La guerre mondiale au large de nos côtes

En 1942, les U-boots commencèrent à se montrer au large de l’Amérique du Nord, dont l’U-69 qui coula le vaisseau marchand Carolus près du phare de la Pointe Mitis, Qc.[iStock; Reford Gardens; Paul Gendron/Reford Gardens]

La bataille du Saint-Laurent qui a transformé la vie des Terre-Neuviens

Il était près de minuit au bord du fleuve Saint-Laurent ce 8 octobre 1942. Bien installé dans la salle de séjour de la maison du gardien de phare à la Pointe Mitis, Qc, David Gendron, 21 ans, rédigeait une lettre d’amour.

Le reste de la maisonnée dormait : sept de ses frères et sœurs; l’institutrice de la localité qui était en pension; la mère de David, Eugénie; et son père, Octave, le gardien de phare.

Une guerre faisait rage au large des côtes et dans le monde. Elle était loin, mais pointait peu à peu son nez. La bataille de l’Atlantique avait atteint le golfe du Saint-Laurent et le fleuve.

Ce qui allait devenir la bataille du Saint-Laurent avait déjà fait des dizaines de victimes, les premières vies perdues au combat dans les eaux littorales canadiennes depuis la guerre de 1812.

Plus de 400 personnes ont péri au cours des trois saisons de navigation durant lesquelles les unterseeboots de l’amiral allemand Karl Dönitz rôdaient près des côtes canadiennes. Le trafic maritime a été coupé à certaines périodes pendant ces trois ans. Et c’est en 1942 que la plupart des pertes ont eu lieu.

En tout, les U-boots allaient couler 23 bâtiments marchands et quatre vaisseaux de la Marine canadienne dans l’estuaire et aux alentours, ainsi que cinq autres transporteurs de fret à l’île Bell de Terre-Neuve.

En juillet 1942, Octave avait signalé la présence d’un sous-marin dans la baie, entre son phare et le lieu de villégiature sur l’autre rive.

Peu après, en Allemagne, un « commandant [d’U-boot] dit que son équipage et lui avaient écouté de la musique dansante au Canada et vu les phares de voitures qui se déplaçaient sur une grande route », publia la Montreal Gazette le 15 octobre 1942. Le journal faisait remarquer que la route pittoresque de Gaspé, destination touristique privilégiée, longeait la côte près de Métis-sur-Mer, à deux pas de la Pointe Mitis.

Les frappes sous-marines étaient devenues des événements presque familiers, bien que redoutés, de la vie. »

Pointe Mitis, Qc., où habitaient David Gendron et sa famille. [Paul Gendron/Reford Gardens]

Mais, en cette soirée d’octobre, alors que s’estompaient les couleurs d’automne et que l’air devenait humide et froid, il n’y avait pas de joyeux touristes, rien que quelques marins maussades sillonnant le grand fleuve emprunté par les peuples autochtones depuis la nuit des temps, et sur lequel Jacques Cartier avait vogué pour la première fois en 1534. Quatre siècles plus tard, ce fleuve était devenu une voie vitale au commerce international et au transport d’hommes et de matériel, ainsi qu’un champ de bataille qui a marqué les civils des petites villes bordant la pitto-resque péninsule de Gaspé.

Une explosion sourde provenant du fleuve retentit soudainement, faisant vibrer les fenêtres du salon de la famille Gendron. Le jeune David, qui assurait le service de nuit en tant que gardien de phare adjoint, détacha les yeux de sa missive. Il dit plus tard qu’il était 0 h 10. Dans le journal du sous-marin, il a été noté que la première frappe avait eu lieu à 23 h 57.

Vinrent ensuite de fortes déflagrations qui firent trembler sur ses fondations de pierres carrées la maison de bois.

Le traversier Caribou allait sombrer dans le détroit de Cabot cinq jours plus tard et là, sur le fleuve, le responsable de la tragédie, le capitaine Ulrich Gräf aux commandes de l’U-69, venait de lancer une salve de torpilles.

Une seule suffit pour que coule le Carolus, petit navire à vapeur de 2 375 tonnes qui transportait des barils vides. Il se scinda en deux et sombra poupe en avant au fond du fleuve. Les amarres des barils rangés sur le pont arrière se rompirent, et ceux dans la cale en jaillirent quand fut immergée la poupe. Tout cela ne prit que deux minutes à peine.

Octave dévala les escaliers et se précipita dehors dès que le bruit retentit. Il traversa en courant les quelques mètres qui séparaient la maison du phare, puis monta à perdre haleine les escaliers en colimaçon qui menaient au pont-galerie situé à côté de la salle du phare, où il colla un œil à un vieux télescope en laiton.

Des grains de pluie avaient balayé le fleuve pendant toute la soirée, mais selon le journal de Gräf, le fleuve lui-même était « d’huile » et il présentait une « forte phosphorescence ». Comme s’en aperçut alors Octave, la visibilité était telle que sans être expert en guerre navale, on pouvait en conclure qu’un sous-marin allemand commettait ses méfaits à moins de cinq kilomètres de la plage où ses enfants avaient gambadé tout l’été.

L’U-69 avait tiré en surface. L’Hepatica et l’Arrowhead, deux corvettes canadiennes qui escortaient le convoi NL-9 de Labrador à Québec, lançaient des fusées éclairantes. Elles se seraient même servies de leurs canons de pont contre l’U-boot en fuite.

À peine un mois plus tôt, à Saint-Yvon, Qc, à 300 kilomètres de la péninsule située dans l’embouchure du fleuve, une torpille avait percuté la côte, et son explosion avait fait voler des fenêtres en éclats dans le village. Octave s’inquiétait pour son foyer et sa patrie. Il pensait même que les Allemands tiraient sur le phare.

Mais à l’époque, les téléphones étaient rares le long de la péninsule gaspésienne. Malgré l’importance de ses fonctions, Octave n’en avait pas.

La station de l’Aviation royale canadienne de Mont-Joli, Qc, se trouvait à 20 kilomètres, et le téléphone le plus près était dans le village, à cinq kilomètres de là. Il quitta la maison avec les plus jeunes de ses enfants.

« Je n’ai pas compté mes petits, avoua-t-il sept ans plus tard au magazine Maclean’s. J’en ai pris le plus possible dans la voiture, j’ai fermé les portières et j’ai filé jusqu’au téléphone. »

Le trajet fut d’une lenteur exaspé-rante. Octave déposa ses enfants à moitié endormis au bout de la route de service, assez loin de la plage pour apaiser ses craintes. Il ordonna à l’ainé de surveiller les autres, puis il s’en alla faire son rapport.

Six minutes après avoir raccroché, il vit un imposant bombardier au-dessus de la pointe qui se dirigeait tout droit vers le feu de l’action.

« Après cela, dit-il à Jack McNaught, le journaliste de Maclean’s, le gouvernement m’a installé le téléphone à la maison afin que je puisse faire mes rapports plus vite. »

Octave obtint aussi la permission d’éteindre le phare cette nuit-là. La rotation continuelle de quatre tours par minute cessa.

L’extinction des lumières faisait l’objet de débats à Ottawa. Dans les villes et les villages, on réduisait l’intensité de la lumière, mais Pointe Mitis connaissait 1 000 heures de brouillard par an, et selon les autorités, il était, semblait-il, plus important d’aider la navigation que d’atténuer la menace des U-boots. Elles avaient donné l’ordre de maintenir les feux de navigation, sauf avis contraire.

Un système finit par être mis sur pied : la CBC et Radio-Canada diffusaient des avis quatre fois par jour pour dire aux gardiens de phare quand ils devaient éteindre leurs balises. « A » comme « Alphonse » était diffusé trois fois pour maintenir les feux; « B » comme « bonbon » signifiait qu’un U-boot avait été repéré et que les activités devaient cesser jusqu’à nouvel ordre.

Toutefois, malgré le renforcement des mesures de défense pour les convois qui servaient au transport d’hommes et de matériel entre Montréal ou Québec et le Labrador ou les principaux points de rassemblement de la côte est, les effrontés capitaines de sous-marin inscrivaient bien souvent dans leurs journaux que les feux de position des navires marchands et les bouées de navigation qui servaient à les guider, ainsi que les réverbères, les maisons et les phares sur la terre ferme, étaient allumés.

C’est ainsi que 11 membres d’équipage du Carolus périrent cette nuit-là. Dix-neuf autres furent sauvés.

Gräf fit plonger son bâtiment et, après un moment de jeu du chat et de la souris ponctué de grappes de grenades sous-marines, l’U-69 s’éclipsa furtivement en laissant dans son sillage l’émoi d’un naufrage à 300 kilomètres à peine de Québec. Gräf allait causer encore plus d’agitation au large de la côte ouest de Terre-Neuve.

À la Pointe Mitis, Octave Gendron retourna à un semblant de vie normale sur sa petite bande de terre qui se jetait dans le Saint-Laurent. Il fut gardien de phare à la Pointe Mitis pendant 18 ans, jusqu’en 1954.

David Gendron termina sa lettre d’amour à sa bienaimée, Simone Leblanc. Ils se marièrent, eurent sept enfants, et vécurent ensemble pendant 45 ans.

Leur fils Paul, désormais âgé de 76 ans, nous a confié que son père avait travaillé à la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada pendant 15 ans avant d’être directeur des Reford Gardens (Jardins de Métis), lieu historique national à Grand-Métis, Qc pendant 25 ans. 

Il souligna que les événements de cette nuit de 1942 étaient restés dans les annales de sa famille.

