que la ligue ait dispensé davantage de fonds de bien-être l’an dernier que depuis sa fondation, en 1921.

En 2007, plus de 1 535 171 £ (3,15 millions de dollars canadiens) ont été dépensés en bien-être à travers le Commonwealth, l’octroi le plus gros, 237 965 £, au Zimbabwe. Dave Macneill du Zimbabwe a expliqué les écueils sur lesquels on bute dans son pays. « Il y a trois semaines, une pinte de bière coutait trois milliards de dollars zimbabwéens et, en trois semaines, le prix est passé à trois cents milliards de dollars. » Il a donné encore un exemple. « Nous, la Légion, avons demandé un octroi pour payer les salaires d’entretien de l’équipement, etc. On nous a donné mille livres en avril dernier. Nous avions donc reçu la grosse somme de presque 400 milliards de dollars zimbabwéens. En avril, c’était beaucoup d’argent et on était on ne peut plus ravis mais, voyez vous, aujourd’hui c’est à peine plus que le prix d’une bière. »

De déposer des couronnes (de g. à d.) A.J. Liardet of Hong Kong, le brigadier Ram Karan Singh Gulia de l’Inde et le colonel C.B.L. Morgan de Guyana. [ILLUSTRATION : JENNIFER MORSE]

Le président national Wilf Edmond dit en résumé que « un ancien combattant pourrait s’asseoir pour prendre une bière mais ne plus pouvoir la payer avant de la finir ».

Il y a eu d’horribles tragédies en Asie aussi cette année. Bien que le Myanmar ne fasse pas partie du Commonwealth, il y a des milliers de gens dans ce pays qui se sont battus pour la Grande-Bretagne, alors, en 2001, la ligue s’est jointe à la nouvelle organisation d’anciens combattants : la Burma Forces Welfare Association. Sherry Scott, qui représentait la Birmanie, a parlé des difficultés qu’on éprouvait à aider les anciens combattants du Commonwealth après le cyclone Nargis et les inondations qui ont dévasté le Myanmar en mai dernier. Ce sont toujours les jeunes et les vieux, les plus vulnérables lors de désastres naturels et, les jours sui­vant le désastre, Scott n’a réussi à locali­ser et aider que 11 anciens combattants. « On voulait simplement les aider, dit-elle. On veut les aider d’instinct […]. Le tout premier jour, la fille d’un de nos anciens combattants nous ayant reconnus, elle nous a dit que son père était parti avec la grande vague. Son père était parti, sa fille était partie, tous ses petits-enfants étaient partis, et il ne restait plus qu’elle. Son seul revenu était l’argent qu’on donnait à son père. »

Le colonel et trésorier honoraire de la ligue Michael Winarick a rappelé aux congressistes que les octrois canadiens et australiens étaient remis directement aux bénéficiaires des Antilles et de l’Australie, en plus des fonds, 1,5 million de livres, distribués par le quartier général de la LRACC. Il dit : « nous sommes tous rede­vables à la LRC de son grand engagement financier et de son soutien constants. Elle a donné l’équivalent de 173 000 £ rien que l’an dernier, le chiffre le plus élevé de tous les temps. » Le soutien formidable de la LRC a continué en 2008, ce que le Congrès national a prouvé cette année. Les dons et les promes­ses pour le soutien des anciens combattants et des personnes à leur charge aux Antilles se sont élevés à la somme record de 312 940 $.

D’après la constitution de l’œuvre de bienfaisance, les organisations membres doivent se rencontrer tous les trois ans pour discuter de résolutions. Cette année, trois modifications à la constitution ont été proposées. La définition d’ancien combattant et de personne à charge a été clarifiée. On s’est mis d’accord sur des frais d’inscription de 10 £ par organisation membre et, pour économiser les fonds et réduire les dépenses, il a été résolu que les congrès à venir aient lieu tous les quatre ans plutôt que tous les trois ans comme avant. Les délégués ont fini par voter d’organiser le congrès de 2012 à Malte.

Le discours de fermeture a été prononcé par Brian Watkins, président du comité de direction de la LRACC. Il a expliqué pourquoi, d’après lui, des dizaines de milliers de combattants se sont portés à l’aide de l’Angleterre durant les guerres. « Ils ont répondu à l’appel parce qu’ils croyaient tous aux valeurs et aux idéaux qui poussent encore les hommes. Les valeurs qui nous tiennent à cœur, dans cette ligue, tous autant que nous sommes […]. L’amour pour la nation, la loyauté, l’honneur, le sacrifice, l’humanité, le devoir. Ils ont obéi à l’appel du devoir. Et, comme eux, nous devons le faire aussi. Nous devons obéir à l’appel du devoir que nous avons envers eux. » Watkins a terminé en citant l’épitaphe inscrite sur le mémorial de Kohima, en Birmanie. « Quand vous rentrerez chez vous, parlez-leur de nous; dites-leur que, pour vos lendemains, nous avons donné nos aujourd’huis. »

Alors ils continuent, parce que c’est impensable autrement.

Programme d’autonomie des anciens combattants : Le secours de la Légion

legionwebheaderfre.jpg

Le Programme d’autonomie des anciens combattants (PAAC) a beaucoup changé depuis son institution, en 1981, et la Légion royale canadienne l’a épaulé à chaque instant.

Le programme a été mis en place pour aider Anciens combattants Canada à s’occuper de la crise qui menaçait le domaine des places de soins à long terme suite au vieillissement des vétérans des services militaires. À ce moment-là, les ainés désireux de rester autonomes n’avaient pas beaucoup de choix et on comptait beaucoup sur les établissements de soins à long terme. « À la fin des années 1970, on craignait que le vétéran de la Seconde Guerre mondiale ne surchargent le système de places prioritaires parce qu’il ne pouvait en être autrement », dit Darragh Mogan directeur général ede la Direction générale de politiques en matière de programmes et de services, à Charlottetown. Le PAAC a été conçu pour aider les anciens combattants admissibles à rester chez eux, retardant ainsi leur institutionnalisation, peut-être à jamais.

« Nous (à la Légion) disions au gouvernement qu’il allait y avoir des pro­blèmes par rapport aux places de soins de longue durée avant que quiconque ait pensé au PAAC », dit Pierre Allard, directeur du Bureau national d’entraide de la Légion royale canadienne.

Le Programme pour anciens combattants avançant en âge, qui à l’origine ciblait les pensionnés invalides de guerre, s’est appelé Programme d’autonomie des anciens combattants en 1984 et, au fil du temps, les avantages ont été étendus aux anciens combattants recevant une pension d’invalidité, à ceux qui avaient de faibles revenus, à ceux des services du Canada et à ceux qui ont une pension de zone de service spécial, ainsi qu’aux vétérans de la marine marchande et à ceux de certains groupes civils.

En 1990, les avantages d’entretien du ménage et du terrain ont été étendus à ses survivants, pendant un an, suite au décès de l’ancien combattant qui en bénéficiait. En 2003, cela a été allongé à un avantage à vie. En 2008, 282 millions de dollars ont été prévus pour les avantages aux veuves et aux soignants qui reçoivent le crédit d’impôt pour invali­dité ou le supplément de revenu garanti de Revenu Canada, ou les deux.

Au fil des années, les services couverts ont aussi été élargis pour inclure les soins ambulatoires, les adaptations au domicile et les traitements à domicile. « L’avis de la Légion a été demandé à chaque modification du PAAC », dit Allard. « Nous avons prôné à chaque étape; l’institution du PAAC d’abord et puis ses améliorations. »

On continue encore aujourd’hui — les délégués au Congrès national de 2008 ont adopté 10 résolutions demandant des améliorations au PAAC allant de la simplification de l’admissibilité et des critères de demande, à l’extension des avantages aux anciens combattants frêles, anciens alliés, membres de la GRC, veuves et soignants, ainsi que l’extension des avantages comme le remboursement, aux épouses et aux familles, des ser­vices de transport qui sont couverts pour les donneurs de services extérieurs.

CORÉE : Tension et souvenir

Les représentants des anciens combattants aborigènes et métis s’assemblent à une cérémonie du lever du soleil au cimetière commémoratif des Nations Unies. [PHOTO : TOM MACGREGOR]

Le meurtre, cet été, d’une touriste sud-coréenne a jeté un froid sur la délégation d’Anciens combattants Canada en visite à Séoul en l’honneur du 55e anniversaire de l’armistice en Corée, qui a été signé le 27 juillet 1953.