« La bataille du 9 octobre 1942 devant Métis a marqué la vie de la famille Gendron, explique-t-il dans une entrevue par courriel. 

« Mon grand-père Octave Gendron […] est décédé en 1975, et il nous parlait souvent de la bataille du Saint-Laurent. »

« La bataille du 9 octobre 1942 devant Métis a marqué la vie de la famille Gendron, explique-t-il dans une entrevue par courriel. Elle était dans la ligne de mire. »

Le gardien de phare Octave Gendron et son épouse, Eugénie, ont habité à la Pointe Mitis de 1936 à 1954. [Paul Gendron (2); Reford Gardens; Firefly Books]

Lorsqu’il traversait le détroit de Cabot dans la nuit du 13 au 14 octobre, Gräf remarqua la fumée provenant de la cheminée du traversier Caribou. Le vaisseau du gouvernement voguait de Sydney, N.-É., à Port-aux-Basques, T.-N. Il était à 60 kilomètres du quai, et en plus des 46 membres d’équipage, il y avait 73 civils et 118 militaires à son bord. Il était 3 h 21.

L’Allemand a déclaré par la suite qu’il s’était mépris sur le traversier de 2 222 tonnes et son escorte, le dragueur de mines de 672 tonnes Grandmère, croyant qu’il s’agissait d’un transport de troupes de 6 500 tonnes et d’un « contretorpilleur à deux cheminées ». À 3 h 40, il lança une torpille qui percuta le flanc tribord du Caribou.

Le traversier coula en quatre mi-nutes, emportant 137 vies. Gräf plongea et se dirigea vers les bruits du naufrage, sachant qu’il ne serait pas attaqué à la grenade sous-marine par le Grandmère en restant à proximité des survivants en surface. Il finit par lancer un leurre et s’échapper.

Le lieutenant (M) James Cuthbert, capitaine du Grandmère, n’abandonna la poursuite pour aller à la recherche de survivants qu’à 6 h 30 : il s’agissait alors d’une priorité controversée, mais ainsi en allait-il de la procédure, et faire autrement aurait entrainé des risques pour son propre bâtiment.

Parmi les 11 enfants qui survécurent au naufrage du Caribou se trouvait Leonard Shiers d’Halifax, alors âgé de 15 mois. Sur les 46 membres de l’équipage, 15 seulement retrouvèrent la terre ferme. Cinq familles en particulier souffrirent énormément : Les Tapper (cinq morts), les Allen (trois), les Skinner (trois) et les Tavernor (le capitaine Benjamin et ses deux fils).

Les goélettes de pêche des environs affrétées par la Newfoundland Railway Company recouvrèrent 34 corps.

Le journal Royalist de St. John’s déclara que l’attaque avait été « un crime inutile ».

« Il n’aura aucun effet sur le cours de la guerre, sinon celui de renforcer notre détermination d’éliminer le nazisme, la honte de l’humanité, de notre monde », déclara-t-il.

À Port-aux-Basques, le 18 octobre, le cortège funèbre de six des victimes s’étendit sur deux kilomètres.

Des dizaines d’années plus tard, Norman Crane, ranger de Terre-Neuve qui avait pris part aux opérations de recherche des corps, dit à Nathan M. Greenfield, auteur de The Battle of the St. Lawrence, que la ville « d’à peu près 2 000 habitants » était sous le choc.

« En 1942, Port-aux-Basques ne ressemblait pas aux petites villes du continent, expliqua M. Crane. On aurait plutôt dit une ville du XIXe siècle. C’étaient des gens à la vie rude, comme on en trouvait dans beaucoup de collectivités côtières. Mais ils étaient également très respectueux.

« La perte du Caribou toucha Port-aux-Basques plus que ce qu’on pourrait imaginer de nos jours, poursuivit-il. Ben Tavernor n’était pas seulement le capitaine bien apprécié du Caribou, c’était un homme respecté qu’on savait dévoué à son bateau, et donc au lien avec le monde extérieur. Ses fils n’étaient pas que de bons vivants : ils étaient les fils de Ben Tavernor, et cela comptait pour beaucoup. »

Gräf et son équipage de 45 personnes allaient finir par disparaitre dans l’Atlantique Nord à l’est de Terre-Neuve au mois de février suivant.

À la fin de l’été 1942, les résidants des côtes du Québec ou de parties du dominion de Terre-Neuve, notamment le Labrador, étaient conscients des allées et venues des convois et de pratiquement tout autre objet flottant.

L’hôtelière Rachel Kruse pose avec des survivants (ci-contre) après que l’U-517 eut coulé trois vaisseaux au large du
Cap-Gaspé, Qc, en 1942.[ Firefly Books]

On peut parier que beaucoup de ces gens avaient été témoins de la guerre bien plus que la plupart des autres civils au Canada.

Les frappes sous-marines étaient devenues des événements presque familiers, bien que redoutés, de la vie, et voir des survivants imprégnés de mazout trainant péniblement des pieds en débarquant de toutes sortes de bateaux de sauvetage inspirait ces gens sinon assez isolés à donner le meilleur d’eux-mêmes.

Le 7 septembre, le futur as de la campagne du Saint-Laurent, le Kapitänleutnant Paul Hartwig de l’U-517, fit sombrer trois navires marchands au large du Cap-Gaspé : le Mount Pindus, l’Oakton et le Mount Taygetus, causant la mort de sept personnes. Quand il quitta le golfe, environ deux mois plus tard, il avait la perte de neuf bateaux à son actif.

Une grande partie des 78 sur-vivants qui retournèrent sur la terre ferme en fin d’après-midi ce jour de fête du Travail furent transportés à l’hôtel Kruse situé dans la ville de Gaspé, où ils furent pris en charge par Rachel Kruse, veuve d’Alfred, homme d’affaires prospère décédé en 1936.

On la surnommait à des lieux à la ronde « The Fighting Lady » (la dame combative, NDT) et son hôtel était devenu le centre de la petite collectivité où la musique et les boissons coulaient à flots, tout du moins jusqu’à ce que le marin pianiste reprenne la mer et y disparaisse.

Dès les premiers signes de l’arrivée de ces derniers invités inattendus (l’hôtel avait été réquisitionné par le gouvernement), Mme Kruse alla fouiller dans la grande boite de carton pleine de vêtements d’occasion qu’elle avait amassés en prévision.

Elle choisit des habits qui iraient à chaque personne, à une ou deux tailles près. Des clients de l’hôtel, principalement des résidants de longue durée qui travaillaient à la station de Fort Ramsay, laissèrent leur lit aux nouveaux venus : beaucoup étaient noirs de mazout et tremblants à cause de la froideur de l’eau.

Ils partirent le lendemain, et leur histoire a pratiquement disparu avec le temps, car les reportages censurés communiquèrent des faits sans s’y attarder.

« Personne au Canada n’aurait su que des clients inattendus étaient arrivés pendant la nuit, écrivit en 1984 le vétéran de la marine James W. Essex dans son livre Victory in the St. Lawrence. Quelqu’un prit une photo de Mme Kruse aux premières lueurs de l’aube, quand elle disait au revoir aux hommes qu’elle avait hébergés.

« Son fils Earl a fièrement affiché cette photo chez lui : on y voyait “la dame combative” entourée des hommes avec qui elle s’était liée d’amitié et qui portaient des vêtements mal ajustés, témoignant de sa détermination et de son bon cœur, mais elle ne fut jamais reproduite dans un journal, quel qu’il soit. »

Après qu’Hartwig envoya la corvette canadienne Charlottetown par le fond au large de Cap-Chat, Qc, quatre jours après, tuant 10 des 64 membres d’équipage, Dorothy German coucha les blessés sur le plancher de sa salle de séjour à Gaspé, « comme du bois de corde », décrivit Essex.

À un moment donné, un ordonnance sur le pas de la porte lui fit remarquer que les vêtements imprégnés de sang et de mazout allaient abîmer la moquette. Mme German ne s’arrêta pas.

« Ceux qui étaient dans l’eau lorsque les grenades sous-marines avaient explosé étaient les plus mal en point, écrivit Essex. Les secousses violentes font éclater les vaisseaux sanguins et causent une mort à petit feu.

« Les haut-le-cœur et l’expectoration de sang en sont des symptômes manifestes. »

Barry German, le mari de German, arriva peu après. Capitaine auxiliaire vétéran de la Grande Guerre, il était alors l’officier chargé de Fort Ramsay et le commandant auxiliaire de la flotte de Gaspé.

Il jeta un coup d’œil rapide aux blessés et ordonna qu’on les transporte tous à l’hôpital, où certains moururent. La plupart de ceux qui se rétablirent furent affectés à d’autres navires marchands : ils survécurent parfois à d’autres naufrages, ou non.

À Conception Bay, sur la côte est de Terre-Neuve, des U-boots firent sombrer cinq cargos près de l’ile Bell en septembre et en novembre 1942,
dont quelques-uns servaient au transport de minerai de fer provenant des mines de l’ile située au nord-est de St. John’s. Soixante-neuf marins marchands périrent.

Les habitants furent témoins de frappes contre le mouillage près de l’ile. Une torpille égarée explosa contre un des quais principaux. Pendant l’action, les résidants embarquèrent sur leurs bateaux pour se porter au secours des rescapés et récupérer les cadavres.

La guerre était donc toujours présente à l’esprit des gens qui étaient là, et à l’esprit des Terre-Neuviens en général. Il s’agissait après tout d’un peuple dont la vocation première était en mer, et au moins sept goélettes de pêche en Atlantique avaient été coulées par des sous-marins allemands près des côtes ou loin du pays.

Le 7 ou le 8 mai 1942, l’U-136 coula la goélette Mildred Pauline, dont le port d’attache était Sydney, au large de la Nouvelle-Écosse. Le Terre-Neuvien Abraham Thornhill en était capitaine. Le fils de Thornhill, George, âgé de 21 ans, faisait partie de l’équipage de sept marins. Tous périrent. 

Les U-boots envoyèrent par le fond des cargos appartenant à des Terre-Neuviens et dont les membres d’équipage étaient Terre-Neuviens, y compris le Humber Arm et le Waterton qui appartenaient à la Bowaters Newfoundland Pulp and Paper de Corner Brooks, ainsi que plusieurs vaisseaux appartenant à l’Anglo-Newfoundland Development Company dont le siège était
à St. John’s.

Dans les dossiers du ministère de la Justice de l’ancien dominion se trouvent des extraits de lettres écrites par des Terre-Neuviens lorsque de tels événements étaient encore bien présents à l’esprit.

Dans une lettre à Kay Normore, ancienne amie d’école se trouvant en Angleterre, Doris Higgins de Wabana, T.-N., décrivit de façon énigmatique les conséquences de la deuxième attaque à l’ile Bell qui avait eu lieu le lundi précédent, et la façon dont le médecin vint chercher son père à 4 h en lui disant « de se dépêcher, pour l’amour de Dieu, et d’aller chercher les blessés avec la fourgonnette.

« Il était déjà sorti de son lit parce que nous étions réveillés, tout comme quiconque sur l’ile Bell avait des oreilles », écrivit-elle avant de poursuivre en décrivant « une vision impressionnante et douloureuse » de 11 cortèges funéraires traversant la ville quelques jours après.

Elle essaya de dissuader son amie de rentrer au pays « par la voie maritime ».

« C’est trop dangereux, écrivit Higgins, et Kay, ma chère, nous, ici, le savons que trop bien. »

Au bout du compte, la bataille du Saint-Laurent ne fut ni gagnée ni perdue. À l’automne 1944, les sous-marins allemands quittèrent simplement le golfe pour les eaux de l’Atlantique aux proies plus nombreuses.

Peu connus ailleurs au pays, les événements extraordinaires de 1942 restent bien présents dans les esprits des Canadiens de l’Atlantique, marqués par des histoires, des monuments et des tombes, ainsi que des souvenirs, des mythes et des légendes. 

 

“À la santé des hommes de DIEPPE!”

Euvre du major Charles Comfort qui a peint des soldats canadiens prenant part au désastreux raid de Dieppe le 19 aout 1942.[Maj. Charles Comfort/MCG/19710261-2183]

En souvenir du courage et de la détermination des Forces canadiennes qui conduisirent ce raid qui finit en désastre.

John Goheen, guide du pèlerinage bisannuel de la Légion royale canadienne aux champs de bataille et aux cimetières militaires de France, de Belgique et des Pays-Bas, a instauré une tradition. Lorsqu’il emmène son groupe à Dieppe, sur la côte française, il propose un rendez-vous à 5 h sur la plage jonchée de cailloux.

Une fois les lève-tôt réunis, il sert un calva (l’eau-de-vie locale) ou un scotch à chacun. Puis, à 5 h 20 précisément, tous lèvent leur verre « à la santé des hommes de Dieppe! »

C’est à cette heure-là que, le 19 aout 1942, au cœur de la Seconde Guerre mondiale, 6 100 soldats alliés, dont 4 963 Canadiens, débarquèrent lors d’un raid audacieux qui tourna vite au désastre.

Le voyage organisé fait généralement étape à Dieppe au début du mois de juillet. La lumière matinale de l’été permet aux pèlerins de bien voir les falaises hostiles qui dominent la plage, ainsi que les fortifications en béton que les occupants allemands avaient bâties en prévision de l’attaque. Un château du 12e siècle se dresse sur l’une des falaises avec d’anciennes défenses renforcées pour la guerre du 20e siècle. Bien souvent, l’un des pèlerins s’étonne : « Mais, que leur est-il passé par la tête? »

C’est seulement là qu’ils apprirent qu’il ne s’agissait pas d’un exercice.

À vrai dire, l’assaut audacieux avait fait l’objet de beaucoup de réflexion.

Débarquement lorsqu’ils se lancèrent dans l’attaque.[BAC/3396538]

L’idée avait pris naissance au Combined Operations Headquarters que dirigeait lord Louis Mountbatten, vice-amiral charismatique. L’unité avait été établie pour coordonner l’armée de terre, la marine et l’aviation lors d’une série de raids visant à distraire l’ennemi pendant que les Alliés rassemblaient suffisamment de forces du Commonwealth pour une invasion à plus grande échelle du continent.

Les É.-U. étaient entrés en guerre en décembre 1941. Ils étaient impatients de s’attaquer à l’Allemagne, mais ils n’avaient pas encore établi leur puissance militaire. Les planificateurs savaient que lorsqu’ils prendraient le continent d’assaut, il faudrait commencer par une attaque amphibie. Le mandat des Combined Operations était en partie de concevoir et d’essayer du nouveau matériel et de nouvelles méthodes pour un tel affrontement. Pour Dieppe, Mountbatten et son équipe voulaient planifier un raid plus ambitieux que tous les essais préalables des Alliés.

Il s’agissait de prendre un port français et de le tenir pendant une journée pour infliger des dommages, capturer des prisonniers, et faire main basse sur autant de renseignements, dictionnaires du chiffre ou de plans que possible, puis de partir avant que les Allemands n’envoient des renforts.

Le choix finit par se porter sur Dieppe, ville côtière à environ 200 kilomètres de Calais. Commença alors la planification de l’opération Rutter, qui devait être lancée au début du mois de juillet. Le lieutenant-général Bernard Montgomery, à la tête du commandement du sud-est en Grande-Bretagne, était l’un des principaux planificateurs de la mission.

Les nouveaux chars d’assaut Churchill allaient participer au débarquement sur la plage. Les batteries situées sur les falaises devaient être capturées pendant la nuit précédente, afin d’être neutralisées à l’arrivée des assaillants.

Lorsque les Américains se joignirent aux Alliés, le dirigeant allemand, Adolf Hitler, était convaincu qu’ils essaieraient d’envahir le continent. Il se mit à construire son mur de l’Atlantique pour renforcer les fortifications le long de la côte entre la Norvège et la frontière espagnole. Hitler voulait s’assurer que les forces de l’Axe pourraient arrêter toute attaque des Alliées, et même les rejeter à la mer.

Le major-général John Roberts supervisa le raid.[Lawren Harris/MCG/19710261-3102]

Mais, les Alliés ignoraient que les Allemands avaient déjà construit un ensemble perfectionné de caves et fortifications dissimulées pour repousser un assaut.

Parallèlement à toutes ces préparations, les politiciens en Grande-Bretagne et au Canada se demandaient bien quand l’armée allait enfin se battre. Beaucoup de Canadiens étaient en Grande-Bretagne depuis deux ans, et ils avaient hâte d’aller au combat. Le dirigeant des Soviétiques, Joseph Staline, avait exigé que les Alliés ouvrent un front à l’ouest pour soulager ses forces qui défendaient désespérément leur propre pays à l’est.

William Lyon Mackenzie King, premier ministre canadien, voulait montrer que le Canada participait à l’effort, mais il redoutait un nombre excessif de victimes. James Ralston, ministre de la Défense, avait hâte que les Canadiens aillent au combat. Le lieutenant-général Harry Crerar, commandant de l’armée canadienne en Grande-Bretagne qui remplaçait le général Andrew McNaughton en congé de maladie, avait entendu parler du plan de Dieppe : il demanda que les forces canadiennes participent au raid.  

Hitler voulait s’assurer que les forces de l’Axe pourraient arrêter toute attaque des Alliées, et même les rejeter à la mer.

En fin de compte, c’est à la 2e Division d’infanterie canadienne, commandée par le major-général John Hamilton Roberts, que l’on confia la mission. Les hommes étaient déjà à bord des navires dans des ports du sud de l’Angleterre quand, après bien du retard, l’opération Rutter fut annulée à cause du mauvais temps.

Les Canadiens furent très déçus. Ils s’étaient entrainés aux tâches confiées et étaient en très bonne forme physique.

Presque 5  000 Canadiens avaient embarqué la veille au soir. [BAC/3192395]

Ce fut un retour à la case départ pour les Combined Operations. Toutefois, avant qu’un nouveau plan puisse être dressé, un membre de l’état-major suggéra de simplement reporter l’opération Rutter au mois d’aout. Le général Montgomery n’était alors plus là, car on l’avait choisi pour mener la campagne en Afrique du Nord. C’est donc Mountbatten qui présenta le plan au comité des chefs d’état-major, en arguant que même si l’ennemi s’attendait peut-être à un grand raid, il ignorait où il se passerait. 

« Si, par un singulier hasard, ils savent que la cible était Dieppe, ils ne nous croient certainement pas assez stupides pour relancer l’opération contre la même cible », insista-t-il. Comme l’a écrit l’historien Mark Zuehlke dans son livre Tragedy at Dieppe, « La logique circulaire porta ses fruits ». Les Canadiens reprirent l’entrainement comme dans le plan d’origine.