Park Wang Ja, ménagère séoulienne de 53 ans, se promenait sur la plage d’une zone touristique de la Corée du Nord quand, du dire des autorités nord-coréennes, elle s’est égarée dans un secteur militaire et a été touchée par deux balles. Elle avait omis de répondre à des cris et à un coup de semonce.

La mort, en plus du fait que la Corée du Nord a refusé que les autorités sud-coréennes examinent la scène, a suscité un revers en ce qui concerne l’espoir de renouveler les discussions entre les deux Corée. L’ouverture de la région touristique avait été considérée comme un signe que le nord désirait s’ouvrir. La région touristique était une bénédiction pour le pays communiste qui, en mal de fonds, espérait obtenir un peu de la prospérité évidente en Corée du Sud.

La tension était évidente également à l’extérieur de l’hôtel Plaza de Séoul, où habitait la délégation. Le Plaza, devant la mairie, avait récemment été le lieu de manifestations quand le gouvernement sud-coréen avait décidé de recommencer à importer du bœuf des États-Unis après l’embargo de cinq ans causé par la mala­die de la vache folle.

Les manifestations paisibles étaient un risque suffisant pour que, chaque soir, la pelouse du Plaza soit entièrement entourée d’autobus pleins de policiers antiémeute en uniforme noir. Leurs matraques et leurs boucliers se trouvaient dans les autobus, au cas où ils en aient eu besoin.

Le Monument dédié aux Canadiens tombés au champ d’honneur en Corée au cimetière commémoratif des Nations Unies à Busan. [PHOTO : TOM MACGREGOR]

Les manifestations avaient commencé à cause du bœuf mais, d’après la plupart des commentateurs, elles avaient conti­nué en réaction à la froideur du gouvernement conservateur de Lee Myung-bak envers les Nord-Coréens, laquelle avait dissipé la détente Nord-Sud créée par ses prédécesseurs.

Telles étaient les nouvelles quand le ministre d’Anciens combattants Canada, Greg Thompson, arrivait à la tête d’une délégation de 110 personnes pour célé­brer l’armistice de la guerre de 1950-1953 où le Canada avait perdu 516 âmes. Bien que la Corée du Sud soit aujourd’hui un pays prospère, dont l’économie est la quatrième en importance en Asie, les souvenirs de la guerre, qui n’a jamais fini officiellement, allaient être évidents durant le voyage, lequel allait durer du 7 au 16 juillet.

Thompson était accompagné par 36 anciens combattants, leurs soignants, des parlementaires, des délégués de la jeunesse et des représentants de plusieurs organisations d’anciens combattants, dont la Légion royale canadienne. L’Association canadienne des vétérans de la Corée était représentée par son président Terry Wickens, d’Elliot Lake (Ont.). Le trésorier national Michael Cook, membre de la filiale Cloverdale de Surrey (C.-B.), représentait la Légion et Buster Brown d’Halifax, membre du Comité national de la défense de la Légion, avait été nommé par la Légion pour représenter les membres des Forces canadiennes à la retraite.

Il y avait aussi 12 représentants d’organisations autochtones et métisses qui allaient participer à une cérémonie spéciale, au point du jour, au cimetière commémoratif des Nations Unies de Busan, que les Canadiens appelaient Pusan durant la guerre.

Le ministre des Anciens combattants Greg Thompson plein une pincée d’encens au Cimetière national de la République de Corée à Séoul. [PHOTO : TOM MACGREGOR]

Les délégués s’étaient rencontrés pour la première fois à Vancouver, à l’occasion d’un souper durant lequel les officiels d’ACC avaient fait un exposé.  Le lendemain matin, ils avaient pris un avion Airbus des Forces canadiennes, qui avait fait escale à Anchorage en Alaska avant de partir pour l’Asie.

Bob Rose de Belleville (Ont.), qui a servi dans le 426e Escadron (de Thunderbirds), connaissait bien ce trajet. « J’ai fait 16 traversées — huit allers-retours », dit-il. « On était basés à la McChord Air Force Base, à Washington. On allait de là-bas à Anchorage et puis ensuite à Tokyo, chercher les ravitaillements pour les troupes coréennes. »

En arrivant au nouvel aéroport international d’Incheon, les délégués ont vu des indications de prospérité, d’une économie qui croît plus vite que son infrastructure. Il y avait des embouteillages sur une grande partie des 26 ponts menant à Séoul.

Une visite au cimetière national de la République de Corée, à Séoul, a amorcé les événements officiels du pèlerinage. Des gardes de l’armée, de la marine et de l’aviation étaient en rang pour recevoir les anciens combattants à la cérémonie protocolaire. Thompson fut accueilli par Ki-Yoon Kwak, directeur du cimetière, au son d’une musique militaire et on lui offrit des gants blancs de cérémonie. Après les hymnes nationaux, Thompson, qui avait déposé une couronne, a été invité à mettre une pincée d’encens dans un vase de cérémonie.

L’entrée du cimetière est bordée par des statues géantes qui représentent le passé du pays. Elle donne sur une pièce pleine de fleurs. Les délégués, ressortant de la chapelle du souvenir, font face au grand cimetière qui couvre plusieurs collines surplombant le fleuve Han. Le cimetière contient 165 000 tombes de soldats, de policiers et de réservistes morts au service de leur pays.

Après avoir regardé les tombes, les délégués ont visité les monument et musée commémoratifs nationaux de guerre coréens. Le musée retrace plusieurs siècles du passé de la Corée. Il s’agit d’un pays qui a fait l’objet de conquêtes, à plusieurs reprises, par les forces impérialistes chinoises et japonaises. Le musée ne sert pas seulement à raconter l’histoire du conflit de 1950-1953.

Les vétérans du Royal Canadian Regiment Jim Gunn (à g.) et Russ Cormier évoquent leurs souvenirs. [PHOTO : TOM MACGREGOR]

L’ambassadeur du Canada en Corée, M. Ted Lipman, s’est joint à la délégation lors d’un diner offert par Kim Yang, ministre des affaires des patriotes et des anciens combattants. « En Corée, il y a un dicton qui dit qu’un arbre avec des racines profondes peut plier sous le vent », dit Kim en recevant la délégation. « Nous pensons que l’amitié entre la Corée et le Canada aussi a des racines très profondes. »

Et Thompson répondit : « en prenant place autour de la table pour partager notre repas, on s’aperçoit que, bien que nos deux pays soient très éloignés sur les mappemondes, nous sommes tout proches de bien d’autres façons. Nous avons une histoire commune et un engagement inaltérable envers les idéaux que sont la paix et la liberté. Et nous croyons fièrement que notre histoire mérite qu’on s’en souvienne et que nos valeurs méritent d’être défendues.

« Notre détermination n’a jamais été aussi évidente que lorsque nos deux grandes nations s’épaulaient contre la tyrannie. Les peuples de nos deux nations ont pris de grands risques parce que notre cause était légitime : défendre les valeurs que nous partageons, la liberté, la démocratie et la primauté du droit. »

C’est en juin 1950 que ces valeurs ont été menacées. Après la Seconde Guerre mondiale, les forces japonaises en Corée s’étaient rendues aux alliés, dirigés par les États-Unis, au Sud alors que ceux du Nord se rendaient à la Russie.

Le 38e parallèle fut choisi, arbitrairement, comme ligne de division. Cela ne devait durer que jusqu’à ce que les forces américaines et russes quittent le pays et on espérait que la Corée serait un pays uni après le départ des étrangers. À la place, une dictature communiste était établie dans le Nord et un gouvernement instable, mais démocratique, dirigeait le Sud

Le 25 juin 1950, les forces militaires de la Corée du Nord traversaient le 38e parallèle et atteignaient Séoul peu après. Les Nations Unies, qui n’existaient que depuis cinq ans, devaient agir. Seize pays, dont le Canada, acceptèrent d’envoyer des forces sous un commandement états-unien.

Une attaque amphibie à Incheon, le port le plus près de Séoul, où se trouve actuellement l’aéroport international, prit les forces nord-coréennes par surprise. Séoul fut libérée en septembre et les Nord-Coréens se replièrent. Ils furent poursuivis jusqu’aux environs de la frontière avec la Chine, mais cette dernière intervint, envoyant une grande force qui repoussa les armées de l’ONU et de la Corée du Sud jusqu’au parallèle 38, à leurs positions le long de la rivière Imjin.

À la mi-février 1951, des unités du Canada, de la Grande-Bretagne, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l’Inde s’assemblaient en une force du Commonwealth. Ce groupe prit part à une poussée en direction nord vers le 38e parallèle. En fin avril 1951, les Chinois et les Coréens du Nord ripostaient dans les secteurs de l’ouest et de l’ouest central. Les troupes états-uniennes furent obligées de se replier et les Canadiens et les autres troupes du Commonwealth prirent part au combat pour les aider à battre en retraite.