Près de 5 000 hommes de la 2e Division d’infanterie canadienne et de la 1re Brigade de chars de l’Armée canadienne, ainsi que quelque 1 000 com-mandos britanniques et
50 U.S. Army Rangers, montèrent à bord de navires dans la nuit du 18 au 19 aout. C’est seulement là qu’ils apprirent qu’il ne s’agissait pas d’un exercice. Ils
étaient appuyés par plus de 250 navires militaires et 74 escadrons aériens.

L’assaut principal aurait lieu devant l’ancien casino, sur les plages qui avaient pour nom de code Red et White. Les forces aux flancs devaient débarquer plus tôt sur les berges à l’est et à l’ouest de Dieppe, à Puys (plage Blue) et à Pourville (plage Green). Les commandos britanniques allaient neutraliser les batteries côtières qui pouvaient bombarder les plages de très loin.

Le Royal Hamilton Light Infantry devait mener l’assaut à l’ouest, sur la plage White, tandis que l’Essex Scottish Regiment prendrait la tête sur la plage Red. Les deux fronts seraient appuyés par le 14th Army Tank Regiment (The Calgary Regiment [Tank]). Le South Saskatchewan Regiment et le Queen’s Own Cameron Highlanders of Canada débarqueraient près de la plage Green, tandis que le Royal Regiment of Canada et trois pelotons du Black Watch (Royal Highland Regiment) of Canada devaient toucher terre à la plage Blue.

Aucun bombardement n’aurait lieu au préalable afin de préserver l’effet de surprise et d’éviter la création d’obstacles qui entraveraient la progression des chars de combat.

Dès le début, ce fut un désastre.

D’abord, la force d’assaut tomba sur un convoi d’approvisionnement allemand en route vers Rouen, ce qui donna lieu à un échange de coups de feu. Les défenses côtières furent donc alertées de la présence de l’ennemi.

Les éléments précurseurs arrivèrent 35 minutes en retard à la plage Blue et furent vite coincés sur le bord de mer. Les attaquants à la plage Green étaient à l’heure, mais à peu près la moitié du groupe arriva hors cible et perdit du temps à se rendre à l’endroit assigné.

Dans le ciel, l’armée de l’air se mesurait à la Luftwaffe, déjà affaiblie. En voyant Dieppe pour la première fois, les soldats furent surpris de cons-tater que la ville n’avait pas l’air d’avoir subi de dommages. Le bombardement intense prévu dans l’opération Rutter avait été remplacé par le mitraillage des défenses des plages effectué par des chasseurs Hurricane peu de temps avant l’arrivée des troupes.

L’effet de surprise était passé lorsque les forces principales débarquèrent sur les plages en face de la ville à 5 h 20. Les tirs des fusils, mitrailleuses et mortiers pleuvaient sur les navires des soldats qui gagnaient la terre.

Des hommes furent abattus dans l’eau, tandis que ceux qui parvinrent à la terre ferme se retrouvèrent à courir sur des galets de silice de la taille d’un poing qui roulaient sous leurs pieds. Cela n’avait rien à voir avec plages de sable sur lesquelles les troupes s’étaient entrainées en Grande-Bretagne.

Le retard des chars pénalisa aussi les hommes qui étaient sur la terre ferme.

Les chars Churchill du Calgary Regiment avaient été imperméabilisés pour traverser une faible profondeur d’eau avant de foncer sur terre. Malheureusement, certains furent largués trop vite des péniches de débarquement, et ils coulèrent. Des galets se prirent dans les chenilles de ceux qui arrivèrent sur le terrain. Le brise-lames était aussi un obstacle de taille. Seule une poignée de chars put atteindre l’esplanade qui longeait la plage.

À l’ouest de Dieppe, sur la plage White, le Royal Hamilton Light Infantry réussit à traverser les barricades de barbelés qui servaient à défendre le littoral, et il sécurisa le vieux casino qui avait été transformé en fortification.

Les communications avec l’état-major de Roberts à bord du NSM Calpe étaient désastreuses pendant tout le chaos. La plupart des postes sans fil étaient endommagés pendant les combats ou dans l’eau de mer. Roberts essayait de savoir ce qu’il se passait. Les messages étaient défaillants et les Allemands participaient à la confusion en envoyant de fausses communications.

La bataille était déjà perdue lorsque Roberts, après réception d’un message indistinct qu’il interpréta comme l’obtention d’un certain succès sur la plage, ordonna à ses forces de réserve, les Fusiliers Mont-Royal, de partir en renfort. Ce fut un ordre qui, encore aujourd’hui, suscite la controverse.

Seuls 2  210 soldats rentrèrent en Angleterre après la mission, laissant derrière eux 1  946 prisonniers de guerre. [BAC/3378723]

L’ordre de se replier fut finalement donné à 11 h. Les péniches de débarquement ne devaient servir qu’aux hommes. Les chars, les mortiers, les lance-bombes antichars seraient abandonnés.

Beaucoup d’unités subirent le plus grand nombre de victimes quand les hommes quittèrent leurs abris pour courir vers les péniches de débarquement qui s’approchaient. Puis, certains vaisseaux pleins de blessés furent atteints par l’artillerie alors qu’ils essayaient de prendre la mer.

De retour en Angleterre, les soldats se mirent à compter les victimes et les hommes de retour. Sur près de 5 000 soldats qui avaient embarqué pour le raid, 2 210 rentrèrent; 916 Canadiens étaient morts; et 1 946 hommes abandonnés sur place allaient passer le reste de la guerre dans des camps de prisonniers. 

Une pluie de récriminations suivit ce raid désastreux, mais personne n’en assuma la responsabilité. Roberts fut relevé du commandement de la 2e Division d’infanterie canadienne début 1943 et il supervisa un dépôt de recrutement pendant le reste de la guerre.

On apprit sans doute beaucoup sur les atterrissages amphibies pendant l’attaque, ce qui ne confirme certainement pas l’affirmation de Mountbatten qui clamât que « la victoire lors du débarquement en Normandie fut obtenue sur les plages de Dieppe ».

Il n’en reste pas moins que les anciens combattants canadiens qui refont le voya-ge jusqu’à Dieppe de nos jours sont reçus en héros : ils participent régulièrement à des cérémonies ou défilent en ville. Comme l’historien canadien Steve Harris dit aux anciens combattants pendant un pèlerinage à Dieppe en 2002, « ce qui compte, c’est ce que vous avez vu en défilant dans les rues l’autre jour. Le succès à Dieppe, c’est qu’après trois ans d’occupation, vous avez donné de l’espoir aux Français ».

Des avantages pour la santé mentale à votre disposition

La santé mentale est cruciale pour le bienêtre général, c’est pour cela qu’Anciens combattants Canada a dernièrement lancé une nouvelle initiative en la matière. 

À partir d’avril, les vétérans des forces armées canadiennes qui demandent des prestations d’invalidité pour certaines affections mentales, ainsi que ceux qui ont déjà présenté une demande et qui attendent une décision, obtiendront immédiatement l’aide et les services nécessaires. Les anciens combattants qui vivent à l’étranger et les réservistes de catégorie A ou B qui n’ont pas franchi le seuil des 180 jours sont aussi inclus. Les membres des réserves premières ou supplémentaires, le Service d’administration et d’instruction des organisations de cadets, ainsi que les Rangers canadiens, pourraient aussi y avoir droit.

La couverture d’Avantages pour la santé mentale d’ACC vise les affections liées au service, comme les troubles anxieux, les troubles dépressifs, et les troubles liés à des traumatismes et à des facteurs de stress. Elle couvre aussi les couts des traitements connexes, comme les médicaments sur ordonnance et les visites aux psychologues, conseillers, travailleurs sociaux ou d’autres professionnels en santé mentale.

Les vétérans des FAC qui ont fait une demande liée à une affection mentale et qui attendent une décision devraient avoir reçu des renseignements concernant cet avantage. 

Les personnes en service actif et les anciens combattants peuvent rester au fait des services d’ACC, notamment des avantages pour la santé mentale, grâce à ces liens et ressources :

●Mon dossier ACC : https://www.veterans.gc.ca/fra/endirect

●Le bulletin Salut! : https://www.veterans.gc.ca/fra/about-vac/news-media/salute

●Page VAC Facebook : www.facebook.com/VeteransAffairsCanada

●Compte Twitter d’ACC : https://twitter.com/VeteransFR_CA 

●Avantages pour la santé mentale – FAQ : https://www.veterans.gc.ca/fra/financial-support/medical-costs/treatment-benefits/mental-health-benefits

S’il vous faut de l’aide pour accéder aux prestations d’invalidité d’ACC ou si un de vos amis ou proches a besoin d’aide, communiquez avec un officier d’entraide de direction de votre localité en allant sur la page https://www.legion.ca/fr/soutien-aux-veterans/pour-joindre-un-officier-d-entraide-de-direction. Sinon, composez le 1-877-534-4666 pour parler à l’un d’eux.

Ne jamais reculer

Le lieutenant-colonel Dollard Ménard des Fusiliers Mont-Royal. il fut représenté par la suite dans cet affiche de propagande[Reginald Rogers/MCG/19920142-003]

Les Fusiliers Mont-Royal à Dieppe, 19 aout 1942

Créé en 1869, le Fusiliers Mont-Royal (FMR) est l’un des plus anciens régiments de Montréal. L’unité de réservistes fut mobilisée pour le service actif dès le début de la Seconde Guerre mondiale. D’abord en garnison en Islande en juillet, il arriva en Angleterre en octobre 1940. Le FMR servit dans la 6e Brigade d’infanterie de la 2e Division d’infan-terie canadienne. Au bout de deux ans d’entrainement, il affronta la pire épreuve qu’il devait connaitre pendant la guerre : le célèbre raid de Dieppe du 19 aout 1942. 

Nous savions que nous tenions dans nos mains l’honneur du Canada. 

Le FMR avait été désigné comme force de réserve pour le raid : il devait débarquer pour asseoir le succès ou protéger les forces alliées lors d’un repli. Les troupes canadiennes prirent les plages d’assaut à 5 h, mais ils n’avancèrent pas beaucoup devant la résistance allemande. Le nombre de victimes s’accumula rapidement, et le chaos régnait. Le major-général John Roberts, commandant de division à bord du NSM Calpe, ignorait ce qu’il se passait à terre : les communications étaient mauvaises et une épaisse fumée occultait la situation.

Le lieutenant-colonel Dollard Ménard des Fusiliers Mont-Royal (insigne de casquette pour chapeau en encart)

Roberts reçut un message à 6 h 10 et crut malencontreusement à l’annonce d’un progrès favora-ble des Canadiens. Il donna donc l’ordre au FMR de se joindre aux combats. Les 584 soldats du FMR, en grande partie des francophones commandés par Dollard Ménard, un lieutenant-colonel de 29 ans, sautèrent dans 26 péniches de débarquement rapides en bois. 

Des corps de soldat gisent sur la plage de Dieppe. [BAC/C-014160]

Les hommes débarquèrent à 7 h 10 le long de la côte devant Dieppe, plus dispersés et plus à l’ouest que prévu. Le FMR vit nombre de morts et de blessés, ainsi que des chars détruits. Les Allemands attaquèrent immédiatement les embarcations à l’aide de mitrailleuses et de mortiers, infligeant de lourdes pertes avant même que les hommes ne mettent pied à terre. 

Le FMR fut confronté à la même chose que les unités qui l’avaient précédé : une plage de cailloux donnant sur un haut brise-lames, et derrière un terrain à découvert, zone mortelle pour quiconque s’y aventurerait. 

L’ennemi retranché concentrait son feu sur ces nouvelles cibles canadiennes. La plus grande partie de la compagnie « D » gagna le rivage en arrivant sous de hautes falaises du côté ouest de la zone de débarquement. On ne pouvait ni avancer ni reculer. « Cloués sur place, les survivants ne songent plus qu’à s’abriter », rapporte l’histoire régimentaire du FMR. 

Des hommes se collèrent aux falaises alors que les Allemands leur lançaient des grenades. Peu après, un tir en enfilade venant de l’est prit pour cible des hommes qui s’étaient abrités derrière des rochers. Plus à l’est, un groupe de 12 hommes commandé par le sergent Pierre Dubuc réussit à pénétrer dans la ville et à détruire quelques positions allemandes. Ce fut la plus grande percée du FMR ce jour-là. 

Il était évident que le raid avait échoué et, à 11 h, Roberts donna l’ordre du repli. Les
Allemands furent sans merci
pendant la manœuvre. À 13 h, le combat avait pris fin : les Canadiens s’étaient rendus.

Blessé cinq fois, Ménard fut sauvé par ses hommes qui le portèrent jusqu’à un embarcation d’évacuation. L’Ordre du service distingué lui fut décerné pour son commandement. En octobre 1942, il déclara à Montréal devant une grande foule : « Nous savions que nous tenions dans nos mains l’honneur du Canada ». Fier du courage de ses hommes, il dit : « Comme on dit chez nous, du cœur au ventre, ils en avaient ».

Le FMR fut décimé à Dieppe : seuls 125 hommes retournèrent en Angleterre, pas moins de 105 avaient été tués. Quatre autres devaient décéder en Angleterre des suites de leurs blessures et 10 dans des camps de prisonniers de guerre, 344 avaient été capturés, dont 111 blessés. En tout, 916 Canadiens périrent et 1 946 furent faits prisonniers.

Le 21 aout 1942, Le Devoir écrit ceci : « À Dieppe, les Fusiliers n’ont pas déçu les espoirs qu’on avait mis en eux ». Ils étaient restés fidèles à leur devise, « Nunquam Retrorsum » (Ne jamais reculer). 

Un monument en l’honneur du Fusiliers a été dressé sur les lieux.[Serge Durflinger]

Nous leurs en sommes reconnaissants, mais qu’ils rentrent

Des femmes et enfants dans la rue de La Haye à la recherche de bois de chauffage dans les édifices détruits. [Menno Huizinga/Ondergedoken Camera/NIOD Institute for War ]

Les Néerlandais louèrent les Canadiens à la libération des Pays-Bas, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Le petit pays avait été terrorisé, brutalisé et affamé par les nazis pendant cinq ans. Les hommes avaient été envoyés travailler dans les usines en Allemagne; les juifs néerlandais avaient été tués dans les chambres à gaz.  

Les libérateurs, membres de la Première Armée canadienne, combattirent dans les campagnes et pénétrèrent dans les villes en apportant nourriture, médicaments et liberté. Les Néerlandais, reconnaissants, accueillirent les soldats chez eux à bras ouverts. Cette gratitude reste de mise aujourd’hui où les célébrations annuelles de la libération s’orchestrent autour de défilés d’anciens combattants canadiens et d’hommages dans les grands cimetières canadiens.

Il s’agit de la version bien connue de l’histoire, et elle reste vraie. Un chapitre moins rose est toutefois occulté. Entre mai 1945 et mai 1946, avant leur rapatriement, les 170 000 libérateurs canadiens basés aux Pays-Bas devinrent des occupants. Ils n’exercèrent pas la sauvagerie des Allemands, mais ils n’étaient pas parfaits non plus. Les Canadiens causèrent des problèmes et, malgré des efforts incessants pour améliorer la situation, ils créèrent des ennuis aux Néerlandais et à leur gouvernement.

LES JOURNAUX NÉERLANDAIS SE PLAIGNAIENT QUE LES CANADIENS AVAIENT ENVOYÉ LA NOURRITURE ET LES FOURNITURES EN ALLEMAGNE.

Le premier travail après la victoire du 8 mai 1945 en Europe fut de fournir un approvisionnement alimentaire aux Néerlandais et de récupérer, désarmer et contrôler les Allemands vaincus. La première tâche était de taille, car les plus gros centres urbains avaient la plus grande population et le moins de nourriture. Les convois circulaient presque sans arrêt. Au bout de quelques semaines, les Néerlandais avaient presque tout ce qu’il fallait pour se nourrir. Certains aliments étaient encore rares, comme le beurre. D’autres produits, comme le whisky, n’étaient pas accessibles aux Néerlandais, bien qu’il y en eût en quantité dans les mess des Canadiens. Cette pénurie était un terrain propice à la corruption.

Les soldats canadiens distribution des vivres dont on avait un besoin criant.[Menno Huizinga/Ondergedoken Camera/NIOD Institute for War]

Et puis il y avait les Allemands, regroupés dans les usines vides et d’autres grands édifices. Pour minimiser les problèmes, le commandement des détenus était confié aux officiers supérieurs allemands. Cela marchait habituellement bien, mais les Canadiens remirent deux déserteurs aux Allemands à Amsterdam au moins une fois. Les deux hommes furent rapidement jugés et exécutés. Les Canadiens fournirent les huit fusils et 16 balles de la sentence.

Le départ officiel du « personnel ennemi qui s’était rendu » commença le 25 mai. Les forces allemandes furent escortées par la route en rangs disciplinés d’environ 10 000 hommes. Les soldats canadiens les accompagnaient pour tenir les Néerlandais à l’écart. Il était « évident depuis le début […] », dit le général Bert Hoffmeister, commandant de la 5e Division blindée canadienne, que « le peuple néerlandais en aurait blessé un grand nombre, et peut-être tué plusieurs ».

Les soldats et les véhicules de l’ennemi étaient parfois fouillés pendant l’exode. On trouvait des manteaux de fourrure, des voitures, des radios, des chevaux et de l’argent. Les soldats canadiens récupérèrent aussi plus de 15 millions en devise néerlandaise cachés dans des ambulances ou transportés par des membres auxiliaires féminins de l’armée allemande. Tout cela fut remis aux autorités néerlandaises et, trois semaines plus tard, la force allemande au complet était de retour dans son pays.

Des tonnes de nourriture et de fournitures essentielles entraient aux Pays-Bas parallèlement au départ des Allemands. Les Canadiens rapportèrent le 22 juin que 242 000 tonnes de nourriture, charbon, pétrole, stocks et équipement avaient été livrées en tout. Mais pourquoi une telle liste détaillée avait-elle été dressée? Parce que les journaux néerlandais se plaignaient que les Canadiens avaient envoyé la nourriture et les biens en Allemagne. Le général Harry Crerar, commandant des forces canadiennes aux Pays-Bas, dut faire un rapport précis et expliquer clairement qu’on n’avait permis aux Allemands d’emporter que 450 tonnes de nourriture, carburant et stocks pour leurs besoins immédiats. Mais comme cet exemple l’illustre, les libérateurs étaient parfois vus d’un œil méfiant.

Des soldats allemands escortés hors de La Haye après la libération [Holocaust and Genocide
Studies/216873/Wikimedia]

Toutefois, c’est avec les cigarettes que les vrais problèmes commencèrent. Elles étaient si rares que leur prix pouvait atteindre cinq florins (2 $CAN) l’unité au marché noir. Les Néerlandais les voulaient quand même, et ils acceptaient le prix. Les Canadiens en avaient, même les non-fumeurs. Le gouvernement du Canada et les fabricants de cigarettes avaient coopéré pour envoyer des marques canadiennes aux troupes, sans taxe. Mille cigarettes pouvaient s’acheter et être transportées outre-mer pour seulement 3 $. À l’époque, le lot valait environ 400 $, ce qui serait aujourd’hui plus de 4 000 $.