Les hostilités se sont poursuivies pendant deux ans de plus mais la bataille piétinait, les deux côtés se retranchant près du 38e parallèle. En fin de compte, l’armistice est arrivé, à Panmunjom, en juillet 1953. Cependant, la Corée du Sud n’a jamais signé l’armistice, alors, théoriquement, elle est encore en guerre avec le Nord.

La délégation a eu une idée du style de vie qu’avaient les troupes coréennes après le cessez-le-feu, à l’occasion d’une visite au poste d’observation de Sang Seung, au nord de Séoul. Il est interdit d’y prendre des photos et on considère qu’il est trop risqué de permettre l’accès libre aux touristes.

La sous-ministre des Anciens combattants Suzanne Tining se joint au représentant de la Légion Michael Cook à Naechon. [PHOTO : TOM MACGREGOR]

De là, plusieurs des anciens combattants nous ont indiqué les zones où ils avaient patrouillé. « C’est un pays affreux pour le combat », dit Russ Cormier, âgé de 76 ans, de London (Ont.). Il le sait bien. Il a passé une bonne partie du temps qu’il était en Corée à cet endroit, en patrouille pour le Royal Canadian Regiment, à observer l’autre côté. « On sortait seulement la nuit. On pouvait nous voir durant la journée. »

Hubert Lalonde, membre âgé de 77 ans de la filiale Chippawa de la Légion, de Niagara Falls (Ont.), a servi dans la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry. Il se souvient des patrouilles au front. En mars 1952, un de ses compagnons et lui ont été atteints par un obus. « On s’est fait couvrir de terre mais on n’a pas été blessés. J’allais dire que les obus ne tombent jamais au même endroit quand le deuxième est arrivé », dit-il.

« Voyez-vous cette marque près de mon œil? » dit-il en indiquant une tache foncée. « C’est de la terre de Corée que je transporte partout. On m’avait dit que l’éclat allait ressortir tout seul, et c’est arrivé. Mais la terre est restée là. »

Le lendemain, la délégation est allée au Jardin commémoratif canadien de la guerre de Corée, à Naechon. Il est au cœur de la vallée de la Gapyong, que les Canadiens appelaient alors Kapyong. C’est là qu’a eu lieu une des batailles les plus terribles de la guerre. En avril 1951, le 2e Bataillon de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry a failli être soumise par les vagues de soldats chinois qui déferlaient sur lui. En fin de compte — dernière tentative, fructueuse, pour repousser l’ennemi — les officiers de la PPCLI ont demandé à l’artillerie de faire feu sur leurs propres positions. Dix soldats de la PPCLI en sont morts et 23, blessés. La U.S. Presidential Citation a été décernée au 2e de la PPCLI et au 3rd Royal Australian Regt. suite à cette action.

« Ici, maintenant, on a peine à se souvenir que cet endroit était bien différent il y a quelque 55 ans. Il avait été ravagé par la guerre. Un endroit de souffrances terribles, un endroit où des villages entiers avaient été effacés par les bombes et dont les survivants transportaient le peu de choses qui leur restait sur le dos », dit Thompson, au jardin.

« Au milieu de toute cette misère, nos troupes arrivaient pour se mesurer à un ennemi connaissant le terrain bien mieux qu’elles, qui était bien plus habile pour gravir montagnes et collines. C’était un terrain vraiment étranger, impressionnant aux yeux de nos gars des Prairies. Pourtant, ils ont tous trouvé la force, le courage, la volonté d’aller de l’avant. »

Le moment crucial, le dernier jour que la délégation a passé alentour de Séoul, a eu lieu durant la visite à Panmunjom, où le cessez-le-feu a été négocié et où les deux côtés continuent de se rencontrer pour s’occuper des protocoles allant de ceux des visites touristiques jusqu’à ceux de l’aide humanitaire.