Les cigarettes s’offraient aux amis néerlandais, mais elles pouvaient aussi s’échanger contre des biens avec les Néerlandais qui étaient mal pris. Un bon appareil photo pouvait couter 500 cigarettes, des bijoux encore moins. Les cigarettes servaient aussi de monnaie d’échange pour la prostitution. Un soldat canadien a raconté avoir payé son mariage en tabac : « onze cents cigarettes pour les bagues et la photographie, et des cigarettes et du chocolat pour régler la note d’hôtel ».

Le commerce du tabac, comme toutes les transactions au marché noir, était interdit en vertu des ordres de la Première Armée canadienne. Cependant, il était si répandu qu’on ne pouvait pas y mettre fin.

D’autres fournitures militaires canadiennes finirent aussi par se retrouver entre les mains des Néerlandais. Les Canadiens, gradés et hommes de troupe, troquaient des véhicules, du whisky, des machines à écrire, des bottes, du savon et d’innombrables autres biens rares subtilisés. Des officiers se procurèrent de précieux tableaux, certains apparemment acquis à mauvais escient. La reine Wilhelmina se plaignit de vols d’objets d’art au gouvernement du Canada. Poussé par Ottawa, le général Guy Simonds, commandant des Canadiens après le retour de Crerar au pays, traduisit les délinquants dont les activités étaient évidentes en cour martiale. Malheureusement, le chef d’état-major de Simonds lui-même fut jugé pour ses transactions sur le marché noir du diamant, mais « Diamond Jim », comme on le surnommait, fut acquitté.

Les soldats canadiens surveillèrent l’exode près d’Amsterdam. [Alexander Mackenzie/BAC/3204055;]

«APRÈS CE QUI VENAIT DE NOUS ARRIVER, LES CANADIENS ÉTAIENT GRISANTS. »

Les Néerlandais calvi-nistes voyaient également d’un mauvais œil que les Néerlandaises trouvent les Canadiens séduisants. Contrairement aux milliers de Néerlandais revenant des travaux forcés en Allemagne et aux civils qui avaient connu la famine, les soldats étaient en forme. L’amour et le sexe étaient inévitables.

« Franchement, raconta une femme, après ce qui venait de nous arriver, les Canadiens étaient grisants. »

Un historien néerlandais eut des mots plus durs : « Les Néerlandais furent battus militairement en 1940; sexuellement en 1945 ».

Jusqu’à 7 000 enfants naquirent hors des liens du mariage en 1946, et les pasteurs et journaux vitupéraient contre les femmes qui s’étaient déshonorées et les Canadiens qui les avaient prétendument engrossées.

À Tilburg, par exemple, les taux de naissance hors mariage étaient 10 fois plus élevés en 1945 que cinq ans plus tôt. Le comédien néerlandais Wim Kan ironisa plus tard en disant que les Canadiens avaient « éconduit les Allemands et approvisionné les Néerlandais en cigarettes, les Néerlandaises en chocolat et les enfants néerlandais en petits frères et petites sœurs ».

Sans surprise, la propagation des maladies vénériennes augmenta aussi. Les médecins canadiens répertorièrent 252 cas de maladies sexuellement transmissibles à Groningue en aout 1945. Les notables du coin formèrent un groupe de redressement de la morale pour exhorter les femmes à faire plus attention : « les filles, nous savons que vous voulez prendre un peu de bon temps […], mais […] n’oubliez pas que l’amour n’est jamais un jeu qui dure quelques heures ».

La colère des Néerlandais éclata quelques fois. Il y eut inévitablement des rixes entre les soldats et les civils, bien que ce ne fut pas toujours pour des femmes. Environ 400 hommes furent impliqués dans une terrible bagarre à Utretch vers la fin de l’été de 1945. Plusieurs soldats se retrouvèrent face à la cour martiale, mais l’histoire ne dit pas si des Néerlandais furent traduits devant une cour civile.

Les Néerlandaises accompagnent les soldats canadiens à Amsterdam après la libération [Donald I. Grant/BAC/3191619]

On menaça les femmes qui fréquentaient les Canadiens de leur raser la tête, comme cela avait été fait à celles qui avaient couché avec les Allemands. Les désirs sexuels des soldats commençaient à être considérés comme une menace à la morale et à la santé publiques.

L’éditorial du journal Vrij Nederland dit en aout 1945 : « Nous ferons n’importe quoi pour les Canadiens. Mais nos filles doivent s’en tenir à l’écart. Nous ne pouvons pas prendre les risques. Et nous louerons Dieu quand les Canadiens seront de retour au Canada. »

Bien sûr, les soldats vou-
laient aussi rentrer chez eux. Ils en avaient assez d’attendre.

À la fin de 1945, les Néerlandais voulaient reprendre possession de leur pays. Un journal de Nimègue l’assena sans ménagement : « Nous leurs en sommes reconnaissants, mais qu’ils rentrent chez eux. Nous n’oublierons jamais ces gentils garçons souriants, et ils auront toujours toute notre gratitude et nous leur souhaitons que du bien. » 

L’occupation canadienne n’avait que trop duré. Le ressentiment s’était intensifié à cause du comportement parfois inadmissible des officiers et des hommes. Un capitaine du North Shore (New Brunswick) Regiment raconta dans une lettre à sa famille une fête qui avait duré toute une nuit et qui s’était terminée par une balade dans un véhicule de reconnaissance : « Les gens ici pensent que nous sommes fous ». En effet, cela pouvait être le cas. Mais, d’autres choses fâchaient aussi les Néerlandais : le luxe, selon eux, du club des officiers de l’armée; l’abondance de nourriture et de boisson dont profitaient les Canadiens, mais pas les Néerlandais; les parcs de stationnement pleins de véhicules qui semblaient ne pas servir tandis que les civils n’avaient pratiquement aucune voiture à leur disposition.

les enfants néerlandais font au revoir de la main aux Canadiens qui partent en juillet 1945 [Fotograaf Onbekend/Anefo/Archive nationale des Pays-Bas]

LES CANADIENS N’EXERCÈRENT PAS LA SAUVAGERIE DES ALLEMANDS, MAIS ILS N’ÉTAIENT PAS PARFAITS NON PLUS.

Vers la fin de 1945, la reine Wilhelmina dit à Simonds qu’il devrait ramener ses Canadiens chez eux. « Y compris les morts, votre majesté? » aurait demandé Simonds.

À la fin du mois de mars 1946, il ne restait plus qu’environ 1 000 Canadiens sur le territoire néerlandais. Le quartier général de Simonds cessa ses activités le 31 mai 1946, et l’occupation des Canadiens prit fin. Les Pays-Bas connurent encore des difficultés pendant quelques années, mais seuls les bons souvenirs des Canadiens restèrent au fil du temps. 

Un travail gigantesque

l’Escadron 425 dont l’insigne comporte une alouette réalisée par le capitaine d’aviation Paul Goranson. [Capt avn Paul Goranson/Musée canadien de la guerre/19710261-3230]

La formation du 425e Escadron « Les Alouettes », premier escadron canadien français de l’ARC

L’Aviation royale canadienne était une institution de langue anglaise pendant la Seconde Guerre mondiale. Les escadrons devaient être interopérables et agir avec ceux de la Royal Air Force. En effet, beaucoup d’aviateurs canadiens faisaient partie d’escadrons britanniques. 

Cela n’aidait pas franchement l’aviation à recruter des Canadiens français, même si on leur promettait une formation linguistique. L’ARC n’avait tout simplement pas l’équivalent des bataillons francophones de l’armée de terre, où les soldats pouvaient fonctionner en français et ne parler anglais que pour communiquer avec d’autres unités. Mais, tout cela changea il y a 80 ans, en 1942. 

Charles Gavan Power, mi-nistre de la Défense nationale pour l’air, venait de Québec. Il était bien décidé à « cana-
dianiser » l’ARC. Il voulait que, dans la mesure du possible, les Canadiens servent dans des esca-drons canadiens, même si cela voulait dire faire revenir ceux qui étaient dans la RAF. L’exemple parfait? Des Canadiens français furent regroupés pour former un escadron distinct.

La représentation de l’Escadron 425 [Jacques Morin]

 

Quelques officiers de l’ARC en service outre-mer estimaient que l’idée était peu réaliste. Harold Edwards, vice-maréchal de l’Air, avança que les Canadiens français ne comprendraient pas l’accent des Britanniques pendant les opérations, car la difficulté se posait même pour les Canadiens anglais. Leslie Hollinghurst, vice-maréchal de l’Air britannique, s’inquiétait du fait que les Canadiens français « ne parlent qu’en français entre eux, et finissent par oublier l’anglais ». 

Mais, Power n’en démordait pas et Edwards se fit à l’idée, tout comme la RAF. 

    « Pour le francophone du Canada, c’était une barrière qui cédait. » 

Le 425e Escadron (canadien français) fut formé en juin 1942, à l’aérodrome de la RAF, à Dishforth, au nord du Yorkshire anglais. Il fut doté de bombardiers bimoteurs  Vickers Wellington. Le 425e, commandé par le lieutenant-colonel d’aviation Joseph Saint-Pierre, eut des effectifs initiaux de 20 avions et de plus de 100 aviateurs, et servit dans le No. 4 Group du Bomber Command de la RAF. La devise de l’escadron, surnommé « Les Alouettes », était « Je te plumerai », tirée du refrain de la célèbre comptine canadienne-française.