Le groupe est allé au Camp Bonafas, une enceinte américaine où les soldats états-uniens et coréens gardent la seule route entre les deux Corée. Après les renseignements donnés par des soldats américains, on dit à la délégation que des « guides prêts au combat » allaient monter dans les autocars avec eux. Le premier point de repère était ce que, d’après le guide, la revue Golf Digest avait appelé le terrain de golf le plus dangereux au monde, car il y a des terrains de mines de trois côtés. « La tension est très, très élevée actuellement, » dit le guide aux pèlerins quand ils arrivaient aux trois édifices à un étage peints en bleu. Des gardes de la République de Corée se tiennent à un bout de chaque édifice et des gardes nord-coréens à l’autre. « Ne faites aucun geste vers les Nord-Coréens. Quoi qu’ils fassent », dit-on au groupe. Mais c’était difficile car des civils nord-coréens visitaient l’autre côté et ils saluaient les Occidentaux de la main.

Les soldats sud-coréens sont entrainés à se tenir en position d’art martial, les poings fermés. Bien qu’ils soient immobiles comme une statue, ils sont prêts à agir. Il y en a un qui l’a fait quand une des Coréennes qui assistaient la délégation s’approcha d’une chaise pour la bouger. Le soldat lança rapidement un cri d’art martial, présentant une main ouverte verticalement et dit à la femme de ne pas s’approcher davantage. Elle recula et le garde reprit son poste.

Il y a une ligne au centre de la pièce qui représente le 38e parallèle. Bien qu’on permette aux voyageurs de traverser la ligne un instant, on les avait avertis de ne pas s’approcher de la porte qui donne sur le côté nord de l’enceinte.

La délégation a visité un autre lieu un peu plus loin le long de la route, sans toutefois pouvoir prendre des photos. Il s’agit de Daeseong-dong, c’est-à-dire village de la liberté, où des Coréens habitent encore, qui exploitent des fermes viables. Les résidents doivent soit avoir habité là, soit être des descendants de gens qui y habitaient, quand la zone démilitarisée a été établie. Ils peuvent vendre leurs récoltes en Corée du Nord ou du Sud, mais ils vivent dans des conditions sévères. Tout le monde doit quitter les champs et retourner au village à la tombée de la nuit et chez eux avant minuit.

Le « pont de non-retour » n’est pas loin de là. C’est là que les prisonniers ont été échangés après l’armistice. Les prisonniers avaient le choix. Ils pouvaient aller en Corée du Nord ou du Sud, mais quand ils avaient traversé le pont, ils ne pouvaient plus revenir. Bien que beaucoup de prisonniers du Nord aient bondi sur l’occasion d’aller vivre en Corée du Sud, il y en a qui sont allés au Nord à cause de liens familiaux.

Parmi ces prisonniers se trouvait un Canadien, Jim Gunn de Gatineau (Qc) et un membre de la délégation. En tant que seul prisonnier de guerre de retour, on lui a permis d’aller sur le pont, escorté par des gardes américains et d’en revenir. Gunn, à qui on demande s’il se souvient d’avoir traversé le pont, dit de manière abrupte, honnêtement, qu’il ne s’en souvient pas du tout.

Cet homme de 73 ans, qui était alors simple soldat et tireur d’élite du RCR , a été fait prisonnier par les Chinois, quand il était en patrouille, le 2 mars 1953. « On savait qu’on allait se faire prendre, alors on a démonté les fusils et les télescopes et on les a enterrés avant qu’ils nous attrapent. Ils ont trouvé les armes assez vite mais ils ne savaient pas comment les remonter. Ils nous regardaient, mais on haussait les épaules », dit Gunn, et il lève les bras comme pour indiquer qu’il ne comprend pas.

Après la visite à Panmunjom, la délégation est retournée à l’aéroport prendre l’avion pour Busan. C’est là-bas que la plupart des soldats sont arrivés, par bateau, et qu’ils ont foulé le sol coréen pour la première fois.

Le cimetière commémoratif des Nations Unies à Busan, de 35 acres, contient les restes de 2 300 militaires alliés qui se sont battus aux côtés des Coréens du Sud. Trois-cent-soixante-dix des tombes sont celles de Canadiens.

Là, la délégation a réglé les dernières cérémonies, dont la première était la cérémonie autochtone de l’aube. C’était une cérémonie moins solennelle, en l’honneur des éléments, qui a eu lieu à 8 h, après le lever du soleil.

Noel Knockwood de Lake Echo (N.-É.), né dans la réserve indienne Brook, à Shubenacadie (N.-É.), il y a 75 ans, dirigeait la cérémonie. Il a servi dans le 1er Régiment de campagne du Régiment royal de l’Artillerie canadienne et, après la guerre, a été enseignant et a servi comme sergent d’armes à l’Assemblée législative de la Nouvelle-Écosse.