Les fiers membres du seul escadron canadien-français du Bomber Command étaient très liés. L’un des vétérans les plus célèbres de l’escadron, Gilles Lamontagne, qui devint plus tard maire de Québec, ministre canadien de la Défense nationale et lieutenant-gouverneur du Québec, déclara que « pour le francophone du Canada, c’était une barrière qui cédait. » C’est cet obstacle linguistique que Power avait voulu abattre.

L’escadron Les Alouettes accomplit sa première mission dans la nuit du 5 au 6 octobre 1942 avec le bombardement d’Aachen, en Allemagne. Le 1er janvier 1943, le 425e fut transféré au No. 6 Group de l’ARC, basé en Grande-Bretagne. L’escadron vint s’établir en Tunisie en mai, où il mena des opérations contre l’Italie. Après son retour à Dishforth en novembre, il fut équipé du bombardier quadrimoteur lourd Handley Page Halifax et il s’établit à la RAF Tholthorpe, aussi située au nord du Yorkshire, en Angleterre.

Maintenir le caractère
canadien-français de l’esca-dron devint difficile avec les pertes qui s’alourdissaient et le manque de remplaçants. Bien que plus de 4 000 francophones aient servi dans d’autres escadrons de l’ARC
outre-mer, il ne restait que 53 % d’aviateurs franco-
phones dans le 425e en décembre 1943.

La dernière opération de l’escadron Les Alouettes eut lieu le 25 avril 1945 : le bombardement des îles Frisonnes allemandes en mer du Nord. À la fin de la guerre en Europe, le 425e échangea ses Halifax contre des Avro Lancaster Mark X et retourna au Canada pour rejoindre la « Tiger Force ». Il devait se battre contre le Japon, mais le conflit prit fin après les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, et l’escadron fut dissout.

Le lieutenant-colonel du 425e, Joseph Saint-Pierre discute de plans avec des collègues en 1943. [BAC/3263255]

Le 425e fit 3 694 sorties dans le cadre de 328 missions, et il largua 8 300 tonnes de bombes. Ses aviateurs reçurent au moins 94 déco-rations. L’escadron perdit 66 appareils au combat ou lors d’accidents, et recensa 254 morts et 91 prisonniers. On ne s’étonnera pas qu’un journal de Montréal, Le Devoir, ait rapporté à la fin de la guerre que « L’escadrille Alouette a accompli un travail gigantesque outre-mer et elle est reconnue comme une des plus effectives [sic]. […] Les Canadiens d’expression française se sont illustrés dans les rangs de cette merveilleuse escadrille dont les faits d’armes ont été rapportés par tous les correspondants. » Pour l’ancien combattant Lamontagne, dont l’avion fut abattu en 1943 et qui fut capturé par les Allemands, l’impact était plus personnel. « Je n’oublierai jamais ce sentiment d’exaltation et de fierté que j’ai connu au sein de l’escadrille 425, non plus que l’esprit de camaraderie qui y régnait. Ce fut l’un des grands moments de ma vie. »

Des membres de l’Escadron 425 posent pour une photo de groupe le 14 juillet 1944. [Collection Réal st-Amour]

ACC propose un meilleur soutien à la santé mentale

[iStock]

Une couverture maximale de deux ans de services de santé mentale est dorénavant proposée aux anciens combattants qui présentent ou ont présenté une demande de prestations à Anciens combattants Canada. 

« Une prise en charge précoce et un accès plus rapide aux services de santé mentale permettront d’améliorer la santé des anciens combattants », a écrit dans un courriel Josh Bueckert, porte-parole d’ACC. 

Avant le 1er avril 2022, les anciens combattants devaient prouver que leur affection ou leur incapacité était liée à leur service pour obtenir l’approbation de prestations d’invalidité ouvrant droit à un soutien financier pour des soins de santé mentale.

Mais, en mars 2022, 34 000 demandes de prestations pour invalidité attendaient encore d’être traitées, entrainant ainsi un délai de deux ans dans l’accès aux soins.

« Il n’y aura pas de longs formulaires, donc le processus devrait être rapide et les demandes traitées en temps opportun. »

[Source : Secteur de la dirigeante principale des finances et services ministériels]

Le budget fédéral de 2021 a alloué 140 millions de dollars sur cinq ans à ACC, somme qui s’ajoute aux six millions de dollars de financement continu pour aider pendant le traitement de la demande les anciens combattants présentant un trouble de stress posttraumatique, un trouble dépressif ou un trouble anxieux.

« Nous sommes heureux que les anciens combattants ne soient plus obligés d’attendre des mois pour bénéficier de soins en santé mentale », s’est félicitée Mme Carolyn Hughes, sous-directrice des services aux anciens combattants à la Légion royale canadienne. 

« Il n’y aura pas de longs formulaires, donc le processus devrait être rapide et les demandes traitées en temps opportun. On espère voir une amélioration de la santé et de la qualité de la vie des anciens combattants et de leur famille. »

Selon ACC, même si la demande de prestations est rejetée, les anciens combattants continueront de bénéficier des prestations de santé mentale pendant les deux ans.

Les FAC féminisent les rangs français

Sgt Tanya Casey, un bénévole du Camp Nathan Smith, accueille une femme afghane lors de la célébration de l’Aïd al-Adha organisée par l’Équipe de reconstruction provinciale de Kandahar où des sacs de farine, des tapis de prière et du thé ont été donnés. L’Aïd al-Adha est une fête musulmane célébrée par les musulmans du monde entier.[Master Corporal Angela Abbey, Canadian Forces Combat Camera]

Les membres des Forces armées canadiennes peuvent dorénavant choisir de se faire appeler par la version féminine de leur rang qui représente le mieux leur identité de genre.    

« La modernisation des rangs militaires permet de s’assurer que les membres des Forces armées canadiennes ont le choix de se faire appeler d’une manière qui correspond à leur identité », a déclaré la majore-générale Lise Bourgon, cheffe du personnel militaire par intérim. 

Tous les membres des FAC, notamment ceux qui s’identifient comme non-binaires, peuvent choisir de féminiser leur rang et leur spécialité en français : la majore, la générale, l’aviatrice, la matelot.

Il s’agit de la dernière étape visant à promouvoir l’inclusivité et la diversité de genre dans les FAC.

Les FAC veulent qu’un quart de leurs membres soient des femmes d’ici 2026. Il n’y en avait que 16 % en 2020. Les FAC n’ont pas atteint non plus leur objectif de 11,8 % de membres issus des communautés racisées. 

« J’ai senti pendant toute ma carrière que je n’étais pas acceptée, a expliqué la générale à l’occasion d’un entretien accordé à la Presse canadienne. Je devais utiliser un terme masculin pour me qualifier. Ce n’est pas moi, ce n’est pas le genre avec lequel je me sens à l’aise. » Elle est militaire depuis 34 ans. 

« Maintenant, je peux enfin être majore-générale », conclut-elle.

En 2020, la Marine royale canadienne a adopté une dési-gnation des rangs plus inclusive en anglais, en laissant tomber le terme seaman et en le remplaçant par le terme sailor (marin). Avant le changement, la marine avait sondé 18 000 militaires, civils et anciens combattants; plus de 75 % étaient pour l’adoption des termes neutres sur le plan du genre. 

Le vice-amiral Art McDonald qui commandait alors la marine souligne que le changement n’avait pas pour seul but le recrutement : il s’agissait aussi d’évoluer avec son temps.  

En novembre 2021, la générale Bourgon a annoncé un certain nombre de changements visant à améliorer la diversité et l’inclusivité. 

TOUS LES MEMBRES DES FAC PEUVENT CHOISIR DE FÉMINISER LEUR RANG ET LEUR SPÉCIALITÉ EN FRANÇAIS

« Je suis tout à fait résolue à créer un environnement de travail accueillant, inclusif, sécuritaire et respectueux pour tous les membres de notre équipe », a-t-elle affirmé.

Une mise à jour des instructions sur la tenue se trouvait en tête de liste, « axée sur l’élimination des obstacles au choix de vêtements et à d’autres aspects de l’apparence personnelle des militaires […] qui leur donne toute liberté de choisir l’uniforme dans lequel ils se sentent le plus à l’aise ». 

Parmi les changements se trouve le Cadre de travail concernant la santé des femmes, élément de la stratégie de santé et de mieuxêtre des FAC, et une nouvelle politique de congé pour raisons familiales, notamment la perte d’un enfant, la violence familiale, les situations liées à la famille et les accommodements religieux et spirituels. 

L’inclusivité fait aussi partie du plan d’équité en matière d’emploi, des processus de formation et des changements visant à prévenir la partialité en matière de promotion et de sélection. 

Les normes professionnelles ont été actualisées dans le nouveau manuel The CAF Ethos: Trusted to Serve (L’éthos des FAC : con-fiance pour le service, NDT) où sont définies les attentes et les valeurs nécessaires pour le commandement et où l’on se concentre sur les traits de caractère. 

« Autrefois, il se concentrait beaucoup plus sur la compétence, nous a confié le général Wayne Eyre, chef d’état-major de la défense, à l’occasion d’une entrevue. Je suis persuadé que si vous avez un bon caractère quand vous commandez, les compétences suivront. 