Les représentants de l’Association nationale des anciens combattants autochtones, des Anciens combattants des Premières nations du Canada et de l’Association canadienne des anciens combattants métis ont formé un cercle et brulé du tabac. Knockwood a dirigé des prières en micmac et en anglais. « Nous avons prié le dieu que nous connaissons. Nous appelons Dieu Grand-père/Grand-mère car nous ne savons pas de quel sexe il est. »

Knockwood se souvient d’un soldat aborigène, avec qui il a servi, qui était chauffeur. Ils avaient été en permission ensemble et l’officier que son ami conduisait voulait retourner au front. En même temps, les ingénieurs alliés utilisaient des explosifs pour faire une nouvelle route. La zone de travail n’était pas bien indiquée et ils ont roulé dans une explosion qui a causé un glissement rocheux. Les débris projetés sont passés à côté de l’officier et ont tué l’ami de Knockwood.

Pendant le service commémoratif au cimetière, Thompson dit « je sais que ce cimetière est également d’un grand réconfort aux anciens combattants qui  sont venus ici aujourd’hui. Pendant 55 ans ils n’ont pratiquement rien demandé ni à leur pays ni à nous. Mais, après réflexion, ils vous diront qu’il y a tout de même une question qui pèse lourdement sur leur esprit. Les générations futures se souviendront-elles d’eux? Les aideront-elles à respecter leur vœu de ne jamais oublier leurs camarades morts au combat?

« Ce matin, les réponses à ces questions sont claires. Nous sommes sincèrement reconnaissants envers toutes les personnes qui ont contribué à faire de ce cimetière un si beau monument à leur mémoire. »

Après le dépôt de couronnes par les représentants, le groupe s’est promené dans la section canadienne du cimetière et déposé une couronne au monument militaire coréen érigé aux morts cana­diens. Ce dernier, dévoilé en 2002, comporte une sculpture en bronze d’un soldat canadien portant un enfant coréen dans ses bras, un autre enfant à côté. Il y a un monument identique à Ottawa.

Le monument d’origine a été conçu par le vétéran de la guerre de Corée Vince Courtenay et sculpté par l’artiste coréen Yoo Young-mun. Sur l’original, ainsi que sur celui d’Ottawa, se trouvent les noms des 516 Canadiens morts à la guerre de Corée. Les mots « Nous ne vous oublierons jamais, valeureux fils du Canada » y sont inscrits.

Thompson a déposé une couronne au monument coréen et puis écouté la chorale des enfants de l’école élémentaire Suk-Po de Busan. Les chansons des jeunes, qui jouaient d’instruments traditionnels, concernaient la bravoure des Canadiens en Corée.

Malgré la tension au 38e parallèle, on s’aperçoit encore que c’est un pays qui a beaucoup prospéré au cours des dernières décennies. La Corée du Sud, nation en ruines qu’elle était, est deve­nue l’un des 10 plus grands pays exportateurs du monde et un des membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole et de l’Organisation de coopération et de développement économiques.

L’ambassadrice des jeunes à la délégation, Kathleen O’Brien de Yellowknife (T. N.-O.), dit que le voyage l’a beaucoup touchée. « Je suis allée à Vimy avec mon école, mais il n’y avait personne avec nous qui s’était battu à la Première Guerre mondiale. Ce voyage est tellement actuel et les hommes qui s’y sont battus sont avec nous », dit cette élève d’école secondaire qui avait été choisie dans le cadre du programme jeunesse Rencontres du Canada. « Je pense que j’aimerais avoir un emploi qui me permette de revenir. »

De dire Mike Cook de la Légion : « J’ai trouvé le voyage très instructif mais ce qui me surprend c’est l’hospitalité et la reconnaissance que le peuple coréen ressent envers les Canadiens ».

« Je pense que ce voyage est une révélation. On voit des villes et des routes où il n’y avait rien », dit Cormier. « Ce qui m’impressionne le plus, ce sont les visages souriants des enfants. La dernière fois que j’étais ici, ils ne sou­riaient pas. Ils avaient faim et froid. Maintenant, ils sourient et ne semblent avoir aucun souci. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est ce que nous avons fait. »