Gestion de Crise

Un équipage du 430e Escadron tactique d’hélicoptères effectue une reconnaissance aérienne après les inondations. Plus de 15 000 hectares du sud de la Colombie-Britannique ont été affectés. [Sdt. Daniel Pereira/Affaires publiques du 39 GBC/CAF]

La Colombie-Britannique a subi d’importantes inondations en novembre 2021 et, une fois de plus, les soldats, marins et aviateurs canadiens ont été appelés à la rescousse (cf. page 36).

Outre son rôle principal de force de combat, l’armée du Canada intervient lors de situations d’urgence chez nous et à l’étranger depuis des dizaines d’années, des tremblements de terre et typhons dans de lointaines contrées aux inondations et feux incontrôlés partout au Canada.

Les Forces ont notamment à disposition des ressources logistiques et médicales, une expertise en sauvetage et ingénierie, et bien sûr, des bras forts. Les Forces armées canadiennes avec ses 68 000 soldats réguliers et 27 000 réservistes sont désormais considérées comme une main-d’œuvre à laquelle on a facilement accès quand on a un besoin urgent d’aide.

les demandes d’intervention d’urgence de militaires ont explosé avec le changement climatique.

Mais, les demandes d’intervention d’urgence de militaires ont explosé avec le changement climatique : le nombre de missions au Canada entre 2011 et 2020 (30) a été multiplié par cinq par rapport à la décennie 1990-2010 (six missions).

En 2021, en plus de la situation d’urgence en Colombie-Britannique où l’accès terrestre était coupé entre le port de Vancouver et le reste du pays, les militaires sont intervenus lors d’une inondation au Yukon et à Terre-Neuve, de la crise de l’eau contaminée à Iqaluit, et de feux incontrôlés en Colombie-Britannique, au Manitoba et dans le Nord- Ouest de l’Ontario.

De tels déploiements s’ajoutent au rôle traditionnel de recherche et sauvetage de l’Équipe d’intervention en cas de catastrophe (ÉICC), dont les missions sont principalement à l’étranger.

Selon de nombreuses études théoriques, institutionnelles et militaires, la hausse des demandes d’intervention de l’armée au Canada, en plus de son rôle principal de défense du territoire, résulte surtout d’évènements liés au climat, comme les feux incontrôlés et les anomalies météorologiques.

Une grande partie des rapports de ces études ne tenaient pas compte de la pandémie de la COVID-19. Rien qu’en 2021, plus de 1 700 personnes en uniforme ont été envoyées prêter main-forte dans les maisons de soins de longue durée, et 22 000 autres ont été mises en état d’alerte.

En décembre 2019, trois mois avant que la pandémie n’aggrave la situation, la demande d’aide militaire était si importante et si fréquente que Wayne Eyre, chef de l’armée alors lieutenant-général (actuellement chef d’état-major de la défense) avait dit ceci aux législateurs : « si cela arrive à une plus grande échelle et plus souvent, cela va finir par affecter notre état de préparation au combat ».

La pression semble n’avoir qu’empiré à peine deux ans plus tard : le recrutement a baissé avec la pandémie et le scandale des inconduites sexuelles a miné les efforts de l’armée pour que davantage de femmes s’engagent.

Dans un discours à une conférence en octobre 2021, Eyre regrettait le nombre inquiétant d’officiers et de militaires du rang, pierre d’assise du secteur militaire, qui quittaient l’armée, alors que les planificateurs s’efforçaient de remédier au manque de 7 500 soldats, marins et aviateurs.

Des experts ont suggéré d’autres moyens de procéder aux interventions d’urgence que de compter sur la force régulière, comme de confier ce rôle aux réservistes ou à un service civil spécial. Beaucoup d’anciens combattants ont la compétence et l’expérience nécessaires pour joindre une telle organisation.

En attendant, des études ont exhorté Ottawa à réévaluer sa propension actuelle à recourir aux militaires et à traiter immédiatement le problème de manière constructive. Nos soldats et notre pays ne méritent pas moins. 

La lutte contre le sans-abrisme va bon train malgré la pandémie

Programme de la Légion aidant les vétérans sans abri [Legion.ca]

Les programmes offrant services et logement aux anciens combattants sans abri n’ont pas connu d’interruption, même quand le pays se confinait pendant la pandémie.     

« Le nombre de sans-abris n’a pas diminué pendant la pandémie », note Ray McInnis, directeur du bureau d’entraide de la Légion royale canadienne.

On ignore le nombre d’anciens combattants sans logis au Canada. Avant la pandémie, la fourchette estimée était de 3 000 à 5 000. 

Les répercussions de la pandémie sur le nombre d’anciens combattants sans abri n’émergeront pas avant le bilan des pertes d’emploi, l’arrêt des programmes d’aide financière et la fin des mesures de protection contre les expulsions au cours des mois à venir. 

On sait toutefois qu’avant la pandémie, les anciens combattants étaient surreprésentés dans les refuges pour sans-abris : environ 1,7 % des Canadiens sont d’anciens combattants, et les anciens combattants représentaient 4,4 % de la population dans les refuges en 2018. 

En Ontario, l’opération Leave the Streets Behind (laisser la rue derrière soi, NDT) a aidé près de 1 000 anciens combattants sans abri, dont un dixième sont des femmes, dans presque 200 municipalités depuis 2010, année du lancement du programme. 

« La pandémie ne nous a pas empêchés de travailler, explique Dave Gordon, président du programme Homeless Veterans Program de la Division de l’Ontario de la Légion. Rien n’a été arrêté. »

La Division de l’Ontario est actuellement en train de former des comités régionaux pour faire connaitre le programme et trouver des moyens de collaborer avec les collectivités afin d’aider les anciens combattants sans abri. 

« Nous n’en sommes qu’aux premiers stades », avoue M. Gordon. Les comités iront présenter le programme dans les refuges locaux, les postes de police, les lieux de travail des premiers intervenants et dans les municipalités. Les anciens combattants sans abri ainsi repérés dans le cadre du programme peuvent bénéficier d’une aide alimentaire et financière, de vêtements et d’autres services proposés dans la communauté ou dans la région. 

Le modèle de l’Ontario a été adopté en 2012 pour le programme national Leave the Streets Behind de la Légion, actuellement en place dans six divisions provinciales et territoriales. Il offre un soutien financier immédiat et aiguille les anciens combattants vers des services sociaux et communautaires.

Parallèlement, le travail a aussi continué pour accroitre le nombre de logements de transition et de longue durée pour les anciens combattants sans abri. Plusieurs nouveaux projets ont vu le jour depuis le début de la pandémie.

L’OPÉRATION LEAVE THE STREETS BEHIND A AIDÉ PRÈS DE 1 000 ANCIENS COMBATTANTS SANS ABRI.

La fondation Homes for Heroes Foundation a ouvert son deuxième village de minimaisons à Edmonton en décembre 2021. Le premier avait été construit à Calgary en 2019.

Le village ATCO Veterans Village se compose de 20 minimaisons nichées dans un quartier établi, chacune portant le nom d’un soldat canadien décédé pendant son service.  

Les minimaisons de moins de 28 mètres carrés disposent d’une cuisine, d’un salon et d’une chambre. Elles forment un petit quartier avec un accès à un jardin collectif et à un espace de loisirs partagé où se côtoient les résidants. Ces derniers ont accès à des services sociaux et à des programmes de soutien au centre de ressources situé sur place, ainsi qu’aux bureaux de conseillers. 

La ville a fait don du terrain. L’Alberta a fourni un financement de 1,1 million de dollars; le gouvernement fédéral, 1 million de dollars; et les dons privés se sont élevés à 2,3 millions de dollars.

La fondation Homes for Heroes Foundation prévoit construire des villages semblables partout au pays. Elle espère lancer son troisième fin 2022 avec des logements de transition pour 25 anciens combattants à Kingston, Ontario, et elle prépare des projets dans d’autres provinces. 

L’une des caractéristiques de ce programme est le soutien suivi sur place, avec notamment des programmes de santé physique ou mentale, l’accès aux services d’Anciens combattants Canada et aux organismes sociaux, ainsi qu’un soutien informel entre pairs pour aider les anciens combattants à refaire leur vie. 

L’initiative Multifaith Housing Initiative a mis en œuvre le projet Veterans’ House à Ottawa sur l’ancien site de la BFC Rockcliffe en janvier 2021.

L’édifice de trois étages avec 40 appartements offre des services de santé mentale et de soutien aux toxicomanes. On devait loger 16 personnes, mais le projet a été revu à la hausse plusieurs fois en raison de besoins croissants. On estime que les anciens combattants représentent 8,5 % des clients des refuges pour sans-abris à Ottawa. 

L’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance a lancé Prêt pour zéro Canada en 2019. Plus d’une trentaine de collectivités du pays s’efforcent ainsi de mettre au point un modèle visant à mettre fin au sans-abrisme chronique et au sans-abrisme des anciens combattants. 

London, Ontario, est devenue la première communauté Prêt pour zéro à atteindre « pratiquement zéro » itinérance chez les anciens combattants en octobre 2020 : la ville de 400 000 habitants avait suffisamment de logements pour accueillir tous les anciens combattants sans abri. 

Le travail n’est pas fini, avait déclaré M. John Slugget, agent des services de la filiale Victory de la Légion à London, lors d’un entretien. 

« L’itinérance subsistera toujours, et nous devons continuer de travailler ensemble en tant que communauté pour soutenir ces personnes et faire en sorte qu’elles aient toujours un logement dans notre communauté. »